Pour Charles Derennes.
Vers dix heures du matin, l’homme que nous avions sauvé ouvrit enfin les yeux.
Je m’attendais au réveil classique, à des doigts fébriles passés sur le front, à des « où suis-je ? où suis-je ? » balbutiés d’une voix languissante. Il n’en fut rien. Notre obligé resta quelques secondes tranquille, le regard perdu. Puis son œil s’anima d’intelligence, d’énergie, et il prêta l’oreille au bruit de l’hélice et au clapotis des vagues contre le bordage. Alors, s’étant assis dans l’étroite couchette, il se mit à inspecter la cabine, aussi froidement que si Gaétan et moi n’eussions pas été là. Nous le vîmes ensuite se tourner vers le hublot pour regarder la mer, puis nous examiner l’un après l’autre, sans curiosité ni politesse, comme des meubles encore inaperçus, et, les bras croisés, se plonger dans une profonde rêverie.
Sur la foi de son extérieur, nous tenions pour bien élevé cet inconnu de beau visage et de belles mains, dont les habits, tout ruisselants qu’ils fussent, nous avaient paru ceux d’un gentleman. Aussi sa conduite blessa-t-elle mon camarade et me surprit moi-même, quoique Gaétan m’eût depuis longtemps accoutumé à voir dans un seul être la noblesse encanaillée d’un rustre et le chic mésallié à l’insolence.
Mon étonnement, toutefois, dura peu : « Allons ! me dis-je, pas de jugements téméraires ! Ne faut-il pas mettre l’attitude étrange du sinistré sur le compte d’un trouble cérébral fort excusable après un tel désastre ? et n’est-il pas indiqué de respecter sa méditation ? Elle ne doit pas être banale, si j’en crois les circonstances extraordinaires de son arrivée ici… »
Mais Gaétan, à lui trouver tout ensemble si bonne mine et si mauvais caractère, s’impatienta.
— Eh ben ? — lui dit-il d’un ton rogue, — comment qu’ça va ?… Ça va mieux, hein ?…
Il répéta plusieurs fois de suite : « ça va mieux, hein ?… hein, ça va mieux ?… » sans obtenir de réponse. L’homme semblait quelque peu interloqué de l’apostrophe. Il toisait l’élégance de Gaétan, si mal assortie à son langage, à son allure, et, après un temps de réflexion — bien fait pour indisposer encore le gentilhomme-voyou — il fit signe que « oui », que « ça allait mieux, en effet. »
« Bon, pensai-je, il entend le français. Un compatriote peut-être… »
— Vous en avez d’la veine, — reprit Gaétan, — Vous savez… sans nous, mon vieux !… Eh ben quoi ! On est mort ? — fit-il avec un geste de colère. — Est-ce qu’y a quéqu’chose qui vous colle les lèvres ?… Bon Dieu !…
— Avez-vous mal ? — dis-je en écartant mon ami et bien plus pour lui couper la parole que pour m’enquérir de la santé du taciturne. — Dites… souffrez-vous ?
L’autre hocha la tête négativement et reprit le cours de sa pensée. Mes craintes s’affermirent et j’échangeai avec Gaétan un coup d’œil d’inquiétude. Je ne sais si l’homme le surprit, mais, en dépit de sa figure restée sévère, je crus voir un sourire dans ses prunelles.
— Voulez-vous boire ? — demandai-je.
Alors, me désignant, il dit avec un accent étranger indéfinissable :
— Mé-de-cin ?
— Non ! — fis-je gaiement. — Non, non !
Et comme ses yeux continuaient d’interroger :
— Romancier, — ajoutai-je. — Écrivain… vous comprenez ?…
Il esquissa du front un « oui » assez aimable, presque un salut, et lança vers Gaétan le plus interrogatif des coups de menton.
— Moi, j’fais rien, — ricana celui-ci, — j’suis rentier… — Et il ajouta, en parodie de mes propres termes : — Fainéant… flemmard…, vous comprenez ?…
J’épiai sur la figure de notre pensionnaire l’effet de cette gentillesse, et vite je m’empressai de faire diversion.
— Monsieur est le propriétaire du bateau, — repris-je. — Vous êtes chez le baron Gaétan de Vineuse-Paradol, qui vous a recueilli ; et moi, je suis Gérald Sinclair, son compagnon de voyage.
Mais, au lieu de décliner ses nom et qualité comme je l’y poussais, l’homme réfléchit encore une seconde et articula très laborieusement :
— Pouvez-vous raconter, s’il vous plaît, ce qui s’est passé ? J’ai complètement perdu la mémoire, à un certain moment.
Cette fois, l’intonation se révélait dans toute sa plaisante impureté : c’était l’accent anglais.
— Eh ben, — répondit Gaétan, — c’est tout simple. Y avait la chaloupe à la mer. C’est les matelots qu’étaient dedans qui vous ont repêché…
— Mais, avant, monsieur ? Avant ?
— Avant quoi ? Pas avant l’explosion, j’suppose ! — railla mon ami.
L’homme prit un air stupéfait.
— Quelle explosion, monsieur ?
Je pressentis que Gaétan allait se fâcher, et j’intervins encore.
— Mon cher, — lui dis-je tout bas, — laissez-moi causer avec cet individu. Il est sans doute victime d’une sorte d’amnésie assez fréquente à la suite des vives émotions, et peut parfaitement ne rien se rappeler de son accident formidable. Tenez-vous en paix et restez coi.
Puis, m’adressant à l’homme sans mémoire :
— Monsieur, je vais vous exposer tout ce que nous savons au sujet de votre aventure. Cela, j’espère, vous rafraîchira suffisamment le souvenir, pour qu’à votre tour, vous puissiez faire àvotre hôteun récit complet de l’événement auquel il doit l’honneur de votre connaissance.
Bien que j’eusse souligné les mots « votre hôte » de la voix et du regard, mon auditeur n’avait pas bronché. Il noua de ses bras ses jambes repliées, appuya son menton sur ses genoux, et attendit la suite de mes éclaircissements. Je poursuivis :
— Vous êtes, mon cher monsieur, sur le yacht à vapeurOcéanide, à M. de Vineuse-Paradol ; capitaine : Duval ; port d’attache : Le Havre. Et vous y êtes en sécurité. C’est un beau navire, long de 90 mètres. Il jauge 2.184 tonnes, file ses 15 nœuds, et sa machine fait 5.000 chevaux-vapeur. En sus de l’équipage et du service, soit 95 personnes, nous n’étions à bord, avant votre rencontre, que deux : le patron et moi. C’est peu, le bateau possédant vingt-huit cabines pareilles à la vôtre. Mais la croisière de M. de Vineuse, à cause de sa durée, n’a tenté personne que votre serviteur. Nous revenons de la Havane, où il plaisait à mon ami de choisir, lui-même et sur place, quelques cigares… Donc…, hem… »
J’avais supputé un gros effet d’ébahissement avec le coup des cigares, mentionné comme un détail, négligemment… J’en fus pour mes frais de diction.
« … Donc, monsieur, notre retour s’accomplissait dans la plus heureuse monotonie, lorsque, voilà trois jours, une avarie se produisit aux machines. Il fallut stopper. Nous sommes le 21 août, c’était par conséquent le 18. On entreprit sur-le-champ la réparation de la bielle rompue, et le capitaine voulut profiter de l’arrêt pour consolider son gouvernail. Nous étions en panne par 40° de latitude nord et 37° 23′ 15″ de longitude ouest, non loin des îles Açores, à 1.290 milles de la côte portugaise, 1.787 de la côte américaine ; aux deux tiers de la traversée. Et, de fait, monsieur, nous n’en sommes repartis que ce matin, à l’aube.
« Le 18, l’air était calme, la mer d’huile. Aucune brise. Nul courant. Rien ne bougeait. Un voilier, toute sa toile dehors, n’eût pas fait une brasse en douze heures ; et l’Océanide, livrée au caprice des éléments, restait parfaitement immobile. Cet épisode n’avait rien de gai. Cependant, sur l’affirmation du capitaine que les travaux seraient menés rondement, nous prîmes la chose sans trop d’ennui ; et, en raison de l’extrême chaleur — que le vent de la marche ne tempérait plus — nous résolûmes de dormir pendant le jour et de passer les nuits sur le pont. Le déjeuner y serait servi à huit heures du soir et le dîner à quatre heures du matin.
