Chapter 5

[14]En langage indigène, et qui veut dire : « Groom, avancez les chevaux. »

[14]En langage indigène, et qui veut dire : « Groom, avancez les chevaux. »

Les syces, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, nous avaient rejoints avec les chevaux qu’ils avaient rattrapés ; et comme Kitty s’élançait en selle, je m’accrochai à sa bride, la suppliant de m’écouter jusqu’au bout et de pardonner. Pour toute réponse elle me cravacha le visage, de l’œil à la bouche, et me lança un ou deux mots d’adieu que, même aujourd’hui, je ne saurais coucher par écrit. Sur quoi je jugeai, et avec raison, que Kitty savait tout ; et je retournai en chancelant aux côtés du rickshaw. J’avais le visage saignant par suite de la chute, et le coup de cravache y avait fait lever un bourrelet bleu et livide. J’étais mort à l’amour-propre. A ce moment-là, Heatherlegh, qui devait nous avoir suivis à quelque distance, Kitty et moi, arriva au petit galop.

— Docteur, dis-je, en désignant ma face, voici la signature de Miss Mannering sur mon ordre de congé, et, dès qu’il vous agréera, je vous serai reconnaissant de ce lakh de roupies…

La physionomie de Heatherlegh, même au fond de mon abîme de misère, me porta à l’hilarité.

— J’aurais cependant risqué ma réputation de médecin… commença-t-il.

— Assez de toutes vos histoires, chuchotai-je. J’ai perdu ce qui faisait le bonheur de ma vie, et vous n’avez plus qu’à me ramener chez moi.

Tandis que je parlais, le rickshaw avait disparu. Et je perdis alors toute conscience de ce qui se passait. Le sommet du Jakko me sembla bouillonner et rouler comme le sommet d’un nuage, et s’écrouler sur moi.

Sept jours plus tard, le sept mai, veux-je dire, je me rendis compte que j’étais étendu dans la chambre de Heatherlegh, faible comme un enfant. Heatherlegh m’observait attentivement de derrière les papiers épars sur son bureau. Ses premiers mots ne furent pas encourageants ; mais je me trouvais trop déprimé pour beaucoup m’en émouvoir.

— Voici que Miss Kitty a renvoyé vos lettres. Vous correspondiez pas mal, jeunes gens. Voici un paquet qui m’a tout l’air d’une bague, et il y avait aussi quelques lignes joyeuses du papa Mannering, lignes que j’ai pris la liberté de lire et de brûler. Le vieux gentleman n’est pas content de vous.

— Et Kitty ? demandai-je sourdement.

— Encore plus courroucée que son père, si j’en crois ce que je vois. En parlant de cela, dites donc, vous devez en avoir lâché de bonnes, avant que je vous rencontre. Elle prétend qu’un homme qui s’est conduit vis-à-vis d’une femme comme vous avez fait vis-à-vis de Mrs. Wessington devrait se tuer rien que par pitié pour son espèce. C’est une petite virago, votre bonne amie. Elle maintient, en outre, que vous souffriez dudelirium tremensquand arriva cette histoire sur la route du Jakko. Ajoute qu’elle aimerait mieux mourir que de jamais vous reparler.

Je poussai un gémissement et me tournai sur l’autre côté.

— Maintenant, vous avez le choix, mon ami. Il s’agit de rompre ces fiançailles ; et les Mannering ne désirent nullement se montrer durs à votre égard. Quel motif donnerons-nous :delirium tremensou attaque d’épilepsie ? Désolé de ne pouvoir vous offrir une plus agréable alternative. A moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Parlez, et je leur dirai qu’il s’agit d’attaques. Tout Simla connaît la scène du Mille des Dames. Allons ! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir.

Durant ces cinq minutes, je crois que j’explorai complètement les plus bas cercles de l’Inferno qu’il soit donné à l’homme de fouler sur cette terre. En même temps je m’observais moi-même en train d’arpenter d’un pas défaillant les obscurs labyrinthes du doute, de la tristesse et de l’absolu désespoir. Je me demandais, comme Heatherlegh pouvait se l’être demandé, là, sur sa chaise, quel affreux parti j’adopterais. Tout à coup, je m’entendis répondre, d’une voix que je reconnaissais à peine :

— Ils sont furieusement difficiles en fait de moralité par ici. Offrez-leur les attaques, Heatherlegh, et joignez-y l’assurance de mes meilleurs sentiments. Et maintenant, laissez-moi dormir un peu.

