Dimanche, 6 septembre.
Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de sespas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu m’éveille. Je lis l’ordre:
—Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir l’ambulance.
Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu habillé.
—Quelle heure?
—Minuit moins deux.
Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander l’heure et demande le jour:
—Dimanche.
Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie: «Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi,me donne une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.
—Debout, bourreau!
Je redescends avec ces gages.
Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole. Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.
Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou retenirpour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix. D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à Boissié, à Robard.
Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur, la route de Neuilly-sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier, à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois, nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment, s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les adorons.
Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute; aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage. Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.
Les bordures sombres de la route choisissent,pour la journée, selon leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie, qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt, il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle. Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent redevables d’un portrait de petite fille!
Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte, c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra jamais? Nousnous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard. Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent, toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure. L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses œufs.
⁂
Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans, espéraient cette minute.
Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second, moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets, comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et leur regard, deux lèvres, une oreille.Trois obus encore; le visage s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre, arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués; guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus rhumatisants se lèvent lespremiers, se secouent, et nous sommes bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon camarade, le jour du retour.
Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui prétendent ne rien voir à la guerre. Nous voyons tout. De la crête où nous attendons les ordres, nous voyons un large pays ovale, et la bataille pour Paris se livre dans un champ vide qui a sa forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes dont chacune semble garder d’avance la place d’un blessé et nous nous réjouissons de les voir comme un marin soigneux les fausses épaves distribuées avant le combat dans la mer. Sur notre gauche, un peloton de dragons qui patrouille, comblant l’espace qui sépare l’armée de la Manche, et que nous prenons alternativement, alerte également vive d’ailleurs, pour des uhlans ou pour notre état-major. Sur la droite, des régiments encore mal déployés, compassés et raides dans un uniforme de dimanche, et dont le principal souci semble être d’empêcher un cheval échappé de passer à l’ennemi. Les routes sont abandonnées, soudain trop sonores ou trop fragiles; on les traverse en courant, sur la pointe des pieds. De gros nuages blancs demeurent au ras de l’horizon et le champ de bataille semble matelassé.
Sept heures. De chaque compagnie s’écartent maintenant des hommes qui nous prodiguent les encouragements et nous crient au revoir. Nous n’avions pas eu à distinguer encore, dans notre régiment, entre ceux qui vont et ceux qui ne vont point au combat. Le lieutenant-adjoint s’éloigne, Bardan s’éloigne, l’officier des détails, la guerre devient décidément une chose d’ensemble, s’éloigne. Le petit bois auquel nous nous adossons, laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires maigres, leur gros sergent. Nous leur en voulons un peu de nous avoir caché pendant cinq semaines qu’ils nous abandonneraient au premier obus. A chaque homme qui part, c’est, sur notre tête, à cause des moyennes, les chances de mort qui se resserrent, et c’est aussi, en nous, notre mission de combattants qui se révèle. Nous voici seuls. Guerriers que nous sommes, à l’entrée de l’arène, nous sentons une minute notre métier aussi précis que le sentaient les gladiateurs; nous nous sentons braves ou effarés, souples ou malhabiles. Tous paresseux déjà comme des boxeurs, des coureurs, comme des professionnels enfin, affalés dès qu’on ne réclame plus notreénergie et la terre ne nous redonnant notre force que si nous nous étendons. Surprise aussi de trouver là ceux qu’on emmenait en Allemagne, certes, mais pas au combat, le petit Dollero, pâle, distrait, qui tient maladroitement son arme, qui est subitement mal sanglé, et trois ou quatre paraissent ainsi habillés de défroques, munis de fusils trop longs, de baïonnettes trop courtes, au milieu de leurs camarades soudain vêtus et armés sur mesure. Tous sérieux, car ce qui était hier sans raison ou sans conséquence est aujourd’hui question de mort; les premiers d’escouade se sentent les premiers à recevoir les balles, les soldats du milieu sont obligés de faire la guerre entre des barrières de soldats vivants, guerre sans aise. Chacun manœuvre sa pauvre unité isolée avec, dans le cerveau, de pauvres phrases instinctives, des formules toutes faites de grand général: en protégeant sa gauche, en préparant ses vues, et on a le corps gêné comme une armée. Les sections les plus amies observent durement leurs distances. Seul Jeudit, l’agent de liaison, continue à bavarder, enthousiasmé des trois cartes-lettres qu’il a reçues ce matin, et à répéter que la plus belle invention c’est la poste. Personne n’a le cœur de prendre contre lui la défense de l’imprimerie, de la vapeur, du kaolin. Des adjudants lui crient de rentrer dans le rang.
—Je suis le colonel, répond-il.
Ils ricanent:
—Ah! tu es le colonel!
Il est du colonel la plus modeste part, celle qui copie les ordres sur deux feuillets blancs reliés par une épingle. Ce ne sera pas sans danger de les avaler, s’il est pris. Celle qui lui dit l’heure, non sans l’impatienter parfois, car la montre de Jeudit est dans sa cartouchière et cela lui coûte au moins une cartouche de chercher la minute exacte. C’est la meilleure place; d’instinct nous nous rapprochons tous de celui qui, dans la compagnie, passe pour avoir de la chance, la porte sur son visage, n’est pas myope, n’est pas trop gras, et a, autant que peut l’avoir un homme qu’on ne connaît que de vue, l’air immortel. Ignorant que notre soldat immortel est Verdier,—le seul, après trois ans de guerre, qui n’ait été ni blessé ni évacué, nous confondons le destin du régiment, pour une journée encore, avec le destin du colonel. Chacun s’approche de lui dès qu’il le peut, comme d’un abri, et souvent dans la journée un soldat inconnu se joint à son groupe, silencieux, prévenant; c’est un soldat qui depuis un moment, et pour un moment seulement, ne tient pas à mourir.
