EUX

Un point de vue m’appela à un autre ; un sommet à son voisin, à travers la moitié du comté. Et comme pour toute réponse je n’avais qu’à brusquer de l’avant un levier, je laissai le comté fluer sous mes roues. Les plateaux de l’Est semés d’orchidées firent place au thym, au houx et à l’herbe grise des dunes ; ceux-ci, au riche pays de blé et aux figuiers de la côte plus basse, où vous promenez le battement du flot à votre main gauche durant quinze milles de surface unie ; et lorsque enfin je tournai dans l’intérieur, au travers d’un enchevêtrement de collines arrondies et de bois, il arriva que je m’étais jeté complètement hors de mes bornes connues. Au delà de ce hameau particulier qui a servi de parrain à la capitale des États-Unis, je trouvai des villages cachés où les abeilles, les seules choses éveillées, bourdonnaient dans des tilleuls de quatre-vingts pieds, lesquels surplombaient de grises églises normandes ; de miraculeux ruisseaux qui s’enfonçaient sous des ponts de pierre bâtis pour un trafic plus lourd qu’ils en reverraient jamais les accabler encore ; des granges à dîmes, plus vastes que leurs églises, et une vieille forge qui clamait sa qualité passée de salle des Chevaliers du Temple. Je trouvai des bohémiens sur un terrain communal où l’ajonc, la fougère et la lande soutenaient ensemble la lutte durant un mille de voie romaine ; et un peu plus loin je dérangeai un renard au poil ardent, qui se roulait, à la façon d’un chien, au grand soleil.

Comme les collines boisées se refermaient autour de moi, je me mis debout dans l’automobile pour me rendre compte de l’orientation de cette grande dune dont la tête annelée sert de ligne de démarcation sur une étendue de cinquante milles à travers les basses campagnes. Je jugeai que la disposition du pays m’amènerait sur quelque route se dirigeant vers l’ouest et qui conduisît à son pied ; mais j’avais compté sans le voile des bois qui rendait tout confus. Un tournant rapide me plongea pour commencer dans une clairière verte, pleine jusqu’aux bords de soleil liquide, ensuite dans un sombre entonnoir où les feuilles mortes de l’an passé se mirent à chuchoter et batailler autour de mes pneumatiques. Le vigoureux feutrage de noisetiers qui se rejoignait là-haut n’avait pas vu la serpe au cours de deux générations au moins, et la hache n’était jamais venue empêcher le chêne ni le hêtre rongés de mousse de s’élever au-dessus d’eux. Ici la route se changea franchement en une percée recouverte d’un tapis de velours brun, sur lequel les bouquets de primevère en profusion prenaient une apparence de jade et quelques jacinthes maladives à tige blanchâtre saluaient d’une même inclination de tête. Profitant des avantages de la pente, je débrayai et glissai sur un tourbillonnement de feuilles, tandis qu’à tout moment je m’attendais à rencontrer un garde ; mais je ne fis qu’entendre un geai, au loin, qui s’en prenait au silence sous le demi-jour des arbres.

Le chemin continuait de descendre. J’étais sur le point de reculer et de me mettre à revenir sur mes pas à la seconde vitesse avant d’aller finir dans quelque marais, lorsque j’aperçus du soleil à travers l’enchevêtrement, devant moi, et levai le frein.

Il fallait encore descendre. Au moment où la lumière me frappait en plein visage, mes roues de devant s’engagèrent sur le gazon d’une grande pelouse paisible d’où s’élançaient des cavaliers hauts de dix pieds, lances baissées, des paons monstrueux et des filles d’honneur à tête ronde tirées à quatre épingles — bleus, noirs et luisants — tout en if taillé. Au delà de cette pelouse — que les bois rangés assiégeaient de trois côtés — se dressait une antique maison de pierre lépreuse et rongée par les saisons, pourvue de fenêtres à meneaux et de toits de tuile rouge-rose. Elle était flanquée de murs semi-circulaires, rouge-rose, eux aussi, qui fermaient la pelouse sur le quatrième côté et au pied desquels croissait à hauteur d’homme une haie de buis. Il y avait des pigeons sur le toit à l’entour des sveltes cheminées de brique, et j’entrevis la lueur d’un pigeonnier octogone derrière le mur qui aussitôt me le déroba.

Ici, je m’arrêtai donc — la lance verte d’un cavalier reposait sur ma poitrine, — retenu par l’extrême beauté de ce joyau en cet enchâssement.

« Si l’on ne me fait pas décamper à titre de violateur du droit de propriété, ou si ce chevalier ne me donne pas la chasse, pensai-je, il faut tout au moins que Shakespeare et la reine Elisabeth sortent par cette porte de jardin entrebâillée pour m’inviter à prendre le thé. »

Un enfant apparut à une fenêtre en l’air, et je crus voir le petit être agiter une main amie. Mais c’était pour appeler un camarade, car bientôt se montra une autre joyeuse tête. Alors, j’entendis rire parmi les paons en if, et m’étant retourné pour être sûr (jusqu’alors je n’avais fait que regarder la maison), je vis derrière une haie l’argent d’une fontaine s’élever sur un fond de soleil. Les pigeons du toit roucoulèrent au roucoulement de l’eau ; mais entre les deux notes je perçus le rire étouffé autant que parfaitement heureux d’un enfant absorbé dans l’accomplissement de quelque léger méfait.

