V

Son frère n'avait donc plus que quelques minutes à vivre! Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux, l'héritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un hasard pour briser tout cela; que son frère, avant de mourir, eût la force de prononcer une phrase… ou même de dire simplement un nom, qu'entendraient son fidèle ami de Brettecourt et le notaire Florimont, et son avenir, sa fortune étaient encore menacés… Il ne connaissait que trop la préférence si grande de sa mère pour son frère!

—Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous prie donc de vous retirer.

Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes égarés, et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le suivait. Seul, le notaire essaya de lutter:

—Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que je ne quitte pas votre frère mourant…

—Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce qui doit être fait ici!

Puis, se radoucissant, mais très ferme:

—D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous éloigner. Demeurez tous dans le petit salon qui est à côté de cette chambre. Si mon frère revenait à lui, et qu'il parlât, ou du moins qu'il désirât parler à l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais.

Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé, aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait de la chambre du mourant… Mais ils espéraient bien entendre s'il appelait.

Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le fermait… Les autres n'avaient rien entendu… Il était seul avec son frère.

Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence; Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données à son frère.

Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur, l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré.

Cet état de choses avait contribué à développer les qualités mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait, on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la différence entre les deux frères était bien nettement marquée; parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de prendre sa place.

Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté, sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié.

Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux, ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser, pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent. Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode.

Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans cependant pouvoir soupçonner qui elle était.

Soudain, l'œil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui:

—Frère, je suis là.

Jean le regarda, comme stupéfait. Il articula péniblement:

—Brettecourt?

Un dernier souffle de vie le ranimait.

—Brettecourt n'est plus là, dit fort naturellement Honoré.

Jean contempla son frère une minute. Et il vit une telle affection sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans cette minute de réflexion, il avait rassemblé toutes ses forces; mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté qu'il prononça:

—Femme… Enfant… Lettre notre mère…

Il s'arrêta un peu. Honoré, lui serrant la main, compléta sa pensée:

—Tu as une femme, un enfant?

—Oui, balbutia le marquis.

—Et… tu as écrit une lettre à notre bonne mère pour lui avouer la vérité?

[Illustration: Et soyez courageux! (Page 28)]

—Oui.

—Où est cette lettre?

—Mon… secrétaire… testament…

—Bien, frère! Compte sur moi… C'est moi-même qui remettrai ta lettre à notre mère.

—Ma femme… mon fils!… Je suis perdu… Je te les recommande… à toi… à Brettecourt…

Il se tut encore.

Honoré le crut mort; mais il fit un dernier effort:

—Ma femme… ma mère chérie… Dieu!… mon fils!… oui, un fils!

Un noble orgueil éclaira son visage. Et, dans la pensée de ce fils qu'il venait d'entrevoir, il mourut.

Honoré se recula, épouvanté… C'était encore plus grave qu'il ne l'avait cru. Un fils! Son frère laissait un fils!

Un moment, il fut comme affolé, au milieu de la chambre. Puis, assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui communiquait avec le petit salon… Si Brettecourt ou le notaire étaient rentrés et avaient entendu?… Mais non. La porte était toujours fermée, il était bien seul.

[Illustration: … Seuls les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre (Pages 33.)]

Sans réfléchir, il se précipita vers cette porte, et il allait l'ouvrir brusquement: il perdait la tête. Mais quelqu'un veillait pour lui: au moment même où il mettait la main sur la poignée, il se sentit enlevé, ramené en arrière, tandis qu'une voix toute basse murmurait:

—Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit pas avoir été fermée, et qu'il faut par suite la rouvrir bien doucement?

Honoré reconnut Guépin, et un grand froid le parcourut tout entier.

—Par où donc êtes-vous venu? balbutia Honoré.

—L'escalier de service mène directement dans le cabinet de toilette, répondit Guépin sans se troubler.

—C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet.

—Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait certainement pas la main aussi sûre que la mienne…

Et Guépin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit eût été produit. Puis il repassa devant Honoré et lui jeta un regard familier.

Ce n'était plus un domestique, c'était un complice.

Dès que Guépin eut disparu, Honoré se précipita vers le salon, souleva la portière, et se montra, le visage en pleurs.

—Messieurs, dit-il, d'une voix étouffée, mon frère vient de rendre sa belle âme à Dieu!

Et il retourna auprès du lit, se mit à genoux et cacha son visage en sanglotant. Déjà, Brettecourt, le notaire et le médecin l'avaient rejoint. Brettecourt et le notaire s'étaient agenouillés comme lui. Le médecin constatait la mort.

Pendant quelques instants, il régna un grand silence, qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoupés de Brettecourt. Le malheur causé par lui était irréparable. Son ami était mort, emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir, c'est que peut-être Villepreux avait pu donner quelques indications à son frère; peut-être avait-il parlé à voix basse? Il osa lui demander:

—N'a-t-il rien dit?… N'a-t-il pas prononcé un nom… dans cette minute suprême?

Honoré sembla très choqué de ce qu'on se permît de l'interroger dans un semblable moment; mais il daigna répondre:

—Il n'a pas même repris connaissance.

Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt s'écroulait presque à terre, la tête appuyée contre le bois de lit, semblable à un chien fidèle…

Bientôt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de service. La nouvelle s'était vite répandue dans l'hôtel; Guépin avait raconté que, comme il attendait à la porte, M. Honoré la lui avait annoncée. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les eût pas appelés plus tôt: ils auraient voulu assister, agenouillés, ne fût-ce que de loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillèrent dans le petit salon, rangés au cercle, et prièrent sincèrement pour ce maître si bon, d'une bienveillance si familiale.

Quant à Guépin, il donnait les signes du plus violent désespoir et ne cessait de répéter:

—Mon maître!… mon bon maître!… Mon cher maître!…

C'était un nouveau venu dans la maison que ce Guépin, un domestique très moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille. Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant lui, parce qu'il était le valet de chambre du maître. C'est la marquise qui l'avait presque imposé à son fils; elle voulait que tout fût jeune autour de lui. Et Guépin, drôle cynique, était doué d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuadé à la marquise et à son fils qu'il leur était absolument dévoué.

