Monsieur Maxime! de grâce!… Ah! pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une intelligence… et qui ne peut se servir de tout cela que pour souffrir… et pour haïr! " Vous parliez de mes talents! Eh bien, ces talents, si péniblement acquis, ils ne sont pas à moi!… J'aurai passé toute ma jeunesse à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée… et plus insolente encore! et quand elle s'en ira, elle, au bras d'un heureux époux, prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, je l'en irai, moi, seule, abandonnée, vieillir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre!… " Eh bien, qu'est-ce que j'avais fait au ciel pour mériter cette destinée-là? Pourquoi moi plutôt que ces femmes? Certes, j'étais née aussi bien qu'elles pour être bonne, aimante, charitable. Eh! mon Dieu! les bienfaits coûtent peu quand on est riche, et la bonté est facile aux heureux! Si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles ne m'aimeraient pas plus que je ne les aime… on n'aime pas ses maîtres!
Mademoiselle… de grâce!
Ah! oui, oui! Je vous révolte, n'est-ce pas? je vous indigne? Vous allez me mépriser maintenant plus que jamais… vous qui auriez pu d'un mot me rendre la paix… l'estime de moi-même… Vous, à qui j'ai dû pour la première fois une pensée de bonheur… d'avenir… de fierté… Ah! malheureuse!… (Elle pleure.)
MAXIME, lui prenant la main.
Mademoiselle, je vous en supplie!… Je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection!… mais je ne m'appartiens pas… J'ai des devoirs qui m'enchaînent… Et quand je le voudrais, enfin, je ne puis songer à me marier…
MADEMOISELLE HELOUIN, avec amertume.
Même avec Marguerite?
Je ne vois pas ce que vient faire ici le nom de mademoiselleMarguerite.
Ah! je lis clairement dans votre pensée… et depuis longtemps, je vous l'assure… je sais qui vous êtes… je sais quelle proie vous convoitez ici. Mais j'ai les moyens de vous démasquer, de vous perdre, et j'en userai!
Vous le pouvez, Mademoiselle, et avec d'autant plus de sûreté que sur le terrain de la calomnie, de la diffamation… je ne vous suivrai jamais. Je vous en donne ma parole, et je vous salue. (Il sort à droite.)
MADEMOISELLE HELOUIN, seule; puis MARGUERITE, BEVALLAN, MADAMELAROQUE.
MADEMOISELLE HELOUIN, seule.
Oui, quand je devrais me perdre avec lui… je le perdrai!…Et puis je blesserai au coeur cette insolente fille, et jeserai heureuse un moment, du moins! (Entrent madame Laroque,Bévallan et Marguerite.)
Eh bien, la voilà retrouvée; Dieu merci!
MADEMOISELLE HELOUIN, courant au-devant de Marguerite.
Ah! chère enfant! vous voilà donc! Quelle joie! Je mourais d'inquiétude! Et où étiez-vous? qu'est-il arrivé?
Nous l'avons rencontrée à une lieue d'ici… Figurez-vous que le gardien des ruines l'avait enfermée dans le donjon par mégarde… et si un paysan n'était venu à passer par hasard, elle restait là toute la nuit.
Ah! Dieu! quelle peur vous avez dû avoir!
MARGUERITE, sombre et grave.
Oui, j'ai eu grand'peur.
Mademoiselle, je vous le répète, je regretterai éternellement de ne pas m'être trouvé là avec vous. (Baissant un peu la voix.) C'est dans de telles situations qu'on apprécie le coeur d'un homme.
Qu'auriez-vous fait?
BEVALLAN, avec enthousiasme.
Ce que j'aurais fait? Mais je… (Plus calme.) Je ne sais pas.
Eh bien, cherchez.
MADAME LAROQUE, qui a ôté son chapeau et son châle.
Et maintenant, allons souper… n'est-ce pas? Madame Aubry est déjà à table et nous attend.
Moi, ma mère, je ne souperai pas… Cette alerte m'a ôté l'appétit.
Pauvre petite!… Eh bien, venez-vous, Bévallan? (Elle prend le bras de Bévallan.) Et vous, Mademoiselle?
MARGUERITE, bas à mademoiselle Hélouin.
J'ai deux mots à vous dire.
Bien, Mademoiselle. (Madame Laroque et Bévallan sortent à droite.)
MARGUERITE, d'un accent sombre.
Etes-vous sûre, Mademoiselle, de ne pas vous tromper quand vous donnez à M. Odiot le nom de marquis de Champcey?
Sans doute Mademoiselle, pourquoi?
C'est que vous vous abusez si étrangement sur son caractère, que vous pourriez commettre quelque autre méprise.
Je ne vous comprends pas.
En tous cas, s'il est noble de nom, il l'est aussi de coeur; je puis vous en répondre.
C'est une découverte que vous avez faite récemment?
Oui, Mademoiselle… ce jeune homme, peu m'importe qu'on le sache, se trouvait près de moi, quand j'ai été emprisonnée dans ces ruines: et pour sauver mon honneur et le sien… car je l'accusais! il a risqué sa vie… il s'est précipité dans un abîme!
Ah, c'est héroïque, en effet! M. de Champcey entend à merveille l'art d'utiliser ses talents… hier c'était la natation… qui nous a valu cette mise en scène si habilement préparée… ce soir, c'est la gymnastique… Il a reçu une très-brillante éducation ce jeune homme.
MARGUERITE, soupçonneuse.
