Chapter 28

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,

La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

Mais lorsqu’on sort du théâtre, et que l’on entre dans l’expérience et dans l’histoire, dans l’histoire même des nations païennes, on voit que les suicides n’y sont pas à beaucoup près aussi fréquens que sur la scène, surtout dans les occasions où les poëtes tragiques y ont recours. On voit des hommes qui ont subi les plus grands malheurs ne pas concevoir l’idée du suicide, ou la repousser comme une faiblesse et comme un crime. Certes l’époque où nous nous trouvons a été bien feconde en catastrophes signalées, en grandes espérances trompées; voyous-nous que beaucoup de suicides s’ensoient suivis? non;[1053]et si la manie en est devenue de nos jours plus commune, ce n’est pas parmi ceux qui ont joué un grand rôle dans le monde, c’est plutôt dans la classe des joueurs malheureux, et parmi les hommes qui n’ont ou croient n’avoir plus d’intérêt dans la vie dès qu’ils ont perdu les biens les plus vulgaires: car les âmes les plus capables de vastes projets sont d’ordinaire celles qui ont le plus de force, le plus de résignation dans les revers. N’est-il donc pas un peu surprenant de voir que l’on ait gardé ces maximes de suicide précisément pour les grandes occasions et pour les grands personnages? et n’est-ce pas à cette habitude théâtrale qu’il faut attribuer l’étonnement que tant de personnes ont manifesté lorsqu’elles ont vu des hommes qui ne se donnaient pas la mort après avoir essuyé de grands revers? Accoutumées à voir les personnages tragiques déçus mettre fin à leur vie en débitant quelques pompeux alexandrins ou quelques endécasyllabes harmonieux, serait-il étrange qu’elles se fussent attendues à voir les grands personnages du monde réel en faire autant dans les cas semblables? Certes il faut plaindre les insensés qui, désespérant de la providence, concentrent tellement leurs affections dans une seule chose, que perdre cette chose ce soit avoir tout perdu, ce soit n’avoir plus rien à faire dans cette vie de perfectionnement et d’épreuve! Mais transformer cet égarement en magnanimité, en faire une espèce d’obligation, un point d’honneur, c’est jeter de déplorables maximes sur le théâtre, sans se demander si elles n’iront jamais au-delà, si elles ne tendront pas à corrompre la morale des peuples.

On a beaucoup reproché aux poëtes dramatiques de l’école française, sans en excepter ceux du premier ordre, d’avoir donné, dans leurs tragédies, une trop grande part a l’amour; surtout d’avoir fréquemment subordonné à une intrigue amoureuse des événemens de la plus haute importance, et où il est bien constaté que l’amour ne fut jamais pour rien. Je ne veux pas décider ici si ces reproches sont fondés ou non;mais je ne puis me défendre d’observer que, parmi les causes qui ont concouru à rendre l’amour si dominant sur le théâtre français, on n’a jamais compté la règle des deux unités. Elle a dû cependant y être pour quelque chose. Cette règle, en effet, a forcé le poëte à se restreindre à un nombre plus limité de moyens dramatiques, et parmi ceux qui lui restaient, il était naturel qu’il s’arrêtât de préférence à ceux que lui fournissait la passion de l’amour, cette passion étant de toutes la plus féconde en incidens brusques, rapides, et partant plus susceptibles d’être renfermés dans le cadre étroit de la règle.

Pour produire une révolution dans une tragédie fondée sur l’amour, pour faire passer un personnage de la joie à la douleur, d’une résolution à la résolution contraire, il suffit des incidens en eux-mêmes les plus petits et les plus détachés de la chaîne générale des événemens. Ici vraiment les faits occupent la moindre place possible en durée comme en espace. La découverte d’un rival est bientôt faite; un dédain, un sourire, quelques mots qui donnent l’espérance ou qui la détruisent sont bientôt échappés, bientôt entendus, et ont bientôt produit leur effet. Il est difficile, par exemple, de trouver une tragédie où l’action marche avec plus de rapidité et de suite, précipitée par les oscillations et les obstacles même qui semblent devoir l’arrêter, que celle d’Andromaque. Racine n’a point eu de difficulté à faire entrer une telle action dans le cadre resserré du système qu’il avait adopté, parce que tout, dans cette action, dépend d’une pensée d’Andromaque et de la résolution qu’elle va prendre. Mais les grandes actions historiques ont une origine, des impulsions, des tendances, des obstacles bien différens et bien autrement compliqués; elles ne se laissent donc pas si aisément réduire, dans l’imitation, à des conditions qu’elles n’ont pas eues dans la réalité.

Cette part capitale donnée à l’amour dans la tragédie ne pouvait pas être sans influence sur sa tendance morale: on ne pouvait pas se borner à sacrifier au développement de cette passion tous les autres incidens dramatiques, il fallait encore lui subordonner tous les autres sentimens humains,et plus rigoureusement les plus importans et les plus nobles. Je n’ignore pas que le poëte tragique écarte avec soin ce qui n’est pas relatif à l’intérêt qu’il se propose d’exciter, et en cela il fait très bien; mais je crois que tous les intérêts qu’il introduit dans son plan il doit les développer, et que si des élémens d’un intérêt plus sérieux et plus élevé que celui qu’il aspire particulièrement à produire tiennent tellement à son sujet qu’il n’ait pu les écarter tout à fait, il est obligé de leur donner, dans l’imitation, cette prééminence qu’ils doivent avoir dans le coeur et dans la raison du spectateur. Or c’est ce que le système tragique, où l’amour domine, n’a pas toujours permis: il a, si je ne me trompe, forcé quelquefois de grands poëtes à rejeter dans l’ombre ce qu’il y avait dans leurs sujets de plus pathétique et d’incontestablement principal; il est quelquefois arrivé à ces poëtes, après avoir touché par hasard, et comme à la dérobée, les cordes du coeur humain les plus graves et les plus morales, d’être obligés de les abandonner bien vite, pour ne pas courir le risque de compromettre l’effet des émotions amoureuses, auquel tendait principalement leur plan.

