IIESCALES

Le paquebot, troué de lumières, est fixe dans la nuit de la rade. Tout autour dansent des barques éclairées de chandelles qui brûlent, jaunes, en des cornets de papier huileux. Au fond des barques luisent des fruits, oranges et bananes. Un tumulte de voix et de cris s’élève. C’est un jacassement aigu et inarticulé : le créole. La terre est invisible.

On mord avidement dans les fruits. Les oranges sont acides à faire grincer les dents. Les grues du dock commencent à geindre, et à abattre les palanquées, une par une, toute la nuit et tout le jour qui suivra. Des câbles sifflent. Le paquebot est triste comme une maison qu’on déménage.

Au matin, apparaît une baie lisse, plate, vert sombre sous un soleil déjà dur. Il pleut — une pluie tiède — sans qu’on voie un seul nuage. « C’est un haut pendu », dit-on. Plusieurs fois par jour tombent ainsi des averses ensoleillées.

De grosses autos américaines ronflent sur le quai. Des chauffeurs nègres s’en donnent à cœur joie avec les clacksons. Un grouillement de négresses enturbannées de madras verts, bleus, orange ; l’une d’elles est coiffée d’une tortue.

La ville a l’aspect minable d’une station balnéaire pauvre. Maisons de plâtras et de torchis, peinturlurées de couleurs criardes. Des boutiques de pharmaciens y suintent un spleen provincial.

On boit du coco frais à même la noix, dans un salon orné de meubles américains en bois noirs et tendu de velours vert cru. Il y a des ventilateurs électriques, des phonographes, une pagode en ébène incrustée de nacre et des water-closets faits d’une vieille caisse renversée.

Démarrage dans la lumière crue. A toute allure, la cervelle déchirée par le clackson, le long d’une route défoncée, entre des champs de canne à sucre. Des fusées de boue giclent sous les pneus. Les reins brisés, on franchit des lacs et des fondrières. Des coupeurs de cannes et des porteuses de fruits aux belles nuques, rient sur notre passage, de leurs larges rires blancs. Des nuages gonflés de pluie traînent, très bas. Des vapeurs chaudes montent de la terre. L’étuve.

Un virage brusque. On aborde une rampe à pic. Des deux côtés de la route, une végétation étouffante, des palissades de lianes et de troncs. La lumière ne filtre pas à travers leurs épaisseurs. La teinte vert sombre des feuillages est à la fois éclatante et farouche. Les feuilles des bananiers s’étalent comme d’énormes langues. Des lianes s’enlacent, de tronc à tronc et de branche à branche. Des fleurs saignent, paquets de glandes. Des bouffées de chaleur humide vous lèchent le visage. L’auto fend des zones douces d’odeurs : herbe humide, épices, résine, vanille. Mais on a beau aspirer de tous ses poumons : on manque d’air. Accablement ; sensation d’étouffer dans trop de richesse verte. Le supplice de la serre.

Au flanc d’une montagne boisée, sous des bambous larges comme des cuisses, une piscine chaude. Une grosse dame créole batifole en costume rose dans l’eau verte. Une toute jeune fille fait la planche. Elle tend de petits seins durs et dorés dans la pénombre.

Déjeuner dans un hôtel sans toit, à cheval sur des poutres. Mais il y aura un jour l’eau à tous les étages et peut-être un ascenseur. Un médecin-hôtelier rêve sur les matériaux épars et s’épanche au moment du champagne. Casino, eaux minérales, poker et pianola, à bref délai, pour le plus grand bien du Tropique.

Un « haut pendu » se décroche. Sortie dans des ondées de parfums. Ciel nuageux. Soleil lourd. Paroxysme sensuel. La chaleur coule le long des corps moites, fait bourdonner les oreilles. On rêve de toutes-puissances et de crimes voluptueux. C’est le coup de soleil colonial.

Puis de nouveau à toute vitesse, conduits par un enfant, le long de routes à virages vertigineux, pressés dans la griserie de la vitesse et du danger.

La ville au bord de la mer — de la mer métallique. Le bref couchant rouge. Les nègres rassemblés sur la place, autour de la statue blanchâtre de Schœlcher, libérateur des esclaves. Un cortège débouche, précédé d’un orphéon. Dans la salle basse de l’hôtel de l’Europe (ironie !), sous la lueur tremblante et jaune des lampes, des faces brutales se tendent vers les punchs, lèvres énormes, nez écrasés, dents découvertes ; on boit, on hurle. La politique chauffe le sang. La taverne grouille comme l’entrepont d’un négrier. Les coups de gourdin ne manquent pas, et les épaules pour les recevoir et les bras pour les donner. La nuit tombe, brusque et poisseuse. Les vagues détonent sur le wharf où brûle un feu rouge. Leur rumeur couvre les hurlements des ivrognes. Une détresse venue à pas de loup dans l’ombre, vous agrippe à la gorge… Terreur de vivre, ici. Mais le paquebot illuminé entre en rade.

« A la Mâtinique ! Mâtinique ! » Un chauffeur nègre. Des routes à angles aigus, des pentes de toboggan. De nouveau le tourbillon des odeurs, l’ivresse de la vitesse et du vent frais qui fouette.

Des ravins comblés de verdure ; des arbres géants enlacés de lianes ; des dévalements de forêts, palmiers, banyans aux piliers multiples, mancenilliers, arbres à pain, fougères arborescentes. La végétation envahit tout, rampe partout. Des feuillages monstrueux se balancent. Des sources chaudes jaillissent du rocher, ruissellent en cascades vaporeuses. Des « queues-de-loup » rouges et poilues, des crotons pourpres, des orchidées en veilleuse dans la sombre verdure. La route s’enfonce sous un tunnel vert où stagne le parfum d’une terre chaude et fumante. Une vie forcenée palpite sous sa croûte. Les soufrières, casquées de cuivre, menacent au-dessus de l’île.

Voici la montagne Pelée, masquée de brume ; tout le paysage en est assombri. Une lourde nuée révèle la force souterraine. Le rivage verdira où fut la ville dévastée ; les plantes ont follement repoussé ; quelques cases, plus haut, des pentes craquelées de laves, et, plus haut encore, le sombre casque du mont meurtrier.

