XLVII

Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince, continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située sur une autre planète.

Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.

J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes. Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si tranquille, si religieux...

«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par exemple, derrière les grottes du bassin...»

Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit suivante, voici quel fut mon rêve:

J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.

Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest, dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité: j'étais arrivé.

Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon rêve,—tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à mon esprit,—et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là, qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi. Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces, pour être plus sûr de les retenir...

Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules, déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable rien du rêve...

Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres. J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me plaire.

Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.

Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites, pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons gothiques ou Louis XIII.

Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y habitaient.

Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les plus dorés, les plus délicieuses pêches.

Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me revenait de partout à la fois.

Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de tout cela.

Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à l'habitation de mon oncle.

Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre au loin dans les champs ou les bois.

Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de l'avenir.

Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le «citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était, disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne, qu'ils venaient de le prendre—avec tant de précautions du reste qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson: «Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire» furent inséparablement liés dans mon souvenir...

Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.

Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus libre et le plus fantaisiste.

Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte beaucoup.

La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées, qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau, hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les vignes roussies!

Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert. Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement, les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.

J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais, bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour, en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine, étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais, en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?

Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est appelé à souffrir.

Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes, me serrait le cœur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses, de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera tout.

Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.

J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la longueur traînante du temps.

Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh! ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne me sentais pas une idée commune.

Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.

Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.

«Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds!» Elle avait repris ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.

À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.

Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé, quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous trouvions cela stupide, nous les premiers,—et c'était du reste beaucoup plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une manière de prolongerin extremiscette journée de trêve; une manière de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.

On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos discordants».

Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me suivre dans certaines envolées de mon imagination.

Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion, j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que—pour son propre malheur—on est prince et magicien dans le domaine du rêve...

Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.

Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le «vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant, erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.

Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de mois en mois, jusque dans un avenir improbable...

Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de cette Peau-d'Âne...

Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes années de collège—et qui avaient tous des surnoms—les plus terribles, sans contredit, furent le Bœuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur élève très indocile).

Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.

Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec toujours, à la fin de l'année, les prix de version.

Rien que ceux-là, par exemple,—et je m'étonnais que tout le monde ne les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.

Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli, jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,—des impressions de collège, enfin.

Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs, cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du Grand-Singe.

—Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir de ma chiffonnière.

C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me demande chaque jour depuis des années,—et quelquefois pour le seul plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et la tradition nous en est longtemps restée.)

À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.

Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte activité.

Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont fabriqué de jolies petites choses,—jusqu'à la dernière de ses broderies, qui fut un mouchoir pour moi.

Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers—à une époque tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété sur l'avenir—il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue, avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»

Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,—et les différents petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles, écrous pour tenir les broderies!—L'idée que je pourrai connaître un temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après, à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront ces pauvres petits riens que je chéris?

Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...

Très puéril en vérité, et j'en suis confus;—cependant je crois que je pleure presque, en écrivant cela...

Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma prière.

Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille, depuis si longtemps connu,—et cette place conservera même toujours pour moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.

C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.

Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un vague panthéisme inconscient.

En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience, restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à genoux,—à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins escamotés, à cause de mes rébellions contre le Bœuf Apis ou le Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela, des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.

Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que répondre; moi encore bien moins...

Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir indéchiffrable, émit un jour l'idée—dans une de ses lettres qui pour moi sentaient toujours les lointains pays enchantés—que le mieux serait de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses parut décidée.

Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre, et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre utilement, posément,dans un lieu donné, dans une sphère déterminée, et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable; j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un homme, demeurait pour moi angoissante.

Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des ancres ou des navires.

Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude: c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre, à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter comme au temps de ma vocation de missionnaire.

S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je ne me sentais pas ce courage.

Surtout, il me semblait établia priori, à cause sans doute de mon genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi. Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix.

Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée, quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà, l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi, amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral.

C'était l'avant-goût de ces regrets d'ailleurs, qui plus tard, après les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au foyer, mes retours d'hiver.

Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments, j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre, formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de vilaines petites chauves-souris noirâtres.

Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante, somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un bien étrange ensemble.

Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites choses d'enfance.

Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait; alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de chaux de leurs portiques...

Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces petits de Sainte-Hermangarde,—que j'ai perdus de vue depuis des années et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en Orient,—s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau.

De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement capital était toujours la fête des étrennes.

Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma sœur, Lucette et moi, d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts; des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je paraissais...

Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes. Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser certaines questions déterminées,—par exemple, la très saugrenue que voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»

Et les réponses étaient dans ce genre:

—Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu, mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas soi-même...

Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes, jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...

Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés, étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de franchir le seuil.

On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.

Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.

Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du monde antédiluvien.

Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations détruites.

Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds; depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,—et je les retrouvai là toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes fougères.

Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,—et aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.

Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.

Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera jamais.

Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant l'improbable mieux de l'avenir...

Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Bœuf Apis et du Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était négligée.

On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des lointains de la campagne.

Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.

Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses! (Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.

Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée, existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une étoile cabalistique,—et puis cela commençait, tout en longueur comme le papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir caché, enfermé sous clef comme une œuvre criminelle. J'y inscrivais, moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs, j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe: «C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»

Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la sympathie des inconnus les plus lointains;—et appeler avec plus d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et, qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,—et cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...

Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et, la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect... On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous avait jamais quittés.

Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige environnait ceux qui arrivaient de si loin!

Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»; des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres fruits de là-bas...

Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de moi, surveillant du coin de l'œil ce déballage, et tout à coup, d'entre des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:

—Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.

—Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.

À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales aux pays chauds et aux navires...

Le printemps! Le printemps!

Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes, délicieusement odorantes.

Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le soleil, comptant les boutons des cactus.

Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi recommencés,—et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs.

Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps sévi le Grand-Singe.

Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans quelle lumière d'or je revois tout cela!

Les promenades du soir, avec mon père et ma sœur, se continuaient comme dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.

Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi, l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines fenêtres.

Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi, ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume, j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel supplice. Mais surtout j'avais le cœur serré en songeant que maman viendrait précisément là m'attendre,—et que les printemps étaient courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...

Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!

Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon père et ma sœur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement de pays chaud.—Quand je repense à ce moment-là, à ces prés d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.

J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge. Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me traiteraient!

Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau, dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la cendre.

Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser lire ce chapitre.

Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.

Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication—espèce de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie noire—sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées, et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps, je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation comique.

Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette invraisemblable bête qui se trémoussait tant,—crac! je tirais bien fort le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air, après leur avoir sauté au nez.

Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette mystification devait leur venir,—et j'étais aimé dans mon quartier en ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages—et pour cause.

Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre plus surprenant encore.

Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques: de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité, mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus, les griseries délicieuses des anciens printemps.

Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la sauvagerie de ces lointains.

Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour, j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et sauvages.

Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments de contemplations.

Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part, constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.

...En classe, on expliquait l'Iliade,—que j'aurais sans doute aimée, mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les récitations de perroquet;—et tout à coup je m'arrêtai plein d'admiration devant le vers fameux:

Bè d'akeôn thinapolufloisboio thalassés.

qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe d'écume sur les galets d'une plage.

—Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.

—Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur lesipour de telles choses.

Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite pour ces vers de Virgile:

Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrumIncipit apparere Bianoris:...

Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans: chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.

Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre... Et la sonorité de ce motBianorisfinissant la phrase, évoqua pour moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers, marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu roussies, par une journée d'été très lumineuse,—mais cependant atténuée et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche au fond des âges passés...

Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous.

Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...

Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries, je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que demidi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de longitude et 15 degrés de latitude australe(entre les tropiques par conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisaitbeau temps, telle mer, jolie brise de sud-est, qu'il y avait au ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du navire, des dorades passaient...

Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades rapides traversant les solitudes australes!...

Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais jamais si bien senti que ce soir.

Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que, pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur le journal du bord,—si peu différent de celui que ces marins de juin 1813 avaient tenu avant moi.

Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes m'enchanta plus que la première fois.

Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma sœur et moi, au commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.

Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de sanguine et des genévriers de montagne...

Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous nous assîmes au pied d'un châtaignier,—et là nous fûmes attaqués par les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde, s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance. Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma sœur se retourna vers eux et, avec la dignité du voyageur antique outragé par une population inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»—Même après tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors. Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais plus en voir...

À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière, par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.

Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.

Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire tapage plus à notre aise et y danser des rondes.

Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons, accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient, malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps, cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches; c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer demain pis que jamais.

Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors, la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie; j'avais «de la joie à mon réveil»...

De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet étranger, afin qu'elle eût encorede la joie à ses réveils.

De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir, c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,—pour s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là.

Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.

Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir, me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.

Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du voisinage—qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des plus délicieux raisins de leurs vignes;—une certaine madame Jeanne surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi, qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait, revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!

La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même pour le moment complètement oubliée.

Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,—comme par exemple ma manière de jouer Beethoven,—lui plairaient.

Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.

Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma carrière: là était le point noir de son retour.

En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les dernières de ma vie de petit enfant.


Back to IndexNext