—Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
—Ambitieux, ce Gaston!
—Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
—A court d'esprit!
—A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion, messieurs!
—J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
—Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
—Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de restaurant et de causer librement...
—Avec des filles d'Ève!
—Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
—Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
—Affaire de commerce!
—Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
—Moi? Je jure que non!
—Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle, d'avant-scène en avant-scène!
—Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise n'était pas une passion... c'était un éventail!
—Un éventail?
—Relisez leChandelier, de Musset.
—Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman avec madame...
—Pas de noms propres!
—Parbleu, nous parlons de Louise!
—Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
—Je suis dyspeptique, vous savez!...
—Passer duChandelierauMalade imaginaire! ce n'est pas sortir de la comédie!
—Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de digérer ou digestion dépravée.
—Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
Et s'amusait-on?...
Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous apportait quelques notes duNoëld'Adam qu'on exécutait à tue-tête dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui. La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
—Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique approbation.
—Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers qui aient l'esprit de se divertir.
—Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
—Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
«—Comme des fous, répondis-je.
«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune, l'œil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des mains de reine, un joli sourire.
«Pauline nous la présente.
«—Mademoiselle Cachemire!
«Retiens ce nom, il sera célèbre dans lehigh-lifedu plaisir. A partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle. Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident. On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire poursujet. Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les hommes de cœur ont tentée?
«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie parisienne est si plate et si niaise...
«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale et qui vous obligent—pourquoi?—à pourchasser la gaieté, alors que souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis, ces plaisirs qui portent avec eux leur date—comme les forçats leurs numéros—ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin, quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit spectre malin vient ricaner tout près de vous:—Tu as un an de plus!
«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il avait eu de la bonne humeur pour tous, lui!Poor Yorick!
«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au fait, et pourquoi pas?
«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard, les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage... Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette lueur, c'est le jour.
«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre! Maudit réveillon! je vais me coucher.»
M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à Hohenlinden. Son fils,—le père de Léon,—élevé dans le château de Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon, le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise, proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne, et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses pieds.
En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt. Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui était si chère, quand il lapartageaitavecelle(la solitude à deux, c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant, tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand, pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait la haïr, et il la plaignait.—Pauvre enfant qui grandira sans mère! disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit pleurer et on l'entendit qui disait:
—Comme je suis seul!
Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes amitiés. Ce fut une clameur.—«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?—Le mariage? Vous en faisiez donc une prison?»—Puis des condoléances devant la douleur que Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet, puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie, il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre, quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les dents blanches, l'œil vert, plein de flamme et de franchise.
Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante. L'œil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le passé, quelque image évanouie, chère à ce cœur vaillant et à cette pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus intelligente, après tout.
—Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai plus de prétexte pour vivre.
Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son cœur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait parfois:De mon temps... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette fleur encore un peu campagnarde,—juste ce qu'il fallait pour la rendre charmante,—ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit, promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes—des nébuleuses.
Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux noirs, aux joues roses.
—Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude, entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le jaune, le rouge, le bleu,—l'arc-en-ciel émietté—gambadent. Par les escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes, montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des œillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur, de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons, derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses cuivres...
—Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
Léon traversa le grand couloir où se tiennent lesaficionados, les journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'œil et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé, robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
Tous les dominos se ressemblent. L'œil brille, aiguisé, derrière le loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.
Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait, depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.
—Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.
—Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.
—L'autre soir, vous aviez l'air maussade.
—Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.
—La mienne est horrible!
—Elle ment.
—Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.
—Croyez-vous?
—Quel est donc mon nom?
—Il est fort joli, et vous va bien.
—Vous voyez que vous ne le savez pas!
—Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or. Tenez-vous à le connaître?
—Oui, dit Cachemire.
Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute, impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint, ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.
Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres. Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle dévorât,—non pas son cœur, mais le bout des doigts,—puis la main tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors, Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.
Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup d'œil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses portraits—cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa biographie.
Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à Fontainebleau, avec des yeux rouges.
—Qu'as-tu? lui demanda sa femme.
—Rien!
Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait sept ans déjà, et lui dit tout doucement:
—Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?
—Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en se dégageant des bras du père.
Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant levieuxavec des sourcils froncés, et disant:
—N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?
—Toi, tu es un amour, fit la mère.
—C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!
Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.
