XIII

«Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui aux noces; puis la porte fut fermée.Après cela, les vierges folles vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point!»

«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra...»

Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière. Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous les soirs,—avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.

«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière, car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,—qui tout aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier, en présence de l'irrémissible damnation...

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Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra.»—S'il venait cette nuit, pensais-je; si j'allais être réveillé parles eaux faisant grand bruit, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.

Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me rendaient le cœur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable: «Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.» C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.

À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»—et ma vocation religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était bien.

Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cetaprès, qui se nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de ce monde,—de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses petits recoins les plus incolores,—me paraissait une chose très prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus, autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des musiques, dans le vide infini du ciel...

«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»

C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches, et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs, sur nos figures,—à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fillepiquée par une bête, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie: «...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue, d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.

Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur amollissante mélancolie.

Je crois que le palmier me futrappelépour la première fois par une gravure desJeunes Naturalistes, de madame Ulliac-Trémadeure, un de mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir. (Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient. Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...

Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets presque enchantés.

Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague senteur exotique persistait dans sa maison entière.

Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle, grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre cour, à la saison, ses pétales de corail.

Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:

—Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?

—Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui arrivait souvent.)—Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses exotiques.

Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,—comme c'était curieux!—elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela, elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux, un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,—si inaccessibles, je le sentais bien...

Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la supposer, je ne les verrais jamais, jamais...

Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant ces deux mêmes délicieux étés.

Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre, péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu des cocons, des chrysalides.

Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de conviction complète:

—Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?

—Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules, déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)

Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation finale...

Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,—très légères, en petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs, imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée et les joues bien gonflées d'air...

Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de chasse pleins de surprises et de merveilles.

Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.

La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.

Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps. Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle la fin très prochaine.

Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une voix douce et posée—sa voix de jadis, probablement,—que je ne lui avais jamais connue.

Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.

Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des œuvres d'enfance ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête, embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,—au vieux temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres, des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute, avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de miroir...

On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi; puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.

Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je voulus monter tout droit chez grand'mère.

Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit, dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller, bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose avait je ne sais quoi de trop régulier,—de définitif pour ainsi dire, d'éternel.

À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma sœur travaillaient de chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru, elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie, verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.

Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre, pour une vente de charité.

Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère, pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la chambre, se ravisant subitement après un coup d'œil échangé:

—Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la déranger.

Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais compris...

Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné, inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et comme rajeunie, en pleine paix...

Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre d'interroger d'un furtif coup d'œil des abîmes entrevus, et je me fis cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'àson expression?...

Après, je me retirai sans questionner personne, le cœur serré et l'âme désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me faisait peur. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée de la mort...

Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles, angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une physionomie diabolique.

C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis, éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir, au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet attirail de malade,—qui s'assombrissait, devenait plus vague, se déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,—c'était dans ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...

Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me causèrent une extrême terreur.

D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt, avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.

Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons, faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et—comble de terreur—il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec—qui était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de ses jambes maigres,—puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les glaces,—jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...

Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi, allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...

Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...

Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain, d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements, des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et tapageuses—et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des petites filles;—toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines de petit marquis duxviiiesiècle.

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Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors, de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie recommencée.

Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.

Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon honneur...

Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours, pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de cette cour ainsi embellie...

Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,—tandis que, au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,—et que le jet d'eau continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique de vielle fêtant mon retour à la vie...

Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.

Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des joncs, des iris sauvages,—et les libellules égarées en ville viennent s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est installé là et qu'on ne trouble jamais.

C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché, après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque le commencement de ma fin.

La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.

Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque vide et devenue silencieuse comme un tombeau,—pendant ces années-là, je me suis plus d'une fois senti serrer le cœur à la pensée que le foyer déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.

À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois, le cœur même. J'en connais du reste les moindres détails: les imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent;—c'est qu'un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser d'être.—Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste.

Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma naissance,—alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...

Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.

Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte, éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de forme...

Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas de leur famille.

C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place mon plus long séjour dans l'île. On m'y avait envoyé avec mon frère, et avec ma sœur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous étions allés demeurer tous trois seuls à laGrand'-Côte, dans un village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.

LaGrand'-Côteou lacôte Sauvageest toute cette partie de l'île qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure, droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'œillets roses qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle, car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.