« Or, avant-hier, vendredi 19, entre ces deux repas nocturnes, nous marchions le long du bastingage, en fumant au clair de lune. Le ciel fourmillait de constellations. Tous les astres, jusqu’aux planètes, avaient l’air de scintiller. Il pleuvait sans cesse des étoiles filantes, et, sur le fond de la nuit, leurs blanches traînées persistaient si longtemps que vous eussiez dit une craie mystique traçant des paraboles au tableau noir des cieux. Je ne me lassais pas de suivre cette leçon de mystérieuse et grandiose géométrie… Tout, d’ailleurs, concourait à la majesté du spectacle. Un silence absolu régnait. L’équipage endormi, on n’entendait plus que nos semelles de caoutchouc se poser en sourdine sur les planches. — Et c’était peut-être la vingtième fois que nous faisions le tour du tillac, lorsqu’un sifflement naquit au fond de l’espace, vers tribord. Presque en même temps, assez haut dans le ciel, nous vîmes une lueur faible poindre de ce côté. Elle venait sur le yacht, et le sifflement l’accompagnait. Celui-ci grandit, s’enfla, puis s’éloigna et s’évanouit, tandis que la lueur passait au-dessus de nous, animée d’une vitesse relativement modérée pour un corps céleste, et sautant d’un horizon à l’autre, comme une étoile filante paresseuse et rapprochée.
« C’est, du reste, à cette conclusion d’un météore que nous nous arrêtâmes tout de suite. L’homme de quart fut de notre avis, bien qu’il n’eût jamais rien observé d’analogue au cours de trente années de navigation ; et le capitaine, attiré au dehors par le sifflement, accepta d’emblée l’évidence d’un bolide, quand il eut écouté nos explications. Il consigna sur le livre de bord que, le 20 août, vers minuit et demi, un aérolithe à peine lumineux avait traversé l’atmosphère juste au-dessus de l’Océanide, décrivant sa courbe rigoureusement de l’est à l’ouest, et suivant ainsi le 40eparallèle, où se trouvait notre mouillage. »
Ici, je regardai l’homme fixement. Il resserra autour de ses chevilles l’étreinte de ses bras, ferma les yeux, et attendit la suite de mon histoire.
« Vous pensez, — repris-je, un peu désillusionné, — vous pensez si le météore défraya nos causeries. Chacun de nous deux soutenait à son endroit diverses conjectures. Moi, je m’attachai à certaines relations qui m’avaient frappé, entre la vitesse de son jet et la durée de son bruit ; et M. de Vineuse émit une opinion peu banale, mais défendable. Selon ses dires, le bolide, — que jusqu’alors nous avions supposé jailli de l’horizon, — avait pu sortir de l’océan ; rien ne prouvait le contraire. C’était bien hasardé ; mais plus les théories étaient fantastiques, monsieur, plus elles nous séduisaient. Nous tâchions ainsi d’excuser la venette qui nous avait empoignés, en lui prêtant une cause extra-naturelle. A ne vous rien cacher, la brusque apparition de cette masse, piquant droit sur le bâtiment, n’avait pas laissé que d’être émouvante, et nous avions poussé un soupir de soulagement à voir ce projectile passer si haut ; encore qu’à cette minute de délivrance, son damné sifflement nous fît rentrer la tête dans les épaules, vous savez : ce que les gens de guerre nomment « saluer la balle ».
« Bref, nous souhaitions du fond du cœur ne jamais refaire d’astronomie aussi expérimentale ; ce qui n’a pas empêché le phénomène de se reproduire cette nuit, un peu plus tard, vers une heure du matin, et avec des complications autrement dramatiques.
« Hier, M. de Vineuse, las de cette séance en pleine mer, sous un ciel dangereux, donna l’ordre de travailler tout le jour et toute la nuit aux réparations. Relevées de deux heures en deux heures, une équipe se mit à la bielle cassée, dans la chambre des machines, et une autre au gouvernail, dans la chaloupe. Les ouvriers de celle-ci venaient d’achever leur besogne et se préparaient à remonter l’embarcation, à l’instant même où le singulier bolide périodique siffla dans le lointain.
« A travers une nuit égale en feux à la précédente, tout le monde vit la lueur pâlote s’allumer, monter, glisser vers nous… — M. de Vineuse crut remarquer cependant qu’elle allait moins vite que la veille, et, d’après moi, le sifflement était d’un timbre plus grave et d’une moindre intensité. — Tout de même, l’astéroïde marchait encore bon train. Dans quelques secondes, il atteindrait le zénith, et de là, sans doute, plongerait paisiblement derrière l’horizon du couchant. La terre possédait en lui quelque satellite nouveau, une lune en veilleuse, éphémère et minuscule.
« Mais tout à coup, monsieur, il y eut à sa place comme un soleil qui serait à la fois un éclair ; rien ne continua vers l’ouest l’orbite commencée, et le sifflement s’interrompit dans une effroyable détonation. Je reçus à l’épigastre le coup d’un invisible poing ; l’air ébranlé nous suffoqua ; on sentit trembler la membrure de l’Océanide; un vent s’éleva qui fut apaisé dans le même temps, et des vagues se soulevèrent pour disparaître aussitôt.
« Alors, nous entendîmes très distinctement une grêle d’objets qui tombaient dans la mer. L’un d’eux vint s’enfoncer tout près de la chaloupe, reparut et surnagea… C’était vous, monsieur, cramponné aux verrous d’une porte de tôle, — mais d’une tôle curieuse et légère à miracle, puisqu’elle vous permettait de flotter avec elle…
« On vous repêcha, mais évanoui ; et, ne sachant si vous étiez seul à bord de… l’aérolithe, le capitaine fit croiser la chaloupe dans un rayon de deux milles. Elle parcourut ainsi le champ de la catastrophe, sans rien rencontrer que des épaves métalliques. La mer en était jonchée. Elles luisaient d’une sorte de reflet mat, si j’ose dire, et se comportaient sur l’eau comme d’excellentes bouées. Nul vestige d’êtres vivants.
« Pour vous, monsieur, toujours sans connaissance malgré nos soins, nous vous avons déshabillé, couché et veillé, durant cette recherche. Mais je crois savoir que votre évanouissement s’est changé en un bon sommeil, vers l’aurore, à peu près quand nous sommes repartis pour Le Havre, où nous arriverons, je présume, sous une huitaine.
« Et voilà !…
« Maintenant… nous sera-t-il donné de savoir qui nous avons le plaisir de traiter ? »
L’homme branlait du chef et ne répondait pas. — Et… la plaque ? — dit-il enfin, — la plaque flottante ?… les débris ?…
— Eh ben, — fit Gaétan, — i’sont restés là-bas où vous avez pris la bûche… M’sieu Duval, le capiston, a jugé qu’c’était d’la ferraille d’aluminium, et qu’elle était de si mauvaise qualité qu’ça ne valait pas la peine qu’on l’embarque.
L’étranger sourit franchement. Ce que voyant, mon ami l’attaqua sur un ton de joviale gronderie :
— Dites-nous donc vot’truc, voyons ; on vous le chipera pas ! C’t’ un ballon, hein ? C’est vot’dirigeable qu’a claqué ?… Mince de crevaison, mon vieux ! Allons ; racontez ça au monsieur !… Ah ! et pis flûte, vous savez ! — acheva-t-il en se vexant, — si vous voulez rien lâcher, c’est vot’affaire, s’pas ?
Alors l’autre, avec son baragouin de clown solennel — que j’essaie de rendre une fois pour toutes — s’aventura dans une longue phrase :
— Monsieur le baron, — déclama-t-il, — le piou petite convéniabilitey… euhr… désire… euhr… que je présente… qui suis-je ici… sans invitation, et comment, et pourquoi. Car, maintenant… je… euhr… remémore toute chosevery well. Mais, avant la racontation… permette, monsieur le baron, que je… euhr… Saouper,if you please… Je suis hongre… c’est-à-dïeure : j’ai un faim… splendide !… Avez-vous les habits ?…
Gaétan fit apporter l’un de ses propres costumes deyachtsman, et du linge de ses armoires.
— Vot’pelure n’est pas sèche, — dit-il, au risque de ne pas faire comprendre son argot ; — et d’ailleurs elle sera toujours inmettable. V’là vot’porte-monnaie et vot’montre, qu’étaient dedans… Qu’est-ce que vous pensez de c’pantalon bleu et d’cette vareuse à boutons d’or ? ça vous plaît-i ?…
— Ne possédez-vous pas de vêtements noirs ? — dit l’homme en saisissant la bourse.
— Non. Mais pourquoi ? Les vôtres sont gris…
— C’est bon. J’aurais préféré. Tant pis.
Cependant Gaétan avait ouvert la montre de son hôte, comme un gamin mal élevé qu’il sera toujours.
— J’ai pas pu regarder dans vot’porte-monnaie, — lui avoua-t-il.