Vous le haïssez beaucoup, ce jeune homme… mais je vous serai obligée d'appuyer par des preuves sérieuses, formelles, des accusations un peu trop passionnées pour n'être pas suspectes!
Ah, c'est moi qui suis suspecte!… Vous voulez des preuves?… (Elle tire un papier de son sein.) Eh bien, en voilà une que vous ne récuserez pas… elle est écrite de sa main…
Quoi donc!
Ecoutez, écoutez… il en est temps. (Elle lit.) "Mon cher Laubépin… Je suis à la lettre toutes vos instructions. Mais je vous l'avoue, je plie quelquefois sous le fardeau vingt fois chaque jour; pour supporter le présent, je suis forcé de me remettre sous les yeux l'avenir qui doit payer toutes mes misères; cette chère dot…"
MARGUERITE, saisissant la lettre.
Dieu!
MADEMOISELLE HELOUIN, reprenant le lettre et continuant de lire.
"Cette chère dot que j'ai juré de reconquérir. Je servirai comme le pasteur biblique, quarante ans, s'il le faut!…" C'est dommage qu'il se soit arrêté là! Cette lettre a été trouvée et m'a été remise par madame Aubry. — Eh bien qu'en dites-vous?
Appelez ma mère: je veux à l'instant même…! — Non, restez; pas un mot; je me charge de tout. (La porte de gauche s'ouvre: entrent Bévallan, Maxime, madame Laroque, madame Aubry.)
MADAME LAROQUE, à Maxime.
Ainsi, vous ne vous ressentez plus…
Non, Madame.
MADAME LAROQUE, à Marguerite.
Et toi, mon enfant, es-tu un peu remise?
MARGUERITE, avec une gaieté fiévreuse1 [1. Madame Laroque et Maxime descendent à gauche; Marguerite et Bévallan au milieu; mademoiselle Hélouin à droite.].
Oh! parfaitement, ma mère… et si bien même que je me sens capable d'aller à ce bal, et de danser toute la nuit… Vous venez avec nous, monsieur de Bévallan?
Désolé, Mademoiselle, mais mon costume, comme vous voyez…
Oh! il faut que vous veniez, Monsieur… il n'y a pas de bonne fête sans vous, vous savez… Voyons, je vous en prie, monsieur de Bévallan!
Mademoiselle, je vous suis profondément reconnaissant de votre insistance, mais véritablement…
Je vous en supplie… vous ne pouvez me refuser!… Eh bien, retournez chez vous promptement… changez de costume… et revenez nous prendre… Je vous promets de vous attendre jusqu'à minuit, s'il le faut…
Vous me comblez, Mademoiselle… mais pour vous dire la vérité, tous mes chevaux d'attelage sont sur la litière… et il m'est impossible de cavalcader en toilette de bal.
MARGUERITE, vivement.
Eh bien, on va vous faire conduire et ramener dans l'américaine; voyons, je le veux. (Se tournant vers Maxime et lui lançant un regard foudroyant.) Monsieur Odiot, allez dire qu'on attelle… allez! (Cet ordre et le ton de Marguerite éveillent dans l'assistance une surprise qui se trahit par un silence embarrassé.)
Ma fille! (Maxime, un moment interdit, se lève avec gravité, et, s'approchant de la table, il appuie le doigt sur un timbre: Alain paraît au fond.)
MAXIME, à Alain.
Je crois que Mademoiselle a des ordres à vous donner.
Aucun; sortez!
BEVALLAN, regardant Maxime.
Ma foi! voilà quelque chose d'assez particulier.
MARGUERITE, à demi-voix comme pour le contenir.
Monsieur de Bévallan!
BEVALLAN, provoquant.
Soit, Mademoiselle, mais qu'il me soit au moins permis de regretter… de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.
MAXIME, s'avançant d'un pas vers lui.
Mais, Monsieur, vos regrets sont très-superflus!… Car si je n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de Mademoiselle, je suis entièrement aux vôtres, et je les attends.
Ah! pardieu, Monsieur!..
MADAME LAROQUE, se précipitant.
Messieurs, de grâce!…
Monsieur de Bévallan, il faut que je vous parle à l'instant; veuillez me suivre dans le salon. Venez ma mère.
BEVALLAN, s'inclinant.
Mademoiselle… (Près de sortir, il fait un signe de la main àMaxime.) Je suis à vous, Monsieur! (Madame Laroque,Marguerite, Bévallan, sortent à gauche: Mademoiselle Hélouin,à droite, après avoir lancé un regard à Maxime.)
MAXIME, ALAIN, qui est resté au fond, en dehors, témoin de la scène précédente.
MAXIME, à part.
Cette malheureuse m'a tenu parole. Mais qu'a-t-elle pu dire?… Eh! que m'importe! Il ne s'agit pas de cela maintenant. Alain, tu es là, mon bon Alain, écoute!
ALAIN, s'approchant.
Ah! Monsieur, quel malheur!
Sans doute, c'est un malheur… mais que veux-tu? Dis-moi, mon ami, le percepteur du bourg est un ancien officier, je crois… il a servi?
Oui, monsieur! Il a même été blessé en Crimée…
MAXIME, se plaçant devant la table et écrivant.
Bien! C'est cela… Attends!… Voilà un billet que je te vais prier de lui faire porter sans retard, n'est-ce pas?
