LE TEMPLE ENSEVELI
Je parle pour ceux qui ne croient pas à l’existence d’un Juge unique, tout-puissant et infaillible, qui, penché jour et nuit sur nos pensées, nos sentiments et nos actions, maintient la justice en ce monde et la complète ailleurs. S’il n’y a pas de juge, y a-t-il une justice autre que celle organisée par les hommes, non point seulement par leurs lois et leurs tribunaux, mais encore dans toutes les relations sociales non soumises aux jugements positifs, et qui n’a d’ordinaire pour sanction que l’opinion, la confiance ou la méfiance, l’approbation et l’improbation de ceux qui nous entourent ? N’y a-t-il rien au-dessus de celle-ci ? Ce qui dans la morale de l’univers paraît souvent si inexplicable que les hommes se croient pour ainsi dire forcés de croire à l’existence d’un juge intelligent, peut-on le ramener à la justice sociale, et l’expliquer par elle ? Quand nous avons trompé ou vaincu notre prochain, avons-nous trompé ou vaincu toutes les forces de la justice ? Tout est-il définitivement réglé et n’avons-nous plus rien à craindre, ou bien existe-t-il une justice plus grave et moins sujette à l’erreur ? moins visible mais plus profonde ? plus universelle et plus puissante ?
Qui niera qu’il y en ait une, et qui ne sent qu’elle est irrésistible, qu’elle enveloppe toute la vie humaine, et que règne en son centre une intelligence qui ne se trompe pas, et qu’on ne trompe pas davantage ? Mais où la mettons-nous depuis que nous l’avons ôtée des cieux ? Où se trouve-t-elle ? où puise-t-elle le bien et le mal, le bonheur et le malheur ? Ce sont là des questions que nous ne nous posons pas souvent. Pourtant, elles sont importantes, car du lieu où se trouve et d’où sort la justice pour nous punir et nous récompenser, dépendent sa nature et toute notre morale. C’est pourquoi il n’est pas inutile d’examiner quel est aujourd’hui, dans le cœur et dans l’esprit des hommes, l’état véritable de cette grande idée de justice souveraine et mystique qui s’est transformée plus d’une fois depuis l’origine de l’histoire. Aussi bien, n’est-ce pas le mystère le plus haut et le plus passionnant qui nous reste, ne touche-t-il pas à la plupart des autres, et n’est-ce pas celui dont les vacillations nous ébranlent le plus profondément ? Il se peut que le grand nombre n’ait point conscience de ces vacillations, de ces transformations. La conscience bien claire n’est pas indispensable à tous dans les évolutions de la pensée humaine. D’ailleurs, il suffit que quelques-uns se rendent compte qu’une transformation a eu lieu, pour que la morale générale en éprouve peu à peu les effets.
Nous toucherons naturellement à la justice sociale, c’est-à-dire à la justice que nous nous rendons mutuellement dans la vie, mais nous ne parlerons pas de la justice légale ou positive, qui n’est que l’organisation d’une partie de la justice sociale. Nous nous occuperons surtout de cette justice imprécise mais efficace, insaisissable mais inévitable, qui accompagne et imprègne, approuve ou désapprouve, récompense ou punit toutes les actions de notre vie. Vient-elle du dehors ? Existe-t-il, indépendant de l’homme, dans l’univers et dans les choses, un principe moral infrangible et indécevable ? Y a-t-il, en un mot, une justice qu’on pourrait appeler la justice physique ? Ou bien cette justice sort-elle tout entière de l’homme, est-elle tout intérieure alors même qu’elle agit au dehors ? et, pour tout résumer en un autre mot, n’existe-t-il qu’une justice psychologique ? Je pense que ces deux termes, justice physique, justice psychologique, embrassent les diverses formes de justice qui nous semblent encore exister aujourd’hui au-dessus de la justice sociale.
Dès qu’il sort des sentiers faciles mais artificiellement éclairés de toute religion positive, je ne crois pas que l’homme le plus avide d’illusions et de mystères, s’il interroge sincèrement et attentivement son expérience personnelle, s’il regarde les maux extérieurs qui frappent aveuglément autour de lui les bons et les méchants, je ne crois pas que cet homme puisse longtemps douter de cette vérité que, dans le monde où nous vivons, il n’y a pas de justice physique provenant de causes morales, que cette justice se présente sous forme d’hérédité, de maladie, de phénomènes atmosphériques ou géologiques, ou sous toute autre imaginable. Ni la terre, ni le ciel, ni la nature, ni la matière, ni l’éther, ni aucune des forces que nous connaissons, hors celles qui sont en nous, ne se préoccupe de justice, n’a le moindre rapport avec notre morale, avec nos pensées et nos intentions. Il n’y a, entre le monde extérieur et nos actes, que de simples relations de cause à effet, essentiellement amorales. Si je commets telle imprudence ou tel excès, je cours tel danger et je paie telle dette à la nature. Et comme l’excès ou l’imprudence ont le plus souvent une cause que nous nommons immorale, parce que nous avons dû accommoder notre vie aux petites exigences de notre santé et de notre sécurité, nous ne pouvons nous empêcher d’établir un rapport entre la cause immorale et le danger couru ou la dette à payer, et nous reprenons cette confiance à la justice de l’univers qui est le préjugé le mieux enraciné dans notre cœur. Mais en reprenant cette confiance nous perdons de vue qu’il en eût été exactement de même si l’excès ou l’imprudence avaient eu une cause innocente ou héroïque, pour parler selon notre vocabulaire enfantin. Que je me jette à l’eau par un froid rigoureux, afin de sauver mon semblable, ou que j’y tombe en essayant de l’y jeter, les conséquences du refroidissement seront absolument pareilles, et rien sur la terre ni sous les cieux, hormis moi-même et l’homme s’il le peut, n’ajoutera une souffrance à mes souffrances parce que j’ai commis un crime, n’enlèvera une douleur à mes douleurs parce que j’ai fait un acte de vertu.