On pressent le bouillonnement intérieur de cette terre. Une végétation inépuisable surgit d’un sol miné. Dans cette gorge, les grappes de fleurs s’écroulent ; les branches des arbres plongent de nouveau dans la terre pour s’y enraciner. Et toujours des eaux fumantes. Et toujours cet aspect écrasant et farouche, ce signe !

Retour à toute vitesse dans le court crépuscule, dans le demi-jour d’éclipse qui semble présager un cataclysme. Mais les lampes des cases s’allument dans les feuillages et les lucioles étincellent entre les arbres et les haies. On entrevoit dans une lueur jaune une véranda : une femme est étendue ; un homme lit. Les aromes des plantes entrent par tous les côtés dans les maisons ouvertes. Des fleurs luisent, se penchent, lourdes. L’auto glisse, vertigineuse.

La nuit vient sur les faubourgs. Une foule bigarrée, des négresses enturbannées d’étoffes éclatantes, portant leurs fardeaux sur la tête et des corbeilles de fruits ; des négrillons aux jambes lisses, des hommes en vêtements blancs, des mulâtresses aux flottantes mousselines, tout un monde de reflets orangés et roses grouillant dans la rue étroite bordée de maisons basses et de haies aux feuilles pourpres dans la brume violette du soir, le soleil rouge déclinant derrière un lac noir, métallique, et, sur le ciel vert translucide, les rameaux énormes d’un arbre : reptiles.

Une vision de rêve et d’opium. Des parfums à pleines narines et cet horrible démon noir qui déclanche son clackson, rauque et déchirant comme un cri de fauve.

On songe à Ceylan et à la Chine. Immense douceur un peu fiévreuse.

Après la catastrophe de Saint-Pierre, des allocations furent longtemps servies aux familles des sinistrés. Les noirs reconnaissants baptisèrent le mont à la fois meurtrier et nourricier : « Papa Volcan ». — « A la Mâtinique ! Mâtinique ».

L’auto roule à toute allure, chassant de ses roues arrière dans les virages. Le clackson hoquette sans arrêt. Par les trouées de verdure, les grands paysages, de montagnes et de mer, apparaissent, teintés de bleu tendre comme des paysages de France.

Les champs de canne à sucre tout floconneux d’aigrettes blanches. D’énormes fleurs violettes, roses, écarlates dans les feuillages. Et des théories de femmes multicolores, porteuses de corbeilles et de jarres, la nuque bronzée, très droites. L’auto passe. Un éclair blanc sillonne les faces sombres. Et toutes ces possédées hurlent ensemble :

« Vive not’ député ! »

Debout sur le marchepied de la grosse voiture jaune, un politicien mulâtre jette des paroles enflammées. Un rayon de soleil couchant fait étinceler sa mâchoire d’or.

La foule, bariolée comme un tapis d’Orient, s’enfle et se contracte sous le poitrail des chevaux que montent de hauts gendarmes casqués, impassibles, sabre au clair.

Accoudée à son balcon, une jolie créole entourée de ses enfants, regarde, amusée.

Toutes les fenêtres sont fleuries de madras orange et rouges comme de grosses tulipes.

C’est un vieux planteur qui parle. Très vieux. Mauvaise vue. De grosses lunettes d’écaille jaune, poil blanc, cheveux ras, des yeux très bleus, un peu noyés.

« Vous ne connaissez pas la « maman-cochon » ? dit-il. C’est bien simple. Ce sont des bulletins de vote qui se décuplent quand on les met dans l’urne… Ah ! ma foi, il y a parfois plus d’électeurs que d’habitants. Mais dame, on ne fait pas le recensement tous les jours.

« La grande chose de ma vie, ajoute-t-il. J’ai réconcilié Matrot le mulâtre avec Dupont le blanc. Dix ans qu’ils se haïssaient. Ils ont fraternisé chez moi, à table.

« Dupont disait à Matrot :

«  — Vous souvenez-vous des coups de fusil qu’on tira un jour sur votre maison ? C’est moi qui ai fait cesser le feu, ce jour-là.

« Et Matrot de répliquer :

«  — Vous rappelez-vous cette fête où l’on voulait vous faire boire ? Un homme vous avertit de ne pas toucher à votre verre. C’était moi qui vous l’avais envoyé. »

On parle beaucoup de ce Dupont sous les Tropiques.

« Un homme de génie, exclame le vieux planteur. Il a inventé le « blanc libéral ». Il a commencé par conquérir toutes les femmes de couleur. Ah ! il les prend, toutes ! Pour empêcher l’élection d’un conseiller général, son ennemi, il a été tout droit au but. Il a séduit la bonne. Celle-ci, le matin du vote, enleva tous les bulletins qui se trouvaient chez son maître : deux mille environ ! Le pauvre ne fut pas élu… faute de papier. »

Un matin de fête locale, dans un village de l’île, voisin des propriétés de Dupont, une femme qui avait été sa maîtresse, demanda à lui parler : « Mon mari, lui dit-elle, a l’intention de vous empoisonner. Il a préparé un « quinbois » dans une petite fiole qu’il porte sur lui. Je l’ai vu mettre dans sa poche. N’acceptez pas à boire lorsqu’on vous offrira le punch. — Bien ! » dit Dupont. Le soir même la fête battait son plein. Il y eut une retraite aux flambeaux et la foule envahit la grande cour de Dupont, qui fit défoncer quelques barils de tafia et harangua le peuple. L’alcool et les paroles de l’orateur grisèrent la foule qui s’égosillait à hurler « Vive Dupont ! » tandis que roulait le tam-tam.

— Silence ! dit Dupont.

Et la foule, docile, se tut.

— Je suis touché de vos sentiments, continua-t-il. Mais il y a un traître parmi vous.

— C’est impossible, protesta une clameur unanime.

— Si, maintint Dupont, il y a quelqu’un qui veut m’assassiner.

— Qui est-ce ? Nous l’étranglerons.

Le doigt vengeur de Dupont désigna un des noirs, le plus ardent à manifester son indignation.

— Voilà celui qui veut ma mort, articula Dupont.

L’homme se jeta à terre, se frappant la poitrine et jurant que Dupont n’avait pas de plus fidèle serviteur.

— Menteur ! dit Dupont. Le poison est dans ta poche.

Et, d’un bond, saisissant l’homme par sa veste de toile blanche, il plongea rapidement la main dans une poche et retira un petit flacon qu’il exhiba à la foule.

Des hurlements furieux s’élevèrent :

— A mort, l’assassin ! A mort !

