Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une glacière…
Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au coeur.
Les rues étaient noires et désertes… Sur la place d'armes, quelques personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large devant le bureau mal éclairé.
A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des années.
«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte…
Le marteau retomba lourdement, lourdement… La porte s'ouvrit d'elle-même… Nous entrâmes.
J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite… Derrière lui, l'énorme porte se referma lourdement, lourdement… Bientôt après, un portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de moi.
«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi.
Il me prenait pour un élève…
«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude; conduisez-moi chez le principal…»
Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du soir serait terminée.
Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux oreilles dans un châle fané.
«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
—C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me désignant… Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un élève.
—Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés que monsieur…. Veillon l'aîné, par exemple.
—Et Crouzat, ajouta le concierge.
—Et Soubeyrol…», fit la femme.
Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil… Au-dehors on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves récitant les litanies à la chapelle.
Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les vestibules.
«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le principal.»
Il prit sa lanterne, et je le suivis.
Le collège me sembla immense… D'interminables corridors, de grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé…, tout cela vieux, noir, enfumé… Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents élèves, tous de la plus grande noblesse.
Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous arrivions devant le cabinet du principal… M. Cassagne poussa doucement une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.
C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
—C'est bien», fit le principal sans se déranger.
Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir, l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on que je fasse d'un enfant!»
Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue, sans ressources… Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.
Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux. J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser toutes.
Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu: c'était le surveillant général.
Sa tête penché sur l'épaule, à l'Ecce homo, il me regardait avec le plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible—frinc! frinc! frinc—qui me fit peur.
«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières qui nous arrive.»
M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières, nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un véritable sanglot…); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»
«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel… Soyez ici demain à huit heures… Allez…»
Et il me congédia d'un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit cahier.
«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez…»
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs d'une façon… frinc! frinc! frinc!
Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer… J'errai un moment parmi les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre… Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres… L'une vieille, ridée, ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les fantômes, mais ayant—ce que les fantômes n'ont pas en général—une paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs… La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore debout, à la même place, sous une double impression de charme et de terreur.
Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes marchant à côté des yeux noirs…
Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si j'acceptai de bon coeur.
Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant, j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse, d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle, et il pleurait, il pleurait… Tout à coup, au milieu de ses larmes, l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la famille dispersée, la mère ici, le père là-bas… Plus de toit! plus de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution: celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois parties:
1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude envers les élèves.
Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient droit à chaque repas.
Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au bout, et—juste au plus beau passage du discours—il s'endormit…
Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil… Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois aussi les yeux noirs—oh! comme ils étaient noirs!—s'installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination…
Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.»
J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur de philosophie, «un original» me dit M. Viot… Je l'aimai tout de suite, cet original-là.
La cloche sonna. Les classes se remplirent… Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole: c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main; quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue…, je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez…, on fera connaissance en trinquant.»
Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et m'entraîna dehors.
Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères…
Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré le ban et l'arrière-ban des habitués… Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m'étais réfugié timidement… Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a encore de bons moments dans le métier… En somme, vous êtes bien tombé en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas trop mal.»
La boîte, c'était le collège.
«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et le père Viot…
—Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
—Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire de lunettes… C'est une tante du principal; et elle remplit ici les fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce n'est pas de sa faute.»
Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah! des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des calembours, des confidences…
Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la main.
A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il ne pensait pas rester au collège longtemps… Vous comprenez, avec une famille tellement riche!…
Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir, Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.»
En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants, moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
«Travaillons, messieurs, travaillons!»
C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les oiseaux?… Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier: «Silence!» Aussitôt ma volière se taisait—au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!…
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon, voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire… Une histoire!… Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques:les Débuts d'une cigale,les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd'hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait selon le règlement… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici!»
J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je…J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12:Devoirs du maître envers les élèves.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous quittions… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts: les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus… De quels espions s'agissait-il?… Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle—il n'y avait pas de chaise dans ma chambre—devant un vieux bureau criblé de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes livres, et à l'ouvrage.
Alors on était au printemps… Quand je levais la tête, je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère, une querelle sous le feuillage entre moineaux…; puis, tout rentrait dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux frappait à la porte.