Prenons une autre forme de cette justice physique : l’hérédité. Nous y retrouvons la même ignorance des causes morales, la même indifférence. Ce serait, il faut en convenir, une justice étrange qui ferait retomber sur le fils et sur l’arrière-petit-fils le poids d’une faute commise par le père ou le bisaïeul. Mais elle ne serait pas contraire à la morale humaine, l’homme l’admettrait sans peine ; elle paraîtrait même naturelle, grandiose, passionnante. Elle prolongerait indéfiniment notre individualité, notre conscience et notre existence, et, à ce point de vue, elle s’accorderait avec un grand nombre de faits qu’on ne peut guère contester, et qui prouvent que nous ne sommes pas des êtres exclusivement bornés à nous-mêmes, mais que nous avons plus d’un rapport subtil et encore incomplètement connu avec tout ce qui nous entoure, tout ce qui nous précède et nous suit dans la vie.
Mais si cela est vrai à certains égards, cela ne l’est point en ce qui concerne la justice de l’hérédité physique. L’hérédité physique ne tient aucun compte des causes morales de l’acte dont les descendants paient les conséquences. Il y a, entre ce qu’a fait le père qui a compromis sa santé, et ce que souffre le fils, un lien physique, mais les intentions, les mobiles du père, mobiles peut-être coupables, peut-être héroïques, n’auront aucune influence sur les souffrances que le fils doit subir. Ajoutons que le champ de la prétendue justice de l’hérédité physique est apparemment très restreint. Un père peut avoir commis mille fautes abominables, avoir assassiné, trahi bassement, persécuté l’innocent, dépouillé les malheureux, sans que ces crimes laissent la moindre trace dans l’organisme de ses enfants. Il suffit qu’il ait eu soin de ne rien faire qui pût altérer sa santé.
En somme, la justice de l’hérédité punirait presque exclusivement deux espèces de fautes : l’alcoolisme et la débauche. Mais si l’alcoolisme est un vice assez répugnant et souvent très coupable, il est souvent aussi une faiblesse plutôt qu’un crime, et, dans quelques cas, il serait difficile d’imaginer une faute qui supposât moins de mauvaise volonté, moins de perversité. On ne s’explique donc pas pourquoi la morale de l’univers punirait d’une manière si spéciale, si terrible, et pour ainsi dire éternelle, une faute relativement innocente, alors qu’elle n’a nul souci du parricide, par exemple, de l’empoisonneur ou du tortionnaire.
Quant à la débauche, il est vrai que parmi d’autres maux, un mal redoutable, et le plus funeste à la descendance, la châtie fréquemment. Mais ici encore, c’est, de la part de la justice des choses, la même ignorance des causes morales, le même aveuglement. L’acte de débauche peut être monstrueux au point de vue moral, il peut avoir été préparé par des machinations affreuses, être tout souillé d’abus de pouvoir, de désespoirs et de larmes. D’autre part, il est possible qu’il soit indifférent, innocent même. Peu importe à la justice des choses, elle frappe à raison des précautions prises ou négligées, à raison de la fréquence de l’aventure, et souvent au hasard, mais jamais elle ne tient compte de l’état d’âme de sa victime. Au reste, on pourrait faire au sujet de la débauche la même remarque qu’au sujet de l’alcoolisme : pourquoi ce châtiment tout spécial et presque illimité d’une faute souvent inoffensive ? Il y a des débauches qui, aux yeux de la raison froide et haute que devrait posséder une justice souveraine, sont incomparablement moins coupables que bien des pensées basses, que bien des sentiments mauvais, qui passent inaperçus dans notre cœur. Enfin, pour conclure ce chapitre, il ne serait pas difficile d’imaginer ou de trouver tel cas, où les enfants et les petits-enfants d’un très honnête homme seraient irrémissiblement punis dans leur intelligence et dans leur chair, parce que leur père aurait contracté un mal inguérissable dans l’accomplissement d’un acte qu’il considérait, à tort ou à raison, comme un acte de réparation, d’abnégation, de sacrifice ou de loyauté.
Voilà la Justice de la nature quant à l’hérédité physique. En ce qui concerne l’hérédité morale, il ne semble pas qu’elle ait des principes différents, mais, comme il s’agit ici de modifications de l’esprit et du caractère, infiniment plus complexes et plus insaisissables, les phénomènes sont moins frappants et moins sûrs. L’hérédité morale, du moins dans le domaine pathologique, qui est le seul assez caractéristique pour qu’on y puisse faire des observations décisives, l’hérédité morale n’est que la forme spirituelle de l’hérédité physique ; celle-ci est le principe de celle-là, celle-là le prolongement de celle-ci ; et à l’origine de la première, au point de vue de la justice, on trouve, par conséquent, la même indifférence, le même aveuglement. Les descendants de l’alcoolique ou du débauché, quelle que soit la perversité ou l’innocence de la cause morale de l’alcoolisme ou de la débauche, pourront être frappés du même coup, dans leur esprit et dans leur chair. Ils auront presque inévitablement une tare intellectuelle s’ils ont une tare matérielle. Et qu’ils soient fous, idiots, épileptiques, qu’ils aient des instincts criminels irrésistibles ou ne doivent redouter qu’un très léger déséquilibre des facultés mentales, peu importe ; voilà l’âme atteinte en même temps que le corps, et la plus effroyable peine morale que puisse inventer une justice suprême, — s’il était un instant question de justice, — appliquée à des actes qui font d’ordinaire moins de mal, et sont presque toujours moins pervers, que des centaines d’autres que la nature ne songe pas à punir. Et de plus, elle est appliquée aveuglément, cette peine, et sans tenir le moindre compte des mobiles peut-être excusables, peut-être indifférents, peut-être excellents de ces actes.