Le porteur de philtre n’en menait pas large. Il gémissait : « Pardon, moussié Dupont, pardon ! » s’attendant à être lynché par les partisans de cet admirable leader.

— Maîtrisez votre colère, citoyens et citoyennes, prononça Dupont. Je vais vous montrer que ce malheureux était impuissant à me nuire et que mes sortilèges sont plus forts que les siens.

Ceci dit, il leva très haut le flacon.

— Je vais boire.

— Non, gémit la foule pantelante.

Et Dupont but, puis, méprisant, jeta le flacon vide au criminel prosterné.

— Retire-toi, dit-il. Laissez-le aller, ordonna-t-il à la foule, magnanime.

Puis il claqua de la langue.

Enthousiaste, la horde porta Dupont en triomphe. Les négresses le couvrirent de fleurs et il les embrassa à toute volée. Le bal tam-tam se prolongea toute la nuit, sous des lanternes vénitiennes suspendues aux branches des manguiers et des arbres à pain. Les électeurs étaient ivres et satisfaits ; ils avaient trouvé un grand sorcier. Le grand sorcier se retira avec quelques amis et on aurait pu les entendre rire à se tenir les côtes. La fiole de poison ne contenait que du malaga.

Les cases s’accroupissent entre les langues vertes des bananiers. Des palmes allongent leur reflet sur l’eau d’un canal. La route serpente au bord d’un torrent enfoui sous les bambous et les lianes. La sueur baigne nos fronts. L’air est moite.

Des rues criardes de rires et de disputes. Une humanité violente fermente dans cette touffeur. Des relents de graisse rance et de musc…

Deux petites courtisanes, l’une noire, l’autre mulâtresse, se dandinent dans leurs loques de coton blanc. Elles m’ont dit : « Viens dans notre maison ». Je les ai suivies. C’était une case sur pilotis au fond d’une cour boueuse. Elle mesurait tout au plus trois mètres et n’avait pas de porte. Un rideau haillonneux divisait l’intérieur. Il y avait tout juste la place de s’asseoir sur une caisse. Je ne savais que dire. Elles souriaient. Je leur ai donné des cigarettes et un shilling. Puis j’ai articulé : « Il est tard. Le paquebot va partir. Il faut que je m’en aille ». La mulâtresse secoua la tête, et me prenant par la main, m’entraîna derrière le rideau. Sur une paillasse, un enfant, roulé dans un drap troué, dormait. La femme, sans mot dire, se coucha près du petit être, relevant sa robe… Mais je détournai la tête et repoussai sa main qui m’appelait. Sur le seuil, sa sœur noire guettait, silencieuse, et ne chercha pas à me retenir.

«West Indies !» ai-je murmuré en m’allongeant dans l’auto silencieuse qui m’emporte le long d’une rue étroite bordée de magasins. Et la belle boutique de canning où s’entassent les épices et les tabacs de tous les pays. L’odeur de cannelle et de gingembre. Je pense au début d’un livre de Conrad en achetant des boîtes de capstan, une valise en cuir et une casquette de marin à visière basse. Cette aisance que l’on sent dans une ville où l’on trouve tout. L’air de confort. La fraîcheur du «lemon squash» dans le hall de l’hôtel, tout à l’heure.

Mais nous passons devant un mur gris assez haut. Une porte entre-bâillée laisse voir des grilles. La prison, paraît-il. Il y a même une belle potence.

On pend beaucoup ici, à cause des coolies.

La savane ! Paradoxe helvétique de cette pelouse plaquée de blancs tennis, encadrés de montagnes sombres, où paissent sous les palmiers, les banyans et les manguiers, des vaches innombrables et candides. Sur les bancs, des nurses de toutes les gammes colorées et des enfants, tous blonds. Un pensionnat de filles de couleur. Des Hindous peints en rouge et bleu et leurs femmes au fin visage, le nez percé d’anneaux d’or. Passe un cortège deconvictsen toile grise, coiffés d’un bonnet jaune éclatant. Ils portent sur la poitrine en grosses lettres le mot : « Prison » et sont liés par deux avec une chaîne de poignet.

Les maisons ajourées dans les feuillages, avec leurs grappes de flamboyants, les hibiscus et les fleurs de gingembriers. Il y en a de tous les styles, des blanches très simples et d’autres très Riviera. Il y a même un château écossais. Les fenêtres du club sont ouvertes. Au Queenspark on prend le thé en regardant tourner les voitures. Glissent des autos souples. L’une est conduite par une jolie fille blonde, nu-tête. Des éclairs de mousseline et de grands chapeaux clairs.

Le quartier nègre sur la route de Sainte-Anne. De petites cases de bois isolées, pleines de fleurs. Et la ville chinoise, grouillante et basse, où se trament des émeutes.

Mais l’ordre règne à Trinidad. A l’entrée du parc du gouverneur, un policeman noir à cheval, avec son casque blanc à pointe.

Dans une auto, toute une famille hindoue, les femmes aux narines d’or, enveloppées de mousselines violentes.

Johnson me dit : « Ce sont les nouveaux riches de Trinidad, d’anciens coolies arrivés avec les bateaux d’émigrants, devenus millionnaires aujourd’hui. Dernièrement un bateau est parti pour les grandes Indes, emportant huit cents passagers d’entrepont, entassés comme du bétail ; tous, des Hindous qui rentraient. Quelques-uns laissaient dans les banques des dépôts de trente mille dollars… »

A déjeuner, au club. Du poisson exquis et une pinte «half and half» de premier choix.

Johnson et son frère, congestionnés, aimables avec discrétion, sobres de paroles. Un Français vêtu d’un veston kaki, couvert de décorations, gesticule. Il est pédant ; il dit : « Je précise… je pourrais multiplier les exemples… je pourrais citer mille cas… » comme font les gens imprécis et ceux qui sont à court d’arguments. C’est un petit homme noiraud et pétulant. Les Anglais écoutent et boivent.

Il a plu. L’auto glisse entre d’épaisses verdures qui luisent et sentent fort. Cette terre gorgée d’humidité, surchauffée, toujours en fermentation. Des plantations de cacaotiers, leurs branches lourdes de gousses jaunes, rouges, d’énormes œufs de couleur pendus dans l’ombre. Des bois d’orangers. Il n’y a qu’à lever la main pour cueillir une boule d’or. Des ruisseaux bordés de bambous larges et ronds comme des cuisses d’homme. Des villas claires enfouies sous des fleurs, des fleurs d’un éclat sombre, pourpre, violent.