Avec l’admiration profonde que doit avoir pour Racine tout homme qui n’est pas dépourvu de sentiment poétique, et avec l’extrême circonspection qu’un étranger doit porter dans ses jugemens sur un écrivain proclamé classique par deux siècles éclairés, j’oserai vous soumettre quelques réflexions sur la manière dont ce grand poëte a traité le sujet d’Andromaque. Malgré l’art admirable et les nuances délicates de coloris avec lesquels est peinte la passion de Pyrrhus, d’Hermione et d’Oreste, je suis persuadé que, pour tout spectateur doué, je ne dirai pas d’une sensibilité exquise, mais d’un degré ordinaire d’humanité, l’intérêt principal se porte sur Astyanax. Il s’agit, en effet, de savoir si un enfant sera ou ne sera pas livré à ceux qui le demandent pour le faire mourir; et je crois que toutes les fois que l’on jettera une telle incertitude dans l’âme de spectateurs qui porteront au théâtre des dispositions naturelles et non faussées par des théories arbitraires, le sentiment qu’elle excitera en eux prendra décidément le dessus parmi tous les autres, etlaissera moins de prise aux agitations et aux souffrances de ces héros et de ces héroïnes qui s’aiment tous à contre-temps. Cependant ce pauvre Astyanax, ce malheureux fils d’Hector, ne paraît jamais dans la pièce que comme un accessoire, comme un moyen. On voit bien qu’il faut, pour que les affaires des amoureux se brouillent ou s’arrangent, que le sort de l’enfant soit décidé; mais ce n’est que relativement à l’intrigue amoureuse qu’ il est question de lui, excepté lorsque c’est Andromaque qui en parle. Ainsi Oreste ne désire pas, il est vrai, d’obtenir Astyanax pour le livrer à ses bourreaux; mais c’est parce qu’il entre dans le plan de son amour que Pyrrhus le lui refuse:

Je viens voir si l’on peut arracher de ses brasCet enfant dont la vie alarme tant d’états:Heureux si je pouvais, dans l’ardeur qui me presse,Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse!

Je viens voir si l’on peut arracher de ses brasCet enfant dont la vie alarme tant d’états:Heureux si je pouvais, dans l’ardeur qui me presse,Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse!

Je viens voir si l’on peut arracher de ses brasCet enfant dont la vie alarme tant d’états:Heureux si je pouvais, dans l’ardeur qui me presse,Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse!

Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras

Cet enfant dont la vie alarme tant d’états:

Heureux si je pouvais, dans l’ardeur qui me presse,

Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse!

Ainsi encore, lorsque Pyrrhus refuse l’innocente victime, c’est bien la pitié qu’il donne pour motif de son refus; mais le spectateur ne s’y méprend pas: il voit clairement que le vrai motif de Pyrrhus est de ne pas blesser à jamais le cœur d’Andromaque, et de ménager une chance favorable à son amour. Cela est si vrai que, lorsqu’Andromaque rejette ses vœux, il lui déclare qu’il va livrer Astyanax; et l’on voit alors, d’un côté, une femme à genoux qui s’écrie: N’égorgez pas mon enfant; et, de l’autre, un amant qui dit et redit à cette femme que son enfant sera livré pour la punir de son indifférence pour lui Pyrrhus. Le sentiment le plus simple, le plus vif, le plus commun de la nature, Pyrrhus ne le suppose pas; il ne lui vient jamais a l’esprit qu’Andromaque puisse aimer son fils indépendamment de l’amour ou de la haine qu’elle peut avoir pour un homme qui la recherche.

Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,

Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.

Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,

Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

Observera-t-on que Pyrrhus, lorsqu’il a une fois résolud’abandonner Astyanax aux bourreaux qui le réclament, montre quelques regrets sur le sort de cet enfant? oui; mais c’est à cause d’Andromaque: il voit la douleur et les larmes où la perte d’un fils adoré va plonger la femme qu’il aime; voilà ce qui le préoccupe, et non la lâcheté dont il se rend coupable en accédant à un acte inhumain de politique. Mais quoi! l’amour le fascine au point qu’il va jusqu’à douter un moment si, après avoir perdu son fils, Andromaque ne sera pas un peu piquée de voir celui qui l’a livré devenir l’époux d’une autre femme:

Crois-tu, si je l’épouse,Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?

Crois-tu, si je l’épouse,Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?

Crois-tu, si je l’épouse,Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?

Crois-tu, si je l’épouse,

Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?

Enfin rien ne fait mieux sentir que la mort d’Astyanax n’est rien dans la pièce que la manière dont Phœnix en est affecté. Il n’est pas amoureux celui-là; il n’a point d’intérêt personnel à cette persécution d’un enfant par la Grèce entière; et il y aurait calomnie à le traiter de méchant homme. Il ne manque même pas de ce genre de bonté, pour ainsi dire toute philosophique, que l’on ne rencontre guère que dans les confidens vertueux de tragédie, et qui ne laisse pas d’avoir sa singularité. En effet, ces personnages se mêlent de tout, et n’agissent jamais dans des vues personnelles: ils tiennent de près à l’action tragique, mais ils n’y tiennent par aucun motif qui leur soit propre; ils ont fait leur affaires et leurs passions des affaires et des passions d’autrui. Parfaitement désintéressés, et cependant pleins de zèle, inaccessibles à la corruption, à la tentation même, ce sont des courtisans d’une espèce nouvelle, qui s’oublient, qui ne sont rien dans le monde et n’y veulent rien être: ce sont de purs esprits, qui semblent n’avoir pris momentanément un corps que pour faire aller une tragédie. Aussi n’est-il pas rare de les voir montrer la plus haute sagesse au milieu des passions les plus folles, et un sang-froid admirable dans les plus horribles dangers. Et c’est peut-être ce calme imperturbable, ce désintéressement absolu, qui ont donné à quelques critiques l’idée un peu bizarre de comparer les confidens de la tragédie française aux chœurs des Grecs.

Mais revenons à Phœnix. Eh bien! Phœnix, louant Pyrrhus du parti qu’il a pris enfin de livrer Astyanax, n’a pas l’air de soupçonner qu’il y ait dans ce parti rien de lâche et de barbare. Il y a un moment où l’on pourrait espérer qu’il va laisser percer quelque scrupule là-dessus; on écoute, et c’est pour l’entendre dire:

Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruautéQui vous rend....

Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruautéQui vous rend....

Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruautéQui vous rend....

Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruauté

Qui vous rend....

