IIILA COLONIE HONTEUSE

Une caserne ocre rouge dans les feuillages sombres du morne Céperou. Une large baie dans laquelle on avance à la sonde. Vase épaisse et jaunasse. Une lumière trouble, brûlante, coulant à plomb. Une demi-circonférence de palétuviers. Des maisons claires. La sensation d’être isolé du reste du monde, perdu à tout jamais, dans une solitude de peine, de honte et de fièvre.

Des musiques grincent et sautillent sur le débarcadère. Une cohue blanche et noire se presse sur l’appontement. Trois négresses s’en dégagent, vêtues de rouge, de jaune et de violet, le front ceint de madras éclatants. Elles portent des fleurs entourées de feuillages pareils à des peaux de serpents. Un grand noir, maigre et déhanché, joue, debout, d’un violoncelle à trois cordes ; un piston et une clarinette l’accompagnent.

Cinglé d’une aveuglante lumière — toujours cette clarté fausse et cuisante — le cortège se déroule, musique en tête, à travers des rues pierreuses, défoncées. Le sol est couleur de sang. De près, les maisons, la plupart en bois, paraissent sales et sordides.

Une grande place, où poussent des herbes folles, où fourmillent les poux de cheville ; plantée de palmiers gigantesques, aux longues tiges blanches, au bout desquelles se balancent des bouquets de feuilles vertes et rousses, dans un ciel d’un bleu fade et pourtant dur, terrible aux yeux. Là-haut nichent les « charognards » aux fientes corrosives.

Des cris, des acclamations, des discours, des discours sans fin, coupés de morceaux d’orchestre. Après les palabres, les musiciens boivent ce qui reste du punch. Hâtivement des négrillons se bousculent.

Et puis ce sont les vastes pièces vides de la maison coloniale ; la citronnade glauque dans un verre géant ; le balancement du rocking ; la recherche des courants d’air ; les fenêtres sans vitres, closes de persiennes à travers lesquelles on devine la clarté meurtrière de midi. La servante martiniquaise débarrasse la table. Elle va sur la trentaine. Ses yeux sont couleur de café clair ; ses cheveux très crépus, séparés par une raie, derrière la tête, relevés en coques des deux côtés, avec des épingles d’or qui retiennent un madras orange à deux cornes. Une ombre bleue emplit la chambre, vidée maintenant des rumeurs publiques. C’est la paix de la sieste. Mais une grosse mouche, bourdonnante, fait sursauter le dormeur.

Dans cette ville — cette bourgade plutôt — où il n’y a pas d’hôtel, j’ai trouvé chez un Syrien une chambre à louer. Elle est immense, cette chambre, et toute à claire-voie comme une volière. Trois fenêtres où, pour être exact, trois emplacements de fenêtres. Deux lits fournis de couvre-pieds rouges et de moustiquaires déchiquetés. Mais pas un siège qui ne soit à bascule. Le portrait à l’huile du maréchal Joffre repose sur un porte-manteau. Des réclames de parfumerie sont collées au mur. Des livres s’empoussièrent, épars, sur des meubles : « De la Prostitution à Paris » en deux tomes et l’« Histoire de l’Art » de Vitet. Sur une commode baroque tintent, à chaque pas, des verroteries compliquées : tout un stock sonore de coupes, de vases, de bibelots coloriés (mon hôte est un Syrien marchand de tout). Une musique cristalline accompagne le plus léger de ses mouvements.

Ma logeuse : un paquet de loques sales, un visage jaune sous un turban noir. Bavarde comme une Napolitaine, elle égrène un rosaire de paroles incompréhensibles, flanquée d’une marmaille nue, de gosses crasseux et roses, piaillant, hurlant, se bousculant, et jouant de leur petit sexe avec une impudeur tout orientale.

Au-dessous de ma fenêtre, une cour de terre battue, rouge. Un bananier étale ses feuilles grasses à côté d’une fontaine. La cour est bordée d’un côté par ma maison, des trois autres par des boxes bas, sans fenêtres, avec une seule porte ou un rideau. Là dedans demeurent des femmes, une tribu de négresses aux seins mous, aux belles cuisses. Elles font leur cuisine sur un brasero dans la cour, leur toilette et leur lessive à la fontaine. Des bouffées d’odeur forte vous montent aux narines. Le soleil se lève derrière les cases, et sous la mauve coulée de l’aurore, je vois parfois une de ces filles debout devant la porte, ouvrir son peignoir de cotonnade et soulever lentement, voluptueusement, dans chaque main, un sein pesant et bronzé. Elle me voit. Elle rit.

Le matin et le soir, ce sont des jacassements sans fin, des rires ou des disputes. L’après-midi, un silence lourd, parfois un soupir ou un gémissement derrière les rideaux tendus ou les portes demi-closes. La cour est pareille à une cuve de sang figé. Les raides palmiers s’immobilisent sur un ciel de zinc ; un vautour au col râpé, un « charognard », ouvre et ferme de grands cercles noirs dans le bleu, puis s’abat, brusque froissement d’ailes, sur une ordure grésillante de mouches.

Le soir aussi, il vient des hommes, des chercheurs d’or ou de balata, en complets soigneusement amidonnés, coiffés de canotiers ou de feutres mous. L’un d’eux égratigne une mandoline. Le clair de lune givre les palmes et les toits. Un autre chante. Ce sont des mélopées lentes et rauques, un vers mille fois répété. Le rayon d’une lampe glisse sous un rideau. Une mouche à feu s’allume, s’éteint et se rallume plus loin, dans l’ombre violette.

Et soudain, un hurlement de femme, des jurons, une bousculade. Une autre voix d’homme, plusieurs. En un instant, la cour est pleine de peignoirs voltigeant bleuâtres sous la lune. Toutes les femmes sortent ; toutes hurlent, de leurs gorges rauques et aigres. Les chiens s’en mêlent. Les femmes crient plus fort. Puis, silence. Un cercle se forme. Deux hommes sont aux prises. Leurs ombres s’affrontent sur la terre rose. Des coups sonnent sourds, comme un boulanger qui rabat la pâte. « Han ! » soufflent les jouteurs. Une femme glousse. Le cercle est immobile et muet. Les coups se succèdent, rapides, acharnés. Les adversaires se bourrent les côtes, le visage, presque corps à corps : masse sombre où luit l’éclair d’une mâchoire. Un rayon coule sur les feuilles du bananier et phosphorise la fontaine. Mouvement dans le cercle. Un cri d’effroi. Un des adversaires s’est abattu, «knocked out». Les femmes s’empressent autour de lui. Elles s’en donnent à cœur joie de brailler et de gémir. Le tumulte des lamentations s’élève de nouveau vers les étoiles. L’assommé se reprend à vivre. Les palabres recommencent. La discussion sera terminée à l’aube. Chacun parle à son tour. J’entends une voix nasillarde entonner sur un ton de prêche : «Any sensible man…» tout homme sensible… Un chien désespéré hurle. De très loin, de la jungle qui meurt aux lisières de la ville, d’autres bêtes lui répondent.