— Non, — répondit l’homme sans s’émouvoir, — il y a un fermoir à secret.
— Quant à vot’toquante… voyons ces initiales ! — s’écria Vineuse en éclatant de rire. — Le boîtier porte un C et un A entrelacés. Vous vous appelez… comment ?… Cachottier Anglais, eh ?… Ha ! ha ! ha ! ha !
— Je m’appelle Archibald Clarke, monsieur, pour vous servir, et je suis Américain, de Trenton, en Pensylvanie. Le reste, j’aurai l’avantage de vous le dire tout à l’heure, après le déjeuner. — Voulez-vous me prêter un rasoir, s’il vous plaît.
Nous le laissâmes. — La connaissance de son nom me faisait ressentir un grand soulagement : celui même que j’éprouve ici à pouvoir le désigner d’un mot, d’un seul mot : « Clarke », au lieu d’enfiler un nouveau chapelet d’antonomases choisies, justes et variées, comme « l’inconnu », « le sinistré », « l’homme », et autres fatigants subterfuges de rhétorique.
Mais Gaétan rageait. Il pestait contre les manières de l’intrus — de Clarke, veux-je écrire — , et il ne changea d’opinion qu’à l’entrée de l’Américain — c’est-à-dire de Clarke — dans la salle à manger.
Vraiment, sous la vareuse de Gaétan, celui-ci nous parut un garçon très bien. Physionomie sympathique, éducation parfaite, allure aisée ; bref : un garçon très bien.
M. Archibald Clarke mangea en conscience et but de même, sans articuler une syllabe. Au café, il se versa un petit verre descotch whisky, alluma unclaro(d’un dollar, pris à la manufacture), et nous tendit la main en disant :
— Messieurs, je vous remercie.
Était-ce du déjeuner ou du sauvetage ?… La question se pose encore.
Puis il tira de son cigare quelques bouffées de conséquence (à deuxcentsau moins la bouffée), et commença de parler avec lenteur, cherchant ses expressions et peut-être même ses idées. — Le lecteur ne m’en voudra pas d’avoir corrigé, à son intention, le plus cocasse mais aussi le plus obscur français qu’un citoyen des libres États-Unis se soit jamais permis d’élaborer. J’ai cru devoir aussi traduire en mesures françaises les évaluations américaines de distance, poids, volume, superficie, etc. et ne pas mentionner les innombrables pauses dont se coupa, pour diverses raisons, le discours de M. Clarke.
✴
— Assurément, — dit-il, — vous connaissez de nom les Corbett ?… de Philadelphie !… Non ?… Après tout, c’est assez naturel. En France, on peut ignorer l’existence d’un couple lointain, qui, à la vérité, fit toutes les grandes découvertes de ces dernières années, mais qui eut la malchance de les faire en même temps que d’autres savants plus prompts à les divulguer. Edison, les Curie, Berthelot, Marconi, Renard n’ont rien trouvé que n’aient inventé mon beau-frère Randolph et ma sœur Ethel Corbett ; seulement, ils l’ont découvert un peu plus tôt. Si bien que mes infortunés parents accomplissent fatalement leur tour de génie pendant qu’un rival inattendu proclame le sien, qui est identique. « Trop tard » semble être leur devise. Voilà pourquoi vous ne les connaissez pas.
Chez nous, c’est pourtant un ménage célèbre ; et naguère encore, les journaux de là-bas ne tarissaient pas d’éloges sur leur audace indomptable. C’était à propos d’une expérience de plongée sous-marine. Depuis plusieurs mois, en effet, on les a dits surtout passionnés de submersibles, d’aérostats, d’automobiles, enfin de tous les genres de locomotion inusités ou vertigineux. Et alors… Et alors… Excusez-moi de conter si pesamment ; votre langue me gêne, elle étrique ma pensée… Et puis, promettez-moi votre discrétion : il s’agira bientôt d’un secret qui ne m’appartient pas…
Bien. Je vous remercie.
Et alors, l’autre jour, le 18 août, comme j’allais quitter mon bureau, un télégramme, signé Ethel Corbett, vint prierMonsieur Archibald Clarke, premier comptable à la manufacture de câbles RoeblingBrothers, Trenton, Pensylvanie, de se rendre sans retard à Philadelphie.
Cette invitation me laissa rêveur. Un léger dissentiment, survenu entre nous à l’occasion mesquine d’un héritage, faisait depuis longtemps que les Corbett ne me voyaient plus. Qu’y avait-il ? Que faire ?… Je balançais… Mais la suscription de la dépêche, détaillée, presque surabondante, révélait combien ma sœur avait tenu à ce qu’elle me parvînt sans difficulté ni détour. En définitive, il y avait à coup sûr quelque chose d’important… Et puis, la famille est la famille, n’est-ce pas ?
Une heure après, lePennsylvania Railroadme déposait àWest Philadelphia Station, et je me faisais conduire par unhansomà Belmont. C’est là que demeurent les Corbett, dans l’admirableFairmount Park, au bord de la SchuylkillRiversi propice à toutes les variétés de batellerie, voire le canotage sub-aquatique.
Le cab traversa les faubourgs de l’ouest, franchit un pont et s’engagea sous les verdures. Pendant le trajet, la nuit était venue, mais si riche d’étoiles, que je pus reconnaître de loin la maison de mon beau-frère. Une humble petite maison, certes, et qui paraît encore plus humble et plus petite, adossée à l’immense atelier, près du hangar monumental et devant la plaine d’expériences pour automobiles et aéroplanes.
Je la reconnus, messieurs, et mon cœur se serra. Dans tout ce bloc imposant de constructions, seule une fenêtre du logis était éclairée. Or, les veilles des Corbett sont légendaires en Pensylvanie ; chaque nuit, la fête du travail illumine le toit vitré de l’atelier ou les baies du hangar… Jugez si, l’autre soir, tant de quiétude obscure et silencieuse me fut un sujet d’alarmes !
Jim, le nègre, me reçut sans lumière et m’introduisit dans la chambre de Corbett, — la seule éclairée.
Je vis mon beau-frère alité, jaune et fiévreux. Ma sœur entra aussitôt. Depuis quatre ans, je ne l’avais vue qu’en effigie, dans les magazines. Elle n’avait presque pas changé. Sa robe était taillée d’une façon garçonnière, comme autrefois, et ses cheveux courts grisonnaient à peine, malgré son âge respectable.
— Bonjour, Archie, — me dit Randolph. — Je ne doutais pas de votre empressement. Nous avons besoin de vous…
— Je le pense bien, Ralph. Que puis-je faire ?
— Seconder…
— Ne vous fatiguez pas, — interrompit ma sœur. — Je vais le lui dire, et vite, car le temps presse.
« Archie, nous avons fabriq… Non, tranquillisez-vous : Ralph n’est pas en danger, — une simple grippe, mais l’obligation absolue de garder la chambre et le lit. — Je vous prie de ne plus m’interrompre.
« Nous avons fabriqué dans le mystère, Ralph, Jim et moi, une machine très intéressante, Archie, réellement. Et, de peur qu’un autre nous devance encore dans cette découverte, nous nous sommes toujours promis d’expérimenter notre machine aussitôt qu’elle serait finie. — Par malheur, la grippe se mêle de nos affaires. Aujourd’hui, voilà du même coup l’objet mis au point et Ralph en réparation. Cependant, il est impossible d’ajourner l’expérience, et il faut trois personnes pour la manœuvre. Qui va remplacer Randolph ? Moi. Qui me remplacera ? Jim. Et qui remplacera Jim ? Vous, j’ai pensé.
« Votre poste n’exige aucun entraînement, nulle présence d’esprit… On vous demande seulement un peu de discipline au cours de l’épreuve, et beaucoup de discrétion après. Je sais vos qualités, Archie. Mieux que tout autre vous pouvez nous aider. Le voulez-vous ?
—All right !Oublions tout, ma sœur. Je suis venu pour me rendre utile.
— Nous courrons quelque danger, soyez-en prévenu…
— Bast !
— Il y a aussi… Comment dirai-je ?… Enfin, ce… sport, que nous allons pratiquer, se présente sous un aspect assez impressionnant d’anomalie à outrance, d’exagération bizarre, presque de monstruosité…
— Ça m’est égal. Je suis venu pour me rendre utile. Montrez-moi la chambre où je dois dormir. Je vais me coucher immédiatement, pour être plus dispos demain matin.
— Demain ! — s’exclama Corbett. — Ce n’est pas demain, c’est tout de suite ! Voilà onze heures qui sonnent. Allez, mon cher ami ! Allez ! Ne perdons pas une minute !