Et Dieu sait ce qu’il allait ajouter si Pyrrhus ne lui eût coupé un peu brusquement la parole sur un exorde si expressif!

Je n’ai rien dit d’Hermione; mais qu’y a-t-il à en dire sous le rapport que je considère? Ivre du bonheur de voir Pyrrhus rendu à son amour, peut-il lui venir dans l’idée que la mort d’un enfant troyen va être le gage de ce bonheur? Cependant elle est bien obligée d’y songer un instant, lorsqu’Andromaque vient, en suppliante, la conjurer de fléchir Pyrrhus; mais du reste elle se dispense de se rendre à la prière de cette mère désolée, sous le prétexte d’undevoir austère, et se contente de dire:

S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.

S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.

S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.

S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?

Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.

Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.

c’est-à-dire je n’insisterai pas pour que votre fils soit égorgé.

Il sera vrai, si l’on veut, que d’abominables préjugés, de fausses institutions, des passions effrénées, aient porté un homme, quelques hommes, tout un peuple, au degré de férocité que supposeraient de telles mœurs: j’admettrai que cette férocité puisse se trouver combinée avec l’amour le plus tendre et le plus raffiné; j’irai plus loin, s’il le faut, je croirai qu’il n’est pas impossible que ce soit cet amour lui-même qui ait engendré un oubli si complet des sentimens les plus universels de l’humanité. Ce qui m’étonne, ce que je voudrais savoir et n’ose presque demander, c’est comment il arrive que là où l’on représente de telles mœurs, cet oubli mêmede l’humanité et de la nature ne soit pas, pour le spectateur, la partie dominante et la plus terrible du spectacle? J’ai peine à comprendre comment, en présence de phénomènes moraux aussi étranges, aussi monstrueux que ceux dont il s’agit, l’on peut se prendre d’un intérêt sérieux pour des incertitudes et des querelles d’amour? comment la curiosité ne se porte pas plutôt à démêler, dans le cœur et dans l’esprit de ces étonnans personnages offerts à sa contemplation, les sentimens et les idées qui en ont fait des exceptions à la nature humaine? Que si ces sentimens, ces idées ont été ceux d’un peuple et d’une époque, il n’en est que plus important d’en observer tous les indices, de savoir comment ils se produisent, et d’apprécier ce qui en résulte. J’ai surtout de la peine, je le répète, à concevoir que, dans le choc des passions de Pyrrhus, d’Oreste et d’Hermione, Astyanax ne soit pas l’objet essentiel de l’anxiété du spectateur; que celui-ci puisse être frappé des soupirs et des fureurs des trois amans, par un motif plus pressant que celui de savoir si le malheureux enfant leur sera ou non sacrifié!

Mais peut-être, dans le système dramatique où l’amour domine, est-on obligé de considérer tout le reste comme accessoire; et Racine, à ce qu’il paraît, en a ainsi jugé, puisque la tragédie d’Andromaquese termine sans que le sort d’Astyanax soit décidé. Il est, pour le moment, en sûreté avec sa mère: le peuple les a pris tous les deux sous sa protection; mais le projet conçu par la Grèce entière d’immoler le fils d’Hector subsiste; la vie de cet enfant est toujours en danger; car ses ennemis sont toujours les plus forts, et les motifs qu’ils ont pu avoir de l’immoler sont plutôt renforcés qu’affaiblis, depuis que sa mère semble avoir trouvé un parti dans le Grèce même. L’observation que je fais ici relativement àAndromaquetrouverait son application dans une foule d’autres tragédies dont l’intérêt roule de même sur l’amour, et où il est tellement principal, qu’une fois les personnages amoureux contens ou morts, il ne reste plus dans l’action aucun sujet d’incertitude ou de curiosité; où tout ce qui n’est pas l’amour se rapporte encore a l’amour, et n’excite d’attention que comme moyen offert ou comme obstacleoppose aux flammes des amans. Il y a, par exemple, dansAndromaquemême l’énoncé d’un fait qui, si on allait le scruter de trop près, pourrait bien produire une impression fort contraire au sentiment que le poëte veut inspirer pour la veuve d’Hector. Il s’agit de ce qu’Oreste dit, dès la première scène, à propos d’Astyanax:

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,

Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:

Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

Si le spectateur, dis-je, prenait cela au sérieux, et voulait régler ses sentimens pour Andromaque sur ce que le poëte raconte d’elle, il y a beaucoup d’apparence que la pitié pour cette héroïne serait un peu affaiblie par le souvenir d’une action si cruelle: car enfin ce n’est ni à Andromaque ni à Astyanax, c’est à une mère et à un enfant que le spectateur s’intéresse; et, s’il se rencontre une mère qui ait pu livrer l’enfant d’une autre à la mort, on n’éprouvera jamais pour elle une sympathie entière et pure lorsqu’elle sera en danger de voir périr le sien. Je crois que, pour prendre un intérêt complet aux malheurs d’un personnage quelconque, le spectateur a besoin de lui trouver des sentimens d’humanité. Un être humain qui pour connaître la pitié aurait attendu d’en avoir besoin, qui l’invoquerait sans l’avoir jamais sentie, courrait beaucoup de risque de n’inspirer qu’un faible intérêt. Tout ce qu’on lui devrait, ou du moins tout ce que l’on pourrait lui accorder, serait un pénible mélange de commisération et d’horreur; et Andromaque elle-même, s’il était vrai qu’elle eût commis une cruauté pour prévenir une infortune, nous toucherait bien moins quand cette infortune vient à l’accabler; ses douleurs auraient l’air d’une punition du ciel; ses larmes auraient, pour ainsi dire, été souillées dans leur source même; elles auraient perdu ce qu’ont de plus puissant et de plus sacré les larmes d’une mère qui supplie pour la vie de son enfant.

