Chapter 7

Le premier janvier, à neuf heures, leCôte d’Azur Rapideemporta MmeDupont-Lardin.

C’était la première fois que Guillaume se séparait de sa femme. Il en conçut beaucoup de mélancolie, et, redoutant la désolation des soirées solitaires, il me pressa de dîner chaque jour à l’isba. Plus attristé que lui d’une plus longue séparation, j’acceptai son offre volontiers. Au moins, de cette façon, j’aurais des nouvelles de Gilette, et quelqu’un m’en parlerait. Cela m’aiderait à supporter les journées éternelles, — et les mardis surtout, ces neuf mardis qui s’avançaient tout doucement du fond de l’avenir, mardis de jeûne et d’abstinence, vides et noirs maintenant comme les autres jours, comme toutes ces nuits que tous les jours me paraissaient former…

Le premier d’entre eux tombait le sept janvier.

Le mardi sept janvier mil neuf cent huit !… J’aurais pensé qu’il fût de ces dates quelconques et sans intérêt, lugubres sans doute, mais dont l’anniversaire ne vous rappelle rien qui vous fasse pleurer… Ce fut un jour terrible, Monsieur ! Et j’en sais plus d’un qui sangloteront, le sept janvier, tous les ans de leur pauvre vie !…

Il était dix heures du soir, à peu près. J’allais prendre congé de Guillaume. Il avait reçu, le matin, de Gilette, un billet empreint d’une souriante sérénité, et, pour célébrer ce qu’il nommait « le rétablissement de sa chère malade », il avait voulu festoyer au champagne.

Cette petite orgie avait dissipé mon spleen, accentué son optimisme, et nous échangions, ma foi, d’assez coquines reparties, — quand on lui remit une dépêche.

Il la parcourut. Je le vis blêmir, s’asseoir lourdement pour ne pas tomber… En même temps, il me sembla que mon sang devenait une eau froide, et je sentis ma lividité comme un enduit glacial…

Guillaume respirait en homme essoufflé.

— Un malheur ? — fis-je d’une voix qui s’étranglait.

Il se prit à hocher la tête, et bégaya :

— Un… grand… grand malheur… Ma femme… très souffrante… On m’engage à me rendre… là-bas… sans retard… sans retard…

S’étant levé tout d’une pièce, il ajouta :

« Elle est morte ! J’en suis sûr. On les connaît, ces télégrammes de précautions et de ménagements : « Venez sans retard », cela signifie : « Vous arriverez trop tard »… Allons ! Il faut partir. »

Je me rends compte, à présent, que son calme était plus effrayant qu’un désespoir avec des larmes et des cris. Mais j’avais tant de peine à maîtriser mon propre affolement, que je ne pouvais pas m’en apercevoir, ni mesurer combien sa douleur grande et pure s’élevait au-dessus de mon épouvante.

Cependant, peut-être bien qu’il s’abusait ? Pourquoi la dépêche n’aurait-elle pas dit toute la vérité ? — Je tâchai de l’en convaincre et de m’en persuader moi-même. Vains efforts. Guillaume partit dans la nuit avec sa funèbre certitude, et je restai seul en face de la mienne et de la conviction que j’étais un assassin.

Jusqu’à l’aube, j’arpentai ma chambre, couvrant des lieues et des lieues, dans un va-et-vient de navette sans fil, qui se démène à vide et ne peut rien tisser. J’avais beau raisonner, en effet, je ne pouvais rien établir, — que des suppositions inutiles. Mais, Monsieur ! l’unique évidence qui s’imposait à mon esprit le torturait : — Gilette, bien portante jusqu’alors, avait été victime d’un grave accident le jour même de nos rendez-vous et — d’après l’heure du télégramme — vers la fin de l’après-midi, c’est-à-dire aux instants qu’elle avait coutume de passer avec moi.