— Comment ! l’expérience ? en pleine nuit ?…
— Oui. Elle a lieu forcément au dehors ; et si c’était de jour, notre idée, je vous le demande, resterait-elle un secret pour les ingénieurs perspicaces et jaloux qui nous épient sans cesse ?
— Dehors ? Bien. Au fait, qu’est-ce que c’est donc ?
Mais Ethel s’agitait d’impatience.
— Allons, venez, puisque c’est convenu ! — s’écria-t-elle. — Tout est prêt. Le fonctionnement de l’appareil vous fera mieux comprendre son but que la meilleure description… Quoi ? changer d’habits ? mettre une blouse ? Pas besoin de déguisements, nous ne sommes pas au théâtre. Venez !
— Au revoir, Archie, — me dit Randolph. — A demain soir !
Hein ??…
— Dites-moi, — demandai-je à ma sœur, en la suivant : — « A demain soir » !… Vous avez l’intention de me faire voyager, à ce qu’il paraît. « A demain soir » ? Mais, Ralph disait qu’il ne fallait pas se montrer en plein jour ! Alors, on s’arrêtera quelque part avant l’aube ? Où passera-t-on la journée ?… Enfin, où allons-nous ?
— A Philadelphie.
— S’il vous plaît ?… A Philadelphie ! Mais nous y sommes !…
— Bien sûr, grand benêt, mon excellent frère. Nous ferons un circuit et nous y reviendrons.
Je me tus, sentant bien qu’elle ne m’instruirait pas davantage et fort occupé à me conduire dans le noir, à tâtons. Ethel ne voulait pas éveiller l’attention des importuns ou des espions, ce qu’auraient fait des lumières vagabondes.
Ma sœur me précéda au long d’un corridor interminable, puis à travers l’atelier.
Là, on voyait clair. Par le vitrage de la toiture, les étoiles et la lune levante rayonnaient sur un chaos de formes étranges. Pour gagner l’autre bout de la salle, nous dûmes circuler en zigzag parmi le désordre le plus fantastique ; enjamber la barrière de poutrelles armées, soudainement hostiles ; éviter de singulières créatures d’acier, tapies sur leurs quatre roues ; et contourner aussi des moulins inexplicables, avec des ailes tordues en bras d’hélice. Ethel se faufilait au milieu de ces bizarreries sans les heurter. Quant à moi, j’échappai d’abord à certain pneumatique arrondi sous mes pas, et, glorieux d’avoir su déjouer son lâche traquenard, je subis le trébuchet d’une corde sournoisement déroulée. Puis, après ma lutte victorieuse contre ce boa de chanvre, ce fut comme une araignée qui m’eût pris aux rêts : un filet m’empêtra dans ses mailles ténues ; et je finis par m’enlizer au sein d’un marécage qui était une enveloppe de ballon imparfaitement dégonflée. M’étant raccroché aux nageoires d’une espèce de requin tout en fer, je m’en délivrai pourtant ; et ce fut pour me cogner à je ne sais quel oiseau tout en bois. Mais sans doute la Fée des inventions avait-elle suffisamment éprouvé ma vaillance, car je me trouvai tout à coup en face de Jim, dans le hangar.
Ce hangar était grand comme une nef d’église cathédrale, et servait de garage aux aérostats. Ils en occupaient le pourtour. La lune faisait reluire leurs panses plus ou moins enflées. — Sphériques, fusiformes, ovoïdaux, tous ces ballons, rangés contre le mur, semblaient s’être écartés avec déférence d’une espèce de muraille brillante qui s’allongeait au milieu du hall. Ethel me l’indiqua et me dit :
— Voici l’engin.
Puis elle entreprit avec Jim un colloque à voix basse.
— Ah ! ah ! — fis-je. — C’est cela, l’engin… Hum ! Un automobile… colossal. A moins que… Un bateau peut-être ?…
Autant que je pouvais l’estimer dans cette pénombre, où des arcs électriques suspendaient bêtement leurs globes inutiles, — la chose était une lame de couteau gigantesque, non tranchante, mais excessivement pointue. Je ne trouve pas de meilleure comparaison. Cela mesurait environ 40 mètres de long sur 8 mètres de haut, avec 1 mètre seulement d’épaisseur depuis l’arrière jusqu’au milieu. L’avant, lui, s’effilait pour couper l’air (?) ou l’eau (?). Mais il s’effilait tellement que cela poignardait la vue.
Je distinguai à la poupe un gouvernail triangulaire.
« Ah ! pensai-je. C’est un bateau. — Eh non ! c’est un automobile ! »
En effet, le véhicule énigmatique reposait sur des roulettes trapues. Elles étaient munies de bandages en caoutchouc et montées sur des ressorts anormalement vigoureux. Il y avait entre elles, sous l’appareil, des blocs noirs que je découvrais mal.
Comme j’ai dit, l’ensemble brillait ; cependant — si l’on peut accoupler de tels antonymes — c’était d’un éclat terne.
Ethel écarta du pied quelques outils jetés sur le sol, et ouvrit une porte au flanc de ce glaive titanique, vers le milieu. Alors, une ampoule, brusquement éblouissante à l’intérieur de l’objet, me révéla l’existence d’une cabine ménagée à la base de son étroitesse. Cela composait un réduit fort exigu. Précisons : 4 mètres de longueur, 2 d’élévation, 1 tout juste en largeur. Cet habitacle contenait trois sièges l’un derrière l’autre ; c’étaient de confortables baquets d’automobile. Devant les deux premiers étincelait tout un système de leviers, de manettes et de pédales. Au troisième aboutissaient seulement, par derrière, deux tringles à poignée, où je devinai les drosses du gouvernail.
— Voici votre place, — m’annonça Ethel. — Vous serez à la barre. Moi devant vous ; Jimmy devant moi. Oh ! pas de fausse modestie ! On ne vous demande pas un brevet de timonier, mon garçon. Il ne s’agit guère de nous piloter. L’emploi du gouvernail est exceptionnel. Peut-être même n’aurez-vous pas l’occasion d’y toucher.
— Bon. Mais à quoi diantre servent tous ces machins-là ?
Ethel n’entendit pas. Jim l’avait appelée vers la proue, et elle me laissa en extase devant la cabine.
Quelle cabine, messieurs ! Quel poste de commande ! Que de robinets, de cercles gradués, de secteurs, de tiges, de cordes, de serpentins, de clefs, de fils, de boutons, de tableaux indicateurs ! Et que d’autres mystérieux instruments !… Rien n’y ressemblait à des meubles de chrétien, à part les trois fauteuils, — et peut-être aussi, debout contre la cloison de l’avant, l’horloge en pitchpin.
A tout prendre, elle avait la mine d’une brave horloge de précision. Mais pourquoi, sous le cadran, cette mappemonde enfoncée à demi dans la caisse du chronomètre, et susceptible de pivoter autour d’un axe vertical, comme pour démontrer à de jeunes cancres l’alternative des jours et des nuits ? Pourquoi cette aiguille courbe fixée au pitchpin, contournant la rondeur de la boule terrestre, et dont la pointe y désignait Philadelphie ? — Impuissant à le déduire, je continuai mon inspection.
Un panier rempli de bouteilles et de victuailles m’intrigua violemment : Eh bien, et les auberges, alors ? Ne pouvait-on passer la journée dans une auberge solitaire, voisine du fleuve ou du chemin ? Ah ! oui : la crainte d’y rencontrer quelque fâcheux indiscret ! En vérité, c’étaient là des précautions excessives… — Mais, mais… et les fenêtres ?… Point de fenêtres ? « Comment va-t-on se diriger ? murmurai-je. Comment reconnaître la route, si c’est un automobile ; les hauts fonds, si c’est un sous-marin ; les montagnes, au cas improbable où ce serait un aviateur ?… Et d’abord, en effet, qu’est-ce que cette mécanique ? Où se loge le moteur ? A la tête ? A la queue ? Au-dessus de la cabine ?… Dans l’appareil, cette chambrette occupe le quart de la hauteur et le dixième de la longueur ; elle est donc en lui, si j’ose m’exprimer de la sorte, ainsi qu’un estomac au ventre d’une baleine. Qu’y a-t-il dans tout le reste du cétacé factice dont nous allons devenir les Jonas ? »
A ce moment, la voix de ma sœur s’éleva, tremblante de plaisir et d’intrépidité.
— Jim ! ouvrez le portail du hangar. Il est temps de sortir le dada.
