V

—Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.

Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait. Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il prenait sa casquette et gagnait l'escalier;—toujours doucement, avec son honnête sourire.

—Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa sœur parfois.

—Je n'aime pas ses robes.

—Mais tu souffres peut-être?

—Moi, petite sœur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.

—Bien vrai?

—Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on voudra. Au choix:de Profundis—ou bon voyage!

Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames était, au surplus, un but de promenade.

Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs, voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs, insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature, n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée, car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire, mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.

Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.

Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et s'éloignait.

Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au visage.

Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit, avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à cause de sa sœur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait, Suzanne lui donnait la main.

Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait, souriait, disait à son frère:

—Allons, cette fois, c'est fini!

—Mais non, mais non... courage!

—Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies de flâner des fois! Mais comment faire?

Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa sœur avec des yeux qui caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:

—Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir àlui. Ce n'est pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,—sa montre en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, auxBarreaux Verts, pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un enfant.

Elle revenait toujours à cette idée:—Tu dégageras la montre?

Joseph promettait.

—Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout. N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas trop, va. Il ne me fera plus de mal.

Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.

—C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux qu'elle aime!

Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon deBruand.

On lui remit une lettre.

Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle reconnut l'écriture.

—Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.

—Qui donc? fit M. deBruand.

Cachemire lui tendit la lettre.

«Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures.»

—Pauvre femme! dit M. de Bruand.

Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.

Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa femme de chambre.

—Je m'habille!

—Et quelle robe prendra madame?

—Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!

La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux, ces gens qui priaient ou pleuraient.

Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.

On se retourna.

C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe en velours bleu dans ses mains gantées.

Elle s'agenouilla près de la bière.

Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.

Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand, qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.

Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.

Au moment de partir, elle dit à Fernand:

—Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?

Intérieurement Fernand sourit.

—Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral, venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.

Fernand s'inclina.

Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie, pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine fermée de madame Herbaut.

Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie, plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau, là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand, les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là encore l'homme fait pour elle,son maître. M. de Bruand était trop poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré. Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait, briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller vivre de pain et d'œufs à la coque quelque part, dans un grenier.—Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée, enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «—La mansarde, le grenier de Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait fuir,—«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que tu m'aimes, cela me suffit.D'ailleurstu es chez toi, il te laisse libre. Laisse-moi faire mon œuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!—»

—Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.

Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait attendre, il s'afficherait quand il faudrait.—Tu as donc honte de moi? disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait dans les coins de Paris où letout Parisne va pas, dans les théâtres de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé! Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres, se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a les ruelles!

La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il n'avait plus le cœur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui disaient defaire attention, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.

Sa femme lui disait quelquefois:

—Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.

—A leur aise, disait-il.

Il ajoutait quelquefois:

—L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez pour nous, n'est-ce pas?

—Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.

Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le petit?

Et Labarbade avait alors un amer sourire.

—Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.

La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le bravant du regard et du geste:

—Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa mère l'aime, puisque tu le détestes...

—Moi?

Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se sentait bien seul, il pleurait.

Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité, qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture, des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.

—Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils appellent.

—Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé un déjeuner. Où est le poisson?

—Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?

—Quel bateau? dit-il.

Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.

—Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?

—Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à présent?

On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau duNouveau, paroles et musique célèbres dans les ateliers:

Voici les apprêts du suppliceNouveau, tu vas mourir!Ton père et toute sa familleVersent sur toi des larmes de sang!Une, deux, trois!

Voici les apprêts du suppliceNouveau, tu vas mourir!Ton père et toute sa familleVersent sur toi des larmes de sang!Une, deux, trois!

—Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?

—A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.

—Malade?

—Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils s'en aillent!

Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la vieille complainte de Barbison:

Les peintres de BarbisonOnt des barbes de bison!

Les peintres de BarbisonOnt des barbes de bison!

—Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.

La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux s'écria:

—Quand vous serez satisfait de notrepose, père Labarbade, nous vous saurons gré d'apporter le goujon?

—Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.

—Comment?

—Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.

—Vous dites?

—Allez au pont de Valvins, on vous servira.

—Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!

—Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais vous servir, moi!

Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.

—Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains, après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi s'établir à sa majorité.

—Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.

—Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!

—Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma fille!

—Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle Cachemire!

—Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau, ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me donner de l'eau!

Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.

Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient. Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante et fixe.

Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.

—Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.

—Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!

—Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore. J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?... Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris. Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne, n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?

—Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.

—J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!

—Et s'il vient du monde encore?

Labarbade éclata de rire.

—A la porte, le monde, à la porte!

Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le médecin,—qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls, l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:

—C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un coup de feu.

—Mais qu'est-ce donc? Il est fou?

—C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.

—La fièvre chaude! dit madame Labarbade.

Et cette fois elle fut atterrée.

Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait, il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait, râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis, tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine, quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.

Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put s'assoupir et dormit jusqu'au soir.

—Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera tranquille.

Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait de connaître dessimplespour les guérisons.—Labarbade s'éveilla. Il se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et dit, d'une voix creuse et brusque:

—Qui est là?