Mais voilà le cycliste qui apporte de la brigadedes feuillets légers qui s’envolent; nous courons après eux; l’état-major du régiment poursuit une minute ses ordres comme les grands poètes leurs pensées, en enjambant des haies, en secouant des branches, en bousculant des capitaines. Nous avons à laisser avec l’artillerie les compagnies, et à avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus vers une côte. Les ordres complémentaires nous rejoindront là-haut, et tout le dimanche, d’ailleurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point culminant pour ressembler davantage à l’inspiration. Ordres secs, déclinant aujourd’hui tout jeu ou toute sympathie avec les noms de la carte, ne nous recommandant plus, comme pendant les marches ou les exercices, de passer par l’Y de Vincy, de nous loger entre les deux parts d’un nom composé, Croix-Blanche, Grand-Puis... et aussi nous sommes arrivés à un rectangle de la carte où les noms, poussés par un même vent vers la droite, laissent un grand espace vide. Nous le voyons, la côte gravie. C’est le même champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens par des routes qui y conservent le plan de quelque bataille de l’Empire et que nous évitons avec soin pour rester dans notre guerre.
Dans Saint-Pathus, un seul habitant, le maire, qui nous guide à la Thérouanne, nous expliquantcombien sont illogiques les limites de sa commune puisque là, à vingt mètres de l’église, c’est déjà Oissery et que l’ombre du clocher séjourne dans la commune concurrente. C’est moins grave d’ailleurs que si c’était l’ombre de la mairie. A Oissery, un vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la balle allemande, le fonctionnement des canons allemands; si c’est un espion, c’est un espion français. Nous allons lentement, les obus éclatent à longs intervalles, la bataille, comme parfois dans les cinématographes, reste une heure entière au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, parfois elle la dépasse, comme à Bregi où nous tombons dans un camp de hussards ennemis, que nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient occupés à distribuer leur courrier et l’on apporte au colonel les lettres du colonel allemand. Nous recueillons cent selles: la pensée que tout un escadron prussien se meurtrit en ce moment ne nous est point désagréable.
Les obus maintenant éclatent juste au-dessus de nous toutes les dix secondes, hauts, peu dangereux, et c’est une suie brûlante qui tombe sur les épaules dès que nous nous levons pour avancer. Nous ramonons un zénith étincelant. Les sections font leurs bonds réguliers; tantôt elles nous dépassent, tantôt nous les dépassons,et voyons, au coup de sifflet, tous ces corps se soulever, presque horizontaux, tirés par leurs visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, quand la tête devient trop lourde. Ils passent avec leur bruit de bataille, mais, une fois étendus devant nous, nous n’apercevons d’eux, sur le sac, que le moulin à café, la lanterne, une vraie casserole, tout ce qu’ils portent de domestique ou de paisible. De temps en temps, une odeur de menthe, et l’on reconnaît ainsi ceux qui ont brisé leur flacon d’alcool pendant la charge. De temps en temps, des amis; voici Sartaut, voici Jalicot, et, comme s’ils avançaient en rimes, avec Lorand, avec Parent. Parfois un traînard a perdu sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le colonel l’encourage:
—Comment t’appelles-tu?
—Malassis.
—Allons, avance. Quel est ton sergent?
—Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant Bertet.
Quand on leur demande leur nom, ils donnent tous un nom extraordinaire qu’ils vont chercher dans le moyen-âge. A partir du grade de lieutenant seulement, on est sûr d’obtenir un nom un peu moderne. Voici les balles. Nous en avons entendu une en Alsace, elles nous surprennentmoins. Nous nous déployons et les hommes se bousculent vers les gerbes éparses, presque toujours vers la même, comme si de loin une seule paraissait sûre, s’éparpillant ensuite, à regret, vers les voisines. Pas de blessés encore. Il nous semble parfois que celui-là est tombé bien durement, que celui-là gémit; nous attendons avec angoisse le départ, mais, au coup de sifflet, les corps suspects se relèvent comme les autres. Rien n’encourage plus qu’une résurrection. Le colonel rit. Les hommes rient. Parfois, un obus n’éclatant pas, on sent possible que personne ne soit tué. Parfois, à force d’espoir, on sent qu’on recule l’heure du premier tué. Puis, subitement on aperçoit là-bas un groupe qui se forme, et l’espoir tombe.
C’est moi que le colonel envoie chaque fois vers ce remous; il n’a plus confiance qu’en ma chance pour dissoudre, sans qu’il ait à perdre son premier homme, ces énormes taches violettes, et jusqu’à midi j’y parviens. C’est une énorme fourmilière. C’est un cheval mourant. C’est un mort, le premier que voit le régiment, mais c’est un des hussards de Gneisenau. C’est un autre mort mais—le dernier et le plus égoïste de mes efforts—c’est un mort de la brigade, couché au-dessus d’un blessé sur lequel l’a projeté l’obus. Personne n’ose les dégager, comme s’il s’agissait d’uncrime. Un ou deux soldats se découvrent. D’autres, après avoir plaint le mort, consolent le blessé qui leur sert de transition pour leur retour à la vie, et lui demandent comment le mort s’appelle: il ne peut pas le voir, il croit que c’est ce pauvre Blanchard. Est-il barbu?
⁂
C’est au tour du régiment maintenant et la chance n’a plus à choisir qu’entre nos deux bataillons.
