VI

—Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!

—Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.

—Qui sait? fit M. de Bruand.

Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.

L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux, et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente réputation de duelliste.

Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.

—C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.

—Bien, dit Fernand.

—Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit lespahi.

—Merci. Je réponds de moi.

—C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.

—Mon premier duel.

—Ah!

Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.

—Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.

—Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la main.

—C'est juste, dit Fernand.

Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était élève.

—D'un gendarme, dit Terral.

—Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en continuant l'assaut. Cecoupé de couronnementsent l'ancienne méthode. Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon, mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,—là! bien,—parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et vous vous battez demain, monsieur?

—Je me bats demain.

—Bonne chance, dit le prévôt.

—J'en aurai, répondit Fernand.

Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière. On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.

Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît une bonne partie de sa renommée.

—Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire pourtant que je succombe... il peut me tuer.

Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait bien vite:

—Bast! les morts sontarrivés, et je n'aurai pas à me préoccuper de l'avenir.

Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa chambre. C'était Cachemire qui était venue.

—Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!

—Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien. Laissez-moi.

—Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais, moi?

—Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin d'être seul.

—Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!

—C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!

—Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une ingrate... Mais, vois-tu,j'aitellement peur de te perdre... Ah! ce monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?

—A l'épée.

—Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te défendras bien, mon Fernand?

—Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après le duel.

—Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai jamais autant aimé!

Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa montre sous le premier réverbère.

—Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.

Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.

—Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son amie.

—Oui.

—Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!

Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!

M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail, songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers, relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de morts, de séparations, d'éternels adieux!

—Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!

Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup d'œil était devenu une contemplation.

Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte. Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie, passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses souffrances.

Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait, en une minute, parfois toute une année de bonheur.

—Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût écouté, il n'y a décidément que cela au monde.

Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.

Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!

—Qui est là?

Peut-être un importun!

—C'est moi, dit la voix de Fargeau.

—Vous, mon ami? Entrez.

Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses deux gros sourcils.

—Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.

—Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes affaires.

—Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?

—Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement, songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.

—Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.

—Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.

—Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions? L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois... celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.

—Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.

—Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va me sembler longue!

—Passez-la ici.

—Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous êtes bien décidé à ce duel?

—Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases faites là-dessus. Rousseaudixit. Désertion, lâcheté, suicide à deux. Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5 heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez les malapris de vous marcher sur lepiedou de salir de leurs talons les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.

—Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.

—Croyez-vous? fit M. de Bruand.

—Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre, c'est du temps à perdre et les désœuvrés comme moi n'en ont pas trop pour mener leur existence inutile!

Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où pendait une lanterne japonaise.

—Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu. Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire. Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire! Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son joujou,—pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane. Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au Bois, je ne sais où, partout,—puisqu'on ne peut entrer nulle part sans se cogner à l'une d'elles,—se laisse prendre encore à leur luxe, à leur grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui, qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai le crâne assez dépourvu de cheveux, et le cœur assez chauve d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à l'heure où lalibéralité du tempsne l'avait pas doté de sa gravelle. Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,—mais plus désintéressé que vous,—j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le cœur me saute à voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main la jeunesse et la traîne dans le monde,—tiers, quart ou fraction de monde,—pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le dos dessuivez-moi jeune homme! Encore si c'était Ninon de Lenclos. Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à l'abdomen—qui naîtra plus tard,—le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et, pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:—Eh bien!et ta sœur?Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela. Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un œil dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses, qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles tiennent la moitié de Paris par le cœur, par les sens ou par la gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives, dit-on, naissent et passent, emportéescommeelles sont venues—par un souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles gens déshonorés, de cœurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos sœurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau. Les exemples ne manquent pas,—ni les scandales, Paris a vu de ceschantages à l'amourorganisés comme un plan de bataille. Vous avez été trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles s'aigrissent en vieillissant.

Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.

Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait, un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été. On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.

Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées, enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée, semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours bleu.

—Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.

—Ah!

Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'œil sur cette voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.

On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.

