IV

Derrière la villa, sur le plateau, une avenue de tilleuls s’approfondissait, double colonnade de troncs aux ramilles aiguës, emmantelés déjà de feuilles claires. L’allée qu’ombragent ces arbres menait jadis au château disparu. Antoinette l’appelait « mon cloître. » Agnès l’aimait parce qu’à ses deux bouts fuyait la campagne indéfinie.

Ils longèrent, au delà, les prairies du golf, encloses de chênes et de peupliers. Des barrières peintes en blanc les divisaient. Le velours dru des immenses gazons semblait faire le ciel plus léger, moelleux. Des joueurs épars, après avoir longuement visé, du coup sec d’un de leurs maillets, projetaient dans un sillon, au loin, une petite balle.

Jérôme eût volontiers appris les éléments de ce jeu puéril et malaisé. La faiblesse de son bras droit l’en privait. Antoinette et Agnès négligeaient les sports ; elles maniaient correctement une raquette de tennis ; mais elles préféraient, l’une, lire son office et dessiner ; l’autre, jouer du violoncelle et rêver.

Jérôme, en devisant, contemplait tour à tour sa mère et les deux jeunes filles, avec une joie paisible. Sa mère lui rappelait ces princesses radieuses qu’on voit, sur les tapisseries flamandes, marcher au milieu d’une futaie de roses, entre des oiseaux emparadisés.

Les clartés de l’espace et les couleurs des champs, les rires modulés des merles dans les cognassiers en fleurs, tout vibrait autour des chers visages.

Il se répétait, devant celui d’Antoinette, ce que disait d’elle, non sans malice, Agnès : « Une aurore sur une colline de neige. » Ni le blond cendré des cheveux n’arrêtait son attention, ni la fierté virginale des prunelles, ni la candeur du front bombé, la finesse des lèvres, le timbre cristallin de la voix. Chez elle, l’âme dévorait les apparences ; sa tournure svelte et intelligente parlait moins aux yeux qu’à l’esprit. Jérôme la vénérait, sœur élue impossible à perdre, distante de la terre comme le serait une forme d’ange de l’herbe où elle semblerait poser ses pieds.

Elle appartenait pourtant à ce bas monde et n’en souffrait point. Plus d’un menu défaut la dénonçait fille d’Ève : ses aptitudes à diriger se tournaient en minuties parfois taquines ; le sens du parfait lui rendait choquantes les imperfections des autres ; elle s’oubliait à relever les ridicules même de gens qu’elle respectait ; elle excellait aux caricatures, et quelque vanité se mêlait au plaisir d’exercer son enjouement. Tout à l’heure, ne comparait-elle pas le vieux curé de Garches, rond, bedonnant dans sa chaire, avec son crâne pointu et rose, « à un œuf dans un coquetier » ?

Cette innocente facétie avait mis passagèrement Agnès en gaîté. A présent elle retombait dans un silence mélancolique. Songeait-elle à sa mère ? Son deuil n’était pas vieux de plus de trois mois ; sans doute l’ombre de la morte se levait dans l’allégresse du ciel et tendait sur ce jour de fête un crêpe.

MmeÉlise lui avait donné, pour se distraire, un vieux roman français,la princesse de Clèves; ce livre l’ayant autrefois charmée, parce qu’il l’aidait à sentir l’inanité des passions. Antoinette aussi l’avait parcouru. Jérôme lui demanda ce qu’elle en pensait.

— La fin me plaît, répondit-elle. Mmede Clèves pourrait être, selon le monde, heureuse ; elle choisit la voie où l’on renonce. C’est très bien.

Agnès, sortie de son reploiement, contesta :

— Le beau mérite ! Elle assure sa tranquillité. Le courage lui manque en face d’un avenir où des risques seraient possibles. Elle n’a que la sagesse des cœurs pauvres, la sagesse des vieilles dames sans enfants qui mettent tout en viager…

— Détrompez-vous, ma chère Agnès, interrompit MmeÉlise ; sacrifier un grand bonheur exige plus de courage que s’y abandonner.

— Mmede Clèves, opina Jérôme, n’est pas bien à plaindre. Deux hommes l’ont chérie d’un grand amour ; pour finir, elle se donne à Dieu. Agnès, voulez-vous permettre qu’on vous en souhaite autant ?

