Chapter 3

— Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis hier?

— Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de Josselin. C'est beaucoup plus léger.

— Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en attendant? Ah çà! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce matin dans laRevue des Deux-Mondes, que le jeune duc de Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procès à l'amiable, par un mariage?

Mademoiselle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet:

— Je refuserais net, dit-elle.

— Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres?

— Bah!

— Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

— Vous êtes un folâtre, dit mademoiselle de Porhoët, qui ouvrit brusquement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux.

— Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah! que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille!… A quoi vous serviraient des millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée… et qu'est-ce que vous voulez de plus?… Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisanterie.

— Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je défends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais, de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille en définitive que vous, mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt:

— En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et réciproquement.

En entendant ces paroles énormes, mademoiselle de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne :

— Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand mademoiselle de Porhoët me toucha le bras:

— Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays, marchait la première, portant une lanterne; puis venait mademoiselle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie: elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche funèbre:

— Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir le secret de mon incognito.

— Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous excuserez une plaisanterie échappée au courant de la conversation…

— Une plaisanterie! s'écria mademoiselle de Porhoët. La matière, en effet, prête beaucoup à la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme?

— Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible; il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est connu?

— Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné. Quelle conclusion en tirez-vous?

— Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.

— Vous? dit mademoiselle de Porhoët en faisant une halte subite; vous êtes un Champcey d'Hauterive?

— Mâle, oui, mademoiselle.

— Ceci change la thèse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'état des choses le mieux était effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier écrasé à toit pointu.

— Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.

L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques; sur la tapisserie qui couvrait les murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale; au-dessus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écaille incrustée de cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates.

— Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-même place sur le canapé; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents et que nous ne puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes: la passe est rude, assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse acheter, — qui ne soit pas à vendre! Telle est mon cousin, suivant toute apparence, la justification providentielle de votre fortune et de la mienne.

Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit:

— Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler.

S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.

— Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect.Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

— Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit… Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout… Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice… Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour, — qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri, puis ajouta en s'efforçant de sourire:

— Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. — Excusez-moi… D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc:

— Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.

Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille impose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée.

— J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.

Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque.

— Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.

Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un petite porte voisine de la tonnelle:

— Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?

Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus de la crête du mur.

— Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!

— Comment! c'est vous, ma mignonne! s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus mademoiselle Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture.

— Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là.

Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin.

— Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit mademoiselle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que pourrais-je vous offrir, ma merveille?

— Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur la table; qu'est-ce que vous avez là?… Monsieur a donc tout mangé?… Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

— Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes; mais attendez… il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande…

— Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille… Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier, mademoiselle de Porhoët, fermant un oeil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la fière démarche de sa favorite à travers les allées pleines de soleil:

— Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres?

Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.

— Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.

Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent irréparables.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas:

— Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.

— C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.

— Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine.Ma mère vous en est très reconnaissante.

— Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.

— Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de mademoiselle de Porhoët a belle apparence; mais… — Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant: — Mais je ne suis pas bien sûre que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter d'elle.

Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me contins, et je lui dis avec gravité:

— Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.

Elle parut très surprise.

— De me plaindre, monsieur?

— Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

— La pitié! dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre!

— Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.

— Monsieur, répliqua mademoiselle Laroque avec une vivacité très étrangère à son langage habituel, vous ne savez pas de quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez!

— Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.

Mademoiselle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique:

— Faut-il vous demander pardon?

— Assurément, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous: vous êtes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous humilier… je ne le puis pas!

Il y eut un silence. Ses lèvre serrées, ses narines ouvertes, la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour un salut.

— Eh bien! dit-elle, pardon!

En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.

30 juillet.

Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en présence de mademoiselle Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château: j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais soulevés dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je croyais m'être fait une ennemie.

— Monsieur Odiot, êtes-vous là?

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque, qui stationnait près du pont, mademoiselle Marguerite, retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure.

— Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

— Venez-vous vous promener?

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d'un rêve insensé.

— Pardon, mademoiselle;… comment dites-vous?

— Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moi?

— Certainement, mademoiselle.

— Eh bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la rivière.

— Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, à ce qu'il paraît?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur, ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.

— Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mit à battre méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. — Il faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours.

— Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule… le respect… la crainte.

— Oh! mon Dieu! le respect… la crainte… Vous boudiez, voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance.

— Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai résolu de vous donner une fête à votre goût: ainsi voilà une belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde… Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?

