V

Ainsi Jérôme avait failli brûler ses vaisseaux. Moins fière, moins rétractile, moins dénuée d’expérience, Agnès le conduisait à révéler son tourment :

— Je vous aime ; mais, entre vous et moi, il y a cette chose lourde, l’inquiétude d’une vocation…

Elle eût, de ses doigts légers, écarté l’invisible obstacle ; il tombait à ses genoux.

C’est qu’en effet la nécessité d’unchoix, jusqu’alors esquivée, commençait à surgir devant lui, telle qu’au milieu d’une route une statue dont la présence immobile impose à l’homme qui marche une décision : passer à droite ou à gauche. Il n’hésitait pas, comme Hercule, entre la Volupté et la Vertu. Il n’avait à se prononcer qu’entre une vie plus parfaite et une autre qui l’était moins.

Se marier, s’établir en bon terrien, former une lignée vigoureuse et nourrie de saintes traditions, était-ce un méprisable avenir ? L’œuvre des survivants d’après-guerre serait assez belle s’ils refaisaient la France et la chrétienté.

Mais il fallait aussi des prêtres. « Un pays sans prêtres, disait Montcalm, ressemble à ces landes maudites où même les ajoncs épineux ne savent plus pousser. » Parmi les morts de la guerre, combien de prêtres et de futurs prêtres ? Qui les remplacerait ?

Ce dimanche-là, pendant la messe, Jérôme, cherchant l’évangile du jour, avait rencontré une parole qui le traversa comme une plainte exhalée hier : «Messis multa ; operarii pauci.Pour la moisson immense trop peu d’ouvriers. »

Au moment de la communion, un dégoût de sa tiédeur l’avait secoué : « Jésus veut la Cène préparée dans une grande salle, avec des lits de repos. Et je le reçois dans le vestibule, dans le coin d’un taudis maussade,en l’expédiant! » Une minute il avait pris son âme entre ses mains : « Seigneur, que faut-il que je fasse ? »

La réponse n’était pas venue, sans doute parce qu’il désirait qu’elle ne vînt pas. Il avait quitté l’église plus assailli qu’avant d’objections contre le séminaire. Elles formaient autour de sa pensée une chaîne dansante, d’abord subtile, molle, mais qui se resserrait comme un cercle d’airain.

— Si j’étais prêtre, je voudrais l’être absolument, mourir à moi-même ; donc il vaut mieux ne pas l’être. A mon âge, quand j’ai, trop longtemps déjà, vécu sous la férule d’autrui, aller m’asseoir sur les bancs pour quatre ou cinq années d’études ; moi qui ai en horreur les abstractions, grabeler des arguments scholastiques, éplucher des cas de conscience, réfuter de vieilles hérésies, est-ce mon affaire ? Et une vie étiolée entre quatre murs, celle de fusains pâles dans une charmille sans soleil… Et le pli à prendre de la soumission en tout… Non, vraiment, Montcalm s’est trompé. Ces héroïsmes ne sont pas dans la ligne de mon avenir.

Et, surtout, ma mère a besoin de moi. Il faut que je l’aide à gérer nos terres. Les métayers, là-bas, les braves gens d’alentour attendent aussi mon aide. Je me dois à ce morceau du pays que je puis sauver.

Une raison qu’il n’énonçait pas ajoutait, il le sentait bien, son poids à toutes les autres : Agnès avait pris son cœur ; à présent elle l’aurait tenu lié « avec un seul de ses cheveux. »

— Eh bien ! quoi ! je l’aime ! Est-ce que je fais mal ? Seulement, voudra-t-elle ?…

Comme ce débat fléchissait vers une pauvre anxiété d’amoureux incertain de la bonne réponse, il avait vu Agnès sortir sur la terrasse, et, marchant avec précaution pour ne point paraître écloppée, aller s’étendre à l’ombre bleue des cèdres, fermer voluptueusement les yeux. Il s’était dit :

— Allons ; c’est l’instant.