Honoré jugea que son explosion de douleur avait assez duré, et que, par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques. Seul, Guépin demeura à l'entrée de la chambre.

Puis, Honoré, s'adressant au notaire, au médecin, à Brettecourt, dit:

—Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mère et au mien, des preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon cœur.

«Guépin, reconduisez ces messieurs.

Le médecin et le notaire allaient se retirer sans difficulté; mais Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa sur les lèvres d'Honoré; et frappant légèrement sur l'épaule de l'officier:

—Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-même; mais vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frère.

Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant à Honoré.

—C'est à moi… à moi que vous dites cela?

—Oui, monsieur! répondit fermement Honoré.

—Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frère!

Honoré sembla très peiné.

—Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus clairement de vous retirer?

—Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur lui… Je suis son ami… son frère d'armes…

—Le marquis de Villepreux, dit sèchement Honoré, n'avait pas d'autre frère que moi; et je suis désolé que vous me forciez à vous faire observer que votre place n'est plus ici!

—Monsieur!

—Je ne saurais oublier que mon frère meurt victime d'un accident dont vous êtes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous êtes la cause…

Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mère m'en voudrait de vous avoir permis de demeurer plus longtemps auprès du corps de votre ami.

Brettecourt chancela; ses yeux, fixés sur Honoré, s'ouvrirent démesurément. Et il allait peut-être tomber, quand le notaire le prit dans ses bras.

—Venez, venez, monsieur le comte!…

Il l'entraîna. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la cour, il murmurait avec égarement:

—J'ai tué mon ami… J'ai tué mon ami…

On avait le droit de le chasser de cette maison.

—Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais qui sait si vous ne pourrez pas réparer un jour ce malheur… dont personne du reste ne saurait vous déclarer responsable?

—Réparer?… fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais pu, peut-être, s'il avait parlé… Mais non! Dieu ne l'a pas voulu… J'ai tué mon ami!… J'aurai le courage de ne pas me tuer; mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de rejoindre mon pauvre Villepreux!

Guépin avait respectueusement accompagné les trois hommes jusqu'à la grande porte de la rue; là, il s'inclina, d'un air désolé. Puis il les suivit quelques secondes du regard.

—Tas de raseurs! prononça-t-il. Mais retournons auprès de notre jeune maître, qui doit avoir quelque besoin de nous!

Honoré était demeuré seul dans l'appartement de son frère; mais il n'avait encore eu la force de rien faire. Il était écrasé par ce superbe coup de fortune.

Pas un regret n'agitait son âme. Emporté par l'orgueil, il examinait d'un coup d'œil rapide cette chambre qui n'aurait jamais dû être la sienne, la chambre des marquis de Villepreux. La chambre qu'il avait eue, lui, était fort belle aussi, aussi richement meublée; mais ce n'était qu'une chambre de cadet. Ici, c'était bien le logis de l'aîné, l'appartement auquel on n'avait pas osé touché depuis deux siècles. C'est là, dans un meuble Louis XIV, assez bas, large et épais, que se trouvaient les archives de la famille; là qu'avait habité son père, là que, de la main à la main, il avait, à son lit de mort, remis sa fortune à son aîné. Tout ici lui rappelait sa situation de cadet, ses humiliations… qui cessaient tout d'un coup.

C'était lui, maintenant, le marquis de Villepreux!

Tout était à lui, désormais, titre, fortune. Plus rien ne pouvait menacer son avenir; une seule complication aurait pu l'effrayer: cette femme, cet enfant… Et il allait être le seul à les connaître.

Cependant, Guépin rentrait dans la chambre. Il jeta vite un coup d'œil au secrétaire et sourit en le voyant toujours fermé.

«D'ailleurs, pensa-t-il, il ne trouverait rien sans moi.»

Honoré lui ordonna de prendre les dispositions nécessaires pour transformer en chapelle ardente la chambre de son frère. Puis, il rédigea cette dépêche:

«Ma mère, soyez forte! Un malheur affreux vient de nous frapper.Jean est très mal. Venez immédiatement.

—Allez tout de suite au télégraphe, Guépin!

Mais Guépin envoya la dépêche par le concierge: il ne voulait pas quitter l'hôtel. C'est lui qui fit disposer la classique main de papier dans le vestibule, sur une table recouverte d'un tapis noir. Et il s'assura que tout avait bien l'allure correcte et compassée de la douleur moderne.

Deux domestiques parlaient à voix haute, il les réprimanda. Il soignait la mise en scène du désespoir de son nouveau maître; car il était bien certain de ne plus quitter Honoré de Villepreux.

Quand il remonta dans la chambre, les autres domestiques avaient tout préparé: une commode avait été transformée en petit autel, on était allé chercher de l'eau bénite à Sainte-Clotilde; et, dans la coupe d'onyx qui la renfermait, trempait une branche de buis, que la marquise avait suspendue, au-dessus du lit de son fils, le dimanche des Rameaux.

Il ne restait plus qu'à faire la toilette du mort. Guépin ne laissa ce soin à personne.

Et bientôt, Jean de Villepreux apparut, étendu dans son lit, vêtu de son habit, sur lequel tranchait le ruban bleu de la médaille de Crimée. La vue de ce modeste ruban amena, sur les lèvres d'Honoré, un imperceptible sourire. Il avait toujours trouvé ridicule la fierté avec laquelle son frère le portait.

Le nouveau marquis demeurait assis, dans un fauteuil, tout près de ce secrétaire qu'il gardait jalousement. Son visage caché dans les mains, il semblait écrasé de douleur; mais il suivait attentivement tout ce qui se passait. Enfin, il fut seul avec Guépin, qui avait renvoyé tous les domestiques, une fois la besogne terminée. Honoré se leva alors et s'avança vers le secrétaire; mais Guépin, parlant très bas, dit:

—Si monsieur le marquis veut me croire, il attendra que tout le monde soit couché dans l'hôtel…

Honoré se rassit, vexé de trouver si justes toutes les observations du valet de chambre, n'osant pas lui résister, et éprouvant cette humiliation des grands qui ont besoin d'un petit. Et la nuit le surprit, portant alternativement ses regards, du cadavre de son frère au petit meuble qui contenait son secret.

