LA CHANCE

Il y avait une fois deux frères, dit un vieux conte serbe. L’un était actif et malheureux, l’autre paresseux et comblé de prospérités. Le frère malheureux rencontre un jour une belle jeune fille qui gardait des moutons en filant un fil d’or. — « A qui appartiennent ces moutons ? demande-t-il. — Ils appartiennent à qui j’appartiens. — A qui appartiens-tu ? — A ton frère, je suis son bonheur. — Et mon bonheur, où est-il ? — Bien loin de toi. — Puis-je le trouver ? — Oui, si tu le cherches. »

Il s’en va donc à la recherche de son bonheur. Un soir, dans une grande forêt, il découvre, endormie sous un arbre, une pauvre vieille femme à cheveux gris. Il la réveille et lui demande qui elle est. — « Tu ne me connais pas ? répond-elle. Il est vrai que tu ne m’as jamais vue : je suis ton bonheur. — Et qui donc m’a donné un si misérable bonheur ? — La Destinée. — Puis-je trouver la Destinée ? — Peut-être, à force de la chercher. »

Il part à la recherche de la Destinée. Après de longues routes, on la lui montre enfin. Elle vit dans le luxe d’un immense palais ; mais de jour en jour ses richesses diminuent, et les portes, les fenêtres et les murs de sa demeure se contractent. Elle lui explique qu’elle passe ainsi, alternativement, de la misère à l’opulence ; et que la situation où elle se trouve à un moment donné, détermine l’avenir de tous les enfants qui naissent à ce moment. — « Vous êtes venu au monde, ajoute-t-elle, aux heures où ma fortune décroissait, de là tous vos malheurs. » — Elle lui conseille, pour conjurer ou pour tromper le mauvais sort, de substituer à sa chance celle de sa nièce Militza, qui est née durant une période propice. Pour opérer cette substitution, il suffira qu’il prenne chez lui cette nièce, et déclare à qui l’interroge que tout ce qu’il possède appartient à Militza.

Il suit ce conseil ; et ses affaires changent de face. Ses troupeaux engraissent et multiplient, ses arbres rompent de fruits, il lui échoit des héritages imprévus, ses terres se couvrent de moissons prodigieuses. Mais un matin, que, immobile dans son bonheur, il contemple un admirable champ de blé, un étranger lui demande en passant à qui appartiennent ces épis magnifiques qui se balancent sous la rosée, deux fois plus hauts et plus lourds que les épis voisins, il s’oublie et répond : — « Ils sont à moi. » — Aussitôt le feu prend à l’autre bout du champ et commence ses ravages. Il se rappelle alors le conseil négligé, court après l’étranger et lui crie : — « Je me trompe ! Je ne t’ai pas dit vrai ; arrête-toi, reviens ; ce champ n’est pas à moi, mais à ma nièce Militza ! » — Subitement, entendant ces paroles, les flammes tombent et les épis repoussent.

Cette image naïve et très ancienne montre que le mystérieux problème de la chance ne s’est guère modifié depuis que l’homme commença de l’interroger. Elle pourrait encore illustrer notre ignorance actuelle. Nous avons nos pensées qui nous façonnent un bonheur ou un malheur intimes, sur lequel les incidents du dehors ont plus ou moins d’influence. Il en est chez qui ces pensées sont devenues si puissantes, si vigilantes, que rien ne peut plus, sans leur agrément, pénétrer dans l’édifice de cristal et d’airain qu’elles on su élever sur une colline qui domine la route habituelle des aventures. Nous avons notre volonté qui, nourrie de nos pensées et soutenue par elles, parvient à écarter un grand nombre d’événements inutiles ou nuisibles. Cependant, autour de ces îlots plus ou moins sûrs, plus ou moins inexpugnables, s’étend une région aussi insoumise, aussi vaste que l’océan, où il semble que le hasard règne seul, comme le vent sur les flots. Nulle pensée, nulle volonté ne peuvent empêcher un de ces flots d’inopinément surgir, de nous surprendre, de nous étourdir, de nous blesser. Leur bienfaisante action ne recommence qu’après que la vague s’est retirée. Alors elles nous relèvent, nous pansent, nous raniment, et veillent à ce que le mal que le choc nous a fait ne pénètre pas jusqu’aux sources profondes de la vie. A cela se borne leur rôle. En apparence il est très humble. En réalité, à moins que le hasard ne prenne la forme irrésistible d’une maladie cruelle ou de la mort, il rend ce hasard presque impuissant, et suffit à maintenir ce qu’il y a de meilleur et de plus propre à l’homme dans le bonheur humain.