— Oh ! non, par pitié ! Ne me rêvez pas un mari insipide comme M. de Clèves, un bonnet de nuit, un Monsieur tellement raisonnable que j’aurais honte de moi-même en sa présence. J’aimerais cent fois mieux mourir vieille fille.

Jérôme faillit oser cette question : « Quel mari souhaiteriez-vous donc ? » Mais il devait à son éducation de savoir ce qu’on peut dire ou taire. Il poursuivit d’un ton cavalier :

— Ce n’est pas Mmede Clèves qui m’intéresse, c’est M. de Nemours. Je trouve en ce personnage quelque chose que la guerre a exalté chez moi : le goût du danger. Je n’admets que les héros aventureux. Ce matin, je me suis mis à lire laVie de Benvenuto Celliniécrite par lui-même. Voilà un homme !

— Un forban ! s’écria MmeÉlise. Je l’ai feuilletée au hasard ; je suis tombée sur un passage !… Je ne comprends pas, mon enfant, quel plaisir tu peux avoir en si mauvaise compagnie.

Jérôme défendit son admiration. On ne devait pas juger Benvenuto dans les récits de « fredaines » qu’exagère sa forfanterie. Le vaillant toujours prêt à se battre seul contre dix, l’artiste fier et qui sent sa force, maîtrisant, pour créer ses œuvres, les événements et les hommes coalisés, amplifiant toutes les puissances de son art, chrétien aussi, capable de magnifiques ferveurs et même d’humilité pénitente, c’était grand, cela.

— Un caractère, avouez-le, maman, tel qu’on n’en fait plus. Il nous change des platitudes où l’après-guerre, déjà, nous renfonce. Je voudrais être ainsi trempé, agir au lieu de désirer.

MmeÉlise n’insista point. Les fils, quand ils argumentent contre leur mère, croient la convaincre, si elle cesse de les contredire. En fait, la mère de Jérôme, l’entendant qualifier de « fredaines » les débordements d’un Cellini, conclut que la jeunesse folle commençait à lui troubler le cerveau, qu’il faudrait le suivre avec plus de vigilance, et le marier, comme pensait le Père, promptement.

Ils arrivaient à l’orée des bois. De jeunes bois qui gardaient un peu de leur livrée d’hiver. Des feuilles rouillées pendaient encore aux plus hautes branches des chênes. La jonchée de l’automne couvrait le sol des clairières ; mais l’herbe neuve trouait ce tapis de choses mortes ; elle mariait son odeur acide à celle, plus âpre, des écorces travaillées par la sève. S’il y avait, dans les taillis, des creux grisâtres, on eût dit qu’entre les lignes entrecroisées des troncs une fée tissait le rideau des verdures. Le soleil les touchait de ses doigts errants. Les feuillages, où chantaient des nids, s’élançaient, enivrés, vers la grande Main qui emplissait la terre de sa bénédiction.

MmeÉlise et Antoinette goûtaient le silence méditatif des arbres. « Ils écoutent passer Dieu, » comme Antoinette disait. Les bois, pour elles, continuaient l’église. Agnès, d’ordinaire, éprouvait, en les traversant, un malaise, presque une aversion. Ils lui pesaient à la façon d’un toit cachant l’espace. Elle croyait y respirer moins librement. Pourquoi, ce jour-là, fut-elle ravie de s’engager dans le mystère des routes, marchant à la découverte d’un château dont elle ne savait rien, sinon qu’une femme très éprise, avant d’être délaissée, y connut des temps heureux ?

Le plus imprévu des accidents allait rompre cette promenade. Ils descendaient par un sentier creux où les pluies avaient laissé des ornières boueuses. MmeÉlise s’avançait, précédant Antoinette. Agnès, pour ne point gâter ses bottines, grimpa sur le talus, et, en chemin, elle se baissait, cueillait dans l’herbe des pâquerettes. Attardée, elle redescendit, en courant, le long du talus raide, vers le sentier. Mais, la terre étant molle, elle glissa, sauta d’un saut brusque plutôt que de s’affaisser dans la boue, et, avec son haut talon, se tordit le pied gauche si violemment que la douleur la cloua sur place.

Jérôme, qui l’entendit, se retourna, l’aperçut pâlir et réprimer une grimace de souffrance, tandis qu’elle essayait de faire quelques pas.