Un critique qui, il faut bien le croire, a été quelque temps une autorité en littérature[1054], a paru soupçonner que l’idéedu sacrifice d’Astyanax pouvait produire un sentiment nuisible à l’effet de la tragédie de Racine, et voici comme il aplanit toute la difficulté: «Si Pyrrhus», dit-il, «n’obtient pas la main d’Andromaque, il livrera le fils de cette princesse aux Grecs, qui le lui demandent. Ils ont des droits sur leur victime, et il ne peut refuser à ses alliés le sang de leur ennemi commun, à moins qu’il ne puisse leur dire: Sa mère est ma femme, et son fils est devenu le mien. Voilà des motifs suffisans, bien conçus et bien dignes de la tragédie». Des droits! le droit de tuer un enfant parce qu’il est le fils d’un ennemi! Le critique ne le pensait pas, aussi ajoute-t-il de suite ces paroles non moins étonnantes: «Quoique ce sacrifice d’un enfantpuisse nous paraître tenir de la cruauté, les mœurs connues de ces temps, les maximes de la politique et les droits de la victoire l’autorisent suffisamment». Cela peut être: mais, dans ce cas, ce sont ces mœurs, ces maximes de politique, et cette manière de concevoir les droits de la victoire, c’est l’horrible puissance qu’on leur attribue de porter les hommes à sacrifier un enfant, qui est le côté le plus terrible et le plus dramatique du sujet, c’est le sujet tout entier, si je ne me trompe; car l’amour devient, pour ainsi dire, une passion de luxe, une frivolité, si on le rapproche d’une idée si grave. Mais, me dira-t-on sans doute, ne doit-on pas admirer l’art du poëte qui a su si pleinement nous captiver pour des intérêts amoureux, en présence et, pour ainsi dire, en dépit des intérêts les plus simples et les plus sacrés de l’humanité? Oui, certes, on doit l’admirer; mais n’est-il-pas permis aussi de trouver quelque chose à redire à un système dans lequel un des plus heureux génies poétiques qui aient jamais existé emploie toutes ses ressources à faire prédominer une impression qui n’est que secondaire, pour le genre et le degré de sympathie qu’elle peut produire, sur une impression aussi pure, aussi religieuse, aussi éminemment poétique, que la pitié pour un enfant que des hommes veulent égorger, en vertu des prétendus droits de la victoire et de la politique? N’y a-t-il rien à regretter dans un système qui oblige ou qui expose incessamment le poëte à faire taire la voix de l’humanité, pour ne laisser entendre que celle de l’amour?

Je n’ai pas prétendu indiquer, bien s’en faut, tous les effets des règles arbitraires sur le poëme dramatique; il faudrait pour cela examiner, dans tous ses développemens, la tragédie telle qu’elle est résultée de l’observance de ces règles. Si, comme il me semble démontré, elles introduisent dans l’art des élémens étrangers, si elles imposent aux sujets dramatiques une forme indépendante de leur nature, il est bien clair que la tragédie n’a pu les admettre sans se ressentir désavantageusement, et dans toutes ses parties, de leur influence; et l’on peut en dire autant de toutes les règles factices dans tous les genres de poesie.

Remarquez, je vous prie, Monsieur, sur quels principes on s’est fondé pour les établir ces règles. C’est de la pratique qu’on les a toujours prises. Ainsi, dans le poëme épique, on est parti de l’Iliadepour trouver les règles: et le raisonnement que l’on a fait, pour prouver qu’elles s’y trouvaient, est assurément un des plus curieux qui soient jamais tombés dans l’esprit des hommes. On a dit que puisqu’Homère avait atteint la perfection en remplissant telles et telles conditions, ces conditions devaient être regardées comme nécessaires partout, pour tout et pour toujours. On n’a oublié en cela qu’un des caractères les plus essentiels de la poésie et de l’esprit humain: on n’a pas vu que tout poëte, digne de ce nom, saisit précisément dans le sujet qu’il traite les conditions et les caractères qui lui sont propres; et qu’à un but déterminé et spécial il ne manque jamais d’approprier des moyens également spéciaux. Aussi les règles générales que l’on a tirées, Dieu sait comment, de l’Iliade, pour les imposer à tout poëme sérieux de longue haleine, se sont trouvées non seulement gratuites, mais inapplicables relativement à beaucoup de productions du premier ordre, par la raison que les auteurs de celles-ci ont vu dans leur sujet, ainsi qu’Homère dans le sien, ce que ce sujet avait de propre et d’individuel; par la raison que, comme Homère, ils se sont conformés, dans l’exécution, à cette vue première, à cette perception rapide et simultanée des moyens qui convenaient à leur but. Il a dû arriver de la sorte aux théoristes de trouver, dans bien des poëmes épiques, des chosesqu’ils n’avaient ni prévues ni soupçonnées, puisqu’elles n’étaient pas dans l’Iliade. Mais les théoristes de l’épopée ont l’air d’avoir été plus accommodans que ceux du drame: ils ont admis des exceptions aux règles déduites de l’Iliade, pour les sujets qui ne se prêtaient pas à ces règles: et, comme ces exceptions ne laissent pas d’être nombreuses, sont même plus nombreuses que les cas réguliers, il y a vraiment lieu à se féliciter de cette condescendance de la part des régulateurs de l’épopée.

Parmi les ouvrages modernes qui approchent le plus de l’idéal convenu pour le poëme épique, et qui sont regardés comme classiques dans l’Europe entière, il y en a trois, je crois, où l’on est parvenu, tant bien que mal, à trouver l’application des règles homériques, et le vrai type du genre; ce sont laJérusalem délivrée, laLusiadeet laHenriade: mais, pour laDivine comédieet leRoland furieux, pour leParadis perdu, laMessiadeet tant d’autres poëmes, les critiques ont eu beau se tourmenter à leur faire une case dans leurs théories, ils n’ont pu en venir à bout; ces poëmes leur ont toujours échappé par quelque côté. Dans le premier, on a cherché en vain une certaine unité conforme à l’idée générale que l’on s’en était faite; dans le second, on n’a pas su au juste quel était le protagoniste; dans l’autre, enfin, les événemens n’étaient pas du genre épique proprement dit: si bien que l’on a fini par ne plus savoir de quel titre qualifier ces compositions indociles; tout ce dont on est convenu à leur égard, c’est qu’elles n’avaient pas moins d’agrémens ou moins de beautés que les modèles auxquels elles ne ressemblaient pas. Le plus plaisant est que les critiques, au lieu de se donner tant de peine pour essayer de ranger sous une dénomination commune tant de poëmes divers, ne se soient jamais avisés de réfléchir que cette dénomination n’existait pasà priori, et que le vrai titre de chacun de ces poëmes était celui que lui avait donné son auteur. Mais cela était trop complexe, trop opposé a l’idée commode de l’unité; il fallait à la théorie, pour la mettre à son aise, un nom de genre pour les poëmes épiques. Mais il eût fallu pour cela que la théorie devançât la pratique: alors plus d’exceptions obligées, et partant plus de difficultés, plus d’embarras.