Avais-je mal effacé, aux tables de son âme, l’injonction primitive l’obligeant à venir me trouver de cinq à sept ? S’agissait-il d’un accident morbide ? d’une catastrophe mentale ? Ou bien, dans une précipitation somnambulique, avait-elle roulé sous quelque voiture ? Un train l’avait-il écrasée ?

A toutes ces conjectures, j’opposais mille et mille objections. Une âpre bataille d’arguments se livrait dans ma tête ; des voix différentes y lançaient les apostrophes de ma raison, de ma conscience et de mon égoïsme. Je crus entendre leur altercation.

Et cela dura jusqu’au matin.

La clarté du soleil me rendit confiance. Le doute égalisa peu à peu les bonnes chances et les mauvais risques. Vers le soir, je ne croyais même plus à la mort de Gilette.

A neuf heures, une dépêche :

Tout est fini.Guillaume.

Tout est fini.

Guillaume.

Pas d’explications. Nul détail. Nul réconfort. « Tout est fini. » Je ne savais ni l’heure exacte ni les conjonctures de l’événement. Et je n’osais pas télégraphier pour en obtenir le récit…

Alors, le supplice de la dernière nuit recommença. Et cette fois, deux aurores se levèrent sans éclairer ma vie intérieure. Je me demandai, avec une obstination persécutrice :Comment cela est-il arrivé ?Et si ma conscience interrogée ne savait que me confondre, mes souvenirs questionnés ne répondaient rien qui valût. Je ne me lassai pas de redire sur tous les tons ce que j’avais prescrit à Gilette ; de retourner en tous sens mes formules impératives ; aucune ambiguïté ne s’y révéla pour m’indiquer la solution du mystère. D’heure en heure, cependant, ma faute s’affirmait à mon jugement. De quelle façon j’étais coupable de cette calamité, c’est une chose qui m’échappa toujours ; mais que j’en fusse l’auteur, voilà ce dont je ne doutai plus au bout de trois journées d’angoisse et d’insomnie. « Tu l’as tuée ! » Je me criais cela, Monsieur. « Tu l’as tuée ! Tu l’as tuée ! » — Et depuis lors, je ne peux pas m’imposer silence à moi-même.

A côté du cercueil qu’il avait ramené, Guillaume, pourtant, m’a raconté la fin de Gilette. Il m’a dit l’absurde crise d’appendicite, survenue en coup de foudre ; la nécessité d’une opération immédiate, à chaud, dans les conditions les plus défectueuses ; et la mort sous le chloroforme, à deux heures du matin. Il m’a dit tout cela, qui aurait dû me soulager le cœur… Eh bien ? Savez-vous ce que j’ai pensé ? « Tu l’as tuée ! Tu l’as tuée ! »…

Il n’était plus temps, voyez-vous. C’était une idée fixe. « Tu l’as tuée ! »

Mais non, ce n’est pas moi ! Je suis innocent !

Allons donc ! Tu le sais bien, au fond, que c’est toi qui l’as tuée !… Tu l’as tuée, te dis-je ! Ah ! Ah !

Chut !

Tu l’as…

Silence donc !

… Tuée !…

Oh ! Malédiction !

....................

C’est à la sortie du cimetière Montmartre que, depuis sa mort, j’ai subi la première attraction du suicide. L’état où je voyais Guillaume m’empêcha d’y succomber. Le quitter dans la douleur me sembla déserter un poste de confiance. Je compris mes devoirs de consolateur et je me donnai la tâche de les accomplir avant de disparaître.

L’égarement du veuf touchait à la démence. Son beau stoïcisme du début avait fait place aux fureurs de la rancune. Il maudissait l’amour, le sort, et tout. Il aurait voulu croire en Dieu, pour le rendre fautif de sa détresse et le blasphémer à coup sûr.