— Me voilà bien, dit-elle ; je crois m’être déboîté le pied… Tout de même, je n’ai pas lâché mon bouquet.

MmeÉlise et Antoinette disparaissaient, loin déjà, derrière une haie bouillonnante d’aubépines. Il les appela, elles accoururent. Soutenue par Antoinette, Agnès tenta un nouvel effort ; Jérôme lui offrit son bras. Mais elle clopinait lamentablement ; elle se vit ridicule ; elle s’arrêta. Et il fallait marcher un quart d’heure avant d’atteindre la route où une voiture pourrait venir la prendre.

— Nous allons vous porter, Antoinette et moi, proposa MmeÉlise.

De leurs mains entrelacées elles firent un tabouret où elles assirent Agnès. Mais Antoinette, au bout de cinq minutes, fut exténuée. Agnès dut reposer sur le sol son pied endolori.

— Allons, dit Jérôme, c’est moi qui vous porterai. Un vieux poilu n’est jamais embarrassé…

— Non, se défendit-elle. Je suis trop lourde !

Avant qu’elle pût réfléchir, il entoura sa taille du bras qui lui restait vigoureux, et, l’attirant avec l’autre, il l’enleva comme un danseur rustique saisit à plein corps sa danseuse. Elle ne résista point ; il prit son élan sur la montée rude. Tout d’abord, elle n’osait se pendre à son cou ; elle pesait ainsi davantage.

— N’ayez point peur, enjoignit-il ; serrez-moi fortement.

Elle obéit, noua ses deux mains au cou de Jérôme et s’appuya contre sa joue ; il sentait le frôlement de ses cheveux et le souffle de ses lèvres. Mais il n’avait qu’une idée : ne pas faiblir, la porter jusqu’au bout.

— Je vous fatigue ; laissez-moi, supplia-t-elle, s’apercevant qu’il se raidissait.

— Vous vous moquez, Agnès ; une sylphide serait moins légère.

— Vous savez donc le poids d’une sylphide ?

Il tint bon et la déposa doucement sur l’herbe, au bord de la route.

Pendant qu’Antoinette et MmeÉlise examinaient le pied blessé, il courut à Garches quérir une automobile, prévenir un médecin. Agnès, au retour, plaisanta sur son mal ; sa cheville n’était pas déboîtée ; elle en serait quitte pour une quinzaine de chaise-longue. Elle pensait déjà moins à son entorse qu’à la hardiesse de Jérôme. Cette petite aventure ouvrait devant son imagination des perspectives. L’impétueuse galanterie du jeune homme touchait ce qu’il y avait en elle de naïf et de romanesque. Mais devait-elle y voir l’élan vrai d’une passion ? Et, surtout, avait-elle bien fait de s’abandonner si facilement entre ses bras ? Antoinette, quand, seule à seule, elles en parlèrent, trancha, en fille avisée, ce cas de conscience :

— Je n’aurais pas, moi, consenti. J’aurais attendu de pouvoir marcher ou qu’on me transportât sur une civière. Mais toi, et avec Jérôme, c’est différent…

— Pourquoi dis-tu :Et avec Jérôme?

— Parce qu’il revient de la guerre, parce que c’est un camarade, un très bon garçon, parce que…

— Eh bien ! Parce que ?…

— Parce qu’il a peut-être des vues sur toi.

Agnès partit d’un rire fébrile, se prit la tête entre les mains, et, sur un ton énervé qui la trahissait :

— Tu t’abuses, Toinon, tu t’abuses. Il a voulu se prouver à lui-même qu’il estun héros aventureux…

MmeÉlise ne fit, en présence des deux sœurs, aucune allusion à l’acte irréfléchi de Jérôme. Elle croyait maladroit même d’excuser sa « vivacité ».

En plaisantant, elle l’avertit :

— Jérôme, tu n’y vas pas de main morte. Tu enlèves les demoiselles comme un meunier un sac de farine.

— Vous trouvez que j’ai eu tort ? N’était-ce pas la plus simple solution ?

— Un peu trop simple. Heureusement Agnès est intelligente…

Elle suivait sur son visage l’impression de chaque parole. Il ne parut que surpris d’un blâme pourtant discret. Sa mère jugeait son acte en femme du monde ou en dévote ; lui, il négligeait ces vaines prudences. De leur entretien elle conclut trop vite que l’amour n’avait pas inspiré son empressement pour Agnès.