Forcés de reconnaître des exceptions, les critiques épiques ont du moins essayé de les limiter et de les restreindre, combattant encore ainsi pour l’honneur des règles, alors même qu’ils semblaient les sacrifier: ils ont déclaré qu’ils voulaient accorder le privilège de violer ces règles, mais qu’ils ne voulaient l’accorder qu’à de grands génies. Y pensaient ils bien? Si ce sont les grands génies qui violent les règles, quelle raison restera-t-il de présumer qu’elles sont fondées sur la nature, et qu’elles sont bonnes à quelque chose?

Il est impossible de tromper un homme de goût sur l’unité de lieu, et difficile de le tromper sur celle de temps. Aussitôt que, dans votre pièce, une décoration change, il vous prend en flagrant délit, et il est prouvé dès lors que vous ne connaissez pas les premiers élémens de l’art.

Et par respect pour qui supporterait-on à perpétuité cette gêne? Par respect pour quelques commentateurs d’Aristote? Ah! si Aristote le savait! Mais n’est-il pas bien démontré aujourd’hui qu’il n’a jamais songé a prescrire à la tragédie les règles qui lui ont été imposées en son nom, et que l’on a abusé de son autorité pour établir un déplorable despotisme? Si ce philosophe revenait, et qu’on lui présentât nos axiomes dramatiques comme issus de lui, ne leur ferait-il pas le même accueil que fait M. de Pourceaugnac à ces jeunes Languedociens et à ces jeunes Picards dont ou veut à toute force qu’il se déclare le père? Voyez, Monsieur, par quelles voies ces règles se sont glissées dans le théâtre français. C’est d’Aubignac qui le premier en France s’avisa de croire que l’on n’aurait jamais de tragédie à moins de les adopter; c’est Mairet qui le premier les mit en pratique; c’est Chapelain qui fut chargé des négociations auxquelles il fallut recourir pour vaincre la répugnance des comédiens à jouer une pièce où ces règles étaient observées. Ce sont ces règles qui, à peine nées, ont donné à Scudéri le pouvoir de faire passer de mauvaises nuits à ce bon et grand Corneille. Corneille s’est débattu quelque temps sous le joug, et ne l’a à la fin subi qu’en frémissant; Racine l’a porté dans toute sa rigueur: car braver une erreur qui est dans la vigueur de la jeunesse, cela ne vient à la tête de personne. Les espritsles plus éclairés et les plus indépendans sont les derniers à lutter contre un préjugé qui va s’établir; ils sont les premiers à s’élever contre un préjugé qui a long-temps régné: il ne leur est pas donné de faire plus. Racine a donc porté le joug; mais on ne voit pas qu’il l’ait aimé. Et quelle raison aurait-il eue de l’aimer? quelle obligation a-t-il aux règles de d’Aubignac? quelles beautés leur doit-il? Il serait plus facile de dire en quoi elles ont contrarié et gêné son admirable talent que de faire voir comment elles l’ont aidé. On ne soutiendra pas peut-être que ce talent, si complet et si sûr, se serait égaré en s’exerçant dans un champ plus vaste. Il y aurait, je pense, plus de justice à présumer que, plus libre dans son art, Racine n’eût pas pour cela abusé des heureux dons de la nature; qu’en traitant des sujets plus relevés et plus graves il n’aurait rien perdu de cette rectitude de jugement, de cette délicatesse de goût, qui lui font toujours trouver ce qu’il y a de plus fort dans le vrai, de plus exquis dans le naturel. Il est permis de croire que l’amour n’était pas l’unique passion qu’il pût faire parler avec éloquence; qu’avec plus de moyens de pénétrer dans les profondeurs de l’histoire, et de suivre la marche franche et naturelle des événemens tragiques, il n’aurait pas oublié le secret de ce style enchanteur, où l’art se cache dans la perfection, où l’élégance est toujours au profit de la justesse, où l’on reconnaît à chaque trait le reflet d’un sentiment profond qui démêle toutes les nuances des idées et des objets, avec le don de s’arrêter constamment aux plus poétiques.

Mais Racine, entend-on dire tous les jours, Racine et bien d’autres poëtes qui, pour n’être pas ses égaux, ne sont cependant pas des écrivains vulgaires, ont examiné les règles dont il s’agit, ils s’y sont soumis; et n’y-a-t-il pas un orgueil intolérable à croire que l’on voit plus juste et plus loin qu’eux, que de tels hommes se sont laissés garrotter par des liens que le moindre effort de leur raison aurait dû briser? Eh non, il n’y a pas d’orgueil à se croire, en certaines choses, plus éclairé que les grands hommes qui nous ont précédés. Chaque erreur a son temps et, pour ainsi dire, son règne, pendant lequel elle subjugue les esprits les plus élevés:des hommes supérieurs ont cru pendant des siècles aux sorciers, et il n’y a assurément aujourd’hui d’orgueil pour personne a se prétendre plus éclairé qu’eux sur le point de la sorcellerie.