La porte du jardin — de lourd chêne profondément enfoncé dans l’épaisseur du mur — s’ouvrit davantage ; une femme en grand chapeau de jardin posa lentement le pied sur la marche de pierre creusée par le temps, et tout aussi lentement traversa le gazon. Je préparais quelque excuse, quand elle leva la tête et je m’aperçus qu’elle était aveugle.

— Je vous ai entendu, dit-elle. N’est-ce pas là une automobile ?

— J’ai peur de m’être mépris sur ma route. J’aurais dû tourner un peu au-dessus. Je n’ai jamais rêvé…, commençai-je.

— Mais je suis fort contente. Imaginer la venue d’une automobile dans le jardin ! Ce sera un tel régal !… (Elle se retourna et fit comme si elle regardait autour d’elle.) Vous… vous n’avez vu personne, dites… par hasard ?

— Personne à qui parler, mais les enfants semblaient intéressés de loin.

— Lesquels ?

— Je viens d’en voir deux là-haut à la fenêtre, et je crois avoir entendu un petit bonhomme dans les environs.

— Oh ! que vous êtes heureux ! s’écria-t-elle. (Et son visage s’éclaira.) Je les entends, cela va sans dire, mais c’est tout. Vous les avez vus et entendus ?

— Oui, répondis-je. Et si je connais quelque chose aux enfants, l’un d’eux est en train de se payer du bon temps près de la fontaine là-bas. Échappé, j’imagine…

— Vous aimez les enfants ?

Je lui donnai une ou deux raisons pour lesquelles je n’avais pas lieu de tout à fait les haïr.

— Naturellement, naturellement, dit-elle. Alors, vous comprenez ? Alors, vous ne trouverez pas ridicule que je vous demande de promener votre automobile à travers les jardins, une ou deux fois… tout doucement ? Je suis sûr qu’ils aimeraient la voir. Ils voient si peu de choses, les pauvres petits ! On essaye de leur rendre la vie agréable, mais… (elle fit un geste des mains dans la direction des bois)… nous sommes tellement hors du monde ici !

— Ce sera superbe, répliquai-je ; mais je ne peux pas abîmer votre gazon.

Elle tourna le visage à droite.

— Attendez une minute, reprit-elle. Nous sommes à l’entrée sud, n’est-ce pas ? Derrière les paons se trouve un chemin dallé. Nous l’appelons la Cour des Paons. On ne peut le voir d’ici, me dit-on, mais en serrant de près la lisière du bois il n’y a qu’à tourner au premier paon pour atteindre les dalles.

C’était un sacrilège que d’éveiller avec le tapage d’un mécanisme ce devant de maison plongé dans le rêve, mais je fis aller et venir la voiture pour ne pas toucher au gazon, rasai de près la lisière du bois, puis, faisant demi-tour, m’engageai sur le large chemin dallé où reposait le bassin de la fontaine comme un énorme saphir étoilé.

— Puis-je venir aussi ? cria-t-elle… Non, merci, ne m’aidez pas. Cela ne fera qu’ajouter à leur plaisir, s’ils me voient.

Elle chercha légèrement sa route jusque devant l’automobile, et un pied sur le marchepied, cria :

— Enfants, oh, enfants ! Regardez ce qui va se passer !

La voix eût tiré de l’enfer des âmes en peine, pour l’élan de tendresse qu’on sentait au fond de sa douceur, et je ne fus pas surpris d’entendre derrière les ifs répondre un cri d’allégresse. Ce devait être l’enfant près de la fontaine, mais à notre approche il prit la fuite en laissant un petit bateau dans l’eau. J’aperçus la lueur de sa blouse bleue parmi les muets cavaliers.

Pleins de bonnes intentions, nous nous prélassâmes d’un bout à l’autre de l’allée, et sur la prière de l’aveugle recommençâmes. Cette fois-ci, l’enfant avait maîtrisé sa panique, mais se tenait éloigné et dans le doute.

— Le petit gaillard nous surveille, dis-je. Je me demande si une promenade ne serait pas de son goût.

— Ils sont encore très sauvages. Très sauvages. Mais, mon Dieu, que vous êtes heureux, de les voir ! Écoutons.

J’arrêtai sur-le-champ la machine, et le silence humide, lourd de la senteur du buis, nous enveloppa comme d’un épais manteau. J’entendais un bruit de ciseaux — sans doute quelque jardinier occupé à tondre, — un bourdonnement d’abeilles, et des voix entrecoupées qui pouvaient être le fait des pigeons.

— Oh, les méchants ! fit-elle d’un air las.

— Peut-être est-ce l’automobile qui les rend sauvages. La petite fille à la fenêtre paraît prodigieusement intéressée.

— Oui ? (Elle leva la tête.) J’avais tort de dire cela. Ils professent une véritable adoration pour moi. C’est la seule chose qui donne encore à la vie quelque prix… lorsqu’ils vous adorent, n’est-ce pas ? Je n’ose penser à ce que serait le lieu sans eux… En passant, dites-moi, est-ce beau ?

— Je crois que c’est le lieu le plus beau que j’aie jamais vu.

— C’est ce que tout le monde me dit. Je le sens, naturellement ; mais ce n’est pas tout à fait la même chose.

— Est-ce donc que vous n’avez jamais…? commençai-je.