Oui, Monsieur… Mais quel malheur, Monsieur! Et dire, Monsieur, qu'à l'épée comme au pistolet il n'a pas son maître dans tout le pays, ce grand traître-là.
Sois tranquille, sois donc tranquille, il ne me mangera pas.
Ah! si Monsieur voulait seulement me permettre de dire à ces dames ce que j'ai vu dans le parc!
Malheureux!… Est-ce que tu veux qu'on me prenne pour un misérable, un lâche?
C'est vrai, Monsieur, ce n'est pas le moment.
Allons! va vite, va!
ALAIN, s'en allant.
Mais quel malheur, mon Dieu! (Il sort par le fond.)
MAXIME, seul un moment, puis BEVALLAN.
MAXIME, réfléchissant.
Ma soeur! Oui, sans doute, c'est dur, mais l'honneur domine tout. Un mot à Laubépin, seulement, à tout événement. (Bévallan paraît à gauche. Maxime se lève.)
BEVALLAN, avec gravité.
Monsieur, je viens faire près de vous une démarche un peu irrégulière, et qui ne laisse pas que de me coûter… mais j'obéis à des ordres qui doivent m'être sacrés…. De plus, j'ai par devers moi des états de service qui, je crois, mettent mon courage à l'abri du soupçon… Bref, je suis chargé par ces dames de vous exprimer leurs regrets; mademoiselle Marguerite, dans un moment de distraction, vous a donné tout à l'heure quelques instructions qui, évidemment, n'étaient pas de votre ressort! Votre susceptibilité s'en est justement émue: nous le reconnaissons.
Monsieur, c'est assez.
Votre main?
MACIME, lui donnant la main.
Monsieur!
BEVALLAN, avec moins de roideur.
Et maintenant, monsieur Maxime, ces dames espèrent qu'un malentendu d'un instant ne les privera pas de vos bons offices, dont elles apprécient toute la valeur. Pour moi, je suis infiniment heureux d'avoir acquis, depuis quelques minutes, le droit de joindre mes instances aux leurs… Les voeux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés.
Ah!
Et je vous serai personnellement obligé de ne pas nous refuser votre concours, à la veille d'un événement que des circonstances de famille, la santé de M. Laroque, nous engagent à précipiter…
Ah!
BEVALLAN. Alain entre par le fond apportant un gros portefeuille.
Ah! merci… (Il prend le portefeuille des mains d'Alain et le dépose sur la table. Alain sort aussitôt.) Ce sont précisément, Monsieur, les papiers particuliers de M. Laroque… Ces dames, en témoignage de leur entière confiance, vous prient de vouloir bien, en respectant, bien entendu, ce qui doit être respecté, y puiser les renseignements dont nous aurons besoin pour dresser le modèle du contrat sauf à prendre plus tard les dispositions légales.
C'est bien, Monsieur. Comptez sur moi.
BEVALLAN, avec une bonhomie enjouée.
J'y compte, monsieur Maxime… et permettez-moi d'espérer que toute glace est rompue entre nous… n'est-ce pas? Mon Dieu! nous nous sommes assez mal connus, jusqu'ici… Moi, je l'avoue, j'avais conçu contre vous quelques préventions, qui, Dieu merci, n'existent plus… Vous, de votre côté, vous avez pu me juger un peu témérairement… mais maintenant vous me connaîtrez mieux, et vous verrez là franchement… je ne suis pas un méchant diable… je suis un bon garçon… Ah! certainement, j'ai des défauts… j'en ai eu surtout: j'ai aimé les jolies femmes… Mais quoi! c'est preuve qu'on a un bon coeur, n'est-ce pas? Et puis, d'ailleurs, me voilà au port… et même, entre nous, j'en suis ravi… parce que je commençais à me… roussir un peu… mais je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants…, et vous pouvez en être sûr, cher Monsieur, ma femme sera parfaitement heureuse… c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être avec une tête comme la sienne… car enfin je serai charmant pour elle… j'irai au-devant de ses moindres fantaisies… Mais si elle me demande d'aller décrocher la lune et les étoiles pour lui être agréable, dame! je n'irai pas… ça c'est impossible! Ah çà, votre main encore une fois. (Maxime lui donne la main.)
Et je cours dire à ces dames que vous nous restez à perpétuité. (Près de sortir, il ajoute, à part.) Jusqu'après le contrat. (Il sort à gauche.)
MAXIME, seul.
