Je crois bien!… Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?…
Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
LE PAPILLON, tristement.
Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme…
Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait; jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p… p… Papillon!»
Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles?
Moi… Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!… Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part… Tu n'es pas fatigué, je suppose?
Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets.
Alors, entrons ici, tu te reposeras.
Ah! merci!… des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à côté…
LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge.
Chez la Rose?… Oh! non, jamais…
LE PAPILLON, l'entraînant.
Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez laRose.)—La toile tombe.
Au troisième acte…
Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
Au troisième acte, il est nuit tout à fait… Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose… Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux… Le Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt… Et alors le Papillon s'en va tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse est triste: il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a fait de mal à personne… Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute noire… Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien chaude… Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon. «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l'infortuné va de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile. Le Papillon tombe, blessé à mort… Tandis qu'il râle sur l'herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!»
A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien… Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait voeu d'ensevelir les morts… Pieusement, elles s'attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière… Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix… Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement: «Il aimait trop les fleurs!—Il courait trop la nuit!» ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d'or en grommelant: «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.
La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes… Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là.
Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves gens.
En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise…
Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix—et quelle voix!—blanche, terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: «Je suis bien content qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son sucre d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!…»
Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.
Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait—c'est bien le cas de le dire—un air fort singulier, qu'il resta collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.
Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»
Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère… Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps sans retournerlà-bas, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le vendis pas.
En ce temps-là—je ne sais pas si c'est encore la même chose aujourd'hui—, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous arriviez, on vous disait toujours de revenir… Dieu! que j'en ai couru de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées! que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me dire, le coeur battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible… Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par-dessus.
Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le jour… Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement:
«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas allerlà-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te voir… Nous avons parlé de toi toute la soirée… Ah! brigand, comme elle t'aime!»
La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il dit?…
—Rien… Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir… Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
—Dès demain, Jacques; je te le promets.»
Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson…Tolocototignan! tolocototignan!… Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu'elle est leur rivale… J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a pas voulu m'entendre… Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.
Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.
«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins. C'est bien le cas de le dire… la petite vous aime d'amour… Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
—De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
—Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer… Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position… Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à votre place… C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre… Hein? Qu'est-ce que vous dites de ça, compère?»
Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire… Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré…
Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu'avaient dit les bergers: «Oui… oui… tu vendras de la porcelaine!…» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine… tu vendras de la porcelaine…» C'était à devenir fou.
Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole.
«Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de me remettre… Maintenant, montez vers la petite… C'est bien le cas de le dire… le temps doit lui sembler long.»
Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite… Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte ne me parut si Pierrotte que ce jour-là; jamais sa façon tranquille de tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui venaient de me crier d'une façon si impertinente: «Tu vendras de la porcelaine!» Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n'avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite.
A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, insupportable: les «c'est bien le cas de le dire» pleuvaient plus drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long… En sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.
Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser paraître.
«C'est entendu, me dit-il, dans un mois.» Et il ne fut plus question de rien… N'importe! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le sinistre et fatal «Tu vendras de la porcelaine» retentit à mon oreille. Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du piano, je l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans laRêverie de Rosellenque Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allégorie de la pendule—Vénus cueillant une rose d'où s'envole un Amour dédoré—, dans la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l'uniformité de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon jonquille, un tableau à musique!… Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs?…
Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi:
«Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!… Par exemple, je voudrais bien voir cela! disait le brave garçon, tout rouge de colère… C'est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin… Vieille bête de Pierrotte, va!… Après tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
—Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra pas… Pourquoi?… Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes. Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais.
—Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur la table; nous imprimerons à nos frais.»
Je le regarde avec stupéfaction:
«A nos frais…
—Oui, mon petit, à nos frais… Tout juste, le marquis fait imprimer en ce moment le premier volume de ses mémoires… Je vois son imprimeur tous les jours… C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit… Pardieu! nous le paierons, à mesure que ton volume se vendra… Allons! voilà qui est dit; dès demain je vais voir mon homme.»
Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient enchanté: «C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires; c'est donc trois mille francs que ton livre doit nous rapporter… tu m'entends bien, trois mille francs. Là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus l'envoi aux journalistes… Il nous restera, clair comme de l'eau de roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un début…»
Si c'était joli, je crois bien!… Plus de chasse aux étoiles invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies, et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la reconstruction du foyer… Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rêves! Et puis les jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller à l'imprimerie; corriger les épreuves, discuter la couleur de la couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du bout des doigts… Dites! est-il rien de plus délicieux au monde?
Pensez que le premier exemplaire deLa Comédie pastoralerevenait de droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.
«Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma première oeuvre à Camille.» Et je mis mon volume dans une chère petite main qui frémissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me rapporter:
«Onze cents francs», répondit Jacques avec assurance.
Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration… Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques…
Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de l'Odéon pour juger de l'effet queLa Comédie pastoralefaisait à l'étalage des librairies.
«Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.»
Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment; il était pâle d'émotion.
—«Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure…»
Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler; mais, à part moi, je me disais: «Il y a quelqu'un à Paris qui vient de tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge… Quel est ce quelqu'un? Je voudrais bien le connaître…» Hélas! pour mon malheur, j'allais bientôt le connaître, ce terrible quelqu'un.
Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita dans la salle:
«Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors; je pars ce soir, à sept heures, avec le marquis… Nous allons à Nice voir sa soeur, qui est mourante… Peut-être resterons-nous longtemps… Ne t'inquiète pas de ta vie… Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer cent francs par mois… Eh bien, qu'as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons! Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires aux journalistes… Je n'ai pas une minute… Rendez-vous à la maison à cinq heures.»
Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes actions.
Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie. Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements:
«Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel… tes mouchoirs à côté, derrière les cravates.»
Comme je lui disais:
«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire…»
Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses recommandations. Il y en avait de tout genre:
«Écris-moi souvent… Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la famille Eyssette… A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le mardi… Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès… Il est clair que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des tentations… Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»
A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à rire.
«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y a quatre ou cinq mois?… Hein?… Quelle différence entre le Daniel d'alors et celui d'aujourd'hui… Ah! tu as joliment fait du chemin en quatre mois!…»
C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de long en large dans une salle d'attente.
«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis courut rejoindre son bourreau.
En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation.
Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose…
La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
En passant devant la loge, le portier lui cria:
«Monsieur Eyssette, une lettre!…»
C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs… De qui cela pouvait bien être?… Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la lueur du gaz:
«Monsieur mon voisin,
«La Comédie pastoraleest depuis hier sur ma table; mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé… Vous savez! c'est entre artistes.
Et plus bas:
«La dame du premier.»
La dame du premier!… Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son volume, son coeur bondissait d'orgueil.
Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire: «Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je n'irai pas.»
C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.—Car ai-je besoin de vous le dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.—En le voyant, l'horrible Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe: «Venez!» de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte mystérieuse, à travers laquelle on entendait—aux trois quarts étouffés par l'épaisseur des tentures—des cris rauques, des sanglots, des imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.
Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule, laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans la guipure, tenait un livre ouvert…
Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé, elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois, l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un brouillard d'or autour de la tête.
Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son visiteur la main cavalièrement tendue.
«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de Clytemnestre… C'est empoignant, n'est-ce pas?»
Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation s'engagea.
«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma voisine».)
—Oh! vous savez, une fantaisie… comme je me suis occupée de sculpture et de musique… Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien mordue… Je vais débuter au Théâtre-Français…»
A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose.
«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon kakatoès… une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises.»
Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon… Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le Théâtre-Français, les îles Marquises…
«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration.
La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua.La Comédie pastoraleen fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux…. A toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare—pauvre Pierrotte!—qui contrariait leur passion.
Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la dame, au temps où elle sculptait.
«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
—Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi: vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes rencontrés?… Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux en désordre, votre cruche de grès à la main… je crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples…. Et le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette cruche de grès, il y avaitLa Comédie pastorale.»
Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte. Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à couverture verte.
«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature!…»
Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le plus grand comédien de son époque; mais son infirmité ne lui permettant pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et en disant du mal de tous les comédiens du temps.
Dès qu'il parut, la dame lui cria:
«Avez-vous vu l'Israélite? Comment a-t-elle marché ce soir?»
L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire.
«Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les épaules… Cette fille n'a rien… C'est une grue, une vraie grue.
—Une vraie grue», ajouta l'élève; et derrière elle les deux autres répétèrent avec conviction: «Une vraie grue…»
Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.
Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
Bien, ou mal? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue.
Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or. Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes, le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui parler de la dame du premier.
«Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois, elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse Rachel.—Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une grue.—Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit: «Quand j'étais à Saint-Pétersbourg…» puis, au bout d'un moment, elle vous apprend qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en passant à Port-au-Prince… Mais au fait, tu la connais, sa Négresse, c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse, si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois:Zaffai cabrite pas zaffai mouton(les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton); ou bien encore:C'est soulié qui connaît si bas tini trou(c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec elle… A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?… Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous les artistes qui viennent chez elle—et je te réponds qu'il y en a des plus fameux—en sont amoureux.