La soirée aurait paru interminable à Honoré de Villepreux, si elle n'avait été coupée tout d'abord par la visite du médecin des morts. Ce médecin fut reçu par Honoré et même par Guépin au milieu de telles marques de désolation que, malgré l'indifférence que lui donnaient forcément ses fonctions, il crut nécessaire d'adresser quelques paroles de consolation au nouveau marquis de Villepreux. Honoré les accepta en sanglotant. Et, peu à peu, le bruit se répandait dans tout l'hôtel que M. Honoré était beaucoup plus tendre, beaucoup plus affectueux qu'on ne l'aurait cru.

Ensuite, il fit venir auprès de lui les vieux domestiques qui servaient spécialement sa mère, et leur donna les ordres les plus méticuleux afin que la marquise n'eût à s'occuper de rien à son retour.

Il prit aussi les dispositions nécessaires pour qu'un petit appartement, voisin de celui de sa mère, fût rapidement aménagé: c'est là que lui, désormais chef de famille, voulait que Juliette de Persant s'installât; la petite chambre de jeune fille, qu'elle avait occupée jusqu'alors, ne lui semblait plus suffisante. Cette sollicitude, pour une jeune fille, dont Honoré se montrait auparavant très jaloux, frappa tout spécialement.

Pendant cette soirée, autant pour tromper son impatience que pour surprendre sa mère le lendemain, Honoré, sans quitter la chambre de son frère, dirigea l'installation de l'appartement de Juliette: il faisait déplacer les jolis meubles, les choses particulièrement délicates que renfermait l'hôtel, tout ce qui pouvait charmer l'œil d'une jeune fille, et le faisait porter dans la chambre qu'il donnait à Mlle de Persant.

Il savait bien pourquoi sa mère était partie de Paris si brusquement; et il ne doutait pas qu'elle ne ramenât Juliette, et pour toujours.

En ce moment, elle avait reçu sans doute sa dépêche, envoyée au château d'Angoville par un exprès; elle avait dû tout quitter, comme folle, faire atteler et rejoindre le train de nuit; elle arriverait le lendemain de bonne heure. Et il voulait lui dire à son arrivée:

—Juliette habitera désormais le petit appartement voisin du vôtre.

Lorsque minuit sonna, les domestiques étaient brisés de fatigue; et, malgré l'intention que plusieurs d'entre eux avaient manifestée de veiller leur maître, tous s'inclinèrent sans résistance quand Guépin leur dit:

—M. le marquis veut veiller seul le corps de son frère.

Une demi-heure plus tard, il revenait auprès du marquis et disait:

—Maintenant, monsieur peut agir en toute tranquillité.

Honoré se redressa et contempla quelques instants le visage glacé de son frère; puis tandis que Guépin verrouillait les portes, il se dirigea vers le secrétaire.

Il avait bien le droit de l'ouvrir maintenant: tout n'était-il pas à lui, ici?…

Guépin le rejoignait:

—Voici la clef, monsieur le marquis.

Honoré eut un tressaillement nerveux; il était atrocement humilié de se trouver sous la dépendance de ce domestique qui savait tout, qui pensait à tout. Guépin le remarqua; et son regard audacieusement fixé sur le marquis, semblait dire:

«Te révolte donc pas, mon bonhomme… Tu ne peux pas te passer de moi!»

Honoré avait pris la clef. La main un peu nerveuse, il ouvrit le secrétaire, et descendit la plaque, qui formait table en s'abaissant.

Devant lui, s'étalaient trois rangées de tiroirs. Il les enleva tour à tour et vida leur contenu sur la tablette.

C'était évidemment dans un de ces tiroirs que Jean avait enfermé la lettre destinée à sa mère.

Il déplia tous les papiers posés devant lui, reconnut des lettres de Brettecourt, de Vauchelles; mais il ne trouva pas trace de la lettre qu'il cherchait.

Guépin, planté derrière lui, le dévisageait en goguenardant. Honoré recommença deux fois son examen, visita de nouveau les tiroirs, mais inutilement. La lettre de son frère n'était pas dans le secrétaire. Brusquement il se retourna vers Guépin et lui jeta un regard irrité, ayant presque envie de lui crier:

—Vous l'avez donc volée?

Mais Guépin demeurait impassible, dans l'attitude du correct domestique, qui attend que son maître l'interroge.

—Ah çà! maître Guépin, m'auriez-vous fait de faux rapports depuis six mois?

Guépin haussa les épaules.

—La preuve que je n'ai pas fait de faux rapports, c'est ce que M. le marquis a dit avant de mourir.

—Cependant, fit Honoré, tout démonté par la réponse si logique deGuépin, puisque je ne la trouve pas, cette lettre?…

—Monsieur n'a peut-être pas suffisamment cherché.

Il y eut un silence. Honoré se calmait: évidemment, il avait mal cherché; cette lettre, il la découvrirait tout à l'heure, cachée peut-être entre deux tiroirs.

Mais, avant de recommencer ses recherches, il éprouva le besoin de bien confirmer ses soupçons en questionnant Guépin.

—Voudriez-vous, maître Guépin, me résumer aussi rapidement que possible, tout ce que vous m'avez dit depuis six mois?

—Je ne demande pas mieux, monsieur, répondit Guépin, enchanté de faire valoir ses services dans une occasion aussi solennelle.

Donc, il y a six mois environ, M. le comte était sorti un soir, dans le but de suivre M. le marquis; et je me trouvais moi-même dehors, dans la même intention. Les nouvelles allures de M. le marquis inquiétaient son frère, comme son fidèle valet de chambre. Nous nous rencontrâmes…

—Passez, passez, Guépin…

—Si je répète cela, monsieur, c'est simplement pour rappeler que c'est M. le comte qui m'a chargé de cette besogne, un peu trop basse pour lui, et qu'il s'en est fié à moi du soin de surveiller les nouvelles amours de M. son frère. Le marquis avait complètement abandonné ses anciens plaisirs…

J'ai cru longtemps que c'était pour une femme du monde et qu'il ne se cachait si bien que pour éviter la colère d'un mari jaloux.