Un planteur vient à nos devants, sur le chemin trempé de boue rouge. C’est un Anglais au visage rond, mouillé de sueur. Il est vêtu d’une chemise ouverte et d’un pantalon de toile. Sa pipe. Son coupe-coupe à la main. Un chapeau de feutre. Des lunettes. Il rit, la main ouverte et tendue vers les cacaotiers lourds de fruits. Ça pousse tout seul.

Le soleil filtre à travers les nuages. Les odeurs montent de la terre en travail. Une orange se détache et tombe, avec un floc, sur un tas de feuilles pourries. Arc-en-ciel.

Le port. Une longue jetée de bois. Le soir tombe, brusque. La lumière baisse rapidement. Il demeure seulement une traînée de lueur entre le ciel et l’eau. Un croissant de lune ne donne qu’une clarté blafarde, diminuée. Un énorme nuage noir étale deux ailes zébrées de rouge. Un arc-en-ciel jaillit de la mer et fend un nuage pourpre. Le ciel bas, étouffant, strié de violet et d’orange. Les navires immobiles, découpés à l’encre de Chine sur fond de cuivre.

Une voile passe sur le crépuscule, comme une main. La fumée du paquebot en rade, tordue, épaisse. Les lampes s’allument sur le quai. L’eau se moire de reflets de sang.

Nous sommes debout sur le wharf, et sur le seuil d’un univers. Quelques errants. Deux jeunes hommes, en casque : deux prospecteurs. Ils vont remonter l’Orénoque jusqu’au Caroni sans doute. Les suivrai-je ? Ils m’invitent. Je refuse, mais il me reste un regret. On échange des cartes. « Mon adresse à Bolivar… Vous devriez gagner San Fernando et de là Caracas, à cheval, sans route, dans la savane. Merveilleux ! — Allons, bonne chance. Au revoir ! » La chaloupe est pleine. Les vêtements blancs se mêlent et se pressent. A la lueur d’une lanterne des négresses passent des paniers d’oranges et de bananes roses. Le feu vert, sur le môle, indique que la route est ouverte…

La mer change : plus agitée, bouillonnante, sombre et mouchetée d’écume. Des colonnes de nuages se dressent sur la transparence verte de grands lacs. Le bref crépuscule.

La lune à son premier croissant éclaire peu, d’une lumière blafarde et rare. Des éclairs au ras de l’horizon. Des flaques blanchâtres. Le couchant semble tout proche ; une traînée rouge avec des superstructures de nuées encre.

La tristesse de ce clair de lune tropical. Où sont les premières nuits chaudes, éclatantes d’astres ? Ici une buée funèbre fume entre le ciel et la mer. On distingue des glissements de nuages plus noirs encore que le ciel. La crinière sombre du paquebot ajoute à ce sinistre amoncellement.

Le croissant brille d’une pauvre clarté voilée sans faire étinceler les flots de goudron. Une atmosphère de suie autour du croissant, un orbe de nuées livides, un immense ovale blanchâtre, maladif.

On dit que nous serons à Demerara cet après-midi. Nous aurions dû arriver ce matin. Mais on a manqué la marée. Au réveil la mer avait encore changé. Elle est maintenant verte et savonneuse. Elle brasse déjà les boues de l’Orénoque.

Ciel nuageux presque blanc. Or étouffe. L’eau à chaque coup d’hélice devient plus trouble, plus épaisse. Elle est zébrée de longues moires. Quand on se penche sur le bastingage, une vapeur brûlante vous monte au visage. De larges taches affleurent des bas-fonds, pareilles à des moisissures grises.

Chaleur visqueuse. Sensation d’huile tiède sur la peau.

Des coulées violettes.

Nous mouillons maintenant dans un immense désert, plat, pâle et triste. La tête est lourde ; les tempes bourdonnent. Nous sommes en vue de la rivière et il faut attendre le flux.

La mer est devenue jaunâtre. Quand on a jeté l’ancre, des traînées de vase ont affleuré, puantes.

Au loin, la terre : une mince ligne d’arbres et de maisons au ras de l’eau. Près de nous, un charbonnier, noir et rouge, balancé entre le ciel et la mer plate. C’est tout.

A l’avant du bateau, deux négresses en peignoir jaune, avec des fleurs rouges dans leurs cheveux : « Voyons ! dit le médecin du bord, nous ne sommes pas en carnaval ». La réverbération de l’étendue lamine les paupières au fer rouge. La mer semble bouillir. Le ciel s’est foncé. Il passe au bleu noir ; marbré de grosses poches blanches, éparpillées. Cette ligne noire : Demerara, l’Amérique. Pas une ombre. Un lent roulis. La calotte de plomb sur le crâne et les tempes.

Les mêmes nuages livides, immobiles sur un ciel orageux d’un bleu gris foncé très fin. La mer de jaunâtre devient grise. Tout le crépuscule tropical tient entre ces deux lèvres pourpres qui bâillent sur l’eau noire.

Demerara ! on ne pourra pas descendre à terre, ce soir. Des appontements sans fin, sur pilotis. Une eau irisée d’essence et de pétrole. Des pirogues montées par des noirs en haillons accostent. Les vendeurs de bananes et les marchands de caïmans empaillés escaladent la passerelle et se ruent sur le pont. Un nègre franchit le bastingage, la tête en avant, le front bandé d’un foulard rouge.

Sur le ciel et la mer glisse un jeu délicat de teintes roses, grises, marron. Tout est plat. Les palmiers, les mâts des vaisseaux et les toits des maisons sortent des eaux lisses.

Un remous sur le pont. Sous les touches électriques émergent des faces luisantes.

Tout d’un coup la foule s’ouvre. Un énorme policier noir s’avance, les coudes écartés, vêtu de bleu, casquette à gourmette d’acier, casse-tête à la main. Et derrière lui, lamentable remorque, quatre visages de cire, quatre visages de musée Grévin. Ce sont des forçats évadés repris par la police anglaise. On dit qu’ils ont beaucoup souffert à la geôle de Demerara. L’un est très vieux, vêtu d’une veste de coton ; un autre, petit, barbu, vif, coiffé d’un chapeau mou ; un autre, grand, au visage encadré d’une barbe châtain, menton fuyant, long nez un peu de travers ; un visage faux, triste et hautain. Mais tous ont la même pâleur et les mêmes yeux de fièvre. On les pousse vers l’entrepont. Le petit sourit aux passagers.