«Qui est là?
—C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, ouvre-moi vite, petit Chose.»
Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, ma foi!
Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette.
Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était embellie…. Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y sentais brave!…
Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville. Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit charmant et gai pour l'oeil…. Les trois études s'y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves…. Un dur métier dans ce bel endroit!
Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite source!… Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir… J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible…
Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas les regarder.
Desinit in piscem, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une triste mine.
Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient, les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!…
Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université. C'était à déshonorer un collège.
Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
Bamban—nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus qu'irrégulière—, Bamban était loin d'appartenir à une famille aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culotte… un monstre.
Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire, était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d'arriver au collège!…
Bamban s'était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
Je lui criai: «Va-t'en!»
Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là!
Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade gravement.
«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d'un train d'enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petitChose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.
Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai…. Je lui achetai une orange…. J'aurais voulu lui laver les pieds.
A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des choses attendrissantes….
C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!… tortus, sales, boiteux, clopinants, des bâtons de Bamban!…
Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de philosophie…. Un drôle d'élève ce Bamban!
Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la table…. A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis….
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers…. Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le coeur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant…. Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?… Qu'allait devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche sonna…. Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?…
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.
Pauvre Bamban!
Je pris donc possession de l'étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par là-dessus l'odeur du collège…. Ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!…
Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de nous!… Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion. Il me semble que j'y suis encore.
Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner l'air plus grave….
Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors peut-être il leur arrive de parler de moi.
«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle bonnes farces nous lui avons faites!»
C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas encore oubliées….
Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait assez pleurer!… Oui, pleurer!… Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce qui rendait vos farces bien meilleures….
Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas ses sanglots!…
C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c'est si terrible de punir—on fait des injustices malgré soi—si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!… Qu'est-ce qu'ils vont me faire, maintenant?»
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l'étude des moyens.
Et pourtant—je ne veux pas mentir—j'avais gagné quelque chose à changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens…. Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux Enfants trouvés—car les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère—, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes. J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard aidant, nous nous parlions,—sans nous parler.
«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
—Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
—Nous, nous n'avons ni père ni mère.
—Moi, mon père et ma mère sont loin.
—La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
—Les enfants me font bien souffrir, allez.
—Courage, monsieur Eyssette.
—Courage, beaux yeux noirs.»
On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir apparaître M. Viot avec ses clefs—frinc! frinc! frinc!—, et là-haut, derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien…
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner—comme un dragon—les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.
L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation… Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; l'abbé Germane ne s'était pas couché… On disait qu'il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.
Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
Voici dans quelles circonstances…
Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans l'histoire de la philosophie… Un rude travail pour le petit Chose!
Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers.
Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là. Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur… Je frappai deux fois très doucement.
«Entrez!» répondit une voix de Titan.
Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de celles qu'on appelle «brûle-gueule».
«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio… Bonjour! Comment vas-tu?… Qu'est-ce que tu veux?»
Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite et à demander le fameux Condillac.
«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en souriant. Quelle drôle d'idée!… Est-ce que tu n'aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu là-bas, contre la muraille, et allume-le…; tu verras, c'est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.»
Je m'excusai du geste, en rougissant.
«Tu ne veux pas?… A ton aise, mon garçon… Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche… tu peux l'emporter; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»
J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me disposais à me retirer; mais l'abbé me retint.
«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les yeux… Est-ce que tu y croirais par hasard?… Des histoires, mon cher, de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!… Enseigner quoi? zéro, néant… Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe… Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie… Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce pas?… Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.»
Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étalent remplis.
Presque aussitôt l'abbé reprit:
«A propos! j'oubliais de te demander… Aimes-tu le Bon Dieu?… Il faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais… Aux grandes souffrances de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela… Quant aux philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai passé par là, tu peux m'en croire.
—Je vous crois, monsieur l'abbé.
—Maintenant, va-t'en, tu me fatigues… Quand tu voudras des livres, tu n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche… Ne me parle plus… Adieu!»
Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.
A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers couverts de pattes de mouches… Quelquefois aussi l'abbé Germane était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:
«Bonjour, monsieur l'abbé!»