Une fois ces règles adoptées, voyez, Monsieur, tout ce qu’il a fallu faire pour les soutenir; que de nouveaux argumens on a dû chercher à chaque nouvelle attaque! comme on a été obligé de trouver de nouveaux étais pour soutenir un édifice toujours chancelant sur ses bases! à quelles concessions arbitraires il a fallu en venir de temps à autre dans la théorie, sans avantage décisif pour la pratique! Vous même, Monsieur, en voulant raisonner sur ces règles plus exactement qu’on ne l’avait fait jusqu’ici, vous avez été obligé d’en altérer un peu la formule sacramentelle[1055]. Vous avez substitué le terme d’unité de jourà celui d’unité de temps, et j’ose présumer que c’est pour avoir senti l’absurdité d’un terme qui ne signifie rien, s’il exprime autre chose que la conformité entre le temps réel de la représentation et le temps fictif que l’on attribue à l’action. Dans ce cas même, ce terme baroque d’unité de temps ne rend pas l’idèe d’une manière précise. Vous avez donc bien fait de l’abandonner; mais celui que vous y substituez, en exprimant une idée fort nette, ne laisse que mieux voir ce qu’il y a d’arbitraire dans la règle énoncée. On comprend fort bien ce que veut dire unité de jour, mais on est de suite tenté de s’écrier pourquoi justement un jour? J’ose même vous annoncer qu’il vous faudra changer aussi le terme d’unité de lieu; car il ne peut signifier que la permanence de l’action dans le lieu où l’on a une fois introduit le spectateur. Mais si vous admettez, Monsieur, que l’on puisse transporter le lieu de l’action, au moins à de petites distances, il faut trouver un terme qui exprime quelque autre chose que la stricte unité de lieu, puisque celle-là vous l’avez sacrifiée. Ce n’est pas ici une dispute sur les mots; car le défaut de l’expression et la difficulté d’entrouver une qui soit claire et précise viennent de l’arbitraire, du vague et de l’oscillation de l’idée même que l’on cherche à exprimer.

Vous paraissez, Monsieur, effrayé pour moi de la témérité qu’il y a dans le projet de faire supporter, dans ma patrie, des tragédies qui ne soient pas soumises à la règle des deux unités. «Qu’on juge après cela», dites-vous, «du projet d’introduire une pareille innovation en Italie!». Ce n’est pas sûrement à moi à vous dire de quelle manière l’essai dramatique, dont vous avez eu la bonté de parler, a pu être accueilli par mes compatriotes; mais, en thèse générale, je puis vous assurer que les idées romantiques ne sont pas si discréditées en Italie que vous paraissez le croire. Elles y sont fort débattues, et c’est déjà un présage de triomphe pour le côté de la raison. Quelques écrivains, dégoûtés de la pédanterie et du faux qui dominent dans les théories reçues de la poésie et de la littérature en général, frappés des vérités éparses dans quelques écrits français, allemands, anglais et italiens, sur les doctrines du beau, ont donné une attention particulière à ces questions. Sans adopter aucun des divers systèmes proposés par des littérateurs philosophes, ils ont recueilli de toutes parts les idées qui leur ont paru vraies, en ont séparé ce qui, à leur sens, tenait à des circonstances locales, à des systèmes particuliers de philosophie, ou même à des préjugés nationaux, et se sont ralliés à un principe général, qu’ils ont exposé, enrichi de nouvelles preuves, et agrandi, ce me semble, en laissant au principe et aux doctrines le nom de romantiques, bien que ce nom ne représente pas pour eux le même ensemble d’idées auquel il a été appliqué chez d’autres nations.

J’irais au delà de la vérité si je vous disais que leurs efforts ont obtenu un plein succès. L’erreur ne se laisse nulle part, et dans aucun genre, détruire en un jour. La torture a duré long-temps encore après l’immortel traitédes délits et des peines; cela reconnu, il faudrait être bien impatient et bien egoïste pour se plaindre de la ténacité des préjugés littéraires. Mais parmi les défenseurs de ces doctrines, dont je suis fâché de ne pouvoir faire ici qu’une mention collectiveet rapide, il se trouve des hommes particulièrement voués aux études philosophiques et accoutumés à porter dans toute discussion les lumières qui résultent d’un grand ensemble de connaissances: il s’y trouve des poëtes dont le talent n’est pas contesté même par ceux qui ne partagent pas encore leurs principes littéraires; des poëtes, dont les uns ont fait valoir ce talent pour populariser leur doctrine poétique, et dont d’autres l’ont déjà justifiée par d’heureux essais. On a vu d’excellens esprits, prévenus d’abord contre ces doctrines, finir par les adopter. L’erreur est déjà troublée dans sa possession, avec le temps elle sera dépossédée; et puisqu’il est assez ordinaire aux hommes qui abandonnent de guerre lasse les vieilles erreurs, d’outrer les vérités nouvelles qu’ils sont forcés d’adopter, et de les interpréter avec une rigueur pédantesque, comme pour se donner l’air de ne pas arriver trop tard à leur secours, je ne désespère pas de voir le jour où les romantiques[1056]actuels de l’Italie s’entendront reprocher de n’être pas assez romantiques.

Le règne des erreurs grandes et petites[1057]me semble avoir deux périodes bien distinctes. Dans la première, c’est comme étant la vérité qu’elles triomphent; elles sont admises sans discussion, prêchées avec assurance; on les affirme, on[1058]les impose; on en fait des règles, et l’on se contente de rappeler, sans aucun raisonnement, à l’observance[1059]de ces règles ceux qui s’en écartent dans la pratique. S’il se rencontre quelqu’un d’assez[1060]hardi pour les rejeter[1061], pour les attaquer, on dit sèchement qu’il[1062]ne mérite pas de réponse, et l’on s’en tient là[1063]. Mais peu à peu ces hommes qui ne méritent pas de réponse augmentent en nombre; ils en réclament, ils en exigent une[1064], et font[1065]tant de bruit que l’on ne peut plus fairesemblant de ne pas les entendre; on est forcé de croire[1066]à leur existence, et il n’est plus permis[1067]de dire qu’on les a confondus quand on les a appelés des hommes à paradoxe. Alors il paraît des écrivains (et, par je ne sais quelle fatalité, ce sont toujours des hommes d’esprit), qui, par des argumens auxquels personne n’avait songé, prennent à tâche de prouver[1068]que la chose dont on conteste la vérité est d’une incontestable utilité[1069]; qu’il ne faut pas en examiner le principe à la rigueur; que, dans la guerre qu’on lui fait, il y a quelque chose de léger, de puéril même[1070]; que les raisons que l’on[1071]entasse, pour en démontrer la fausseté, sont d’une évidence tout-à-fait vulgaire, presque niaises.[1072]Ils vous disent qu’il ne faut pas s’arrêter à l’apparence,[1073]mais bien chercher,[1074]dans la durée de cette opinion, les raisons de sa convenance, et la preuve de son utilité dans l’heureuse application qu’en ont faite des hommes qui étaient bien d’autres génies que les hommes d’à présent.[1075]

Quand elles en sont à cette seconde époque, les erreurs ont peu de temps à vivre: une fois dépostées de leurs premiers retranchemens, elles ne peuvent plus s’y rétablir. Or, je ne serais pas loin de croire que la règle des deux unités en est à sa seconde période; on ne prétend plus la fonder sur l’idée de l’illusion et de la vraisemblance, idée absolue, et avec laquelle il n’y aurait pas lieu à transiger; mais cette idée n’est pas soutenable, la fausseté en est reconnue. Il faut donc prouver que les règles n’étant pas nécessaires par elles-mêmes, le sont du moins pour obtenir certains effets réputés avantageux, et qui dépendent de leur observance. Elles se trouvent dès lors dans une position nouvelle, qui paraît encore assez bonne; elles y sont défendues par des hommes habiles, je le sais: mais dans ce changement de position je ne puis voir qu’un pas, et même un grand pas de l’erreur à la vérité.