Mais j'ai perdu cette conviction lorsque j'ai eu fait la remarque que M. le marquis ne mettait jamais son habit pour aller à ces rendez-vous, quoique ces rendez-vous eussent presque toujours lieu le soir: il s'y rendait en jaquette, même en veston.

Ce n'était donc pas une femme du monde, pas même une bourgeoise… A peine une toute petite bourgeoise!

Ici, le visage de Guépin prit un air de souverain mépris; et, tirant un gant de sa poche:

—En voici la preuve, monsieur!

Ce gant de femme que j'ai découvert dernièrement dans une de ses poches…

—Une jolie main! fit Honoré en prenant le gant.

—Des gants à vingt-neuf sous, monsieur, prononça Guépin. Et usés, recousus… Je pencherais, monsieur, pour une ouvrière…

—Et… vous n'avez pas encore découvert sa demeure?

—J'ai fait un progrès, monsieur. D'habitude, M. votre frère faisait tant de détours avant d'arriver à ses rendez-vous qu'il m'avait été impossible de le filer complètement. Il avait été à la guerre et savait dépister l'ennemi; et puis, il se doutait peut-être qu'on l'espionnait. Mais, depuis quelque temps, il prenait moins de précautions; et hier, j'ai acquis la certitude que la demoiselle habite le Marais: j'ai perdu M. le marquis, pour la seconde fois, dans le dédale des rues du Temple.

Jean était allé la veille, en effet, jusqu'à la place des Vosges; mais, ne sachant que dire à Marie, ne voulant plus lui mentir, il n'avait pas osé pénétrer dans sa maison; et il avait passé une partie de la nuit à errer dans les rues qui avoisinent la Place Royale.

—Bien, Guépin, dit Honoré, en lui tendant un billet de cent francs.

C'était le prix convenu de chaque renseignement nouveau. Mais Guépin refusa avec dignité.

—Oh! monsieur! Pas un pareil jour!

Et, regardant gouailleusement Honoré:

—Je serai bien assez récompensé, si monsieur le marquis veut bien me garder à son service.

Honoré, sans répondre, se tourna vers le secrétaire et chercha derrière tous les tiroirs.

Il ne trouva encore rien.

—Il y aurait donc un secret? murmura-t-il tout agacé. Sans doute un secret que seul son frère connaissait!

Guépin souriait en dessous; il dit:

—L'autre nuit, en rentrant, M. le marquis a écrit très longuement.Quand il a eu fini, il a murmuré, je l'ai parfaitement entendu:

«Je reverrai cela demain.»

Puis, il a rangé ses papiers, fermé son secrétaire, et s'est couché. C'est moi qui ai éveillé M. le marquis ce matin: il n'avait donc pas retouché à ses papiers. Il s'est habillé très vite et est monté tout de suite à cheval.

La lettre doit forcément se trouver là. Et si monsieur veut me permettre?…

Honoré était décidément forcé d'en passer par les volontés du drôle.

Guépin s'installa devant le secrétaire.

—J'avais fait quelques remarques sur la façon dont M. le marquis ouvrait et fermait ce petit meuble…

Plaçant son pied contre le pied droit du secrétaire, il poussa vivement. En même temps il s'appuyait très fortement sur la tablette et, de ses deux mains, pressait à droite et à gauche sur une bande de bois de rose qui semblait incrustée dans un encadrement noir. Aussitôt, la bande de bois de rose bascula; et les deux hommes aperçurent une cachette de petite dimension qui renfermait des papiers. Honoré s'élança pour les prendre; mais Guépin avait été plus prompt que lui. Le digne valet de chambre s'en était déjà emparé et se reculait les tenant bien serrés dans sa main.

Honoré ne put s'empêcher de prononcer: «Drôle!»

Guépin ne sourcilla même pas; il dit simplement, tout en dardant ses yeux sur ceux du marquis:

—Je vais certainement remettre tous ces papiers à monsieur; mais, auparavant, je prendrai la liberté de faire remarquer à monsieur deux choses: la première, c'est que, sans moi, monsieur n'aurait jamais trouvé ces documents; la seconde, c'est que je pouvais m'en emparer et les remettre à Mme la marquise. Je désire simplement que monsieur me donne l'assurance que je ne le quitterai jamais!

—Eh parbleu, oui! prononça Honoré, tendant la main pour prendre les papiers. Et si je trouve là ce que je cherche, vous recevrez dix mille francs, Guépin.

—Il y a plaisir à travailler pour monsieur le marquis, déclara mielleusement Guépin, qui entrevoyait beaucoup d'autres dix mille francs succédant aux premiers.

Déjà Honoré lisait les premiers mots de la lettre de son frère.

«Ma mère chérie,

«C'est en tremblant que je vous écris…»

[Illustration: Honoré recommença deux fois son examen. (Page 44.)]

Une joie sauvage éclaira sa figure: il était maître de l'avenir.

En écrivant ces mots d'une main fiévreuse, Jean de Villepreux n'avait voulu faire qu'un brouillon, un projet de lettre où il jetterait au hasard toutes ses pensées, se réservant de le corriger ensuite, de le raturer, d'en enlever tout ce qui lui semblerait de nature à choquer sa mère. Et cependant, quand, après l'avoir terminé, il l'avait relu hâtivement, il n'avait pas trouvé une phrase à changer, un mot à supprimer.

[Illustration: je tremblais presque de l'avoir à mon bras. (Voir page 53.)]

C'est qu'il avait écrit simplement, loyalement, son histoire, avec l'éloquence du cœur.

«Ma mère chérie,

«C'est en tremblant que je vous écris… J'aurais dû vous dire de vive voix tout ce que vous allez lire, vous le dire en me mettant à vos genoux. Je n'en ai pas eu le courage, mais pas parce que je craignais de blesser votre orgueil… Je sais seulement que je vais vous causer une peine infinie, et cela me brise le cœur. Je voudrais être encore enfant, je trouverais alors peut-être des caresses si tendres que votre amour ne verrait plus en moi que la créature adorée en qui revit mon noble père; et vous auriez, j'en suis certain, un de ces moments de fol amour maternel où toutes les indulgences semblent non seulement possibles mais naturelles aux vraies mères.