Les palmiers fusent de leurs tiges bleuâtres sur un ciel d’un vert transparent, strié de nuages violets à reflets roux. Un coin de rue. Au-dessus des maisons baignées d’un reflet rouge, un golfe d’or et de cuivre, encadré de nuées noirâtres, et juste, dans un cercle de lumière, des palmes balancées.

Je tourne. Au bout de la rue, bordée de murs et de feuillages, au bout de la rue rougeoyante dans l’ombre, tranchant d’une bande bleu noir sur l’espace orangé : la mer.

Sur le port, des couchants splendides et rapides. Suit un fumeux crépuscule, riche de nuages moirés, aux couleurs vénéneuses, où le violet, un violet morbide irisé d’or et de pourpre domine, parmi des îles vertes, de grands lacs translucides et d’étranges flammes sombres qui semblent sortir de la mer. Un élément qui n’est ni la terre ni l’eau, mais la vase, rassemble les clartés éparses dans le ciel et sur l’océan, étale des nappes de soie et des velours damassés lisses, chatoyants de pourpre malsaine, de roses de pourriture, de jaune de soufre. De-ci de-là, de grosses cloques blêmes se gonflent, crèvent, soufflent la fièvre.

Un manguier, épais et rond, s’appuie sur le ciel rouge et sur la mer couleur d’encre. Les feux d’un vapeur s’allument dans la rade. De l’océan s’élèvent avec lenteur d’énormes piliers de fumée qui soutiennent la voûte transparente du soir. Quelque chose d’obscur, de menaçant et de farouche dans les grands nuages immobiles qui pèsent au ras de l’horizon, et dessinent un cerne de bistre autour du monde. Le Sud-Atlantique mûrit des cataclysmes. Piqué sur une frange de noir velouté, un fanal veille.

Sur le parapet, assis sous leurs grands chapeaux de paille pointus, dans leurs vêtements de toile grise, des forçats causent, sans geste. On entrevoit leurs visages rasés, creusés, verdâtres, et leurs yeux… Ces yeux de bagnards, qu’on ne peut oublier : des yeux fuyants, vidés par le soleil.

Lorsque souffle le vent du large, je suis un chemin de ronde au-dessous de la caserne — rose et jaune comme un monument d’Italie, — dans la masse sombre des manguiers, et qui garde longtemps la lueur du soleil disparu. De là, je vois la mer, un phare, et je cherche instinctivement la route du retour. Ici, on est toujours un exilé.

Dans les rues, les lampes électriques intensifient encore la teinte rouge de la terre. Une vapeur de fournaise incandescente revêt les murs où s’encadrent des fenêtres d’un vert pâle. Sous des vérandas, l’intérieur des maisons s’éclaire brutalement. Une femme passe ; nuit pommelée au-dessus d’elle. Sur sa paume, tournée vers le ciel, elle porte un poisson, courbe comme un arc et luisant d’un rayon de lune.

La hantise du bagne vous accompagne dans les matins durs et déjà trop chauds, dans les midis meurtriers pour l’homme d’Europe, dans les soirs fiévreux, bourdonnant de moustiques. Il y a des forçats partout. On les reconnaît à leur souquenille grise, au chiffre marqué sur la manche, au large chapeau de paille, à leur tête rasée et à leurs yeux. Mais on les reconnaît aussi à la marque invisible du bagne. Pas n’est besoin de fer rouge. Le bagne marque son homme, coupable ou innocent. Un certain degré de misère et d’abjection ne s’atteint pas sans qu’il en reste quelque chose d’ineffaçable. Il faut que le pénitencier soit un terrible creuset pour imprimer ce signe sur tous les visages. Il advient de rencontrer parfois, sous les Tropiques, dans quelque cité étrangère, un homme bien vêtu, bien nourri, commerçant, planteur, et d’éprouver un léger malaise : « C’en est un ! »

Les voici, sur le port, dans les rues, isolés ou en corvée, déchargeant des bateaux, tirant sur les amarres, canotiers, débardeurs, coupeurs de palétuviers, destinés aux besognes les plus humbles, les plus serviles, qu’ils accomplissent mollement, stimulés par les chiourmes qui se dandinent, casque en tête, mains dans les poches et revolver à la ceinture.

On étouffe dans cette cité de servitude.

L’homme condamné est un numéro, une machine aveugle. On ne peut lui enlever totalement le droit de penser ; mais on s’y efforce. Le verdict prononcé, il est nu et dépouillé de son nom comme de ses vêtements. Il porte les péchés de la race et de la société. Le juge est pur ; les belles spectatrices du drame sont pures ; la populace qui braille devant le tribunal, elle-même est pure. Tous ces flâneurs qui viennent voir juger un homme sont purs ; et ils sont libres. Mais cet homme qui, hier, était comme eux, aujourd’hui il n’y a plus de rédemption pour lui.

Il n’y a qu’une beauté ici : la nuit. Clair de lune. Les murs et la terre sont d’un rose ardent. Les toits de zinc semblent couverts de neige. Les tiges blanches des palmiers balancent légèrement leurs touffes sombres dont les feuilles touchées par un rayon paraissent poudrées de cristaux. La rosée tombe. Un ciel d’une profondeur infinie. Mais la nuit elle-même est souillée par le bagne proche.

Les transportés arrivent ici sur laLoire. Ils voyagent dans des cages de fer, séparées par une allée où se tiennent les gardiens. Ces cages sont situées dans l’entrepont, non loin des machines. Quand on navigue près du Tropique, la température est celle d’une étuve à dessiccation. Dans leurs cages, ils mangent, boivent, dorment, défèquent et vomissent. Si quelqu’un regimbe et que les autres ne parviennent pas à calmer l’indocile, douche à la vapeur brûlante.

Les lances sont là, toutes prêtes.

On les débarque épuisés, matés par la traversée. Ce n’est plus qu’une horde hâve, un troupeau abruti et docile. On leur enlève la casaque de laine qui leur a servi pour le voyage. On la remplace par une casaque de coton qui sera renouvelée une fois par an. Un chapeau de paille. Pas de linge, pas de chaussures. Pas un mouchoir. Pas une cuiller. Pour manger, leurs doigts et une « moque », sorte de gamelle à quatre.