Puis on choisit le terrain.

Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.

M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait doucement.

—C'est bête, songeait Fargeau.

Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.

Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se mordillant la moustache. M.deBruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne l'automne au feuillage.

Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que tenait M. Handa-Machado.

Le sort choisit les lourdes épées du soldat.

On se mit en garde.

Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine expression de menace.

Blanc et l'œil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de Bruand écarta son fer.

Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.

M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine poitrine.

—Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.

Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux de Terral.

Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de Bruand.

—Tonnerre! dit Fargeau.

Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de Bruand couché sur l'herbe.

Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé, soutenait le corpsentreses bras.

M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres blêmes, mais son œil conservait la même vivacité.

—Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!

Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.

—Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec moi, c'est assez!

Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé par le spahi.

—Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!

On amena la voiture.

M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.

—Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.

Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du blessé.

A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:

—Hein,—celui-ci clignait des yeux,—une voiture comme ça à nous!

—Ah! dame!

—Il y a des gens qui ont de la chance!

Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui tâtait le pouls. La fièvre gagnait.

—Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être transporté?

—Il a un hôtel à lui.

—Parbleu, l'hôtel de Cachemire.

On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint ouvrir.

—Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.

—Monsieur!

Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade, dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta de dire:

—Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!

Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la chambre de Terral.

Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa la nuit.

En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un signe, et dit souriant:

—Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!

Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:

—C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai pas les pieds dans ma chambre!

—Et pourquoi?

—Je ne veux pas le voir, lui!

—Tu as tort.

—C'est possible.

—Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!

La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit, avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait longé le ventricule gauche du cœur. Une ligne de plus et ce coup terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis l'œil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de bâtons de cire.

La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.

C'était Cachemire.

—Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?

—Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!

—Le Bruand?

—C'est ton sort qui se décide-là!

—Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est! Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de rien avec Terral!

—Avec Terral?

—Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai dans le sang!

—Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite, au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,sans décessercomme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas gai, mais tu gagnerais bien tes journées...

—Oui, l'héritage?

—Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a pas pour longtemps.

—Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les cartes, toutes lesréussites, étaient pour nous, tu sais! Je sors, moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.

Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»—avec un sourire.

Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur les escaliers de l'hôtel.

—Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune. Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te mènera loin!

Elle reprit son poste d'observation, l'œil à la serrure, le cou tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.

—Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.

—Moi?

—J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?

—Non.

Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni adresse.

—Vous n'êtes pas plus mal?

—Au contraire, dit Léon, je vais mieux!

—Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...

—Il disait?

—Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus vite.

—Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.

—Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les sœurs de charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?... Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?

—Pourquoi? fit-il.

—Mais... parce qu'elle vous doit...

—Elle ne me doit rien.

—Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme vous l'avez aimée...

—Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.

—Ah!

Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait, regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si elle eût égrené un chapelet.

—Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...

—Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.

Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:

—Votre appareil n'est point dérangé?

—Non. Tout est pour le mieux. Merci.

—Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les lettres mises les unes sur les autres.

Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit avec vivacité:

—Laissez ceci!

—Je vous demande pardon... je croyais...

Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre.A Monsieur Paul Barré, officier de marine.Ce nom ne lui apprenait rien.

—Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.

Léon ne répondit pas.

—Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi. Au premier signe j'accourrai.

—Bien, dit M. de Bruand.

Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.

—Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne m'oublie pas!

Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient, mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.

—Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler dans une chambre où peut-êtreellea reçu cet homme,—et de mourir, en un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.

Il reprenait alors:

—Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!

—Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait, c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir—qui sait? vécu ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!

—Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir! J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris. J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!

—Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?

—Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la fortune et l'amour; c'est—je le gagerais—la misère et le dégoût qu'ils trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble. Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.

—Possible, dit Fargeau.

—Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend. Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût, par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.

—Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage, la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie inutile? Et la mienne, bon Dieu!—Une intelligence gâchée, une volonté sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?—Un de mes amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but, demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde. L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre génération. A preuve,—il se touchait le front,—l'inévitable, l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,—puisque j'ai parlé de moi,—j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi, diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une insurmontable amitié pour lefar nienteà d'honnêtes garçons comme moi qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!

Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de ces journalistesin partibusqui tiennent bureau de nouvelles, les transmettent aux journaux des départements et de l'étranger, chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales; qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction, surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie, revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait ce qu'il appelait les variantes.

Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il, concernant,—par exemple,—la question romaine, Matouchard tirait, à l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard, assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24 novembre...»—Mais si la correspondance devait être imprimée dans un journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'uniotapour le journal radical et pour le journal catholique.

Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il entreprenait lanouvelleet lerenseignement, comme d'autres entreprennent la maçonnerie. Sa maison était uneAgence Havasau petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes duMoniteur de la Côte-d'Orou duCourrier du Centre, comme des nouvelles inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral, publié dans ses détails par un journal de province, devait être reproduit par quelque feuille parisienne.

Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres—de ceux qu'on lit et qui se font lire,—se félicitait que le hasard l'eût mis en relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que Philippe Matouchard.

Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue Geoffroy-Marie, au cœur de ce faubourg Montmartre où se distillent les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent, où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste et seblaguece matin ou ce soir.

Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplementornéede chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M. Matouchard.

Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare à la bouche.

—Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.

Fernand passa dans la pièce à côté, lasalle de rédaction, où une demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes, tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité, presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux murailles, quelques charges duGauloisou duDiogène, Alphonse Karr déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans leCourrier de Lyon, par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début, puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés au ciseau,écréméspar le «correspondancier» chargé defaire la cuisine. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et toujoursde la copie.

—Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.

A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui tendait Matouchard.

—Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.

—Oui. Il va mieux.

—Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pasraterça. C'est tout ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne me parlez pas de correspondance... un métier de chien!

—De chien de Bruxelles! dit un desporions littéraires.

Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout allait être répété.

—Bravo! bravo! disait Matouchard.

Il tira sa montre.

—Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous faut même pas ça?

—Pourl'Observateur de l'Aube?

—Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.

—Allons-y, dit Landrumeau.

—Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous, diable!

—J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un descorrespondanciersen quittant sa plume. Un duelliste acharné,—il avait tué dix-sept personnes,—un fort à bras, démoli net par un crapaud qui n'avait touché un fleuret de sa vie.

—C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.

—Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.

—Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été le confident de Caussidière, en 1848?

—C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont mortes. On met une croix dessus.

—Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait un mot!

—Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se plaindrait.

—C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans unCourrier de Paris, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me moque d'eux, menacent Matouchard,—qui signe—de lui casser les reins!

—Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après ça—vous pourrez jouer la Fille de l'Air.

—Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!

Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral causait.

—Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans sesEchos.

—Je ne le connais pas.

—Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?

—Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.

—Toujours la même chose!

—Toujours. Je vous dis qu'ilest vidé!

—Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'ileût quelque chose dans le ventre. Il n'avait rien.

—Pas grand'chose...

—Rien...

—Et Paul Duchemin?

—Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.

—C'estErmite de la Chaussée d'Antin.

—Restauration.

—Ganache!

—Il a fait des romans pas mauvais, pourtant...Arnaud... Avez-vous luArnaud?

—Ça a paru chez Amyot?

—Chez Lévy.

—Pas lu.

—De jolis détails... Du paysage... Maisça ne se tient pas!

—C'estbonhomme. Il devrait lire Balzac.

—C'est selon. Le Balzac deVautrin, oui, le Balzac de laRecherche de l'absolu, non!

—Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. LaRecherche de l'absolu? un chef-d'œuvre...

—Un chef-d'œuvre embêtant. L'as-tu lu?

—Et toi?

—Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps. Lamartine passera... Mais Balzac...

—Et Musset?

—Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité, Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa, dites-le-moi, je l'enverrai à l'Etoile Belge. Mais desmots! Faites du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!