Est-ce à dire que l’alcoolisme et la débauche comptent seuls dans l’hérédité morale ? En aucune façon, et ce serait absurde. Mille facteurs plus ou moins inconnus interviennent. Certaines qualités morales semblent se transmettre, comme certaines qualités physiques. Dans telle race on retrouve à peu près constamment telles vertus probablement acquises. Mais quelle est la part de l’exemple, du milieu, de l’hérédité ? Le problème se complique tellement, les faits sont si souvent contradictoires, qu’il n’est plus possible, dans la houle des causes innombrables, de suivre le sillage d’une cause déterminée. Il suffit de constater que dans les seuls cas nets, frappants et décisifs où une justice intentionnelle puisse se manifester dans l’hérédité physique ou morale, nous n’en trouvons pas trace. Et si nous n’en trouvons point là, il nous est plus difficile encore d’en trouver ailleurs.
Ainsi, nous ne pouvons dire qu’il y ait trace, ni au-dessus, ni autour, ni au-dessous de nous, ni dans cette vie, ni dans notre autre vie qui est celle de nos enfants, d’une justice intentionnelle. Mais, en nous adaptant à l’existence, nous avons été naturellement amenés à imprégner de notre morale les principes de causalité que nous rencontrions le plus souvent, en sorte qu’il existe une très suffisante apparence de justice effective, récompensant ou punissant la plupart de nos gestes selon qu’ils se rapprochent ou s’écartent de certaines lois nécessaires à la conservation des êtres. Il est évident que si j’ensemence mon champ, j’aurai cent fois plus de chances de récolter l’été prochain, que n’en aura mon voisin qui n’ensemence pas le sien parce qu’il préfère vivre dans la paresse ou la dissipation. Voilà le travail récompensé avec une certitude satisfaisante, et nous avons fait du travail l’acte moral par excellence et le premier des devoirs, parce qu’il est indispensable au maintien de notre existence. On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre. Si j’élève bien mes enfants, si je suis bon et juste envers ceux qui m’entourent, si je suis honnête, actif, sincère, prudent et sage en toutes circonstances, j’aurai plus de chance de trouver de la piété filiale, de l’affection, du respect et des moments heureux que celui qui aura été ou aura fait tout le contraire. Néanmoins ne perdons pas de vue que mon voisin ne récolterait pas davantage si, diligent et sobre à son ordinaire, une cause respectable et peut-être admirable, — par exemple une maladie contractée au chevet de sa femme ou de son voisin — l’avait empêché de semer son blé en temps voulu. Il en irait de même,mutatis mutandis, dans les autres cas que je viens d’énumérer. Mais ces cas où une cause respectable ou excellente met obstacle à l’accomplissement d’un devoir sont exceptionnels, et, en général, entre la cause et l’effet, entre l’exigence de la loi nécessaire et le résultat de l’effort qui y obéit, il y a, grâce à notre souplesse, une concordance suffisante pour maintenir en nous l’idée de la justice des choses.
Cette idée, qui dort au fond des moins mystiques et des moins crédules, est-elle salutaire ? Cette partie de notre morale n’est-elle pas posée comme un insecte sur un rocher qui tombe, et qui, durant la chute, s’imagine que le rocher ne se déplace que pour le soutenir ? Existe-t-il des erreurs et des mensonges qu’il faille encourager ? Peut-être y en eut-il qui furent un moment bienfaisants ; mais, leurs bienfaits passés, ne s’est-on pas retrouvé en face de la vérité, et n’a-t-on pas dû lui faire le sacrifice qu’on avait différé ? Était-il nécessaire d’attendre que l’illusion ou le mensonge qui paraissaient nous faire du bien commençassent à nous faire du mal, ou retardassent tout au moins l’accord indispensable entre la réalité bien sentie et la manière de l’interpréter, d’en profiter ou de l’accepter ? Qu’était-ce que le droit divin des rois, l’infaillibilité de l’Église et les récompenses d’outre-tombe, sinon des illusions qui attendirent longtemps que la raison les sacrifiât ? Qu’a-t-on gagné en ne les sacrifiant pas tout de suite ? Un peu de paix trompeuse, quelques consolations parfois funestes, quelques espérances inactives. Mais on a perdu bien des jours ; et l’humanité, qui veut connaître enfin la vérité, et qui a trouvé dans cette recherche une raison d’être qui remplace toutes les autres, a-t-elle beaucoup de temps à perdre ? Il est certain que rien ne lui en fait perdre davantage, car rien n’est plus vivace, plus habile à changer de forme, qu’une illusion déjà déracinée.
Mais qu’importe, dira-t-on, que l’homme fasse telle chose qui est juste, parce qu’il est persuadé que Dieu le regarde, ou parce qu’il s’imagine qu’il y a une sorte de justice dans l’univers, ou simplement, enfin, parce que cette chose lui paraît juste dans sa conscience ? Au contraire, cela importe par-dessus tout. Il y a là trois hommes différents. Le premier, que Dieu regarde, fera plus d’une chose injuste, car il n’y eut pas de Dieu qui n’ait voulu beaucoup de choses injustes. Le deuxième n’agira pas toujours comme le troisième, et le troisième est l’homme véritable que le moraliste doit interroger, car il survivra seul aux deux autres. Il est plus intéressant pour le moraliste d’essayer de prévoir de quelle manière l’homme se conduira dans la vérité, c’est-à-dire dans son élément naturel, que d’examiner de quelle façon il se comporte dans l’erreur.