L’eau plate et le ciel s’uniformisent. Des lampes s’allument à quai, puis le phare. Immense nappe bleue et grise, avec toujours ces ballots de coton livides dans le ciel. Une barque — la dernière — regagne la rive. Le forçat châtain a le bras tatoué.

Les belles maisons coloniales sur pilotis, toutes blanches, ripolinées, les vérandas ajourées et les bouquets de palmes ! Le hall regorge de marchandises, et il y a des paniers pleins de riches piments rouges. A la «Ice House» on boit du stout frais. Une grande salle sombre ; des arcades blanches dans lesquelles se découpent, balancées, les feuilles des bananiers. Odeur de rhum. Un billard. Des nègres jouent avec des rires éclatants, renversant le torse.

Domimant le billard, une sorte d’estrade ; d’autres noirs jugent les coups, une jambe rejetée par-dessus l’autre.

Dans la rue, des Hindous, pouilleux, vêtus de loques, avec des yeux brûlants et des traits fins. Un grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un turban. Il porte une tunique de coton déchirée et traîne ses pieds nus dans des souliers délacés. C’est un puissant : le grand-maître des Boucheries.

Le long de la route, des Hindous ont allumé des feux. Ils sont tous presque nus, mais en turban. Leurs femmes ont de minces visages incrustés d’or.

Un cocher de fiacre nègre en chapeau haut de forme, livrée bleue et bottes à l’écuyère.

Le parc. Terre rouge. Feuillages gras et grappes d’orchidées.

Des nurses noires et desbabiesblancs.

C’est un prêtre barbu, coloré et fort en gueule. Vingt ans de colonie. Les plus mauvais postes.

On étouffe. Personne ne peut dormir, ce soir, dans les cabines. Ma chaise-longue côtoie celle duPadre. Nous voguons de conserve.

Je lui parle des bagnards.

« Des salauds ! Tous des salauds ! Ils m’ont tellement couyonné ! Et surtout ne vous laissez pas faire. Si vous manifestez la moindre pitié, vous êtes la poire. Il n’y en a pas un qui vaille quelque chose. Même ceux qui ne sont pas mauvais, le bagne les marque. D’ailleurs le bagne c’est pour toujours — à cause du « doublage ». Le libéré ne peut quitter la colonie. Il y est attaché, jusqu’à ce qu’il crève, généralement.

« Savez-vous comment on les appelle là-bas, les bagnards ? Les « popotes » ! C’est-il beau, ce nom-là ! Ah ! ils ne s’en font pas, les bougres ! Vous ne les connaissez pas, vous. Laissez donc.

« Vous avez lu Tolstoï. Je vous plains. Moi, j’ai sur le cœur toutes les carottes que ces fainéants m’ont tirées.

« Et quelles mœurs ! Chacun a sa « femme », naturellement. Quant aux cadres, mieux vaut n’en rien dire. Délation partout. MM. les surveillants ne sont pas toujours sévères ; la vertu de leurs épouses est assez bonne, si elle leur permet un supplément de solde. Voyez-moi le retour des choses. Au bagne c’est le forçat qui devient le « miché ».

« Si j’ai rencontré des innocents ! Un seul en vingt ans de Guyane. Un homme avait été assassiné sur la grand’route. Agonisant, il put prononcer un nom, un seul nom, pas un prénom. C’était le nom de deux frères. Le coupable était père de famille. Son frère se laissa condamner pour lui. Huit ans de bagne, plus le doublage, ce qui fait seize. Il avait dix-neuf ans. Il est mort avant la fin de sa peine. Il m’avait raconté son histoire sous le sceau du secret.

« Les différences s’atténuent vite au bagne. Elles se fondent dans une mentalité spéciale, peu à peu, irrévocablement. Il faudrait trier les sujets et pour cela il faudrait à la tête du pénitencier des hommes d’une haute valeur morale. En réalité, on classe les forçats d’après les recommandations, d’après l’argent qu’ils reçoivent de leur famille. C’est comme partout, allez ; comme au collège ou à la caserne. Ceux qui ont été bien recommandés échappent à l’enfer ; on les met infirmiers, employés.

« Une petite histoire pour illustrer cela : celle de J…, de Dijon. Sous-officier dans la marine. Indo-Chine. Fume l’opium. Habitudes de pédérastie. Revient en France pendant un congé. Va à Dijon voir sa fiancée ; devient amoureux du frère de celle-ci, dix-sept ans. Scandale. Les parents rompent avec J… Celui-ci, désespéré, vient sonner un après-midi et demande à voir le jeune homme. Les domestiques refusent de le laisser entrer. Au bruit de la dispute, le jeune homme paraît en haut de l’escalier.

«  — Tu ne veux plus me voir ? dit J…

«  — Non, répond l’autre.

«  — Je ne te verrai donc jamais, jamais plus.

« Et J… tire son revolver, abat le garçon. Vingt ans de bagne.

« Il arrive à Cayenne, pourvu de recommandations. Le respect général l’entoura vite. Fut pris comme commis dans une administration dont le directeur ne vit rien de mieux que de lui confier l’éducation de ses enfants, car J… était d’une bonne famille et avait de l’instruction.

« Les criminels par accident, dites-vous ? Les passionnés ? Ah ! mon pauvre ami, perdus comme les autres. Un homme à la mer. Et puis voilà ! De très rares arrivent à se faire réhabiliter. D’ailleurs on ne réhabilite que ceux dont la famille peut payer les frais du procès. Tenez ! il y avait là-bas, à l’hôpital, un jeune infirmier, un bon garçon, je vous assure. Il m’a raconté comment ça lui était arrivé. Comment il avait tué, quoi !

« C’était un Breton. Il servait à bord d’un voilier. Il revient à Saint-Nazaire après une longue traversée. Tout de suite il pense à aller voir une femme qu’il avait connue et chez qui il avait quelques hardes. Il monte. La femme était au lit et pelait des pommes de terre. Près de la fenêtre était assis dans un fauteuil un homme avec des galons de quartier-maître. L’homme ne bougea pas.

« La femme ricane.

«  — C’est bon, fait le marin. Rends-moi mes frusques.

« La femme se lève, assemble les hardes, les jette au matelot. Tombe un portrait d’elle.