— Je suis ravi, mademoiselle.

— Ah! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de protection; plus près, mademoiselle Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche, secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une des arches qui percent le mur d'enceinte:

— Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit la jeune créole.

— Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement égal.

— Je vous mène dans le pays des fées.

— Je m'en doutais.

— Mademoiselle Hélouin, plus compétente que moi en matière poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la vieille forêt de Brocéliande, où chassaient les ancêtres de votre amie mademoiselle de Porhoët, les souverains de Gaël, et où le grand-père de Mervyn, que voici, fut enchanté, tout enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane. Or nous serons bientôt en pleine centre de cette forêt. Et si ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que ces bois gardent encore mille traces de la mystérieuse religion des Celtes; ils en sont pavés. Vous avez donc le droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a même laissé près d'ici, dans un site solitaire, romantique, et caetera, un monument devant lequel les personnes disposées à l'extase ont coutume de se pâmer: j'ai pensé que vous auriez du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous demandant en retour que de m'épargner les explosions d'un enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

— Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

— Je vous en prie!

— C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

— Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les antiquaires l'appellent, les uns simplement undolmen, les autres, plus prétentieux, uncromlech;les gens du pays le nomment, sans expliquer pourquoi, lamigourdit(1). [(1). Dans le bois de Cadoudal (Morbihan).]

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre deux bandes de prairies humides; des boeufs de petite taille, à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées, se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient passer d'un air farouche. Le vallon, où serpentait la rivière qui allait s'élargissant, était fermé des deux côtés par une chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs desséchés, les autres de tailles verdoyants. De temps à autre un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir le sommet bleu d'une montagne éloignée. Mademoiselle Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de signaler successivement à mon attention tous les charmes de ce paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois d'accompagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée et sauvage. A gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de mousse; des chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant nous, à quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait, écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la rivière se dessinant à travers une fumée blanchâtre sur un fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de prairie en pente, sur laquelle les collines chargées de bois marquaient une frange de velours sombre.

— Accoste! dit la jeune créole.

Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule:

— Eh bien, monsieur, reprit-elle en sautant légèrement sur l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal? vous n'êtes pas renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que c'est très joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait toujours frais… Mais suivez-moi dans ces bois, — si vous l'osez, — et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

Mademoiselle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit un sentier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les coteaux. Alain et moi nous la suivîmes en file indienne. Après quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta le chemin tracé et se lança en peine taillis. Le voyage devint alors moins agréable. Il était très difficile de se frayer passage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux touffus. Alain et moi du moins, nous avancions à grand'peine, courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements, une pluie de rosée; mais mademoiselle Marguerite, avec l'adresse supérieure et la souplesse féline de son sexe, se glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles qui venaient nous fouetter les yeux.

Nous arrivâmes enfin dans une clairière très étroite qui paraît couronner le sommet de cette colline: là j'aperçus, non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre, soutenue par cinq ou six blocs énormes qui sont à demi engagés dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact monument des temps presque fabuleux et des religions primitives, une puissance de vérité, une sorte de présence réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons de soleil, pénétrant la feuillée, filtraient à travers les assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre et prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. Mademoiselle Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi, après avoir pénétré dans la caverne et examiné ledolmensous toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour de moi, quand mademoiselle Marguerite me dit tout à coup:

— Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau?

Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête dudolmen, légèrement appuyée contre un faisceau de jeunes arbres : sous le demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu étrange dans l'ombre projetée par le relief de sa couronne. Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit:

— Si je vous gêne, je vais m'ôter.

— Non, je vous en prie.

— Eh bien, dépêchez-vous: mettez aussi Mervyn, il sera le druide, et moi la druidesse.

J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé. Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon dessin.

— Ce n'est pas mal, dit-elle. Puis elle jeta sa couronne en riant, et ajouta: — Convenez que je suis bonne.

J'en convins: j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie; mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est haïssable: il fallait aux déesses elles-mêmes, pour être aimées, quelque chose de plus que leur immortelle beauté.

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière.

— Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn! Venez, mon bon chien! Que tu es beau, va!

Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de roches humides. Cependant quelques ravines invisibles recevaient le trop plein du petit lac, et ces ruisseaux allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit commun.

— Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit mademoiselle Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de la chute; mais j'ai entendu dire à des connaisseurs, à des artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors, ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment, Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et s'éloignait rapidement du bord; le mouchoir cependant suivit le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus la roche arrondie, il vint tourbillonner dans un flot d'écume sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et sûre. Après quoi Mervyn regagna fièrement la rive, où mademoiselle Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le même succès. On en était à la sixième reprise, quand il arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que le mouchoir eût été lancé trop tôt, que le pauvre Mervyn manqua la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades, fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un peu plus loin au-dessus de l'eau. Mervyn alla l'y chercher; mais nous fûmes très surpris de le voir tout à coup de débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête vers nous en poussant des cris lamentables.

— Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria mademoiselleMarguerite.

— Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles.Au reste, il va se dégager, n'en doutez pas.

Bientôt cependant il fallut en douter, et même en désespérer. Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se trouvait pris comme au pièce émergeait directement au-dessous d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent étranglé du râle. En ce moment, mademoiselle Marguerite saisit mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse:

— Il est perdu… Venez, monsieur… Allons-nous-en.

Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte, bouleversaient ses traits pâles et creusaient au-dessous de ses yeux un cercle livide.

— Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur.

— Non, non, n'essayez pas… Il y a très loin jusque-là… Et puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde et dangereuse sous la chute.

— Soyez tranquille, mademoiselle; je suis très prudent.

En même temps, je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une certaine distance de la chute. L'eau était très profonde, en effet, car je ne trouvai pied qu'au moment où j'approchai de l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette passe des fragments arrachés de la berge; ce qu'il y a de certain, c'est qu'un épais enchevêtrement de broussailles et de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en servit sans retard pour nager vers la rive, m'abandonnant de tout son coeur. Ce trait n'était point très conforme à la réputation chevaleresque qu'on a faite à son espèce; mais le bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des noeuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau profonde et sur un fond visqueux, pour déployer toute sa force; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive: mademoiselle Marguerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le gouffre et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea, je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, mademoiselle Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux.

— Quelle folie! Vous pouviez mourir là! et pour un chien!

— C'était le vôtre, lui répondis-je à demi voix, comme elle m'avait parlé.

Ce mot parut la contrarier; elle retira brusquement sa main, et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre:

— Oh! le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bête!

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté:

— Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois, Le chemin est plus court.

Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre à mademoiselle Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. J'allai le soir au château; mademoiselle Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion, comme pour en ôter tout mystère; elle lança, chemin faisant, quelques brèves railleries à l'adresse des amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Mervyn; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. — Comment! mademoiselle Marguerite avait souffert ces longues anxiétés, et lui, Bévallan, ne s'était point trouvé là! Fatalité! il ne s'en consolerait jamais; il ne lui restait plus qu'à se prendre, comme Crillon!

— Eh bien! s'il n'y avait que moi pour le dépendre, me dit le vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à mademoiselle de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne; il prétextera de nouveaux délais: de mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légitime que soit la caractère de cette tromperie, j'éprouvai toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi, et je fis ma confession à madame Laroque: elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots:

— C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce voeu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés… Je prie humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela… car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, où l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée: je me voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer. C'était d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis mademoiselle Hélouin et madame Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration:

— Délicieux! pittoresque! Quel ragoût!… La plume de George Sand… le pinceau de Salvator Rosa! — le tout accompagné de gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. Mademoiselle Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénouement. Elle insista même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hélouin et madame Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière; mais, à ce signal, le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut en vain que mademoiselle Marguerite, courroucée et confuse, employa tout à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori: rien ne put persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et mademoiselle Marguerite finit elle-même par y prendre part, quoique faiblement.

— Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu!

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous, était allé s'échouer naturellement dans les branches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

— Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus!

Il me parut que mademoiselle Marguerite, sur cette déclaration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire: "Vous voyez que le dévouement n'est point si rare autour de moi!" Puis elle répondit à M. de Bévallan:

— Pour Dieu! ne faites point de folie! l'eau est très profonde… Il y a un vrai danger…

— Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi,Alain, vous devez avoir un couteau?

— Un couteau! répéta mademoiselle Marguerite avec l'accent de la surprise.

— Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire!

— Mais que prétendez-vous faire d'un couteau?

— Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan.

La jeune fille le regarda fixement.

— Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre à la nage!

— Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez, mademoiselle… D'abord je ne suis pas en costume de natation… ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

— Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation!