J’imagine qu’il paraîtra inutile à ceux qui ne croient pas à l’existence d’un Juge souverain d’examiner aussi gravement cette idée inadmissible de la justice des choses. Oui, présentée de la sorte, telle qu’elle est dans la réalité et mise pour ainsi dire « au pied du mur », elle devient, en effet, inadmissible. Mais dans notre vie de tous les jours nous n’avons pas coutume de nous la représenter de cette façon. En voyant le crime malheureux, la prospérité mal acquise qui finit dans la ruine, la débauche misérable, la méchanceté punie, l’agression inique, un moment triomphante et bientôt désastreuse, nous confondons sans cesse l’effet physique avec la cause morale ; et bien que nous ne croyions point à l’existence d’un Juge, nous en arrivons presque tous à vivre, avec plus ou moins d’abandon, sur je ne sais quelle foi informe à la justice des choses. Et lors même qu’à l’état de raison et d’observation froides nous aurions éprouvé que cette justice n’existe pas, il suffit qu’un événement nous touche de plus près, il suffit parfois de deux ou trois coïncidences plus sensibles, pour que cette conviction croule dans notre cœur, sinon dans notre esprit. Malgré notre raison, malgré notre expérience, un rien réveille en nous l’ancêtre qui était persuadé que les étoiles ne brillaient à leur place éternelle que pour prédire et approuver une blessure qu’il ferait à son ennemi sur le champ de bataille, une parole qu’il prononcerait dans l’assemblée des chefs, une intrigue heureuse qu’il nouerait autour du gynécée. Nous aussi, nous divinisons nos sentiments selon notre intérêt, mais, comme les dieux n’ont plus de nom, nous les divinisons d’une manière moins précise et moins sincère, et c’est la seule différence. Quand les Grecs, impuissants devant Troie, ont besoin d’un secours et d’un signe frappants, ils vont arracher à Philoctète l’arc et les flèches d’Hercule, et l’abandonnent ensuite, nu, malade et sans armes, dans une île déserte ; et c’est la Justice mystérieuse plus haute que la justice humaine, et c’est l’ordre des dieux. Et nous, quand une iniquité nous semble utile, c’est au nom de la race future, au nom de l’humanité, au nom de la patrie que nous la réclamons. Et, d’un autre côté, lorsqu’un grand malheur nous atteint, il n’y a plus de justice, il n’y a plus de dieux ; mais s’il frappe notre ennemi, l’univers se repeuple à l’instant de juges invisibles ; et si c’est un bonheur inespéré et disproportionné à nos mérites qui nous advient, nous nous imaginons sans peine qu’il y avait en nous des vertus si cachées que nous les ignorions nous-mêmes, et nous sommes plus heureux qu’on les ait découvertes que du bonheur même qu’elles nous ont attiré.
« Tout se paie », disons-nous. Oui, au fond de notre cœur et dans le domaine humain tout se paie selon la justice en monnaie de bonheur ou de malheur intime. Hors de nous, dans l’univers qui nous enveloppe, tout se paie également, mais le bonheur ou le malheur ne passe plus par les mains de la même intendante. Il est distribué d’autre façon et pour d’autres motifs, en vertu d’autres lois. Ce n’est plus la justice de la conscience qui préside ; c’est la logique de la nature ignorante de notre morale. Il y a en nous un esprit qui ne pèse que les intentions ; il y a hors de nous une puissance qui ne pèse que les faits. Nous nous persuadons qu’ils agissent de concert. Mais, en réalité, si l’esprit jette souvent un regard du côté de la puissance, la puissance ignore l’esprit aussi totalement qu’un homme qui pèse de la houille dans l’Europe du nord ignore l’existence d’un autre homme qui pèse des diamants dans l’Afrique australe. Nous mêlons constamment notre sentiment de justice à cette logique amorale ; et c’est la source de la plupart de nos erreurs.
Au reste, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de l’indifférence de l’univers et à la déclarer monstrueuse et incompréhensible. Nous n’avons pas le droit de nous étonner d’une injustice à laquelle nous prenons une part très active. Il n’y a, il est vrai, nulle trace de justice dans les accidents, dans les maladies, ni dans la plupart des hasards de la vie extérieure qui frappent aveuglément le bon et le méchant, le traître et le héros, la sœur de charité et l’empoisonneuse. Mais nous rangeons volontiers sous la rubrique : « Injustice de l’Univers » un grand nombre d’injustices exclusivement humaines et infiniment plus fréquentes et plus meurtrières que la tempête, la maladie et l’incendie. Je ne parle pas de la guerre ; on pourrait m’objecter qu’on l’attribue moins à la nature qu’à la volonté des peuples ou des rois. Mais la pauvreté, par exemple, que nous mettons encore au nombre des maux irresponsables, au même titre que la peste ou le naufrage, la pauvreté avec ses douleurs écrasantes et ses déchéances héréditaires, combien de fois n’est-elle pas imputable à l’injustice de notre état social qui n’est que le total des injustices de l’homme ? Pourquoi, au spectacle d’une misère imméritée, cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause impénétrable, comme s’il s’agissait d’un coup de foudre ? Oublions-nous qu’ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sûre de notre domaine et que c’est nous qui organisons la misère et la distribuons aussi arbitrairement, au point de vue moral, que le feu distribue ses ravages et la maladie ses souffrances ? Est-il raisonnable de nous étonner que l’océan ne tienne pas compte de l’état d’âme de sa victime, alors que nous, qui avons une âme, c’est-à-dire l’organe par excellence de la justice, nous ne tenons pas compte de l’innocence de milliers de misérables qui sont nos victimes ? Est-ce une excuse suffisante que d’éloigner de nos soucis quotidiens, pour en faire une force fatale, une force qui est tout entière dans nos mains ? En vérité, nous sommes d’étranges juges et d’étranges amants d’une justice idéale ! Nous frémissons d’un bout du monde à l’autre, devant une erreur judiciaire, mais l’erreur qui condamne à la misère les trois quarts de nos frères, et qui est aussi purement humaine que l’erreur d’un tribunal, nous l’attribuons à je ne sais quelle puissance inaccessible et implacable. Que l’enfant d’un brave homme de notre voisinage naisse aveugle, idiot ou contrefait, nous irons chercher n’importe où, jusque dans les ténèbres d’une religion que nous ne pratiquons plus, un dieu quelconque pour interroger sa pensée ; mais si l’enfant naît pauvre, ce qui d’habitude, non moins que l’infirmité la plus grave, rabaisse de plusieurs degrés la destinée d’un être, nous ne songerons pas à poser une seule question au Dieu qui est partout où nous sommes, puisqu’il n’est fait que de nos volontés. Avant de désirer un juge idéal il serait nécessaire d’épurer nos idées, car ce juge participera des tares de ces idées. Avant de nous plaindre de l’indifférence de la nature et d’y chercher une équité qui n’y est point, il serait sage d’attaquer, dans nos régions humaines, une iniquité qui s’y trouve, et quand elle ne s’y trouvera plus, la part réservée aux injustices du hasard paraîtra probablement réduite de deux tiers. Elle sera, en tout cas, plus diminuée que si nous avions rendu l’orage raisonnable, le volcan perspicace, l’avalanche avisée, le froid et le chaud circonspects, la maladie judicieuse, la mer intelligente et attentive à nos vertus et à nos intentions secrètes. Il y a, en effet, beaucoup plus de pauvres que de naufragés ou de victimes d’accidents matériels, et beaucoup plus de maladies dues à la misère qu’aux caprices de notre organisme, ou à l’hostilité des éléments.