Il descendit, l’aperçut qui lisait dans son paroissien ; un retour d’idées pieuses le troubla ; il résolut de lui déclarer ce qu’il éprouvait, le scrupule qui le séparait du bonheur. L’attente qui se prolongeait irrita son angoisse ; il fit quelques pas dehors, mais n’osa s’approcher. Une timidité imprévue, à la minute de l’aveu, déconcertait son élan ; il rentra, se fit honte de son indécision, et, ressortant, aborda la jeune fille avec cette figure étrange dont elle fut saisie. Le mystère, le décousu des confidences ébauchées la mit en alerte ; sous l’ironie de la rebuffade il ne discerna point l’émotion terrible. Quand il avait eu le bras droit cassé par une balle, le choc l’avait surpris comme un coup de fouet qui l’eût pincé jusqu’à l’os ; la chiquenaude d’Agnès le blessa d’une douleur autrement cuisante. Il se retira, comme abasourdi, humilié, certain qu’elle le jugeait absurde, et consterné de la découvrir cruelle, au moment où il n’aspirait qu’à fondre son âme en la sienne, dans la plus tendre confiance.

Jérôme souffrait d’une imagination excessive ; ses désirs bondissaient plus loin que le réel ; si quelque chose d’imprévu lui résistait, il désespérait des autres et de lui-même.

Il s’en alla par l’avenue des tilleuls, prit au hasard, voyant à peine où il marchait, sur la droite, un chemin désert. Il se demandait pourquoi il existait encore ; sa personne lui semblait un point morne, inutile dans l’immensité du monde. Son chagrin n’était qu’une folle impatience de joie ; et il croyait la joie manquée à jamais !

Au bout du chemin, il s’arrêta, étonné d’être là plutôt qu’ailleurs. Il se retourna, comme voulant renouer le nœud de ses sensations. Derrière lui, clairsemés parmi des chênes, des genêts roux faisaient des brasiers de fleurs. Aux Clouzeaux, dans son Bocage, il connaissait un coin pareil. Cette analogie le dépaysa tout d’un coup ; il se réveilla de son égarement.

— Agnès s’est moquée de moi. Elle a bien fait. Ma contenance, le ton de ma voix étaient par trop stupides. Elle a vu, de loin, venir le mot que je n’aurais peut-être pas dit. Elle a paré l’offensive ;elle a rompu les chiens. Coquetterie ? Ou plutôt, c’est que je ne lui plais guère. Tant pis pour elle !

Un sursaut d’amour-propre masculin le redressa ; de son amertume il tira une reprise d’énergie. Il rentra, décidé à ne rien laisser paraître. Il monta dans sa chambre où son miroir l’avertit que sa mine portait les traces d’une commotion. Il se doucha d’eau froide, peignit avec lenteur ses cheveux châtains dont les boucles animaient la vigueur sanguine d’une oreille finement ourlée. Ses joues avaient repris leur vive carnation. Détendu, dispos et beau comme un astre, il redescendit pour le déjeuner.

Il s’attendait à retrouver Agnès ironique et distante. Elle se montra simplement gentille. Démêlait-elle qu’il affectait de n’avoir pas souffert ? Ne doutant point qu’elle l’avait peiné, elle s’appliquait à dissiper leur malentendu. Elle le regardait manger, revenir à tous les plats par une ostentation d’appétit où elle devinait une bravade. Elle sentait chez ce garçon une force indomptée. Aurait-elle désiré la soumettre ou s’y perdre ? Elle ne savait.

Au sortir de la table, on s’assit dehors, près de la maison. Le Père lui-même, qui avait passé une excellente nuit, oublia sa sieste, vint prendre l’air en compagnie des siens.

MmeÉlise insista pour qu’Agnès s’étendît sur la chaise-longue. Elle refusa, prétendant que cette position « de statue funéraire » l’excédait. En se mettant sur une chaise basse à côté de Jérôme, elle eut une manière imperceptible de se pencher vers lui et un sourire qui signifiait : « Sommes-nous amis maintenant » ? Il en pénétra l’intention et, tout d’un coup, redevint pleinement, éperdument heureux. Par-dessus la tête d’Agnès il dominait les rosiers de la pelouse ; un grand arbuste — le bouquet de la mariée, — toutes ses fleurs blanches ouvertes, ressemblait à un buste de femme sous de mousseuses dentelles. La conque verte du vallon, couronnée d’azur, n’était plus pour lui qu’une corbeille nuptiale offerte à la bien-aimée.

Il avait allumé un de ces petits cigares qu’on appelait, alors des « diabolos ». Le Père, en veine de plaisanterie, aventura un alexandrin dont il fit l’honneur à François Coppée :

Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare.

Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare.

Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare.

Antoinette, là-dessus, l’interrogea :

— En Orient, Père, en Chine, vous fumiez sans doute ?

