VII

Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement. Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes, boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avaitle flair.

Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant, vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que lesanciensjettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.

—Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée, ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette sœur qui tient si fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon chéri.

Débarrassée duchéri, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie, épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle, changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand—nu-pieds, n'importe où,—si Fernand l'eût voulu.

D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son égale.

Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui, jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien. Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.

Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.

L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.

Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les fêtes,—elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire, cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.

L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,—Mabille,—où tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foulehystériséepar la danse folle.

On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait, là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise, argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le divan, et les yeux tournés vers le paysage.

—Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.

L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix. La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses, des quadrilles, lesMisererede Verdi et les épilepsies d'Offenbach. Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main, allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient du lointain. Elle se retournait alors:—J'ai des envies de sauter, disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.

Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire, tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et peintes l'analysaient et se lamontraient. Tous les couples ou les groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin, jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.

Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une chaise. Elle se levait. Terral entrait—et Cachemire—dans une façon de chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait des cartes dispersées.—Le grand jeu ou le petit jeu?—Tous les jeux! disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup decœur. C'est un jeune brun qui vous aime—Cachemire serrait la main de Terral—Et voilà du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de carreau, mais si peu! Patience!—Et vous, monsieur, le grand ou le petit jeu?

—Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.

Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à cetrèfleet à cecœurqui ne quittaient pas sa destinée.

Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!

Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques, les hommes sautillant—les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau en arrière,—croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air, tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air, des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes fauves.

Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la boue» lui entrait au cœur.

Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son coup d'œil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs. Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on rencontre partout à Paris, sans pouvoiraffirmerau juste ni d'où elle vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs et maraudeurs de toutes lescoulisses, et mieux renseignés cent fois sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.

Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours, d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne pas se survivre.

Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses mots dans les petits journaux.

On vantait son escrime et la façon dont il conduisait sondog-cart; pour mille écus il n'eût point manqué sontour du lacà l'heure où il est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie cherchée. Il marchait en pleine terre promise.

Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête, Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir; il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.

—Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.

L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta, ébauchant un sourire un peu attristé.

—Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?

—Moi? dit Bourdenois... Non...

Il paraissait un peu embarrassé.

Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.

—Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le cœur est malade?

—Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le cœur!

—Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné? dit-il tout haut.

—Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.

—A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être. Allons, tu me tiendras compagnie!

Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point, où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien voulu refuser.

—Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux audacieux.

—J'en suis persuadé, fit Bourdenois.

Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne voyaient pas.

—Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit détestable.

Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;—puis regardant Bourdenois:

—Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes vœux, et tu sais si ces diables de vœux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis aimé. Le louis et la femme,—les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela à ce duel.

—Quel duel? demanda Bourdenois.

—Comment, quel duel?

Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et regarda son ami d'un air stupéfait.

—Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?

—Tu t'es battu?

—Tu ne lis donc pas les journaux?

—Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.

Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder aux malheurs d'autrui.

Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se fit un silence.

Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:

—Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que devient ta Vierge du Luxembourg?

—Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je souffre.

—Je ne raille pas, dit Terral.

—Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve. Mais il a bien fallu s'éveiller.

—Comment!... Cet ange?

—Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce que je ne t'ai pas dit que jelavoyais souvent au Luxembourg, dans la même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous. Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là. Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas. D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille—elle s'appelle Claire, Claire, tu entends?—fait de la tapisserie pour les magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances imperceptibles! Bref, je l'adore.

—Et sa fille aussi? dit Terral.

—Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.

Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.

—Et mademoiselle Claire?

—Eh! bien?

—Est-ce qu'elle t'aime?

—Oui, dit Bourdenois simplement.

—Alors épouse-la.

Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui ne toucha pourtant pas Terral:

—Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!

—Et pourquoi?

—Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin, comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait: Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots, il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi qui suis un niais, ou si ce sont eux...

—A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est le premier échelon du succès.