— C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec une amusante tranquillité; mais vous ne tenez pas particulièrement à ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir, voilà la but. Du moment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pas vrai?

— Eh bien, allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation; — allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de décontenancer, disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses feuilles.

— Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce bâton, par hasard? dit mademoiselle Marguerite, dont la gaieté commençait manifestement à s'éveiller.

— Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres.

— Voilà une belle invention vraiment! Fi! fi! monsieur deBévallan!

— Ta, ta, ta, mesdames, c'est comme l'oeuf de ChristopheColomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition d'apparence si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même sans périls. M. de Bévallan, en effet, au lieu de gagner l'autre rive directement en face de la petite anse où la barque avait été amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver pendant un moment; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'aux approches de la chute, la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un succès très incertain. Cependant, il se rapprochait peu à peu de la berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il n'en était plus qu'à quelques pieds, lorsqu'un effort suprême le porta assez près du rivage pour que son salut du moins fût assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénouement de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui qui en était le héros. Le rire est, d'ailleurs, aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche gaieté, aussitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de la barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur laquelle il s'était élancé présentait une pente escarpée et humide: il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et retomba en arrière; quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied sur le talus; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je crois, mademoiselle Marguerite n'avait été à pareille fête. Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignité, et, comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans ses mains à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée:

— Bravo! bravo! monsieur de Bévallan! très joli! délicieux! pittoresque! Salvator Rosa!

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme: se tournant alors vers les dames, il leur adressa un discours que le fracas de la chute ne permettait point d'entendre distinctement; mais, à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous donnait une explication apologétique de son désastre.

— Oui, monsieur, oui, reprit mademoiselle Marguerite, continuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme, c'est un très beau succès! Soyez heureux!

Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'interrogea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui par parenthèse, est la meilleure de notre flottille. Je promis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au sauvetage; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les prairies, dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n'étant pas en costume de natation, devait renoncer à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique derrière les rochers qui bordent d'autre rive.

20 août.

Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de ses orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais!

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées, mademoiselle Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé retomber plus épais sur son front son voile de fierté triste, de défiance et de dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre, indifférente, glacée, quelquefois irritée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconcevable tantôt aux plus pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments les plus nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face de l'égoïsme: si l'on avait le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain d'encens sur l'autel de l'art, elle l'éteignait d'un revers de main. Son rire bref, saccadé, redoutable, pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir, partout où elle en voyait trace, les plus généreuses facultés de l'âme humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit de dénigrement prenait, je le remarquais, vis-à-vis de moi, un caractère de persécution spéciale et de véritable hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore très bien, comment j'avais pu mériter ces attentions particulières, car s'il est vrai que je porte en mon coeur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule l'en puisse arracher (eh! grand Dieu! que me resterait-il, si je n'avais cela!), je ne suis nullement enclin aux extases publiques, et mes admirations, comme mes amours, n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien: j'étais suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne sais quelle harpe ridicule pour se donner le divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre déclarée à tout ce qui s'élève au-dessus des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fût pas un trait nouveau du caractère de mademoiselle Marguerite, il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser les coeurs qui sont le plus attachés à cette jeune fille. Un jour, mademoiselle de Porhoët, fatiguée de cette raillerie incessante, lui dit devant moi:

— Ma mignonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible; autrement vous finirez par former le saint trèfle avec madame Aubry et madame de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir; pour mon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été jamais une personne très romanesque, mais j'aime à penser qu'il y a encore dans le monde quelques âmes capables de sentiments généreux: je crois au désintéressement, quand ce ne serait qu'au mien; je crois même à l'héroïsme, car j'ai connu des héros. De plus, j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale dans les nuages qui passent. Tout cela peut être fort ridicule, ma charmante; mais j'oserai vous rappeler que ces illusions sont les trésors du pauvre, que monsieur et moi nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre.

Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilité ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de mademoiselle Marguerite, sa mère me prit à part:

— Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un peu; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son caractère s'est altéré depuis quelque temps.

— Mademoiselle votre fille paraît être plus préoccupée que de coutume.

— Mon Dieu! ce n'est pas sans raison; elle est sur le point de prendre une résolution très grave, et c'est un moment où l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.

Je m'inclinai sans répondre.

— Vous êtes maintenant, reprit madame Laroque, un ami de la famille; à ce titre, je vous serai obligée de me dire ce que vous pensez de M. de Bévallan?