— Non, jamais. Au séminaire, les premiers temps, bien que ce fût interdit, je fumais dans ma chambre. Je fis vœu, ensuite, de ne plus toucher une pipe, et j’ai tenu parole.

— Je me demande, insinua MmeÉlise, comment on a pu faire de vous un clerc discipliné.

— Oh ! vous savez par quelle méthode, chez nous, les gens du Marais domptent les poulains qu’ils ont laissé grandir, jusqu’à trois ans, libres, en plein herbage, avec le vent de la mer dans les naseaux. Le jour où on veut les dresser, on lâche au milieu de leur bande de vieux chevaux plus commodes et tranquilles. Tous ensemble on les pousse dans une vaste grange. On s’approche de l’animal effarouché ; on essaie de lui passer au cou un nœud coulant. Il se défend, recule contre le mur où il s’écorche. A force de patience, on en vient à bout. On l’attache, pour l’emmener, au cul d’une charrette. Deux mois plus tard, le poulain sauvage est devenu un bon cheval de trait.

Avant la fin de cet apologue, MmeÉlise éclata de rire ; les deux jeunes filles et Jérôme l’imitèrent plus discrètement. Les deux mains allongées sur les bras de son fauteuil, la tête appuyée au dossier, comme en rêvant, avec son air d’archimandrite oriental, le Père continua :

— Pourquoi suis-je entré au séminaire ? En apparence, je n’avais rien de ce qu’il faut. Une secrète impulsion m’y entraînait. J’ai résisté tant que j’ai pu. Dieu a été le plus fort. Au début, je rongeai mon frein si amèrement qu’à peine la porte fermée sur mon dos, j’eus envie de sauter le mur, sans regarder derrière moi. La retraite, les premiers cours, la soutane, la perspective de ressembler à tel ou tel qui la portait, bien d’autres points me rebutèrent. Je souffris en silence ; je ne voulais pas communiquer à d’autres ma nausée. Mon Directeur était un homme compassé, rigide ; il eût achevé mon découragement, si je m’étais ouvert à lui. Je me consolais (ô honte !) avec ma pipe ; ce dont le Supérieur averti me blâma comme d’une grave incartade. Je restai quand même, pour ne pas me dédire, plutôt que de reparaître devant mon père (il avait contrarié de toutes ses forces ma vocation) et d’être acculé à cet aveu : « Vous n’aviez pas tort. »

Quelque chose de plus profond me retenait. Un jour, Dubourdieu, cet ami qui rêvait d’être bénédictin (mais sa mère, veuve, avait besoin de lui, et il ne l’a jamais quittée), Dubourdieu m’apporta au parloir un livre qui l’avait bouleversé, lesVisions et instructionsd’Angèle de Foligno. Je l’ouvris ; ce fut un trait de foudre dans la sécheresse où je végétais. J’entrevis brusquement l’Amour divin ; il me transverbéra. Les dégoûts, lequant à soi, la solitude du cœur, le brisement de la volonté, est-ce que cela comptait ? Du coup, je me précipitai dans toutes les rigueurs ; on dut modérer mon zèle. Je passai même pour singulier ; et je l’étais. Ai-je cessé de l’être ?

MmeÉlise coupa encore d’un léger rire cet aveu. Jérôme paraissait préoccupé, presque ennuyé. Les confidences imprévues de l’oncle dérangeaient son illusion amoureuse. Plus vaguement il l’écouta poursuivre :

— Je fis pénitence de mes fragilités, des grandes et des petites ; et, dans une intention naïve, cherchant quelle volupté illicite je pourrais à jamais sacrifier, je brisai ma bonne pipe, non sans l’avoir fumée une dernière fois… Peu à peu, je m’intéressai aux études ; je me fis des amitiés dans mon sévère milieu. Bref, au bout de l’année, le poulain sauvage était à peu près soumis.