Entre les actes que nous avons prévus, autour des faits que nous déterminons et qui tracent péniblement les grandes lignes de notre existence, se presse et circule la redoutable multitude des hasards aux aguets. L’air que nous respirons, l’espace où nous nous mouvons, le temps que nous traversons, sont peuplés de circonstances qui nous attendent, et nous choisissent dans la foule. A observer leurs habitudes, on constate bientôt que ces étranges filles du hasard, qui devraient être aveugles et sourdes comme leur père, n’agissent nullement au hasard. Elles savent ce qu’elles font, et se trompent rarement. Avec une certitude inexplicable, elles reconnaissent le passant qui s’avance et devant lequel elles doivent se dresser. Que deux hommes suivent, à la même heure, le même chemin, il n’y aura ni hésitation ni confusion dans la double troupe invisible apostée par le sort. A l’arrivée de l’un se rangent les vierges blanches, avec les palmes, les amphores et les mille bonheurs imprévus de la route ; à l’approche de l’autre, les « Mauvaises Femelles » qu’Eschyle nous a peintes s’élancent hors des taillis, comme si elles avaient à venger sur leur ignorante victime quelque offense inexplicable et antérieure à sa naissance.

Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue, semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits, inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute décisive ; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant, voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes ; celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu ; des milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font ; séparés par des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux ; puis, à l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se rejoignent et s’emboîtent ; et voilà deux destinées complètes et dissemblables que le Temps met en branle.

Le DrFoissac, en un curieux livre surLa Chance et la Destinée, énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale, préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est, entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des erreurs qui la cherchent, — comme on hurle en silence au fond d’un mauvais rêve, — puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris, le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son jugement.

[1]Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le DrFoissac : « Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal, Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part cinq assassins et un complice,septindividus, dans l’espace de quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc un homme de trop, elle frappa donc un innocent ; ce ne pouvait être aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité ? La fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants, se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté ; mais comme il avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.« Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite, n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces transactions avaient, en effet, eu lieu le 8 ; mais Legrand, ayant été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9 pour en faire un 8 ; il voulait sauver son compatriote Lesurques, qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux furent facilement constatés ; dès lors, le ministère public et les jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts témoins à décharge cités par l’accusé : il fut condamné, et ses biens furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette époque : c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa culpabilité.« Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce ; il crut devoir en référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant « si Lesurques devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable ». Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme :Lesurques est innocent !Il fit entendre la même protestation sur la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que Lesurques était innocent ; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq, son sosie, fut arrêté et condamné.« La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun membre. La mère de Lesurques mourut de douleur ; sa femme devint folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait dépouillée ; mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés ; des trois enfants de Lesurques, deux étaient morts ; une seule avait survécu, c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de la justice ; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation, arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre 1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision. »Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno, presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas, magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent, jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le même cadavre.En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître surnaturel dans cette cause ; et le cas est typique, formidable et symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

[1]Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le DrFoissac : « Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal, Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part cinq assassins et un complice,septindividus, dans l’espace de quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc un homme de trop, elle frappa donc un innocent ; ce ne pouvait être aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité ? La fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants, se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté ; mais comme il avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.

« Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite, n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces transactions avaient, en effet, eu lieu le 8 ; mais Legrand, ayant été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9 pour en faire un 8 ; il voulait sauver son compatriote Lesurques, qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux furent facilement constatés ; dès lors, le ministère public et les jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts témoins à décharge cités par l’accusé : il fut condamné, et ses biens furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette époque : c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa culpabilité.

« Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce ; il crut devoir en référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant « si Lesurques devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable ». Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme :Lesurques est innocent !Il fit entendre la même protestation sur la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que Lesurques était innocent ; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq, son sosie, fut arrêté et condamné.

« La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun membre. La mère de Lesurques mourut de douleur ; sa femme devint folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait dépouillée ; mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés ; des trois enfants de Lesurques, deux étaient morts ; une seule avait survécu, c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de la justice ; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation, arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre 1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision. »

Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno, presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas, magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent, jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le même cadavre.

En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître surnaturel dans cette cause ; et le cas est typique, formidable et symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

Nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamités des Atrides et d’Œdipe, et cependant nous voyons dans l’histoire contemporaine la fatalité s’acharner avec la même opiniâtreté sur certaines familles, comme celle des Coligny, des Stuarts[2], etc., ou poursuivre jusque dans la mort, d’une haine personnelle, quelques victimes innocentes et hagardes telles qu’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV, Louise de Bourbon, Joseph II et Marie-Antoinette.

[2]Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus ; ceux des Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne lumière l’auteur déjà cité : « Maréchal de France sous François Ier, Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage, et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il voulut rentrer en France ; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait pour un des premiers capitaines de son siècle ; il fit des prodiges à la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée, il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit en doute ni son mérite, ni son habileté militaire ; et cependant, il fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé ; il sut réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte, il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant son sang couler à flots :Le métier que nous faisons ne doit-il pas nous accoutumer à la mort comme à la vie ?Peu de jours avant la Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon.Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu ; tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses ennemis et se rendre maître des événements. « Coligny était honnête homme, dit l’abbé de Mably ; Guise avait le masque d’un plus grand nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise en était l’idole. » On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.