Les premiers mois, coucher sur le bat-flanc, les pieds pris dans une barre de fer. L’homme ne peut se retourner de la nuit. S’il se conduit bien, s’il est recommandé, si sa famille lui envoie de l’argent, s’il plaît au gardien, s’il moucharde, il obtiendra d’abord la suppression de la barre, un hamac peut-être.

Une savante hiérarchie les divise. Quatre catégories. On peut monter de l’une à l’autre et redescendre également — depuis les « incorrigibles » qui travaillent nus, accouplés par deux, dans la forêt pestilentielle, où les gardiens crèvent avec les forçats, jusqu’aux « 1recatégorie », les résignés, les délateurs, les bien notés, que l’on place comme domestiques, jardiniers, commis. Le pénitencier fournit ainsi des domestiques gratuits, souvent fort bien stylés. S’il vous arrive d’être invité à dîner chez un haut fonctionnaire, vous pouvez être servi à table par un assassin célèbre. Cela donne un léger frisson aux dames qui regardent ses mains.

Quinze cents forçats. Autant de charpentiers, de maçons, de tailleurs, de bûcherons, d’ouvriers de tout métier, à l’usage exclusif de l’Administration. On envoie en Guyane les gens qui ont violé des petites filles, forcé des coffres-forts ou fait de la propagande libertaire, en vue de vider les pots de chambre des ronds-de-cuir de là-bas. D’ailleurs, pas un ouvrage d’utilité publique ; pas une route, pas un canal ; un port comblé de vase. Mais de belles maisons pour messieurs les fonctionnaires et les chiourmes qui confient parfois l’instruction de leurs enfants à d’ex-pédagogues, condamnés pour détournement de mineurs. Dame, ça ne coûte rien.

Le forçat ainsi placé devient un « garçon de famille ». Il devient même quelquefois tout à fait de la famille.

Tous ne sont pas aussi favorisés. Il y a les fortes têtes, les paresseux et ceux qui ne mouchardent pas. Il y a — et c’est le grand nombre — ceux qui n’ont pas perdu le fol espoir de s’évader et qui tentent désespérément de fuir. Pour ceux-là, inutile de songer aux douceurs du « garçon de famille ». Travail sans chaîne, ou à la chaîne, suivant la catégorie, dix heures par jour, parfois davantage, en corvée pour couper des racines de palétuviers, dans l’eau visqueuse et grouillante de bêtes, jusqu’à la ceinture, un soleil de plomb sur la nuque, des nuées de mouches et de moustiques collés aux épaules nues ; ou bien pour scier des arbres les pieds sans chaussures dans la brousse fourmillante de « chiques », de serpents, de mille-pattes et d’araignées, respirant tous les miasmes et l’haleine de fièvre que souffle cette terre gavée de pourriture, sous l’ombre humide et chaude de feuillages que, depuis des siècles, la lumière n’a pas traversés.

Pas d’air : sous le Tropique, c’est la pire torture. Or un cachot est large de deux mètres et long de cinq environ. Une lourde porte verrouillée à l’extérieur le ferme ; il n’y a pas d’autre ouverture. Aucune clarté ne pénètre, si ce n’est par la fente de la porte qui donne sur un couloir sombre. Un bat-flanc est fixé au mur par des charnières. On le baisse pour la nuit. On le cadenasse le jour de sorte que l’homme ne puisse pas se coucher. Des condamnés y demeurent trente jours. On peut infliger à un homme jusqu’à soixante jours de cachot. Après une période de trente jours, on le met au vert une semaine dans une cellule éclairée, puis on le remet un autre mois dans le cachot obscur. J’ajoute que cette impénétrable prison ne l’est pas pour les cancrelats, moustiques, mille-pattes, voire pour les rats qui passent partout.

Aimablement un gardien m’ouvre un cachot et consent à m’y enfermer. Un séjour de cinq minutes dans le trou humide et obscur suffit à fixer certaines idées sur les défenses sociales, et sur les avantages qu’il y a à être né d’une famille aisée, d’avoir reçu une bonne éducation et de n’avoir jamais crevé de faim, ni fréquenté un trop vilain monde.

Les chambrées de ceux qui ne dorment pas en cage ressemblent fort à des chambrées de caserne, ou plutôt à des salles de police, assez vastes. Le bat-flanc et la planche à pain, avec le barda du forçat. Cela a à peu près la même odeur. Des exempts de corvée s’étirent ou rongent un quignon de pain, montrant leurs bras et leur poitrine tatoués. Si un chef entre, ils se lèvent, comme des soldats. Au couvre-feu, on verrouille les portes. Personne ne peut entrer ou sortir. Les personnes douées de quelque imagination se représenteront assez bien une nuit de bagne, dans la chambrée close, ces étouffantes nuits de la Guyane où flottent les vapeurs de la terre humide, l’odeur de la chair humaine fatiguée, de l’urine et de la sueur ; l’obsédante rumeur des moustiques acharnés à mordre ; la meurtrissure des planches ; les gémissements et les râles de ceux qui dorment ; les haines qui fermentent, les évasions qui se trament, les vengeances qui mûrissent ; les spasmes honteux. Les hommes enfermés, pour la plupart de robustes adultes, sont privés de femmes depuis des mois, depuis des années.

Un jour par semaine, on réunit dans une cour les forçats les plus indisciplinés ; ceux qui ont subi le plus de punitions, on les fait mettre à genoux. Et devant eux on monte et on démonte la guillotine.

Il y a de temps en temps des exécutions capitales. Les forçats y assistent. Pour faire le bourreau, on demande un volontaire. Il s’en trouve toujours. C’est généralement un nègre.

Des révoltes parfois. La nuit venue, les surveillants tirent au hasard dans les cases et les baraques. Une fois il y eut deux cents morts jetés aux requins.

Autrefois, quand un forçat mourait aux Iles, on fourrait le cadavre dans un sac, avec une grosse pierre. Un canot, conduit par des forçats, se détache, une cloche sonne. A cette rumeur familière, par bandes les requins accourent. Un deux, trois, han ! Le sac est à l’eau. Cette coutume est abandonnée aujourd’hui, paraît-il. Des vengeances aussi. Un jour, dans un chantier de la forêt, des transportés étourdirent leur gardien à coups de matraque, le ligotèrent et le déposèrent sur un nid de fourmis rouges. Les chiourmes ne retrouvèrent qu’un squelette. Ce sont les hommes qui ont fait de cette terre une terre de mort.

Une cour entre des cases aux toits de zinc givrés de clair de lune. Une touffe de palmes sur le ciel laiteux. Une clarté bleuâtre très vive : on lirait.

Dans la cour une foule se tasse, hommes et femmes, vêtements blancs, peignoirs et madras aux teintes adoucies par la nuit. Quelque chose de fantomal. Tout ce peuple jacasse dans l’attente du bal. Tam-tam, ce soir, en l’honneur du candidat.