Et voilà l'homme qu'elle juge digne d'elle! Oui, je comprends! Lui, du moins, il apporte une fortune presque égale… il est moins suspect… malheureuse enfant! Elle ignore qu'en ce monde les plus mendiants ne sont pas toujours les plus pauvres!… Enfin! Ah! et puis, elle est femme!… Elle se croit offensée, et la première vengeance qui se présente, elle la saisit. Elle veut voir de quel front je supporterai les tortures qu'elle m'inflige! Eh bien, ce front, je le jure, elle le verra impassible jusqu'au pied de l'autel: sa fierté pâlira devant la mienne! (Douloureusement.) Quant au coeur, elle ne le verra pas!… Allons! voyons!… (Il s'asseoit.) Occupons-nous de son contrat!… Voyons ces papiers… voyons… (Il ouvre le portefeuille et parcourt les différentes pièces qu'il contient.) Rien de nouveau pour moi dans tout cela… des titres de propriétés… rien de secret… quelques recommandations… à mes enfants!!! (Tout à coup avec stupeur.) Mon nom! que veut dire ceci! le nom de mon père!… (Il saisit vivement une des pièces du portefeuille et lit à la hâte.) Le marquis Jacques de Champcey… mon aïeul… oui… aux Antilles, à Sainte-Lucie, nous avions là, à cette époque, d'immenses propriétés… et, je m'en souviens, oui… un régisseur du nom de Laroque! Mais il a péri, avec son fils, dans cette fatale nuit où mon aïeul livra son dernier combat… voyons donc… (Il lit.) "A l'approche des événements, la plantation avait été vendue par les soins de mon père!" Son père!… Ce vieillard serait… (Il lit.) "Nous avions ordre de rejoindre pendant la nuit la flottille que devait escorter en France la frégate du commandant de Champcey!!! Dans le trajet, nous tombâmes dans la croisière anglaise… mon père fut tué en se défendant… moi, on me donna le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de révéler le secret de la passe inconnue où s'était réfugiée la flottille française. En récompense de cette trahison, on m'abandonnait le prix des propriétés vendues, les sommes considérables dont j'étais porteur…" Dieu! "j'étais jeune, presque enfant… je succombai! Une heure plus tard, le marquis de Champcey avait péri sur son bord!" Misérable! Ah! et puis des remords, oui… "Dieu sait que depuis j'ai lavé dans le sang ennemi et dans le mien la tache imprimée dans une heure de faiblesse au pavillon de mon pays…" et pour ne pas rougir devant ses enfants il a gardé le fruit de son crime… Providence!… Mais alors c'est à moi de parler en maître ici. (Il se lève. Avec emportement.) Et je parlerai! Oui, je parlerai! J'ai assez souffert… j'ai assez dévoré d'affronts!… Eh! je ne suis pas un saint, après tout!… Il y a du sang dans ce coeur qu'on écrase… on va l'apprendre! Cette enfant barbare va savoir à son tour ce que c'est que l'humiliation! Sa tête superbe va connaître le poids de la honte! Ce n'est qu'une femme, soit! mais elle a un défenseur, maintenant… Eh bien, tant mieux, qu'il la défende! (La porte de gauche s'ouvre: on entend la voix de Marguerite, qui dit: "J'y vais, ma mère. — Maxime: Ah! Dieu!" Marguerite entre et traverse lentement la scène, regardant Maxime. La résolution de Maxime se détend sous ce regard. — Marguerite sort par le fond à droite.)
MAXIME, seul.
Jamais! non, jamais, s'il dépend de moi, la rougeur de la honte ne passera sur ce noble front! Ce secret, ce secret terrible, il n'appartient qu'à moi… ce vieillard, déjà muet comme s'il était dans sa tombe, ne peut plus lui-même le révéler… Eh bien, ce secret… qu'il soit détruit! (Il jette le papier dans la flamme du brasero.) Ma mère, si mes fautes envers vous ne sont pas encore expiées, acceptez ce sacrifice! Je vous le consacre!… allons! tout est dit, sortons d'ici! (Pendant qu'il prend le portefeuille, comme s'apprêtant à partir, madame Aubry ouvre la porte du fond, voit le papier qui brûle dans le brasero, et s'arrête étonnée. La toile tombe.)
VIe TABLEAU.
Un vaste salon communiquant de plain-pied avec le parc. On voit à travers les fenêtres et les arcades du fond une partie des jardins. — On entend au loin les sons d'un orchestre qui joue des airs de danse bretons. — La musique ne cesse de se faire entendre qu'à l'arrivée de Desmarets. — (Scène VIII). Portes à gauche et à droite. — Le salon est éclairé comme pour une fête. — A gauche, une table préparée pour la signature du contrat. — Une lampe sur la table. — A droite, canapé, fauteuils, rangés pour une cérémonie.
BEVALLAN, en grande toilette, ALAIN.
BEVALLAN, entrant.
Tout est prêt, n'est-ce pas? La table ici… bien! Et les fauteuils pour ces dames, c'est très-bien… Le notaire est arrivé?
Oui, Monsieur. Il se promène là, devant, avec M. Maxime.
Bien! bravo! Ah çà, Alain, faites-moi boire ces braves gens-là jusqu'à ce que mort s'ensuive!… et grisez l'orchestre, surtout, entièrement… Et puis, vous connaissez le programme… à neuf heures précises, la signature du contrat… et le feu d'artifice sur la pelouse…
ALAIN. Mais, Monsieur, j'ai réfléchi à une chose, si M. Laroque demande ce qui se passe?
BEVALLAN, baissant la voix.
Comment? Est-ce qu'il entend?
Il entend ferme, Monsieur… mais si ça fait trop de bruit…
Ah! diable!… Eh bien, mais supprimez les pétards! Ah! Alain, quand ces dames seront descendues, vous introduirez cette députation villageoise… mais les femmes seulement, vous entendez? Nous n'avons pas besoin de figures de sauvages ici… Les femmes seulement, et les plus jeunes. Dans une fête, il faut que tout soit gracieux… Alain!
Monsieur!
Supprimez les pétards, c'est convenu!
Oui, Monsieur. (Comme Alain se retire, mademoiselle Hélouin entre.)
Ah! diantre!… (Il chantonne et cherche à s'esquiver.)
Ah! Monsieur, je vous trouve seul enfin!
Ah! c'est vous, Mademoiselle? Eh bien, voilà une soirée assez… une soirée qui… n'est-ce pas?
Qui couronne vos voeux et votre perfidie, n'est-il pas vrai?