[2]Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus ; ceux des Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne lumière l’auteur déjà cité : « Maréchal de France sous François Ier, Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage, et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il voulut rentrer en France ; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait pour un des premiers capitaines de son siècle ; il fit des prodiges à la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée, il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit en doute ni son mérite, ni son habileté militaire ; et cependant, il fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé ; il sut réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte, il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant son sang couler à flots :Le métier que nous faisons ne doit-il pas nous accoutumer à la mort comme à la vie ?Peu de jours avant la Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon.

Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu ; tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses ennemis et se rendre maître des événements. « Coligny était honnête homme, dit l’abbé de Mably ; Guise avait le masque d’un plus grand nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise en était l’idole. » On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.

Et, dans un ordre un peu différent, que dire de l’injustice inintelligente, mais qui paraît presque consciente, systématique, des jeux de hasard, des duels, des batailles, des tempêtes, des naufrages, de la flamme, de la foudre ? Que dire de l’incroyable chance d’un Chastenet de Puységur, qui, après avoir servi quarante ans, pris part à trente combats et à cent vingt sièges, toujours au premier rang et d’une intrépidité légendaire, n’avait jamais été atteint par le fer ou le plomb, alors que le maréchal Oudinot fut blessé trente-cinq fois et que le général Trézel à chaque rencontre recevait une balle ? Que dire encore de l’extraordinaire fortune d’un Lauzun, d’un Chamillart, d’un Casanova, d’un Chesterfield, etc., de l’inconcevable et persistant bonheur dans le crime de Sylla ; de Marius, de Denys l’Ancien, lequel, arrivé à la plus extrême vieillesse, après une vie odieuse mais bénie par le sort, mourut de joie en apprenant que les Athéniens venaient de couronner une de ses tragédies ? Que dire, enfin, de la destinée d’Hérode surnommé le Grand ou l’Ascalonite, qui nagea dans le sang, fit périr une de ses femmes, cinq de ses enfants, tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage, et fut heureux dans toutes ses entreprises ?

En ces exemples fameux, qu’on pourrait indéfiniment multiplier, sont agrandis aux proportions anormales de l’histoire les spectacles plus humbles mais non moins tranchés que nous offrent chaque jour, sur la petite scène mal éclairée de l’ordinaire de la vie, les mille et un caprices de la chance heureuse ou contraire.

Certes, en interrogeant ces bonheurs insolents et ces invariables malheurs, il faut d’abord faire une part royale aux causes physiques et morales qui les peuvent expliquer. Il est probable que si nous avions connu Vauvenargues, nous aurions découvert dans son caractère la timidité, l’irrésolution ou la fierté inopportune qui l’empêchèrent de faire naître ou de saisir assez vigoureusement l’occasion. Il est possible que Lesurques ait manqué d’habileté, de je ne sais quoi, de cette force intime et prodigieuse qu’on s’attend à trouver dans l’innocence faussement accusée. Il est certain que les Stuarts, Joseph II et Marie-Antoinette commirent d’énormes fautes qui éveillèrent les désastres ; que Lauzun, Casanova, lord Chesterfield s’étaient débarrassés de la plupart des scrupules nécessaires qui entravent l’honnête homme. Il est également certain que si l’existence de Sylla, de Marius, de Denys l’Ancien, d’Hérode l’Ascalonite fut en dehors heureuse jusqu’au miracle, aucun de nous, je pense, ne se contenterait de l’étrange fantôme, inquiet, ensanglanté, presque sans sentiment et presque sans pensée, que doit être en dedans un bonheur (si le mot bonheur est encore applicable) fondé sur des crimes incessants. Mais ce décompte fait, aussi raisonnablement, aussi largement que possible (et plus on voit et étudie la vie, plus on pénètre dans le secret des petites causes et des grands effets, plus largement il se fera), en ces coïncidences opiniâtrement répétées, en ces séries indissolubles de bonne chance ou d’infortune (il y a longtemps que l’on a remarqué que le bonheur ou le malheur procède presque toujours par séries ininterrompues), il ne reste pas moins une part considérable, souvent capitale, parfois exclusive, qu’on ne saurait attribuer qu’à l’impénétrable mais incontestable volonté d’une puissance inconnue mais réelle, appelée Hasard, Fatalité, Destin, Veine, Guignon, bonne ou mauvaise Étoile, Aile de l’Ange blanc, Aile de l’Ange noir, et de bien d’autres noms, selon le génie plus ou moins imaginatif, plus ou moins poétique des peuples et des siècles.

C’est là, pour l’homme, l’un des problèmes les plus troublants et les plus difficiles, parmi tous ceux qu’il lui faudra résoudre, pour se sentir un jour l’occupant principal, légitime, indépendant et irrévocable de cette terre.

Posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples ; et voyons d’abord s’il n’intéresse que l’homme. Nous avons avec nous, sur ce globe assez incompréhensible, de silencieux et fidèles compagnons d’existence qu’il est souvent utile de chercher du regard quand la tête nous tourne sur certaines hauteurs peut-être illusoires, où nous nous imaginons volontiers que les astres, les dieux ou les représentants voilés des lois suprêmes de l’univers ne s’occupent que de nous. En leur résignation si confiante et si calme, ils ont l’air, ces pauvres frères de notre vie animale, de savoir bien des choses que nous ne savons plus. Mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant d’inquiétude ! Il est certain que les animaux, notamment les animaux domestiques, ont une sorte de destin. Ils connaissent le bonheur gratuit et prolongé, et le malheur fortuit et opiniâtre ; ils pourraient comme nous parler d’étoile, de chance ou de malchance, de veine ou de guignon. Le sort du cheval de fiacre qui finit à la fourrière après avoir passé par les mains de cent bourreaux anonymes, comparé à celui du pur sang, qui meurt de vieillesse dans l’écurie d’un maître compatissant, est aussi inexplicable, au point de vue de la justice (à moins d’avoir recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la récompense ou le châtiment d’une vie antérieure), que celui de l’homme devenu pauvre par hasard ou riche sans mérite. Il y a, en pays flamand, une race de chiens de trait, sur laquelle le destin épuise tour à tour sa faveur et sa haine. Qu’un boucher les achète, ils mènent une vie magnifique. Peu de travail ; le matin, attelés en quadrige, ils traînent aux abattoirs une légère voiture, et l’en ramènent le soir, débordante de viande, dans un galop joyeux et triomphal, par les rues tortueuses des vieilles villes aux petits pignons éclairés. Dans l’entre-temps tout est loisir, et loisir merveilleux, parmi les rats et les déchets de l’abattoir. Ils sont plantureusement nourris, gras, lustrés comme des otaries, et goûtent dans sa plénitude le seul bonheur que doive rêver l’âme naïve et fureteuse d’un bon chien. Mais leurs malheureux frères de la même portée qu’acquiert le vieillard qui ramasse les ordures ménagères, ou le marchand de sable, presque toujours boiteux, ou le paysan pauvre aux gros sabots cruels, enchaînés à de lourdes charrettes, à d’informes brouettes, pouilleux, pelés, galeux, affamés, efflanqués, parcourent jusqu’à la mort les cercles d’un enfer où les plongèrent quelques sous mis dans une main calleuse. Et dans un monde moins directement assujetti à l’homme, on trouve évidemment des perdrix, des faisans, des biches, des lièvres qui n’ont guère de chance, et sont blessés à chaque rencontre du chasseur, alors qu’il en est d’autres qui, on ne sait comment ni par quel privilège, échappent à toutes les battues.

Ils sont donc soumis comme nous à d’incontestables injustices. Mais nous ne songeons point, à propos de ces injustices, à mettre en branle tous les dieux, à interroger les puissances occultes ; et pourtant, ce qui leur arrive n’est peut-être que l’image naïvement simplifiée de ce qui nous arrive. Il est vrai que pour eux nous représentons précisément ces puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel. Mais alors, sommes-nous en droit d’attendre de ces dernières beaucoup plus de conscience et de justice intelligente que nous n’en témoignons à l’égard des animaux ? En tout cas, quand cet exemple n’aurait fait qu’enlever au hasard un peu de son inutile prestige, pour augmenter d’autant notre esprit d’initiative et de lutte, ce serait déjà un gain non négligeable.

Malgré ce nouveau décompte, on ne saurait nier qu’il y ait, — tout au moins pour la vie plus complexe de l’homme, — par delà tout ce que nous avons dit, dans la volonté souvent visible du hasard, — cette menue monnaie de la fatalité, — une cause de bonheur ou de malheur que nos explications n’atteignent pas encore. Nous savons, — et cela fait partie de ces idées informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu’une expérience millénaire a transmuées en une sorte d’instinct, — nous savons qu’il existe des hommes qui, toutes autres choses égales, ont « la main heureuse » ou « malheureuse ». Il m’a été donné de suivre de fort près la carrière d’un ami victime d’une persistante malchance. Je n’entends pas par là que sa vie fût malheureuse. Il est même remarquable que les hasards contraires respectèrent toujours les grandes lignes de son bonheur réel, probablement parce qu’elles étaient bien défendues. Car il avait en lui une forte existence morale, des pensées, des espoirs, des certitudes, des sentiments profonds. Il n’ignorait point que ces biens se trouvaient à l’abri d’un coup du sort, et que rien, sans son aide, n’aurait pu les détruire. Le destin n’est pas invincible ; c’est-à-dire que la voie centrale de l’existence, le grand canal intérieur, se laisse détourner vers le bonheur ou le malheur, bien que ses ramifications qui s’étendent sur les jours, et les mille affluents qui viennent y verser les hasards du dehors, échappent à notre volonté.

C’est ainsi qu’un beau fleuve, descendu des hauteurs, et tout resplendissant de la noblesse des glaciers, traverse enfin les plaines et les villes, où il ne reçoit plus qu’une eau empoisonnée. Il se trouble un instant ; et nous croyons qu’il perd, pour ne plus la reprendre, l’image du ciel pur qu’il avait empruntée aux bassins des fontaines, et qui semblait son âme et l’expression profonde et limpide de sa force. Pourtant, rejoignez-le, là-bas, sous ces grands arbres ; il y oublie déjà les souillures des ruisseaux. Il ressaisit l’azur dans ses flots transparents et le porte à la mer, aussi clair qu’il était quand il riait encore aux sources des montagnes.