Des coups sourds : un martèlement lent, puis précipité, à nouveau ralenti ; un crépitement puissant et feutré. Trois musiciens vêtus de bleu et coiffés d’informes chapeaux mous, accroupis, tambourinent sur des barillets recouverts de peau de cochon, placés entre leurs genoux. On voit leurs mains noires et nerveuses frapper la peau à coups d’abord lents et farouches, puis rapides, frénétiques, et brusquement arrêtés. Le roulement du tam-tam oppresse comme une menace. Il évoque les villages perdus dans la brousse ; c’est le rythme même de la danse de guerre que dansent les Indiens Saramacas sur les rives du grand fleuve.

A mesure que les musiciens jouent, ils se courbent davantage. Ils sont enfin complètement accroupis et le nez sur le sol. Les danseurs et les danseuses se divisent, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, face à face. Ils commencent par chanter. Le roulement du tam-tam scande une mélopée monotone sur des paroles répétées sans fin. Ce soir, les danseurs ont improvisé ce verset :

« Li ca sauté, not’ député. »

« Il va sauter, notre député. » Ils vont répéter indéfiniment cette phrase, le corps balancé, la tête droite, les yeux fixes.

La danse consiste en de lentes oscillations. Les femmes, presque immobiles, écartent leurs jupes avec une mimique de révérence à peine esquissée. Les hommes démènent leur ventre et leurs fesses, en une chorégraphie éloquente et obscène. Un pas en avant, un pas en arrière.

Un grand noir, vêtu de blanc et coiffé d’un canotier, souple, maigre et dégingandé, s’agite avec des gestes à la fois lents et frénétiques. Lubrique, il soulève les pans de sa veste, enfonce ses deux poings dans le creux des aines, avance et rentre son ventre comme pour un coït. Il marche ainsi jusqu’à son vis-à-vis femelle, puis recule de côté, les bras en avant et les mains basses, dans une véritable attitude de chimpanzé à l’affût.

Peu à peu le bal s’anime. Mais la danse ne se fait pas plus rapide. Ce sont toujours, dans la buée lunaire, sous ce ciel profond fourmillant d’astres, les mêmes ondulations de peignoirs et de vêtements blancs. Des hommes tiennent, au coin des lèvres, une cigarette, qui fait courir des reflets sur leur visage luisant. On chante fort ; on crie ; le tam-tam s’acharne, crépite comme une grêle, ralentit, s’arrête net.

Depuis le début de la soirée, une femme tourne devant nous, sur elle-même, agitant mollement un drapeau tricolore. Quatre lanternes vénitiennes sont pendues à une corde en travers de la cour. L’une d’elles s’enflamme et tombe ; on hurle. Un nègre se trémousse, la tête renversée en arrière, les yeux exorbités. Quelque chose de tragique dans ces convulsions et dans ce visage crispé.

La lumière de la lune glisse sur les étoffes blanches, rouges, orangées. Une femme est assise sous la galerie, sa tête à la hauteur de la taille des danseurs ; son visage luit, obliquement frappé par un rayon.

Le tam-tam presse son rythme ; les mains sombres frappent prodigieusement vite. La danse devient frénétique. Les femmes font face aux hommes avec des oscillations de hanches de plus en plus lubriques. Ils sont collés les uns contre les autres. C’est un flux et un reflux, une ondulation incessante de corps balancés, un rythme lent et triste de la mélopée. Et ce verset stupide, obsédant, nasillard : « Li ca sauté, not’ député. »

Un mot que l’on ne prononce ici qu’à voix basse, avec des mines mystérieuses ou effrayées : « le piaye ». Le « piaye », c’est quelque chose de très vague et de dangereux. Les dames créoles et les négresses n’aiment pas qu’on en parle devant elles. Elles sont pourtant le plus souvent de bonnes « piayeuses ». Un tel meurt d’une maladie dont la cause est inconnue. C’est qu’il a été « piayé ». Un autre se casse une jambe : il y avait un « piaye » sur lui. Et si vous vous dérobez aux flammes de quelque amoureuse dédaignée, gare à vous, vous serez « piayé ».

Le « piaye », c’est la force occulte qui vous frappe impitoyablement ; c’est le philtre d’amour ou le poison de la vengeance ; la malédiction invisible d’un ennemi ; la figurine de cire percée d’une aiguille, le cheveu macéré dans une décoction de lianes. La magie séculaire n’est pas morte. Ici chacun a ses formules de sorts et de conjuration. Les vieilles négresses assises devant leurs cases en savent long sur ce sujet.

Une jeune fille est amoureuse. Qu’elle place dans le lit du galant à conquérir une petite bouteille contenant une plume de colibri, un cheveu et une rognure d’ongle du bien-aimé. Elle sera sûre de sa fidélité. Mais il ne faut pas communiquer la recette. Sinon le « piaye » perd sa valeur.

Les lianes enivrantes sont fort employées dans la cuisine amoureuse. Vous vous apercevez un jour que vous perdez l’appétit. Maux de tête. Maux de reins. Le médecin n’y voit goutte. Vous maigrissez, vous souffrez de vertiges. Vous voilà bientôt privé de force. Vous revenez au docteur. Rien n’explique votre mal. Mais si le docteur est un vieux colonial, il vous conseillera de changer de cuisinière.

Bien entendu, le « piaye » n’est pas exclusivement réservé à l’amour. Il sert aussi en politique. Un homme qui se mêle des affaires publiques ne doit boire qu’avec précaution, ne jamais mordre dans un fruit qu’on lui présente et se garder de respirer le bouquet de fleurs que lui apporte une fille, avec un éblouissant sourire.

Il y a des « piayes » légers et des « piayes » ridicules et des « piayes » inoffensifs. Mais il y a aussi des « piayes » paralysants et des « piayes » qui déterminent la folie. Une bonne recette consiste à enduire d’une certaine préparation végétale les reprises des bas et des chaussettes. Cela produit de magnifiques ulcères aux pieds et aux jambes.

Si l’on veut se débarrasser d’un ennemi, on doit se passer une main à la vaseline pendant plusieurs jours, sans l’essuyer. Ensuite la plonger dans du sable fin, de façon que les particules de sable restent adhérentes à la peau. Puis tremper la main ainsi enduite dans du jus de charogne, à volonté. Enfin cherchez votre ennemi et frappez-le au visage, de façon à l’écorcher légèrement. Le reste se fera tout seul.

L’art du poison est cultivé dans certaines familles mulâtres ou noires. On vous dit : « N’allez pas chez Mme Séraphine. C’est une piayeuse enragée. »

J’ai demandé à une petite courtisane ce qu’elle pensait des « piayes ». Elle n’a jamais voulu me répondre.

