XXX

Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse.

Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir.

Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore, pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes.

Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne, qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle émotion singulière;—quelle avidité, si je puis dire ainsi,—je la regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et si inconnue...

Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore.

Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné.

Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège, afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres garnies de treillages en fer.

Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut donc à me garder encore.

Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure ronde, lui succéda,—qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à étudier...

Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder.

J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,—et que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien; mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse.

L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers... J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,—sans ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de ne pas faire mes devoirs...

Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante, remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,—qui remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans cesse agitées.

Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.

Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux mœurs intimes des moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes, posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,—que je délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.

J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat, tendrement aimé, que j'appelaisla Suprématie, et qui fut le compagnon fidèle de mon enfance.

La Suprématie, sachant les heures où je me tenais là, arrivait discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard.

Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé, mon enfant?»

Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y placer des étagères nouvelles.

Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de coquilles une quantité dedoublesdont il me faisait cadeau. Avec une bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne de l'attention que j'y prêtais.

Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'espèce, dugenre, de lafamille, de laclasse,—puis dulieu d'origine.

Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant mystère des formes animales et de l'infinie diversité des coquilles,—avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face du nom d'unSpirifèreou d'unTérébratule, des mots comme ceux-ci, enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de Guinée, mer des Indes!»

Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui, plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots.

C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père, pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite, inattendue,—mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges, de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient, sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire; j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre lafamillemulticolore desPurpurifères, vingt-troisième desGastéropodes.

Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère, la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis; mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main.

Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de mars.

Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de missionnaire.

Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma plus petite enfance, j'étais abonné auMessager, journal mensuel, dont l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution, mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à pleines voiles vers ce rivage inconnu.

Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma foi;—et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela, que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait impossible à démêler pour le moment.

Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse risquée,—mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela mettait pour un temps ma conscience en repos.

Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis lourds.

Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou des bruyères.

Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les ennuyeux jours du travail.

Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux premières fraîcheurs d'octobre,—et on m'y conduisait régulièrement tous les mercredis soirs.

Rien que de s'y rendre me paraissait déjà une chose délicieuse. Très rarement en voiture—car elle n'était guère qu'à cinq du six kilomètres, cette Limoise, bien qu'elle me semblât très loin, très perdue dans les bois. C'était vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en aurais trouvé le charme moins grand si c'eût été du côté du nord.)

Donc, tous les mercredis soirs, au déclin du soleil, à des heures variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du frère aîné de Lucette, grand garçon de dix-huit ou vingt ans qui me faisait l'effet alors d'un homme d'âge mûr. Autant que possible, je marchais à son pas, plus vite par conséquent que dans mes promenades habituelles avec mon père et ma sœur; nous descendions par les tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient jusqu'à mon musée, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,—une porte assez abandonnée, où ne passe plus guère que des paysans, des troupeaux,—et nous arrivions enfin sur la route qui mène à la rivière.

Deux kilomètres d'une avenue bien droite, bordée en ce temps-là de vieux arbres rabougris, qui étaient absolument jaunes de lichen et qui portaient tous la chevelure inclinée vers la gauche, à cause des vents marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides d'alentour.

Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces gens-là, il est admis d'avance que cette pauvre route est très laide.

Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages où des troupeaux de bœufs se promènent. Et en avant, sur toute l'étendue du lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu tristement, comme un long rempart: c'est l'arête du plateau pierreux d'en face, au bas duquel la rivière coule; c'est l'autre rive, plus élevée que celle-ci et d'une nature différente, mais aussi plane, aussi monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme très incompris de nos contrées; sur de grands espaces, souvent la tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde.

Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rêves d'écolier sont restés posés sur ses lointains plats, où de temps en temps il m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne m'ait pas défigurée avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est absolument à moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par conséquent à m'en contester la propriété.

La somme de charme que le monde extérieur nous fait l'effet d'avoir, réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes; c'est nous qui la répandons—pour nous seuls, bien entendu,—et elle ne fait que nous revenir. Mais je n'ai pas cru assez tôt à cette vérité pourtant bien connue. Pendant mes premières années toute cette somme de charme était donc localisée dans les vieux murs ou les chèvrefeuilles de ma cour, dans nos sables de l'île, dans nos plaines d'herbages ou de pierres. Plus tard, en éparpillant cela partout, je n'ai réussi qu'à en fatiguer la source. Et j'ai, hélas! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres yeux ce pays de mon enfance—qui est peut être celui où je reviendrai mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits à m'y faire les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop écrasants souvenirs d'ailleurs...