Oserai-je vous dire, Monsieur, qu’en France même, où les règles dont nous parlons paraissent si affermies, où l’on est accoutumé à les voir appliquées à des chefs-d’oeuvre hors de toute comparaison dans le système suivant lequel ils ont été conçus, et qui ne périront jamais, oserai-je vous dire que l’époque de leur décadence n’est probablement pas bien éloignée? Ce qui me porte à le croire, c’est la tendance historique, que le théâtre français semble prendre depuis quelque temps. Des essais isolés, et suivis quelquefois d’un succès éphémère, avaient bien paru à d’autres époques; mais jamais la tendance n’avait été décidée, et les causes en sont bien connues et seraient bien aisées à dire. Mais, de nos jours, nous avons des tragédies historiques auxquelles des succès soutenus et brillans ont déjà promis le suffrage de la postérité; aujourd’hui, de beaux talens sont entrés dans cette carrière, et semblent avoir ouvert à l’art dramatique une période nouvelle, qui ne sera pas moins glorieuse que la précédente. Or, je m’abuse fort, ou, à mesure que l’art théâtral fera de nouveaux pas dans le vaste champ de l’histoire, on aura plus d’occasions de constater les inconvéniens de la règle des deux unités; et les hommes nés avec du génie en viendront à la fin à s’indigner des entraves qui les empêcheraient de rendre fidèlement les conceptions où ils verraient leur gloire et les progrès de l’art. Ils sentiront l’étrange duperie qu’il y aurait, pour eux, à renoncer aux matériaux tragiques si imposans, si variés, qui leur sont donnés par la nature et la réalité, pour en forger de romanesques. Dans tous les temps, dans tous les pays, ils trouveront des hommes que l’énergie de leur caractère a poussés hors de la sphère commune, qui ont échoué ou réussi dans de grandes choses, et donné les mesures des forces humaines. Ces heureux talens se demanderont avec impartialité si les poëtes dramatiques qui ont méprisé les règles,[1076]et les nations qui admirentces poëtes, sont effectivement, comme on l’a tant dit, des poëtes et des nations barbares. Ils examineront cette loi qui aura tyrannisé leurs devanciers; ils remonteront à son origine; ils verront quels hommes l’ont rendue, pour quels motifs elle l’a été, et s’indigneront de la proposition de continuer à y obéir. Si général que puisse être le préjugé dominant, il leur faudra moins de courage pour s’y soustraire, quand ils songeront que la plupart des poëtes dont les ouvrages leur ont survécu, ont eu aussi quelque préjugé à vaincre, et ne sont devenus immortels qu’en bravant leur siècle en quelque chose.

Il est d’ailleurs impossible que ce préjugé ne s’affaiblisse pas de jour en jour; le goût toujours croissant des études historiques finira par modifier aussi les idées des spectateurs, et par rendre rares et difficiles les succès de théâtre qui ne sont fondés que sur l’ignorance du parterre. L’histoire paraît enfin devenir une science; on la refait de tous côtés; on s’aperçoit que ce que l’on a pris jusqu’ici pour elle n’a guère été qu’une abstraction systématique, qu’une suite de tentatives pour démontrer des idées fausses ou vraies, par des faits toujours plus ou moins dénaturés par l’intention partielle à laquelle on a voulu les faire servir. Dans le jugement du passé, dans l’appréciation des anciennes moeurs, des anciennes lois et des anciens peuples, de même que dans les théories des arts, ce sont les idées de convention et la prétention vaniteuse d’atteindre un but exclusif et isolé, qui ont dominé et faussé l’esprit humain.

A mesure que le public verra plus clair dans l’histoire, il s’y affectionnera davantage, et sera plus disposé à la préferer aux fictions individuelles. Accoutumé à trouver, dans la connaissance des événemens, des causes simples, vraies et variées à l’infini, il ne demandera pas mieux que de les voir développer sur la scène; il finira même, je crois, par s’étonner et par murmurer, si, assistant à une tragédie dont le sujet lui est connu, il s’aperçoit que, pour ne pas heurter un préjugé, on a négligé les incidens les plus frappans et les plus relevés de ce sujet. Déjà des tentatives hardies ont été faites sur la scène française pour transporter l’action desbornes de la règle à celles de la nature; et ces tentatives, repoussées avec une colère qui aurait bien voulu être du mépris, ont du moins manifesté un commencement de volonté de secouer le joug. Mais des transgressions plus prudentes n’ont reçu que des applaudissemens; et, pour peu que les écrivains qui se les sont permises veuillent et sachent mettre à profit l’ascendant que donnent des succès obtenus pour en obtenir d’autres, je crois qu’il ne tient qu’à eux d’arriver à détruire la loi à force d’amendemens. Mais, si cela arrive, où s’arrêtera-t-on? On n’ira pas trop loin; la nature y a pourvu; elle a posé des bornes, et l’art du poëte consiste à les connaître. Ces bornes sont la faiblesse même de l’homme; sa vie est trop courte; l’influence de sa volonté est trop facilement resserrée par les obstacles les plus prochains; l’énergie de ses facultés, la force même de sa conception, diminuent trop à mesure qu’elles agissent sur des objets plus éloignés et plus épars, pour qu’une action humaine puisse jamais s’étendre et se prolonger au delà de certaines limites. Ainsi, tout poëte qui aura bien compris l’unité d’action verra dans chaque sujet la mesure de temps et de lieu qui lui est propre; et, après avoir reçu de l’histoire une idée dramatique, il s’efforcera de la rendre fidèlement, et pourra dès-lors en faire ressortir l’effet moral. N’étant plus obligé de faire jouer violemment et brusquement les faits entre eux, il aura le moyen de montrer, dans chacun, la véritable part des passions. Sûr d’intéresser à l’aide de la vérité, il ne se croira plus dans la nécessité d’inspirer des passions au spectateur pour le captiver; et il ne tiendra qu’à lui de conserver ainsi à l’histoire son caractère le plus grave et le plus poétique, l’impartialité.