Mais le visage du docteur s’est assombri, lorsque je lui ai posé la même question :

— Ce que j’en pense ? m’a-t-il répondu. C’est qu’un de mes enfants, un petit garçon, a été empoisonné en deux mois, avec des racines de barbadine qui tuent lentement et ne laissent pas de trace.

Le forçat vit pour s’évader. Il n’en est pas un qui n’ait fait ce rêve. Quelques-uns le réalisent. Beaucoup le tentent ; beaucoup meurent, beaucoup sont repris et mis au dur régime des Iles.

Du jour où il est débarqué, l’homme du bagne songe aux chances qu’il a de fuir cette terre. S’il a quelque bon sens, il comprendra tout de suite qu’il a toutes les chances d’y rester. Ce ne sont pas les chiourmes, les grilles, les verrous et même les chaînes qui le retiendront. Il peut surmonter ces obstacles, à force de ruse, d’ingéniosité, d’attention. Mais il a deux forces difficiles à vaincre, celle de la forêt et celle de la mer.

Pour s’évader il faut de l’argent. Quelques-uns en reçoivent de leur famille ; d’autres en reçoivent pour des besognes ; d’autres vendent des objets de leur fabrication. Il est interdit de posséder de l’argent, mais il y a tant de moyens de le cacher. La plupart du temps, les candidats à l’évasion se mettent à plusieurs. Il s’agit de trouver un canot. Pour fuir à travers la jungle, pas d’autre voie possible que de descendre les rivières, la nuit, ou, le jour, avec des précautions infinies, vers la mer. Le canot est caché dans une crique avec quelques provisions.

Au hasard d’une corvée, si le surveillant s’éloigne ou tourne le dos, on prend la brousse. Il s’agit, sans boussole, sans vivres, de gagner la crique. Les pistes, les rares pistes, sont dangereuses. L’évasion signalée, les battues s’organisent. L’homme traqué par l’homme est aux prises avec la jungle. Il faut ramper sous les lianes, à travers l’effroyable enlacis des branches, les jambes et les genoux en sang ; ramper dans cette ombre étouffante, où stagnent les miasmes, sans un souffle d’air. Il y a les fauves, les serpents, les insectes et la faim, si l’on perd sa route — et la soif.

Un jour un groupe d’évadés se rendit au détachement qui le cherchait. Ils tenaient la brousse depuis quinze jours. Il en manquait trois. — « Morts ! » déclarèrent les camarades. Mais, pressés de questions, ils avouèrent qu’à bout de forces, crevant de faim, ils avaient assommé les plus faibles pour les manger.

Pas mal d’ossements blanchissent sous les lianes, sous le balancement des orchidées.

S’ils parviennent au canot, c’est une chance de plus. Mais il faut passer inaperçus, glisser sous les palétuviers, au risque de recevoir, au milieu de la barque, un serpent ou un nid de mouches-tigres. Les rapides brisent un canot comme une noix. Les caïmans guettent une fausse manœuvre qui fera chavirer l’esquif. Combien le fleuve ou la rivière ont-ils escamoté de fugitifs ? Mystère de ces eaux jaunes et tièdes.

Les provisions s’épuisent vite. Ces hommes crevant de fièvre et de fatigue arrivent enfin à la mer. Sur ces rivages, semés de récifs, les lames sont furieuses. Que peut une poignée d’hommes sans forces et un canot contre l’océan ? Quelquefois cependant le désespoir est plus fort que les lames.

Je me souviens d’un petit homme nerveux qui courait sur le quai de Paramaribo, le long du paquebot accosté. Il parlait français, questionnait les gens du bord, donnant à son tour des nouvelles de X… et d’Y… On plaisantait avec lui. Une vieille connaissance. C’était un ancien « popote » établi chez les Hollandais, gagnant sa vie. Il n’avait fait que quelques heures de bagne, s’étant sauvé le jour même de son débarquement. Mais, prudemment, il se gardait de monter à bord.

Pour s’évader, il faut des complices. Un « libéré », un de ces hommes astreints après leur temps de bagne à résider à la colonie, à quinze kilomètres au moins d’un endroit habité, s’était fait entrepreneur d’évasion. Pour cent francs, il amenait le canot et les provisions, embarquait son homme, et, une fois en mer, l’assassinait. L’opération lui réussit un assez grand nombre de fois. Il touchait l’argent. Le canot et les provisions resservaient et la victime avait parfois un peu d’or sur elle. Mais l’entrepreneur entreprit trop. Il embarqua un jour deux forçats, assomma l’un et manqua l’autre qui se jeta à l’eau et put regagner la rive. Le rescapé dénonça l’homme, qui fut exécuté.

Gaudin est un grand diable, maigre, osseux et jaune, un visage creux ; le nez courbe, chevauché de lorgnons ; un peu chauve, des yeux bleu pâle. Il est né ici, a fait ses études en France, puis est revenu sous les Tropiques à vingt-deux ans. Parti en prospection, il a gagné quelque argent dans les placers, très vite, mais il a tout dépensé plus vite encore, dans un petit voyage à Paris. Alors, ma foi, il est reparti. Il se fiche de l’argent, au fond. Il aime la brousse.

Gaudin passe une bonne semaine par mois, avec la fièvre. Le voici étendu sous la moustiquaire, en pyjama, jaune comme un vieux citron, plié en deux, une cigarette éteinte au coin des lèvres. Son estomac a été corrodé par les salaisons. Il ne mange pas, boit du lait, mais ne sacrifie pas ses deux punchs du matin et du soir.

« Quand j’étais dans le bois… » dit-il. Le bois, c’est la jungle, la vaste zone de forêts et de marécages, sillonnée de rivières, qui va de la mer jusqu’aux mystérieux Tumuc-Humac où vivent les Indiens à longues oreilles. Gaudin a vécu dans le bois. Lui qui est un silencieux, il s’anime quand il parle de la forêt. D’elle, il a rapporté des intestins gâtés, un sang brûlé de fièvre, un organisme usé jusqu’à la corde. Sa voix tremble un peu, à peine, lorsqu’il évoque les longues marches, le sabre d’abatis à la main, à travers les lianes et les bambous.

— Un jour, dit-il, la fièvre m’a terrassé. Je ne voyais plus. Mes yeux papillotaient, mes oreilles bourdonnaient, et je vacillais sur mes jambes. Pourtant il fallait avancer, avancer à tout prix ou crever sur place. Il me restait encore une ampoule de quinine. Je m’affalai au pied d’un arbre, à demi aveugle, la tête brûlante. Il me fallut un effort inouï pour ouvrir mon sac. J’emplis la seringue. L’aiguille n’était plus qu’un tronçon rouillé, rugueux. Je n’en avais pas d’autre. Je pinçai la peau de mon ventre entre deux doigts et je poussai l’aiguille très fort, car elle ne pouvait glisser. Ma fièvre était telle que je ne souffris pas. Toute l’ampoule y passa et j’étais sauvé. Mais quand j’arrivai, j’avais une énorme poche de pus sur le ventre.