—Moi! dit madame Labarbade.

—Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?

Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait. Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait, gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.

—Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe! qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats... J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui, eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai, Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!

—Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce chaos et qui était le sien.

—Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait... Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!

—Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain... Il est fou!...

—Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.

—Oui.

La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière sur le feu.

—Et vous croyez?

—Vous verrez.

Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:

—Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!

Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la brisa contre la muraille.

—Du poison! dit-il, du poison!

Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.

—Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille, moi!...

Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain, profondément vexée du peu de succès de sapanacée, s'était retirée aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse. Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles. La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.

Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.

Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre rive. C'était la nuit.

Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et songeait.

Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs. Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après l'autre, les succès de Cachemire.

Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche, et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoirtarabustée. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait toujours autant Suzanne,—davantage peut-être—depuis qu'elle était devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante alliée.

—Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la sœur pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors, elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...

Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade se leva, et monta l'escalier en bâillant.

A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et regarda le lit.

Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux, n'avaitpas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite, contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu. Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.

Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois ou quatre heures.

—Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des malades attaqués de fièvre chaude.

Il hocha la tête et ajouta:

—Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.

C'était une consolation.

Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.

—Ton père est mort, lui dit-elle.

—Ah!

Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:

—Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas un jour de sortie!

On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle faisait sur le cercueil.

Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit en l'embrassant:

—Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux qui t'aimait le mieux.

—Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.

—Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.

Elle songeait à Cachemire.

—On s'yembêtetellement, dit Adolphe.

—Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père, que je te fasse unetrempettedans un petit verre.

Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire. Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta absorbée dans un fauteuil.

Presque au même instant sa femme de chambre entrait.

—Madame, c'est le coiffeur.

—Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?

—Madame?

—Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à présent.

—En deuil?

—Papa est mort!

—Ah! madame!

—Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est vrai ça, me voilàtoute chose. Eh bien! où est-il ce coiffeur?

Le coiffeur entra.

—Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon, pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez, vous me lirez toujours leMoniteur de la Coiffure. Je voudrais y trouver untypenouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous déjà perdu votre père, vous?

—Il y a joliment longtemps!

—Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux jours plus tôt pour être à lapremière! Ah! bien oui!... Monépouxétait enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en canot, de la mer... Et moije me faisais vieille! Ah! Dieu!

—C'est un succès, cette pièce.

—Et Camille?

—Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.

—Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?

—Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un petit mouvement de main, à l'espagnole.

Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.

—Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.

—J'y serai pour lui. SiMonsieurvient, tu lui diras que je suis au Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où il voudra.

Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer: en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce cœur de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée, enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand. Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à pénétrer chaque jour plus avant dans le cœur de cette femme, à la dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé. Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants, en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.

Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de regarder en face Paris,—le Paris presque fantastique des rêves,—avec Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver, il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple, ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner. ÊtreFernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand, ne lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait, comptant sur son étoile.

Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec un subside de 600 francs par an.

—Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté, Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie, puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie, dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais soutiennent et avivent incessamment ma foi.

«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature, d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier, boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.

—Et les jours où tu n'as pas dîné?

—Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le lit, conformément au proverbe.

—Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une corde de pendu.

—Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des hommes!

—Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.

—Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?

—Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et toi?

—Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec elle,—quelquefois,—un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien; je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI excepté.

—Alors, c'est une idylle?

—Une pure idylle! L'idylle d'unréaliste! J'ai un camarade qui prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!

—C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.

—Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans cette allée, son père passait, marchant lentement,—l'air d'un savant, cet homme-là,—je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie de rire. Maiselleétait-là.Ellese pencha, mon cher ami, et si gracieusement!—tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,—elle remit le pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains, comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y est!... Ah! cette femme!

—Antigone et Œdipe.

—Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!

Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand à Arcachon. Elle était partie à contre-cœur. Huit jours sans voir Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle fut maussade pendant tout le voyage.

—Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.

—Horrible, oui!

—Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est excellent pour les poumons.

—Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?

—Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.

Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et rêver sur la plage.

Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit, les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna encore Constance.

—Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.

—Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je lui écrirais...

—Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.

—Tu crois? Et qui est cette dame?

—Madame Labarbade, madame.

Cachemire devint rouge.

—Ah!... une dame en deuil?

—Oui, madame.

—Fais-la entrer!...

Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains, mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front, l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:

—Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!

—Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...

—Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le sais,—au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,—trente ans, ni plus ni moins,—et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant! Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne... Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu as une calèche?

—Un coupé.

—Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici, avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que, toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait quelquefois—j'étais si bête—tes airs de supériorité, mais je disais comme cela à ton père,—plus de mille fois je l'ai dit:—Ta fille? Elle a l'air d'une petite reine.

Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.

—Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à toute vapeur, c'est très-bien—disait-elle—mais on peut s'arrêter, enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant qui est si gentil et qui t'aime tant.

—Puisque tu le veux, dit Cachemire...

Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.

Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi amendée et convertie.

—Soit, dit-elle.

—Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai Cachemire.—C'est un joli nom décidément, tu as du goût,—et tu m'appelleras tout court Anaïs.