«  — Je le veux, dit le matelot. Il est à moi.

« La femme fait mine de le déchirer. Le matelot saute sur elle pour le lui arracher. Le quartier-maître vient au secours de la femme et prend le matelot par les épaules. Celui-ci saisit sur la table de nuit le couteau qui servait à peler les pommes de terre et frappe au hasard, derrière lui. La lame rencontre le quartier-maître, à l’aine. L’homme tombe et meurt. Le matelot se retourne et va se constituer prisonnier. Dix ans de bagne.

« Je l’ai fait entrer à l’hôpital. C’était un gars fort doux et qui faisait bien le jardinage. »

La nuit, pour être fort avancée, n’en est pas moins lourde. Malgré la masse de plomb qui nous opprime, malgré l’électricité brutale, lepadre, sa pipe froide dans la main, la soutane relevée sur ses jambes velues, ronfle.

Ah ! monsieur, parlez-moi des Sénégalais, mais pas des autres nègres. Figurez-vous qu’à la Martinique on a trouvé deux prêtres assassinés. On leur avait enlevé le cœur pour en faire de la poudre.

— Ne laissez jamais tomber à terre un de vos cheveux, votre ennemi pourrait le ramasser et vous préparer un « quinbois ». Si vous faites une observation à votre bonne, elle vous en administrera un dans votre petit déjeuner.

— Moi, je n’aime pas Loti. Je n’ai pas vu Tahiti comme lui. Les Tahitiennes vont à bicyclette, le soir, avec leurs robes flottantes, montées en amazone et portant de grosses boules de papier peintes, qui leur servent de lanternes.

— Pour une Tahitienne, dit le colonel, un homme en vaut un autre. Elle préférera même l’ordonnance au colonel, si le colonel est vieux et l’ordonnance jeune. — Je n’aime pas la peinture de Gauguin, dit un fonctionnaire colonial. Gauguin était un personnage pas propre, qui avait pris les mœurs des Canaques. On a beaucoup volé à sa vente, en particulier une sculpture représentant l’Evêque.

Ils sont là, autour de la table, leurs faces sombres montées sur la blancheur bleutée des cols de celluloïd, sanglés dans des vêtements étriqués et strictement européens ; gênés par leurs bottines et plus encore par cette éducation primaire, laïque et obligatoire qu’un gouvernement, ami des lumières, exporte glorieusement dans les plus lointaines jungles. Beaux parleurs, leurs cervelles éclatent de formules : ils éructent les clichés, les lieux communs et les phrases toutes faites, comme des gens gavés de nourritures médiocres. Ils éprouvent à discourir un inlassable bien-être. Leurs gestes sont maniérés ou emphatiques ; leurs paroles sonores et creuses. On songe aux conciliabules des perroquets qui jacassent sur les cimes d’un arbre, le long des fleuves silencieux, au parlement des Bandar-Log dans le feuillage des manguiers.

Ils portent des noms magnifiques : César, Pompée, Alexandre, Socrate, voire plaisants : Cupidon. Mais Cicéron est préposé à la voirie et Titus, gratte-papier.

M. Symphorien revient de France où il a pris ses grades. Le voici avocat. Issu de mélanges compliqués de races, son teint est fort sombre, mais il a la chance d’avoir de la moustache. Il porte lorgnon et faux col, souvent sans cravate. Son bagage est de mots et de dates. S’il comprend mal l’esprit des lois, il en possède au moins la chronologie. Il ne cite pas un décret, sans préciser le jour et le mois de sa promulgation. Son savoir s’étale et se répand avec une ostentation naïve. Ces nouveaux riches oublient vite qu’ils sont de tout récents pauvres. M. Symphorien est pédant. Cependant sa langue n’est pas sûre. Emporté par son élan, il lui arrive de s’écrier « vieillard sénile ! » En revanche, il a pris toutes les intonations de l’orateur européen et l’imitation serait parfaite, s’il n’avalait pas les « r ».

M. Octavian, son vis-à-vis, offre un type plus africain : pommettes saillantes, nez écrasé, cheveux en mousse brune. Il est violent et douceâtre, d’une sentimentalité de portière et d’une susceptibilité pointilleuse. Ses mains sont molles, sans os, avec des ongles roses et des phalanges blanchâtres. Il fredonne volontiers la romance ; le plus souvent répertoire de Mayol ou de Fragson ; parfois des chansons créoles. De cet homme trapu, carré et vigoureux, sort un filet de voix languissante qu’amollit encore un zézaiement. Il est fort comme un bœuf et toujours prêt à faire le coup de poing. Pour un rien, pour un sourire, pour une plaisanterie mal comprise, un voile gris descend sur son visage, une mauvaise lueur flambe dans ses yeux. Ses rancunes sont tenaces et il ne fait pas bon l’avoir comme ennemi. D’un regard jaloux il couve son épouse, d’un ton moins café que lui, grasse, molle et morne, très difficile sur la cuisine. Si quelqu’un risque une gaillardise, elle baisse les yeux, offensée. Hélas ! elle ne peut rougir ! Elle porte toujours des guimpes, des manches très longues et des robes de coutil à carreaux.

Mme Clorinde est enturbannée d’une écharpe rose vif. Son visage luisant au nez recourbé — où diable l’a-t-elle pris ? — s’épanouit de malice. Elle regarde en dessous, courbée sur son assiette, et minaude volontiers d’une bouche en cul de poule. Elle ne manque ni d’esprit, ni d’observation, mais elle arrondit ses phrases, comme un enfant soigne une page d’écriture.

Dans ce cercle de soleils noirs, encadrant la nappe et les assiettes, brille une lune pâle. C’est la face poupine et rosée de M. de Saint-Valery, créole de Bourbon. Il possède un petit nez retroussé, à la manière d’un point d’interrogation à l’envers, une bouche en accent circonflexe et une merveilleuse moustache fine, fine et cosmétiquée dont les pointes s’effilent, symétriquement, vers des yeux d’un bleu fade, — des yeux saillants, noyés d’alcool. M. de Saint-Valery parle peu, mange beaucoup et boit davantage, fume sans arrêt et ne s’étend volontiers que sur le chapitre des fruits et légumes exotiques dont il préconise l’usage. Il prend du ventre et sa panse déjà notable s’orne d’une chaîne d’or et de nombreuses breloques. Il est fonctionnaire lui aussi, quelque part sous les Tropiques. Sa nullité inouïe l’a bien servi dans sa carrière, non moins que les beaux yeux de sa femme, créole de la Jamaïque — ces beaux yeux, deux flambeaux qui brûlent encore sur des ruines. L’oiseau-mouche de jadis s’est mué aujourd’hui en une lourde volaille. Mais M. de Saint-Valery est né coiffé : il a une fille.