Mais je m’arrêtai, confus.

— Non, pas à mon souvenir. C’est arrivé alors que je n’étais âgée que de quelques mois, me dit-on. Et cependant je dois me rappeler quelque chose ; autrement, pourrais-je rêver de couleurs ? Je vois de la lumière dans mes rêves, et des couleurs ; maiseux, jamais je ne les vois. Je les entends seulement, tout juste comme je fais lorsque je suis éveillée.

— C’est difficile, de voir les visages dans les rêves. Certaines gens le peuvent, mais, en général, nous n’avons pas ce don, poursuivis-je en regardant là-haut la fenêtre, où l’enfant se tenait pour ainsi dire cachée.

— Moi aussi j’ai entendu dire cela, repartit-elle. Et on me raconte que jamais on ne voit en rêve le visage d’une personne morte. Est-ce vrai ?

— Je crois que oui… maintenant que j’y pense.

— Mais comment est-ce avec vous… vous en personne ?

Les yeux aveugles se tournèrent vers moi.

— Je n’ai jamais vu le visage de mes morts en aucun de mes rêves, répondis-je.

— Alors, ce doit être aussi triste que d’être aveugle.

Le soleil s’était enfoncé derrière les bois, et les longues ombres prenaient possession des insolents cavaliers, un à un. Je vis la lumière mourir à la pointe d’une lance aux feuilles luisantes et tous les vaillants et rudes verts tourner au noir velouté. La maison, acceptant la fin d’un jour encore, comme elle en avait accepté cent mille autres passés, semblait se tasser un peu plus dans son repos parmi les noirs fantômes.

— Est-ce que cela vous a quelquefois manqué ? demanda-t-elle après l’instant de silence.

— Quelquefois beaucoup, répliquai-je.

L’enfant avait quitté la fenêtre comme dessus se refermaient les ombres.

— Ah ! Moi, de même ; mais je ne suppose pas que ce soit permis… Où demeurez-vous ?

— A l’autre bout du comté, — à soixante milles et plus, et je devrais être déjà parti. Je suis venu sans mon phare.

— Mais il ne fait pas encore noir ; je le sens.

— J’ai peur qu’il ne le fasse d’ici à ce que je sois rentré. Pourriez-vous me prêter quelqu’un pour me mettre un peu sur mon chemin ? Je suis complètement perdu.

— Je vais envoyer Madden avec vous jusqu’au carrefour. Nous sommes si loin de tout, je ne m’étonne pas que vous vous soyez perdu ! Je vais vous guider pour faire le tour jusque sur le devant de la maison. Mais vous irez doucement, n’est-ce pas, jusqu’à ce que vous soyez hors de la propriété ? Ce n’est pas enfantin de ma part, dites-moi ?

— Je vous promets d’aller comme ceci, répliquai-je.

Et je laissai la voiture partir d’elle-même pour descendre le chemin dallé.

Nous longeâmes l’aile gauche de la maison, dont les gouttières de plomb artistement fondu valaient à elles seules tout un jour de voyage ; nous passâmes sous une grande entrée recouverte de roses, percée dans le mur rouge, et fîmes ainsi le tour jusqu’à la haute façade de la maison, laquelle, en beauté et majesté, l’emportait autant sur le derrière que celui-ci sur tous ceux que j’avais vus.

— Est-ce beau à ce point ? demanda-t-elle d’un air pensif lorsqu’elle entendit mes transports. Et vous aimez aussi les figures de plomb ? Il y a, par derrière, le vieux jardin d’azalées. On prétend que ce lieu doit avoir été créé pour des enfants… Voulez-vous m’aider à descendre, s’il vous plaît ? J’aurais aimé venir avec vous jusqu’au carrefour, mais il ne faut pas que je les quitte… Est-ce vous, Madden ? Je désire que vous montriez à ce monsieur le chemin jusqu’au carrefour. Il s’est perdu, mais… il les a vus.

Un majordome apparut sans bruit au miracle de vieux chêne qu’il faut appeler la porte principale, et s’esquiva pour aller mettre son chapeau. Elle resta là, à me regarder de ses yeux bleus tout grands ouverts qui ne voyaient pas, et je m’aperçus pour la première fois qu’elle était belle.

— Rappelez-vous, dit-elle tranquillement, que si vous avez de l’amitié pour eux, vous reviendrez.

Et elle disparut dans la maison.

Le majordome, une fois dans la voiture, ne dit rien jusqu’à ce que nous fussions presque à la loge du concierge, où, saisissant la lueur d’une blouse bleue dans une plantation d’arbustes, je fis un large écart, de peur que le démon qui dirige les petits garçons en leurs jeux ne me fît commettre un infanticide.

— Faites excuse, demanda-t-il soudain, mais pourquoi Monsieur a-t-il fait cela ?

— L’enfant, là-bas.

— Notre jeune monsieur en bleu ?

— Sans doute.

— Il court un peu de tous côtés. Monsieur l’a-t-il vu auprès de la fontaine ?

— Oh, oui, plusieurs fois… Tournons-nous ici ?

— Oui, Monsieur. Et Monsieur ne les aurait-il pas vus aussi en haut ?

— A la fenêtre ? Oui.

— Était-ce avant que la maîtresse sorte pour parler à Monsieur ?

— Un peu avant. Pourquoi voulez-vous savoir ?