— Ce qui ne vous a pas empêché, remarqua MmeÉlise, de partir ensuite pour les missions, afin, disiez-vous à votre frère, d’échapper aux disciplines du diocèse,au moule…

— Taisez-vous, femme terrible. J’étais prédestiné à baptiser des Chinois, voilà le motif. Privilège que j’ai durement payé, et je le paie encore. Si c’était à recommencer, je me ferais missionnaire… en France. Je frémis de penser au paganisme de nos campagnes, à la déchéance des masses, et de ne plus rien pouvoir, sinon prier. Le chanoine Lordereau me contait, l’autre jour, cette petite aventure qui lui arriva, en l’an de grâce 1900, aux environs d’Auxerre. Il traversait, le soir d’un beau jour d’été, un hameau perdu. Les gens étaient assis devant leurs maisons, quelques enfants jouaient dans la rue. A l’aspect d’une soutane, il y eut une soudaine panique, comme en face d’un jeteur de sorts. Les gens couraient à leur porte, en touchaient la serrure ou les gonds et rentraient, en se bousculant, dans leur logis. Plus personne ; le prêtre pouvait croire que la peste passait avec lui. Seule une vieille intrépide resta dehors, et, toute souriante, osa l’interroger :

— N’êtes-vous point Monsieur Pénard ?

Or, il sut que l’abbé Pénard était venu dans ce hameau, dix-huit ans auparavant. Depuis dix-huit ans, dans ce coin d’ancienne France, pas un baptême, pas un mariage béni, pas un mourant réconcilié. Aujourd’hui, le hameau lui-même est mort. Les vieux sont en terre, les jeunes sont partis. Des toits ruinés, le vent, la pluie, les araignées restent les seuls maîtres. Tels seront, avant un demi-siècle, des milliers de villages. Plus de prêtres ; donc, plus de famille, plus d’enfants, la mort partout.

— C’est affreux, conclut Jérôme qui se leva pour interrompre le sinistre prophète. Mais, si l’on veut des prêtres, il faut d’abord des enfants…

Le Père fut tenté de lui répondre avec bonhomie :

— Alors, marie-toi bien vite et prépare-nous des prêtres.

Une soudaine violence l’emporta ; il se redressa, fronçant les sourcils, et son regard fulgurant parut s’enfoncer au loin, dans un avenir de ténèbres :

— Si l’on attend les prêtres qui ne sont pas encore au monde, dit-il d’un ton obscurément ironique, ce sera trop tard.

Jérôme, sans répliquer, se dirigea vers le vestibule. La conversation, derrière lui, était tombée. Le Père faisait peser sur tous comme l’attente d’un perpétuel orage grondant sur l’horizon.

Mais la voix limpide d’Antoinette rompit le silence oppressé :

— Ce matin, j’ai reçu, informait-elle MmeÉlise, une lettre de la vieille Hortense, la gardienne de notre logis. « Elle se languit de nousespérer. » Il faudra bien, chère Madame, que nous songions, au départ…

Impétueuse, MmeÉlise coupa court à ce préambule :

— Je vous défends, Toinon, d’y songer. Vous quitterez Garches, après les examens de Jérôme, en même temps que nous.

Elle mit dans sa décision tant de grâce affectueuse qu’Agnès et Antoinette lui sautèrent au cou, l’étreignirent filialement.

Du grand salon, Jérôme, caché par le store d’une fenêtre, observait Agnès, tandis que sa sœur prononçait le mot : départ. Un rapide battement de cils, une moue contrariée marquèrent son appréhension. Mais la réponse de MmeÉlise la saisit d’un tel transport qu’elle ne chercha point à le voiler.

Donc, elle était heureuse ; et pourquoi, si elle n’avait pasaimé? Une certitude ineffable, suave et poignante, emplit Jérôme jusqu’aux moelles. Il contempla celle qu’il avait élue ; assuré de son cœur, pour la première fois il osa penser : « Son âme et son corps, tout ce qui est, en elle, beau et désirable, tout peut être à moi. Elle sera mienne, comme je seraisien. » Une phrase à dire, et son bonheur se décidait ! Dans un moment, quand sa mère rentrerait, il lui ferait confidence de son inclination ; sans nul doute elle l’approuverait.

Il ressortit au milieu du vestibule. Une tenture à larges plis en assombrissait le fond. Brusquement, il crut voir quelqu’un traverser, une forme confuse qui, de biais, ressemblait à Montcalm, massif et grave, la tête penchée sous son casque, tel qu’au dernier soir, où ils marchaient, l’un devant l’autre, le long du boyau fangeux.

Le fantôme s’effaça, se fondit dans les plis de la tenture. Jérôme frissonna, puis haussa les épaules : Hallucination ! De quel droit les morts viendraient-ils inquiéter les vivants ?

Néanmoins, au lieu d’entretenir sa mère, il s’en alla, prenant comme prétexte un rendez-vous à Paris avec des camarades ; jusqu’au soir, il s’étourdit d’une gaîté vaine. Mais il ne put oublier l’apparition.


Back to IndexNext