«D'abord, je vous dois la confession de ma vie, et je vais vous la faire comme si j'étais devant Dieu. Autrefois, quand j'étais si petit que vous me teniez sur vos genoux, vous m'appreniez à dire mes fautes. Et, dans votre bonté, vous les pardonniez toujours en un baiser.

«Jusqu'au jour où je suis devenu un homme, ma mère, je n'ai certainement commis que des fautes légères, et j'ai toujours essayé de les réparer. Mais, vis-à-vis de vous, mère adorée, j'affirme bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon cœur. Vous l'emplissiez à tel point que, même au milieu de ces liaisons légères qui accueillent les jeunes gens à leur entrée dans la vie, je songeais sans cesse à vous. Malgré la fougue que j'apportais à mes plaisirs, j'éprouvais une joyeuse satisfaction à me dire que pas une jeune femme n'avait votre beauté, votre grâce, votre bonté.

«Votre bonté! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!…

«Les années qui suivirent resserrèrent encore notre affection. Je comprenais mieux ce qu'est une mère. Jamais je ne l'ai mieux compris que le jour où vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chère France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore.

«Enfin, meilleure que bien des mères, vous avez voulu vous-même me choisir une femme. Vous l'avez élevée, vous l'avez faite semblable à vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous préparez à me la donner. Vous êtes partie pour Angoville plus tôt que de coutume; vous allez chercher Juliette à son couvent. Vous ne m'en avez rien dit; mais j'ai deviné tout cela, et vous allez dévoiler vos projets à Juliette, qui n'y est, hélas! que trop préparée. J'espère que ma lettre vous arrivera assez tôt pour que le mal ne soit pas fait, pour que vous n'ayez pas encore prononcé des paroles irréparables. J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne suis pas coupable; je ne savais pas… Je croyais connaître la vie, je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fixé l'époque, je daignerais consentir à mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je viens vous demander de renoncer à ce mariage.

«J'aime Juliette, ma mère, comme une sœur chérie; j'ai même pour elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son cœur. Elle ne me connaît, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier, vous lui donnerez pour époux, mon frère d'armes, mon cher Henri de Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il était votre enfant…»

Arrivé à cette phrase, Honoré eut un sourire plein d'amertume et murmura:

—Je n'étais donc rien, moi?….

Puis il continua:

«Dès que je vous aurai adressé cette lettre, je partirai pour l'Afrique, j'arracherai Brettecourt à ses Bédouins qu'il malmène vraiment par trop, et je vous l'amènerai. Je sais d'avance que, sur ce point, vous consentirez; et j'aurai réparé une partie du mal que je vous fais. Brettecourt, ayant passé presque toute son existence à se battre, apportera à Juliette un cœur vierge: je ne lui ai jamais connu de liaison. Je vous réponds, à moins de choses imprévues, de son consentement. Quant à Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et qui est si digne d'elle et de nous?…

«Et maintenant, ma mère, écoutez la prière que je vous adresse à genoux!

«Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie élégante que je menais, fatigué des distractions, toujours les mêmes, que je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs, de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matinées à l'étude, vous accompagner toutes les fois que vous le désiriez, il me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie du club ou les moments passés dans les salons à écouter toujours les mêmes inutilités, les mêmes discussions sur les élégances et les mêmes scandales mondains.

«Une soirée, où l'ennui résultant de mon inactivité pesait plus lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister à une petite fête bourgeoise, à un de ces bals que donnent les arrondissements, sous prétexte de bienfaisance, et qui sont de gros événements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant. Et nous voilà, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous acheminant vers le Marais.

«Je m'attendais, ma mère, à trouver une société ridicule, lourde, empesée; et, tout de suite, je fus charmé par la vue d'une foule de jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage frais animé par le plaisir, offraient vraiment un bien délicieux spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fête; tout le monde s'amusait de bon cœur. Vous ne sauriez croire combien ces réunions sont plus gaies que les nôtres. Les jolis sourires, les francs regards valent bien des diamants.

«Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succès fou. Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un œil trop dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix minutes après, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulièrement attiré.

«Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple, que j'ai à peine besoin de vous dire, car les passions et les intérêts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand; c'est qu'elle était habillée avec une simplicité excessive. Placée dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait été remarquée par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles l'avait aperçue; il m'avait dit:

«—Regarde là-bas, cette tête de madone.

«—Invite-la, avais-je répondu.

«—Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser.

«Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune fille. Et aujourd'hui, il ne doit même plus se souvenir de son visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui je devinais sa grand'mère; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui l'amusait pourtant.

«Je m'étais rapproché d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure d'une fenêtre, je l'observais avidement. Je m'amusais à deviner qui elle était. La grand'mère avait une robe ancienne en belle soie, et ce seul détail me disait qu'elles avaient été plus riches autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche, modeste, bien modeste, mal coupée, faite à la hâte…—Je devinais tout!—Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante, fine, délicate? Pas d'autre ornement qu'un nœud sur l'épaule, pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux châtains, épais, adorablement nuancés. Pour tous bijoux, de petites perles aux oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais aux reines du bal, aux belles filles richement habillées, un peu trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les défauts des autres, que je n'avais pas remarqués tout à l'heure, tellement mon inconnue me semblait parfaite.

«Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille grand'mère; un ami, sans doute, leur avait donné deux billets. Et, à la joie qu'elles prenaient toutes les deux, même la grand'mère, je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction, et que toute leur existence devait s'écouler dans le bonheur paisible du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller à elle, comme à une petite Cendrillon bien méconnue, de l'inviter, de la mener en plein bal pour la montrer à tous et en être fier…

«Tout à coup, un danseur pressé me bouscula un peu: je me trouvai en pleine lumière, et les yeux de la jeune fille se rencontrèrent avec les miens. Et, pendant quelques secondes, elle me regarda avec un air de si naïve admiration que je me sentis tout remué. Aucune femme ne m'avait jamais fait éprouver semblable sensation. J'étais fier et heureux d'avoir été remarqué par elle. Je répondis à son regard par un sourire; et, aussitôt, elle baissa les yeux et rougit, comme si elle avait eu honte de son audace. Je n'hésitai plus; j'allai l'inviter, en saluant d'abord la grand'mère. Vous pensez bien qu'une présentation était inutile. Elle consulta sa grand'mère, du coin de l'œil. Et la bonne vieille sembla dire, rien qu'à la façon dont elle me regarda: oui, j'ai confiance. Elle se leva et nous partîmes. Je tremblais presque de l'avoir à mon bras. Je lui demandai si elle avait déjà dansé.