Sur quoi mes deux « moi » se rejoignirent, et ce ne fut plus que moi (un moi possédé, à demi détraqué) qui me démenai dans mon lit, refaisant pas à pas l’historique des dernières semaines.

— Mais, je suis à Simla, ne cessais-je de me répéter. Je suis, moi, Jack Pansay, à Simla, et il n’y a pas, ici, de fantômes. C’est extravagant de la part de cette femme, de prétendre qu’il y en ait. Pourquoi Agnès ne pouvait-elle me laisser tranquille ? Je ne lui ai jamais fait de mal. Cela aurait tout aussi bien pu être moi qu’Agnès. Seulement je ne serais jamais revenu tout exprès pour la tuer, elle. Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille… tranquille et heureux ?

Il était plus de midi lorsque je m’étais réveillé pour la première fois, et le soleil était bas à l’horizon avant que je me remisse à dormir… dormir comme dort le condamné sur sa roue, trop épuisé pour sentir d’autre peine.

Le lendemain, je ne pus quitter le lit. Heatherlegh me dit, le matin, qu’il avait reçu une réponse de Mr. Mannering, et que, grâce à ses bons offices, à lui, Heatherlegh, l’histoire de mon malheur avait fait le tour de Simla, où de toutes parts on avait de moi grand’pitié.

— Et c’est plus que vous ne méritez, conclut-il aimablement, quoique Dieu seul connaisse les épreuves par lesquelles vous avez passé. Ne vous inquiétez pas, nous vous guérirons cependant, méchant phénomène.

Je refusai avec fermeté de me laisser guérir.

— Vous vous êtes montré déjà trop bon pour moi, mon vieux, dis-je ; je ne veux pas vous ennuyer davantage de ma personne.

Je savais pertinemment que rien de ce que ferait Heatherlegh n’allégerait le fardeau qui désormais pesait sur moi.

Cette connaissance se doublait aussi d’un sentiment de rébellion désespérée, impuissante, contre l’absence de raison qu’il y avait en tout cela. Il existait des quantités d’hommes ne valant pas mieux que moi, dont le châtiment avait tout au moins été réservé pour un autre monde ; et je sentais qu’il était amèrement, cruellement injuste que j’eusse entre tous été choisi en vue d’un si affreux destin. Cet état faisait avec le temps place à un autre où il semblait que le rickshaw et moi fussions les seules réalités en un univers d’ombres ; que Kitty fût un fantôme ; que Mannering, Heatherlegh, et tous les autres hommes et femmes que je connaissais fussent tous des fantômes ; et qu’elles-mêmes, les hautes montagnes grises, ne fussent que des ombres vaines suscitées pour me torturer. D’état en état, je louvoyai ainsi durant une mortelle semaine ; le corps reprenant chaque jour plus de force, jusqu’à ce que le miroir de la chambre me dît que j’étais revenu à la vie normale, et qu’une fois encore je me retrouvais comme tout le monde. Chose assez curieuse, mon visage ne portait aucune trace de la lutte par laquelle j’avais passé. Il était pâle, oui, mais sans plus d’expression et tout aussi banal qu’avant. Je m’étais attendu à quelque altération durable, trace visible du mal qui peu à peu me rongeait. Je ne trouvai rien.

Le quinze mai je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin ; et l’instinct du célibataire me conduisit au cercle. Là, je m’aperçus que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait racontée le docteur, et, d’une façon gauche, témoignait d’une bienveillance et d’une attention inaccoutumées. Malgré quoi je reconnus que si pour le reste de ma vie ici-bas je pouvais exister parmi mes semblables, je ne ferais cependant pas partie d’eux ; et j’enviai fort amèrement, je dois le dire, les coolies gais et rieurs qui circulaient en bas sur le Mall. Je pris mon lunch au cercle, et à quatre heures me mis à errer du haut en bas du Mall sans autre but que le vague espoir de rencontrer Kitty. Près du kiosque à musique, je fus rejoint par les livrées noir et blanc, et j’entendis à mes côtés la vieille supplication de Mrs. Wessington. C’était à quoi je n’avais cessé de m’attendre depuis que j’étais sorti, et si quelque chose me surprenait, c’était qu’elle fût en retard. Le rickshaw-fantôme et moi marchâmes côte à côte et en silence le long de la route de Chota Simla. Près du bazar, Kitty et un inconnu, tous deux à cheval, nous rejoignirent et nous dépassèrent. Elle ne fit pas plus attention à moi que si j’eusse été le premier chien venu. Elle ne me fit même pas l’honneur d’activer l’allure, toute excuse qu’en eût pu fournir un après-midi menaçant.