Aussi, l’ami dont je vous parle, quoi qu’il ait pleuré plus d’une fois, ne pleura-t-il jamais ces larmes que l’on verse sur la mort de soi-même et qui ne sortent plus de notre souvenir. Aussi, chaque mécompte, après l’énervement inévitable, n’arrivait-il, en somme, qu’à le rapprocher davantage de son bonheur secret, à concentrer celui-ci, à le circonscrire d’un trait plus sombre, pour le faire paraître plus précieux, plus ardent et plus sûr. Mais sitôt qu’il quittait cet enclos enchanté, les incidents hostiles l’assaillaient à l’envi. Il était, par exemple, fort bon tireur à l’épée, eut trois duels, et fut blessé trois fois par des adversaires moins habiles. S’il s’embarquait, la traversée était rarement heureuse. S’il mettait quelque argent dans une affaire, celle-ci tournait mal. Une erreur judiciaire, où l’impliqua tout un enchaînement de circonstances étrangement malveillantes, fut pour lui la source de longs et sérieux ennuis. En outre, de visage agréable et l’œil plein de franchise et de bonté, il n’était pas ce qu’on appelle « sympathique ». Il n’attirait point d’abord cette première affection spontanée que nous donnons souvent, et sans savoir pourquoi, à l’inconnu qui passe, à un ennemi même. Sa vie sentimentale ne fut guère plus favorisée que l’autre. Aimant, et infiniment plus digne d’être aimé que la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cœur fortuit des femmes ; là encore, il ne trouva que trahisons, chagrins et déceptions. Il allait ainsi, se tirant de son mieux des médiocres pièges que lui tendait à chaque pas son ingrate fortune, non découragé ni intimement attristé, mais un peu étonné de tant d’acharnement, jusqu’à ce qu’il rencontrât enfin la seule et grande chance de sa vie : un amour égal à celui qui attendait en lui, exclusif, passionné, complet, inaltérable. A partir de cette heure, comme sous la bienfaisante influence d’une étoile nouvelle qui mêlait ses rayons à la sienne, il sentit peu à peu les événements fâcheux s’espacer, s’alentir, s’éloigner, et prendre une autre route. On eût dit qu’ils quittaient à regret l’habitude de le suivre. Il vit réellementtourner la chance. Et voici qu’aujourd’hui, rentré dans l’atmosphère indifférente et neutre du hasard commun à la plupart des hommes, il se rappelle en souriant le temps où chacun de ses gestes, épié par l’ennemi insaisissable, suscitait un danger.

N’appelons pas les dieux pour expliquer ces phénomènes. Ils n’auront qualité pour nous expliquer quelque chose, qu’après qu’ils se seront clairement expliqués sur eux-mêmes. Et le destin, qui n’est que le plus inconnu d’entre eux, a moins que tous les autres le droit d’intervenir et de nous crier, comme il fait, du fond de son inébranlable nuit : « C’est moi qui l’ai voulu ! » N’invoquons pas davantage les lois illimitées de l’Univers, les desseins de l’histoire, la volonté des mondes, la justice des étoiles. Ces puissances existent, et nous les subissons comme nous subissons la puissance du soleil. Mais de même que celle-ci agit sans nous connaître, il nous reste une liberté probablement immense dans le cercle démesuré de leurs influences, et elles ont mieux à faire qu’à se pencher sur nous pour poser un brin d’herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre fourmilière. Puisqu’il s’agit de nous, de notre vie étroite, c’est, je pense, en nous-mêmes que se trouve la clef du mystère, car il est vraisemblable que tout être porte en soi la meilleure solution du problème qu’il propose.

Il y a en nous, sous notre existence consciente, soumise à la raison et à la volonté, une existence plus profonde, qui plonge, d’une part, dans un passé que l’histoire n’atteint pas, et de l’autre dans un avenir que des milliers d’années n’épuiseront jamais. Il n’est pas téméraire de croire que tous les dieux s’y cachent, et que ceux dont nous avons peuplé la terre et les planètes en sortirent tour à tour, pour lui donner un nom et une forme que notre imagination pût comprendre. A mesure que l’homme voit plus clair, qu’il a moins besoin de symboles et d’images, il diminue le nombre de ces noms, le nombre de ces formes. Il arrive peu à peu à n’en prononcer qu’un, à n’en réserver qu’une, et soupçonne bientôt que cette dernière forme et que ce dernier nom ne sont eux-mêmes que la dernière image d’une puissance dont le trône fut toujours en lui-même. Les dieux rentrent alors en nous d’où ils étaient sortis ; et c’est là qu’aujourd’hui nous les interrogeons.