Ah! de grâce, Mademoiselle, laissez-moi mon calme… j'en ai grand besoin. Si vous pouviez lire dans mon coeur!
Comment! cette plaisanterie dure encore! Vous prétendez me faire croire même à cette heure…
Mais enfin, Mademoiselle, vous êtes étonnamment injuste! Que s'est-il passé? Vous le savez comme moi… longtemps avant d'avoir conçu des sentiments… qui ne seront jamais oubliés… je m'étais engagé… témérairement… d'un autre côté… On m'a mis en demeure tout à coup de m'exécuter…
Oui, vous vous sacrifiez, je comprends.
LES MEMES, MAXIME, entrant par le fond.
Monsieur de Bévallan, le notaire désire avoir deux minutes d'entretien avec vous.
BEVALLAN., avec empressement.
Bien, merci, j'y vais! j'y vais! (A mademoiselle Hélouin.)Vous êtes cruelle, vraiment!
MADEMOISELLE HELOUIN, à Maxime qui va pour se retirer.
Monsieur Maxime!… Comme vous devez me maudire en ce moment! (Maxime ne répond pas.) Et vous n'avez pas dit un mot pour m'accuser, vous qui le pouviez si bien!… Ah! qu'une parole de bonté de vous me serait douce!…
MAXIME, avec effort.
Je vous plains, et je vous pardonne.
Merci! (Madame Laroque, Marguerite et Madame Aubry, toutes en toilettes de fête, entrent par le fond: Maxime les salue et se tient à l'écart. Alain au fond.)
MADAME LAROQUE, en entrant avec Alain.
Je ne vois pas Desmarets… Est-ce qu'il n'est pas arrivé?
Je vous demande pardon, Madame: mais il est entré d'abord chezMonsieur.
Ah! très-bien. (Madame Laroque, Marguerite et madame Aubry se dirigent vers des sièges préparés à droite.)
MADEMOISELLE HELOUIN, à Marguerite qui passe près d'elle.
Pardon, Mademoiselle, vous avez une fleur de votre coiffure qui tombe… (Marguerite s'arrête, mademoiselle Hélouin, tout en s'occupant de réparer la coiffure dit à demi-voix, avec émotion.) Mademoiselle, nous nous étions abusés: M. Odiot a une soeur, je viens de l'apprendre… et c'est certainement à la dot de sa soeur qu'il faisait allusion dans cette lettre…
MARGUERITE, saisie tout à coup et lui lançant un regard terrible.
Ah! il fallait me tuer… c'eût été plus généreux!
Mais j'étais trompée moi-même…
MARGUERITE, avec une violence contenue.
Vous l'aimiez!… Eh! ne le niez pas!… c'est votre seule excuse!
Peut-être serait-il temps encore…
MARGUERITE, fièrement.
Temps encore! Et sa parole! et la mienne! Ah! nous sommes gens d'honneur, nous autres! (Elle la quitte et va prendre gravement se place auprès de sa mère.)
LES MEMES, BEVALLAN, LE NOTAIRE, ALAIN, au fond.
BEVALLAN, au notaire.
C'est parfait, mon cher ami… vous êtes un parfait notaire… entrez, entrez donc!… Mesdames, je viens prendre vos ordres. Il y a là une députation rustique qui désire être admise à vous présenter ses hommages et ses voeux.
Eh bien, faites entrer, mon ami.
Alain, introduisez… mais les femmes seulement, et les plus jeunes… Dans une fête tout doit être gracieux.
LES MEMES, puis quelques jeunes filles en costume breton, et, à leur tête, CHRISTINE OYADEC; elles portent des fleurs. CHAMPLAIN, vieux paysan à l'air niais, entre au milieu d'elles.
BEVALLAN, remarquant Champlain.
Eh bien!… eh bien!… les femmes seulement!… Qu'est-ce que c'est que ce dadais-là?… Qu'est-ce que vous venez faire ici, vous?
Monsieur, je suis avec ces demoiselles.
Mais, je le vois bien… que vous êtes avec ces demoiselles… et c'est ce dont je me plains… Vous n'êtes pas une demoiselle, vous, n'est-ce pas?
Ah! non, Monsieur.
Ah! non! Eh bien, allez-vous-en… Il est absurde ce villageois!
C'est que je suis le maître d'école, Monsieur… c'est moi qui ai fait le discours… et je venais, dans le cas où la mémoire leur manquerait…
Ah! c'est le souffleur! c'est différent! Entrez, mon brave! (Aux dames.) C'est le souffleur!… Et quel est l'orateur de l'aimable troupe?
CHAMPLAIN, montrant Christine.
C'est celle-là, Monsieur…
Ah! la petite au chien… oui, je la reconnais!… Eh bien, venez mon enfant; je vais moi-même vous présenter à ces dames. (Il la conduit par la main vers la droite; à part.) Elle est gentille tout à fait cette petite… elle a encore embelli… (Galamment, à Christine): Comment donc vous appelez-vous, mon enfant, je ne me souviens pas…
Christine Oyadec, Monsieur.
Ah! bien… Et vous demeurez près d'ici, sans doute?
Auprès du moulin, oui, Monsieur.
Ah! très-bien! (Christine s'arrête devant Marguerite; Champlain derrière Christine; le groupe des jeunes filles un peu en arrière.)
CHAMPLAIN, à Christine.
Mais va… va donc!
Il faut commencer?