Je réussis pourtant à lui remettre aux doigts ses crayons et ses pinceaux ; à le courber, du matin au soir, sur des albums, où bientôt les portraits de Gilette se succédèrent de page en page ; à l’abrutir de travail et de lassitude. Il reprit son cours du mardi. Voûté, jauni, muet, jetant par en dessous des regards craintifs, ce n’était plus le même, hélas ! mais enfin, c’était un homme encore ; et sans moi, qui sait ?… Si ce n’est pas la vie, c’est du moins la raison qu’il doit à ma sollicitude.

Mais ce qu’il m’a donné de mal, au commencement ! — Le cimetière, aussi, n’était pas assez loin de l’isba ! C’était si vite fait d’y courir ! On traversait la place Blanche, on enfilait le boulevard, et tout de suite, à droite, l’avenue Rachel ouvrait sa courte impasse sur la grille de la nécropole. Trois jours consécutifs, je l’ai retrouvé là, dans la petite chapelle de la famille Dupont-Lardin. A sa dernière équipée, il avait soulevé la dalle du caveau et se préparait à descendre l’escalier !… J’obtins de lui la promesse de ne plus revenir qu’une fois par semaine et de laisser la dalle en repos.

Il avait eu la force de tenir sa parole. C’était bon signe. Du reste, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il allait de mieux en mieux et n’avait plus besoin d’un assistant.

Mon rôle prenait fin plus tôt que je ne l’avais espéré. Cependant, Monsieur, si brève qu’eût été sa durée, il m’avait suffi de vivre un seul mois avec mes remords pour m’habituer à leur compagnie. Un deuil accablant, une tristesse infinie me rendaient l’existence plus sépulcrale que la mort ; mais à présent, le courage d’en sortir m’avait abandonné. J’étais incapable du moindre effort. Mon métier d’architecte me rebutait. Tout labeur m’excédait. J’aurais voulu ne pas quitter ma chambre et qu’elle fût tapissée de noir, à l’exemple d’un catafalque. La fenêtre en demeurait close. Je m’y tenais prisonnier tant que la faim ne m’en chassait pas, ou que Guillaume, surpris d’une telle affliction, — et soupçonneux peut-être, — ne se décidait pas à m’y relancer. Je haïssais tout ce qui venait rompre mes lamentables entrevues avec la mémoire de Gilette. La joie des autres m’indignait. L’éclat de rire d’un passant suffisait à m’irriter. Le Carnaval, qui produit dans les rues un brouhaha de fête, porta ma colère au paroxysme.

Pendant qu’il régnait sur Paris, j’essayai de calfeutrer la croisée au moyen de tapis et de matelas. Peine perdue. La rumeur du peuple en jubilation filtrait, bien qu’assourdie, au travers de l’étouffoir, et elle m’arrivait aussi par les chambres voisines. Des chants, des hurlements de liesse, un air de mirliton s’en échappaient comme des fusées ; et je compris, à des musiques ambulantes et à des explosions de clameurs, que les chars d’une cavalcade défilaient sur la chaussée.

N’y tenant plus, je pris la détermination d’aller chercher le silence et la paix dans un quartier plus tranquille. Je sortis.

La cavalcade s’éloignait vers la place Pigalle. Je m’enfuis à l’opposé.

Sur toute la largeur du boulevard, une foule clairsemée entrecroisait ses promeneurs. La gaieté populaire sévissait à grand renfort de confetti. On en jetait avec énergie dans toutes les bouches ouvertes ; mais ils ne coupaient là que des obscénités ou des cris de bétail ; car cette populace empruntait la voix d’un troupeau : elle brayait et bêlait de plaisir. Des martinets en papier, aux lanières frénétiques, violentaient les figures soudainement effarées. Le lazzo des serpentins saisissait les cols et, pour une seconde, liait un groupe dans la multitude. Quelques masques, pauvrement costumés, paradaient ou faisaient d’imbéciles pitreries… Oh ! tas de baudets ! tas de boucs ! Idiots assez lubriques pours’amuserdans cette vallée de larmes ! La joie ! — Misère ! —La joie !Quelle folie atroce !