Ce n’est pas, il faut le dire, en partageant le délire et les angoisses, les désirs et l’orgueil des personnages tragiques, que l’on éprouve le plus haut degré d’émotion; c’est au-dessus de cette sphère étroite et agitée, c’est dans les pures régions de la contemplation désintéressée, qu’à la vue des souffrances inutiles et des vaines jouissances des hommes, on est plus vivement saisi de terreur et de pitié pour soi-même. Ce n’est pas en essayant de soulever, dans des âmescalmes, les orages des passions, que le poëte exerce son plus grand pouvoir. En nous faisant descendre, il nous égare et nous attriste. A quoi bon tant de peine pour un tel effet? Ne lui demandons que d’être vrai, et de savoir que ce n’est pas en se communiquant à nous que les passions peuvent nous émouvoir d’une manière qui nous attache et nous plaise, mais en favorisant en nous le développement de la force morale à l’aide de laquelle on les domine et les juge. C’est de l’histoire que le poëte tragique peut faire ressortir, sans contrainte, des sentimens humains; ce sont toujours les plus nobles, et nous en avons tant besoin! C’est à la vue des passions qui ont tourmenté les hommes, qu’il peut nous faire sentir ce fond commun de misère et de faiblesse qui dispose à une indulgence, non de lassitude ou de mépris, mais de raison et d’amour. En nous faisant assister à des événemens qui ne nous intéressent pas comme acteurs, où nous ne sommes que témoins, il peut nous aider à prendre l’habitude de fixer notre pensée sur ces idées calmes et grandes qui s’effacent et s’évanouissent par le choc des réalités journalières de la vie, et qui, plus soigneusement cultivées et plus présentes, assureraient sans doute mieux notre sagesse et notre dignité. Qu’il prétende, il le doit, s’il le peut, à toucher fortement les âmes; mais que ce soit en vivifiant, en développant l’idéal de justice et de bonté que chacune porte en elle, et non en les plongeant à l’étroit dans un idéal de passions factices; que ce soit en élevant notre raison, et non en l’offusquant, et non en exigeant d’elle d’humilians sacrifices, au profit de notre mollesse et de nos préjugés!

Pour terminer cette lettre déjà si longue, permettez-moi, Monsieur, de vous exprimer un sentiment bien agréable que m’a fait éprouver l’article dans lequel vous avez combattu mes opinions littéraires.

En examinant le travail d’un étranger, qui n’a pas l’honneur d’être connu personnellement de vous, vous y avez repris ce qui vous a paru contraire à l’idée que vous avez de la perfection dramatique: mais vos critiques, adoucies même par des encouragemens flatteurs, ne sont conçues, pour ainsi dire, que dans l’intérêt universel de la littérature. Onn’y voit aucune trace de cet esprit d’aversion et de dédain avec lequel on a traité trop souvent, dans tous les pays, les littératures étrangères. Vous combattez même, Monsieur, pour les foyers poétiques de l’Italie, en homme qui voudrait voir dans tous les pays la perfection de l’art, et qui la regarde, partout où elle se trouve, comme la richesse de tous, comme un patrimoine acquis à toute intelligence capable de l’apprécier. Je ne vous ferai pas le tort de vous louer de cette disposition qui se manifeste partout dans votre écrit, puisque la disposition contraire est injuste et absurde; mais je ne puis ni ne veux me défendre de l’impression heureuse que toute âme honnête éprouve sans doute en voyant ce besoin de bienveillance et de justice devenir de jour en jour plus général en France et en Italie, et succéder à des haines littéraires que leur extrême ridicule n’empêchait pas d’être affligeantes. Il n’y a pas long-temps encore que juger avec impartialité les génies étrangers attirait le reproche de manquer de patriotisme; comme si ce noble sentiment pouvait être fondé sur la supposition absurde d’une perfection exclusive, et obliger, par conséquent, quelqu’un à prendre une jalousie stupide pour base de ses jugemens; comme si le coeur humain était si resserré pour les affections sympathiques qu’il ne pût fortement aimer sans haïr; comme si les mêmes douleurs et la même espérance, le sentiment de la même dignité et de la même faiblesse, le lien universel de la vérité, ne devaient pas plus rapprocher les hommes, même sous les rapports littéraires, que ne peuvent les séparer la différence de langage et quelques degrés de latitude. C’est une considération pénible, mais vraie, que des écrivains distingués, que ceux là même qui auraient dû se servir de leur ascendant pour corriger le public de cet égoïsme prétendu national, aient, au contraire, cherché à le renforcer; mais le sens commun des peuples et un sentiment prépondérant de concorde, ont vaincu les efforts et trompé les espérances de la haine. L’Italie a donné naguère un exemple consolant de cette disposition. Un homme célèbre, et qu’elle était accoutumée à écouter avec la plus grande déférence, avait annoncé qu’il laissait après lui un écrit où il avait consignéses sentimens les plus intimes. LeMisogalloa paru, et la voix d’Alfieri, sa voix sortant du tombeau, n’a point eu d’éclat en Italie, parce qu’une voix plus puissante s’élevait, dans tous les coeurs, contre un ressentiment qui aspirait à fonder le patriotisme sur la haine. La haine pour la France! pour cette France illustrée par tant de génie et par tant de vertus! d’où sont sortis tant de vérités et tant d’exemples! pour cette France que l’on ne peut voir sans éprouver une affection qui ressemble à l’amour de la patrie, et que l’on ne peut quitter sans qu’au souvenir de l’avoir habitée il ne se mêle quelque chose de mélancolique et de profond qui tient des impressions de l’exil!....

Fin de la lettre à M. C***


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