Un dernier recours. Au fond du vallon, un ravin, planté d’arbres dont les têtes émergent à peine, qui sépare le champ de la route. Tout le régiment s’engouffre dans cette tranchée d’ormeaux. Les camarades se rejoignent en riant, essoufflés, et bavardent si haut que les officiers, comme aux manœuvres, les menacent de repartir aussitôt. Long repos. Des hommes essuient les baïonnettes, et les agents de liaison en plus taillent leurs crayons. On distribue des boîtes de thon, on fait circuler le cahier de visite sur lequel les soldats qui ont mal au pied, aux dents, s’inscrivent en plaisantant, car il n’est aujourd’hui qu’un cahier de réclamations contre les maladies et l’on ne verra pas le major. De petites maladies civiles reparaissent un peu et font les importantes danscet angle mort protégé des balles. Bertet m’apporte un livre qu’il a trouvé à Bregi et veut que je le lui traduise aussitôt: c’est une traduction allemande de Gongora, ce sera pour demain. Un caporal montre à tous une entaille qu’il a reçue au poignet, et le colonel le félicite; si le régiment faisait la guerre au premier sang, nous n’aurions plus qu’à revenir à Roanne. Des yeux épurés, des lèvres plus fines, des paroles moins grosses, car tous sentent que l’on gagne à présenter aux obus l’âme et le corps le moins pondérables. Entre les sourcils, des rides tirées et entremêlées comme des initiales. Des visages dont on aspire toute la force si on les regarde en face et qui se détournent de vous. Des hommes à menton rond, aux yeux bien horizontaux, les grands blessés de ce soir, et qu’on ne peut consoler encore que des maux les plus minimes, de leur coup d’air à l’œil, de leur ampoule au pied. Sur les lèvres des plus distraits, comme sur les lèvres de tant de tués, une cigarette se consume jusqu’à les brûler.
Deux heures, ordre de repartir en avant. Nous quittons le ravin avec peine. Obscurément, nous ressentons ce que cela signifiera, de sortir de sa tranchée. Tout ce qu’éprouveront plus tard les troupes d’assaut, nous l’éprouvons; et un peuplus cruellement même, car nous avions dans cette première tranchée des arbres, de l’ombre, et, bordant le ravin, au lieu du gazon ou de la terre molle, c’est une route empierrée qui nous reçoit si dure! Au-dessus de notre masse, tous les noms propres, subitement éveillés, voltigent de l’un à l’autre. Puis, chaque nom se pose et nous gravissons la pente. Les nuages blancs se sont élevés: l’horizon est libre pour un combat sans limites; et dans les champs derrière nous personne, que les juments du colonel, qui s’échappent, mal retenues, mais se réunissent dans leur galop afin que le colonel, pour toutes deux, n’ait qu’un souci.
Sur la crête, nous attendons, car notre artillerie n’allonge pas son tir. Une dernière fois, je vois mon régiment avec ses manies, son lieutenant Bertet, debout, que les soldats essayent vainement de faire étendre près d’eux, mais dont la pensée, aujourd’hui, est verticale, son capitaine Perret, toujours discutant, forçant ses hommes à apprendre sous les obus les noms des villages en vue et à se répéter, avant les commandements du feu: «le village à droite est Puisieux, le village en face est Vincy, le village du fond est Douy-la-Ramée, supprimez la Ramée, cela complique», avec son lieutenant Viard, qui, incapable de se taire, affecte de ne pas reconnaître les arbres, etquestionne son sous-lieutenant, colonial agacé:
—Ce sont des ormes, là-bas, des chênes?
—Des palmiers, mon lieutenant.
—Je vous parle des grands arbres derrière ces arbres bizarres, des peupliers, je crois?
—Des mancenilliers.
Il va se fâcher, mais voici, comme prétend Artaud, qui n’a jamais pu retenir le vrai chiffre des calibres, les 79, les 131, et voici, l’émoi lui fait cette fois trouver le nombre juste, voici les 210.
⁂
C’est Dollero qui me reçoit dans le ravin, pauvre petit poète angoissé, bien vide d’images, de métaphores; cela le maigrit. Un cheval broute les acacias. Des officiers relisent leurs dernières lettres, les gardant à la main comme un rôle. Pauvre coulisse de la guerre. Des soldats s’examinent dans de petites glaces et c’est, cette fois, pour trouver des taches de sang sur leur visage; parfois un homme bondit du dehors, et s’assied, son emploi sur la scène fini. Tout cela dans un parfum fade et doux, car je ne sais quel imbécile brûle du papier d’Arménie.
C’est fait. Voici le premier. Deux soldats l’adossent au talus, et, près de lui, le second, tout petit. Ils le déplacent, ils le secouent,tassent en lui pour la dernière fois ce qui est humain. Ils cherchent sur son visage une ressemblance qui déjà commence à leur échapper, et au moment où ils le reconnaissent le plus, se découvrent. Pour le plus petit, en se courbant un peu plus, en s’attendrissant, ils répètent tout ce qu’ils font pour le plus grand, et raccourcissent peu à peu leurs gestes, comme s’ils avaient pour dernier but d’enterrer avec perfection, troisième tué, un enfant. Le sifflet résonne, ils rompent le faisceau, se retrouvent avec deux armes en plus, car ils l’avaient formé avec les deux fusils des morts, et les posent à la dérobée sur un faisceau voisin. Puis ils s’en vont, et il ne reste, avec Dollero, que le cheval égaré, qui s’approche, flaire, qui s’éloigne, renonçant à comprendre la mort des fantassins...
Un tué... Ma guerre est finie...
A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables. La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers d’argent, vieillehabitude des cinémas, agitaient entre les lignes les débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.
Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac et je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait reçu en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses mains: Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant quand il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait sur la tranchée, suivait chaque retrait, chaque saillant: il n’y avait, du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or, n’était plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient... Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et des régiments de Sidney, surprenant les Kurdes, lesexterminaient sans merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien.
C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile, faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher de Nouvron! La mer dessinait sur les flancs de la presqu’île ces lignes parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes cartes. Nous descendions, remontant d’un geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n’aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les Détroits, les français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissons leHenri-IV,avec sa plage àl’arrière, leChâteaurenaud,immobile, maquillé de fausse écume à l’avant pour que l’artillerie turque le crût lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à Yenikeuï se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Ténédos, à l’horizon, se déplaçait, s’ajoutait à chaque autre île comme l’article à son nom, et parfois, douce inversion, suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d’oliviers et sa colline de cyprès, le camp s’agitait et chaque oiseau aussi avait des ailes différentes. Des quatre pylônes s’élevaient les ramiers, qui volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si l’Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles. Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la plaine coupés, s’élevaient d’abord, ambitieuses, à la hauteur d’un pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d’un olivier, retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont, prissent patience.