Je crois donc que c’est dans notre vie inconsciente, — énorme, inépuisable, insondable et divine, — qu’il faut chercher l’explication de nos chances heureuses ou contraires. En nous se trouve un être qui est notre moi véritable, notre moi premier-né, immémorial, illimité, universel, et probablement immortel. Notre intelligence, qui n’est qu’une sorte de phosphorescence sur cet océan intérieur, ne le connaît encore qu’imparfaitement. Mais chaque jour elle apprend davantage que là gisent sans doute tous les secrets des phénomènes humains qu’elle n’a pas compris jusqu’ici. Cet être inconscient vit sur un autre plan et dans un autre monde que notre intelligence. Il ignore le Temps et l’Espace, ces deux murailles formidables et illusoires, entre lesquelles doit couler notre raison sous peine de se perdre. Pour lui, il n’y a ni proximité, ni éloignement, ni passé, ni avenir, ni résistance de la matière. Il sait tout et peut tout. Du reste, on a toujours admis, à des degrés divers, cette science et cette puissance, et l’on a donné à ses manifestations les noms d’instinct, d’âme, d’inconscient, de subconscient, de mouvements réflexes, d’intuition, de pressentiment, etc. On lui attribue notamment cette force indéterminée et souvent prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement à produire notre raison et notre volonté, et qui est apparemment le fluide essentiel, le rayon ultra-violet de la vie universelle. Il est vraisemblable que ce fluide est, à peu de chose près, de même nature chez tous les hommes. Mais il communique avec l’intelligence de façons très diverses. Dans les uns, ce principe inconnu demeure si profondément enseveli, qu’il ne s’occupe que des fonctions physiques et de la permanence de l’espèce. Dans d’autres, au contraire, il paraît toujours en éveil, il s’élève fréquemment jusqu’à affleurer de sa féerique présence la surface de la vie extérieure et consciente ; à tout propos il intervient, prévoit, avertit, décide et se mêle à la plupart des faits prépondérants d’une carrière. D’où vient cette faculté ? On ne saurait le dire. Il n’y a pas de lois fixes et certaines. On ne découvre, par exemple, aucun rapport constant entre l’activité de l’inconscient et le développement de l’intelligence. Cette activité obéit à des règles que nous ignorons. Pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances, elle semble purement accidentelle. On la rencontre en celui-ci et non en celui-là, sans qu’aucun signe permette de soupçonner la cause de cette différence.

Qu’il s’agisse de chance heureuse ou contraire, voici ce qui probablement arrive. Un événement propice ou funeste, venu du fond des grandes lois éternelles, se dresse sur notre route et la barre tout entière. Il est là, immobile, fatal, démesuré, inébranlable. Il ne s’occupe pas de nous ; il n’est pas là pour nous. Il n’a de raison d’être qu’en soi et pour soi. Il nous ignore simplement. C’est nous qui nous approchons de lui, et qui, arrivés à portée de son influence, avons à le fuir ou à l’affronter, à le tourner ou à le traverser. Je suppose que l’événement soit néfaste : un naufrage, un incendie, un coup de foudre ; ou la mort, la maladie, l’accident, la détresse, sous une forme un peu anormale. Il attend, invisible, aveugle, indifférent, parfait, inaltérable, mais encore en puissance. Il existe tout entier, mais seulement dans l’avenir ; et pour nous, dont les sens au service de notre intelligence et de notre conscience sont construits de telle sorte qu’ils ne perçoivent les choses que successivement dans le temps, il est encore comme s’il n’était pas. Prenons, pour préciser davantage, qu’il s’agisse d’un naufrage. Le navire qui doit périr n’est pas sorti du port ; le roc ou l’épave qui le déchirera dort paisiblement sous les flots ; et la tempête, qui n’éclatera qu’à la fin du mois, sommeille, par delà les regards, dans le secret des cieux. Normalement, si rien n’était écrit, et si déjà la catastrophe n’avait eu lieu dans l’avenir, cinquante passagers, venus de cinq ou six pays divers, se fussent embarqués. Mais le navire est bien marqué par le destin. Il est certain qu’il doit périr. Aussi, depuis des mois, peut-être depuis des années, une mystérieuse sélection s’est-elle opérée parmi les voyageurs qui auraient dû partir le même jour. Il est possible que sur ces cinquante voyageurs primitifs, vingt seulement montent à bord au moment où l’ancre se lève[3]. Il se peut même que pas un des cinquante ne réponde à l’appel des circonstances qui, n’eût été le désastre futur, eussent nécessité leur départ, et qu’ils soient remplacés par vingt ou trente autres en qui la voix du hasard ne parle pas avec la même force. Ici, où l’on plonge au plus profond de la plus profonde des énigmes humaines, l’hypothèse s’égare forcément. Mais en présence de ce fait imaginaire qui ne sert qu’à mettre en évidence ce qui se produit si souvent dans les conjonctures plus réduites de la vie quotidienne, au lieu d’avoir recours à des dieux lointains et douteux, n’est-il pas plus naturel de présumer que notre inconscient agisse et décide ? Il connaît, il doit connaître, il doit voir la catastrophe, puisque pour lui il n’y a ni temps ni espace, et qu’elle a lieu en ce moment sous ses yeux, comme elle a lieu sous les yeux des forces éternelles. Peu importe la manière dont il prévient le mal. Parmi les trente voyageurs avertis, deux ou trois auront eu le pressentiment réel du danger ; ce sont ceux en qui l’inconscient est plus libre et atteint plus facilement les premières couches encore obscures de l’intelligence. Les autres ne se douteront de rien, maudiront des retards et des contrariétés inexplicables, feront tout ce qu’ils peuvent pour arriver à temps, mais ne partiront point. Ceux-ci tomberont malades, se tromperont de route, changeront leurs projets, rencontreront une aventure insignifiante, auront une querelle, un amour, un moment de paresse ou d’oubli qui les retiendra malgré eux. Ceux-là n’auront jamais songé à s’embarquer sur le navire prédestiné, alors que c’est le seul qu’ils eussent dû logiquement, fatalement choisir. Chez la plupart, ces efforts de l’inconscient pour les sauver s’effectuent à de telles profondeurs que l’idée qu’ils doivent la vie à leur heureuse chance ne leur vient même pas à l’esprit, et qu’ils croient de bonne foi n’avoir jamais eu l’intention de monter sur le vaisseau marqué par les puissances de la mer.