Pourtant, nous aimons la justice. Nous vivons, il est vrai, au sein d’une grande injustice, mais il faut ajouter qu’il n’y a pas longtemps que nous en avons acquis la certitude et nous cherchons encore le moyen de la faire disparaître. Elle était si ancienne, l’idée de Dieu, du destin et des volontés mystérieuses de la nature s’y mêlait si intimement, elle est encore si étroitement liée à la plupart des puissances injustes de l’univers, que c’est d’hier seulement que nous essayons d’isoler les forces purement humaines qui s’y trouvent. Et si nous parvenons à les isoler, à les reconnaître et à les séparer définitivement de celles sur lesquelles nous n’avons aucune influence, cela sera plus important à la justice que tout ce que l’humanité a trouvé jusqu’ici dans sa recherche de la justice.
Car dans l’injustice sociale, ce n’est pas la part humaine qui est capable d’arrêter notre désir passionné d’équité, mais celle qu’un grand nombre attribue encore à Dieu, à une sorte de fatalité, à d’imaginaires lois de la nature.
Cette dernière part, cette part inactive diminue chaque jour. Non pas que le mystère de la justice disparaisse. Il est bien rare qu’un mystère disparaisse ; d’ordinaire il ne fait que changer de place. Mais il est souvent très important, très désirable qu’on parvienne à le changer de place. D’un certain point de vue, tout le progrès de la pensée humaine se réduit à deux ou trois changements de ce genre ; à avoir délogé deux ou trois mystères d’un lieu où ils faisaient du mal, pour les transporter dans un autre où ils deviennent inoffensifs, où ils peuvent faire du bien. Parfois même, sans que le mystère change de place, il suffit qu’on réussisse à lui donner un autre nom. Ce qui s’appelait « les dieux », aujourd’hui on l’appelle « la vie ». Et si la vie est aussi inexplicable que les dieux, nous y avons du moins gagné que personne n’a le droit de parler ou de nuire en son nom. Le but de la pensée humaine n’est probablement pas de détruire le mystère ou de l’amoindrir. Cela ne semble pas possible. On peut croire qu’il y aura toujours la même quantité de mystère autour de ce monde, attendu que le propre de ce monde, en même temps que le propre du mystère, est d’être infini. Mais la pensée honnêtement humaine veut déterminer avant tout la situation des mystères véritables et irréductibles. Elle veut arracher à ces mystères tout ce qui ne leur appartient pas, tout ce qui n’en fait pas partie, tout ce que nos erreurs, nos terreurs et nos mensonges y ont ajouté. Et à mesure que tombent les mystères artificiels, elle voit s’élargir l’océan du mystère réel, qui est le mystère de la vie, de son but et de son origine, le mystère de sa propre existence, le mystère qu’on a appelé « l’accident primitif » ou « l’essence peut-être inconnaissable de la réalité ».
Où était situé le mystère de la justice ? Il remplissait le monde. Tantôt il se trouvait dans les mains des dieux, tantôt il enveloppait et dominait les dieux même. On l’avait mis partout excepté dans l’homme. Il occupait les cieux, animait les rochers, l’atmosphère et les mers, peuplait un univers inaccessible. On interroge enfin ses retraites imaginaires, on ébranle son trône de nuages, on le presse, on l’examine ; il s’évanouit, et, au moment où nous croyons qu’il n’est plus, voici qu’il reparaît et se redresse au fond de notre cœur. Et c’est encore un mystère qui se rapproche de l’homme et se résorbe en lui. Car nous devenons presque toujours le dernier refuge et la véritable demeure des mystères que nous voulions anéantir. C’est en nous qu’ils retrouvent enfin le foyer qu’ils avaient abandonné pour parcourir l’espace dans le premier délire de leur jeunesse ; et c’est en nous aussi que nous devons prendre l’habitude de les rejoindre, et de les interroger. Il est en effet aussi admirable, aussi inexplicable que l’homme ait dans son cœur un immuable instinct de justice, qu’il était admirable et inexplicable que les dieux ou les forces de l’univers fussent justes. Il est aussi difficile de rendre compte de l’essence de notre mémoire, de notre volonté, de notre intelligence, qu’il était difficile de rendre compte de la mémoire, de la volonté et de l’intelligence des puissances invisibles ou des lois de la nature ; et si c’est l’inconnu ou l’inconnaissable qu’il nous faut pour ennoblir notre curiosité, si nous avons besoin de l’infini et du mystère pour entretenir notre ardeur, nous ne perdrons pas un seul des affluents de l’inconnu ou de l’inconnaissable en ramenant enfin le grand fleuve dans son lit primitif ; nous ne fermerons pas une seule des routes de l’infini, nous n’amoindrirons pas d’une ligne le plus contesté des mystères véritables. Ce qu’on enlève aux cieux se retrouve dans le cœur de l’homme. Mais mystère pour mystère, préférons celui qui est certain à celui qui est douteux, celui qui est proche à celui qui est loin, celui qui est en nous et qui nous appartient à celui qui était hors de nous et qui avait sur nous une influence très funeste. Mystère pour mystère, n’interrogeons plus les messagers, mais le souverain qui les envoyait ; n’interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premières questions, mais notre propre cœur, qui renferme en même temps la question et la réponse, et qui peut-être un jour se souviendra de celle-ci.
