Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi me dit tout bas:
«Si tu veux voir notre voisine… chut!… elle est là.»
D'un bond je fus sur le palier… Jacques ne m'avait pas menti… Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et je pus enfin la contempler… Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais quelle vision!… Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, sans rien dessus…. C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi Pinson et de Bergerette…. O province romanesque, que ceci te serve de leçon!…
«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la trouves….» Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite, partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes de plus belle….
Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval, symbole du culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine: la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à trois notes. Quant autolocototignan, il paraît que c'est une sorte d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme notrelon, lan, la; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.
A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison…. Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, lestolocototignanvenaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise en entendant ce triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle qu'il allait jouer dans ma vie….
Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. «Comment feras-tu pour allerlà-bas?» lui dis-je tout de suite. Il me répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le dimanche.» Et dès lors, comme il l'avait dit, il n'alla pluslà-basque le dimanche, mais cela lui coûtait, bien sûr.
Quel était donc celà-bassi séduisant qui tenait tant à coeur à ma mère Jacques?… Je n'aurais pas été fâché de le connaître. Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, avec mes caoutchoucs?… Un dimanche pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagnerlà-bas, petitDaniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
—Mais, mon cher, tu plaisantes….
—Oui, je le sais bien…. Le salon de Pierrotte n'est guère la place d'un poète…. Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins….
—Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon costume….
—Tiens! au fait… je n'y songeais pas», dit Jacques.
Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas m'emmener.
A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi tout essoufflé.
«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte?
—Pourquoi pas?
—Eh bien: alors, viens… je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous ironslà-bas.»
Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent», ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez un fripier.
Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il aurait deux cent mille francs chez son notaire—Pierrotte, un notaire—et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on l'aurait beaucoup étonné.
Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de grosesclotsen sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte, Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol—bien qu'il eût trempé trois fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne—amena le n° 4… Il fallait partir. Quel désespoir!… Heureusement Mme Eyssette, qui avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s'acheter un homme.—On était riche chez les Eyssette dans ce temps-là!—L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur Paris pour y chercher fortune.
Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée «Pierrotte et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.—Sans doute, les affaires ne marchaient pas.—La quatrième année, troisième lettre de «Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier…. Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte—Pierrotte sans sa femme, hélas!—installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, parce qu'il faut tout faire par soi-même («Monsieur, jusqu'à cinquante ans, j'ai fait mes culottes moi-même!» disait le père Lalouette avec fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien! La boutique, l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Cévennes pour accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cévenole était jeune, alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché, montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait plus de douze francs à lui tout seul… A force de belle humeur et de vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons. On s'intéressa à elle; on la fit causer; puis, un beau jour, spontanément—les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines floraisons de bonté—, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce à son idée.
Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de Cévenol ne vendait pas, il achetait… quoi?… tout… Les pots cassés, les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire, tout ce qui gêne!… Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!»
Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les ménagères connaissaient bien… C'était d'abord à pleins poumons le formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons! viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant…» Et la bonne Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst! Anastagille!…» La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien tous ces «débarrassez-vous de ce qui vous gêne», qu'on avait eus pour rien ou pour presque rien.
A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle,—c'est ainsi que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille, et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement.—La troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein 1830. Pierrotte avait beau crier: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol s'égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les soirs des leçons d'écriture et de lecture; il savait déjà se tirer d'une lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant. D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique admirablement achalandée… Juste à ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d'épuisement.
Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était longue—on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma jaquette neuve—, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire….» Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les «C'est bien le cas de le dire….» dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait…. Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir, c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir, devant la porte entrebâillée… Le gaz était éteint et tout le magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir….(J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe….) Bonjour,Pierrotte!»
Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques; puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là, stupide, la bouche ouverte, à me regarder.
«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que…C'est bien le cas de le dire… Il me semble que je la vois.
—Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
—Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», réponditPierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.
Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l'oeil, à se faire des signes…. Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:
«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse…C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»
Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore—c'est bien le cas de le dire—debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»
Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé:
«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde… je bavarde… et puis la petite… c'est bien le cas de le dire… la petite me grondera d'être monté si tard.
—Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air indifférent.
—Oui… oui, monsieur Jacques… la petite est là-haut… Elle languit… C'est bien le cas de le dire… Elle languit joliment de connaître M. Daniel. Montez donc la voir… je vais faire ma caisse et je vous rejoins… c'est bien le cas de le dire.»
Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte… Le magasin de Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême, les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans l'arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore, laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue… Nous ne fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit, un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte. Jacques, en passant, dit un «bonjour» très sec, auquel le jeune homme blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent.
«C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier… Il nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte… Est-ce que tu aimes la flûte, toi, Daniel?»
J'eus envie de lui demander: «Et la petite, l'aime-t-elle?» Mais j'eus peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement: «Non, Jacques, je n'aime pas la flûte.»
L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas. «Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve Tribou, qui ne la quitte jamais…. Je ne sais pas trop d'où elle vient cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une dame de grand mérite…. Sonne, Daniel, nous y voilà!» Je sonnai; une Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite, jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva. Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés, les présentations faites, Jacques invita Camille—il disait Camille tout court—à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui, tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage du Saumon.
Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs éblouissants, que je reconnus tout de suite….
O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée aux lunettes, les yeux noirs enfin…. Je croyais rêver. J'avais envie de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un personnage auquel je n'avais pas pris garde…. C'était un grand vieux sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes…. Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut, qu'il ne me rendit pas…. «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques…. C'est l'aveugle… c'est le père Lalouette….»
«Il porte bien son nom….» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute raide sur son tabouret de piano….
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras. Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne broncha pas.
«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel…. Comment le trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le dire… tout le portrait de mademoiselle.»
Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de mademoiselle…. Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid, critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne, absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en avant. Jacques cria: «Non… non… pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi, le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à crier: «Pas de flûte!…» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta, et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos bien connus qu'on appelleRêveries de Rosellen…. Pendant qu'elle jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase; silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec ses épaules et flûtait intérieurement.
LeRosellenfini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas?… Vous êtes poète, je le sais.
—Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques….
Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non! depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi…. Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrotte:
«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
—N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme son commis jouait de la flûte…. Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il m'amenait dans un drôle de monde!
Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres, le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur parler… Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte, une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques. Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les yeux noirs… oh! les yeux noirs!…
Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais grand monde, mais du monde choisi… c'est bien le cas de le dire… D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte… c'est bien le cas de le dire… Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil.»
J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
Cela le fit rire:
«Allons donc! occupé, monsieur Daniel… On les connaît vos occupations à vous autres, dans le Quartier latin… c'est bien le cas de le dire… on doit avoir par là quelque grisette.
—Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc… ne manque pas d'attraits.»
Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?… Coucou-Blanc? Elle s'appelle Coucou-Blanc… Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là… à son âge…» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros rire qui faisait trembler la rampe…
«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes dehors.
—Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est charmante.
—N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je ne pus m'empêcher de rire.
—Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.
Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques me parler d'amour…. Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
—Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé personne.
—Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
—Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel… et elle pourrait bien t'aimer aussi.»
Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus bruyamment même que je n'en avais envie.
«Diable! mon cher, comme tu y vas…. Je suis donc bien irrésistible ou Mlle Pierrotte bien inflammable…. Mais non! rassure-toi, ma mère Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»
Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas pour moi…. Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.
Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retournerlà-bas. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction… C'était tout un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu, quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien…. Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire: «Je vaislà-bas, Daniel… viens-tu?» Et moi, je répondais invariablement: «Non! Jacques! je travaille….» Alors il s'en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir…. C'est qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.
Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'allerlà-bas, et j'avais quand même le courage de rester à mon établi…: «Non! merci, Jacques! je travaille.»
Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances:
Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu… Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer… Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains…. Cela ne va donc pas,là-bas?
—Eh bien, non!… cela ne va pas…, répondit le pauvre garçon d'un air découragé.
—Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?…
—Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche… C'est elle qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
—Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera jamais… Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?… Non, n'est-ce pas?… Eh bien, alors…
—Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé…
—Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?…»
Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.
Et je n'en pus savoir davantage.
Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allaislà-bas, voir les choses de près… Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette cravate… Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d'en parler pour lui… Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai à cette jeune Philistine, et nous verrons.»
Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allantlà-basje n'avais aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques… Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne maison Lalouette avec ses peintures vertes et lePorcelaines et Cristauxde la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui aurait dû m'avertir… J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond, l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir….»
Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre… C'est bien le cas de le dire… Il va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de Mlle Pierrotte.
Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l'oreille—ce n'est plus là qu'on les place aujourd'hui—, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge… Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le Quartier latin…», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement: «Mais non, mais non! je vous assure… Ce n'est pas ce que vous croyez.» Jacques aurait bien ri de me voir.
Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les cartes fort habilement.
Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint… Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors, elle me regarda… Je mens. Ce n'est pas elle qui me regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!
Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert, tant souffert…
A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur. Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui…
Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen.—Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose rouge.—Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. «Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon sourire le plus fin.—«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible! Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou trois fois de suite: «Oui!… pour toi… pour toi.» Alors je baisai la petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de moi.
«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui estlà-bassur la fenêtre du salon.»
Puis il ajouta en me la rendant:
«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»
Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir…»
Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que tu n'as rien fait pour me trahir… Je le savais, je savais que c'était toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.» Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.—«Ce qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi… Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je l'aimais tant!… Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini. Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retournerlà-bas; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi… Pour les âmes comme la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire… Chaque fois que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d'amour… C'était un vrai supplice. Maintenant c'est fini… J'aime mieux ça.»
Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur: «T'es bête, je t'aimerai bien davantage.»
C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien.
Comme par le passé, il continua d'allerlà-basle dimanche et de faire bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer… O Jacques! ma mère Jacques!
Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion… Je ne bougeais plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;—au prix de quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait…
Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là… En général, Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure, Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs.
Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille! Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous jouait ses éternellesRêveries de Rosellen;mais nous la laissions bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse venir l'accordeur…» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux—les yeux noirs et Désir-de-plaire—nous ne faisions pas trente-quatre ans… Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières… Un jour—je me souviens—, nous étions assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu'à terre. On lisaitFaust, ce jour-là!… La lecture finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour… Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule… Par la guimpe entrebâillée, je voyais de petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette… Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle… Vous abusez de la confiance qu'on vous montre… Il faut parler au père de vos projets… Voyons! Daniel, quand lui parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit, à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple:
«…Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin.»
Ou bien encore:
«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche…»
Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets…»
A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!…»
Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme… Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop; je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela.—Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.—A mon arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts; mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais pas…
Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens. Il en avait un intituléLakçamana, un autreDaçaratha, un autreKalatçala, un autreBhagiratha, et puisÇudra, Cunocépa, Viçvamitra…; mais le plus beau de tous était encoreBaghavat. Ah! quand le poète récitaitBaghavat, toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette…
Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification… Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat; et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me rendait impitoyable… Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non plus… Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé, luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait de lui: «Il est très fort… c'est un penseur.» Moi, de voir la grimace ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat, j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais: «Voilà un homme de goût… Si je lui disais mon poème!»
Un soir—comme on se levait de table—, je fis apporter un flacon d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles.
—C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!…
—Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la tête en faisant: «Oua… oua…» Enhardi par ce premier succès, je lui avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais le lui soumettre. «Oua… oua…», fit encore le penseur sans sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le moment!» et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir, se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer… Quel est votre criterium?»
Je le regardai avec inquiétude.
«Votre criterium!… fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel est votre criterium?»
Hélas! mon criterium!… je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en avoir un; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à ma confusion.
Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous n'avez pas de criterium!… Inutile alors de me lire votre poème… je sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il… Qu'est-ce que cela fait d'avoir un criterium?… Les bengalis en ont-ils un?… Un criterium! qu'est-ce que c'est que ça?… Où ça se fabrique-t-il? A-t-on jamais vu?… Marchand de criterium, va!…» Mon brave Jacques! il en avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment, j'ai une idée… Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez Pierrotte, un dimanche?…
—Chez Pierrotte?… Oh! Jacques!
—Pourquoi pas?… Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit… Camille, elle, serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu… La dame de grand mérite a beaucoup lu… Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est pas si fermé qu'il en a l'air… D'ailleurs Pierrotte connaît à Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce soir-là?… Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..»
Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux; mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on lança des invitations.
Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête. Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là, en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'École d'Alfort; Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée. Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats. Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un air étonné… Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix émue je commençai mon poème…
C'était un poème dramatique; pompeusement intituléLa Comédie pastorale… Dans les premiers jours de sa captivité au collège de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en vers, que j'avais faitLa Comédie pastorale. Mon poème était divisé en trois parties; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce fragment deLa Comédie pastorale, non pas comme un morceau choisi de littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à l'Histoire du petit Chose. Figurez-vous pour un moment, mes chers lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.
Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
Quoi! tu t'en vas déjà?…
Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner chez soi… Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison; et toi? C'est si bête une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire…
Hélas! monsieur, je les adore.
Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois! il fait bon; l'air est doux.
Oui, mais…
LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
Hé! roule-toi dans l'herbe; elle est à nous.
LA BÊTE A BON DIEU, se débattant.
Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.
Chut! Entends-tu?
LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
Quoi donc?
Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté… Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de la place où nous sommes!…
Sans doute, mais…
Tais-toi.
Quoi donc?
Voilà des hommes. (Passent des hommes.)
LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence.
L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas?
Très méchant.
J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles… Vous, vous n'êtes pas grand, mais vous avez des ailes; C'est énorme!
Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais…!
C'est donc bien difficile De grimper là?
Non, mais…
Grimpe donc, imbécile!
Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela…
Sitôt parti, sitôt rendu.
LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez?
Sans doute… Un peu plus en arrière. Là… Maintenant, silence à bord! je lâche tout.
(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)
Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
Ah!… monsieur…
Eh bien! quoi?
Je n'y vois plus… la tête Me tourne; je voudrais bien descendre…
Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu fermés?
LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux
Oui…
Ça va mieux?
LA BÊTE A BON DIEU, avec effort.
Un peu mieux.
LE PAPILLON, riant sous cape.
Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille…
Oh! oui…
Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.
Oh! non…
Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. (Il se pose sur un Muguet.)
LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
Pardon! mais… ce n'est pas ici que je demeure.
Je sais; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec;—c'est bien permis…
Oh! je n'ai pas le temps…
Bah! rien qu'une seconde…
Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde…
Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu, va!…
Puis, c'est qu'il est tard.
Eh! non! il n'est pas tard; écoute la cigale…
LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse.
Puis… je… n'ai pas d'argent…
LE PAPILLON, l'entraînant:
Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)—La toile tombe.
Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit… On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet… La Bête à bon Dieu est légèrement ivre.
LE PAPILLON, tendant le dos.
Et maintenant, en route!
LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement.
En route!
Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?
Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître…
LE PAPILLON, regardant le ciel.
Oh! oh! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre; Il faut nous dépêcher…
Nous dépêcher, pourquoi?
Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi?…
Oh! pourvu que j'arrive à temps pour la prière… D'ailleurs, ce n'est pas loin, chez nous,… c'est là derrière.
Si tu n'es pas pressé; je ne le suis pas, moi.
LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion.
Quel bon enfant tu fais!… Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: «C'est un bohème; un réfractaire! Un poète! un sauteur!…»
Tiens! tiens.! et qui dit ça?
Mon Dieu! le Scarabée…
Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste…
Ah! dis.
Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.
Vraiment?
LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle.
Ne fais jamais la cour à l'Araignée; Elle te trouve affreux.
On l'a mal renseignée.
Hé! les Chenilles sont un peu de son avis…