En fait, il était d’abord content de lui : devant une nécessité subite il avait montré sa décision et sa vigueur. Mais comment l’étreinte de la belle nymphe flexible qu’il avait pressée contre son cœur n’aurait-elle pas éveillé dans ses fibres un sourd émoi ? Il ne se disait pas : J’aime. Était-ce déjà de l’amour ? Son inclination restait latente. Le bourgeon, à la veille d’éclore, ne sait point qu’il éclora. Il cédait à la volupté d’un attrait dont il ne voulait pas faire un lien. Le bonheur initial de celui qui aime, c’est d’aimer.

Cependant, par intervalles, il se demandait :

— Que pense-t-elle de moi ? Me suppose-t-elle amoureux ?… Elle s’est bien peu défendue. Si elle m’aimait, elle serait plus coquette. N’importe ! Elle se souviendra toujours que moi, le premier, je l’aurai portée dans mes bras.

Le premier ? Qui peut savoir ?…

Mais, sur-le-champ, il s’indigna contre un tel doute : Agnès était pure, la promptitude même de sa confiance tenait à son ingénuité. Il ne pouvait admettre d’elle une image diminuée ou flétrie ; à l’amie réelle il substituait une idole ; et un déplaisir lui venait d’être incertain si l’idole serait insensible ou devinerait son adoration.

Il se voyait fruste, impropre aux gentillesses qui éblouissent les femmes. Qu’induire des façons d’Agnès avec lui, de clins d’œil, de silences, de brusques rougeurs ? Chez elle, si nerveuse, les signes apparents trompaient sur la vérité des impressions. Elle traitait Jérôme, selon le mot d’Antoinette, « en camarade ». A supposer qu’il lui parlât d’amour, que répondrait-elle ? Un refus, une attitude évasive rompraient leur amitié ; elle n’aurait plus qu’à s’en aller, il la perdrait. Donc, il devait attendre et se taire.

Mais ce mot :attendrefit sonner dans sa mémoire le conseil de Dom Estienne : « Attendez et priez. » Jérôme priait peu et mal ; il craignait qu’en se tournant vers Dieu il n’entendît l’injonction claire : « Quitte tout etsuis-moi. » Loyal dans ses rapports avec les hommes, il rusait avec Celui qu’on n’élude pas.

Dans cet amour naissant il fuyait l’autre Amour.

La guérison d’Agnès fut plus lente qu’elle ne le présumait. Si elle posait à terre son pied enflé, une vive souffrance la rendait boiteuse. Pour qu’elle prît l’air dans le jardin et n’eût pas à descendre au moment des repas, MmeÉlise lui donna comme chambre provisoire, au rez-de-chaussée, le petit salon.

Là, juste en face de son lit, s’offraient à sa méditation deux cadres :

A gauche, une toile italienne, assez fraîche de tonalité, représentant Andromède liée contre un roc, au-dessus de la mer. Le monstre, à ses pieds, hurlait, impatient de la déchirer ; les vagues écumaient autour d’elle ; le vent agitait sur son corps un lambeau de voile et ses cheveux blonds. Les yeux de l’infortunée s’élançaient vers le ciel d’où se penchait un cavalier, glaive en main, que portait un cheval aile : le sauveur imprévu.

Et, à droite, un portrait de Jérôme adolescent. Comme, depuis la guerre, il suivait la mode et rasait même sa moustache, elle retrouvait sur sa figure de seize ans les traits familiers. Son œil d’émerillon n’avait pas changé, ni son menton bien fendu par une fossette, ni la jolie gouttière qu’il montrait sous ses narines. Mais les joues étaient moins rondes, l’ossature des tempes et des pommettes se dégageait plus virile. Les sourcils remontaient d’un trait un peu rude. Accent de physionomie par où il rappelait ses ascendants paternels et l’oncle Gaston.