Et le nègre de s’esclaffer. — Je confesse ne point raffoler des noirs et de leur langage guttural. Ces gens-là vous parlent toujours comme s’ils avaient mal à la gorge. Mais Jim, avec son rire d’angine… non ! vous ne pouvez pas vous figurer à quel point il m’a dégoûté !…
Cependant le moricaud fit glisser sur leurs galets d’immenses battants, et, du haut en bas de l’édifice, une fente étoilée s’élargit. La plaine apparut, toute blanche au fond d’un cirque de collines argentées. Un petit lac miroitait sous le ciel rutilant. Et devant tout cela notre épée formidable semblait en garde. — Quelle force effrayante et cachée allait mouvoir cette arme écrasante, et faire cheminer ce monument à roulettes, aussi pesant d’aspect qu’un navire échoué ?…
Ma sœur éteignit la lampe.
— Dépêchons-nous, — dit-elle. — Je voudrais partir à minuit précis. — Eh ! qu’y a-t-il, Archibald ?
— Vous… vous ne mettez pas le moteur en marche ?…
— Ah ! ah ! — se récria Ethel, comme si j’eusse proposé une farce des plus drôles, — ah bien ! cela ferait du bel ouvrage ! Hein, Jimmy ?
— Oui, oui, — gargouilla le nègre dans un rire agaçant, — Madame se rappelle l’accident, avec le modèle en réduction ?
— Allons, Archie, un coup de main ! — reprit ma sœur.
Et elle s’arc-bouta contre l’arrière de l’énorme masse, comme pour la déplacer. Jim, — et moi aussi, malgré mon ébahissement, — nous allions l’aider, quand nous vîmes le colosse de métal, mû par le simple effort d’une épaule de femme, avancer doucement vers sa destinée inconnue.
— Oh ! il est bien équilibré, aujourd’hui ! — remarqua Ethel simplement. — J’aurais cru qu’il faudrait se mettre à deux pour le démarrage… Non, non, laissez-moi ; c’est un jeu d’enfant…
Et, tournant le dos à la Schuylkill River — ce qui détruisait toute hypothèse nautique — ; elle poussa le véhicule au milieu de la plaine, dans la direction de l’ouest. Je l’escortai. Jim, au comble de l’allégresse, nous suivait en cabriolant sur un rythme de fandango.
— Excusez-moi, mon frère, je vous expliquerai le mécanisme chemin faisant. Pour l’instant, j’ai trop de soucis…
Ah ! quelle émotion vibrait dans ces paroles ! Depuis combien de mois d’anxiété laborieuse mes compagnons attendaient-ils cette minute sensationnelle ?…
A présent, diminué par l’ampleur du décor, l’engin paraissait moins terrible. Vu de face, même, on ne l’apercevait pas plus qu’une latte de sabre considérée par la pointe. M’en étant écarté pour le voir dans son ensemble, je découvris au sommet quelques légères aspérités, invisibles sous le hangar ; il y en avait aussi plusieurs qui dépassaient les parois, à gauche et à droite.
Ethel vérifia les blocs entre les roulettes.
— Allons, c’est parfait, — dit-elle. — Pas un souffle de brise : un temps de rêve. Embarquons !
Nous entrâmes dans le glaive. Jim referma sur nous la porte méticuleusement hermétique ; et la rumeur de la nature, — si vague que je l’avais prise pour le silence absolu, — s’anéantit à nos oreilles.
Je crus d’abord que l’obscurité emplissait la cabine, et je commençais à ne plus rien comprendre à cette expédition d’aveugles prisonniers, lorsque mon regard fut attiré par une tache de lumière pâle, au-dessus du siège d’Ethel.
C’était une sorte de grand abat-jour dont le dedans luisait. Je le décrirai : un large entonnoir hémisphérique, suspendu, le pavillon en bas, et de qui le goulot allait se perdre tout droit dans le plafond. Ce goulot s’allongeait à volonté, comme une lunette d’approche. — Par ce moyen, Ethel descendit l’entonnoir, qui vint englober sa tête et la blêmit d’une lividité lunaire. Puis elle me fit asseoir à sa place.
Quel fut mon ébahissement de me croire, par magie, transporté au dehors !
En effet, à l’intérieur de l’entonnoir, le site environnant venait projeter son ciel, — avec le croissant de lune, la Voie Lactée, la profondeur de l’azur, le scintillement des étoiles, — et puis sa plaine blanche et ses coteaux d’argent. Je me tournai vers l’arrière, et j’aperçus la silhouette de Philadelphie, surmontée de la statue de Penn et nimbée du halo qui flotte, la nuit, au-dessus des grandes villes. Elle était là aussi, dans l’entonnoir, l’humble petite maison des Corbett, où Randolph pensait à nous, sur son lit de fièvre… Ah ! messieurs, quelle merveille ! La vision de cette miniature vivante m’a positivement ravi ! J’en donnerai quelque idée si je la rapproche des images renversées que voient les photographes, quand ils regardent, au verre dépoli de la chambre noire, ce que le paysage « donnera » sur la plaque. Mais ici, le paysage, on le découvrait sans inversion, tout entier, sous forme de panorama, — avec cette particularité que l’observateur semblait juché à 8 mètres du sol, c’est-à-dire, vous l’avez deviné, à l’endroit où débouchait, sur le toit de notre prison, la cheminée de ce périscope perfectionné.
Voilà qui permettrait de se diriger.
Je serais resté longtemps coiffé de l’abat-jour miraculeux, si ma sœur n’avait repris son poste. Elle bougonna :
— Eh ! que trouvez-vous de si féerique à ce jeu de lentilles ? Chaque sous-marin de notre flotte en possède un presque aussi commode ! — Sommes-nous en direction, Jim ?
L’entonnoir diffusait sa phosphorescence bleuâtre. Un à un, les instruments sortaient des ténèbres.
Jim se pencha sur une boussole. Il ne riait plus.
— Oui, Madame, — dit-il. — La ligne de l’est à l’ouest nous traverse dans la longueur.
— Bien. — Archie, à votre gouvernail ! Maintenez-le droit, simplement, jusqu’à nouvel ordre ; comme si vous faisiez du rowing… Y êtes-vous, Archie ?
— Oui.
— Y êtes-vous, Jim ?
— Oui, Madame.
— Bien. Attention !… Lâchez les poids !
Le nègre fit basculer deux pédales à la fois. J’entendis, sous l’appareil, deux déclics simultanés, à l’avant et à l’arrière ; et quelque chose tomba sur le gazon avec un bruit sourd, lourdement. Alors, il me parut soudain qu’une force écœurante me rentassait sur moi-même, la tête dans le buste, le buste dans les jambes et les jambes dans le plancher, bref, j’éprouvai la sensation nauséeuse de télescopage que produit, au départ, l’essor brutal d’un ascenseur. Mais cela ne dura que le temps de le constater. Maintenant, rien ne pouvait trahir le moindre déplacement de notre wagon.
— Tiens ! — m’écriai-je, — qu’est-ce que c’est que cela ?
(Quelque chose brillait à mes pieds).
Je me baissai. Et tout à coup — Ah ! Seigneur ! — je fermai les yeux, et mes poings se crispèrent aux drosses du gouvernail, sous l’empire affolant du vertige. Le parquet de la cellule était fait d’une glace si transparente qu’elle semblait n’être rien, et par ce trou béant, je voyais Philadelphie s’enfoncer… s’enfoncer… à la vitesse d’une dégringolade… — Nous montions.
Ethel ne s’était pas souciée de mon exclamation. Elle surveillait un cadran et mentionnait à haute voix les renseignements qu’il lui procurait.
— 300… 400… 600… 1.000… Jim, contrôlez au statoscope ! 1.050… 1.100… C’est bien cela ?…
— Oui, Madame.
— Jetez 30 kilogs de lest.
Le serviteur agit sur une autre pédale. Un déclic se produisit encore, et je vis l’une des ombres, qui s’interposaient par place entre l’abîme et nous, diminuer de volume et devenir flasque. Cette fois, ce n’était plus un poids qui tombait : vu le risque d’assommer quelque promeneur attardé, un dispositif permettait d’éventrer, à distance, des sacs gorgés de sable (ou des outres pleines d’eau). Dans quel but les Corbett avaient-ils systématiquement proscrit toute communication directe avec l’extérieur ? J’aurais donné beaucoup pour le savoir. Mais ce n’était pas le moment d’interviewer ma sœur. Elle s’hypnotisait sur le cadran barométrique, énumérant :
— 1.450… 1.475… 1.500 mètres ! Enfin !… Ah ! 1.540 ; c’est trop !
Elle saisit une chaîne pendante et s’y accrocha. De ce fait, il se produisit au-dessus de nous, — dans ce que j’appellerai le grenier, — un susurrement de gaz échappé d’une valve ; et l’aiguille du baromètre rétrograda jusqu’au chiffre 1.500.