Mais oui… va donc… (Lui soufflant.) "Mademoiselle…
CHRISTINE, récitant avec trouble.
"Mademoiselle, les anciens, dans cette belle fête de l'hyménée, avaient la coutume ingénieuse d'allumer un flambeau: ce flambeau… (Elle s'arrête.)
CHAMPLAIN, lui soufflant.
"Symbolique!
"Symbolique… ce flambeau symbolique… Mademoiselle…
"Deux fois symbolique!"
CHRISTINE, à Champlain.
Mais, je l'ai dit deux fois…
Petite bête!
Quoi!… Ah! je ne sais plus… je ne me rappelle plus: Mademoiselle… excusez… mais je vous assure… que nous vous aimons bien, et que nous prions le bon Dieu de tout notre coeur… que vous soyez heureuse… avec votre épouseux.
BEVALLAN, riant.
Brava! brava!
C'est très-bien, va; merci, mon enfant.
CHRISTINE, montrant Maxime, avec curiosité.
C'est-il Monsieur que vous épousez?
Non, mon enfant.
CHRISTINE, montrant Bévallan.
C'est donc Monsieur?
Oui.
Ah! tant pis!
BEVALLAN, affectant de rire.
Brava!… brava!… charmante!… naïveté agreste!
Vous viendrez me trouver toutes demain matin, Mesdemoiselles.
LES JEUNES FILLES ET CHAMPLAIN, à l'unisson.
Oui, Madame.
C'est cela, c'est convenu… Allez, enfants, allez… (Les jeunes filles se retirent au fond.) Et maintenant, mon cher notaire, si vous voulez faire votre petite installation… Là… très-bien… (Comme le notaire vient de s'asseoir, il se fait au dehors une certaine agitation; Bévallan se retourne.) Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? qu'est-ce qui arrive? (Desmarets se présente au fond; Bévallan va au-devant de lui; madame Laroque se lève.)
(Bévallan échange quelques mots à voix basse avec Desmarets.)
Eh bien… qu'y a-t-il?… De grâce, Messieurs!
Mon Dieu, Madame… je suis désespéré… Monsieur votre père est plus souffrant…
Plus souffrant?
Oui, Madame… Il a été pris subitement d'une grande agitation fiévreuse… et ces brusques changements dans l'état d'un malade sont toujours des symptômes graves…
Ah! mon Dieu!… mais j'y cours… Marguerite, mon enfant… allons… vite!… ah!… (Les jeunes filles restées au fond s'écartent avec un mouvement de terreur; M. Laroque paraît, marchant d'un pas roide et sinistre; il s'arrête et s'appuie contre les piliers de la porte. Alain le suit. Madame Laroque, sa fille et Desmarets s'approchent du vieillard.)
DESMARETS, à demi-voix, à Alain.
Comment, Alain… vous l'avez laissé…
Monsieur a voulu sortir… je n'ai pu l'en empêcher…
MARGUERITE, allant au-devant du vieillard.
Mon père… me reconnaissez-vous? (M. Laroque fait un signe de tête grave et affectueux.) Voulez-vous mon bras? (Le vieillard refuse.) Vous êtes fatigué?… Vous voulez vous reposer? (M. Laroque consent d'un signe de tête.)
Eh bien, approchez ce fauteuil… fermez ces fenêtres… Vous devez vous trouver mieux ici, Monsieur… On y respire au moins, n'est-ce pas?… (M. Laroque, après une faible signe de tête, s'assoit dans le fauteuil. Desmarets continue, s'adressant aux femmes.) Tant qu'il se trouvera bien ici, il faut l'y laisser… Et quant à vous, Mesdames, vous ferez bien de vous retirer. Il est plus calme maintenant… il n'y a aucun danger immédiat… réservez vos forces: vous en aurez besoin bientôt, je le crains…
Oh! nous ne pouvons le quitter maintenant… mon ami… Nous allons seulement, Marguerite et moi, changer ces toilettes, qui font un trop cruel contraste, et nous revenons aussitôt…
Eh bien, Madame, allez… M. Maxime et moi nous veillerons pendant ce temps-là.
De grand coeur.
Mon Dieu, je m'offre également.
Plus tard, Monsieur, plus tard… il ne faut pas top de monde à la fois… pas de bruit!… il dort… vous voyez. (Il sort par le fond. Elles sortent à gauche.)
LAROQUE, à demi renversé et endormi dans le fauteuil, à droite, MAXIME, DESMARETS.
(Demi-nuit: on a enlevé ou éteint les bougies; il ne reste plus qu'une lampe posée sur la table à gauche.)
Eh bien?
Eh bien… c'est la fin, je crois… mais pas immédiatement; la lutte… peut être fort longue.
Rien à faire?
Rien! Seulement on peut essayer de quelque potion calmante…Je vais vous laisser deux minutes pour faire préparer cela.
Allez, mon ami…
Dites à ces dames que je suis là.
Bien. (Desmarets sort à droite.)
MAXIME, regardant le vieillard endormi.
Ce malheureux!… Après tout, il s'est repenti… il a souffert… il a expié!… et c'est moi que la Providence charge de veiller sur son dernier sommeil! Etrange destin! Ah! ce sommeil, je le lui envie!… Cette journée m'a brisé! (Il s'asseoit près de la table.) Que je suis las! (Il appuie sa tête sur sa main: la lumière de la lampe éclaire son visage. Le vieillard s'éveille: ses yeux, troublés, s'arrêtent sur le visage de Maxime; il paraît frappé d'étonnement et de terreur; il se lève avec effort. Maxime, épouvanté, se lève en même temps. La porte du fond s'ouvre: Marguerite paraît, et regarde son père d'un oeil étonné et bientôt terrifié.)