Il fit une courte pause.

— Seulement pour être sûr que… qu’ils ont vu l’automobile, Monsieur, parce qu’avec des enfants qui courent de droite et de gauche, bien que je sois sûr que Monsieur conduise avec un soin tout particulier, un accident est bien vite arrivé. C’était tout, Monsieur. Voici le carrefour. Monsieur ne peut pas se tromper de chemin à partir de maintenant… Merci, Monsieur, mais ce n’est pas notre coutume, à nous autres, pas avec…

— Je vous demande pardon, fis-je.

Et je rentrai l’argent britannique.

— Oh, avec les autres, cela se fait, en règle générale… Au revoir, Monsieur,

Il se retira dans la tour blindée de sa caste et s’éloigna. Sans doute quelque majordome jaloux de l’honneur de sa maison, et qui s’intéressait, probablement, grâce à quelque servante, au quartier des enfants.

Après avoir passé les poteaux indicateurs du carrefour, je regardai en arrière, mais les collines en leurs replis s’entremêlaient avec un soin tel que je ne pus voir où s’était trouvée située la maison. Lorsque j’en demandai le nom dans un cottage au bord de la route, la grosse femme qui vendait là des bonbons me donna à entendre que les gens à automobile n’avaient que peu de droit à exister, — beaucoup moins à « s’en aller de côté et d’autre causer comme les gens à équipage ». Ils ne formaient point une communauté dont l’abord fût agréable.

En recherchant ma route sur la carte, ce soir-là, je ne fus guère plus avancé. La Vieille Ferme de Hawkin semblait être le nom cadastral de l’endroit, et l’ancien dictionnaire géographique du comté, généralement si prolixe, n’y faisait point allusion. La grande maison du pays, c’était Hodnington Hall, de style du temps des Georges avec embellissements du commencement de Victoria, ainsi que l’attestait une atroce gravure sur acier. J’allai soumettre ma difficulté à un voisin — un arbre à racines profondes de ce terroir — lequel me donna un nom de famille, qui ne disait rien.

Un mois environ plus tard, — j’y retournai, si ce ne fut mon automobile qui en prit la route de son propre vouloir. Elle parcourut les plateaux stériles ; une fois dans le labyrinthe de sentiers au pied des collines, en enfila chaque tournant ; continua entre les hautes murailles des bois, impénétrables en leur pleine feuillaison ; émergea au carrefour où le majordome m’avait quitté, et, un peu plus loin, dévoila un trouble interne qui me força à la faire tourner sur un chemin perdu de gazon, lequel pénétrait dans le silence d’été d’un bois de noisetiers. Autant que me le permirent d’en juger le soleil et une carte d’état-major de six pouces, ce devait être la lisière, côté route, de ce bois que, des hauteurs qui le dominaient, j’avais tout d’abord exploré. Je fis toute une sérieuse affaire de mes réparations et une boutique étincelante de mon attirailad hoc, clefs, pompe, et le reste, que j’étalai bien en ordre sur une couverture. C’était un piège à prendre toute la gent enfantine, car, par une telle journée, raisonnai-je, les enfants devaient ne pas être loin. En reprenant haleine dans mon travail, j’écoutai ; mais le bois était à ce point rempli des bruits de l’été (quoique les oiseaux fussent accouplés) que je ne pus tout d’abord les distinguer du pas de petits pieds circonspects, en train de se glisser furtivement à travers les feuilles sèches. Je fis, de manière engageante, sonner ma trompe ; mais les pieds s’enfuirent, et je me repentis, attendu que, pour un enfant, tout bruit soudain n’est que cause de terreur. Je devais être au travail depuis une demi-heure lorsque j’entendis dans le bois la voix de la jeune femme aveugle crier : « Enfants, oh, enfants, où êtes-vous ? » et le silence fut lent à se refermer sur la perfection de ce cri. Elle s’en vint vers moi en cherchant un peu à tâtons sa route entre les troncs d’arbres, et, bien qu’un enfant, eût-on dit, se cramponnât à sa jupe, le petit être se rejeta comme un lapin dans l’épaisseur du feuillage au moment où elle approchait.

— Est-ce vous ?… demanda-t-elle. Vous, de l’autre bout du comté ?

— Oui, c’est moi, de l’autre bout du comté.

— Alors, pourquoi n’êtes-vous pas venu à travers les bois d’en haut ? Ils y étaient à l’instant.

— Ils étaient ici, il y a quelques minutes. Je suppose qu’ils savaient mon automobile en panne et qu’ils sont venus constater le dégât.

— Rien de sérieux, j’espère ? Comment arrivent les pannes ?

— De cinquante façons, mais ma voiture a choisi la cinquante-et-unième.

Elle se mit à rire de tout son cœur à la toute petite plaisanterie, roucoula de façon délicieuse, et repoussa son chapeau en arrière.

— Racontez-moi cela, dit-elle.

— Attendez un moment, m’écriai-je, et je vais vous apporter un coussin.

Elle mit le pied sur la couverture tout encombrée de mes pièces de rechange, et se pencha vivement dessus.

— Quelles charmantes choses ! (Les mains, par lesquelles elle voyait, étincelaient dans le soleil éparpillé.) Une boîte ici… une autre boîte ! Mais, vous les avez rangées comme une boutique de jouets !