Terral sortit de cettefabrique de nouvellestrès-satisfait de son expédition et certain que, sous peu de jours,tout Pariss'occuperait de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles, dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral, c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif. A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette heure, que de son duel avec M. de Bruand.

—Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit leur mot!

Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête pleine de projets et d'ambitions—si près maintenant de se réaliser.

Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.

—Comment va M. de Bruand? dit-il.

—Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments, ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.

—Quelle partie? demanda Terral.

—Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.

—Je ne vous comprends pas du tout.

—Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été audacieux.

Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache avec son index.

—Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.

—Ah! bah! Et pourquoi?

—Vous me comprenez, dit Terral.

—Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!

—Ah! pardieu! s'écria Terral...

Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeauquile regarda d'un air dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres frémissantes encore, les mains crispées:

—Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de M. de Bruand.

—M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.

Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement unah!et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.

Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.

—Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?

Terral lui tendait la main.

Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux sur ceux de Terral comme pour l'interroger.

—Oublions, dit Terral lentement.

Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.

—Oubliez, dit Terral en se reprenant.

Fargeau haussa les épaules.

—Soit, dit-il...

—Votre main, en ce cas?

—Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;—parbleu! les sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce que l'on ne découvre pas!

Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu. Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage. Mais, en réfléchissant, que lui importait,—se dit-il,—le suffrage de ce Diogène duCafé Athalie? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le remuer un peu. Mort!

Et il songeait.

—Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné, tant mieux pour moi!

Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps durer.

—Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai jusqu'au jour du procès.

Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous (il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.

—Tu ne sais pas? commença-t-elle.

—Si, je sais. M. de Bruand est mort.

—Qui te l'a dit?

—Fargeau.

—Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort, est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds, dis-moi quelque chose.

—On me jugera, fit Terral.

—Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon Fernand?

—Ils ne me condamneront pas.

—Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en s'asseyant sur le lit de Terral.

—Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.

—Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la table de son poing fermé.

—Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas? C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?

—Oui.

—Tu en auras!

—Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le refuse...

—Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver, entends-tu? combien te faut-il?

—Rien.

—Combien as-tu ici?

Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu, ouvrit des tiroirs, regarda et dit:

—Où vas-tu avec cela? en Belgique?

—Oui, je pars ce soir.

—Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que tu m'aimes?

—Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire suppliant de la jeune fille.

Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:

—Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu, dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours? Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai, moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne te vaut pas!

—Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles. Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!

Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire, c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdupeut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral—elle le répétait enivrée,—était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.

Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait, parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires, fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas, maugréant, mais n'osant prendresureux de s'opposer à cet envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela, et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,—après les funérailles,—chez M. de Bruand.

—Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa chambre.

Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le salut de Terral.

Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.

Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.

Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle. Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par une odeur de cire fondue.

Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête, jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait enfermé ses diamants,—les diamants que celui qui était là lui avait donnés autrefois.

Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit, elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement; elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.

Elle se retourna, regarda, demeura immobile.

Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.

Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives, accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami mort.

Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même. Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.

A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé! Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la durée, aux battements de son cœur. Quand vint le jour,—lui que ce jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,—il la trouva sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.

—C'est le jour dit-il.

—Ah! le jour!

Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.

—J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!

—Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!

Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne desfaits divers:

«Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime, le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles, où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra devant le jury avant la fin du mois prochain.»

Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre, très-connu maintenant, presque illustre.

La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?

Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.

—Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la gloire—c'était de la gloire—de son amant.

Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et lamaman Anaïselle-même, qui s'en alla furieuse etsecoua la poussière de ses soulierssur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance, une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin Fargeau.

Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien voulu entendre.

—Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.

Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la main. C'était assez.

Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le fallait bien. Elle ne songea qu'àmettre sur piedle nouvel appartement de «sa chère Suzanne.» Elle fut vraiment superbe,—ayant l'œil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et, pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,—et réalisant une partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme elle disait,la maison en avance, de telle façon qu'on pût attendre les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.

Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner des conseils,—en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.


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