Je hâtai le pas.

Il avait plu dans la matinée. Mais le jour s’achevait par un beau soir d’hiver, déjà mêlé de langueurs tièdes et perfides. Le soleil déclinant allumait aux flaques de pluie des flamboiements de verrière. Un Paillasse miteux sautait dans ces mares boueuses, afin d’éclabousser l’endimanchement des citoyens. Comme je l’évitais par un détour, quelqu’un me gifla d’une poignée de confetti sordides. Je me fâchai. Les témoins s’esclaffèrent.

Je repartis plus vite encore.

Ce boulevard m’était insupportable. Bordé de cabarets à devantures baroques, —le Ciel,l’Enfer,l’Araignée,le Chat Noir,les Porcherons, façades aux statues difformes et sinistres, — il était bien le cadre de laideur grotesque le mieux approprié à cette mascarade prolétarienne. Je fus sur le point de me réfugier chez Guillaume ; mais la crainte d’y percevoir encore la hurle du Carnaval m’en dissuada.

Tout m’agaçait.Le Moulin Rouge, à deux pas du lieu saint où les défunts reposent, me sembla la honte de Paris.

En traversant l’avenue Rachel, je vis que la grille du cimetière n’était pas fermée. — Devais-je entrer ? — Hélas ! Pourquoi ? Pour entendre la tourbe se divertir contre le mausolée de Gilette ! Une telle perspective me relança, tête baissée, parmi la foule.

Celle-ci, à mesure que j’avançais, allait s’épaississant. J’éprouvais une difficulté croissante à la pénétrer. Je sentaissa joiehostile à mon désespoir, et sa lenteur s’opposer à ma course. Peu à peu, je dus ralentir. — On me dévisageait curieusement. — Et, place Clichy, la cohue et surtoutla joiedevinrent si violentes que je me vis dans l’obligation de rebrousser chemin, jouant des coudes et cognant des épaules, sous une averse de confetti, de serpentins et d’invectives.

Il fallait se résigner. Le plus simple était de retourner à la maison. C’est ce que j’entrepris.

L’affluence diminua. Les badauds circulèrent avec plus de sagesse. Mais je vis sans plaisir que les masques s’y multipliaient. Sans doute l’imminence de la nuit les encourageait-elle à se hasarder au dehors, avec leurs oripeaux misérables. Il en débouchait de toutes les rues dans ce boulevard carnavalesque, attifés de haillons, fardés à l’encre et poudrés de farine, défigurés par d’ignobles maquillages grimaçants, — tous pitoyables et tousjoyeux !Il en sortait des ruelles les plus maussades, des culs-de-sac les plus obscurs, et même de cette avenue Rachel qui menait à des sépulcres ! Oui, même là, des gens habitaient qui voulaient godailler et qui réclamaient leur part dejoie !de folie ! Deux clowns en débouchèrent devant moi. Ils avaient des faux nez de carton, des sarraux de lustrine mi-partis jaune et bleu, et chantaientjoyeusementla scie à la mode. Une femme, travestie en ouvrier, pipe aux dents et moustache aux lèvres, les suivait en riant toute seule. Puis venait un autre masque indéfinissable. Homme ou femme ? odalisque ou Romain ? toge sale ou malpropre burnous ? On ne savait pas ce que c’était. Mais, sans conteste, cela était ivre, et cela s’appuyait aux murailles pour marcher. En vérité, c’était une gageure ! Les plus miséreux voulaient se réjouir aujourd’hui, pour me narguer ! Les pieds de celui-là faisaient « floc, floc » sur l’asphate mouillé ; sûrement son péplum, qui traînait dans la boue, ne cachait que de vieilles savates ; mais il était déguisé, ce pouilleux ! et il était saoul, la brute !… Oh ! cettejoie !cettejoie !partout !!!…

J’étais indigné, et je dépassai vivement le pochard en détournant les yeux. Cette facétie de misère en goguette incarnait pour moi la ripaille unanime etla Joieuniverselle ; à tel point qu’il me fut odieux d’entendre patauger à ma suite les crochets de l’ivrogne. Toute la tristesse du monde s’était réfugiée dans mon âme. J’aspirais à la solitude avec une ardeur maladive. Une cloche, qui sonna l’heure lentement, me sembla tinter un glas funéraire.