— Je confesse maintenant que j’ai étalé le tout pour les attirer. En réalité, je n’ai pas besoin de la moitié de ces choses.

— Comme c’est gentil à vous ! J’ai entendu votre trompe dans le bois là-haut. Vous dites qu’ils étaient ici avant cela ?

— J’en suis sûr. Pourquoi se montrent-ils si sauvages ? Ce petit bonhomme en bleu qui était avec vous à l’instant devrait avoir dominé sa frayeur. Il m’a guetté comme un Peau-Rouge.

— Ce doit être votre trompe, dit-elle. J’ai entendu l’un d’eux me croiser tout en émoi lorsque je descendais. Ils sont sauvages… si sauvages même avec moi.

Elle tourna la tête par-dessus son épaule et cria de nouveau :

— Enfants ! oh, enfants ! Venez voir !

— Ils doivent s’en être allés tous ensemble à leurs petites affaires.

C’était de ma part une insinuation, car derrière nous on entendait un murmure de voix basses qu’entrecoupaient les éclats de rire soudains et vite étouffés de l’enfance. Je revins à mes tripotages, et elle se pencha en avant, le menton sur la main, écoutant d’un air intéressé.

— Combien sont-ils ? demandai-je enfin.

Le travail était terminé, mais je ne voyais aucun motif pour m’en aller.

Son front se rida légèrement sous l’effort de la pensée.

— Je ne sais pas bien, répondit-elle simplement. Quelquefois plus… quelquefois moins. Ils s’en viennent et restent avec moi parce que je les aime, vous comprenez.

— Ce doit être très amusant, fis-je en replaçant un tiroir.

Et tout en parlant je me rendis compte de l’imbécillité de ma réplique.

— Vous… vous ne vous moquez pas de moi ? s’écria-t-elle. Je… je n’en possède aucun. Je n’ai jamais été mariée. Les gens se moquent quelquefois de moi à propos d’eux, parce que… parce que…

— Parce que ces gens-là sont des brutes ! répliquai-je. Il n’y a pas de quoi s’en faire de chagrin. Ce monde-là se moque de tout ce qui ne fait pas partie de son épaisse existence.

— Je ne sais pas. Comment saurais-je ? Seulement, je n’aime pas qu’on se moque de moi à cause d’eux. Cela fait mal, et quand on ne peut pas voir… Je ne veux pas paraître sotte (son menton, tandis qu’elle parlait, trembla comme celui d’un enfant), mais nous autres, aveugles, sommes tout en épiderme, je crois. Toute chose extérieure nous va droit à l’âme. Avec vous, c’est différent : vous avez en vos yeux de si bonnes défenses — de véritables sentinelles — avant que personne puisse réellement vous attrister dans l’âme ! Le monde oublie cela avec nous.

Je restai silencieux, à repasser ces inépuisables matières, — m’insurgeant contre la brutalité d’une époque encore de barbarie. Et je descendis ainsi fort loin au fond de moi-même.

— Ne faites pas cela ! dit-elle soudain en se mettant les mains devant les yeux.

— Quoi ?

Elle fit un geste de la main :

— Cela ! C’est… c’est tout pourpre et noir. Non, je vous en prie ! C’est une couleur qui fait mal.

— Mais que pouvez-vous bien au monde savoir des couleurs ? m’écriai-je, car c’était là vraiment une révélation.

— Les couleurs en tant que couleurs ? demanda-t-elle.

— Non,cescouleurs que vous venez de voir.

— Vous le savez aussi bien que moi, dit-elle en riant ; autrement vous ne m’eussiez pas posé cette question. Elles ne sont nullement dans le monde ; elles sont envous… quand vous êtes devenu si fâché.

— Voulez-vous, dis-je, parler d’une sombre plaque violacée, comme de vin mêlé d’encre ?

— Je n’ai jamais vu d’encre ni de vin, mais les couleurs ne sont nullement mêlées ; elles sont séparées, bien séparées.

— Voulez-vous parler de bigarrures et de déchiquetures noires à travers la couleur pourpre ?

Elle hocha la tête.

— Oui, si elles sont comme ceci (et elle fit encore du doigt un geste en zigzag) ; mais c’est plutôt rouge que pourpre… cette méchante couleur.

— Et quelles sont les couleurs au sommet de l’… de ce que vous voyez ?

Lentement elle se pencha en avant et traça sur la couverture les contours de l’Œuf[36]même.

[36]L’auteur parle ici du halo qui entoure l’âme de tout être humain, et n’est visible qu’au regard spirituel de ceux qui suivent une certaine école de psychologie.

[36]L’auteur parle ici du halo qui entoure l’âme de tout être humain, et n’est visible qu’au regard spirituel de ceux qui suivent une certaine école de psychologie.

— Voici comme je les vois, dit-elle, en s’aidant d’une tige d’herbe : blanc, vert, jaune, rouge, pourpre, et, quand les gens sont fâchés ou méchants, du noir à travers le rouge, — comme vous venez d’être.

— Qui vous a parlé de cela… au début ? demandai-je.

— Des couleurs ? Personne. J’avais l’habitude, quand j’étais petite, de demander ce que c’était que les couleurs — dans les tapis de table, les rideaux, les carpettes, vous comprenez, — parce qu’il y a des couleurs qui me font mal et d’autres qui me rendent heureuse. On me le dit, et lorsque je fus plus grande, ce fut comme cela que je voyais les gens.