[3]Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter. Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part, un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre : « Une catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables, grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc… » Ou bien : « On frémit quand on pense que si le même accident s’était produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous les voyageurs, etc. »Est-ce clémence du Hasard ? Nous croyons de moins en moins à la personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais irrésistibles et sauveurs.

[3]Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter. Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part, un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre : « Une catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables, grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc… » Ou bien : « On frémit quand on pense que si le même accident s’était produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous les voyageurs, etc. »

Est-ce clémence du Hasard ? Nous croyons de moins en moins à la personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais irrésistibles et sauveurs.

Pour ce qui est de ceux qui, fidèlement, sont arrivés au fatal rendez-vous, ils appartiennent à la tribu infortunée. Ils forment une race plus malheureuse dans notre race. Quand tous les autres fuient, eux seuls restent en place. Quand les autres s’écartent, confiants, ils se rapprochent. Ils prennent infailliblement le train qui déraillera, passent à l’heure voulue sous la tour qui s’écroule, entrent dans la maison où déjà le feu couve, traversent la forêt que l’éclair va percer, portent ce qu’ils possèdent au banquier qui va fuir, font le pas et le geste qu’il ne fallait point faire, aiment la seule femme qu’ils eussent dû éviter. Au rebours, s’il s’agit de bonheur, lorsque accourent les autres, attirés par la voix profonde des forces bienveillantes, ils passent sans l’entendre, et jamais prévenus, livrés aux seuls conseils de leur intelligence, le vieux guide, très sage mais à peu près aveugle, qui ne connaît que les petits sentiers au pied de la montagne, ils s’égarent dans un monde que la raison humaine n’a pas encore compris. Certes, ils ont sujet d’accuser le destin, mais non comme ils l’entendent. Ils ont le droit de lui demander pourquoi il n’a pas mis en eux le veilleur avisé qui protège leurs frères. Mais ce reproche fait, qui est le grand reproche aux injustices irréductibles, ils n’ont plus à se plaindre. L’univers ne leur est point hostile. Les calamités ne les poursuivent pas ; ils vont à elles. Les choses du dehors ne leur veulent pas de mal ; ils se donnent aux maux. Le malheur qu’ils saisissent ne les a pas guettés ; eux-mêmes l’ont choisi. Au long de leurs années, ainsi qu’au long de celles de tout homme, les événements attendent, comme des marchandises dans un bazar attendent le chaland qui doit les acquérir. Personne ne les trompe ; ils se trompent simplement. Rien ne les persécute ; mais leur âme inconsciente ne fait pas son devoir. Est-elle plus maladroite ou moins attentive ? Dort-elle sans espoir au fond d’une prison mieux close que les autres ; et nulle volonté ne peut-elle la tirer d’un sommeil si funeste, ni ébranler les redoutables portes qui mènent de la vie qui sait tout sans conscience, à celle qui ignore avec intelligence ?

Un ami devant qui j’agitais ces problèmes me dit hier : « La vie qui nous interroge mieux que les philosophes, va me forcer aujourd’hui même à ajouter une question assez étrange à vos questions. Qu’arrive-t-il lorsque deux chances, c’est-à-dire deux inconscients contraires, l’un heureux et habile, l’autre maladroit et infortuné, s’unissent et se confondent en quelque sorte dans la même aventure, dans la même entreprise ? Lequel l’emportera ? Je le saurai bientôt. Je vais faire cet après-midi une démarche importante, dont dépendent presque entièrement l’avenir, la possibilité de vivre selon sa nature et ses droits, la fortune et tout le bonheur extérieur de l’être qui m’est le plus cher. En interrogeant mon passé qui fut toujours clément, où le hasard me fut un ami prévoyant et fidèle, en me retournant pour revoir les cinq ou six moments qui, dans toutes les vies, sont comme les pivots d’or sur lesquels a roulé la chance favorable, j’ai foi en mon étoile, et je suis moralement sûr que la démarche, si elle n’intéressait que moi, réussirait sans peine, car j’ai « la main heureuse ». Mais la personne pour laquelle je la fais n’a jamais eu de chance. Avec l’intelligence la plus subtile et la plus étendue, avec une volonté mille fois plus prudente, plus ferme que la mienne, elle a, il faut le croire, un inconscient stupide ou malveillant, qui l’oblige de parcourir, sans lui faire grâce d’une station, l’âpre route des injustices, des passe-droits, des coïncidences fâcheuses, des contre-temps et des déceptions. Ne doutez pas qu’il l’eût embarqué de force sur le navire dont vous parliez. Je me demande donc de quelle façon mon inconscient alerte et avisé se conduira envers ce frère indolent et néfaste, au nom duquel il doit agir, et dont il va, pour ainsi dire, prendre la place.