Chargé d’une délimitation dans la forêt, il partit avec une équipe de forçats, sans autre escorte. Au départ, il confia son fusil, ses cartouches et son argent à deux forçats, les deux fortes têtes de la bande. Il dormait entre eux sur ses deux oreilles dans la solitude nocturne.

Ce long corps désossé abrite une force trempée à toutes les épreuves et un cœur qui ne s’est pas endurci. Gaudin est resté jeune. Sa poignée de main est robuste et franche. Quel bon compagnon de route !

Tout le monde lui rend un secret hommage. L’autre nuit, un raz de marée a emporté l’appontement de bois dans le port, d’une formidable poussée silencieuse, sans qu’on ait rien entendu de la ville. Le lendemain, les forçats travaillaient à ramener les épaves, les travées arrachées, broyées, les grosses planches goudronnées, hachées par cette vague mystérieuse qui, régulièrement, tous les dix ans, se lève des abîmes et balaie l’ouvrage des hommes. Passant près d’eux jambes nues, torses tatoués, chapeaux de paille enfoncés sur leurs faces blêmes et rasées, j’entendis un transporté qui disait, en hissant une grosse poutre :

— Il n’y a que ce que M. Gaudin a fait qui ait tenu !

Sa maison, sous les feuillages, domine la ville par-dessus les palmiers et les manguiers. Il y a devant sa fenêtre un bel arbre qui s’appelle un « mombin », aux branches pareilles à des muscles de lutteur ; un petit jardin avec quelques bananiers ; et le vent du large entre à grandes bouffées dans sa chambre, à l’heure où les gens de la ville étouffent sous leurs moustiquaires.

Artémise est vêtue d’une cretonne à fleurs et porte un panama. Petite tête ronde, au teint marron clair. Des yeux pas grands, très noirs et très vifs ; un nez un peu écrasé, des cheveux en mousse rase et des anneaux d’or aux oreilles. C’est une personne distinguée qui parle français et anglais. Elle vit à l’écart, mais compte beaucoup d’amis parmi les hommes « bien » de la colonie. Tous les Européens de marque ont fréquenté sa maison, et l’on parle encore de ses déjeuners du dimanche.

Elle a eu, paraît-il, plusieurs grandes amours, que le départ d’un paquebot a toujours abrégées. L’une de ces rencontres compta plus que les autres. Un Irlandais planta dans le jardinet un arbuste qui devint un gros arbre et qu’Artémise montre avec fierté et un peu de mélancolie : « C’est l’arbre d’O’Brien », dit-elle.

Artémise va à la messe les jours de fête, au cinéma deux fois par semaine, et de temps en temps au bal casséco ; mais elle n’y danse pas parce que la foule est trop mêlée. Elle est « Mam’zelle Artémise ».

Elle n’est pas étrangère à la politique du lieu. Le candidat ne méprise pas ses informations ; de longs conciliabules ont lieu, certains soirs, sous la véranda, à l’heure où les étoiles s’élèvent au-dessus des palmiers, dans le crissement des cigales, le vol des chauves-souris et le parfum du bois de rose.

Un ami la conduisit en France. Elle a vu Paris, mais elle ne se souvient que du Moulin-Rouge.

Comme ses sœurs, elle est fort susceptible sur le point de la couleur. Je lui demande de la photographier ; elle proteste, de peur que je ne montre aux Parisiennes le portrait de la petite « Mam’zelle négresse ».

Une place plantée de manguiers. Un large bouclier de lune rend les étoiles invisibles. La crique étale une vase argentée. Des mouches à feu voltigent dans les branches. Sous les arbres, dans l’ombre, des photophores, fumeux de pétrole, brûlent, éclairant de petites tables. Des femmes sont assises, leurs coudes noirs sur la blancheur des nappes. On sert du café et du punch. De jeunes nègres, quatorze ans à peine, sifflent sans sourciller deux tasses pleines de tafia blanc.

Des lampes à acétylène embrasent l’entrée du casino : un vaste hangar à toit de zinc. On se bat pour prendre son ticket. C’est samedi soir et bal casséco.

La salle est bordée de banquettes et de galeries en bois. Sur une estrade, l’orchestre, composé d’un violoncelle, d’un trombone et d’une clarinette. Un peu au-dessous des musiciens, vis-à-vis assis par terre, un nègre secoue une boîte de clous. C’est le « chacha », accessoire indispensable de la chorégraphie tropicale. Un autre frappe en cadence sur une banquette deux morceaux de bois.

La musique éclate. Le bal commence. L’orchestre joue des valses, des polkas, des mazurkas, sur des rythmes fous, scandés par les bâtons et la boîte à clous. Les instruments ont des sons aigus qui vrillent les oreilles. Mais on est tout de suite pris par cette musique endiablée. Le « chacha » martèle les tempes ; l’aigre clarinette déchire les fibres ; le rythme vous emporte malgré vous.

La salle, d’abord vide, se remplit en quelques minutes. Il y a là des chercheurs d’or ou de balata qui descendent des placers ou de la forêt, des gaillards qui sont arrivés la veille, demi-nus, un pantalon en loques, un vieux gilet à même la peau et le sabre d’abatis à la ceinture, et qui, ce soir, se trémoussent en complet blanc soigneusement repassé, canotier de paille et chaussettes de soie. Ils ont fait des semaines de brousse, travaillé au «sluice» sous le soleil, puis sont revenus avec des pépites, de la poudre d’or et de la précieuse gomme. Ils claqueront leur gain en quelques jours, puis le comptoir leur avancera de quoi acheter leurs provisions de route et ils « remonteront », comme on dit là-bas.

En attendant, ils font sauter les filles, pour le plus grand dépit des élégants de la ville.

Beaucoup de femmes : les unes, vêtues de peignoirs blancs, très amidonnés, qui les font paraître énormes ; d’autres chiffonnées dans des oripeaux orange ou rose vif ; des toilettes européennes à faire crier, des chapeaux auprès desquels le plumage des aras semble terne. De temps en temps, une jupe se relève et découvre un bas jaune dans un soulier noir. Mais toutes ces dames mettent des bas pour danser. Et la plupart, fort heureusement, portent le madras pointu à deux cornes, aux teintes vives sur la peau sombre.