Toute l’armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme ils enjambent la France jusqu’à Nice, des Anglais quiallaient au bain. Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l’embouchure, ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tête était l’ordonnance du colonel Niéger, qui portait au château les Tanagras trouvées par les sapeurs, et quand se rapprochait l’obus, qui demeurait debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre, pour qu’il eût l’air plus naturel, était celui qui m’expliquait hier ses manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court, d’ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient à la division les poulets de Ténédos.
Tout ce que la guerre d’Europe s’était refusé était là, tous ceux que les ingénieurs, le siècle prochain, exileront et cloîtreront dans une île: les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux entomologiste d’Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain allonger, sur cette presqu’île, le pauvre regard circulaire. Il y avait le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d’izards espagnols,armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du fusil, étendus sur le dos, et l’un prétendait toujours voir de la neige. Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu’on pouvait juger de vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui, jadis, dans les sièges, s’offraient à pousser le bélier. Il y avait les deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper du bois, de dénicher les geais sous peine de procès-verbal et qui, le soir tombé, toujours pour la division, pêchaient eux-mêmes à la grenade. Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans une tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s’occupaient à rédiger le petit dictionnaire pratique de l’entrée à Constantinople, et ne s’entendaient ni sur le mot «renard», ni sur le mot «immortel»... Ils se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre.
Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié, un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par impuissance à aimer mieux, leurs lettres de ladernière attaque. Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,—il pleurait toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû abandonner, pour cette raison, dès le lycée—. Juéry faisait des vers, la tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne lui présentant les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz, qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir du laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du départ; rien que je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été utiles... je n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir.
Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur trou bordé de mosaïque, lesSénégalais faisaient ce que nous faisons à minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le bateau-citerne. L’Annam,le courrier, brûlait en rade, et jusqu’à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, leTriumphcoulait, on entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont, scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives comme s’il pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux sifflaient l’alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, s’enveloppait par intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous dormions.
Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire,jusqu’à la plage, un pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames, s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour s’en délivrer à jamais.
Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats, et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de la tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car l’eau venait. La petite bosse du portefeuille aux lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine visible. Aucun acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de toutes parts, et pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes d’un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en paraisse faux raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux. Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer au Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejetonde ces cent mille guerriers, passait de compagnie en compagnie,—enfant inventé,—pour qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray, rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les Australiennes fumaient, les manches de leur chemises relevées, ne pensant pas à l’avenir, mortelles...
O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste. Les fumées des cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum. O guerre, pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus, n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne tombaient que sur Jacques et sur moi. Nous ne pouvions avancer jusqu’à nos vêtements, nous étions allés à terre comme les lutteurs qui se savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former,pour t’échapper, toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près, sont tués pour nous.
⁂
Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se rapporte au temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le français d’un millimètre, l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr de sa mort, passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de droite, immortel.
Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double, notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris.
Mai1915.
Dimanche, 6 septembre 1914.
Nous sommes là cinq depuis une heure, dans un champ de betteraves, mais jonché de gerbes portées à l’assaut et abandonnées. Nous les lions solidement, nous les bottelons, les dressons et c’est par les gestes du moissonneur que se termine, pour aujourd’hui, la bataille. Nous les rapportons, par instinct sans doute, dans les chaumes de droite, et attendons, nos ombres surveillées par la mitrailleuse allemande qui est dans l’arbre et qui les crible dès qu’elles sont immenses. Ombres immortelles. Là-bas aussi quelqu’un rampe, c’est un des sapeurs. Plusieurs de sescamarades sont à vingt mètres. Mais ils n’ont pas d’eau; ils n’ont que de la chartreuse.
Nous voici quinze ou vingt, car, à gauche, nous venons de découvrir encore quelques hommes. Désorientés, au lieu de se coucher face à la mitrailleuse, ils lui tournaient le dos; ils font le tour de leur meule en nous remerciant, ils se félicitent d’être dans le bon sens, mais de l’autre côté on voyait mieux, on dominait toute une vallée, on suivait tous les incendies. Autant qu’on peut reconnaître les villages dans la nuit, Puisieux brûle, Saint-Pathus brûle; je pense au pauvre maire qui est seul pour éteindre le feu. Sept incendies... Avons-nous un peu d’eau? Ils n’ont que de la liqueur Raspail.
Les nouvelles se répandent vite sur le champ de bataille, car de temps en temps un nouveau soldat rampe droit sur nous, la main devant le visage, se protégeant contre la mitrailleuse comme on protège une lanterne, et me rendant l’appel, de la gerbe où il se cache depuis la nuit, du chemin qu’il a parcouru: un mort, un Allemand, deux blessés. A chacun nous réclamons de l’eau, et il s’empresse de tendre son bidon, mais, dans sa bonne volonté, miracle aujourd’hui détestable, c’est toujours un fond de cognac qu’il nous donne, ou de menthe, ou de rhum. Tous ont encore,dernier reste de la charge, la baïonnette au canon. Une fois étendus près de nous, du geste innocent dont une femme enlève ses bagues, le soir, ils la détachent, puis reposent leur tête.