— Nous y sommes ! — proclama Ethel.
Puis, ayant regardé l’horloge par-dessus la casquette du nègre :
— Moins cinq. Bon. Nous partirons à minuit précis.
« Nous partirons » ?… Que voulait-elle dire ?… Je considérais, d’un œil stupidement interrogateur, sa nuque, sa chevelure masculine ; et j’étais si intrigué que les boucles m’en parurent dessiner quelque vague figure grisonnante et moqueuse.
— Ah çà ! — questionnai-je enfin, n’y tenant plus, — ah çà ! « Nous partirons », dites-vous ? Ne sommes-nous pas partis ?
— Non.
— Qu’est-ce qu’il vous faut donc ? Que voulez-vous faire, Ethel ?
— Le tour du monde ! monsieur l’inquisiteur !
— Eh ?… Eh ?… Oh ! vous raillez !… Le tour…
— … du monde. En un seul jour ! — L’appareil est-il d’aplomb, Jim ?
L’épouvante d’une ascension avec une folle en guise d’aéronaute me brouilla les yeux ; et ce fut à travers cette buée de défaillance que je distinguai le maudit Zoulou en train de consulter un niveau d’eau.
Il y découvrit que l’engin piquait du nez, insensiblement. Un peu de lest, précipité de l’avant, lui rendit son horizontalité absolue, mais en le faisant remonter de 20 mètres. Ethel déclara que, après tout, cela n’avait aucune importance. Une boussole, interrogée, lui répondit selon ses vœux : elle sourit et murmura :
— Parfait : le cap en plein ouest.
Et tandis que minuit sonnait aux profondeurs de l’horloge, ma sœur commanda :
— Le moteur en action ! Mettez le contact !
Jim tourna un gros commutateur.
Aussitôt, par delà le panneau d’arrière, avec un ronflement très doux et très puissant, la machine invisible s’éveilla. Elle grondait de plus en plus fort ; et, à mesure que son activité redoublait, une brise parut souffler autour de nous, fraîchir, croître, et devenir un vent d’orage, puis de tempête ; une bourrasque hurla le long de l’aviateur, et puis se changea en simoun, et puis en rafale de cataclysme, et puis en quelque chose de pire, inconnu des hommes jusque là. Des courants d’air, violents comme des javelots sans fin, fusaient aux joints des portes, malgré leur exactitude ; un assaut de vipères n’aurait pas sifflé davantage ; et cela faisait une petite tornade qui tournoyait dans la cabine.
Cependant le bruit augmentait régulièrement à la superficie de l’appareil et surtout vers l’étrave coupante, où l’on eût dit qu’une soie perpétuelle se déchirait. Sous l’effort du moteur, notre cellule trépidait de plus en plus, et je m’aperçus, en touchant la muraille vibrante, qu’elle était moins froide que de raison. D’ailleurs, la température s’élevait sensiblement, le thermomètre montait sans trêve, et bientôt je pus me croire l’habitant d’un poêle extraordinaire, chauffé par le dehors. — Tout cela prouvait, clair comme le jour, le déplacement de notre véhicule et son incroyable célérité. La démence d’Ethel cessa d’être pour moi une certitude navrante. Aussi bien, ma brave sœur ne manifestait nulle surprise, ayant à coup sûr prévu, dans toutes ses péripéties, l’événement vertigineux.
Sur son ordre, Jim calfeutra les portes et aveugla les courants d’air, au moyen d’étoupe enfoncée au ciseau. Ethel, durant ce travail, considérait une longue règle graduée où s’avançait continûment un curseur, et elle énonçait de nouveaux chiffres :
— 500… 600… 1.000… 1.200… 1.250 !
Je dois dire que 1.250 fut proclamé d’un air triomphal, et il n’y a aucune raison de vous dissimuler qu’à cet instant même, le curseur s’arrêta sur la règle et la colonne de mercure dans le tube thermométrique, tandis que le bruit du moteur et le sifflement de la course demeuraient constants.
— 1.250 ! — redisait ma sœur. — Nous y voilà donc !
Et, après un coup d’œil à l’horloge, suivi d’un bref calcul mental, ma sœur fit un signe vers le globe terrestre.
— Jim, — dit-elle, — à minuit 3 minutes 45 secondes, vous mettrezThorndalesous la pointe de l’aiguille.Thorndale, n’est-ce pas ? Nous y passerons à cette heure-là.
Jim attendit l’instant et fit tourner le globe à la main, de façon que l’aiguille courbe et fixe, qui en épousait la rotondité, eût sa pointe au-dessus de Thorndale. L’instant venu, il appuya sur un bouton, et la sphère, actionnée sans aucun doute par le mécanisme de l’horloge, se mit à tourner lentement sur elle-même, de gauche à droite.
Pour moi, je revenais avec peine d’une surprise suffocante.
— Ethel ! — m’écriai-je. — Ce n’est pas possible !… Déjà ?… nous serions à Thorndale ?…
— Non pas, — répondit-elle, en veillant à d’innombrables petites manœuvres. — Thorndale est dépassé. A présent, nous traversons lerailwayentre Valley et Siousca. Regardez l’aiguille de la mappemonde, et regardez cela aussi.
Ethel me signalait la règle graduée, où l’indice marquait en permanence le nombre 1.250.
« Cela, — poursuivit ma sœur, — c’est un tachymètre, un compteur de vitesse. Il indique une translation de plus de 20 kilomètres 800 par minute ; soit, à peu près, du 1.250 à l’heure.
— Saperlotte ! nous marchons à…
— Non, mon ami, nous ne marchons pas.
— Oh ! oh ! expliquez-vous, sacrebleu !
— Nous ne marchons pas. C’est l’air qui détale autour de nous. Notre esquif est immobile dans l’atmosphère déchaînée. Et de là vient, Archie, que je l’ai baptisé l’Aérofixe.
— Ho !
— Oui. Attendez un peu… Maintenant, me voilà tranquille. Encore ce robinet à fermer… Là ! Je suis à vous. Que la lumière soit dans votre âme et dans cette cabine !
Et ma sœur créa le jour électrique, dont la violence abolit, au fond du périscope, la lune et les étoiles.
— C’est l’air qui détale ? — repris-je, au paroxysme de la curiosité.
— Voyons, mon frère, si marchand de ficelle que vous soyez, n’avez-vous jamais pensé combien les hommes sont ridicules dans leur façon de voyager ? ridiculesde se déplacer, à grand renfort de vapeur, d’essence ou d’électricité,SUR UNE BOULE EN MOUVEMENT,alors qu’il suffit de rester stationnaire au-dessus d’elle, pour que tous les points d’un même parallèle vous défilent sous les yeux, l’un après l’autre, avec faculté d’y atterrir?
— Diantre !…
— C’est pourtant l’idée que nous avons eue et réalisée, Randolph et moi. L’Aérofixeen est la preuve.
« Oui, l’air s’enfuit autour de lui, et la terre au-dessous. A leur égard, il est immobile. La pesanteur, à laquelle notre ballon reste soumis, le maintient toujours à égale distance du centre terrestre ; mais il possède un moteur qui l’affranchit de l’entraînement du globe roulant sur lui-même. C’est en ce sens qu’il ne bouge pas ; car notre vieille planète continue de l’emporter dans sa course autour du soleil, et le soleil l’emporte dans la sienne à travers l’infini des révolutions sidérales.
« Seulement, la terre opérantde l’ouest à l’estsa révolution axiale, nous avons l’air de bouclerde l’est à l’ouestun tour du monde en 24 heures, ou, pour être plus précise : en 23 heures 56 minutes 4 secondes. Tout comme le soleil.
— Mais cependant, — risquai-je, après avoir griffonné quelques opérations sur un bout de papier, — je me rappelle que la terre a 40.000 kilomètres de tour. En ce cas, puisqu’elle met 24 heures à pivoter sur son axe, elle devrait décamper sous l’appareil à une vitesse de… 1666 kilomètres et quelques centaines de mètres à l’heure…
— Pas trop mal, pour un débitant de grelins ! Le caissier montre le bout de son oreille !… Mais, stupide étourdi, mon délicieux compagnon, c’est à l’équateur que se développe une ceinture de 40.000 kilomètres : à l’équateur seulement ! et si nous nous étions élevés de Quito, par exemple, le tachymètre indiquerait en effet 1666, 66, 6… Par malheur, Philadelphie, d’où l’Aérofixeest monté, se trouve sur le 40eparallèle nord, qui ne mesure que 30.000 kilomètres, puisqu’il se rapproche du pôle. La sphère terrestre n’y tourne donc qu’à 1.250 à l’heure. Et que diriez-vous, si ascension avait eu lieu de l’un des pôles, qui restent sédentaires ainsi que tous les points de l’axe ? Nous aurions sans cesse le même endroit sous les pieds, et le décor serait un cercle de glaces, virant autour du centre polaire, comme un disque de gramophone !