«—Oh! non, dit-elle; nous ne connaissons personne; on nous a donné ces billets… Et puis, je sais si peu danser!

«—Nous allons valser.

«Elle pâlit et balbutia que, pour les autres danses, elle s'en tirerait peut-être, si j'y mettais de la complaisance; mais elle avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mère, que chez certaines femmes, tout ce qui est gracieux est inné. Elle valsa tout naturellement à mon bras; je n'eus qu'à l'entraîner: elle était si légère! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrassée de répondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai à sa place en faisant un grand tour. Elle marchait légèrement, touchant à peine la terre, d'une façon presque aérienne. Je la vis dans une grande glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La grand'mère me remercia, avec un air de très bonne compagnie.

«La liberté qui règne dans ces réunions me permit de demeurer auprès d'elles. Et je fus témoin d'un petit manège qui me ravit. On avait bien vite remarqué ma danseuse dans les salles de bal; et des jeunes gens très empressés, un peu rouges, un peu ébouriffés, venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuité, qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi.

«Je songeais à ce délicieuxLion amoureux, qui m'avait fait sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune fille serait reine par la grâce, la simplicité et la beauté dans la plus aristocratique des fêtes. J'étais très respectueux; j'osais à peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisément avec la grand'mère. Et j'étais vraiment surpris de lui trouver une allure distinguée, des pensées justes et fines qui contrastaient avec son humble situation; car j'avais bien deviné: la jeune fille, ayant enlevé son gant droit, je vis ses doigts, très délicats, abîmés au bout par des piqûres d'aiguilles; le travail les avait même fait un peu dévier. Cela sans doute paraîtrait risible à mes camarades de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touché. Elle remarqua mon regard dirigé sur ses pauvres doigts martyrisés, et n'en éprouva aucun embarras. Elle dit gentiment:

«—Vous voyez que ça ne rend pas les mains belles, d'être lingère.

«—Vous travaillez dans la lingerie?

«Ce fut la grand'mère qui répondit:

«—Surtout pour les trousseaux; ma petite-fille est très adroite; moi, je prépare le gros ouvrage.

«Je vous assure, ma mère, qu'il y a quelque chose de très beau à parler aussi simplement de son travail. Et il était si facile de comprendre que c'était seul leur travail qui les faisait vivre!…

«—Et vous, monsieur?

«Cette question, posée par la jeune fille, me bouleversa. Pouvais-je répondre que j'étais le marquis de Villepreux, rompre d'un seul mot cette petite intrigue charmante qui me ravissait? Dire mon nom, c'était élever une barrière absolue entre mon inconnue et moi. Elle devait me croire aussi dans une situation modeste; je fis un mensonge:

«—Je suis étudiant en droit…

«La grand'mère me dévisagea, défiante; elle ne me trouvait pas assez jeune. J'ajoutai, tout embarrassé:

«—C'est-à-dire que j'ai fini ma licence depuis longtemps; je suis avocat… Seulement, je reste encore à Paris, pour terminer mes études de doctorat avant de retourner en province…

«Je mentais bravement, en regardant la jeune fille, moi qui croyais ne pas savoir mentir; mais j'étais timide, au fond, je n'osais pas lui demander son nom de famille, je savais simplement qu'elle s'appelait Marie, et cela me suffisait.

«Je la fis danser une seconde fois, et lui demandai alors si elle n'avait pas d'autre famille que sa grand'mère.

«—Non, monsieur. Mon père est mort pendant la guerre de Crimée; ma mère, brisée par le chagrin, l'a suivi bientôt; et nous sommes restées toutes les deux seules.

«Ce souvenir de la guerre de Crimée m'avait rendu pensif… J'avais peut-être connu le père de cette jeune fille?… J'aurais bien eu envie de lui poser d'autres questions; mais cela l'aurait attristée. Quand je la ramenai à sa place, la grand'mère me jeta un regard inquiet. Devinait-elle en moi le menteur? Et elles partirent aussitôt; la jeune fille n'exprima aucun regret de quitter le bal: mais elle m'adressa un charmant sourire.

«Ma mère, ma vie était changée.

«J'ai insisté sur tous les détails de cette première rencontre pour bien vous faire voir qu'il n'y a pas eu, chez celle que j'aime aujourd'hui avec passion, l'ombre d'une coquetterie. Je passe sur toutes les ruses d'un jeune homme amoureux qui veut, à tout prix, rejoindre une jeune fille. Ma vieille habileté de mondain ne m'a que trop servi. Le matin même, je savais l'adresse de ces deux femmes. Un mois après, j'avais tout un nouvel état civil: j'étais devenu M. Jean Berthier, avocat; et, pour plus de sûreté, j'avais loué un modeste logement au quartier Latin et j'y avais fait transporter une pile raisonnable de livres de droit. Je voulais tout prévoir, soutenir jusqu'au bout mon mensonge… ou du moins le soutenir jusqu'au moment où je jugerais nécessaire de dévoiler la vérité.