Dès lors, il nous sera possible de répondre à plus d’une question inquiétante sur la répartition souvent très équitable des peines et des récompenses parmi les hommes. Et il ne s’agit pas seulement des peines et des récompenses intérieures et morales, mais encore de celles qui sont visibles et parfaitement matérielles. Ce n’est pas absolument sans raison que l’humanité croit depuis son origine que la justice imprègne et anime pour ainsi dire tous les objets du monde où nous vivons. Pour expliquer cette croyance, il ne suffit pas de constater que nos grandes lois morales ont été forcément adaptées aux grandes lois de la vie de la matière. Il y a autre chose. Tout ne se borne pas, dans toutes les circonstances, à un simple rapport de cause à effet entre la transgression et le châtiment. Souvent aussi on y découvre un élément moral, et, bien que les choses ne l’y aient pas mis, bien qu’il n’ait été créé que par nous, il n’en est pas moins réel et puissant. S’il n’y a pas de justice physique proprement dite, s’il y a une justice psychologique tout intérieure et dont nous parlerons bientôt, il y a aussi une justice psychologique qui est en relation constante avec le monde physique ; et c’est cette justice que nous attribuons à l’on ne sait quel principe invisible et universel. Nous avons tort de prêter à la nature des intentions morales, et d’agir sous l’empire de la crainte du châtiment ou de l’espoir de la récompense qu’elle nous réserve. Mais cela ne veut pas dire que même matériellement il n’y ait pas de récompense pour le bien, ni de châtiment pour le mal. Il y en a incontestablement, mais ils ne viennent pas d’où nous croyons ; et en croyant qu’ils viennent d’un lieu inabordable, qu’ils nous dominent, nous jugent et nous dispensent par conséquent de nous juger nous-mêmes, nous commettons l’erreur la plus dangereuse, car aucune n’influe davantage sur notre manière de nous défendre contre le malheur et d’aller à la conquête légitime du bonheur.
La somme de justice que nous trouvons malgré tout dans la nature, ce n’est pas de la nature qu’elle provient, mais de nous seuls, qui la mettons à notre insu dans la nature, en nous mêlant aux choses, en les animant et en nous en servant. Dans notre vie, il n’y a pas seulement le coup de foudre, l’accident ou la maladie, qui, quelles que soient nos pensées, nous frappe à l’improviste, de droite ou de gauche, sans raison apparente. Il y a d’autres cas, et bien plus nombreux, où nous agissons directement sur les objets et sur les êtres qui nous entourent, où nous les pénétrons de notre personnalité, où les forces de la nature deviennent les instruments de nos pensées ; et quand nos pensées sont injustes, elles abusent de ces forces, provoquent nécessairement des représailles et appellent le châtiment et le malheur. Mais la réaction morale n’est pas dans la nature ; elle sort de nos propres pensées ou des pensées des autres hommes. Ce n’est pas dans les choses, c’est en nous que se trouve la justice des choses. C’est notre état moral qui modifie notre conduite envers le monde extérieur, et nous met en guerre avec lui, parce que nous sommes en guerre avec nous-mêmes, avec les lois essentielles de notre esprit et de notre cœur. La justice ou l’injustice de notre intention n’a aucune influence sur l’attitude de la nature à notre égard ; mais elle en a une presque toujours décisive sur notre attitude à l’égard de la nature. Ici, comme lorsqu’il était question de la justice sociale, nous attribuons à l’univers ou à un principe inintelligible et fatal un rôle que nous jouons nous-mêmes ; et quand nous disons que la justice, la nature, le ciel ou les choses nous punissent, se révoltent et se vengent, c’est en réalité l’homme qui punit l’homme à travers les choses, la nature humaine qui se révolte, et la justice humaine qui se venge.
Je citais un jour l’exemple de Napoléon et de ses trois injustices les plus criantes et les plus célèbres qui furent aussi les trois injustices les plus funestes à sa fortune. Ce fut d’abord l’assassinat du duc d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté dans les fossés de Vincennes. Assassinat qui sema autour du dictateur inique des haines désormais implacables et un désir de vengeance qui ne désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne, l’horrible guerre qui s’ensuivit, où s’engloutirent trois cent mille hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa fortune dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne.