De nouveau elle traça les contours de l’Œuf qu’il est à fort peu d’entre nous donné de voir.

— Tout cela de vous-même ? répétai-je.

— Tout cela de moi-même. Il n’y avait personne autre. Je découvris seulement plus tard que les autres ne voyaient pas les Couleurs.

Elle s’appuya contre le tronc d’arbre, tressant et détressant des tiges d’herbe cueillies au hasard.

Dans le bois, les enfants s’étaient rapprochés. Je pouvais les voir, du coin de l’œil, folâtrer comme des écureuils.

— Maintenant je suis sûre que vous ne vous moquerez jamais de moi, continua-t-elle, après un long silence. Ni d’eux.

— Bonté divine ! Non ! m’écriai-je, rejeté en dehors de mon train de pensée. L’homme qui se moque d’un enfant — à moins que l’enfant ne soit en train de se moquer de lui — n’est qu’un païen !

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, bien entendu. Vous n’iriez jamais vous moquer d’un enfant, mais j’ai pensé… j’ai toujours pensé… que peut-être vous pourriez vous moquer d’eux. Aussi maintenant vous demandé-je pardon… Qu’est-ce qui vous fait rire ?

Je n’avais émis le moindre son, mais elle devinait.

— L’idée que vous me demandez pardon. Si vous eussiez fait votre devoir comme soutien de l’État et propriétaire foncier, vous eussiez dû me citer en justice pour violation de propriété lorsque, l’autre jour, je traversai si lourdement vos bois. Ce fut honteux de ma part…, inexcusable.

Elle me regarda, la tête contre le tronc d’arbre — longuement et attentivement, — cette femme qui voyait l’âme nue.

— Comme c’est curieux ! murmura-t-elle à demi. Oui, curieux, oh, combien !

— Pourquoi ? Qu’ai-je fait ?

— Vous ne comprenez pas… et cependant vous avez compris à propos des Couleurs. Ne comprenez-vous pas ?

Elle parlait avec une passion que rien n’avait justifiée, et je la dévisageai avec effarement, tandis qu’elle se levait. Les enfants s’étaient rassemblés en cercle derrière un buisson de ronces. Une tête luisante s’inclinait sur quelque chose de plus petit, et la position des petites épaules me dit que les doigts étaient sur les lèvres. Eux aussi détenaient quelque redoutable secret d’enfant. Moi seul me trouvais là égaré sans ressource au grand soleil.

— Non, dis-je, et je secouai la tête comme si les yeux morts pouvaient voir. Quoi que ce puisse être, je ne comprends toutefois pas. Peut-être plus tard — si vous me laissez revenir.

— Vous reviendrez, répondit-elle. Vous reviendrez sûrementvous promener dans le bois.

— Peut-être les enfants me connaîtront-ils suffisamment alors pour me laisser jouer avec eux… à titre de faveur. Vous savez comment sont les enfants.

— Ce n’est pas une affaire de faveur, c’est un droit, repartit-elle.

Et pendant que je me demandais ce qu’elle voulait dire, une femme en désordre fit irruption au tournant de la route, les cheveux défaits, le visage rouge, et qui, tout en courant, mugissait presque de douleur. C’était ma rude et grosse amie de la boutique de bonbons. L’aveugle entendit et fit quelques pas en avant.

— Qu’est-ce que c’est,MistressMadehurst ? demanda-t-elle.

La femme jeta son tablier par-dessus sa tête et se traîna littéralement dans la poussière en criant que son petit-fils était malade à mourir, que le médecin de l’endroit était parti à la pêche, que Jenny, la mère, ne savait plus à quel saint se vouer, etc., etc., avec répétition de mots et de mugissements.

— Où habite l’autre médecin le plus proche ? demandai-je entre deux accès.

— Madden vous le dira. Allez à la maison et prenez-le avec vous. Je vais m’occuper de celle-ci. Faites vite !

Elle porta presque la grosse femme à l’ombre. En deux minutes je faisais retentir toutes les trompettes de Jéricho sur le devant de la Maison de Beauté, et Madden, qui se trouvait dans l’office, se mettait à la hauteur des événements comme un majordome… et un homme.

Un quart d’heure de vitesses illégales nous valut un médecin à cinq milles de là. La demi-heure n’était pas écoulée que nous l’avions déposé, plein d’intérêt pour les automobiles, à la porte de la boutique de bonbons, et que nous reculions sur la route afin d’attendre le verdict.

— C’est utile, les automobiles ! dit Madden, tout entier homme et non plus majordome. Si j’en avais eu une lorsque ma petite tomba malade, elle ne serait pas morte.

— Qu’est-ce que c’était ? demandai-je.

— Le croup. Mrs. Madden était absente. On ne savait que devenir. Je fis huit milles en charrette pour aller chercher le médecin. Elle était étouffée quand nous revînmes. Cette automobile l’eût sauvée… Elle aurait près de dix ans, maintenant…

— J’en suis peiné, dis-je. Il me semblait que vous aimiez assez les enfants, d’après ce que vous m’avez dit en allant au carrefour, l’autre jour.

— Monsieur les a-t-il revus… ce matin ?

— Oui, mais les voilà blasés sur les automobiles. Je n’ai pas pu en attirer un seul à vingt mètres de la voiture.