MONSIEUR LAROQUE, d'une voix suppliante.
Monsieur le marquis, pardonnez-moi!
MARGUERITE, à part.
Ciel! (Maxime, glacé d'effroi, reste immobile et muet.)
MONSIEUR LAROQUE, avançant de deux pas vers Maxime, avec une solennité de spectre.
Monsieur le marquis, pardonnez-moi!
MARGUERITE, avec terreur.
Mon Dieu! que dit-il?
MAXIME, comprenant tout à coup marche sur le vieillard, et s'arrêtant devant lui, il lève une main sur sa tête.
Soyez en paix, Monsieur, je vous pardonne! (Le visage du vieillard exprime soudain une joie exaltée. Il chancelle. — Maxime le soutient.)
MARGUERITE, accourant à Maxime.1 [1. Maxime, Laroque,Marguerite.]
Monsieur, que signifie cela? Parlez! Dites! Vous connaissez quelque secret terrible!
Moi! Aucun… je me prête à son délire, voilà tout.
Mon père… mon père chéri… parlez… parlez encore… je vous en supplie… Vous avez quelque pensée… quelque souvenir qui vous tourmente… n'est-ce pas? n'est-ce pas? dites… mon père… parlez… au nom du ciel… au nom du Dieu de miséricorde! (Le vieillard entr'ouvre les lèvres comme pour parler. Marguerite écoute avec angoisse. Tout à coup, il étend les bras, pousse un soupir profond et retombe sans mouvement dans le fauteuil.)
MARGUERITE, poussant un cri.
Ah! ma mère! (Elle tombe à genoux.)
LES MEMES, DESMARETS, arrivant à la hâte.
DESMARETS, après avoir touché le coeur du vieillard.
Mademoiselle, priez!
VIIe TABLEAU
Même décor qu'au tableau précédent. — Une table au milieu du salon. — Bougies allumées.
MAXIME, BEVALLAN, debout près de la table; LAUBEPIN, assis au milieu; MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, assises autour de la table.
Vous ne jugez pas à propos, Madame, de convoquer ici les domestiques de cette maison?
Est-ce nécessaire; mon ami?
Nullement, Madame.
Eh bien, restons entre nous, je préfère cela.
Soit! Madame et Mademoiselle, vous avez bien voulu, il y a huit jours, en m'annonçant la perte douloureuse que vous veniez de subir, m'inviter à me rendre près de vous, et m'investir d'une mission de haute confiance, celle de procéder à l'inventaire officiel des papiers particuliers de feu M. Laroque, votre beau-père et grand-père. Je vous rendrai compte sommairement d'abord des résultats de mon examen, après quoi nous entrerons dans le détail des chiffres. Et d'abord, Mesdames, bien que toutes les pièces relatives aux volontés testamentaires de M. Laroque fussent étiquetées et numérotées avec soin, je dois vous dire que je n'ai pu mettre la main jusqu'ici sur la pièce n° 1. La pièce n° 1 manque. (Madame Aubry jette un regard sur Maxime.) La pièce n° 2 règle très-honorablement le domaine de madame Laroque.
Bien, bien, passez, mon ami; je suppose que ma fille ne me laissera pas mourir de faim: ainsi je suis parfaitement tranquille.
Quant à cela, chère Madame, je suis là, moi! (A demi-voix àLaubépin.) Quel est le chiffre?
Un peu de patience, Monsieur, s'il vous plaît… La pièce n° 3 pourvoit aux intérêts de Mademoiselle Hélouin. (Mademoiselle Hélouin regarde Maxime comme pour le remercier.)
J'en suis enchantée, ma chère petite…
Madame!
La pièce n° 4 contient divers legs en faveur des domestiques, et c'est tout.
Vous êtes sûr que c'est tout, Monsieur?
Parfaitement, Madame.
Ainsi, il n'y a rien pour moi?
Voyons, ma chère cousine, tranquillisez-vous; nous partagerons la même chaumière.
MADAME AUBRY, avec aigreur.
Je vous remercie, ma cousine, mais il n'en est pas moins extraordinaire… Au surplus, je sais à qui je dois tout cela. (Elle regarde Maxime.) Monsieur que voilà m'a toujours honorée de son amitié particulière… et je crois comprendre…
Moi, Madame, je ne comprends pas.
Vous comprendriez peut-être mieux, Monsieur, si je vous demandais ce qu'est devenue la pièce n° 1.
MAXIME, troublé.
Madame… (Tous les regards se fixent sur lui.)
Qu'est-ce que vous voulez dire, ma cousine?
Oui… Madame… que voulez-vous dire? Daignez vous expliquer.
Je veux dire qu'un certain jour j'ai vu, de mes deux yeux, Monsieur brûler une pièce détournée de ce portefeuille, et que l'enveloppe de cette pièce que j'ai trouvée au pied de votre brasero et que j'ai eu soin de recueillir, porte précisément le numéro qui manque ici, et pour preuve je vais vous chercher cette enveloppe. (Elle se lève: tous se lèvent en même temps: des domestiques emportent la table au fond.)
Restez, Madame… Maxime, répondez.