«Elle est si belle, si étrangement belle!… En vérité, j'aurais craint pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs sont là pour me défendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soirée avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère Jacques.»
Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur. «Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il… C'est indispensable… Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille remercier les journalistes… Comment faire si je n'ai pas d'habit?…» Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas. Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!» songeait-il.
Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s'il vous plaît» du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse…. Malgré tout, cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches de Saint-Germain—les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées toute leur vie comme des Carmélites—se réjouissaient de voir leur ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était installé à Nice et donnait force détails sur son installation…. «Le beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guère! je ne sors jamais…. Le marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon, puis tout de suite le nez sur mon papier…. Mlle d'Hacqueville est toujours bien malade…. Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui tousse…. Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir….»
Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
«….Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle une aventurière…. Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une carte géographique…. Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c'est différent. En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup voir aux autres…. Méfie-toi, Daniel, méfie-toi! et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs….»
Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier…. Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.
Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde…. Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait, c'était sûr… mais qui?…
Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps…. Peut-être la dame du premier qui venait parler à la Négresse….
A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais il eut le courage de rester devant sa table…. Les pas approchaient toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta…. Il y eut un moment de silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne répondit pas.
«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place.
Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.
La porte cria, quelqu'un entrait.
Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant:
«Qui est là?»
Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie souvent, leur texte ne change guère…. «Travailles-tu?… Comment vont les yeux noirs?… L'article de Gustave Planche a-t-il paru?… Es-tu retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le petit Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du livre va très bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel, ni entendu parler de Gustave Planche.
Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?… Une dernière lettre, écrite par le petit Chose en une nuit de fièvre, et de tempête, va nous l'apprendre.
«Monsieur Jacques Eyssette à Pise.
«Dimanche soir, 10 heures.
«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec. Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée. Quant aux yeux noirs, hélas!… O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté? Pourquoi suis-je retourné chez cette femme?
«Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord, je la croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère, je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache, la jeter par terre, la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c'est une fière comédienne.
«Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien, mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini…. Si tu savais comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de moi!… Je lui avais raconté toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mère, des yeux noirs. C'est à mourir de honte, je te dis…. Je lui avais donné tout mon coeur, je lui avais livré toute ma vie; mais de sa vie à elle, jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d'où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait été mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu là-bas dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle m'a répondu très simplement: «Un Espagnol nommé Pacheco», et pas un mot de plus…. C'est bête, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques explications?… Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable! Mais voilà… les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa réputation…. Oh! ces artistes, mon cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du galbe, ducaractère; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment encouragé, va!
«Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un petit prodige, un grand poète de mansarde:—m'a-t-elle assommé avec sa mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n'étais qu'un imbécile, elle m'a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un Algérien marchand de violettes; un autre…. Est-ce que je sais? Le plus souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l'autre bout de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et s'interrompant de temps à autre pour me dire: «Quelle tête à caractère vous avez, mon cher Dani-Dan!» Quand j'étais en Turc, elle m'appelait Dani-Dan; quand j'étais en Italien, Danielo; jamais Daniel…. J'aurais du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition prochaine de peinture: on verra sur le livret: «Jeune pifferaro, à Mme Irma Borel.» «Jeune fellah, à Mme Irma Borel.» Et ce sera moi… quelle honte!
«Je m'arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un peu l'air de la nuit. J'étouffe… je n'y vois plus.
«Onze heures.
«L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que cette chambre est triste!… Chère petite chambre! Moi qui l'aimais tant autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'estellequi me l'a gâtée; elle y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait là sous la main, dans la maison; c'était commode. Oh! ce n'était plus la chambre du travail….
«Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui arracher des mains.
«—Que faites-vous là?» lui criai-je indigné….
«Elle prit son air le plus tragique:
«—J'ai respecté les lettres de votre mère; mais celles-ci m'appartiennent, je les veux…. Rendez-moi cette boîte.
«—Que voulez-vous en faire?
«—Lire les lettres qu'elle contient….
«—Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous connaissez tout de la mienne.
«—Oh! Dani-Dan!—C'était le jour du Turc.—Oh! Dani-Dan, est-il possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne vous sont pas connus?»
«Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me prendre la boîte.
«—Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de l'ouvrir; mais à une condition….
«—Laquelle?
«—Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.»
«Elle devint pâle et me regarda droit dans les yeux…. Je ne lui avais jamais parlé de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant. Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait, comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère d'infamie qui m'aurait obligé à fuir…. Ce jour-là, cependant, j'osai l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
«—Donnez-moi la boîte. Vous saurez tout.»
«Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, N'est-ce pas? Elle l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les lettres—il y en avait une vingtaine—, lentement, à demi-voix, sans sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique, paraissait l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon, lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.
«De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: «Tiens! c'est gentil, ça!» ou bien encore: «Oh! oh! pour une fille noble….» Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire; je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix….
«Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes dans le haut, et au-dessous:Porcelaines et cristaux. Pierrotte, successeur de Lalouette… Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire, et le premier papier venu leur avait semblé bon…. Tu penses, quelle découverte pour la tragédienne! Jusque-là elle avait cru à mon histoire de fille noble et de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut à cette lettre, elle comprit tout et partit d'un grand éclat de rire:
«—La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble faubourg… elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage du Saumon…. Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas me donner la boîte.» Et elle riait, elle riait….
«Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le dépit, la rage…. Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse l'entendit de la chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je voulais l'empêcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi.
«L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait ou faisait semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte:
«—Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais pas pourquoi il a voulu me battre?… Parce que j'ai découvert que sa demoiselle noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un passage….
«—Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de sentence.
«—Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour que lui donnait sa boutiquière…. Quatre crins de son chignon et un bouquet de violettes d'un sou… Approche ta lampe, Coucou-Blanc.» «La Négresse approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je laissai faire; j'étais atterré.
«—Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragédienne en dépliant un papier de soie…. Une dent?… Non! ça a l'air d'être du sucre…. Ma foi, oui…. c'est une sucrerie allégorique… un petit coeur en sucre.»
«Hélas! un jour, à la foire des Prés-Saint-Gervais, les yeux noirs avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient donné en me disant:
«—Je vous donne mon coeur.»
«La Négresse le regardait d'un oeil d'envie.
«—Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse…. Eh bien, attrape….»
«Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien…. C'est peut-être ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la Négresse, j'ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c'était le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait si joyeusement.
«Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela tout a été fini entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais entré chez Irma Borel, tu l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait trois fois le tour du corps…. Quelle tête à caractère vous avez, mon Dani-Dan!
«Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu voulais savoir, et ce qu'elledevenait tous les matins, de huit à dix? Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, à la suite d'une scène terrible,—la dernière, par exemple,—que je vais te raconter…. Mais, chut!… Quelqu'un monte…. Si c'était elle, si elle venait me relancer encore?… C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui s'est passé. Attends!… Je vais fermer la porte à double tour…. Elle n'entrera pas, n'aie pas peur….
«Il ne faut pas qu'elle entre.
«Minuit.
«Ce n'est pas elle; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait aussi; je n'avais pas entendu rentrer sa voiture…. Coucou-Blanc vient de se coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et l'horrible refrain…tolocototignan…. Maintenant elle ronfle; on dirait le balancier d'une grosse horloge.
«Voici comment ont fini nos tristes amours.
«Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui déclara qu'elle était mûre pour les grands succès tragiques et qu'il voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses élèves.
«Voilà ma tragédienne ravie…. Comme on n'a pas de théâtre sous la main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs de théâtres de Paris…. Quant à la pièce de début, après avoir longtemps discuté, on se décide pourAthalie…. De toutes les pièces du répertoire, c'était celle que les élèves du bossu savaient le mieux. On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et répétitions d'ensemble. Va donc pourAthalie…. Comme Irma Borel était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des habits de papier noirci et des têtes de naufragés…. On répétait tout le jour, excepté de huit à dix; car, malgré les apprêts de la représentation, les mystérieuses sorties n'avaient pas cessé. Irma, le bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan, on ne s'occupait plus de lui…. En somme, tout allait bien; l'atelier était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations faites. Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation, le jeune Eliacin—une fillette de dix ans, la nièce du bossu tombe malade… Comment faire? Où trouver un Eliacin, un enfant capable d'apprendre son rôle en trois jours?… Consternation générale. Tout à coup, Irma Borel se tourne vers moi:
«—Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?
«—Moi? Vous plaisantez… A mon âge!…
«—Ne dirait-on pas que c'est un homme… Mais mon petit, vous avez l'air d'avoir quinze ans; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez douze… D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre tête.»
«Mon cher ami, j'eus beau me débattre. Il fallut en passer par où elle voulait, comme toujours. Je suis si lâche…
«La représentation eut lieu…. Ah! si j'avais le coeur à rire, comme je t'amuserais avec le récit de cette journée… On avait compté sur les directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français; mais il paraît que ces messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d'un directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit spectacle de famille n'alla pas trop de travers… Irma Borel fut très applaudie… Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le français comme une… fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville fine, le cou bien attaché… C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès, moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la nourrice. Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut tenant sur son poing l'énorme kakatoès—son Turc, sa Négresse, son kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la pièce—, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces, il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel succès!» disait Athalie rayonnante….
«Jacques!… Jacques!… J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la misérable femme! D'où vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliée notre horrible matinée; moi qui en tremble encore!
«La porte s'est refermée…. Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre!
«Une heure.
«La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois jours.
«Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse, charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas… J'aurais dû me douter de quelque chose.
«Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf heures!… Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là!… Elle s'approche de moi et me dit en souriant:
«—Il est neuf heures!»
«Puis tout à coup, devenant solennelle:
«—Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes rencontrés, je n'étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie, lorsque vous y êtes entré; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, tout ce que j'ai.»
«Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce mystère.
«—Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse… Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais trop fier pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisée, c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à cette existence indolente et luxueuse pour laquelle je suis née… Aujourd'hui, je ne peux plus vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me rend folle…. Et si vous voulez encore de moi après l'aveu que je viens de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un coin, où vous voudrez…»
«Ces derniers mots «où vous voudrez» furent dits à voix basse, tout près de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser…
«J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques.
«Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe:
«—Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?»
«Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu'elle se mit à me lire… C'était un engagement pour nous deux dans un théâtre de la banlieue parisienne; elle, à raison de cent francs par mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n'avions plus qu'à signer.
«Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un trou, et j'eus peur un moment de n'être pas assez fort pour résister… La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.
«Elle parla trop; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre, d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement:
«—Je ne veux pas être comédien…»
«Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.
«Peine perdue… A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une chose:
«—Je ne veux pas être comédien…»
«Elle commençait à perdre patience.
«—Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne là-bas, de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont…»
«A cela je répondis un peu moins froidement:
«—Je ne préfère rien… Je trouve très honorable à vous de vouloir gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d'un monsieur de huit à dix… Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien.»
«A ce coup elle éclata.
«—Ah! tu ne veux pas être comédien… Qu'est-ce que tu seras donc alors?… Te croirais-tu poète, par hasard?… Il se croit poète… mais tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!… Je vous demande, parce que ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se croit poète… Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent bien… Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un exemplaire, et c'est le mien… Toi, poète, allons donc!… Il n'y a que ton frère pour croire à une niaiserie pareille… Encore un joli naïf, celui-là!… et qui t'écrit de bonnes lettres… Il est à mourir de rire avec son article de Gustave Planche… En attendant, il se tue pour te faire vivre; et toi, pendant ce temps-là, tu… tu… au fait, qu'est-ce que tu fais? Le sais-tu seulement?… Parce que ta tête a un certain caractère, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout est là!… D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère de ta tête se perd joliment… tu es laid, tu es très laid. Tiens! regarde-toi… je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi… Et pourtant, vous êtes bien faits l'un pour l'autre… Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'être comédien…»
«Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai d'elle—j'avais tout le corps qui me tremblait—, et je lui dis bien tranquillement:
«—Je ne veux pas être comédien.»
«Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
«—M'en aller, fit-elle en ricanant… Oh! pas encore… j'en ai encore long à vous dire.»
«Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle… Je te réponds qu'elle a déguerpi… Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris l'Espagnol Pacheco.
«Derrière elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre… Ah! si tu avais été là… Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai pas osé entrer… Voilà deux mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner?… Pierrotte était assis sur son comptoir. Il avait l'air triste… Je suis resté un moment à le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en pleurant.
«La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre; après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit. Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien.
«Quel monstre que cette femme! Comme elle était sûre de moi! Comme elle me croyait bien son jouet, sa chose!… Comprends-tu? m'emmener jouer la comédie dans la banlieue!… Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je souffre… Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi, je doute, j'ai peur… Que faut-il faire?… travailler?… Hélas! elle a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu… Et pour payer, comment vas-tu faire?…
«Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait noir… Il y a des noms prédestinés. Elle s'appelle Irma Borel. Borel, chez nous, ça veut dire bourreau… Irma Bourreau!… Comme ce nom lui va bien!… Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse… Et puis, je suis exposé à la rencontrer dans l'escalier… Par exemple, sois tranquille, si elle remonte jamais… Mais elle ne remontera pas… Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler…
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?… Jacques, mon frère, c'est elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas… Elle est là, tout près… J'entends son haleine… Son oeil collé à la serrure me regarde, me brûle, me…»