Le regard d’Agnès, dans une fantaisie contemplative, allait de Jérôme à Andromède :

— Andromède, c’est moi, qu’attend plus tard la solitude ou un mariage bête. Toutes les tristesses pour me dévorer. A moins qu’un libérateur…

Et, revenant à Jérôme :

— Il est à moi plus qu’il ne le sera sans doute jamais. Personne ne peut savoir…

Personne ? Antoinette ne manqua pas d’observer la présence du portrait. Une fois, en la quittant, elle lui dit avec un sourire de fine malice :

— Je ne te laisse pas seule ; Jérôme te tient compagnie…

Pour la démentir, Agnès alla dehors s’étendre sur une chaise-longue, auprès de deux cèdres qui massaient leurs touffes sombres à gauche de la maison. De cet endroit la terrasse offrait à ses yeux une ligne écarlate de géraniums, la file des élégants troënes, à tronc mince, à tête arrondie, disposés dans des caisses rondes comme les arbustes d’un décor de songe, et, au bas du double escalier, le parterre entouré de roses, ouvertes maintenant, telles sur leurs tiges que des joyaux. Çà et là, dans le jardin et à travers la campagne, les pommiers fleuris faisaient comme des nuées de papillons éparses au milieu de l’herbe.

Appuyée contre des coussins, Agnès voyait au-dessus d’elle de clairs nuages, presque immobiles dans l’azur, semblables à des arbres blancs. Sur ses mains, sur ses paupières l’air coulait doux comme une eau tiède. Elle jouissait d’un parfait bien-être, et sa beauté n’avait pas encore brillé d’une transparence aussi calme.

C’était un dimanche matin. Antoinette, avec MmeÉlise, venait de descendre pour la grand’messe. Les cloches en sonnaient le dernier coup. Agnès se redressa, prit un paroissien qu’elle avait apporté, et se mit à lire son office. Elle arrivait au dernier Évangile, quand Jérôme sortit de la maison, rentra, ressortit et s’approcha d’elle. Il avait une mine insolite, exaltée et soucieuse. Il prononça d’abord des phrases dont il paraissait être absent :

— N’avez-vous besoin de rien ? On vous abandonne !

— Comment ! se récria-t-elle. Mais on est trop bon pour moi. Quelle chose exquise, être malade ! On me fait un devoir de vivre en enfant gâtée. Je dis à ma sœur : « Toinon, va me chercher du fil. Toinon, apporte-moi de l’encre et du papier. » Elle quitte tout, elle vole. Et votre mère, elle me comble, elle ne sait qu’inventer… Tenez, c’est drôle, d’habitude, quand je vais à l’église, je suis très mal ma messe ; les plus folles distractions, parce que j’ai le prêtre et l’autel devant moi, m’emportent ailleurs. Ici, parce que l’église est loin, je l’ai lue, ma messe, avec une attention dont je ne reviens pas. Je me sens tellement tiède, évaporée !

— Moi aussi, dit Jérôme, et, ce qui est plus désolant, je veux l’être. L’amour de Dieu m’épouvante comme une fournaise d’où plus rien de ce qui est moi ne sortirait vivant.

Sans penser au mouvement qu’elle faisait, Agnès étira sur ses jambes le bas de sa robe, et, avec une nuance de brusque ironie :

— Vous avez peur du feu ?

— Non, je n’ai peur de rien… sauf de moi-même.

Sa voix s’assombrit, il détourna les yeux ; d’autres aveux, peut-être, allaient lui échapper. Agnès, au lieu de les solliciter, par un recul de timide orgueil, brisa le dangereux entretien :

— Vous êtes bien tragique aujourd’hui ; allez faire un tour dans les bois ; promenez Mob ; cela vous changera les idées.

Il s’éloigna, sans répondre, lentement, et disparut derrière la villa. Agnès n’avait pas manqué à son rôle de femme : elle s’était mise en défense, elle avait fait sentir sa supériorité.

Mais elle demeura bouleversée de joie, de compassion et d’angoisse :

— Antoinette a bien vu ; il m’aime ; si je l’avais tant soit peu poussé, il parlait… J’aurais dû peut-être.L’instant perdu reviendra-t-il une autre fois ?Oui, si vraiment il m’aime, c’est une conversation qu’il reprendra… Il ne m’a rien dit ; mais puis-je m’y tromper ? Cette agitation, ce désarroi. Lui, d’ordinaire, si ferme… Le pauvre garçon ! Je lui ai fait une grande peine. Mais pourquoi cettepeur de lui-même? quels scrupules ? quel secret ? Il faut savoir. Mon Dieu !notrebonheur, vous le tenez dans votre main. Restera-t-elle fermée, et que faire pour qu’elle s’ouvre ?


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