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Je suis la pluie,Souvent j'ennuieQuand j'apparais, trempant les horizonsEt la bergèreDans la chaumièreAvec Colin rentre ses blancs moutonsJe suis la pluie! Avec moi le tonnerreMarche grommelant....

Je suis la pluie,Souvent j'ennuieQuand j'apparais, trempant les horizonsEt la bergèreDans la chaumièreAvec Colin rentre ses blancs moutons

Je suis la pluie! Avec moi le tonnerreMarche grommelant....

—Grondant, dit un des cinq auteurs. Il y agrondant.Grommelantaurait un pied de plus. Le vers serait faux.

—Il y agrondant, répéta le régisseur.

—Grondant,grommelant. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en haussant ses épaules blanches de poudre de riz.

Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant les fauteuils d'orchestre.

Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des cinq auteurs.

—Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais pas, mon rondeau!

—Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de sa loge.

Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses. Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans la coulisse:

—Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?

—Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est unepanne. C'est absurde. Me faire chanter l'air deMargot, un air vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.

—Où allez-vous?

—Je vais me déshabiller!

Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.

Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de l'infini.

Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient, s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille, regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir. Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés, des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert, quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande, noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses, sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.

Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs, élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une, puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait, d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. LeCantbourgeois semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent gaiement la route de Bade.

Bade! Le paradis des fous!

Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son portrait la démangeait. Le photographe,—Photographie de l'Étoile, au rabais, boulevard Sébastopol,—était un loustic, fruit sec de l'atelier de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.

—A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.

—Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en venant plus souvent vous-même.

—Voyez-vous ça... Lovelace!...

—Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!

Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un sourire olympien.

Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une œillade qu'il ne dut pas oublier.

Il s'appelait Firmin Monséchard.

—Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!

Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard, avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, sonbagoutde rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour, cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il fallut retourner à la photographie pour voir l'épreuve dans le baquet, et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton. Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles, maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait de deux mille francs ce fond de portraitiste,—car Firmin Monséchard était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!

A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite, proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine, l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante, plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris, Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre, et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de Rives était là.

Elle lui avait même parlé.

—Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?

—Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de bourgeons de sapin.Hôtel à la Cour de Darmstadt.C'est bête comme tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.

—Mais vous devenez lugubre, alors!

—Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots! Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!

—Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.

—Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.

Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.

—Vous êtes gai, fit Cachemire.

—Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte, le troisième jour il était complétement dépouillé.—«Bah! se dit-il, il me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre delaLéopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il, n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait pour son plaisir!

—Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez perdu?

—Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai comme tout!

—D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai unfétiche.

—Lequel?

—Un décime avec une croix.

—Excellent! dit Olivier Renaud.

—Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui s'estéteintd'amour pour Olympe Gérard.

—Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est encore un autre fétiche.

—C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes là-dessus.

—De jolies peintures, fit Olivier. Le Gœtzenberger qui en a accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main. Tenez, voici l'histoire de l'Image de Keller, et du château de Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:

«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de blanc, assise, et l'œil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?

—Oui... si vous voulez.

«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.

«—C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,—je disdamoiselle,—et le pain et le sel qu'on offre aux errants.

«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison, et des fruits. Point de pain ni de sel.

«—Ce château est le vôtre? dit le chevalier.

«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.

—Pas bavarde! fit René de Navailles.

—Vous allez voir.

«—Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.

«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit lentement:

«—Je suis la dernière du nom!

—Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.

«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «Il n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le cœur épris.» Bref, le chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.

»—En vérité! s'écria-t-elle.

»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de romarin:

»—Venez, dit-elle au chevalier.

»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent, l'œil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:

»—Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du comte de Windeck?

—C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.

—Vous l'avez voulu: fit Olivier.

»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier, diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,» à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses terreurs aux légendes du Rhin.

—Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.

—Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!

—Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du Renaud inédit. Au revoir!

Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.

Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté qu'elle avait fui:

—Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la vertu! Sont-ils bêtes!

La malheureuse lesplaignait.

La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui, accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi lugubre que jadis—plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore accrochés, traînant—la momie du luxe. Un lit, une table, quelques chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le cœur de Terral. Il avait envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre. Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir ainsi misérable. Quelle honte!

Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.

—Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...

Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.

Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce gain eût été une fortune.

—Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.

Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.

—Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne donnait pas. J'ai été un sot!

Puis se levant, allant à la porte:

—Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent, je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je... Oui, j'y vais!

Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.

Il s'arrêta brusquement.

—Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle aille où son destin la pousse, et moi aussi!

Pourtant, il lui fallait un enjeu—il redemandait un levier; où trouver ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.

—Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force, il criait lemoi seul!de Médée.

Pas d'amis!

Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit, dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul. Bourdenois,

—Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!

Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait lenaïf. Terral s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,—dans des comptes-rendus de journaux peut-être.

—Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait la critique...

—C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se fixant... Je suis sauvé!

C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois restait seul. Il alla à Bourdenois.

Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon, chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de lui enlever un monde des épaules.