Il me regarda attentivement, comme un éclaireur regarde un étranger, — non point comme un valet doit lever les yeux sur son supérieur de droit divin.

Je me demande pourquoi…, dit-il d’une voix à peine supérieure au souffle qu’il exhala.

Nous continuâmes d’attendre. Un vent de mer léger errait du haut en bas des longues lignes des bois, et les herbes du bord de la route, que l’été avait déjà blanchies de poussière, se dressaient et saluaient en vagues blafardes.

Une femme, tout en s’essuyant l’eau de savon sur les bras, sortit de la chaumière voisine de la boutique de bonbons.

— J’ai écouté dans la cour par derrière, dit-elle allègrement. Il dit qu’Arthur est inconcevablement mal. Est-ce que vous l’avez entendu crier à l’instant ? Inconcevablement mal ! Je conclus que ce sera au tour de Jenny dese promener dans le boisla semaine qui vient,MisterMadden.

— Faites excuse, Monsieur ; mais la couverture de Monsieur glisse, dit Madden avec déférence.

La femme fit un mouvement, esquissa une révérence et se hâta de disparaître.

— Que veut-elle dire par « se promener dans le bois » ? demandai-je.

— Ce doit être quelque expression de par ici. Quant à moi, je suis de Norfolk, répondit Madden. Dans ce comté-ci, c’est toute une collection d’indépendants. Elle avait pris Monsieur pour un chauffeur.

Je vis le médecin sortir du cottage, suivi d’une fille sordide qui se cramponnait à son bras comme si l’homme de science pouvait traiter pour elle avec la Mort.

— Ces petiots-là…, gémit-elle, ils sont tout autant pour nous qui les possédons, que s’ils étaient nés légitimes. Tout autant… tout autant ! Et Dieu serait tout aussi content que vous en sauviez un, Monsieur le docteur. Ne me l’enlevez pas. Miss Florence vous le dira bien aussi. Ne l’abandonnez pas, Monsieur le docteur.

— Je sais, je sais, dit le personnage, mais il va être tranquille maintenant. Nous allons nous procurer la garde et les médicaments aussi promptement que possible.

Il me fit signe d’avancer avec la voiture, et je m’efforçai de rester étranger à ce qui suivit ; mais j’aperçus le visage de la fille, marbré et congelé de douleur, et je sentis la main sans anneau m’empoigner aux genoux lorsque nous nous éloignâmes.

Le médecin était un homme de quelque humour, car je me rappelle qu’il éleva au nom d’Esculape des prétentions sur ma voiture, et en usa ainsi que de moi sans merci. Nous commençâmes par transporter Mrs. Madehurst et l’aveugle au chevet du malade pour le veiller jusqu’à l’arrivée de la garde. Puis nous fîmes invasion dans une petite ville proprette du comté au sujet des prescriptions (le médecin déclara que le mal consistait en une méningite cérébro-spinale), et lorsque l’hôpital du comté, que bordait et flanquait tout un bétail de marché frappé d’épouvante, se fut déclaré dépourvu d’infirmières pour le moment, nous nous élançâmes littéralement sans frein sur le comté lui-même. Nous entrâmes en conférences avec les propriétaires de grandes demeures, — magnats installés au fond d’avenues voûtées, dont la gent féminine solidement charpentée quittait à grands pas les tables de thé pour venir écouter l’impérieux docteur. Enfin, une dame aux cheveux blancs assise sous un cèdre du Liban et entourée d’une cour de magnifiques borzoïs — tous hostiles aux automobiles — donna au médecin, qui les reçut comme des mains d’une princesse, des ordres écrits que nous portâmes à travers un parc, durant nombre de milles au summum de la vitesse, à un couvent français où nous prîmes en échange une sœur au visage pâle et toute tremblante. Elle s’agenouilla au fond du tonneau, où elle se mit à dire son chapelet sans arrêt jusqu’à ce que, par des raccourcis de l’invention du docteur, nous l’eussions déposée à la fameuse boutique de bonbons. Ce fut un long après-midi, surchargé de fous épisodes, qui prenaient corps et se dissolvaient aussi aisément que la poussière de nos roues ; des profils d’existences lointaines et incompréhensibles, à travers lesquels nous courions à angles droits, — et je rentrai chez moi au crépuscule, harassé, pour rêver de cornes de bétail en conflit, de religieuses aux yeux ronds en train de se promener dans un jardin de tombes, d’aimables goûters à l’ombre des arbres ; des corridors sentant l’acide phénique et peints en gris de l’hôpital du comté ; de pas d’enfants farouches dans le bois, et des mains qui m’empoignèrent aux genoux comme l’automobile se remettait en marche…

....................