— M. de Bévallan, madame, a, je crois, une très belle fortune, — un peu inférieure à la vôtre, — mais très belle néanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ.

— Oui; mais comment jugez-vous sa personne, son caractère?

— Madame, M. de Bévallan est ce qu'on nomme un très beau cavalier. Il ne manque pas d'esprit; il passe pour un galant homme.

— Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse?

— Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas une âme méchante.

— Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu? Il ne me plaît pas absolument… mais il est le seul qui ne déplaise pas absolument à Marguerite… et puis il y a si peu d'hommes qui aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille, dans sa position, n'a pas manqué de prétendants… Depuis deux ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés… Eh bien! il faut en finir… Moi, je suis malade… je puis m'en aller d'un jour à l'autre… Ma fille resterait sans protection… Puisque voilà un mariage où toutes les convenances se rencontrent, et que le monde approuvera certainement, je serais coupable de ne pas m'y prêter. On m'accuse déjà de souffler à ma fille des idées romanesques… la vérité est que je ne lui souffle rien. Elle a une tête parfaitement à elle. Enfin, qu'est-ce que vous me conseillez?

— Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est l'opinion de mademoiselle de Porhoët? C'est une personne pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est entièrement dévouée.

— Eh! si j'en croyais mademoiselle de Porhoët, j'enverrais M. de Bévallan très loin… Mais elle en parle bien à son aise, mademoiselle de Porhoët… Quand il sera parti, ce n'est pas elle qui épousera ma fille!

— Mon Dieu, madame, au point de vue de la fortune, M. de Bévallan est certainement un parti rare, il ne faut pas vous le dissimuler, — et si vous tenez rigoureusement à cent mille livres de rente?…

— Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à cent sous, mon cher monsieur. Seulement il ne s'agit pas de moi, il s'agit de ma fille… Eh bien, je ne peux pas la donner à un maçon, n'est-ce pas? Moi, j'aurais assez aimé être la femme d'un maçon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne ferait peut-être pas celui de ma fille. Je dois, en la mariant, consulter les idées généralement reçus, non les miennes.

— Eh bien, madame, si ce mariage vous convient, et s'il convient pareillement à mademoiselle votre fille…

— Mais non… il ne me convient pas… et il ne convient pas davantage à ma fille… C'est un mariage… mon Dieu! c'est un mariage de convenance, voilà tout!

— Dois-je comprendre qu'il est tout à fait arrêté?

— Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'était, ma fille serait plus tranquille… Ce sont ses hésitations qui la bouleversent, et puis…

Madame Laroque se plongea dans l'ombre du petit dôme qui surmonte son fauteuil, et ajouta:

— Avez-vous quelque idée de ce qui se passe dans cette malheureuse tête?

— Aucune, madame.

Son regard étincelant se fixa sur moi pendant un moment. Elle poussa un soupir profond et me dit d'un ton doux et triste:

— Allez, monsieur… je ne vous retiens plus.

La confidence dont je venais d'être honoré m'avait causé peu de surprise. Depuis quelque temps, il était visible que mademoiselle Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanité. Ces témoignages toutefois portaient plutôt la marque d'une préférence amicale que celle d'une tendresse passionnée. Il faut dire au reste que cette préférence s'explique. M. de Bévallan, que je n'ai jamais aimé et dont j'ai, malgré moi, dans ces pages, présenté la caricature plutôt que le portrait, réunit le plus grand nombre des qualités et des défauts qui enlèvent habituellement le suffrage des femmes. La modestie lui manque absolument; mais c'est à merveille, car les femmes ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement, et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée, ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa renommée de coureur et de chasseur, lui prêtent une autorité virile qui impose au sexe timide. Il a enfin dans les yeux un esprit d'audace, d'entreprise et de conquête, que ses moeurs ne démentent point, qui trouble les femmes et remue dans leurs âmes de secrètes ardeurs. Il est juste d'ajouter que de tels avantages n'ont, en général, toute leur prise que sur les coeurs vulgaires; mais le coeur de mademoiselle Marguerite, que j'avais été tenté d'abord, comme il arrive toujours, d'élever au niveau de sa beauté, semblait faire étalage, depuis quelque temps, de sentiments d'un ordre très médiocre, et je la croyais très capable de subir, sans résistance comme sans enthousiasme, avec la froideur passive d'une imagination inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subséquent d'un mariage convenable.


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