Il avait lu:

Bourdenois(Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M. Cabanel.

Rue d'Enfer, 11.

269.—Les Volontaires de 92.

270.—Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté.

—C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!

Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au cinquième étage, où demeurait Bourdenois.

Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée et qui demanda le nom du visiteur.

—Fernand Terral.

—Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!

—Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.

La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:

—Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,... Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans lesPetites affiches. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?

—Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.

—Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer ici.

Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une propreté flamande. On sentait qu'un œil de ménagère inspectait tout cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai, souriant. Les choses ont leur bonheur.

Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le pain était assuré et non-seulement le sien, mais celuides autres. Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce moment même, Terral se cachait, dévorait sadéveine, et ne sortait que la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.

—Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé, je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique. C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!

—Certes, dit Terral.

—Ah çà! Et toi?

—Moi?—(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté. Charles et Terral étaient seuls).—Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a sauté.

—Ah!

—C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui tombent!

—Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé, soit, mais il te reste au moins...

—Rien.

—Rien?

—Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!

Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il ouvrit le tiroir.

—Tiens!

—Qu'est cela?

—Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir, mais...

Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et dit:

—Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.

—Tu pars?

—Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas? Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!

—Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...

Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux compliments, serra la main de sonami, et descendit. Dans les escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le beau-père.

—J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.

Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des agents d'affaires, le rencontrèrent.

—Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?

—Non.

—En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la Compagnie qui paye.

Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.

—Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.

—Je ne le connais pas.

Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait Paul de Rieux,—une grande famille de Bourgogne, disait-on.

Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fitdes mots.

Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son approbation.

Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Rœderer formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de Robespierre et le procès des Girondins.

Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.

—Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,—comme il arrive parfois aux heures difficiles,—un souvenir de ses vieilles lectures lui revint et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des crises:Aux armes!

On établit un lansquenet.

Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre, perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les cartes.

—Trois louis! dit Terral.

—Je les tiens, fit Barberino.

Terral gagna.

—Six louis!

Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.

Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs, gagnés en deux minutes. Ilpassa la main, ramassa son gain et revint à la fenêtre.

Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des parapluies.

—Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie d'Austerlitz...

Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le tapis,—pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien? Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là, sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à peine; avouer qu'il étaitdécavé, impossible. Alors il se prit à regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais gagner. Tout à l'heure. Patience!»

Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique. Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et, rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de cartes.

Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout vu.

Il attendit.

Deux minutes après, M. de Rieuxprenait la main.

Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante et un mille deux cents francs.

Puis il dit, avec son sourire éternel:

—Ouf! je passe la main!

Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.

Terral le regardait d'un air foudroyant.

L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout. Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent lesbijouxde sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit paquet que l'autre avait dû laisser là.

Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.

C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.

Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvaitpasserdix fois. Une fortune!

Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les déranger, l'œil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il croyait qu'il allait s'évanouir.

Tout à coup, il se secoua brusquement.

—Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevaitcela!

Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se troublait autour de lui et bourdonnait.

Rien de distinct que cette pensée:

—Dans ta main, une fortune!

Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y substitua audacieusement les cartes de l'autre.

Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément, mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit, l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!

Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:

—On nous vole, messieurs!

Terral bondit, livide.

Le petit Barberino montrait les cartes.

—Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!

—C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand Terral de l'autre côté de la table.

Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable, mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,—ils étaient quatre,—et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.

Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.

—Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous allions être les victimes!

On remercia M. Paul de Rieux.

Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans les cheveux et calmait sa fièvre.

—Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?

Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin, sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où, une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le front, écrasant ceux qui l'écrasaient.

Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint, mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec cette idée fixe:Partir!

La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide, c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il était plus fatigué que le matin.

Il avait faim, d'ailleurs.

—J'ai faim.

Cette pensée,—ce besoin,—s'empara de lui tout entier.

Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente sous à lui, trente sous.

—Qu'importe!

Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers pauvres, chercha quelquegargotteoù il pût manger sans crainte d'être reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins, avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces cadrans aujourd'hui sont rares):Soupe à neuf heures.

Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du bruit.

Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du bœuf, un peu de vin, n'importe quoi.

—Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!

On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme. Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:

Architectes et maîtres maçonsMéprisez pas les compagnonsQu'ils vous ont mis le pain en main,Que vous en aviez grand besoin!

Architectes et maîtres maçonsMéprisez pas les compagnonsQu'ils vous ont mis le pain en main,Que vous en aviez grand besoin!

Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul. Il se leva, et dit à la crèmière:

—Combien?

Elle regarda son mari.

Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:

—C'est dix-huit sous.

Terral paya. Il se dit, en sortant:

—Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah! ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!

Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait. C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.

Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces cercles! Les journaux allaient s'en mêler.

—Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté» aujourd'hui!

Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit accablé.

—Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec un affreux sourire.

Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.

—Je resterai là jusqu'à minuit.

Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan, débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue souvent. Mais où? Mais quand?

—Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un peu consolé, à l'idée d'unnirvânacolossal, d'un anéantissement complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour trouver dans cette vie un brin denirvâna, sans attendre ce que je puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou de mépris, il n'y a que cela au monde!

—Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est Fargeau!

Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au plafond un peu de fumée.

Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus ou de moins, peu importait à Terral.

Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.

L'autre se retourna, vit Terral, et dit:

—Ah!

Puis il ajouta:

—C'est vous, eh bien!

—Je voudrais vous parler, dit Terral.

—Ah! bon! fit Célestin, je sors.

Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon, en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de laGrève de Samarez, de Pierre Leroux.

—Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme qui restait assis.

—Non. Je veux lire laRevue des Deux-Mondes. Lamachinede Sand m'intéresse!

Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.

On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle en était restée:

—Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité dansle bien, je veux qu'elle aille jusqu'aumieux. Nous avons du chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde universelle, mais nous y arriverons.

—Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard, vous êtes un archange, mais vous rêvez.

—Je rêve?

—Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et des égouttiers?

—Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés, quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts seront inutiles, et,—les villes assainies, la santé publique sera sauvegardée,—la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront jardiniers, et...

—Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle d'Heidelberg... Allez vous coucher!

—Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un matérialiste.

Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une ruelle.

Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive gauche, les quartiers de Fargeau.

—Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?

—Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!

—Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi adroit!

—Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et tout aussi désespéré?

—Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale. Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale, c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide. Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie est absurde et que tout estau delà,—dans l'anéantissement, la paix des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que vous ne croyez pas à demain!

Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.

—Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon, cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose. Mais le hasard!...

—Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse, et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!

—Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...

—Le travail!

Et Terral se prit à rire.

—Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà perdu votre morale avec moi. Restons-en là.

—Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?.... Jamais!... Je vous prends comme uncaset je vous étudie comme unsujetqu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez! Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:—un résidu. Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé. Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!

—Soit! dit Fernand.

—Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je vous connais bien.

—Continuez, dit Terral.

—Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue. N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau, on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive! Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque. Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un cœur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille. Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne, il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors, largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins? Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères. Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus. Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent semble souffler, qui lesagitecomme des arbres à demi morts. On les voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales, fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs, et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux, ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler, courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable qui te ronge le sein,—ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!

Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.

Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.

—Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait. Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi, je veux la fortune, et je vais à elle—encore une fois, toujours—si je puis!

—Meilleure chance, dit Fargeau.

Ils se séparèrent.

Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les épaules, et rentra chez lui.

—J'ai fait dela copiepour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait immoral parfois.

Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre que le concierge avait dû placer là.

—Qui diable peut m'écrire?

C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre le lendemain à midi.

—J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!

Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu levestond'ordonnance dugandin. On l'eût pris pour une réclame de Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:Bonjour, cher?

—Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?

—Voilà, répondit Adolphe.

Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:

—Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première culotte?

—Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.

—D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de parchemin qu'ilsappellentun diplôme.

—Oui. C'est bien ridicule.

—Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi? Jamais de la vie! Comprenez?

—Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.

—Voilà lehic! Ils me refuseront.

—Pourquoi?

—Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir, un Rothschild de science...

—Je ne suis même riche qu'en cela!

—On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la pointe d'une version latine?

—Hein, vous dites?

—Passez lebachotpour moi!

—A votre place? sous votre nom?

—C'est si facile!

—Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire, pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi, j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade. Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à sortir!

—Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?

—Radicalement.—Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au fils de madame Labarbade.

Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les vaudevilles à la mode, lesmotsqu'il devait improviser au dessert.

Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin. Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête. Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite. Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant, avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique, électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-cœur qui accompagnent de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes, les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle, s'écaillant et se frelatant.

Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée, adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé, mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois, et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa pâleur. Mais elle reprenait,—si quelqu'un entrait, à sourire et chantonnait—peut-être pour oublier.

Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs, ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient, emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.

Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'œufs, de grands yeux hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte, la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous ce sourire.

Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard, le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve, Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...

Madame Labarbade haussait les épaules.

Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé—car elle était riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui toussait—et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.

S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs timbres-postes, les autresjouaientaux soldats, chantant uneMarseillaiseenfantine, d'autres, une petite pelle en main, bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement, Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce devait être bien bon.

Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue, d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait,commesi la fièvre ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.

Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie. Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors: C'est bien fini.

Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles, écumante, répétant comme des râles ces cris:

—Je ne veux pas mourir!

D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de la tenture.

On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.

—Je ne connais pas! dit-elle.

C'étaient les noms de ses amants.

Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:

—Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton porte-monnaie, pour ton fils chéri?

Madame Labarbade leva les yeux au ciel.

Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.

—Qui est-là? dit-elle.

—C'est moi, petite sœur, dit Adolphe.

—Ah! tu viens?

—Je viens chercher de l'argent!

Il s'approcha de Cachemire.

—Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!

—Combien!

—Dix louis?

—Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.

—Est-ce que tu ne les as pas?

—Si fait. Dans ce tiroir. Là.

Adolphe se pencha pour embrasser sa sœur.

—Tu sens le rhum, dit-elle.


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