« Remarquez-le, d’ailleurs : Plus le ballon s’élève au sein de la masse d’air entraînée dans la valse terrestre (élévation qui amplifie quelque peu la ronde que nous semblons décrire), plus grande est la rapidité du fluide qui l’environne, puisque celui-ci s’éloigne davantage du centre de rotation. Cette particularité augmenterait l’effort à donner pour se maintenir en immobilité contre un courant plus vigoureux, si ce gaz, que l’on trouve en montant, ne se raréfiait à mesure que le torrent s’en accélère. Plus la charge du vent nous heurte avec fureur, moins elle a de consistance ; l’éperon la divise toujours avec la même facilité ; les deux phénomènes se contre-balancent.
— Mais pourquoi stationner à 1.500 mètres ?
— Parce que la cime culminante du 40eparallèle n’atteint pas tout à fait cette altitude. Et il ne faudrait pas entrer en collision avec les Montagnes Rocheuses, n’est-ce pas ?
— Alors, — fis-je, — ce 40eparallèle, nous le suivons strictement ?
— Strictement. Peut-être, un jour, notre machine pourra-t-ellediriger sa fixité, par les attractions gravitationnelles des astres, ou bien à l’aide de la progression de la terre sur son orbite. Il s’agirait alors de s’immobiliser par rapport au soleil, afin d’accomplir, autour de la terre, des trajets obliques, — du moins : des apparences de trajets… Mais nous en sommes loin ! Force nous est, aujourd’hui, de suivre comme un rail le parallèle de notre choix. Le gouvernail n’est qu’un accessoire destiné à mettre l’aviateur en direction au départ, et à lutter, lors de la descente, contre les vents nuisibles. Nous sommes des globe-trotters obligés, mon frère. Voyez la boussole ; sa flèche n’oscillerait pas d’une ligne en vingt-quatre heures, sans la déclinaison : si le pôle magnétique était aussi le pôle boréal. Nous avons le nord constamment à droite.
— Ainsi, — bredouillai-je dans une sorte de prostration émerveillée, — demain nous aurons regagné Philadelphie, après avoir parcouru tout le 40eparallèle ! Voilà donc le « circuit » dont vous parliez !
— Vous l’avez dit. Considérez à présent la mappemonde de l’horloge. C’est, à la fois, un indicateur de nos positions successives et un schéma de la réalité. La pointe de l’aiguille inamovible représente l’Aérofixe. Toutes les 24 heures, les mêmes lieux processionnent sous elle. Philadelphie demain s’y représentera. Mais nous serons un peu en retard, à cause du temps nécessaire à la mise en arrêt comme à la reprise de l’entraînement terrestre. Ces deux manœuvres exigent une progression insensible, et si, en pleine station, j’arrêtais brusquement l’effet du moteur — ce qui m’est, du reste, impossible — , le fleuve aérien ressaisirait tout à coup notre embarcation, et la muraille d’avant se précipiterait sur nous avec la force d’un obus.
Je sentis la sueur perler à mon front et mouiller mes paumes.
— Chaleur maudite ! — grommelai-je. — Et damné sifflement !… Vous criez votre petite conférence, et c’est à peine si je vous entends !…
— Oui ; la friction de l’air provoque tout cela. Ne trouvez-vous pas qu’on étouffe ?
Elle démasqua de petites ouvertures qui perforaient les portes et donnaient au dehors par l’intermédiaire de tuyaux inclinés vers la poupe, dans le sens du souffle. Ces ventilateurs étaient des mieux agencés ; une fraîcheur délicieuse se répandit.
Ma sœur continua :
— Que de mal nous avons eu à trouver un remède contre l’excès d’échauffement ! Ralph a découvert un enduit calorifuge, dont la carène est badigeonnée : une couche isolatrice…
J’allais prononcer de judicieuses réflexions au sujet de l’air et sur les facultés contradictoires dont il jouit, de refroidir les corps aux grandes vitesses et de les enflammer aux rapidités prodigieuses, quand, de nouveau, ma sœur éteignit la lampe.
L’éblouissement des ténèbres une fois dissipé, j’aperçus Ethel casquée du périscope et toute blême dans sa lueur de lait.
— Leurs Altesses les Montagnes Rocheuses ! — annonça-t-elle. — Contemplez, Archie !
Tout le ciel bleuissait l’entonnoir magique. Des nuages y vaguaient maintenant. Les plus lointains semblaient ramper sans hâte ; les plus proches passaient comme des éclairs floconneux ; d’autres, que nous percions de part en part, me dérobaient la vue, l’espace d’un clin d’œil. Émergée de l’horizon — je veux dire : du bord de l’abat-jour — une tache d’ombre montait rapidement vers les étoiles. Elle était bizarrement découpée, des lumières blanches se jouaient à ses pointes, et je vis que c’était la redoutable chaîne qui arrivait sur nous « à toute vapeur ».
Les glaciers emballés produisirent, sous la lune, des traînées opalescentes, pareilles à des queues de comète ; une pâleur fugace éclaira notre parquet transparent ; des croupes bondirent ; des pics sautèrent. On eût dit la panique d’un troupeau de montagnes.
Puis tout s’abaissa. Les sommets, descendus, rentrèrent dans la zone invisible, et le firmament, libre de nuées, remplit le périscope de sa magnificence.
Alors, le plancher de verre me parut brasiller d’innombrables facettes, et devenir un vitrail de diamants, avec, dans ses feux mobiles, une émotion de gemme vivante. — Le nègre fut pris d’un accès de gaieté complètement idiot. (Son angine croissait en proportion de sa joie, et c’était, pour lors, une hilarante diphtérie.) Il s’étrangla, fit le gros dos, et gloussa quelques interjections en l’honneur du Pacifique.
Ethel confirma :
— Oui. Voilà bien l’Océan. 3 h. 22. Il est exact au rendez-vous.
Un cri m’échappa :
— Si nous tombions !
— Ne craignez rien, vieux poltron, petit frère chéri ; l’Aérofixeest bâti solidement.
— Hum ! — fis-je, confus de son dédain et voulant crâner, — en effet, c’est un beau « plus lourd que l’air », un superbe…
— C’est un ballon, Archibald, un vrai ballon, à gaz. Ni planeurs ni hélicoptères ne pourraient se soutenir ou demeurer vissés dans l’avalanche atmosphérique, point d’appui trop fuyant. C’est un ballon. Mais vous comprenez qu’en matière d’aérofixes, la nacelle, où se trouve le moteur, doit être absolument solidaire de l’enveloppe ; sans quoi, celle-ci, pour accompagner le mouvement terrestre, se coucherait sur les cordages, et les romprait, si elle-même n’était pas crevée dès le début. Donc, notre appareil se compose d’une seule carène, — dont le métal est un alliage d’aluminium et d’une autre substance qui pèse le poids du liège et manque un peu de résistance, malheureusement. — Cette coque est divisée en deux étages par une cloison horizontale. L’étage supérieur, au-dessus de nous, est plein d’un gaz connu de nous seuls et qui possède une force ascensionnelle sextuple de celle de l’hydrogène. Le « rez-de-chaussée », lui, est partagé en trois compartiments : au milieu, la cabine où j’ai le plaisir de vous renseigner ; à l’avant, un réceptacle fort étroit où s’entassent les accumulateurs Corbett, source légère et presque inépuisable d’énergie électrique ; et à l’arrière, enfin, la chambre du moteur.
« Ah ! le moteur ! c’est notre gloire ! — Vous croyez peut-être à des millions de chevaux-vapeur ? Non pas. L’Aérofixen’a rien d’un steamer qui lutterait contre un courant fluvial et dont la puissance, tout juste suffisante à empêcher la dérive, maintiendrait le bateau sur place. Dans ces conditions-là, vous pourriez dire que les Corbett n’ont rien inventé ; leur ballon serait simplement l’aérostat le plus vite de tous, capable de filer ses 1.250 kilomètres à l’heure, et susceptible, par ce fait, desemblerimmobile eu égard au centre du globe, à condition de suivre un parallèle. Oh ! en théorie, la chose est réalisable, et l’idée peut en venir au premier venu par une simple multiplication des vitesses courantes et des vigueurs qui les engendrent… Mais en pratique, cela revient à faire voler une mouche avec la puissance d’une locomotive. Et puis, ce serait quand même un pauvre résultat, sans élégance, une invention de brute…
« Je vous le redis : notre moteur ne pousse pas l’Aérofixe, mais il le délivre de l’entraînement de la terre. C’estun générateur de force d’inertie, comprenez-vous ? et s’il produit le même effet qu’une usine volante lancée de l’est à l’ouest, il n’emploie en ceci qu’un effort insignifiant.