C’est ainsi que Kitty et son compagnon, d’une part, moi et ma Dulcinée-fantôme, de l’autre, nous serpentâmes par couples autour du Jakko. La route ruisselait d’eau ; les pins dégouttaient à l’instar de chéneaux sur les rochers au-dessous, et une pluie fine chassait partout dans l’atmosphère. Deux ou trois fois je me surpris en train de me dire presque à voix haute : « Je suis Jack Pansay, en congé à Simla…à Simla !Le Simla de tous les jours, le Simla que tout le monde connaît. Voilà ce qu’il ne faut pas que j’oublie. » Puis j’essayais de me rappeler quelques-uns des potins entendus au cercle : le prix des chevaux d’un tel — tout ce qui, en fait, avait rapport au monde anglo-indien journalier, que je connaissais si bien. Je me répétai même rapidement la table de multiplication, pour être tout à fait sûr que j’avais encore bien ma tête. Cela me rendit du courage, et dut m’empêcher un moment d’entendre Mrs. Wessington. Une fois de plus je grimpai avec lassitude la rampe qui conduit au couvent, et m’engageai sur la route plate. Là, Kitty et le monsieur disparurent au petit galop, et je restai seul avec Mrs. Wessington.

— Agnès, dis-je, voulez-vous baisser la capote et me dire ce que tout cela signifie ?

La capote retomba sans bruit, et je me trouvai face à face avec ma chère et enterrée maîtresse. Elle portait la toilette dans laquelle je l’avais vue vivante pour la dernière fois, tenait à la main droite le même tout petit mouchoir, et à la main gauche le même porte-cartes. (Une femme morte il y avait huit mois, avec un porte-cartes !) Il me fallut me réatteler à ma table de multiplication, et poser mes deux mains sur le parapet de pierre de la route pour m’assurer que celui-là, au moins, était réel.

— Agnès, répétai-je, par pitié, dites-moi ce que tout cela signifie.

Mrs. Wessington se pencha en avant, avec ce mouvement de tête prompt et spécial que je lui connaissais si bien, et parla.

Si mon histoire n’avait déjà si follement franchi les bornes de toute humaine croyance, il serait temps pour moi de vous faire mes excuses. Comme je sais que personne — non, pas même Kitty, pour qui elle est écrite comme une sorte de justification de ma conduite — ne me croira, je continue. Mrs. Wessington parla, et je marchai avec elle de la route de Sanjowlie jusqu’au tournant qui se trouve au-dessous de la maison du commandant en chef, comme j’aurais, dans le feu de la conversation, marché aux côtés du rickshaw de n’importe quelle femme en chair et en os. La seconde et la plus tourmentante des phases de ma maladie s’était soudainement emparée de moi, et, comme le prince du poème de Tennyson, « il me semblait me mouvoir au milieu d’un monde de revenants ». Il y avait eu garden-party chez le commandant en chef, et nous nous joignîmes tous deux à la foule des gens qui rentraient chez eux. Il me sembla, en les voyant, que c’étaient eux, les ombres — ombres aussi fantastiques qu’impalpables — qui s’ouvraient pour livrer passage au rickshaw de Mrs. Wessington. Ce que nous dîmes au cours de cette magique entrevue, je ne saurais — non, je n’oserais — le raconter. Le commentaire de Heatherlegh eût consisté en un rire bref, suivi de cette remarque : que je venais de courtiser une chimère issue d’un cerveau malade, enfantée par un estomac et des yeux malades. C’était une macabre, et en quelque indéfinissable sorte, cependant, une merveilleusement douce rencontre. Était-il possible, me demandai-je, que je fusse en ce monde pour faire une seconde fois la cour à une femme que ma négligence et ma cruauté avaient tuée ?

Je revis Kitty sur le chemin du retour — ombre parmi les ombres.

S’il me fallait décrire dans leur ordre tous les incidents de la quinzaine suivante, mon histoire jamais ne prendrait fin, et je lasserais votre patience. Matin sur matin, soir sur soir, le rickshaw-fantôme et moi vaguions ensemble à travers Simla. En quelque lieu que j’allasse, les quatre livrées noir et blanc me suivaient et me tenaient compagnie du seuil au seuil de mon hôtel. Au théâtre je les trouvais parmi la foule hurlante desjhampanies; à l’extérieur de la verandah du Cercle, après une longue soirée de whist ; au Bal Anniversaire, attendant patiemment ma réapparition ; et en plein jour, lorsque j’allais en visites. Sauf qu’il ne portait point d’ombre, le rickshaw était sous tous les rapports d’aspect aussi réel qu’un rickshaw en bois et en fer. Plus d’une fois, oui-da, il m’a fallu m’empêcher de crier gare à l’ami lancé à fond de train, qui allait galoper par-dessus le véhicule. Plus d’une fois j’ai arpenté le Mall, en pleine conversation avec Mrs. Wessington, à l’indicible ébahissement des passants.