Où sont-ils, ces rêves généreux de la fusion des races, d’un effort commun de l’humanité enfin unie par-dessus les mers et les frontières, d’une participation de toutes les énergies, de tous les enthousiasmes, de toutes les sèves profondes qui sourdent sous les écorces jaunes, blanches ou noires ? Où sont-ils ces rêves d’antan, les rêves d’un univers où toutes les puissances se réaliseraient dans l’amour ?

Je souris en songeant à mes illusions.

Le livre que je lis — c’est un livre de Wells — ajoute encore à mon amertume. Je tombe sur cette page :

« J’avais dû faire un séjour à Londres par une chaleur presque intolérable pour suivre un congrès des races qui m’avait grandement déçu. Je ne sais pas maintenant pourquoi j’avais été déçu, ni jusqu’à quel point cette impression n’avait pas été causée par un état de fatigue générale due au surmenage et à l’étude trop rapide de vastes problèmes. Mais je sais qu’une sorte de désespoir m’envahit, cependant qu’assis je regardais les lourdes platitudes des blancs, l’habileté puérile et calme des Hindous, la rhétorique retentissante et emphatique des noirs. Je ne distinguais plus aucun des germes des réalisations splendides qu’il pouvait y avoir chez ces gens-là et je n’apercevais que trop clairement la vanité, la jalousie, les égoïsmes qui se trouvent si cruellement mis en lumière par le contraste des déclarations altruistes. Cela semblait une entreprise si vaine en présence des préjugés, des vastes intérêts accumulés qui bravent les races ! nous n’avions aucun intérêt commun dans cette conférence, pas une proposition capable de nous maintenir unis. Et cela ressemblait tellement à des bêlements sur le flanc d’une colline… »

La Race !… Je considère autour de moi, sous ce ciel de plomb, les extraordinaires produits du croisement des races blanches, noire et rouge, les demi-blancs, les demi-nègres, les demi-indiens ; le grouillement de mulâtres et de métis dans cette formidable serre tropicale, la fermentation de tous ces sangs mêlés, la gamme de ces peaux, cette faune humaine brassée et rebrassée pendant des siècles, mâtinée de Caraïbes, d’Espagnols, de nègres africains, d’Hindous, de Peaux-Rouges. Et je sens alors la forte réalité de ce mot. De tous ces croisements, depuis le temps où les boucaniers hollandais et espagnols engrossaient les vierges des Iles, qu’est-il sorti, sinon des générations bâtardes et frappées de stérilité intellectuelle ?

Les hommes d’ici n’ont ni l’énergie européenne, ni le raffinement oriental, ni la vitalité africaine. Ce ne sont plus de ces grands enfants doux et cruels, tels les Sénégalais. Ce sont des bâtards, au sang épuisé par trop de mélanges, aptes à s’assimiler les tares et les ridicules de notre civilisation, impuissants à réaliser quelque chose de grand. Danser au son du tam-tam, se parer, cueillir des bananes et des noix de coco, parler politique, voilà les occupations auxquelles ils sont particulièrement propres. Les femmes jacassent, se disputent, ardentes à l’amour et portées à la boisson, plus acharnées que les hommes aux luttes politiques. Ce sont les Bacchantes du suffrage universel, toujours prêtes à déchirer un candidat ou à l’anéantir de caresses. Toute notre idéologie européenne sonne comme un grelot dans ces cervelles qu’elle emplit d’une rumeur confuse. Mais les instincts sont violents ; les désirs et les haines surchauffés, les mains promptes aux coups et au poison.

Colonies lointaines, arrière-provinces où vit un si curieux amalgame de traditions, de sorcellerie et d’école primaire ; peuple puéril et sournois, violent et peureux, hâbleur et discoureur, paresseux et avide ; cités où règnent le mensonge, l’hypocrisie et la délation ; villages de la jungle où l’on rythme sur le tam-tam la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… Et par-dessus tout cela, la nature tropicale, inépuisable, farouche, meurtrière.

Et pourtant !

Je me souviens de cette figure de médecin, homme de couleur qui avait pris ses diplômes en France, s’était distingué comme chirurgien pendant la guerre, puis était revenu à cette terre lointaine, dont lui-même disait qu’elle était une « terre de mort ». Je me souviens de nos longues causeries, sous la véranda de l’hôpital, de sa poignée de main vigoureuse, de ses paroles fortes et amères, de sa clairvoyance et de son savoir. Je me souviens aussi de sa tristesse, car il souffrait du mal de son peuple. Cette déchéance cuisait à son orgueil d’homme qui s’était fait lui-même et pouvait se prétendre l’égal d’un blanc. Oui, je me souviens de tout cela et ces images sont plus fortes non seulement que les préjugés, mais même que les réalités décevantes et brutales. Cette main qui serra la mienne, au moment du départ, je sens encore sa pression fraternelle.

De la couchette, on voit un carré de nuit, noir vernissé ; des maisons éclairées par la lumière fantomale de réverbères à abat-jour ; une blancheur teintée de vert. On glisse doucement sur une eau qui dans l’ombre paraît lourde.

Surinam : la terre d’Amérique.

Au jour, des maisons coloniales, blanches, vertes, grises, parmi des palmiers. Confort hollandais ; propreté des rues bien alignées. Sur les quais, un amoncellement de fruits : des pyramides de bananes, de cocos, de papayes, de mangues. Madras et peignoirs à ramages. Une négresse énorme : au moins deux mètres de tour de taille ; une tour d’ébène. Un Chinois en veston blanc et large pantalon de soie noire. Les femmes veulent toutes que je les photographie : «Take me, take me !» disent-elles. L’une d’elles baragouine un anglais dur. Le peuple noir rit.

Ce vieil Hindou, dont la barbe descend jusqu’aux genoux, mi-rouge et blanche, à cause du bétel dont elle est teinte, pouilleux, sordide : il passe tout près de moi sur le quai. Instinctivement j’arme mon kodak. Et puis je n’ose. Il me semble qu’il serait offensé de ce geste. Je le suis du regard. Etrange figure. Une sorte de puissance l’environne. C’est peut-être un jeteur de sorts.