Un cavalier danse presque tout le temps avec la même danseuse. Un jeune noir, aux traits fins, au complet blanc bien coupé, enlace une fille au corps lourd, à la tête brutale. Elle danse, le col renversé, les traits impassibles, les yeux fixes. Lui, la regarde entre ses cils baissés, les mentons proches. Ils dansent bien. Tout d’abord, il la presse légèrement avec ce balancement de hanches qu’ils ont tous. Puis il glisse sa jambe entre celles de la jeune fille. Il l’étreint violemment, passionnément. Leur valse se transforme en une pantomime érotique, indéfiniment prolongée, les cuisses serrées, les ventres collés dans une tiédeur voluptueuse, les reins souples, mais les visages toujours éloignés, calmes et graves.

Peu à peu, le bal devient enragé. La boîte à clous cingle les lubricités. Les danseurs se tiennent les deux bras autour de la taille, les mains sur les fesses, les jambes entrelacées, dans une sauvage mimique amoureuse. Le grand nègre du tam-tam continue ses jeux obscènes de bas-ventre ; il obtient le plus vif succès. La sueur coule de son front.

Au bar, l’alcool avive les frénésies. On verse le tafia à pleins verres. Les hommes et les femmes boivent d’un trait, puis s’enlacent de nouveau, se soufflent au visage une haleine enflammée de tord-boyaux.

Une grosse négresse, coiffée d’un madras vert, danse, en cavalier seul, les coudes hauts et un doigt levé, comme un magot.

Plusieurs femmes dansent ensemble, étroitement serrées. Deux font le simulacre de l’amour, avec leurs ventres poussés l’un contre l’autre. L’une est maigre, vêtue de rouge, forcenée. L’autre en peignoir rose, coiffée d’un chapeau blanc, qui accuse la nuit du visage, les yeux exorbités et le rictus livide. Autour d’elles, ce ne sont que couples enlacés, faces brutales sous des coiffures roses ou bleu cru ; corps fagotés de cotonnades et de fausses dentelles, sous lesquelles on devine des seins cambrés. Et toujours ce balancement étrange du bassin, voluptueux et lent. Un éclair de toutes les dents déchire maintenant les visages sillonnés de grimaces féroces ou lubriques. La boîte à clous marque la sarabande ; la clarinette se perd dans des modulations roucoulantes, avalées en hoquets. On reconnaît des airs à la mode au Moulin de la Galette il y a dix ans, des valses défuntes, des polkas de nos enfances, transformées en chienlits épileptiques fouettées par le « chacha ».

Un nuage de poussière voile l’éclat cru des lampes. L’odeur des corps en sueur monte jusqu’aux galeries, écœurante et fade. De là-haut, la salle est pareille à une cuve bouillante où se convulsent des damnés.

Le bal casséco s’achève par un quadrille coupé de valses vertigineuses où s’épuise le rut des placériens arrosés d’alcool.

Puis, par couples, le long de la crique sifflante de maringouins, que la lune déclinante argente encore d’un trait oblique, les danseurs las s’égaillent vers l’aube, égrenant sur les banjos des chansons grêles et tristes.

Le Docteur m’emmène dans son auto, par l’unique route de la colonie, jusqu’au village où il va voir un malade. La route (c’est plutôt un chemin) au sol rouge est bordée de cocotiers et de manguiers. De-ci de-là, dans un enchevêtrement de verdures et de lianes qui ne laisse pas à découvert un seul pouce de terre, des cases si pauvres. Dès que l’auto ralentit, un voile de chaleur humide descend sur la nuque et les épaules. Des mouches-dagues affolées s’assomment sur la vitre.

Le village est enfoui dans des feuillages étouffants et si denses que le jour les traverse à peine, au creux d’une colline boisée. Les cases sont faites d’un toit de zinc ou de feuilles de waza posées sur quatre piquets ; quelques-unes sont des parois de liane tressées ; des ustensiles et des meubles baroques voisinent avec un ananas, un régime de bananes, une calebasse remplie de farine de manioc. Une misère paresseuse croupit dans l’air lourd, chargé de trop de senteurs, dans cette ombre qui sent l’herbe mouillée, sonore de moustiques. Ce ciel nuageux d’où tombent tour à tour une accablante lumière et un déluge de pluie tiède, féconde terriblement le sol. Les plantes, les arbres, les fleurs surgissent en une inlassable poussée de la terre, s’épanouissent et se corrompent, absorbés par l’humus qui transforme toutes ces morts en de nouvelles vies. Sous le ciel tropical, le végétal est féroce, trop bien nourri ; les plus respectables arbres d’Europe sont chétifs à côté de ces banyans dont les branches, recourbées en arceaux, plongent dans la terre pour y enfoncer de nouvelles racines.

Sur des centaines de lieues s’étale un océan de feuillages dont les ondulations métalliques ne s’entr’ouvrent qu’un instant, déchirées par l’éclair d’un fleuve. Des milliards de plantes s’étirent sur leurs tiges, dans un effort tenace vers la lumière et vers la vie. C’est le bruissement infini des cellules aux glauques suçoirs, la palpitation innombrable des chlorophylles altérées.

Ainsi, l’homme vit, oppressé, dans un état de langueur qui l’éloigne de toute activité. Devant les végétaux géants, gorgés de sève, il se sent un humble parasite de cette terre. La respiration énorme des forêts l’étouffe.

Ces nègres sont étendus devant leurs cases. Ils ne cultivent pas le sol ; ils ne défrichent pas la brousse. Ceux-là n’ont même pas fait un abatis pour édifier leur case. Ils nichent dans l’enlacement des branches et des feuilles, indolents. De temps en temps ils vont cueillir le fruit de l’arbre à pain ou pêchent un peu de poisson dans la vase.

Par une sente abrupte, nous dégringolons dans un fourré. C’est là que se trouve la case du malade. Nous avons peine à respirer tant la chaleur est lourde sous cette voûte de verdure. Il nous faut écarter des lianes avec la main. Un serpent glisse sous les feuilles. La case est assez spacieuse, couverte de zinc. Devant l’entrée se tient, accroupie, une vieille négresse vêtue de violet et coiffée du madras. Etendu de flanc sur une banquette de bois, un oreiller sous la tête, le malade. C’est un jeune homme d’apparence robuste. Il est atteint d’une horrible fistule rectale. Il montre sa plaie. Sa mère le soigne avec des gris-gris, des graisses végétales et des préparations magiques. Elle croit à ses recettes beaucoup plus qu’à la science du docteur. Demain, quand l’ambulance viendra prendre son fils pour le conduire à l’hôpital, elle s’arrachera les cheveux et appellera les Esprits.