Il y a, disais-je à ce propos, de très nombreuses causes à ces catastrophes prodigieuses, mais en remontant lentement à travers toutes les circonstances, à travers tous les accidents plus ou moins imprévus, jusqu’à l’altération d’un caractère, jusqu’aux imprudences, aux violences, aux folies et à l’enivrement d’un génie, jusqu’à la trahison d’une fortune heureuse, n’est-ce pas l’ombre silencieuse de la justice humaine méconnue que l’on croit voir debout près de la source du malheur ? Justice humaine qui n’a rien de bien surnaturel, rien de bien mystérieux après tout, faite de revendications très explicables, de mille petits faits très réels, d’innombrables abus, d’innombrables mensonges, et nullement sortie, en un moment tragique, inopinée et tout armée, comme la Minerve antique, du front formidable et décisif du Destin. Il n’y a qu’une chose mystérieuse en tout ceci : c’est la présence éternelle de la justice humaine ; mais nous savons que la nature de l’homme est très mystérieuse. Que ce mystère nous retienne en attendant. Il est le plus certain, le plus profond, le plus salutaire. C’est le seul qui ne paralysera jamais notre énergie bienfaisante. Et si dans toute vie nous ne trouvons pas, comme dans celle de Napoléon, cette ombre patiente et vigilante, si la justice n’est pas toujours aussi active, aussi irrécusable, il n’en est pas moins utile de la signaler dès qu’on l’aperçoit quelque part. En tout cas, elle fait naître un doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu’une négation ou une affirmation gratuite, paresseuse et aveugle, telle que nous nous en permettons si souvent, car, dans toutes les questions de ce genre, il s’agit bien moins de prouver que de rendre attentif et d’inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui demeure encore inexplicable dans les actions des hommes, dans leur enchaînement à des lois qui semblent générales, et dans leurs conséquences.
Appliquons-nous à découvrir en nous l’action vraiment fatale du grand mystère de la justice. Dans le cœur de celui qui commet une injustice se joue un drame ineffaçable, qui est le drame par excellence de la nature humaine, et ce drame est d’autant plus dangereux, d’autant plus funeste, que l’homme est plus grand et qu’il sait plus de choses.
Un Napoléon a beau se dire, en ces minutes agitées, que la morale d’une grande vie ne saurait être aussi simple que celle d’une vie ordinaire ; qu’une volonté active et forte a des prérogatives que ne possède pas une volonté stagnante et faible ; qu’on peut d’autant plus légitimement négliger certains scrupules de conscience que ce n’est pas par ignorance ou par faiblesse qu’on les néglige, mais parce qu’on les regarde de plus haut que le commun des hommes, qu’on a un but grandiose et glorieux, et que cette négligence passagère et volontaire est une victoire de l’intelligence et de la force ; qu’il n’y a aucun danger à faire le mal, quand on sait qu’on le fait, et pourquoi. Tout cela ne trompe guère le fond de notre nature. Un acte d’injustice ébranle toujours la confiance qu’un être avait en soi et dans sa destinée. Il a renoncé à un moment donné, et généralement des plus graves, à ne compter que sur soi, cela ne s’oublie point, et désormais il ne se retrouvera plus tout entier. Il a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant des puissances étrangères. Il a perdu le sentiment exact de sa personnalité et de sa force. Il ne distingue plus nettement ce qu’il doit à lui-même de ce qu’il emprunte sans cesse aux collaborateurs pernicieux que sa défaillance appela. Il n’est plus le général qui ne compte que des soldats disciplinés dans l’armée de ses pensées ; il est le chef illégitime qui n’a que des complices. Il a abandonné cette dignité de l’homme qui ne veut d’autre gloire que celle à laquelle il ne faut pas sourire tristement dans son cœur, comme on sourirait à une femme infidèle, dans un amour ardent et malheureux.
L’homme réellement fort examine avec soin les louanges et les avantages que ses actions lui ont acquis, et rejette en silence tout ce qui dépasse une certaine ligne qu’il a tracée dans sa conscience. Il est d’autant plus fort que cette ligne serre de plus près celle que la vérité secrète qui vit au fond de toute chose y a tracée aussi. Un acte d’injustice est presque toujours un aveu d’impuissance que l’on se fait à soi-même, et il ne faut pas beaucoup d’aveux de ce genre pour révéler à l’ennemi l’endroit le plus vulnérable d’une âme. Commettre une injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu’on a, c’est s’avouer qu’il n’est pas possible que l’on mérite ce qu’on désire ou ce que l’on possède ; c’est confesser que l’on ne peut loyalement remplir le rôle qu’on a choisi. Malgré tout, on s’y veut maintenir, et ce sont les erreurs, les fantômes et les mensonges qui entrent dans la vie.
Enfin, après deux ou trois perfidies, deux ou trois trahisons, quelques infidélités, un certain nombre de mensonges, d’abandons et de faiblesses coupables, notre passé ne nous offre plus qu’un spectacle décourageant ; or, nous avons besoin que notre passé nous soutienne. C’est en lui que nous nous connaissons réellement, c’est lui qui, dans nos doutes, vient nous dire : « Puisque vous avez fait ceci, vous pourrez faire cela. Dans ce danger, dans ce moment d’angoisse, vous n’avez pas désespéré, vous avez eu foi en vous-même, et vous avez vaincu. Les circonstances sont pareilles, gardez intacte votre foi, l’étoile sera fidèle. » Mais que répondrons-nous lorsque notre passé n’ose plus nous parler qu’à voix basse : « Vous n’avez réussi que grâce à l’injustice et au mensonge ; par conséquent, il vous faudra mentir, il vous faudra tromper encore » ? Nul homme n’aime à reporter ses regards sur une déloyauté, sur un abus de confiance, sur une bassesse, sur une cruauté ; et tout ce que nous ne pouvons considérer d’un regard ferme, clair, paisible et satisfait, dans nos jours qui ne sont plus, trouble et limite l’horizon que forment au loin les jours qui ne sont pas encore. C’est en contemplant longuement notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder l’avenir.