La plupart du temps, il ne me répondait pas… Je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût seulement l'air de soupçonner ma présence… Jusqu'à la fin de l'année, nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis…
Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!» Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des fauteuils, on secouait les tapis… plus de travail, plus de discipline. Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les terribles farces.
Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.
On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens… je la vois encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de panaches… Au fond, une longue estrade où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat… Oh! cette estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.
Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin, perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un bout de la cour à l'autre et qu'on entendait—frinc! frinc! frinc!—à droite, à gauche, ici, partout en même temps.
La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente… il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les drapeaux, les fauteuils… Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon âme allait vers eux… Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.
Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda. Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de soie faisaient froufrou à travers les chaises… Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.
Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les parents jusqu'à terre.
«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un sourire câlin… les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: «Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»
Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l'escalier d'un bond.
Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!… en route vers le château!… Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares, la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres où l'on prend des sorbets le soir.
D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou… Fouette, Mathurine! On retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat, chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous… Ah! si j'avais pu partir moi aussi…
MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti… D'un bout des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est un pépiage assourdissant.
De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs. Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On étouffe là-dessous… Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se détache… De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées aux vitres… Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent.
Travaille donc, Daniel Eyssette!… Il faut reconstruire le foyer… Mais non! Il ne peut pas… Les lettres de son livre dansent devant ses yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre comme une masse, foudroyé par le sommeil.
Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur mille branches.
Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom: «Daniel, Daniel!…» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!»
Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père; ouvre vite.»
Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et perd connaissance…
Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui font de l'ombre tout autour… Lumière douce, chambre tranquille. Pas d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller dans la porcelaine… Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve.
«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?
—Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
—Où suis-je donc?
—A l'infirmerie, depuis huit jours…; maintenant tu es guéri, mais tu as été bien malade…
—Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc encore!… Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.»
M. Eyssette père l'embrasse:
«Allons! couvre-toi, sois sage… Le médecin ne veut pas que tu parles.»
Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège… On t'appelle, on te cherche… Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef était en dedans… Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de cheval!… Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute… Tu battais la campagne tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer? dis!… Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris? Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait passer!… Comprends-tu cela! M. Viot—c'est bien M. Viot, n'est-ce pas?—qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le règlement… Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi, son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!»
Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton fâché. Voyons! couvre-toi… Ta mère va bien, elle est chez l'oncle Baptiste.
—Et Jacques?
—Jacques? c'est un âne!… Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une façon de parler… Jacques est un très brave enfant, au contraire… Ne te découvre donc pas, mille diables!… Sa position est fort jolie. Il pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son directeur l'a pris pour secrétaire… Il n'a rien à faire qu'à écrire sous la dictée… Une situation fort agréable.
—Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvreJacques!…»
Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite couverture qui se dérange toujours…
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe entre les rideaux bleus de sa couchette!… M. Eyssette ne le quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais… Hélas! c'est impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut reprendre la tournée des Cévennes…
Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie silencieuse… Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il aujourd'hui, monsieur Daniel?»
Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?… Les yeux noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!…
Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!… Le matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile… Le petit Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de confidences à leur faire!… Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne leur dit rien.
Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné de petit Chose ne se décide pas.
Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi bravement: «Mademoiselle!…»
Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»
Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.
Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès demain sans faute, je leur parlerai.»
Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.
Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur écrire… Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre importante, oh! très importante… Les yeux noirs ont sans doute deviné quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux noirs!… Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand effet.
Attention, maintenant!… Les yeux noirs vont venir… Le petit Chose est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre dès qu'on arrivera… Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour, monsieur Daniel!…» Alors, lui, leur dira tout de suite, très courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
Mais chut!… Un pas d'oiseau dans le corridor… Les yeux noirs approchent… Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat; il va mourir…
La porte s'ouvre… Horreur!…
A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux lunettes.
Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est consterné… Pourquoi ne sont-ils pas revenus?… Il attend le soir avec impatience… Hélas!… le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité… Les yeux noirs volaient du sucre!…
Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés, et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent… Eh quoi! déjà la rentrée… Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais… Tout le collège se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau. Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à bien se tenir.
Chaque jour, il arrive des élèves… Clic! clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix… Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent. Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.