Monsieur Maxime?
Eh bien, Monsieur!
MAXIME, avec embarras.
Madame dit vrai… seulement, elle s'abuse sur le caractère de cette pièce; elle ne contenait aucune disposition en sa faveur, c'était une pièce insignifiante que j'ai cru pouvoir brûler. (Laubépin le regarde avec stupeur.)
BEVALLAN, à part.
Ma foi! c'est un peu trop fort, ça!
MADAME LAROQUE, à Maxime.
Comment, c'est vous qui avez fait un tel abus de notre confiance?
Madame, vous vous trompez, je le répète, sur le caractère…
Mais enfin, cette pièce, quel en était le contenu?
MAXIME, avec contrainte.
Je ne saurais le dire. (Mouvement dans l'assistance.)
Monsieur, je le regrette profondément, mais vous devez reconnaître que dès ce moment nous ne pouvons vivre sous le même toit.
Madame, je le reconnais. (Il s'incline.) Adieu… (Il s'éloigne.)
Monsieur Maxime, n'avez-vous donc rien… rien à dire pour votre défense?
Rien. (Il salue de nouveau et sort par le fond.)
LES MEMES, excepté MAXIME.
LAUBEPIN, à part.
Oui… oui… je comprends! c'est cela!
Eh bien, mon pauvre Laubépin, voilà une déception!
Oui, Madame, oui.
Moi, je déclare que le fait ne me surprend nullement… CeMonsieur-là, dès le principe…
Oui, c'est très-bien… mais tout cela ne me rend pas mon legs… car je suis bien convaincue que ce papier…
Calmez-vous, madame Aubry… Si cette pièce contenait votre legs, en effet, rien n'est perdu… car cette pièce, j'en ai le double: le voici!
Comment?
Par un surcroît de précautions, bien justifié aujourd'hui, M. Laroque m'avait confié ce secret qu'il m'était interdit de révéler tant qu'il a vécu… que j'espérais ne révéler jamais… Mais il le faut… (A Marguerite et à sa mère.) Lisez!
MARGUERITE, parcourant le papier à la hâte.
Le marquis de Champcey… Sainte-Lucie… Quoi!… Est-ce possible… Oh! Dieu… oui, ces paroles mystérieuses… suprêmes! Je les comprends maintenant, ah! quelle honte!
Ma fille! chère enfant!
LAUBEPIN, à Marguerite.
Voulez-vous que je le rappelle?
Lui! jamais!… Rougir devant lui! jamais! qu'il reste! qu'il reste ici!… Monsieur! C'est à nous… c'est à nous de partir!… Venez, ma mère, venez… Sortons d'ici. (A Laubépin.) Vous entendez! jamais! Oh! quelle honte! (Elle sort à gauche. Madame Laroque et mademoiselle Hélouin la soutiennent et sortent avec elle.)
Eh bien, cher Monsieur… qu'est-ce qu'il y a donc? ne peut-on savoir…?
Oui, parlez, de grâce.
Il y a, que la fortune de M. Laroque, par suite d'événements de famille relatés dans cette pièce, appartient à M. Maxime, et que mademoiselle Marguerite paraît disposée à la lui restituer.
Ah çà… qu'est-ce que vous me contez là?
Je n'ai pas à vous expliquer le fait; mais quant au fait je vous l'atteste.
Eh bien, mais alors, dites-moi… il n'y a qu'une chose à faire, je vais le leur dire… (Se retournant, près de sortir à gauche.) Il y a assez longtemps qu'ils s'aiment d'ailleurs!
BEVALLAN, qui a réfléchi.
Ah, çà… que dit-elle donc!… Est-ce vrai qu'ils s'aiment, ces jeunes gens, vraiment? Mais alors, je vais dire comme elle, moi…
LAUBEPIN, un peu railleur.
Mais non… rassurez-vous… Vous avez la parole de Marguerite, et on ne peut pas vous demander non plus d'immoler vos sentiments!
BEVALLAN, affectant la générosité.
On ne peut pas me demander d'immoler! mais, ma parole, je ne sais pas comment on me juge, moi… je ne sais pas ce que j'ai fait… on me juge tout de travers, on me prend pour un misérable, sans âme, sans coeur… mais je suis un homme de sacrifice, moi, au contraire, de dévouement… je…
ALAIN, entrant à la hâte par le fond.
M. Laubépin, si vous pouviez venir près de ces dames…Mademoiselle Marguerite est dans un état qui fait pitié… etMadame vous supplie…
J'y vais…
Eh bien, je vous accompagne, moi; je vais dire qu'on fasse comme si je n'existais pas. Qu'est-ce que je demande, moi, qu'on fasse comme si je n'existais pas… voilà tout! On en me connaît réellement pas! (Laubépin et Bévallan sortent à gauche.)
ALAIN, puis MAXIME.
ALAIN, éteignant les bougies.
Ah! qu'est-ce qui se passe donc, mon Dieu! M. Maxime qui s'en va… et mademoiselle qui veut s'en aller aussi… à pied… la nuit…
MAXIME, entrant par le fond, timidement.
Alain!
Ah! Monsieur! que je suis content de vous voir encore une fois!…
Rends-moi un dernier service, mon ami… Il y a dans ma chambre deux ou trois paquets que je te prie de faire porter au bout de l'avenue… où le voiturier va les prendre dans quelques minutes… Va, mon ami… je te suis…
Monsieur!
Est-ce que tu me refuses?