Comment et où se forme en cet instant la décision si grave à la recherche de laquelle je sortirai tout à l’heure ? Pendant que je vous parle, quelle est donc la puissance qui pèse le pour et le contre, c’est-à-dire le bonheur et le malheur de celle que je représente ? De quelle sphère, de quelle vertu peut-être immémoriale, de quel esprit caché ou de quelle étoile invisible tombera donc le poids qui fera pencher la balance vers l’ombre ou la lumière ? En apparence, c’est la raison, c’est la volonté, l’intérêt des parties qui décide ; dans la réalité plus profonde, c’est souvent autre chose. Lorsqu’on se trouve ainsi en face du problème, et que l’amour qu’on a pour ceux qui le subissent nous ouvre un peu les yeux, il ne semble plus aussi simple, et l’on jette un regard étonné, anxieux et presque vierge sur tout l’inconnu qui nous mène et auquel nous obéissons.

Je vais donc tenter cette démarche avec une émotion plus grande, avec plus de force et d’ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se trouvaient en péril. Celle pour qui je la fais est en effet « plus moi que tout moi-même » et depuis longtemps son bonheur est la source du mien. Ma raison et mon cœur en sont bien convaincus ; mais mon inconscient le sait-il ? Ma raison et mon cœur, qui forment ma conscience, ont à peine trente ans, mais mon âme inconsciente qui se souvient encore des secrets primitifs, compte peut-être des siècles. Elle évolue sans hâte. Elle est lente comme un monde qui tourne dans le temps qui n’aura point de fin. Aussi ignore-t-elle probablement encore qu’une seconde existence est venue se mêler à la mienne et l’absorbe tout entière. Combien s’écouleront d’années avant que la grande nouvelle pénètre en sa retraite ? Ici encore elle est diverse et inégale. Chez l’un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cœur ; chez l’autre, elle ne prend qu’une part très tardive aux phénomènes de la raison. Du reste, il y a des amours où elle précède le cœur et la raison : l’amour maternel, par exemple. L’âme inconsciente d’une mère ne se sépare qu’à la longue de celle de ses enfants, et veille d’abord sur ceux-ci avec bien plus de zèle et de sollicitude que sur la mère même. Mais dans un amour comme le mien, il est impossible de dire si elle sait ou ignore que cet amour m’est plus nécessaire que la vie. Pour moi, je crois qu’elle reste convaincue que la démarche que je vais faire au nom de cet amour ne me regarde en rien. Elle ne paraîtra pas et n’interviendra point. Au moment où je tends toute mon énergie, toutes mes espérances, plus que s’il était question de mon propre salut, elle vaque à ses mystérieuses besognes au fond de sa ténébreuse demeure. Si j’allais demander justice pour moi-même, elle serait déjà en éveil. Peut-être saurait-elle que ce n’est pas aujourd’hui qu’il convient que j’agisse. Je ne me rendrais nullement compte, j’imagine, de son intervention ; mais elle susciterait quelque obstacle imprévu. Je tomberais malade, je ferais une chute, je serais attiré par un événement secondaire qui m’empêcherait d’arriver à l’heure défavorable. Puis, une fois en présence de celui entre les mains de qui se trouverait mon destin, ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes, m’inspirerait son souffle, m’éclairerait de sa lumière. Elle me dicterait les paroles qu’il faudrait dire, et qui répondraient seules aux objections secrètes du maître de mon sort. Elle m’imposerait l’attitude, les silences, les gestes ; elle me donnerait la confiance, elle répandrait sur moi l’influence innomée, qui, bien plus que les raisons de la raison et l’éloquence de l’intérêt, déterminent souvent le choix des hommes. Tout cela, j’ai bien peur qu’elle ne s’abstienne de le faire. Elle ne se dérangera pas. Elle ne se montrera pas au seuil accoutumé. Obtuse, impénétrable à l’idée que ma vie n’est plus toute en moi-même, elle agira selon sa conviction tant de fois séculaire, et croyant me servir en faisant échouer ce qui, dans sa pensée, ne me regarde pas, elle me fera plus de mal, elle me causera une douleur plus profonde que si elle me trahissait à l’approche de la mort. Je n’apporterai donc en toute cette affaire qu’un très pâle reflet, une sorte de fantôme de ma chance, et je me demande avec crainte s’il sera suffisant pour balancer la mauvaise volonté de la chance contraire dont je suis revêtu et que je représente. »


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