A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une chanson qui courait Samoreau:
Je viens d'enterrer ma grand' tante,Je l'ai clouée en son cercueil.Ell' me laiss' dix mill' livres de renteEt ça m'aide à porter son deuil.Je lui fais faire une bière en chêneOù tout de son long ell' peut dormir.Je prends bien gard' que rien ne la gêneOù il y a de la gên' y a pas de plaisir.
Je viens d'enterrer ma grand' tante,Je l'ai clouée en son cercueil.Ell' me laiss' dix mill' livres de renteEt ça m'aide à porter son deuil.Je lui fais faire une bière en chêneOù tout de son long ell' peut dormir.Je prends bien gard' que rien ne la gêneOù il y a de la gên' y a pas de plaisir.
Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec Cachemire, rien de ce qui était vraimentlui. Son esprit, sa bonne grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait, pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son cœur. Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant, Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.
Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses camarades avec ce nom du comte de Bruand.—On voit bien que vous êtes une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de Haris.
Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives. Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.
—Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure longtemps! C'est une passion...
—Peuh! fit Léon.
—Un caprice?...
—Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,dessinée. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne? elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le cœur qui est enroué!
Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois, étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas, elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames, elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond, se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les amendes, arborait de folles toilettes auxpremières, écrasait ses rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui venaient de lui. Elle se sentait au fond un peutenue, comme elle disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et Cachemire lui disait:
—Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été ceci ou cela quand j'avais seize ans?
—Oh! rien, disait Léon.
Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du sentiment!
Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car le spectacle menaçait d'être curieux.
Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever, qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
—Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de Lazarille de Tormes,—une vie à la belle aventure et à la vilaine étoile.
Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose, et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve. Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes de ceux qui ont souffert.
Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.
—Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir fait autant.
Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:
—Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes, je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour une autre, pour une femme...
—Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.
—Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles, une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...
—Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en allant à son secrétaire.
Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à cespaperasses.
—Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.
Fargeau l'interrompit.
—Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis, le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je suis content de vous avoir revu!
—Me voici, dit aussitôt,—comme si elle eût attendu, pour entrer, la fin de la phrase de Fargeau,—Cachemire traînant sur le parquet une robe de soie vert-chou, garnie de malines noires.
Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu dédaigneux.
—M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.
—Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus d'une fois.
Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.
—Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.
—Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.
—Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure qu'il est.
—Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?
—Pauvre, dit Fargeau.
—Mais elle doit avoir les os brisés?
—Elle est cruellement blessée. Seulement, lachirurgieest une science superbe et peut-être...
—Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en joignant ses mains gantées.
—Non.
—Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au fait, venez avec nous, Léon!
—Soit, fit M. de Bruand.
Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire, en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui montait à la tête et l'étourdissait.
On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première. L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième étage, elle s'arrêta:
—C'est bien là, n'est-ce pas?
—Oui, dit Fargeau.
—Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
—Victoire!... Comment c'est vous!
C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son cœur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
—Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
—Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve... C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout... J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su, et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre Suzanne, toujours...
Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien. Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
—Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc, messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a recommencésesmenaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si égaré,—des yeux d'assassin il avait—que j'ai eu peur... J'ai ouvert la fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
—Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a recommandé l'immobilité, vous savez...
—C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
—Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
—Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
—Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut, vous souffrez beaucoup, dites?
—Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque contente!
Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de cette femme qui ne connaissait pasCachemireet qui se souvenait deSuzanne. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir, la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement sur elle et lui dit tout bas:
—Ne dites rien, madame Herbaut, monépouxest ici!
—Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement douloureux.
Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
—Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal, il vous aimait bien!
On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.
—Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait. Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à Fargeau.
—Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous êtes sauvés!
—De l'argent? cette bêtise! c'estmadamequi le donne peut-être?
—Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne savait que dire.
—Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre sœur sera guérie et que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant prendre ni refuser.
—C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.
Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
—C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
—Je reviendrai, dit-elle.
—Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
Sa voix tremblait.
Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres peintes:
—Faisons la paix, dit-elle.
—La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez, chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!
—Eh bien! votre main?
—La voici.
—Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
Il répondit tout haut:
—Vous demeurez trop loin.
Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier. Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il riait.
A la porte, Léon lui dit sérieusement:
—Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée, Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de sang et de patchouly.
—C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et Cachemire.
Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant, la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué, garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.
—Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
—Pas encore.
—Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
Depuis vingt ans que leCafé Athalieexistait, Fargeau avait ainsi dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à quelques marmots mal débarbouillés.
Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique, enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville, regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises, déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers, fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait. Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y végéter, en attendant qu'il y mourût.
Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur en chef d'un journal philosophique,La vraie Morale, écrivain public, et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna—en riant—à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
Sa tête était un pandœmonium littéraire et scientifique. Toute la bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes, ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien—c'est lui qui appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»—un peu swedenborgiste, babouviste, connaissait par cœur leMoniteur de la Révolution, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux, et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;—prêt à donner un jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou telle revue.
Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire écouter des habitués duCafé Athalie.
Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau, au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les appétits.
C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de l'absinthe.
On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait distrait. Sa main manœuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son œil noir regardait devant lui, presque sans voir.
—Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs, très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine, aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes. Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un «premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là, songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire. Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays d'Espérance—prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
—Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les échecs vous importent peu aujourd'hui.
—Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me tient au cœur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à désespérer.
—Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
—C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
—Un an peut-être?
—Deux ans!
—Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et je me suis résigné à ne plus vaincre.
—Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
—Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
—Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie large,—la seule vie!—doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
—Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux œufs d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé. On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causeronsinter pocula.
Ils sortirent.
Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente convives.
—Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune, d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon veau!—Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:—Auriez-vous l'extrême obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et, visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie remplissait le comptoir. Son œil d'aigle veillait à tout. Elle tenait le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le crédit dont chacun jouissait dans la maison.
Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on voulait donner à ce détail de mœurs une physionomie plus accentuée.
En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches, Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait inépuisable.
A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet paraissait bien plus inépuisable encore.
—Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
—Voyons, fit l'autre.
—C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
—Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs espèces. Il s'agirait de s'entendre.
Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
—Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
—J'écoute.
—C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes enfemmes de basse-cour, comprenez-vous? et enfemmes de proie. Il y a bien encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont on ne parle point, les mères, les sœurs, les poules qui couvent les œufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées, compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par dévouement. Puis, lesfemmes de proie, celles-ci fort répandues et que mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les mœurs de ces créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts gros et courts, lesvoiliers saillants, comme on dit. Les premiers font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande, puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes, les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le cœur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme. Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'œil et du bâton. Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain, examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes, regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous affirmer qu'elle a—en petit modèle, réduction Collas,—de l'aigle le regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche. Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du bourreau, lui qui veut que tous les êtres soientin mutua funera... Souvenez-vous de ces fameusesSoirées de Saint-Pétersbourg: «Il y a des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,—les femmes de proie,—le Savoisien!
—Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...
—Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?
—Oui, Cachemire.
—Cachemire, du Vaudeville?
—Cachemire, du Vaudeville.
—La maîtresse de M. de Bruand?
—M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu mademoiselle Cachemire.
—Ah! dit Terral, votre élève?
—Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.
—Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations. Dominer cette femme, qui dominait Paris, et—par cette femme,—Paris lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!
—Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.
—Cachemire?
—Oui.
—Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.
—Victoire Herbaut?
—Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
—Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne pourrais-je aussi secourir cette femme?
—Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
—J'irai donc demain! dit Terral.
—Demain?
—Demain.
—Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant, l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M. de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos. Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux, mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé toujours, en butte aux attaques, car ce titre deboursierest comme un point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce hardi problème, qui est celui de la vie même:vaincre!Vaincre les concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On appelle cela jeter son lest.
Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée dans le monde, ce programme net, farouche, absolu:Arriver, coûte que coûte et quand même!
C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.
Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se demander où et sur qui il marchait.
Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine, «s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de province, seul à présent, comme dans une tanière.
Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire? Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à Paris, joua à la Bourse, mangea tout.
Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,—c'était quelque chose,—de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.
Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait êtreconnu. Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son chemin!»—Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:—«Si on la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui proposa de le présenter à Cachemire.
C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles, vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne. Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,—elle souriait de ses lèvres rouges et de toutes ses dents blanches—était banal. On retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de paysanne.
Un journal parisien avait publié—par le menu, comme un commissaire-priseur—l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé, rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un plafond peint par Voillemot—par Voillemot ou par Chaplin—des jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les cartes!—une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus. C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait Cachemire, les volets encore fermés à midi.
Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies. Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à la volée.
Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!
—Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans leurs mains ou sous leur genou.
—Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver? Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain, du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'œuvre, pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien. L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de Paris,—unsublimé corrosif, celui-là—c'est Paris, le Paris qui vit, qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux, passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice, pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit: un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:—prenez garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!