...J'en étais à dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas joyeux, cette route-là pour me diriger vers cette assise lointaine de rochers qui fermait là-bas les prairies, vers cette région des chênes et des pierres, où la Limoise est située et que mon imagination d'alors grandissait étrangement.

La rivière qu'il fallait traverser était au bout de l'avenue si droite de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que tourmentaient les vents d'ouest. Très changeante, cette rivière, soumise aux marées et à tous les caprices de l'Océan voisin. Nous la passions dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mêmes bateliers de tout temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures noircies de soleil.

Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris se voyaient encore; dans ma petite tête, les distances s'exagéraient brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout était changé, le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui venaient s'y poser; rien n'était plus ici comme dans ces abords de la ville, marais et prairies, où se faisaient mes promenades des autres jours de la semaine. Et ces différences que d'autres n'auraient pas aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de la nature, qui m'abîmais dans la contemplation des moindres mousses. Même les crépuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de particulier que je définissais mal; généralement, à l'heure où nous arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi regardé, du haut de l'espèce de plateau solitaire où nous étions, il me paraissait s'élargir plus que de coutume, tandis que s'enfonçait son disque rouge derrière les plaines de hauts foins que nous venions de quitter.

La rivière ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route pour prendre des sentiers à peine tracés, dans une région odieusement profanée aujourd'hui mais exquise en ce temps-là, qui s'appelait «les Chaumes».

Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des fleurettes rares.

On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques, brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine.

Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.—Or, j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le cœur de certains chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles, vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé; surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV.

Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller l'embrasser.

On franchissait le village, en longeant l'église—une antique petite merveille duxiiesiècle, du style roman le plus reculé et le plus rare;—alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant le puits où les bœufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour, espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de ses arbres de cent ans.

L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les chasses du lendemain...

Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,—adossé à tout l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du village.

Oh! L'Angélusd'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les dernières vibrations devaient mourir...

Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore, a supprimé maintenant cetAngélus. Donc, c'est fini; on n'entendra plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire...

Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout. J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV, vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée, survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait, tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches; rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout!

J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise, tels qu'ils m'apparaissaient, à cette époque où tout était plus grand qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...

C'est vers le moment où j'en suis rendu,—ma onzième année environ,—que se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appelée à être bientôt en très haute faveur enfantine auprès de moi. (Antoinette avait quitté le pays; Véronique était oubliée.)

Elle s'appelait Jeanne et elle était d'une famille d'officiers de marine liée à la nôtre, comme celle des D***, depuis un bon siècle. Son aîné de deux ou trois ans, je n'avais guère pris garde à elle au début, la trouvant trop bébé sans doute.

Elle avait d'ailleurs commencé par montrer une petite figure de chat très drôle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis, bientôt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir tout à fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Très malicieuse, aussi sociable que j'étais sauvage; aussi lancée dans les bals et les soirées d'enfants que j'en étais tenu à l'écart, elle me semblait alors posséder le dernier mot de l'élégance mondaine et de la coquetterie comme il faut.

Et malgré la grande intimité de nos familles, il était manifeste que ses parents voyaient nos relations d'un mauvais œil, trouvant mal à propos sans doute qu'elle eût pour camarade un garçon. J'en souffrais beaucoup, et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il a fallu des années passées, il a fallu que je devinsse presque un jeune homme pour pardonner à son père et à sa mère les humiliations que j'en avais ressenties.

Il en résultait pour moi un désir d'autant plus grand d'être admis à jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite princesse inaccessible de contes de fées; raillait impitoyablement mes timidités, mes gaucheries de maintien, mes entrées manquées dans des salons; c'était entre nous un échange de pointes très comiques, ou d'impayables petites galanteries.

Quand j'étais invité à passer une journée chez elle, j'en jouissais à l'avance, mais j'en avais généralement des déboires après, car je commettais toujours des maladresses dans cette famille, où je me sentais incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir à dîner à la maison, il fallait que ce fût négocié de longue main par grand'tante Berthe, qui faisait autorité chez ses parents.

Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec admiration la féerie dePeau-d'Ânequ'elle avait vu jouer.

Elle ne perdit pas son temps, cette fois-là, car Peau-d'Âne devait m'occuper pendant quatre on cinq années, me prendre les heures les plus précieuses que j'aie jamais gaspillées dans le cours de mon existence.

En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés, d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de mon enfance.

Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul, surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de tranquille sépulture.

Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où dorment nos petites poupées mortes,—mais la vie a présent s'en va si vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons jamais.

Nos enfants, peut-être, plus tard?—ou, qui sait, nos petits-enfants! Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées et génies, qui furent habillés par nos mains...

Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux, j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma sœur, pendant un voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions, m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la réalité de ces choses.

Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père, élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait, demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma sœur. Sa lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui apprenant notre existence à tous les trois.

Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait passer les vacances chez eux, avec ma sœur qui jouerait là, comme pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.

Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,—et aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,—tout cela devait l'objet de mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre départ.

La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans. Toute l'après-midi, nous avions fait manœuvrer sur la scène des poupées de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,—mais à Peau-d'Âne première manière—au milieu d'un grand fouillis de couleurs, de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut consacrée depuis ce jour-là—et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait une odeur résineuse très persistante.

Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous deux ensemble à la promenade.

Mais—surprise qui commença de m'attrister—dehors il faisait presque froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le soleil couché.

En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit; personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me serrer le cœur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai la conscience de la vanité des prières et du néant de tout.

Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part. Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues, absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce crépuscule subitement refroidi.

J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais nous manquer.

Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de faire à Jeanne une niche de gamin.

Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et, tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de promenade.

Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même, je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu prendre pour devise...

En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps, pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.»

C'est aussi vers cette époque que j'adoptai d'une façon presque exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et travailler à Peau-d'Âne. Je m'installai là comme en pays conquis, encombrant tout et n'admettant pas la possibilité d'être gênant.

D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre souffle—comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie—quand une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.

Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention. Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu pour indiquer mon passage, et je m'en allais.

Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au moyen d'imperceptibles fers...

Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et, pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête: deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la récitation de laCyropédieou de l'Iliade.

C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.

Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)

Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe, vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés, dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant la dernière main à uneréussite, sous les regards de sa maman; moi, jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé, ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...

La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux, constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et tonHistoirede Duruy, où l'as-tu mise?»

—MonHistoirede Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre tout neuf, à peine barbouillé encore...—Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable, ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois, par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.

Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.

Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de branches...

Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout éclaboussée de terre, cetteHistoirede Duruy. Avant l'orage, des escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave luisante...

Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles avaient le don de me rappeler mille choses,—grâce à ces associations comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.

La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la campagne, sous des chênes.

Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.

On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière. Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma sœur venus à ma rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.

Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.

Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous les chèvrefeuilles.

Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé, elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»

Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton, de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la terre.

À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.

Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet qui suivit mes douze ans accomplis.

Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna, sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un grand garçon.

Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la fraîcheur de l'eau.

Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ: j'ouvris un en-tout-cas!—Oh! je me sentis rougir, je me trouvai amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...

Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose, qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure: «C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant, je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon en-tout-cas ouvert!

Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien d'aussi méritoire.

Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard, quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.

La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma sœur, assise en face de moi:

—Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?

—Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!

La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins inconnus!...

—Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe, apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout, qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.

Elle se pencha:

—Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très élevées cependant, mais enfin...

Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage, regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons chanter.

Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes, nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.

Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route, pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles, et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation d'aspects étrangers et inconnus.

Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte générale de ses murailles.

Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque, nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.

À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir, je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,—le seul avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.

Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient. Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plusméridional.

Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée, m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...

Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge et celui-là, ensoleillés tous deux.

La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,—ce qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois. Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à fait mon amour pour cette patrie adoptée.

Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait peu.

Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,—malgré ces aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ ordinaire de la vue des petits,—nous formâmes tout de suite une bande des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.

Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du rêve...

J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.

C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi, plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.

Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lireTélémaque(mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu surannés). C'était dans une petite édition duxviiiesiècle, en plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop; je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses nymphes me charmaient...

Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour, dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son grenier.

Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison, s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées, constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter clandestinement, avec monTélémaque, après le dîner de midi, sûr qu'on ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des milliers deprunes d'Agen, provisions d'hiver étalées dans des claies en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi, tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur. Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes bourdonnantes abeilles.

On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud, silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.

Je lisaisTélémaqueà très petites doses; trois ou quatre pages suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.

Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite, n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins, situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportantTélémaqueet ma papillonnette.

Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et tout le fond,—car il était très grand, ce jardin,—était abandonné à des luzernes, comme un simple champ.

Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.

Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée. Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou de blé noir, apparaissait ledomaine de Bories, avec son vieux porche cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée de ville d'Afrique.

Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.

Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil, de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines, de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des siècles.

Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.

Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus des murs d'enceinte.

C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de châtaigniers et de chênes.

Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'œil, très étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois, pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre, qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des ruines.

Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.

Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags, toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre. Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées, croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur toutes les choses du voisinage...

Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si abondamment en ce temps-là.

On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce château: dès le second service, je demandais la permission de m'en aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.

Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale, maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de fer ne traversait encore...

Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs, écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs, ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point, le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux débris de la France féodale...

Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois, je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et, pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le sentiment si nouveau des excessives hauteurs.


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