—La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque, la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,—c'est la mesure—et j'avale le mélange, jefais chabrol, comme nous disions chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête tourne. Ouf! Il fait chaud ici!

—Sortons, dit Terral en souriant.

Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de ses luttes, et de sa résignation.

—Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.

Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.

—Où tu voudras.

Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.

—Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de laMorale en action, ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins forcenés et les gens vertueux!

Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste, prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les différents objets qui formaient leluxede Bourdenois, des tableaux inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on avait laissé pour compte à l'artiste,—accident plus commun qu'on ne pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au cœur en entrant-là.

Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé, laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons—et, croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il rêvait d'elle!

Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule, la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la foi la mieux affermie.

—Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et il a gagné. Ah! si j'osais!

—Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je suis incapable peut-être d'en profiter?...

Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient. Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant, le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.

M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, unebibliothèqueet une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier un peu les âpretés de tous les jours.

Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père, qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui furent—je ne parle pas de quelques terribles exceptions—de patients et zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre. Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant désarmé dans la vie, l'œil sur son idéal, et ne regardant guères à ses pieds.

Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur native—doublée de résolution et de fermeté—se fût un instant démentie. C'était Claire qui veillait sur lui.—C'est moi qui suissa fille, disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la plume.

—Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit clair. Il est peut-être bien tôt!

—Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?

—Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.

Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins, et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,—devant les enfants étonnés—aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.

Il se morigénait ensuite et se disait:

—Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?

Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à cette union—qu'elle eût souhaitée—tant que Charles ne pouvait répondre de son avenir et de l'avenir des siens.

Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la sœur Anne du conte de fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours la tête lourde et le cœur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise. D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge. Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas, arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les maisons tournaient.

Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les pavés, les ruisseaux.

Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20 francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.

—Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!

Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.

Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau. Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit sur l'herbe.

Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme ivre.

Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient, appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit qui venait.

Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui montait.

Un enfant vint à passer près de lui portant—pour son père qui travaillait près de là sans doute—du ragoût dans une gamelle et un morceau de pain sous son bras.

Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à deux pas de lui cette nourriture qui venait.

Il eut l'idée—un éclair—de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.

—Je suis un misérable, se dit-il.

La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.

C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui. Il entendait comme des chants—là-bas, bien loin, une voix d'homme,—voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous vos pieds et l'on tombe brusquement—dans le vide.

L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie, creusée.—Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls battait faiblement.

—Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas unsoiffard, c'est un malade.

Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le premier passant venu,—un charretier qui menait du bois à la Briche,—et lui dit de l'aider.

—A cause? fit l'autre.

—Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le pharmacien et plus vite que cela!

—Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?

—Alors, chez le marchand de vin. C'est unbouchon, ça, là-bas?

—Oui.

Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages curieux.

—Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous trouvez-vous!

C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement comme s'il le reconnaissait.

—Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?

—Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.

—Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il s'évanouit encore!

La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.

—Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à présent. Il meurt de faim tout simplement.

—De faim?

Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de Charles Bourdenois.

—Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin surtout. Leste!

La marchande débouchait déjà une bouteille decachet vert. Bourdenois revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et tendit la main à l'ouvrier.

—Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est pas si bête que ça, qu'en dites-vous?

Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau, mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer. Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être, avait pris le pas sur le raisonnement.

L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et trinquait de temps à autre.

—Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment diable...

Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement pour se lever de table.

—Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?

Le peintre retomba assis sur son tabouret.

—Vous ne mangez plus?

—Non.

—En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la voix; pas le sou, hein?

Le regard de Bourdenois répondit pour lui.

—Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur moi—heureusement. Nous partagerons.

—Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...

—Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on savoir quel état...

—Je suis peintre...

—Peintre de tableaux?

—Oui.

—Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main—de loin. Je suis peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je parie.

—Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous par jour? demanda-t-il.

—Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore travailler à mesveillées.

—Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...

—Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!

—Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je le sais par cœur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si je puis,—la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,—corps et cœur.

—Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussiricheque vous, et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout, gai comme un pierrot,—ce qui vaut mieux que de l'être comme un croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous. Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne unebanquettedans l'atelier,—à moins que vous ne préfériez travailler chez vous.

—Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!

Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le cœur plus allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui prenait corps devant ses yeux:

—Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et ton dévouement stérile.

Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard, et comme un amant parlerait à sa maîtresse:

—Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!

Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé, portaient quela toilette la plus simple était de rigueur; aussi se trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard, illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses de la Bourse, une grande partie de cetout Parisqui défraye les chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se dissoudre au grand foyer.

Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche, garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plusdiamantées, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure. Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.

Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope. Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,—bien d'autres encore—; le comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres, dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.

Et—comme deux souverains parmi leurs sujets,—Terral portant sa tête haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible sourire.

—Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à table.—Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?

—Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!

—Eh bien! nous souperons sans lui!

On soupa.

Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres étincelants,—chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,—pendant qu'au dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries, les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres, rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne au bruit.

On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté! Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose—par l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie, névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout se paye.

En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.

—Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh! Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en rendras raison!... Bonsoir!

Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,—mais aussi fous:

—C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant... C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!

—Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait, Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le reste, Berthe!

—Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avaitsauvé la caisse?

—Tiens, tiens...

—Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères ne parle que de lui!

—Vive Miron!

—Un toast à Miron!

—Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!

—Parce que Miron est une canaille, voilà!

—Un peu fort, Josépha, ma fille!

—Comment écris-tu canaille? Par un K?

—Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça. Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!

—Je m'en doutais!

—Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper Josépha... Mieux... Très-fort!

—Vive Miron! vive Miron!

—Sur l'air desLampions: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!

—Est-ellegrue, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de Champagne.

Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire l'assembléeaux éclats. Le petit Barberino raccommoda Berthe et Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour voir les dessins faits par la brisure de la glace.

—Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le petit Polonaiscasquera!

—Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge ça, hein? Le petit Polonaiscasquera! Vive la Russie!

—Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son histoire!

—De quel droit?

—Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!

—On ne doit pas se parler à voix basse!

—A la porte, Félicie!

—Qu'elle parle pour tout le monde!

—Faites-la monter sur la table...

—Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!

—L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!

—Tout haut!

—Silence!

—Elle parlera.

—Elle ne parlera pas!

Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air vague et lentement:

—Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire... Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes parents!

—Parbleu!

—Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait sa tête dans le gilet de Fernand Terral.

—A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron trempé dans le poivre.

—Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.

—Joli comme Barberino.

—Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.

—Chut! Silence! L'histoire de Félicie.

—Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.

Félicie n'entendait rien.

—A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais voilà... Et l'enfant?

—Ah! ah! il y avait un enfant!

—Un enfant? Tableau!

—Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?

Elle regarda encore la table de son œil atone et avec un terrible sourire—celui des folles:

—Je l'ai tué, dit-elle doucement.

Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se galvanisaient, ils se tordaient, ets'hystérisaient.

Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent, devenus glacés dans leur ivresse.

—Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit! Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la caisse à fleurs sur notre fenêtre—dans la terre... J'arrosais tous les matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le verre qu'elle tenait, mais vrai,—il sent encore bon!

Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait, chacun se demandant qui le premier allait partir.

—Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!... Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!

—Ça ajeté un froid! dit Renaud.

—Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!

—Et oublions Félicie Hamlet!

—Félicie Young! dit Olivier Renaud.

—Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle Germot, moi!

La symphonie du souper allaitcrescendo. De moment en moment, cette salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies, d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie, de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée, pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.

Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.

Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se donnait des airs d'Impéria.

Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.

—Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait, allons, un toast!

—Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!

—Et vous, millionnaire futur!

—Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître? La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer. Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!

—Bravo!

—Terral, vous êtes superbe!

—Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!

—La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là. Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en dites-vous, Broski?

—Approuvé! Passez-moi le rhum!

—D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!

—Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.

Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si beau!

—Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides! La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus possible. A l'assaut!

—A la baïonnette!

—Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du boulevard!

—Machiavel lui-même!

—Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!

—Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie mauve... Une chanson!

—Une chanson!La Femme à barbe!

—Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne alors!

—De l'eau de Cologne! C'est une idée!

—Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?

—Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai soif!

—Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!

—A boire!

Ils buvaient.

La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et, fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient bu des liqueurs précieuses, descrusprinciers, des crêmes exquises, et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore, mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins, dans la rue,—du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant, d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés, ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui s'était affaissée entre ses bras.

Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à Fernand Terral:

—Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes. C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais un rôle!... Six toilettes!

—Ah! fit Terral.

—Tu n'as pas l'air content?

—Moi? si fait!

Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.

Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était brûlé le cœur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort, il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il se roidissait et ne voulait pas faiblir.

Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui, de ces paroles où elle se livrait,—et sans mentir,—emportée qu'elle était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse qui n'expliquait rien et elle soupirait.

L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,—il ne savait quoi,—entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il fut jaloux, il devint faible.

Cachemire s'en aperçut et en abusa.

Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être. Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle, et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle. Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche. Avec Rien il avait, il arrachait Tout.

Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde, comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître. Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!

Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite, encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs, de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle était belle et faite pour être aimée.

Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet amour-là avait quelque chose dedéjà vuqui la fatiguait. Elle eût voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;—si le Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce comme marée en carême pour chanter larondede rigueur.

Pendant qu'ildétaillaitses couplets un soir, il vit dans une avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une lorgnette braquée.

—Tiens, se dit Messidor, Cachemire!

C'était Cachemire.

On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.

—Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné la tête à Cachemire. Le bourreau des cœurs, ce Messidor! On demande le crâne de Messidor.

—Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des victimes de Messidor.

Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore Cachemire.

—Ah!mes enfants, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de l'être, mais,—il porta en riant la main à son cœur,—c'est certain, je suis aimé!

—Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.

Elle ajouta, dans le dialecte desFrontinsdu Palais-Royal:

—Il croit, ma parole, que toutes les femmes legobent! Mais regarde-toi donc, Messidor!

Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette Cachemire à la recherche d'unidéal. L'éclectisme,—qu'elle ne connaissait pas,—l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé. On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit scandale.

Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et tout fut dit.

La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire. Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand. Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait su!...

Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.

Et ce jour-là devait arriver.

Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il se présenta.

Cachemire était absente.

Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère l'avait fait sortir.

—Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.

—Ah! fit madame Labarbade. Voilà!

Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait tourner ses pouces autour l'un de l'autre.

—Elle est au théâtre? dit encore Terral.

—Je ne crois pas!

—Rentrera-t-elle pour dîner?

—Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer Gil-Pérès!

—Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'œil gauche.

—Gamin, va! fit la mère.

Terral s'était assis, un peu impatient.

—C'est bien, j'attendrai.

Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.

—Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous attendez ma sœur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle a filé. Ellela fait bonne, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!

—Parbleu! dit Terral en se levant.

Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe, étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé, pour témoigner son contentement.

—Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'aidéclaquétout. Il va tomber au beau milieu dubalthazar, là-bas. Ça va être du joli!

—Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc jamais fini?

—Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va mettre les pieds dans le plat.V'là ce que c'est, c'est bien fait, chantait-il d'une voix de grillon.

—Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les M. Bruand!

—Ensuite, tu sais, ditAdolphe, ellem'embête! L'autre dimanche, je n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien, alors!... C'est pas une sœur, ça!

—Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!

Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle, dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.

Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.

—Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour lui parler, je reviendrai.

Il revint. Cachemire couchée, dormait,—à quatre heures.

—Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.

—Je sais, fit Terral, mais j'entre.

Il poussa brusquement la porte de la chambre.

Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le tapis blanc à fleurs pâles.

Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle qui dormait.

Terral s'approcha du lit.

Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue lente à secouer des lendemains du plaisir.


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