— Mais qu’est-ce que c’est ? — demandai-je. — Quel principe…?
— Ah, voilà ! Je ne puis vous le dire… Ne m’en veuillez pas… Corbett serait mécontent…
— Vous savez combien ma discrétion…
— Tenez, Archie, je vais vous mettre sur la voie. Ne m’en demandez pas davantage.
« Rappelez-vous ces toupies nomméesgyroscopes, dont s’est amusée notre enfance, et qui, sur un fil tendu, tournent, sans tomber, dans toutes les positions. Elles forment avec leur support les angles les plus invraisemblables, et paraissent défier les lois de l’équilibre et de la pesanteur. Souvenez-vous aussi de leur récente application en Angleterre. Louis Brennan, l’ingénieur, en adapte une série à son tramway bicycle, de telle sorte que la voiture, aussi mal d’aplomb qu’une bicyclette arrêtée, se tient sur un seul rail ou sur une corde jetée au travers d’un précipice, immobile et inébranlable. Bref, tout corps muni de gyroscopes demeure stable en équilibre instable,comme s’il était animé d’une grande vitesse.L’emploi du gyroscope remplace donc la vitesse acquise.
« C’est ce pouvoir qu’un dispositif spécial nous a permis d’augmenter… Derrière vous, six gyroscopes — six volants perfectionnés — tournent dans le vide.
— Seigneur ! voyez-vous qu’ils s’arrêtent sans prévenir !…
— Il faudrait un accident fort imprévisible. Brennan a démontré qu’à partir du moment où l’on cesse de les actionner, les gyroscopes continuent de tourner pendant 24 heures, dont 8 d’utiles, — délai plus que suffisant pour reprendre sans choc l’élan de l’atmosphère et choisir un bon point d’atterrissage. Un accident ne pourrait être déterminé que par la destruction de… des… enfin, du dispositif spécial. Et, à moins de le faire exprès…
— Ethel ! Ethel ! je suis émerveillé !
— Vous supposez bien, — continua ma sœur, — pourquoi j’ai poussé l’appareil avec autant de facilité ? Des plombs, attachés dessous, équilibraient la force ascensionnelle ainsi neutralisée ; de sorte que le ballon ne pesait que les quelques livres nécessaires à l’appuyer sur le sol. Ces poids compensateurs se décrochent de la cabine, automatiquement. C’est le meilleur « lâchez-tout »… Oh ! la moindre chose est prévue. Nous avions d’abord expérimenté un modèle réduit, grand comme une périssoire ; mais, par inadvertance, on a fait tourner le moteur dans l’atelier. Alors, le petit aérofixe nous a brûlé la politesse. Crevant la muraille, il est allé s’enfouir dans un coteau de Belmont… Il y est toujours.
— Mais, — fis-je tout à coup, — n’y a-t-il aucune chance que la chaleur n’enflamme le gaz ?
— Rassurez-vous. L’énorme bulle explosible ne saurait détoner que par l’effet d’une étincelle ou d’une flammèche en contact avec elle. Chimère !
— Bien, bien… Cela va bien. Je comprends votre système, Ethel, parfaitement… quoique, au début, j’aie pris votreauto-immobilepour un véritablemotor-car!…
— A cause des roues, je gage ? des roues à ressorts !… Ce sont là de simples amortisseurs, qui servent lors de l’atterrissage. On s’abaisse, on touche sans secousse, et l’élan vous fait rouler quelques mètres avant de stopper. L’aéroplane le plus vulgaire en est pourvu.
— Bien, bien, — radotai-je. — Eh oui, c’est fort bien !
Mais la stupeur de vivre un songe aussi paradoxal m’embrouillait l’entendement, et mes yeux ne pouvaient quitter le globe tournant, dont l’évolution régulière et lente figurait notre passage au long du 40eparallèle.
Ethel s’aperçut de mon état.
— Je soupçonne la raison de votre abattement, — dit-elle. — C’est le propre des découvertes inattendues de paraître contraires aux lois de la Nature et de sembler, dans l’origine, autant d’infractions au Règlement Universel. Après toutes les grandes inventions, le monde crie au miracle pendant huit jours, avec une espèce de terreur. Et certaines victimes de la Science ont un faux air de criminels justement châtiés pour avoir contrevenu aux codes en vigueur. Archibald Clarke se croit le témoin d’un sombre attentat !…
Mais je n’avais pas envie d’épiloguer. La psychologie des foules en présence des résultats scientifiques me laissait de glace.
— Effrayant, — murmurai-je, — effrayant : toute cette eau qui n’en finit pas !… Qu’y a-t-il de fond, là, sous nos semelles ?… Eh ! l’épaisseur de la mer, s’il vous plaît ?
— De 1.000 à 2.000 mètres. Nous sommes quelque part entre le 140eet le 160eméridien.
— C’est vrai : 5 heures bientôt.
— 5 heures… à Philadelphie ! Mais non pas aux lieux que nous visitons ! Là, il est toujours minuit. Minuit, c’est presque nous-mêmes. Aujourd’hui, l’Aérofixe, immobile dans l’espace terrestre et dans l’heure des hommes, accomplit son voyage de minuit…
L’angoisse m’étreignit le gosier.
— En effet, le soleil ne se lève pas, — remarquai-je.
— Parbleu ! Il est toujours de l’autre côté de la terre. Lui et l’appareil jouent à cache-cache, en quelque sorte. Midi réchauffe nos antipodes fugitifs, puisque nous formons le centre des ténèbres en marche (simulée) autour du globe. Archibald, nous auronspasséun jour de lumière, et vécu, par contre, une nuit de trop !… Plus tard, quand la découverte sera mise en exploitation, lorsque chacun possédera son aérofixe, on fera surtout des tournées diurnes, — c’est probable ; et les ennemis de l’obscurité pourront vivre au milieu d’un jour éternel, en face d’interminables crépuscules, ou baignés dans l’éclat d’une aurore sans fin. Voyez le ciel au fond du périscope : la coupole de l’un se reflète immuablement sur la calotte de l’autre, rien ne bouge, — que la lune. Les constellations n’avancent plus à nos regards. On dirait que la pendule céleste s’est arrêtée.
— Il y en a une qui marche toujours admirablement, — répliquai-je. — Elle est dans mon estomac, et tinte à coups redoublés l’heure nutritive… Je n’ai pas dîné, ma sœur…
Nous dînâmes.
Vous avez pu vous rendre compte, messieurs, par la manifestation de ma faim, que le moral de votre serviteur s’était raffermi tant soit peu. Il le fut bien davantage après le repas. Lesté d’excellentes conserves et d’un plein verre de brandy, je ne me trouvai pas plus gêné dans cette lame étroite que dans le couloir d’un sleeping. Seule, une courbature générale témoignait de la tension nerveuse éprouvée tout à l’heure, et dont c’était la réaction.
Mais, au sein de la pénombre tiède, une bienheureuse digestion m’alourdit les paupières. Elles se fermaient, à la berceuse monotone de l’air sifflant et des gyroscopes ronflant. Comme dans un brouillard auditif, j’entendis vaguement l’horloge sonner, Ethel bourdonner que nous étions au quart du voyage… Et le sommeil me gagna tout à fait.
— Hé ! hé ! pas de ça, mon frère ! Vous dormez, je crois. Allons ! allons ! Je puis avoir besoin de vous d’un instant à l’autre. Il faut veiller. Il faut être vigilant.
— Humph !…
— Pensez, — me dit-elle, — à ce Japon délicieux que nous traversons !
— Au diable votre Japon ! — ripostai-je, — il y fait noir comme s’il avait neigé de la suie !
Jim parut follement se divertir.
— Et puis, vous ! fermez ! — lui dis-je en me dressant. — Vous n’avez pas le droit de vous tordre quand on parle de suie !… Espèce de ramoneur !
— Paix ! paix ! Archibald ! Restez sur votre siège !
Le nègre se courba, faisant le gros dos ; ses épaules tressaillaient d’une joie rentrée ; à travers son crâne épais, je croyais surprendre un sourire lippu… Mais l’accent d’Ethel, impérieux, m’avait apaisé. Je lui demandai, d’un ton sec où il y avait encore un peu de colère :
— Où sommes-nous ?