Il fait froid, mais quel repos! Les hommes fument, avec précaution, à cause de la paille. Un sapeur, masseur à Vichy, masse avec conscience ceux qui ont des courbatures; il a du succès, on le retient à l’avance, de gerbe à gerbe; il n’en va pas plus vite et s’amuse à dire à chacun le nom de tous ses muscles: le caporal est composé de muscles latins. Une meule brûle; mes voisins, paysans, discutent son prix; j’apprends ce qu’elle vaut au plus juste, et ce que vaut aussi une simple gerbe, celle qui m’abrite, par exemple. Nous goûtons les grains du blé, qui est excellent, et il paraît aussi que nous sommes sur une terre riche; des peupliers superbes, d’énormes betteraves, de belles récoltes, nous n’avions pas un champ de guerre de camelote. Quand on est paysan, cela donne plus de gravité, mais plus de calme aussi à la bataille. Le masseur raconte qu’il a vu le corps de Michal; une balle en plein cœur. Pauvre Michal! Pourquoi faut-il tenir cette nouvelle du masseur lui-même? plus d’espoir... Parfois le vent nous apporte des paroles allemandes. Parfois nous sentons que le champ nous devientfavorable et des bottes roulent d’elles-mêmes comme si la campagne se détendait. Un soldat arrive debout, donnant soudain une plus grande hauteur à notre plafond, nous donnant à respirer. Un autre me reconnaît avec joie, crie: voilà le sergent interprète! et m’interroge avidement comme s’il avait attendu, pour le comprendre, que je lui traduise tout ce qu’il a vu dans la journée. Ceux qui savent parler ont déjà pris sur les autres l’avantage qu’ils garderont toute leur vie et racontent leurs aventures de l’après-midi, lentement, comme à la veillée. Appuyé contre mon épaule, Dollero écoute, sans faire un geste, ces phrases qui modifient son cœur même: son ami Bernard est mort; son cousin, quand les Allemands dans la nuit sont venus en se disant Anglais, s’est levé et est tombé. Puis la mitrailleuse, mieux réglée, effleure nos képis pour nous couper, habile, de nos ombres. Nous nous taisons, grisés par ces liqueurs qui circulent, bénédictine, kirsch, cognac. Nous appuyons nos lèvres contre le flacon, et le passons. L’alcool nous donne tous ses baisers. Les balles sifflent. En nous se forme le mot par lequel nous accueillerons la première; nous le sentons, tendu comme une riposte, la balle frappera juste dessus, et derrière ce premier cri, je sens aussi, pour les balles suivantes, disposés soudain par ordre, tant de noms propres! Je peux en recevoir une centaine, sans qu’aucune me trouve muet. Balles pour les amis, balles pour les villes, pour Nîmes, pour Fougères; et même aussi, pour les dernières balles se pressent de pauvres noms communs... Nous vous devons bien cela, maisons, fourchettes, stylos... Mais un cheval sans cavalier galope à notre droite, détourne les coups, et tire derrière lui, tristes sangsues, tout ce qu’il y a de meurtre dans l’ombre.
Maintenant des blessés nous appellent, au delà des peupliers. Le champ de bataille divague. Nous formons des patrouilles, puis nous tenterons de regagner un village. Les plus courageux font honte aux plus timides et ce sont ceux-ci qui partent en avant. Nous les entendons qui s’arrêtent près des blessés, qui parlent:
—Ne crie pas. Nous sommes là. Tu nous vois?
—Oui.
—Tu es rassuré. Tu n’as plus peur?
—Non.
Puis, de loin, nous entendons la voix même du colonel, qui répond, toujours avec ce rythme:
—Mon colonel, vous souffrez?
—Oui.
—Nous vous faisons mal, mon colonel.
—Non.
Et nous retirons tous ceux que nous pouvons, comme d’un incendie, en arrière de cette frange de France qui craque, qui fume.
Nous sommes partis. Tous les cinquante mètres nous donnons au colonel un peu de repos et nous relayons. Jeudit qui était resté étendu près de lui depuis sa blessure, le forçant à faire le mort quand les Allemands passaient, porte son képi, son sabre. Il s’occupe uniquement de sa tête pâle; il la soutient parfois de sa main, il fait un oreiller d’une musette qu’il remplit de foin; essuie son front, car il a chaud; le coiffe d’un bonnet, car il a froid; à son exemple, chaque soldat réserve sa sollicitude pour un bras, une main, une épaule, n’osant, dans sa modestie, s’occuper du colonel entier et lui, pour nous remercier, se divise aussi entre nous.
—Jeudit, mon cou!
—Dollero, mon bras!
Un gros paysan bégaye une phrase qu’il prépare depuis les gerbes.
—Tout va très bien, mon colonel, tout va très, très bien!
Le colonel sourit, et c’est le paysan désormais encouragé, qui s’occupe du cœur, qui dit que laguerre ira bien, qu’il fait froid, mais qu’il fait beau. On enlève la capote de celui qui a le moins de courroies à défaire et on l’étend sur le blessé. Il divague un peu.
—Fermez les fenêtres.
—Nous les fermons, disent les soldats.
Il ouvre les yeux, il voit le village qui brûle. Il murmure, parlant pour s’éviter de penser:
—Ce feu me gêne.... me gêne!
—Nous l’éteignons, mon colonel, disent les hommes.
Partout des plaintes; les plaintes des gens de la ville, qui nous appellent par nos grades; les plaintes des paysans, inarticulées, toutes différentes selon les régiments, car les blessés de la Loire font: Holà, holà! ceux du Nord: Lo! lo! et les Bourbonnais: Voilà! voilà! Je reconnais les miens à ce cri qui offre ce dont ils souffrent. Voilà! mon épaule! Le colonel frissonne d’entendre cet homme se plaindre de sa propre blessure.
—Emportez-moi!
—On ne peut pas, mon vieux!
—Mais vous portez un autre.
—C’est le colonel.
Cela leur donne une minute de résignation; et, de préférence, c’est auprès d’un blessé que nousfaisons nos pauses. Il nous raconte son malheur, sa blessure, se tait quand nous le quittons, puis, dès que nous sommes à nouveau éloignés, il nous appelle, il se débat:
—Emmenez-moi, mon colonel!
Nous crions que nous allons revenir. Les uns nous maudissent. Les autres naïvement nous croient et nous expliquent comment nous les retrouverons.
—Tu vois, c’est à gauche de la grande gerbe, près de la haie. J’allumerai de temps en temps des allumettes.