L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade, subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua soncoindans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son déplaisir.

—Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.

—Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.

Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,maman Anaïsfaisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont l'œil ne se fermait jamais.

—Il vaut bien la peine de servir chez unedemoiselle, disait le cocher un soir à la femme de chambre. Alors,vaut autantsoigner les chevaux de gens honnêtes!

Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et se laissaitdirigerpar elle absolument comme s'il n'eût pas eu de volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le précepteur.

—Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à redresser, qu'est-ce que vous en dites?

—J'y tâcherai, répondit Fargeau.

Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le boudoir—n'importe où—en présence de madame Labarbade quelquefois, il enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.

—Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait. Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça sert-il, le latin?

—Dites-le-moi? faisait Fargeau.

Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:

—Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.

Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du bon.

Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe, d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,—il avait lu la recette dans quelque almanach—de les y laisser macérer, puis de jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux. Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez ses parents.

A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.

Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui étaient là:

—Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait... Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi, mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!

Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver, unepièce d'été. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne devaitrentrerqu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos. Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières, étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du cœur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité. Elle eût voulu faire un peu souffrir—légèrement, d'ailleurs, et comme en passant—ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.

Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.

Il la laissait dire.

Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances, jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire. Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était impossible de la faire vivre, quand il s'avouait—et il fallait bien, à toute heure, qu'il se l'avouât—qu'un autre le payait, cet amour, il lui prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.

Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils, l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de lahaute vie, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.

Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un de ses premiers rêves,—il devenait amer parfois—rarement,—il avait peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre, il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.

Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine, dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au lansquenet, il risquait peu de chose,—quelques louis empruntés çà et là,—mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des séries, et juger si lamains'épuisait, comme si pendant dix ans il eûtpiqué le cartondans une maison de jeu. Quelle que fût son audace, il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à des tentations comprimées et à une terrible force de volonté, l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle—et il s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.

Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits, si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.

Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.

—Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin? Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole quelconque,—cheveux de jais, moustaches noires,—dans une avant-scène des Délassements.

—Ah bah? fit Léon en souriant.

—Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène des Délassements-Comiques...

—On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.

—Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien, Géraldine?

—Parfaitement.

—Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!

M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé. Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de Rives.

—Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!

Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles, joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là, puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde, c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir? Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le regarder!

C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et, au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs. Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux cabinet de toilette qui y attenait, l'appartementdu petit Adolphe. Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenantl'air du bureauet se faisant les ongles tout comme une autre. Elle ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens, appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite Cachemire, blanche et délicate,—elle se disait, souriant de ses lèvres rouges:

—Ma foi... dame... le hasard... qui sait?

Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives, d'intrigues embrouillées et de perfidies.

Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:

—Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher la maison lorsque nous serons sur le pavé.

—Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'autrem'ennuie, voilà!

Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.

C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre, Constance, pour faire le thé.

—Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre. Regarde-moi. D'où viens-tu?

—Qu'importe? fit-il.

—Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!

—Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es triste? Es-tutracassé? Qu'as-tu donc?

—Rien.

—Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez? Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?... Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.

—Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien. Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une bonne fille... Mais...

—Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose. Dis-le tout de suite.

Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui couraitpar toutson corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et d'un geste prompt:

—Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide vaisseau.

Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à demi;—La carcasse est bonne!

Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de baisers.

—Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!

Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout d'un moment:

—Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais gré de me le nommer, ma chère amie.

Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa voix vibrante:

—Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux gens qui me plaisent!

Une idée brusque,—une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses ambitieuses songeries,—lui était revenue, invincible.

—J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez moi!

Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du regard.

—Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un terrain neutre où un homme de cœur est l'égal d'un gentilhomme.

—Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous savais pas l'ami...

Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le cravachait de sa raillerie.

—Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...

—Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!

—Ah bah!

—Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la relever, une allusion ou une injure.

—Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni les épées ni les pistolets!

Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.

—Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!

Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon, et dit, rallumant son cigare:

—Vos amis me trouveront chez moi le matin!

Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:

—Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la pluie. Au revoir!

Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:—Cette fois, c'est la fortune, peut-être!

—Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?

Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.

—Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à M. de Rives. De suite.

Jean sortit.

—Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désœuvré comme moi. Au fond, c'est stupide!

Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut l'écriture.

—Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas à Paris!

—C'est dommage, dit M. de Bruand.

Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.

Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla ouvrir lui-même.

—Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous voir!

C'était Célestin Fargeau.

—Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats demain!

—Vous?

—Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....

—Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...

—Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.

—Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast! vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous, fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?

—M. Terral est l'amant de Cachemire.

—Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?

—C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!

—Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon paletot. Mais vous!...

—Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!

—Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?

—M. Handa-Machado.

—Ignoré pour moi.

—Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.

—Tout?

—Tout!

—Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois, c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le terrain. Et voulez-vous que je dise tout?

—Dites, fit M. de Bruand.

—C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds, avec toutes les envies dans le cœur!

—Je ne vous comprends pas.

—Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...

—Comment? vous croyez?...

—J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues, avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change subitement en chevaliers d'aventures.


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