J’atteignis ma maison comme on gagne un lieu d’asile.

Soulagé d’avoir fui la bousculade ébaudie, je montai sans hâte l’escalier ; et j’arrivais au premier étage, quand un bruit désagréable me fit aller plus vite et grimper à l’assaut… C’était, au dallage du vestibule, le « floc, floc » trébuchant, qui s’amortit bientôt sur la moquette des marches.

Ah, malheur ! Le chie-en-lit qui montait, à présent !La Joie ! La Joiequi me poursuivait !…

En quatre enjambées, je fus sur le pas de ma porte, cherchant mes clefs et ne les trouvant pas à cause d’une envie forcenée de les découvrir et de me soustraire à la vue de cetteJoie, vous comprenez :la Joiequi passerait là, sur le palier, avec son rire et ses hoquets, en se foutant de moi !

Enfin le passe-partout glissa dans la serrure. Et je me sentis gouailleur, libéré, victorieux.

— Que le diable emporte le mardi gras ! — fis-je. — Tiens, mardi !… Nous sommes à mardi… Il y a aujourd’hui… Hélas ! c’est aujourd’hui qu’elledevrait…

Et tout à coup, Monsieur, mes dents se mirent à claquer, et mes ossements commencèrent à danser la danse des Morts… J’étais devant ma porte ouverte, sans pouvoir y passer… J’écoutais monter le masque… le masque de l’avenue Rachel… Je l’entendais chanceler contre les murs, dans la pénombre…Une exhalaison de morgue le précédait !…

Il surgit, accroché à la rampe… Ce n’était pas un burnous… une toge non plus… Il écarta le suaire qui l’enveloppait ; ce que j’aperçus, aux lueurs du couchant, ne pourrait se traduire. Ce n’était ni masculin, ni féminin, et ce n’était pas ivre : — c’était un être de limon qui s’approchait de moi… un monstre obscur et vaseux, qui me toucha…

Il m’étreignit de sa rigidité froide et gluante… Et voici qu’un râle essaya de parler :

— Viens ! viens vite ! Nos deux heures sont écourtées ; j’ai eu tant de peine à sortir… Je suis en retard… Viens, mon amour !… Oh ! je souffre le martyre… Mais je t’aime encore plus que je n’ai mal… Viens !

Je me laissais faire, abêti, sans comprendre ;et feu ma maîtresse m’entraîna vers la chambre.

La fenêtre bouchée y faisait une nuit précoce. — La nuit venait aussi dans ma tête. — Je dormais de stupeur. — Une abjecte accolade me réveilla soudain. Je fis un haut-le-corps et je repoussai le cadavre amoureux, si brutalement, que je l’entendis s’abattre avec une chaise culbutée. Ma main chercha d’elle-même un objet familier ; je tournai machinalement quelque chose : une lampe électrique s’alluma.