—Prenez-le, dit le colonel.
—Nous le prenons, disent les hommes.
Nous le laissons, mais le colonel se croit escorté d’un second brancard silencieux, et se mord les lèvres pour mieux contenir sa souffrance, pour se taire comme l’autre. De temps en temps une alerte, c’est le cheval sans maître qui galope vers nous, et, dès que nous l’avons touché de la main, qui repart vers les peupliers, pour revenir, dès que la main allemande l’a effleuré. Toujours des blessés. Heureux encore quand ils ne nous regardent pas, entêtés, sans vouloir nous répondre. Heureux aussi quand ils ne nous appellent pas, comme celui-là, par notre nom, car notre nom, ce soir, est plus sensible et plus douloureux encore quenotre cœur. Parfois nous faisons un détour que le colonel ne s’explique pas et qui le secoue dans son martyre. C’est pour éviter un corps, et le gros paysan, ému, de sa voix bégayante, est pris alors d’un accès d’optimisme:
—Tout va très bien, mon colonel. Tout va le mieux possible.
Les incendies s’éteignent, pour repartir soudain comme si on les rechargeait. Les trois qui se reposent portent les six sacs, les six fusils, les dix-huit cartouchières, se baissant à chaque instant pour ramasser un sabre, une musette et rendant au relai un fardeau toujours plus lourd. De temps à autre, le colonel dit adieu aux hommes et me charge de retenir leurs noms, mais ils auraient dû porter des noms faciles et simples, les noms de la semaine, comme Jeudit.
⁂
—Lève-toi, petit.
Une main me réveille doucement. C’est un aumônier qui me découvre au fond d’une chaise dont le canage est crevé. Il m’en retire avec peine, écartant les barreaux de bois, et me fait évader du triste dimanche.
—Ce sont les petits Boches qui t’ont posé là?
Le mot «petit» est le seul remède que lesaumôniers aient trouvé à la guerre. Il disent «le petit obus», «le petit Kronprinz».
—Viens, dans la chambre de ton colonel il y a un petit canapé.
A six heures, nouveau réveil, un trou dans les rideaux me donne un échantillon du jour, du jour pur et clair. Le canon tonne. Jamais, dans l’auberge inconnue où il est arrivé à minuit, en carriole comme nous, un voyageur n’eut plus de curiosité et d’angoisse. Suis-je dans une ville? Dans une forêt? Sommes-nous en fuite? Sommes-nous vainqueurs? Tout cela je vais le savoir en ouvrant la porte, et pourtant je ne me hâte point. Je me harnache dans l’ombre, et tous mes souvenirs sont à peu près revenus quand j’ai repris mon cliquetis de bataille. Voilà, sur la table, tout ce que m’a remis Jeudit en échange de son sac: un képi à cinq galons, une montre en or, un portefeuille. Jamais sac de soldat ne fut payé aussi cher. Le colonel sommeille dans un lit blanc, sa croix épinglée au rideau. J’ouvre doucement la porte et sors furtivement, par modestie, d’un tableau glorieux.
Un long couloir, comme dans un hôtel de province, sur lequel donnent des portes jaunes. Au pied des portes, les bottes, les épées, ce qui appartient aux officiers blessés. Au-dessus, surune planche, ce qui appartenait jadis aux valets de la ferme, des galoches, des chapeaux melon.
—Où sommes-nous ici?
Ainsi l’on parle, du train qui s’arrête. L’infirmier ne sait pas.
—C’est grand?
Il est arrivé la nuit, il n’a aucune idée; c’est tout petit.
Par un escalier de bois il me fait descendre, il me pousse. A mesure que l’escalier tourne j’aperçois, dans la grande salle, des têtes pâles, des têtes jaunes, des têtes sanglantes, et en vingt secondes il m’enfonce par ce pas de vis au centre de la souffrance humaine. Les brancards débordent, s’appuyent les uns sur les autres et, pour gagner la porte, je suis obligé de faire le tour entier de certains blessés, qui me regardent longuement avec le désir de reconnaître au moins un de mes traits; je me perds dans un labyrinthe qui m’amène devant le brancard d’un soldat évanoui. Il est posé en travers, c’est le fond de l’impasse. Je reviens. Des sergents ambulanciers interpellent avec malveillance, car ils interdisent l’entrée aux officiers eux-mêmes, ce sergent en armes qui descend ainsi du grenier. Ils font taire ceux qui parlent haut, de sorte qu’on n’entend plus que ceux qui gémissent. Inquiets de savoir ce que signifiele rose ou le vert de leur étiquette, les blessés se rassurent ou pâlissent selon que celle du mort qu’on emporte a ou n’a pas leur couleur. Des médecins harrassés, des gestionnaires aux yeux endormis; je les reconnais tous; c’est moi qui les ai réveillés tous hier matin. Au fond, une porte vitrée à travers laquelle on voit, dans une cuisine, marcher une grande jeune femme, paisible. Parfois elle appuie son visage contre la vitre, et tous les blessés qui ont l’étiquette rose, les blessés légers, se relèvent un peu et la regardent. Des guêpes volent vers elle et veulent aussi s’évader par cette tête blonde. Un blessé myope, chaque fois qu’un des blessés éloignés se plaint, met son lorgnon pour le voir.
C’est un gros village. Pas d’église, pas de mairies; un village anonyme. Une distillerie déjà brûlée qui donne au bourg l’haleine du lundi. Sur un éperon qui domine la plaine, deux routes qui se croisent, cachetées par un tonneau de goudron répandu. Au fond de l’horizon, comme des jouets déjà relevés pour le jeu d’aujourd’hui, les peupliers d’hier, dont quelques-uns manquent encore. Dans les champs ensoleillés, les meules de paille derrière lesquelles vit un peuple violet et rouge, ennemi des obus, qui semble, avec je ne sais quels esprits invisibles jouer aux quatre coins. Je retrouve Bardan et Devaux, auxquels on avait ditque j’avais une côte brisée—car on appelait encore les blessures avec des noms d’accident, poignet cassé, genou abîmé—et ils me font étendre et ils me traitent malgré eux comme un blessé.