J’interroge. Quelqu’un m’apprend que ce vieillard pareil à un mendiant est le grand brahmane de la colonie.

Paramaribo ! carrefour du monde. Toutes les races s’y croisent. Les Hollandais y font joyeuse vie. Après les durs trafics du jour, sur les docks aveuglants, dans les magasins étouffants où le ventilateur déplace un air humide, lourd de senteurs épicées et âcres, on se rue au music-hall. Hindous, Chinois, nègres, mulâtres, Malais, Européens de toutes les couleurs et de toutes les ossatures, impassibles ou grimaçants, des yeux où flambent le rut et l’alcool, des bouches lippues, des bouches édentées ; les bravos qui crépitent, les pieds qui scandent le rythme, l’orchestre noir sautillant ou frénétique ; dans la lumière blanche de la scène, enveloppée de paillettes roses et bleues, une vieille chanteuse cubaine, au nez crochu, noire de cheveux, brune de peau, d’énormes cercles d’or aux oreilles, capture, au gré de ses œillades, dans le tourbillon d’une «jota» terriblement poivrée, les désirs de la foule, les désirs qui luisent dans les yeux étroits des Asiatiques, dans les boules de loto des nègres, dans les prunelles injectées des blancs. A Paramaribo il y a du balata, du bois de rose et de l’or en bons gouldens sonnants ; de la noce, de l’opium, des prêtres de Shiva et des forçats évadés qui se souviennent encore de Ménilmuche et du Sébasto.

Descente de la rivière jaune. Des rives couvertes de brousse au ras de l’eau — à l’infini.

Un univers presque incolore. Une mer vert jaune, très pâle, huileuse, miroitante sous un soleil voilé. Un ciel gris, cotonneux, à travers lequel filtre une lumière brûlante. Quand la brise cesse de souffler, le visage et les vêtements se poissent d’une humidité chaude.

Puis le pilote nous quitte et rejoint en canot un petit vapeur rouge et blanc, portant en lettres noires :Surinam River: la seule tache de couleur dans cette grisaille infinie.

C’est l’heure de leur promenade matinale sur le pont avant. L’un est coiffé d’un béret, le torse nu, une veste jetée sur les épaules, un pantalon de treillis. Le grand, maladif, porte une souquenille de coton gris jaune ; il est sans chapeau ; il semble épuisé, triste et nerveux. Le troisième, pâle, très maigre, les yeux et la barbe noirs, possède une bizarre coiffure de toile raide, très élevée de calotte. Il l’enfonce cavalièrement sur sa tête.

J’ai obtenu des chiourmes de monter près d’eux, dans l’intention de photographier les forçats. J’ai offert des cigarettes. Le noiraud a pris la pose, tout de suite, un poing sur la hanche. Le grand n’a pas baissé la tête. Un chiourme a voulu être sur la plaque.

Il est pénible d’affronter le regard de ceux sur qui une grande infortune ou un châtiment impitoyable sont tombés. Il y a des riches qui ne peuvent faire l’aumône sans rougir.

On parle, très naturellement, — eux, du moins.

Je demande :

— Ce sont les Anglais qui vous ont repris ?

— Oui, on était parti dix sur un canot. La mer nous a jetés sur la côte. Nous ne savions pas où nous étions. Toute une nuit nous avons dû retenir le canot avec nos mains, pour qu’il ne fût pas brisé sur les récifs. Au jour, nous trois étions morts de fatigue. Nous sommes restés. Les autres sont partis. Ils arriveront peut-être au Venezuela.

— S’ils ne meurent pas en route ! ajouta l’homme aux cheveux châtains, philosophe.

Puis ils causent avec le surveillant qui revient de congé. Ce sont eux qui lui donnèrent des nouvelles du bagne.

— Il y a déjà longtemps que vous êtes parti ? — Six mois. — Vous n’avez pas su la mort du gardien X…? Ou, il a été tué à coups de sabre… J… a passé à l’équipe volante… Le surveillant F… a tiré sur un tel…

Le gardien, bonhomme, hoche la tête. On échange des propos, comme des soldats qui rentrent de permission, comme des ouvriers qui reviennent à l’usine, après un chômage. Surveillants et forçats sont de la même maison. Les évadés semblent sans mauvaise humeur de leur échec. Trois semaines de «hard labour» à Demerara leur donnent le goût de rentrer là-bas. Comme il doit être difficile de lire quelque vérité sur ces visages blêmes !

Lentement, par une mer houleuse, vert pâle et, par zones, jaunâtre et striée de moires violettes, nous approchons de la terre du bagne. Les cabines sont d’épouvantables étuves. Un grand vent chaud souffle toute la nuit. Je songe aux évadés pour qui le soleil se lèvera sur la geôle.

Au lever du soleil, on signale les îles du Salut. Iles d’un rouge sombre, plantées de quelques palmiers et cocotiers. Des maisons couleur d’ocre qui sont des dépendances du pénitencier, comme toute chose ici. Un canot où rament des forçats, le torse nu et tatoué, vient accoster pour le courrier. Les condamnés exhibent une pacotille, bouteilles, vanneries. Ils crient leur prix du fond de la barque. Un gendarme achète une noix de coco sculptée. Il s’en excuse.

— Vingt-cinq sous ! Ce n’est pas cher. C’est pour la curiosité. Du travail de forçat.

Des gens vêtus de blanc, casqués, décorés, montent à bord.

Tout à l’heure nous avons doublé le récif de l’Enfant Perdu. C’est un bloc de rocher rougeâtre sur lequel s’élève un phare. Deux forçats sont chargés d’entretenir le feu. C’est, paraît-il, un filon. Ces deux hommes vivent sur dix pieds de roc, battus par une mer violente et chaude, où grouillent les requins. Pour horizon, ils ont, d’un côté, l’infini jaunâtre de l’eau ; de l’autre, la ligne basse et mince de la terre. Une fois par semaine un canot apporte des vivres et s’en retourne. Les squales sont de bons gardiens. Les deux hommes vivent là seuls, avec la pierre, l’eau et la lampe du phare. Un jour un des deux solitaires a tué l’autre. Lorsque le canot des vivres a accosté on a trouvé le meurtrier en tête à tête avec un cadavre depuis trois jours.


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