IX

Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme une trouée de lumière.

Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.

Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.

Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de chatte et souriant, instinctivement.

Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.

—Ah! c'est toi!...

—C'est moi.

Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.

—Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.

Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.

—Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?

Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui s'enfuyait.

—Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en parlons plus. J'ai—une minute—été tenté hier de me fâcher ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.

—Comment prononces-tu ça?

—Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les mains,—il eût voulu les broyer—nous serons toujours d'excellents amis. Donne ton front, que je t'embrasse...

—Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face, dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?

—Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le droit de vous oublier un peu...

—Je t'ai oublié, moi?

—Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...

—Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.

—J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas de questions, c'est bien le moins.

—Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?

—Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!

—C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?

—Pardieu!

—Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu Antonia, n'est-ce pas?

—Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec Messidor!

—Fernand...

—Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!

—Je jure, commença Cachemire...

—Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne, moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux doigts.

Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup, en retrouvant le Terral d'autrefois,—celui dont le regard la traversait comme un éclair.

—Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à personne,—pas même à toi,—je ne permets d'oser me railler. Passer de mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il avec mépris, et faite pour cela. Mais,—et Fernand Terral redressait son torse splendide,—essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà, entends-tu bien, ce que je te défends!

—Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral. Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans m'avoir dit que tout est oublié!

Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules nues, irrésistible, avec des battements de cœur, et se contenait, sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia, elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus pourtant. Mais il latenaittoujours. Elle ne devinait pas que cet homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,—par vanité,—de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper. Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.

Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.

—C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle! Cachemire! Pleurer!

—Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les griffes!

—Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.

—Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille. Va donc t'informer.

Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs créanciers qui désiraient parler àmadame.

—Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.

—Si fait, Héloïse.

Héloïse était la cuisinière.

—Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il faut leur envoyermaman Anaïs.

Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le chœur des créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'Ay Chiquita!

Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de Montépin, édition Cadot,—les classiques du boudoir. Elle regarda Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où elle s'était arrêtée.

—Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...

—Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?

—Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout briser, et il n'y a là-bas que cettegrued'Héloïse.

—C'est bon, grommelamaman Anaïs. On y va.

Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses poches, et passa dans l'antichambre.

Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on luiserfit mam'zelle Gagemire.

—Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de sans cœur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?

—Malate?demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison debluspourbayer!

—C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est notre garantie.

—N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon œil. Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une caserne, s'il était nuit?

—Il faitchourreprit Moïse, et nousafonsle droit detapacherguand on baye bas!

—Tiens, vous croyez ça, vous?

—Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!

—Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!

—On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une note de boucherie!

—Et moi donc!

—Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!

—Foui! foui!nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!

—Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?

—Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le bec dans l'eau!

—Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.

—Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!

—Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette heure-ci vous serez payés!

—Nous n'en croirions pas un mot!

—On nous l'a vaite drop soufent!

—Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.

—L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.

—Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera bien l'escompte à la banquière?

—L'escompte!

—Ah bien, l'escompte!

—Parlons-en!

—On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!

—Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon saint-frusquin. Il est bien à moi.

—Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!

—Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question. Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?

—Vingt pour cent!

—C'est une plaisanterie!

—Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous que nous gagnons?

—Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais estimer tous vos comptes par des experts?

—En voilà une idée! Estimer nos comptes!

—Nous ne sommes pas des maçons!

—Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?

—Non... Non...

—Touze, si fous foulez, dit Moïse!

—Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!

Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.

—Eh bien? dit Suzanne.

—Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que demain on les payerait...

—Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!

—Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ilsdroguent. D'ailleurs j'ai promis...

—Tu as promis, tu as promis...

—Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour donner dans l'œil de ceux qui regardent...

—C'est que je dois beaucoup, je parie!

—Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille francs. Ce n'est rien. Il y a quatrechâles d'Indedans ce total-là. Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.—Il n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.—Je porte tout ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!

—Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en referai un second.

—Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.

En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs. Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francsen entrée... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.

—Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.

—En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet argent n'est pas à nous!

—Et les reconnaissances?

—Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!

Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de quinze pour cent, elle ne sortit de sacaisseque quarante-huit mille six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et, rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que cette petite affaire lui avait rapporté.

Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.

—J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.

Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre profit pour l'intermédiaire.

—La petite a du bon, songeait-elle.

Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les valeurs qu'il fallait acheter.

Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On disait,—mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,—qu'un grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.

Le soir, l'on ditétait une vérité.

Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette dernière venait de réussir—prodigieusement—comme avaient réussi toutes les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un coquin!

—Misère! se dit Terral, je n'avais jamaiscalculéla partie qu'en la jouant avec des honnêtes gens.

—Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.

—Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans la pensée, de se retrouver sur mon passage!

Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis, ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas pu payer une dette de jeu,—15,000 livres, un rien!—au petit Barberino!»

—Un homme à la mer!

Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire. Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire. Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du collége pour insubordination féroce.

Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et tendait ses petits pieds au pédicure.

—Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?

Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses, toujours charmante, un peu pâle cependant.

Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:

—Quelles nouvelles? demanda-t-elle.

—Rien.

Elle congédia le pédicure.

—Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?

—Rien, en vérité.

—Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue, vous êtes encore jaloux, vilain!

—Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...

—Tu es poli, dit-elle.

—Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien que je t'aime... malgré tout.

—Malgré tout? Il y a une intention dans cemalgré tout. Quand je te dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie? Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y aller detoncinquième acte!

—Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.

—Comment, perdu?

—J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?

—Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?

—Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la cervelle!

—Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te surveille. Non, tu ne te tueras pas!

—Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons, as-tu de l'argent, toi, à me prêter?

—De l'argent?

—Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable somme...

—Et combien te faut-il?

—Quinze mille francs.

—Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!

Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.

—Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement. Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet, parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet. C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça... Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...

—Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le cavalier est désarçonné. A un autre!

Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité, mordillant sa moustache.

—Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe! J'étais,—oh! je le sens bien,—marqué pour la fortune, et c'est,—quoi?—une partie malheureuse, une carte,—une carte!—qui me rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je payerai!

—Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.

—Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.

—Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va! Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te le donne!

—Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc toi, cet argent-là?

—Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à Terral:—J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues, tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne suis pas gentille!...

—Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.

—C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée! Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?

—Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.

Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.

Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame Labarbade.

La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.

—Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.

—Unméli-mélo, ditAdolphetout bas à l'oreille de sa mère. Je parie qu'on se chamaille?

—Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.

—Ah! bah! Encore?

Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.

—Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!

—Mais ce sont les derniers...

—Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!

—C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des observations. Viens, toi!

Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et dit en avançant la lèvre inférieure:

—Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en moque!

—Et moi donc! dit le tendre Adolphe.

Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au cœur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,—sans s'en rendre compte,—à l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant, elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.

L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle aimait beaucoup.

—J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.

Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge, la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et des remontrances. Elleparlait raison. Elle prêchait.

—Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral, qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus. Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que vous vousaffectionneztant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable, sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru. Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau, saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal, un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme, si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais unépouxqui ne me laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un cœur, adorée, enviée,—tu es mademoiselle Cachemire,—et tu vis avec un boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle, bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots: «C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne te manqueront jamais!

—J'y songerai, répétait Cachemire.

Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie, triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les historiettes duManteau d'Arlequin. Ce n'était pas l'art qu'elle aimait,—elle ne le comprenait certes pas,—c'était le dessous du métier, les mille propos de la loge, lesblaguesde la répétition, les lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, defaire poserun jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou deremettre un régisseur à sa place. Elle était assez insolente, et très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.

Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le régisseur fit une annonce au public, en déclarant quemademoiselle Cachemire avait manqué à tous ses devoirs. Le public des étages supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon d'Armenonville.

A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il jouait et perdait. Ses opérations,—celles qu'il croyait les plus solides,—lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'œil d'aigle qui pénétrait hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir, les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire. S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis, dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.

Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là, empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il dormait, ou il cherchait,—penché sur le papier,—de folles martingales. Cet homme pratique se repaissait de chimères!

Il marchait à une ruine certaine, à untolléimmense que pousseraient un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas songer. Il entendait le chœur grondant de tous ces gens, l'accabler de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés, tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,—la partie si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à jamais perdue!

—Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral! Je ne suis pas battu!

Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvaitmaussade. Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le cœur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et l'écraser. Puis, bientôt:

—A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le Sort!

Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie, qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,—la misère, l'obscurité, l'oubli,—menaçait encore de l'écraser.

Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle était bien aise, elle aussi, de lui échapper.

Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées, lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de Fernand.

Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts sans arrière-pensée pourtant.

Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de sefaire une position.

Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.

Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle paraissait et disparaissait.

Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.

Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire. Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.

Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir de l'esprit. On citait sesmotsdans les petits journaux.

Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait, répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer, les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!

La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais il lui plaisait,—comme aux autres,—de se condamner à perpétuité au bagne parisien.

Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses dorures.

Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied,—ce qui lui arrivait rarement, car elle nepensaitpas,—elle le plongeait dans le champagne.

C'était un jour de course,—l'inauguration du turf de Vincennes. Le faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées, entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié jadis:Les faubourgs descendent,—on s'écria, non moins effrayé:La fashion monte!

Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias, regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms d'ouvriers.

Elles souriaient.

On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme si elles ne les connaissaient pas.

Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que penser.

Ils avaient peur.

Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit: Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!

Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur droite et passent par un boulevard.

Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de spectateurs, fourmillent.

Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement comme lessteam-boatssur la Tamise.

Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où s'étouffe toute une famille quiveut voir.

Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus, et débouchant duCordon Impérial.

Les femmes veulent grimper.

On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent. On applaudit.

C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes nouvelles.

L'excentricité donne le mot d'ordre.

Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent. Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche les saluts, les sourires.

Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.

On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.

Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la chose arrive, nous verrons éclore une raced'aficionadoscomme nous avons vu naître un clan degentlemen riders. Tout est bien.

Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses. Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de provocation, comme à un étal.

Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de théâtre.

La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient et par celle qui les recueillait,—et de tout ce bouquet amoureux, elle ne recevait pas même une feuille.

Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était uneposeuse.

Elle regrettait d'être venue.

Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous, caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.

Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois fulminants.

—Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!

—La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle sedécatitfurieusement.

—Plâtrée...

—Pâlotte...

—Elle m'a toujours déplu!

Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le ciel dans le cœur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi, peut-être serait-ellesaisie, car la veille, le tapissier qu'on n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé decontrainte par corps.

Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés, et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avaitmise en retard. Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis haussait les épaules en regardant son miroir.

—Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.

—Parbleu! répondait le miroir.

—Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.

Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.

La maison nemarchaitpas, les fournisseurs se plaignaient. On avait des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher qui réclamait au moins desà compte. Il ne fallait même pas hausser la voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à labarraque.

Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral, on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne, paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!

Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu, parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte, gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais elle connaissait l'homme.

M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert, avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.

Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle s'informa.

—Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il faut te refaire. Tu n'y es plus!

—Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?

—Un homme charmant, un peucrampon, mais généreux; un homme comme il faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle lescols Navailles, tu ne sais pas ça?

—Non, dit Cachemire devenue songeuse.

—Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.

Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:

—S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui remettriez ce billet!

—Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un domestique, et galonné, Dieu sait!

—Raison de plus.

Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se mit sous les armes le lendemain, etmanqua sa répétitionpour attendre M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec labrochedu tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter, assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.

On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras nus dans sa robe de chambre, unrôleà la main et les pieds jouant avec des babouches.

Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.

—Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral. Faut-il le congédier?

—Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?

La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un regard hautain de Fernand la fit reculer.

Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des signes d'intelligence à Cachemire.

Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air maussade et ne disant mot.

—Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en large, la main dans les poches.

Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.

De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente, penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes, perdu...

—Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup devant Cachemire.

—Oui, dit-elle en souriant.

Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:

—C'est bien!

Il alla droit à la porte.

—Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?

—Oui.

—Sans m'embrasser?

—Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules. Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte habitude m'a poussé. Et puis,—et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu, va, adieu!

—Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!

—Quoi? fit-il.

—Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?

—C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!

—Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...

—C'est possible.

—Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui, je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée, poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu voulais,—songe donc,—si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme autrefois—pour t'aimer—et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais chez toi, en te disant: Voilà ta part!

—Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même, aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin, contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore rougir.

—Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié blessée... Si tu savais!

Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle tressaillit...

—C'estlui? demanda Terral froidement.

Cachemire ne répondit point.

—Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix tremblait.

Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de service par l'appartement de madame Labarbade.

—Tu reviendras? murmura Cachemire.

—Jamais, dit Terral.

Il sortit.

Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:

—Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus simple.

Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.

Terral était déjà dans la rue.

Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois avant Cachemire, où il la contemplait dormant.

Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier. Et maintenant!...

Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui, le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte. Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit—et bête, pensait-il.

Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec une femme, un jeune homme qui le salua de la main—à l'espagnole,—et lui jeta un:

—Bonjour, cher!

C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.

Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!

M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire. Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet, grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques, et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deuxaimables illustres, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie. Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui, vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme considérable aux fondateurs duGlobe, et jamais un inventeur ou un chercheur ne frappa vainement à sa porte.

Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.

Ce fut le père de René de Navailles.

Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.

Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique, se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le souvenir d'une élégance suprême et toute française.

Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant, avait été celui-ci:

—Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.

Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait, passait de l'écurie au boudoir et pensait àMiss Ameliaen courtisant Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les piècesidioteset la musiqueinfecte. Il posait en axiome que madame Viardot est unegêneuseà côté de mademoiselle Thérésa. Quand il parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelaitle vieux raseur. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Cehéros du grand Seizeavait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,—sa journée glorieuse,—c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer. Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans après, René de Navailles en riait, disait-il,comme une petite folle.

Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.

Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait unempêcheur de danser en rond.

—Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!

—Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement ennuyeux. Quelle fatigue!

—Un rasoir, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un londrès.

—Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande! Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, memonter des scies. «Mademoiselle Cachemire, dite lapluie qui marche. Elle estamusante comme la pluie, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait untravestisuperbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les lâcherais avec plaisir!

—Quand passe-t-elle, cette pièce?

—Lundi.

—Et c'est aujourd'hui?

—Jeudi.

—Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le fou—baigneur. J'aurai un succès!

—Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la mer.

—Allons donc?

—Parole!

—Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!

—Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi. C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la pièce. Ah! quelle chance!

—Attendons, fit René de Navailles.

Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs, journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie—une tentative de littératurefantaisistequi ne devait pas réussir au Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes. Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient desmotstrempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.

—«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle alliée, la Pluie!»

Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les premières mesures du rondeau dela Pluie.

Mais la Pluie manqua son entrée.

Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse, interrogeaient l'avant-scène des auteurs.

—Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...

—Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.

—La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on aille chercher saint Médard, il la fera venir.

A quoi répondait Paul Duchemin:

—La pièce a de la sécheresse.

Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à quelques amis, et entama son rondeau:


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