«Six semaines après le bal, je pénétrais dans l'intérieur des deux femmes. Je ne vous dirai pas toute la diplomatie que j'avais déployée pour cela… Dans le bal, subissant l'influence générale, elles avaient été aimables, presque accueillantes: rentrées dans la vie intime, elles étaient terriblement défiantes. Mais je m'étais montré si respectueux, si soumis, me donnant pour un provincial qui s'ennuie à Paris et à qui manque la vie de famille, qu'elles avaient consenti à me recevoir. Je n'oublierai jamais l'impression de bonheur tranquille que j'éprouvai dans ce logement où la pauvreté est jolie, coquette… les fenêtres garnies de rideaux brodés par Marie… et, sur le rebord, les petites caisses vertes renfermant ses fleurs… tous les modestes meubles, d'une propreté méticuleuse… et la grande table sur laquelle elle exécute les travaux que lui confie une importante maison de lingerie…

«Figurez-vous enfin mon émotion, quand, dans une pâle photographie agrandie, je retrouvai, suspendu au mur, le portrait de ce brave capitaine à qui je dois la vie, et dont vous avez jadis vainement recherché la famille pour lui prouver votre reconnaissance.

«—Quel est cet officier, mademoiselle? demandai-je aussitôt.

«—Mon père.

«—Ne m'avez-vous pas dit qu'il était mort en Crimée?

«—Oui, monsieur, répondit la grand'mère.

«En ce moment, je tremblais comme un enfant. Je balbutiai:

«—Dans quelle bataille?

«—Dans une des attaques du Mamelon-Vert.

«Et, fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta la mort de son fils:

«—L'officier qui portait le drapeau était tombé, frappé par un éclat d'obus; le lieutenant avait été emporté à l'ambulance. Le drapeau fut relevé par un sergent, un nommé Jean de Villepreux, dont mon fils m'avait parlé dans sa dernière lettre: il parait que ce Jean de Villepreux… un marquis, je crois? était d'une bravoure indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauvé la vie à mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en parlait avec autant d'orgueil que s'il eût été son enfant. Ce Jean de Villepreux eut à peine relevé le drapeau que les ennemis se ruèrent sur lui: il allait sans doute être tué aussi; mais mon fils lui fit un rempart de son corps—je vous dis là ce qu'on m'a répété—Et c'est mon fils qui fut tué.»

«Ah! quelle sotte pensée m'a arrêté ce jour-là! Je brûlais de l'envie de me précipiter aux genoux de cette pauvre mère, de m'écrier: «C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reçu le dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.» J'eus peur qu'elle ne m'arrêtât par ces mots: «Vous nous avez donc menti?» Et je continuai mon rôle de Jean Berthier.

«—Mais ces Villepreux ont dû vous être bien reconnaissants?… questionnai-je timidement.

«—Sans doute, monsieur, répondit-elle de la façon la plus naturelle; mais il y a des reconnaissances qui pèsent à ceux qui en sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui était très délicate, tomba gravement malade dans le Midi, où je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un douloureux pèlerinage: j'allai en Crimée, prier sur cette terre qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au ministère de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient activement recherchée; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je n'en avais pas laissé. Je priai qu'on ne la leur communiquât jamais. Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait voulu me secourir: j'en aurais été humiliée. Qu'avait fait mon fils, après tout, sinon son simple devoir de Français? Entre gens de cœur, à la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M. de Villepreux avait sauvé une fois la vie à mon fils; nous étions quittes. Et puis, monsieur, j'étais jalouse de cette mère, qui avait conservé, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort, monsieur, je fus trop fière. Les secours accordés par le ministère sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne qui pût me soutenir. Et j'eus bien du mal à élever ma chère petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont passés, et l'aisance est entrée chez nous, quand ma petite-fille a pu m'aider de ses petits doigts de fée… Nous n'avions même plus la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dépensée peu à peu pour gâter sa femme…»

«La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une allure enjouée:

«—Nous nous sommes donc tirées d'affaire, monsieur, sans l'aide de personne. Et mon fils, qui était si fier, doit être bien content là-haut, de ce que nous n'avons jamais reçu d'aumône.—Voilà notre histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuyé; mais il ne fallait pas nous demander ce que c'était que ce portrait!

«Connaissez-vous, ma mère, quelque chose de plus touchant que ce récit?… J'étais ému jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces paroles:

«—Mademoiselle, comme vous devez être orgueilleuse de votre père!

«—Oh! oui, monsieur; c'est mon défaut.

«—Et elle n'en a pas d'autre, ajouta la grand'mère.

«Si vous aviez assisté à cette scène, ma mère chérie, je n'aurais pas besoin de vous écrire aujourd'hui cette longue confession; vous auriez deviné l'amour profond, durable, qui naissait en moi.

«Maintenant, je n'ai plus de faits saillants à vous raconter. En la forçant à parler de son fils, j'étais rapidement devenu l'ami de la grand'mère. J'étais celui de la jeune fille depuis le premier jour. Et la première période de nos amours est renfermée dans ces seuls mots: Nous nous sommes aimés!

«Je jouais fort bien mon rôle de provincial tout perdu dans Paris, sevré de la vie de famille, heureux de trouver un coin paisible, loin du tapage parisien. Je m'intéressais à leurs travaux, à ces commandes qu'on leur donne préparées, avec les broderies et les dentelles rigoureusement comptées, et qu'on leur paye si peu!

«Et cela m'amusait de songer que j'avais plus d'argent, dans ma bourse des menues dépenses, qu'elles n'en gagnent dans toute une année. Je prévoyais leur stupéfaction le jour où je me ferais connaître, comme un prince des contes de fées. Et si je sentais ma vie changée, c'est que, sous l'influence de Marie, je devenais un autre homme: je comprenais mieux mon siècle, sans cesser de respecter le passé…

«Je comprenais mieux aussi l'inutilité de ma vie d'oisif, j'en avais même un peu honte, devant elle, si travailleuse! Je comprenais mieux surtout la famille, la femme simple, bonne, douce, la femme qui répand le bonheur dans une maison. Et déjà mon intention était bien arrêtée de vous la donner pour fille, une fille qui vous aimerait comme je vous aime, qui vous respecterait, comme je vous respecte… Juliette et elle seraient sœurs… Sans dévoiler encore mon nom, je leur avais dit mes projets; il l'avait bien fallu d'ailleurs, pour avoir le droit de revenir sans cesse chez elles!