La morte s’était déjà relevée. Debout, elle arrangeait les plis de son linceul. C’était, dans la lumière impitoyable, une chose à vous rendre fou ! un spectacle à vous tuer ! un horrible prodige qu’il fallait sur-le-champ faire cesser !…

Mais comment ? — Quelle secrète loi d’hypnotisme avait prolongé au delà de la mort l’effet de mes ordres ? Je n’étais pas à même d’y réfléchir. Un seul expédient s’offrait à mon esprit bouleversé : endormir cette chose, et lui enjoindre de réintégrer sa bière et d’y rester sans vie jusqu’à la consommation des siècles… Oui ! Mais ce spectre matériel était-il susceptible de s’endormir ? Les morts sont-ils magnétisables ? Peut-on les assoupir, eux qui déjà ne veillent plus ? Se peut-il qu’on endorme celui qui dort ?… Et moi ! Est-ce que j’aurais l’audace de plonger mon regard dans ces deux ignominies… moi qui ne l’osais pas quand c’étaient les étoiles de mon ciel ?…

Je fis un grand effort.

— Gilette, — commençai-je. (Ah ! que ces noms diminutifs s’accordent mal avec les trépassés, et comme celui-là sonnait faux !) — Gilette… Asseyez-vous… Il y a si longtemps que je ne vous ai contemplée… Non ! Ne vous mirez pas dans la glace ! Je vous en conjure ! Je vous le défends !…

Son râle gronda sourdement :

— C’est abominable de savoir qu’on est mort… de se sentir ainsi souffrir… et p…

— Grâce ! grâce ! — suppliai-je.

— Pourquoi demander grâce ? Es-tu coupable ?… Je t’aime ; voilà qui importe seulement. Viens, mon adoré ! Oh ! j’ai tant besoin d’être ta maîtresse, ardente et ravie entre les plus fougueuses et les plus…

Elle déclamait les vieux mots emphatiques, et, de ses bras levés dans une pose atrocement coquette, elle tendait le drap, comme un écran, derrière sa nudité bourbeuse.

— Gilette ! — bredouillai-je en reculant jusqu’à la porte. — Je vous ai dit… que je voulais… vous… regarder un peu… Prenez ce fauteuil…

Elle obéit docilement. — Au dehors, un piston suraigu s’acharnait à pousser des cris incohérents.

J’essayai alors d’influencer Gilette. — Mais je n’arrivais pas à obtenir la condensation de ma volonté, et mon regard, sans énergie, vacillait. — A distance, d’ailleurs, et sans toucher le patient, on ne fait rien de bon. Faudrait-il donc nous placer mains contre mains, genoux contre genoux !

Au moment où je me préparais à subir ce nouveau supplice, un incident fortuit m’abîma plus avant au gouffre de l’horreur : — quelqu’un, dans l’antichambre, s’exclamait :

— Eh quoi ! Toutes les portes ouvertes !… Oh ! cette odeur ! Quelle peste !… Eh bien ! où es-tu ?…

Guillaume!… Hein ! qu’en dites-vous ?Guillaume était là !— Mardi gras ; congé ; il n’avait pas de cours !…

La scène qui allait se dérouler, Monsieur, se déroula pour mon imagination avec une rare promptitude. J’assistai, par avance, au flagrant délit satanique où le veuf surprendrait sa femme décédée en conversation galante avec l’ami de la maison. Et j’atteignis le fond de la terreur.

Le cadavre, dressé, titubant, éperdu, s’alla cacher dans les rideaux du lit. D’un tournemain, j’éteignis la lumière, et je me ruai à la rencontre de Guillaume.

L’empoigner, l’entraîner, le descendre fut si vite fait qu’il ne recouvra qu’au dehors le pouvoir de s’exprimer. Je ne répondis rien à ses questions. Je le tenais solidement et je le faisais courir à travers la foule, courir encore et courir toujours. Où ? Je l’ignorais. Nous allions à toute vitesse. A chaque instant, par-dessus l’épaule, je surveillais l’espace que nous laissions derrière nous ; mais, songeant à la vigueur des hypnotisés et à l’injonction « Viens me trouver n’importe où que je sois », j’arrêtai le premier auto qui fût libre.

Il nous conduisit à Montrouge, ensuite à Vincennes, puis autre part. Il nous véhicula dans toute la banlieue. — Je me taisais toujours.