Il n’y avait pas une semaine que j’avais repris le cours de ma vie ordinaire, que la théorie des « attaques », paraît-il, avait été reléguée en faveur de la théorie de la « folie ». Toutefois, je ne changeai rien à mon genre de vie. Je faisais des visites, montais à cheval et dînais en ville, tout aussi librement que jamais. J’éprouvais pour la société de mes semblables un goût qu’en aucun temps je n’avais ressenti ; j’avais soif de me trouver au milieu des réalités de la vie ; et je ne laissais pas cependant de me sentir vaguement malheureux lorsque je m’étais trouvé trop longtemps séparé de ma surnaturelle compagne. Il serait presque impossible de décrire mes différents états à partir du quinze mai jusqu’aujourd’hui.

La présence du rickshaw me remplit tour à tour d’horreur, d’aveugle crainte, d’une vague espèce de plaisir, et de profond désespoir. Je n’osais quitter Simla ; et je savais qu’en y restant je me tuais. Je savais, en outre, que c’était ma destinée, de mourir lentement et un peu chaque jour. Tout ce dont j’étais anxieux, c’était de purger ma peine aussi discrètement que possible. Par moments j’avais soif de voir Kitty, et j’épiais ses flirts outrageants avec mon successeur — pour parler plus exactement, mes successeurs — d’un œil presque amusé. Elle était tout autant sortie de ma vie que j’étais sorti de la sienne. Le jour, je vaguais, presque heureux, en compagnie de Mrs. Wessington. La nuit, j’implorais le Ciel de me laisser retourner au monde tel que je l’avais connu. Au-dessus de tous ces divers états planait la sensation de sombre et stupide étonnement que le Visible et l’Invisible se mélangeassent si étrangement sur cette terre pour sonner l’hallali d’une simple et pauvre âme.

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Août 27.— Heatherlegh s’est montré infatigable dans ses soins pour moi ; et c’est seulement hier qu’il m’a dit que je devrais introduire une demande de congé pour maladie. Une demande de congé pour échapper à la compagnie d’un fantôme ! Une requête en vue d’obtenir la gracieuse permission du gouvernement de me débarrasser de cinq spectres et d’un rickshaw imaginaire en allant en Angleterre ! La proposition de Heatherlegh me porta presque à une crise de rire hystérique. Je lui déclarai que j’attendrais la fin tranquillement à Simla ; et je suis sûr que la fin n’est pas loin. Croyez bien que je redoute sa venue plus qu’aucun mot ne saurait dire, et que je me torture toute la nuit en mille hypothèses sur le genre de ma mort.

Mourrai-je dans mon lit, décemment, comme il sied à un gentleman anglais ; ou bien, au cours d’une dernière promenade sur le Mall, mon âme me sera-t-elle arrachée pour prendre à jamais sa place aux côtés de cette macabre vision ? Retournerai-je, dans le monde futur, à mon ancien vasselage, ou rejoindrai-je Agnès, pour, ayant horreur d’elle, me voir enchaîné à ses côtés à travers l’éternité ? Voltigerons-nous tous deux sur la scène de notre vie passée jusqu’à la nuit des Temps ? Au fur et à mesure que le jour de ma mort approche, l’horreur intense que ressent toute chair vivante pour les esprits échappés au tombeau se fait de plus en plus grande. C’est une chose affreuse que de descendre tout vif parmi les morts après avoir à peine accompli la moitié de sa vie. C’est mille fois plus affreux d’attendre, comme je fais, étant encore des vôtres, je ne sais quel événement sans nom. Ayez pitié de moi, au moins à cause de mon « hallucination », car je sais que jamais vous ne croirez ce que j’ai écrit ici. Et cependant, si jamais homme fut mis à mort par les Puissances des Ténèbres, je suis cet homme-là.

En toute justice aussi, ayez pitié d’elle, car, si jamais femme fut tuée par un homme, j’ai tué Mrs. Wessington. Et voici que plane sur moi la dernière phase de mon châtiment.


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