Non, ce n’est point parce que les choses sont justes que Napoléon fut puni de ses trois grandes injustices, et que nous serons punis des nôtres d’une manière moins retentissante, mais non moins douloureuse. Ce n’est point parce qu’il y a, « s’étendant aussi loin que la voûte des cieux », une justice irrésistible et qu’il est impossible de séduire ou d’égarer. C’est parce que l’esprit et le caractère de l’homme, tout son être moral, en un mot, ne peut vivre et agir que dans la justice. Dès qu’il en sort, il sort de son élément naturel, il est pour ainsi dire transporté dans une planète qu’il ne connaît point, où le sol se dérobe sous ses pas, où tout le déconcerte ; car si l’intelligence la plus humble se sent « chez elle » dans la justice et peut prédire sans peine toutes les suites d’un acte juste, l’intelligence la plus profonde et la plus perspicace est dépaysée dans l’injustice même qu’elle a créée, et ne parvient jamais à prévoir la dixième partie de ses conséquences. Il suffit que le génie tente de s’écarter du sentiment d’équité qui est au cœur du simple paysan, pour qu’il ne sache plus où il se trouve ; que sera-ce quand il outrepassera les bornes de sa propre justice ? Car la justice qui s’élève à la suite de l’intelligence met des bornes nouvelles autour de tout ce qu’elle découvre, en même temps qu’elle raffermit les anciennes que l’instinct avait posées et les rend de plus en plus infranchissables. Tout nous manque à la fois sitôt que nous transgressons la ligne primitive de l’équité, un mensonge engendre cent mensonges, et une trahison nous revient par mille trahisons. Tant que nous sommes dans la justice, nous marchons dans la confiance, car il y a des choses que les plus fourbes mêmes ne peuvent pas trahir ; mais du moment que nous entrons dans l’injustice, nous devons nous défier de nos plus loyaux serviteurs, car il y a des choses auxquelles ils ne peuvent point rester fidèles. Tout notre organisme moral est fait pour vivre dans la justice, comme notre organisme physique est fait pour vivre dans l’atmosphère de notre globe. Toutes nos facultés comptent sur elle bien plus intimement que sur les lois de la gravitation, de la chaleur ou de la lumière, et quand on les plonge dans l’injustice, on les plonge réellement dans l’inconnu et dans l’hostilité. Tout en nous est fait en vue de la justice, tout y va, tout nous y porte et tout s’y précipite, au lieu qu’au fond de l’injustice nous luttons constamment contre nos propres forces ; et lorsqu’à l’heure du châtiment inévitable les choses, le ciel, l’univers ou l’invisible révoltés nous semblent justes enfin, en prenant parti contre nous qui pleurons et qui nous repentons, ce n’est pas qu’ils le soient ou l’aient jamais été, mais c’est nous, malgré nous, qui sommes demeurés justes dans l’injustice même.
Nous disons que la nature ignore complètement notre morale. Si celle-ci nous commandait de tuer notre prochain et de lui faire le plus de mal possible, elle nous y aiderait comme elle nous aide à le soulager et à le rendre aussi heureux que nous pouvons. Elle semblerait souvent nous récompenser de l’avoir fait souffrir, comme elle semble souvent nous récompenser de l’avoir sauvé. Est-il permis d’en conclure que la nature n’ait point de morale, en donnant ici au mot morale le sens le plus restreint qu’il puisse avoir, c’est-à-dire la subordination logique et inflexible des moyens, à l’accomplissement d’une mission générale ? Voilà une question à laquelle il ne faut pas trop se hâter de répondre. Nous ignorons totalement le but de la nature, et si elle en a un ; nous ignorons sa conscience et si elle en a une. Tout ce que nous pouvons constater, c’est non pas ce qu’elle pense ni si elle pense, mais ce qu’elle fait, et comment elle le fait. Et nous voyons alors qu’il y a entre notre morale et sa manière d’agir, la même contradiction qu’entre notre instinct que nous tenons d’elle, et notre conscience qu’en dernière analyse nous tenons d’elle aussi, mais que nous avons formée nous-mêmes et que nous opposons de plus en plus fermement, en vertu de la morale humaine la plus haute, aux désirs de notre instinct. Si nous n’écoutions que ceux-ci, nous agirions en tout comme la nature, qui, à travers les guerres les plus inexcusables, les barbaries et les injustices les plus flagrantes, paraît donner raison aux plus forts, et ne vouloir que le triomphe des moins scrupuleux et des mieux armés. Nous ne poursuivrions que notre propre triomphe, sans avoir égard aux droits, aux souffrances, à l’innocence, à la beauté, à la supériorité morale ou intellectuelle de nos victimes. Mais alors pourquoi a-t-elle mis en nous une conscience qui nous défend de le faire et un sentiment de justice qui empêche de vouloir exactement ce qu’elle veut ? Est-ce nous seuls qui l’y avons mis ? Pouvons-nous tirer de nous-mêmes quelque chose qui ne se trouve pas dans la nature, ou développer anormalement une force qui s’élève contre sa force ? et si nous le pouvons, est-ce sans raison que la nature permet que nous le puissions ? Pourquoi en nous, et nulle autre part, ces deux tendances irréconciliables qui l’emportent tour à tour, mais ne cessent jamais de lutter en aucun homme ? L’une eût-elle été trop dangereuse sans l’autre ? Eût-elle peut-être dépassé le but ; et le besoin de vaincre, sans le sentiment de justice, aurait-il amené l’anéantissement, de même que le sentiment de justice, sans le besoin de vaincre, aurait pu engendrer l’immobilité ? Mais laquelle de ces deux tendances est la plus naturelle et la plus nécessaire ? laquelle la plus étroite et laquelle la plus vaste ? laquelle est provisoire et laquelle éternelle ? Qui nous indiquera celle qu’il faut combattre et celle qu’il faut encourager ? Devons-nous nous conformer à une loi incontestablement plus générale ou affermir dans notre cœur une loi évidemment exceptionnelle ? Existe-t-il des circonstances où nous ayons le droit d’aller à l’encontre de l’idéal apparent de la vie ? Notre devoir est-il de suivre la morale de l’espèce ou de la race, qui semble irrésistible et qui est une des portions visibles des intentions obscures et inconnues de la nature ; ou bien est-il indispensable que l’individu maintienne ou développe en lui une morale entièrement différente de celle de l’espèce ou de la race dont il fait partie ?