Le soleil est chaud, des grillons chantent, et l’on a glissé un moment, pour l’amortir un peu, les manœuvres au-dessous de la guerre. Des cyclistes attaquent les noyers de la route, les gaulent, et, un obus arrivant, se collent à leur tronc; l’on dirait une lutte et une réconciliation, passionnée, des soldats avec les arbres. Parfois l’un de nous, le bâton levé, se précipite sur une meule et la bat; c’est un éclat qui enflamme une gerbe, et, ignorants, au lieu de prendre en souvenir ce que les obus laissent de plus léger, leur aluminium, leur fusée, nous reviendrons vers le village chargés des éclats de fonte eux-mêmes. A la lorgnette nous voyons derrière nous les convois arrêtés, observant une limite qui est celle de la bataille; ils sont en cercle, nous livrons une bataille ronde; nous voyons leurs chevaux qui mangent, nous voyons un adjudant en bras de chemise sur un pliant lire un journal, nous voyons la paix.
Mais, inquiets de nous voir regarder à l’opposé de l’ennemi, les artilleurs se demandent si nous sommes tournés et viennent ramener par manie nos jumelles et notre vue vers l’Est.
Lundi.
Je suis sur la route. Je vais chercher le drapeau que la compagnie Flamond a pris aux Allemands. La nuit tombe. Des soldats marchent dans le fossé et semblent hâler, à deux cents mètres, les brancards chargés qui reviennent, suivis par les petits blessés sûrs ainsi, sans avoir à rien demander, d’arriver aux secours. Pas de morts, pas de mourants, c’est la partie du champ de bataille, proche de l’ambulance, que l’on nettoie par propreté. Les premières meules, les premières haies sont vides de blessés, comme de leurs fruits dans un verger les branches basses. Des groupes arrêtés: brancardiers qui ont senti leur fardeau devenir soudain pesant, qui le déposent, qui repartent chercher un plus léger. Des pieds traînent, une toux lointaine, les bruits du soir à la campagne. Tous ceux qui font individuellement leur journée de combat, les convoyeurs de munitions, les télégraphistes, regagnent le village, et l’on reconnaît les paysans à ce qu’ils vous disent bonsoir. Puis les rencontres s’espacent. La chaussée s’élève à travers les champs, et, tout debout, je vois au-dessous de moi la surface ravagée de la guerre, celle qu’un fantassin n’aperçoit maintenant qu’en haussant la tête au-dessus du créneau. Je la vois d’en haut avec ses sillons bousculés, ses crevasses, avec toutes ces dépouilles que rend la terre quand elle garde les morts, képis, souliers, avec une paire de bretelles étendue comme à l’étalage, avec une main raide qui sort d’un silo, je vais, et de cette promenade solitaire, aujourd’hui, après les années de tranchée, les années souterraines, j’ai le même souvenir que si j’avais, un soir, marché sur les flots.
Nous revenons en trois groupes. Le premier porte le capitaine Flamond qu’une balle au cou vient de tuer et ses bras pendent, les doigts rouges. Ceux qui meurent soldats sont comme ceux qui meurent écrivains, les mains pleines de sang ou d’encre. Les porteurs vont à pas rompus, ainsi qu’ils l’ont vu faire aux brancardiers. Puis vient le groupe du drapeau; les hommes ont discuté pour savoir si on l’étendrait sur le corps du capitaine, mais ont eu peur de commettre ils ne savent quelle faute..., sous le capitaine, peut-être. C’est un grand étendard pourpre, étoilé de noir, avec une croix que nous lui retirons, sous lesyeux des prisonniers qui suivent. Je marche à la fin du cortège avec un enseigne, qui déjà cherche à parler français et à tirer dès maintenant profit de sa captivité. Artaud m’a désigné du doigt en disant que je connais Berlin et, Berlinois, il ne me quitte plus:
Berlin, seule capitale dont le nom ne puisse escorter le mot mirage. Berlin de plâtre et de bleu amidon où je suis arrivé le matin de la fête de Hegel. Les omnibus pavoisés circulaient en cercle, à la vitesse—avec les encombrements—des pensées vives de Hegel. De la gare débarquaient avec moi ceux des habitants de Magdebourg et de Travemünde qui ont un culte pour Hegel; il y avait les paysannes de la Sprée, en costume, que je retrouvai le soir, éparses dans les brasseries; et à nouveau réunies dans Weimar, le jour de la fête de Schiller, que célébrait avec un plaisir ambigu, dans cette ville de Gœthe, une foule dodue, drapée de linons noir sur crème, et passionnée par l’espoir de célébrer bientôt la fête de Gœthe, ô délices équivoques! dans Iéna. Je sais pourquoi le Berlinois de ce soir s’impatiente quand nos trois groupes se heurtent. Il les regarde avec dédain. Il trouve notre cortège mal formé. Il regrette, puisque nous avons des prisonniers, que nous ne nous en servions pas, Français quenous sommes, pour célébrer ce soir de guerre. Il est tout prêt à se mettre à leur tête, et à porter, incliné jusqu’à terre, le drapeau dépouillé de sa croix. Il est prêt à faire chanter ses hommes, car ils ont un chant de prisonniers dont on peut choisir les deux refrains, selon qu’on est le captif ou le vainqueur. Pauvres Français, qui n’ont pas un hymne prêt pour chaque aventure de la vie, l’hymne de la camaraderie, l’hymne du printemps, du voyage à trois—quelles délices de les clamer au milieu d’ennemis, ou en plein été, ou quand on est deux!—et qui meurent tous, à part les pianistes, sans savoir s’ils sont ténors ou barytons.