Sur un vieux cahier oublié, où ma sœur avait écrit (à ma manière absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de notre logis:

C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans mesurer l'espace.Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à midi, avec une douce odeur d'oranger.En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la plage.

C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.

Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans mesurer l'espace.

Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à midi, avec une douce odeur d'oranger.

En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la plage.

De ce séjour à lagrand'côtedate ma première connaissance vraiment intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de la mer.

Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus fidèle, je laisse la parole à ma sœur et, dans le vieux cahier, je copie simplement:

À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, unpetit monsieur, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il valût la peine de se déranger.Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les formes les plus délicates.—Il en trouvait qui faisaient son admiration—et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela abrité sous une grandekichenoteblanche (kichenote, un très vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes sœurs, pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... Puis, un baiser, par-ci par-là.Voudris ben vous biser(je voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues rondes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, cachées dans son tablier.Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents là-bas.»

À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, unpetit monsieur, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il valût la peine de se déranger.

Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les formes les plus délicates.—Il en trouvait qui faisaient son admiration—et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.

Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela abrité sous une grandekichenoteblanche (kichenote, un très vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes sœurs, pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... Puis, un baiser, par-ci par-là.Voudris ben vous biser(je voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues rondes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, cachées dans son tablier.

Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents là-bas.»

Puis, ma sœur raconte ainsi notre départ:

Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son pouvoir.Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin creux ensablé par lequel on descendait à la plage—et sa petite amie qui sanglotait.

Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son pouvoir.

Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin creux ensablé par lequel on descendait à la plage—et sa petite amie qui sanglotait.

Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma sœur, que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le temps:

Alors je me sentis prise—et non point pour la première fois sans doute—d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: «Que sera-ce de cet enfant?»«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce tout petit cœur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet abandon?»

Alors je me sentis prise—et non point pour la première fois sans doute—d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: «Que sera-ce de cet enfant?»

«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce tout petit cœur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet abandon?»

«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de souvenirs,—et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,—ça représente toute ma vie, cela...

Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux mois passés sans la voir! Ma sœur, en ce temps-là, était bien la seule personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!

Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers cheveux encore noirs.

En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes; puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer; alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île. Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus jamais dans la mienne...

Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!

De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.

Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (rosa, la rose;cornu, la corne;tonitru, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la personnification du dégoûtant, de l'horrible.

Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.

Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts trop prolongés avec ses mains...

Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés, couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même—ce qui est plus étonnant encore—tous mes scrupules m'abandonnaient quand il s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait fait transiger avec ma conscience.

Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur lesquelles je jetais un coup d'œil à toute extrémité, étaient presque sues. Et, en général, M. Ratin écrivaitbienouassez biensur le cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.

Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent, avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.

Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère pour sa première campagne.

Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares, et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage, qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.

Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies tristesses.

Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée presque sans fin...

Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des lointains et des périls de ce long voyage.

On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière, et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien dire.

La veille de son départ, il s'amusa à me confier—ce qui m'honorait beaucoup—différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.

Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément unVoyage en Polynésie, à nombreuses images; et c'est le seul livre que j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV, reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende: «Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»

Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde entre nous et celui qui allait partir!

Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.

Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour moi.

Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon quand il reviendrait.

À l'encontre de tous les autres enfants,—de ceux d'aujourd'hui surtout,—si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres...

Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!Cela se chante, sur un air naïvement plaintif,—composé par une vieille marchande qui, pendant les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous nos fenêtres, aux veillées d'hiver.

Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.

C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson desgâteaux tout chaudsdemeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près pour l'entendre.

Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps; après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»

Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible duxviesiècle, relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.

Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise, grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu, sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en songeant avec impatience à cespetits jeuxauxquels on allait jouer pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va sans dire.

Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs; la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...

Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul enfant; ou jouait auxmariages, à latoilette à madame, auchevalier cornu, à labelle bergère, aufuret; tout le monde consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées; grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus irrésistiblement drôle.

Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans le lointain j'entendais:—Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!

Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait, menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.

Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces pauvres gâteaux,—car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais guère—mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au passage la marchande.

Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte. Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer, toujours courant, dans le salon chaud et confortable,—tandis que le refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts... Le trajet de cette marchande était invariable,—et je la suivais par la pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de minute en minute reprise, s'entendait encore.

Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;—mais il y avait aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,—oh! si confus encore, si vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas? Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre était la leur?—Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable, de me sentir étiolé et captif.

À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le thé et les très minces tartines—beurrées d'un beurre exquis et taillées avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la prière, on allait se coucher.

Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde—latente, si j'ose employer ce mot—de courir moi aussi dehors, à l'amusante aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de vivre...

«Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!»

...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.

Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une branche depieds-d'alouetteroses, magnifiques, qui avaient le don de me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais cueillis.

Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil d'août.—Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles, remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.

Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture, je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron, chauffés au soleil d'été...

«Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!»

«Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut donnée.»

Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques; j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la charmaient.—Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: uneHistoire de la Bibleavec d'étranges images apocalyptiques où tous les lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement, dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de l'île, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter, mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit, c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui signifie Jéhovah.

L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure duMagasin pittoresque. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un chaud et morne soleil.

Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les images duVoyage en Polynésiequ'il m'avait donné. Avec un soin extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deuxjeunes filles tahitiennes au bord de la mer, pour lesquelles le dessinateur s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh! blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai ravissantes, ainsi.

L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et leur charme tout autre...

Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture d'esprit et surtout au gré de leurs sens.

Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai monmuséequi m'occupa si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe, était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert uniforme, indiquaient des bœufs et des vaches, des troupeaux errants.—J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,—d'un papier, chamois rosé qui y est encore;—qu'on m'y plaçât des étagères, des vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus, et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques, rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.

Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien, encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville. D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables papillons sous des vitres.

Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui disait des choses en langue nègre.

Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée, je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle, que je deviendrais un savant naturaliste,—et il se trompait bien, comme du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était derrière ces choses glacées, derrière et au delà;—était la nature elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des bêtes et des forêts...

Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant mes devoirs.

Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui, travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.

J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très délaissée.

Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,—les persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...

L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du reste la conséquence fatale de ce désœuvrement ennuyé et souvent traversé de remords.

Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans, elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais, tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).

Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les persiennes pour voir qui le ramasserait.

Ensuite, cela devint des lettres,—des lettres absolument saugrenues et incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,—qu'on adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où ils avaient coutume de passer...

Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de style!—D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un avec qui j'aie pu rire d'aussi bon cœur,—et presque toujours à propos de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande sœur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule. Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en jeter par terre.

Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà plein de contradictions à cette époque...

Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était unnom propre masculin singulierque je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi; mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi; comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle inscrivait desbienou destrès bienet que j'étais tenu de montrer à mes parents le soir.—Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette, en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une solennité de famille, l'air duPetit Suisseet l'air duRocher de Saint-Malo.—Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son œuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.

La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je travaillais un peu.

La peinture m'était enseignée par ma sœur; mais je ne rappelle plus mes commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur le papier les petites fantaisies de mon imagination.

Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'Histoire de la Bible, il y avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient conseil ou permission pour tout,—même pour porter certaines perruques dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique; leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.

En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà vieille de plus d'un siècle et demi.

Et puis, en les lisant, une indignation me venait au cœur contre l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles passés et si clairement désignée,—à mes yeux du moins,—dans cette étonnante prophétie apocalyptique:... Et la bête estUNE VILLE,et ses sept têtes sontSEPT COLLINESsur lesquelles la ville est assise.

Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.

De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir voulu mourir dans la religion protestante.

Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre joyeusement comme un petit illuminé.

Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture, on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse; je savais par cœur des passages des Pères, des décisions des premiers conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais retors en arguments contre le papisme.

Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,—comme j'ai senti de bonne heure,—et avec un chagrin profond, une déception cruelle—l'écœurant formalisme de tout cela!—L'aspect même du temple me déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve aux portes des huissiers avec des nœuds de ruban sur l'épaule... Oh! les assemblées des Cévennes! oh! lespasteurs du désert!

De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.

Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où, au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée d'arbres.—Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,—même pas leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois bretons, que j'ai tant aimées plus tard...

Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières; pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?

Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait consacré par tout un passé de prières...

Dans l'île d'Oleron, par exemple!

Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.


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