«Cela se passa bien simplement. Je dis à Marie que, mes études terminées, mon dernier examen passé, je retournerais en province, et que, si elle voulait de moi pour mari, elle vivrait dans un trou, presque à la campagne, comme enterrée, entre sa grand'mère, ma mère et moi. Et cette perspective, qu'il suffit de faire entrevoir à une jeune fille de nos jours pour l'épouvanter, cette perspective la ravissait. Elle ne s'inquiétait que d'une chose:

«—Votre mère m'aimera-t-elle?

«J'affirmais que oui. Et elle ajoutait, très confiante:

«—D'ailleurs, je l'aimerai tant, moi!

«Je fus alors sur le point de tout vous avouer, de me jeter à vos genoux et d'implorer votre consentement.

«Notre passion était, hélas! trop violente! Depuis que j'avais fermement déclaré mes intentions, la grand'mère me traitait en fils. Et, un soir où, dans leur grande maison de lingerie, on attendait une commande pressée, elle n'avait pas hésité à aller livrer cette commande, quoique je dusse passer la soirée chez elles; Marie m'attendait seule…

«Ma mère, souvenez-vous de la plus heureuse soirée de votre vie, de cette heure suprême où votre vie se confondit dans celle de mon père! Et pardonnez-nous!…

«Il n'est pas possible que nous ayons été coupables, elle surtout, jusqu'alors si pure, si chaste! Moi seul le fus; et je me demande encore à quelle force invincible j'obéis. Nous étions unis par un lien indissoluble.

«J'eus peur alors de vous avouer mon amour. Je n'aurais pas su vous dire la vérité à moitié. Et puis, une espérance inconsciente se glissait peu à peu dans mon cœur; c'est que, dans cette unique soirée où j'oubliai le respect que je lui devais, j'avais fait de ma femme une mère.

«Depuis ce jour, elle ne m'accueillait qu'en tremblant, je devinais qu'elle avait peur. Et elle est si bonne, si douce, qu'un misérable séducteur aurait pu l'abandonner alors… Moi je l'aimais davantage. Je ne regrettais rien; j'avais seulement honte d'avoir abusé de la bonne confiance de la grand'mère. Et j'attendais impatiemment. Il y a quelques jours, qu'elle avais besoin de causer secrètement avec moi. Pour la première fois, elle me demandait un rendez-vous. Et, dans ma chambrette d'étudiant, où elle consentit à venir, elle n'eut qu'à sangloter; je lui évitai l'aveu.

[Illustration: Et fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta la mort de son fils.(Voir page 57.)]

«—J'ai tout deviné lui dis-je, ne craignez rien. Notre enfant portera mon nom, puisque vous serez bientôt ma femme…

«—Mais votre mère, voudra-t-elle de moi maintenant?

«Je la remerciai de ne pas avoir douté de moi. Et elle me dicta ma conduite.

«—Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mère doit être bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher.

«Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engagé ma parole. C'était lui engager la vôtre, ma mère; car je n'ai pas besoin d'ajouter que, pas plus ma fiancée que moi, n'avons jamais songé à vous désobéir. Ce n'est pas en fils aîné, en chef de famille toujours obéi que je vous écris, c'est en fils humble, soumis. Je ne veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu es le chef de notre maison, tu es le seul maître, fais ta volonté. Je vous supplie de me répondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai ta femme comme ma fille.

[Illustration: … et lentement, par petites pincées, jeta au vent de la nuit une poussière noire. (Voir page 63)]

«Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes de notre famille étaient morts en Italie; il ne restait qu'un garçon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna François Ier et tomba en défendant son roi. La race des Villepreux se serait alors éteinte s'il n'avait existé, près de notre château d'Angoville, un fils naturel de notre aïeul Jean V de Villepreux, le fils d'une paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de Villepreux, la mère du jeune chevalier mort à Pavie, n'hésita pas. Elle éleva le fils naturel de son mari comme s'il eût été son enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succédât aux titres et aux honneurs de son père naturel. On l'appelle dans l'histoire, le Bâtard de Villepreux; il fut noble et glorieux; à soixante-dix ans, il combattait encore aux côtés d'Henri IV reconquérant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous descendons.

«Ma mère, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains! Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de tendresse.

—Un post-scriptum! fit gouailleusement Honoré, trouvant encore un feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrêter.

«Je n'ajoute que quelques mots, ma mère, relatifs à mon testament. Quand on touche de si près au bonheur, on songe forcément à toutes les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que la mort peut me prendre, tout à coup, sans que j'aie eu le temps de réparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prévenu Florimont de mes intentions. Et il prépare un acte que nous compléterons dans deux ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnaître d'avance, pour mon enfant, le petit être qui viendra bientôt au monde, donner ma part de fortune à cet enfant, en en laissant la jouissance par moitié à vous et à ma fiancée, et vous demander de traiter la mère de mon enfant comme si elle avait été ma femme légitime. Si je mourais, je suis bien sûr que vous respecteriez mes dernières volontés…

«Mais j'ai grande envie de vivre longtemps pour vous aimer et vous faire aimer les miens!

Honoré, serrant la lettre dans sa main crispée, les yeux fixés à terre, eut quelques minutes de trouble. Puis, il ordonna un peu sèchement à Guépin de se retirer.

—Monsieur le marquis est satisfait? interrogea le domestique sur le seuil de la porte.

—Allez, vous aurez ce que je vous ai promis!

Le domestique s'éloigna et regagna sa chambre, mais en redescendit aussitôt à pas de loup et se rapprocha de l'appartement du mort: Honoré en avait refermé la porte. Alors, le valet de chambre se rendit dans la cour, grimpa sur le toit de l'écurie et se plaça dans un coin, d'où il pouvait à peu près distinguer ce qui se passait chez le mort.

A la lueur des bougies, il vit la silhouette d'Honoré passer et repasser devant les fenêtres. Par moments, le nouveau marquis de Villepreux allait jusqu'au lit et regardait son frère. Puis, tout à coup, une lueur plus vive l'éclaira d'un reflet rougeâtre. Cela dura peu; et, quelques minutes après, une fenêtre de la chambre s'ouvrait.

Honoré parut et, lentement, par petites pincées, jeta au vent de la nuit une poussière noire, presque impalpable, qui s'éparpillait aussitôt.

Les dernières volontés de son frère n'existaient plus.


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