Hypocrite, cherchant malgré tout à se glisser sous sa pensée de victoire, mais sans l’impertinence des enfants français, à Berlin, qui ferment soudain les yeux et passent en courant sous la porte de Brandebourg ouverte au seul empereur, il me demande très haut, pour que ses hommes entendent, où est Paris.
—Je ne sais pas. Je n’y suis jamais allé.
C’est tout ce que je peux jeter sur Paris, ce soir, pour le protéger.
—Et eux? dans quelle province les mène-t-on? Les wagons sont-ils ouverts?
Tous les prisonniers poseront cette question. Ce n’est pas qu’ils veulent de l’air, c’est qu’ils veulentvoir. Ah! si les wagons de prisonniers étaient ouverts! C’est le désir de voyager qui les a tous excités à la guerre et l’idée de wagons fermés les déçoit. Tout serait si bien, si, du compartiment ils pouvaient apercevoir nos villes et ils promettent, impartiaux, de s’émouvoir quand notre nature sera trop belle pour un cœur allemand. Leur guetteur de paysages réveillera tout le train, pour les églises gothiques, les châteaux, et les ruisseaux avec leurs peupliers, et les contreforts des Cévennes. Déjà n’est-ce pas la douceur même, cette marche sous ce ciel! La nuit fait scintiller un à un tous les Français, qui ont des armes, et les laisse, eux, dans la nuit, masse profonde,—mais pauvres petits Français, au visage mobile, qui portent chacun son fusil et sa vie à soi!
Il est minuit. Je rejoins le capitaine Lambert, qui écrit à ses filles en attendant les convois de pain. Il leur écrivait jadis la même lettre pour toutes trois, mais depuis hier il les voit séparées et il lui faut trois enveloppes.
—Aurons-nous du pain? me demande-t-il.
Toute la nuit il se lèvera pour interroger ainsi les cavaliers, les vaguemestres, les estafettes, qui se croiront obligés, à cause de sa question et de son grade, de lui offrir un reste de saucisson oude chocolat. Toujours d’ailleurs il accepte. Les balles claquent, nous nous sommes mis du coton dans les oreilles pour ne plus rien entendre, à part le capitaine, que nous voyons parfois s’élancer, pâlir, revenir, et dont l’agitation nous semble aussi ridicule que celle d’Ulysse aux marins dont les oreilles étaient closes. J’ai gardé mes lunettes pour être avec le ciel dès que j’ouvre les yeux et, s’il arrive que je veuille le voir de plus près, voici des jumelles. Parfois, sous la paume de ma main, sur ma joue, une herbe vit une minute et palpite comme une paupière amie. Parfois, éveillé soudain, je vois penché sur moi un visage inconnu, nouveau, dont la vue seule me lasse comme si j’avais à le créer, et à imaginer pour la première fois, selon qu’il est bon, ou anxieux, ou triste, la bonté, l’angoisse, la tristesse. Ce sont des compagnies de renfort qui vont à l’assaut. L’ouate leur donne à croire que nous avons mal aux dents, qu’une fluxion peut-être nous menace, qu’il faudra peut-être arracher la molaire, et, débordant de pitié pour nous, irrités de tant de souffrances, nos visiteurs haussent les épaules vers Dieu.
⁂
Quatre heures. Tout est silencieux. Les incendies, mal surveillés, se sont éteints avant l’aurore.Le froid, la rosée, tout ce qui peut pétrifier, la nuit l’a essayé sur nous. Tout est calme. Je me rappelle mes tampons et les enlève avec la crainte d’avoir joui d’un faux silence, mais rien ici que le bruit d’une montre, là-bas d’une brouette qui grince; jamais journée de guerre ne fut remontée plus silencieusement. Çà et là, des fossés, des sillons, les hommes se dressent, s’étirent sans réserve en largeur et en hauteur, comme si ce n’était pas la guerre, puis, se rappelant soudain, reviennent courbés et rampant faire craquer leurs doigts à l’abri. Pas une parole. Personne ne veut donner à la journée une raison de commencer, trahir les cent mille hommes qui s’entêtent, dans cette aube, à croire à la nuit, et ne se brosse, et ne moud le café, et ne va puiser l’eau. Celui-là déplie une lettre et nous donne même, en tournant les pages froissées, un des bruits du soir, dans les pensions... Le pion, allégé déjà d’un soulier, faisait sous ses rideaux claquer sévèrement sa langue... Turpin déjà, qui affirmait ne pas ronfler, ronflait... Mais voilà que derrière nous le premier coup de canon éclate, que l’obus part, part de nos têtes même,—et c’est fini.
Je vais réveiller mes agents de liaison, éparpillés, triste boussole en morceaux. Ils se soulèvent, se passent un juron qu’ils multiplient:Ah! Vingt Dieux! Ah! Millédieux! Ils redressent des visages gonflés, mouillés, verdis, comme si l’on avait dû, pour les faire dormir, tenir leur tête plongée dans un fleuve ou dans l’oubli même. Pauvres têtes que les mères en cette minute prendraient dans leurs mains en pleurant, comme si elles les retrouvaient détachées du corps de leurs fils, vivant seules! On en voit qui rêvaient, qui tombent à nos pieds de Roanne, de Vichy...—Pourquoi nous réveiller? disent-ils tous. Puis l’idée vient qu’ils ont un bout de pain, qu’il reste deux sardines dans une boîte ouverte et cachée sur un arbre, et ce modeste appât suffit pour les attirer dans la guerre.
Nous n’avons même pas ce matin la consolation de nous laisser aller, de nous détendre: le général en personne vient s’installer dans notre carrefour, étend sur le sol sa peau de léopard gonflée de papiers et, à genoux, y cherche des présages. Nous attaquons. Le commandant Gérard et ses compagnies attaquent Nogeon. C’est eux qui nous ont réveillés dans la nuit, pour savoir ce que nous étions devenus. Ils allumaient leurs briquets pour éclairer nos visages et nous regardaient comme on lit un journal. N’ayant pas encore combattu, ils posaient les questions qu’on pose dans la paix: