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Il est à remarquer que la femme du roi de France qui fut le véritable fondateur de cette collection incomparable de livres qui s'appelle aujourd'hui la Bibliothèque nationale, fut une princesse de Bourbon. Jeanne de Bourbon, arrière-petite-fille de Robert, comte de Clermont, tige de cette maison, et qui épousa en 1350 le dauphin Charles, qui fut plus tard Charles V, lui apporta en dot, entre autres trésors, une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce princerassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre. Le goût pour les livres, qu'elle avait puisé dans sa famille, ne fut certainement pas sans influence sur son royal époux, «dont la belle librairie» devint célèbre dans toute la chrétienté, et qui aimait à tracer son nom sur ses livres favoris. Quand elle mourut, en 1377, trois ans avant Charles V, elle laissa la réputation d'une reine amie des lettres et de ceux qui les cultivent.
Ce que Jeanne de Bourbon avait été pour le roi Charles V, une nièce de ce prince le fut pour le duc Jean Ier. Par une heureuse rencontre, les ducs de Bourbon furent presque toujours heureusement secondés de leurs femmes dans l'accroissement de leur bibliothèque de Moulins. Ainsi en fut-il de la duchesse Marie, fille unique et héritière du duc de Berry, frère de Charles V, mort en 1416, qui apporta à son époux, le duc Jean Ier, quarante et un des plus beaux manuscrits que sonpère avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2,500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[2]. L'on voit encore sur un manuscrit exécuté pour elle par le P. de la Croix, cette note: «Et apertient ce dit livre à très haulte et poissant dame Marie, fille de très redoubté prince Jehan, duc de Berry,... et le fist escripre par grant diligence frère Symonde Coucy, cordelier, confesseur de laditte Dame.» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ieret Jean II, qui tous deux, comme nous l'avons vu, furent de grands bibliophiles.
C'est dans la branche des Bourbons-Vendôme, détachée elle-même de celle des comtes de la Marche éteinte au XVesiècle, et qui succéda, dans le titre de duc de Bourbon, à la branche aînée et à celle des Bourbons-Montpensier, que nous rencontrons maintenant la plus illustre héritière de cet amour pour les livres qui distingua les princes de la maison de Bourbon. Nous voulons parler d'Antoinette de Bourbon, l'un des six enfants de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de cette Marie de Luxembourg, fille et héritière du fameux comte de Saint-Pol, le décapité, qui enrichit si grandement cette branche des Vendôme. Née en 1494, morteà près de quatre-vingt-dix ans, en 1583, sœur de Charles de Bourbon, créé duc de Vendôme par François Ieren 1515, tante d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, du comte d'Enghien, le vainqueur de Cérisoles, du cardinal de Bourbon, qui fut le roi des Ligueurs sous le nom de Charles X, et du prince de Condé, tige de la maison de Condé, elle occupe une grande place dans l'histoire de son temps, sous le nom de douairière de Guise. Elle avait, en effet, épousé, en 1513, Claude de Lorraine,—fils de René II, le vainqueur de Charles le Téméraire,—premier duc de Guise, et, fut la mère de toute cette lignée des Guises qui donnèrent tant de tracas aux derniers Valois. Ses petits-fils faillirent enlever la couronne à Henri IV, l'héritier légitime, dont elle était la grand'tante. Elle posséda une bibliothèque nombreuse, dont les volumes, pour la plupart, avaient été reliés par Nicolas Ève. Quelques-uns portaientsur les plats son chiffre formé d'un V et d'un A enlacés (Antoinette de Vendôme), accompagné d'un autre chiffre composé de deux λλ (Lorraine). L'amour des livres fut peut-être la seule chose qu'Antoinette de Bourbon, duchesse de Guise, hérita de sa maison. A tous autres égards elle devint toute Lorraine, et ne fut pas la moins dangereuse adversaire d'Antoine de Navarre et de son fils Henri IV.