Au retour, je remarque sur certains arbres une sorte de gros kyste gris brun. Ce sont des milliers et des milliers de poux de bois qui forment ces cloques solides. Quand ils pénètrent dans les maisons, les meubles s’effritent en poussière. Le bref crépuscule s’abat sur la brousse. Nous repartons. Le Docteur parle :

— Ici, tout est hostile à l’homme ; tout lui est nuisible : tout est monstrueux. Les fleurs elles-mêmes sont dangereuses. Jusqu’aux plantes nourricières qui cachent du poison dans leurs racines, le manioc par exemple. Vous vous endormez dans la forêt ; vous vous réveillez de votre sieste, avec, à deux doigts de votre oreille, l’araignée crabe, la bête velue dont la morsure est mortelle. Le soleil est un ennemi dont il faut se méfier à toute heure. La pluie rend la terre fumante de miasmes. Chaque insecte est un véhicule de mort ou d’ulcère.

Il baisse la voix, comme s’il craignait d’évoquer une puissance invisible.

— Et la lèpre… le mal rouge ! On ne sait ni qui elle touche, ni qui elle épargne.

Se parlant à lui-même :

— Ici, on vit dans la fièvre. Et le pis, c’est qu’on s’habitue à la fièvre.

Il me faut renouveler ma provision de vêtements de toile. On m’indique un petit tailleur, le père Simon. « Un libéré » naturellement, ajoute mon interlocuteur.

Le forçat qui a accompli son temps de bagne est rendu à la liberté. Mais c’est une liberté fort relative, car il doit séjourner à la colonie un temps égal à celui de sa peine. On appelle cela le « doublage ». En réalité l’homme condamné à dix ans doit demeurer vingt ans sur cette terre lointaine. Le jeune transporté de vingt-cinq ans n’aura expié sa faute qu’après de longues années de misère ; il reviendra peut-être, mais un vieillard. Vingt ans de colonie, dont dix de travaux forcés et dix d’une vie de paria, cela vous vide un homme, à supposer même — hypothèse invraisemblable — que les chiourmes, les fauves, les serpents, la fièvre, l’éléphantiasis et la lèpre l’aient épargné.

La loi prévoit qu’à l’expiration de sa peine, le forçat libéré soumis au doublage pourra obtenir une concession et exercer un métier, mais à la condition de résider à quinze kilomètres au moins de tout endroit habité. Or à trois cents mètres de Cayenne, à dix mètres de la dernière case du village, c’est la jungle.

Le bagne rejette son forçat, demi-nu, sans outils, sans armes naturellement, épuisé par des années de labeur sous le soleil du Tropique : il le rejette à la forêt.

L’usage a tempéré la barbarie du législateur. On tolère qu’un libéré exerce son gagne-pain dans une bourgade et même à la ville. Nombre d’entre eux s’installent comme bijoutiers, menuisiers, jardiniers, tailleurs, serruriers. Sans eux, d’ailleurs, on serait bien en peine. Ce ne sont pas les nègres qui travailleraient.

Mais le libéré est un paria. On le reconnaît, bien qu’il ne porte plus la souquenille de coton et le chapeau pointu. Il y en a qui font des affaires — pour ceux-là, on arrive à oublier… s’ils réussissent. Mais beaucoup ne trouvent pas de travail : ils errent, comme des chiens perdus, sous la surveillance de la police. Le bagne veille encore sur eux : au moindre geste de révolte, il les happera.

Les libérés acceptent de travailler à bon marché. Les fonctionnaires n’y perdent pas.

J’en connais un, employé comme jardinier. Il a laissé pousser ses moustaches. Il salue poliment, mais n’est pas obséquieux. On l’appelle Pierre. Il ne parle jamais.

La règle ici : ne jamais serrer la main à un blanc qui ne vous a pas été présenté.

J’entre chez le père Simon. Sous une sorte de véranda, des femmes de couleur cousent à la machine. Des pièces d’étoffe reposent sur des tables. M. Simon est un petit vieux à lunettes, à barbe courte et grise. Il tremble un peu. On a du mal à saisir son regard, car il a toujours les paupières baissées.

Le père Simon a pris dix ans de travaux forcés comme libertaire, au moment des attentats anarchistes. Il ne reviendra jamais dans son pays. Il a épousé une mulâtresse ; il aune de la toile et coupe des uniformes pour ces messieurs de la gendarmerie et de la douane, qui sont exigeants et parlent fort. Il y a quelques livres sur un rayon. Lui aussi est un silencieux. Comme je me plains de la chaleur, des moustiques et de ce sacré pays, il me semble voir ses yeux briller derrière les lunettes et un drôle de sourire pointer dans sa barbiche. Je songe. — Il y a vingt ans qu’il est ici ! En partant, je lui tends la main. Je n’ai aucun mérite : personne ne me voit.

C’est une plage de sable fin, encadrée de manguiers et d’orangers. La mer s’étale sans une ride ; à peine si le flot lèche doucement la grève, comme un souffle d’homme endormi. Un espace d’eau est entouré de fils de fer. Cela indique qu’on peut s’y baigner sans crainte des requins.

Je me déshabille sur le sable. A peine ai-je retiré ma veste qu’une grosse mouche noire et rouge vient bourdonner autour de moi. J’arrache mes vêtements en hâte, agitant ma chemise autour de mon buste ; mais l’insecte s’obstine.

Je me jette à l’eau. Cette eau est si chaude que l’on n’éprouve aucun rafraîchissement à s’y plonger. Elle est visqueuse. Elle poisse.

Je nage. En m’éloignant de la grève je trouverai plus de fraîcheur. La volupté de filer, à grandes brassées découplées, dans cette eau tiède, me fait franchir imprudemment la limite des fils de fer. A peine l’ai-je dépassée qu’une angoisse me saisit. Des contacts étranges m’effleurent. Sont-ce des algues, des glissements de bêtes ? J’éprouve l’impression répugnante d’un grouillement, autour de moi, d’animaux invisibles et mous.

J’allonge ma coupe. L’eau devient plus pure, plus transparente. Cependant cette gêne bizarre me poursuit. Je ne me sens pas sûr. Je suis seul dans un élément étrange, perfide, peuplé de présences indéfinissables. Entre deux eaux, balancées par les lames de fond, flottent d’énormes méduses, blafardes, veinées de reflets roses ; elles se gonflent et se contractent. La palpitation de la vie est hideuse dans cette gélatine amorphe pareille à un lambeau de protoplasme. Cela n’a ni muscle, ni os, ni regard, ni aucun organe visible. Cela glisse avec des mouvements mous et des succions. Cela n’est ni algue, ni fleur, ni bête, mais cela vit pourtant et avance et respire. Et si cela vous touche, cela vous brûle et marbre votre corps de cloques livides douloureuses[2].


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