Lorsqu’il fut sept heures, je consentis pourtant à regagner Montmartre, et, après m’être débarrassé de l’insistance de Guillaume à l’aide d’une histoire que j’avais inventée et qu’il fit semblant de croire, je le déposai devant l’isba.

Ainsi que je l’avais prévu, ma chambre était déserte.

Par mesure de précaution, je secouai les rideaux du lit… Personne ne s’y cachait plus. D’ailleurs, on distinguait, sur le tapis clair, des empreintes huileuses, où le départ de la chose impure s’était écrit, avec ses piétinements et son arrivée. — Mais le séjour qu’elle avait fait chez moi s’éternisait d’une façon navrante, et je dus aérer la pièce, afin d’en expulser Gilette tout entière.

Alors, j’ai commencé à réfléchir…

Et voilà huit jours que je réfléchis.

« Chaque mardi, de cinq à sept, rendez-vous dans les anciennes conditions. » Et « Viens me trouver n’importe où que je sois !!! »

Ainsi, je me suis infligé la hantise d’un revenant ! Tous les huit jours, la morte reviendra, et, pendant de longues années, elle sera plus repoussante de semaine en semaine. Je serai visité d’abord par une créature d’immondice, et puis par un informe tas de petites choses mouvantes ; un squelette suivra, blanchissant avec l’âge ; et enfin ce sera quelque nuée de poussière… Mais cette nuée-là, c’est dans bien longtemps…, c’est au fond de ma tombe, à moi, qu’il lui faudra descendre, tous les mardis…,si toutefois le fantôme est capable de me survivre…

Je pourrais m’en aller très loin… L’Amérique… Nul, en deux heures, ne m’y rejoindrait… Mais, par la Miséricorde Divine ! est-ce qu’il ne faut pas tenter l’impossible pour anéantir ce que j’ai formé ? Cette profanation de la Mort, la laisserai-je se poursuivre sans tâcher d’y mettre le holà ?… Et puis, qui sait ? on n’a pas remarqué Gilette à cause du Carnaval et des masques… Mais comment passerait-elle inaperçue, les autres fois ?

Il faut arrêter tout cela. Oui. Cependant, — alors même que la chose serait praticable, — jamais plus je ne pourrai l’endormir. J’ai trop peur. Et savez-vous ? Je ne pourrai même plus la revoir, ni l’entendre, ni la… Oh non ! non ! non !

Mardi. Elle va venir tout à l’heure…

C’est pourquoi je vais me tuer.

Je vais me tuer, surtout parce que c’est l’unique moyen de me rendre aveugle et sourd, de m’ôter le tact, l’odorat, le goût, le souvenir, et tout ce qui nous sert à percevoir, à connaître, à nous rappeler…

Et je vais me tuer aussi — écoutez bien — parce que j’ai la ferme espérance de détruire, avec ma volonté, ce fragment d’elle-même que j’ai glissé dans le corps de Gilette, et qui, resté vivant, la gouverne aux jours dits et lui prête affreusement une âme intermittente et fatidique.

Je crois cela. Je n’en suis pas certain. Car ici je me heurte à l’inconnu de la science. Néanmoins, je me tuerai avant quatre heures et demie, avant qu’elle se ranime, là-bas, avant qu’elle ne soulève le couverc…

Oh ! Qui sonne à ma porte ?… Si fort ?… Si longuement ?…

Qui frappe à coups redoublés ?…

Mon Dieu, comme il fait sombre ! Quelle heure donc ? Quatre heures ! Encore quatre heures ! Mais… Dieu du ciel ! le balancier qui ne bouge plus ! La pendule arrêtée depuis quatre heures ! Et que de lignes j’ai tracées depuis !…

On frappe plus fort ! On va défoncer la porte ! Oh ! Oh ! Oooh ! — Gilette !… Une seconde ! Je vais ouvrir… Attendez une seconde ! — Vite, mon revolver !… Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit…


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