J’avais conçu le projet de revenir au bout d’un jour ou deux ; mais il plut au destin de me tenir éloigné de cette partie du comté, sous maints prétextes, jusqu’à ce que le sureau et l’églantine eussent poussé des fruits. Il vint un jour, enfin, un jour éclatant, bien balayé du sud-ouest, qui mit les collines à portée de la main, — un jour d’instables zéphirs et de hauts nuages membraneux. Grâce à je ne sais quel hasard étranger à mes mérites, j’étais libre, et je mis pour la troisième fois l’automobile sur la route bien connue. Comme j’atteignais la crête des plateaux, je sentis l’air paisible changer, le vis s’embrumer sous le soleil, et, abaissant le regard sur la mer, assistai, en cet instant, à la métamorphose du bleu de la Manche en argent poli, et de l’acier bruni en sombre étain. Un charbonnier chargé, qui rasait la côte, gouverna au large, en quête d’eau plus profonde, et, à travers une brume cuivrée, je vis des voiles se hisser une à une sur la flottille de pêche à l’ancre. Dans une profonde dépression de la falaise, derrière moi, un tourbillon de vent soudain battit le tambour à travers les chênes abrités, et fit tournoyer en l’air le premier échantillon sec de feuilles d’automne. Lorsque j’atteignis la route de la plage, la brume de mer fumait au-dessus des briqueteries, et la marée racontait à tous les môles l’ouragan qui se déchaînait au delà d’Ushant. En moins d’une heure, l’été anglais s’évanouit pour faire place au gris de frisson. Nous étions redevenus l’île fermée du Nord, tous les navires du monde beuglaient à nos périlleuses barrières, et entre leurs clameurs passait le pipement des mouettes effarées. Ma casquette dégouttait d’humidité, les plis de la couverture la retenaient en mares ou l’envoyaient au loin couler en ruisselets, et le givre du sel me collait aux lèvres.

A l’intérieur des terres, la senteur de l’automne chargeait le brouillard plus épais parmi les arbres, et le goutte à goutte devint une pluie continue. Toutefois, les fleurs tardives — mauve du talus, scabieuse du champ et dahlia du jardin — tenaient tête à la bruine, et à l’abri du souffle de la mer la feuille présentait peu de signes de dépérissement. Toutefois, dans les villages, les portes des maisons étaient grandes ouvertes, et des enfants, jambes nues, tête nue, s’asseyaient à l’aise sur les seuils humides pour crier « hou — hou » à l’étranger.

Je pris la liberté de m’arrêter à la boutique de bonbons, où Mrs. Madehurst me reçut avec les pleurs hospitaliers d’une grosse femme. L’enfant de Jenny, dit-elle, était mort deux jours après l’arrivée de la Sœur. C’était, lui semblait-il, le mieux qui pût arriver, même étant donné que l’assurance, pour des raisons qu’elle n’avait pas la prétention de discuter, n’assurât pas volontiers ces petites épaves-là[37]. « Non pas que Jenny n’eût pris autant de soin d’Arthur que s’il fût venu fort convenablement au bout de la première année… comme Jenny elle-même. » Grâce à Miss Florence, l’enfant avait été enterré avec une pompe qui, au jugement de Mrs. Madehurst, faisait plus que couvrir la petite irrégularité de sa naissance. Elle décrivit le cercueil, en dedans et en dehors, le corbillard tout en glaces et le feuillage garnissant intérieurement la tombe.

[37]En Angleterre, on a fini par ne plus autoriser l’assurance sur la vie des enfants à cause des infanticides auxquels elle donnait lieu.

[37]En Angleterre, on a fini par ne plus autoriser l’assurance sur la vie des enfants à cause des infanticides auxquels elle donnait lieu.

— Mais comment va la mère ? demandai-je.

— Jenny ? Oh ! elle en prendra le dessus. J’ai passé par là avec un ou deux des miens. Elle prendra le dessus. Pour le moment,elle se promène dans le bois.

— Par ce temps ?

Mrs. Madehurst rapprocha les paupières pour me regarder par-dessus le comptoir.

— Je ne sais si cela ne vous ouvre pas pour ainsi dire le cœur. Oui, cela vous ouvre le cœur. C’est là où perdre et porter reviennent au même en fin de compte, comme nous disons.

Or, la sagesse des vieilles femmes est plus grande que celle de tous les Pères de l’Église, et ce dernier oracle me plongea dans un tel monde de pensées tandis que je montais la route, que j’en écrasai presque une mère et son enfant au coin boisé près de la loge de concierge de la Maison de Beauté.

— Un affreux temps ! m’écriai-je en ralentissant pour prendre le tournant, au point de presque m’arrêter.

— Pas si mauvais, répondit-elle tranquillement du fond du brouillard. Le mien y est habitué. Vous trouverez les vôtres à la maison, j’imagine.

Dès que je fus entré, Madden me reçut avec une politesse toute professionnelle et d’aimables questions sur la santé de l’automobile, laquelle il allait mettre à couvert.

J’attendis dans un hall silencieux, de couleur brun doré, charmant de fleurs tardives et chauffé par un délicieux feu de bois, — lieu de bonne influence et de paix grande. (Hommes et femmes peuvent parfois, après un grand effort, venir à bout d’un mensonge honorable ; mais la maison, qui est leur temple, ne peut dire que la vérité sur ceux qui ont vécu dedans.) Une voiture d’enfant et une poupée gisaient sur le plancher noir et blanc, d’où un tapis avait été repoussé d’un coup de pied. Je sentis que les enfants venaient à l’instant de s’enfuir pour se cacher — fort vraisemblablement — dans les nombreux tournants du grand escalier dallé qui s’élevait majestueusement au fond du hall, ou pour se blottir à l’affût derrière les lions et les roses de la galerie sculptée là-haut. Alors, j’entendis au-dessus de moi sa voix, à elle, chanter comme chantent les aveugles, — du fond de l’âme :


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