XI

—C'est possible!

—Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.

—C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle avec un sourire vague.

Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la porte:

—Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le reprendre!

—Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien assez des exigences del'autre!

L'autre, c'était Firmin Monséchard.

Adolphe était déjà dans l'escalier.

—C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir, avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!

Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir, plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.

—Soit, se dit Terral, je partirai.

Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,—la nuit,—l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là, encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir, toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de courage ou à coups de couteau.

Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on embarquait sur lepacketles bagages des passagers. Ses bagages à lui n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune. Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'Hôtel d'Albion.

—Je n'ai pas faim, dit Terral.

Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,—par économie.

Et pour se réchauffer,—car la brise le glaçait en pénétrant dans ses vêtements,—il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi, il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle heure partait le paquebot.

—A sept heures, dit Terral.

—Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant l'heure à un merveilleux chronomètre.

—Quinze minutes, oui, dit Terral.

Et il s'éloigna.

Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.

—Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la traversée soit mauvaise aujourd'hui?

—Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je ne suis pas marin.

—Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence, craignez-vous le mal de mer?

—Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.

—Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur, mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur.

—Moi aussi.

—Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en tendant une carte à Terral.

—Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.

—Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les Anglais.

—Ah!

—Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne, monsieur?

—Non, dit Terral.

—Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!

—Qui sait? dit Terral.

La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et, par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.

—Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.

Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral, il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito andalou.

Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.

Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec l'expansion—souvent apparente—des Méridionaux.

L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir peut-être de ridicule ou de bizarre.

Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.

En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui tiraient les cordages, et se préparaient au départ:

—A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!

Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol fumait, fredonnantla Jotaaragonaise.

L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.

Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine d'un air inquiet.

—Aurons-nous beau temps, au moins?

—Je l'espère.

—Bon vent, bonne mer?

—Nous verrons.

—Diable! fit le marchand en regardant le ciel.

Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une mer calme.

—On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.

Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs flacons d'eau-de-vie et en arrosaient—par précaution—les énormes tranches de sandwiches qu'elles escamotaient—par hygiène.

L'Espagnol se rapprocha de Terral:

—Vous voyagez pour votre plaisir?

—Moi?... Oui... Si vous voulez...

—Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est insupportable!... Marchons, voulez-vous?...

—Marchons.

—Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais pour en être revenu, vous savez.

Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans charme.

—Et vous?

—Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est Paris qui me pèse.

—Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!

Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.

—Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.

Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin, retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie richesse.

—Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci. Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux; mais,hombre!que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour les chrétiens qui craignent le mal de mer!

Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une chose:je porte tout avec moi!

Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Lebrandyluttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à son tour et s'était affaissé sur son banc.

La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et de leur boucher les yeux.

—Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.

Les matelots manœuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient avec ce flegme railleur des Anglais:

—Ce sera bien autre chose tout à l'heure!

D'autres chantaient leTirelyque les matelots de Nelson entonnèrent au matin de Trafalgar.

Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce ciel soudain obscurci.—Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique que dégagent les foules.

—Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?

—Vous êtes bien gai, disait l'autre.

La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.

Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes. C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain devant lui, comme un gouffre.

On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les commandements et les appels—ou les hennissements des chevaux. Sur le pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement, semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:

—Je souffre, jetez-moi donc à la mer!

Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier, cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.

Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.

—Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?

—Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre. Tonnerre!

Terral haussa les épaules.

Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un cordage, les nerfs tendus, l'œil fixe, les joues effroyablement caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait parfois en poussant des cris:

—Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo! La muerte! la muerte!

Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond—car Godova souffrait à mourir—sentait croître en lui—comme ces plantes mauvaises qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,—une pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.

C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre, qui faisaient sourdre dans le cœur de l'ambitieux brisé une terrible tempête—l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.

—Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là disparaissait,—qui s'en inquiéterait?

Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec un arsenal de discussions, de conseils et de logique.

—Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac de cuir grand comme les deux mains!

Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.

Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait. Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.

—La muerte! La muerte!criait l'Espagnol en se mordant les poings.

Il voulait mourir.

La mort?

—Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée se faisait ironique comme un défi.

Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse, emporter soudain!—Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!

Et puisen finde compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?

Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,—un cadavre!

—Ah! bah! se dit Terral.

Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie, cette fois,—sa tête,—pour de l'or!

Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage manœuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.

—Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se mourait.

Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.

Cette fois il recula.

Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée sur son bras gauche.

—Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il descendit,—se cognant le front à l'escalier étroit,—dans les cabines, se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.

Quand il revint à lui,—car cette réflexion sombre fut comme un évanouissement—il vit la cabine remplie de gens qui, attablés, mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à table, demanda des œufs, coupa machinalement un peu de fromage dans le bloc de Chester que lastuardessposa devant lui, paya et remonta sur le pont.

—Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!

Terral tressaillit.

C'était la voix de don Antonio.

—Oui, dit Terral.

Et dès lors il ne parla plus.

Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le front. Il disait encore comme le héros de Stendhal:Aux armes!Et il s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.

Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda une chambre, et lorsqu'il fut seul:

—Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre. J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait? Cela peut être une faiblesse!

Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch, qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député—peut-être était-ildeux) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.

La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne. Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait. M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation, Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'œuvre en quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant, pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.

Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune Adolphe:

—Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite, comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!

Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.

Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le quadrille de laBelle-Hélène.

—Pas mal, cette petitemachine!... Bigre, si la chose va au Salon, ça te fera une fameuse réclame...Ame qui s'avance, âme qui s'avance, ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!

—Oui, adorable!

Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'œuvre, où l'artiste, sans le vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les Egyptiens eussent appeléle goût de la mort. Mais ce n'est point cela qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter, tous les refrains du passé,—ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.

—C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!

Et,—défilant comme une lanterne magique,—ils passaient tous, rieurs, bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées, jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant, frissonnait toujours d'ivresse!—Point de regrets. Elle eût refait encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers et d'amours.

Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle trouvait,—cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des instincts, point de volonté,—une énergie singulière pour résister à son mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.

Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds, des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,—portant la main à son front, et pleurant:

—Mais qu'ai-je donc là?...

Elle rappela son médecin.

—Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?

Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des bains, des tisanes, du calme.

—Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?

Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une porte, semblaient morts.

M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.

On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.

—Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?

—Ah! mes amis, au fond c'étaitla reine des crampons! Une sensitive. A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ailâchée. Pour le moment, parlez-moi deGrenouillette. Un type, Grenouillette!

—Ranula,batrakion, traduisit un auditeur, qui avait fait ses classes.

—Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter monmackintosh, le matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!

—De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de chambre!

—Toujours adroit, ce Raoul!

—Vive Raoul!

Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait, qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique. Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.

Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un nom que Cachemire n'avait pas entendu.Ramollissement aigu, avait dit l'un. L'autre avait ajouté:Ramollissement ataxique.

—Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à l'eau...»

Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité, atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là, bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps, quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes, autour de ses tibias rongés.

Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.

Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles de foie de morue, qui lui soulevaient le cœur, amenaient de grosses larmes de dégoût à ses yeux rouges.

—Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à sa poitrine.

Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre, encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules, dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur le théâtre, le cou tendu, comme unformicaleo, qui guetterait sa proie. Puis, tout-à-coup:

—Je m'ennuie! disait-elle.

Et il fallait partir.

Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que lapetitepartait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle, Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues, lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure étrange et falotte, Terral—ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié, comme les autres.

Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.

—J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame Labarbade entra dans sa chambre.

—Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?

—Fernand.

—Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait, voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!

—Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.

—Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à lajeune première.

—Le ménage! répétait Suzanne.

Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son oreiller,—un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres yeux fatigués. Elle s'endormit.

Madame Labarbade sefaisait bellepour recevoir son photographe.

Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.

—La chance a tourné! pensait-il.

Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et desdessousde Paris; mais il faut être un terribleŒdipepour déchiffrer d'un coup d'œil les termes inconnus du problème anglais.

Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables, cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services. Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par tous les moyens, fortune!...

Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière. C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés, cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni. Ce sont lesGaleries de Boisde la librairie. Terral traduisit ainsi certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.

Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui revenaient. En passant devant cesoyster roomsoù les poissons, les crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.

Ou bien:

—Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...

Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.

Une seule chose l'effrayait: la discipline.

Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que Londres voulût bien se donner à lui.

Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!

—Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque square. Cherchons toujours!

Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux, qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux—en marchant en cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages bas et sombres.

—Et voilà justement l'image de ma vie,pensaitTerral tout en s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit finir pourtant!

Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms, John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant devise:Truth, Justice, Patience!

—Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc pourtant!

Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne, et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse. Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez plein de rubis et l'œil plein de santé, causait en anglais avec un grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.

Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:

—Monsieur Nicholson?

—C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français. Qu'y a-t-il pour votre service?

Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui pût le faire vivre.

—Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent bordelais très-prononcé:

—Fernand Terral.

—Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur, ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.

—Moi? fit Terral en devenant tout pâle.

—Si j'en crois certain récit publié par leLondon Herald, d'après leFigaro, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon intelligent, monsieur Terral...DearAnderson?...

Le monsieur maigre s'avança.

M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral comprit:—Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.

—Ah! fit M. Anderson.

—Il a eu des malheurs, là-bas!

—Ah! dit encore M. Anderson.

—C'est ce qu'il nous faut.

—Pour l'associer?...

—L'associer?Comment vont tes pauvres pieds?

Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du ruisseau parisien:Et ta sœur?—Mais il la traduisit et la devina, au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à l'intriguer. Ce petit hommeavaitdes allures railleuses, et, en parlant le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison Nicholson, Anderson et Ce.

M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de bilboquet à côté de son manche.

—Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,—cartes sur table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis. Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M. Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson! Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter (à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson, en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol, voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui, la maison Nicholson, Anderson et Ceest assez bien posée pour se faire livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours. Nous avons un logement dans le Strand pour faire dugenre. Le Strand! Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés. Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible! Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous? Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez être aussi riche que nous!

—Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!

—C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennesté!—Eh! bé, la réponse?

—Je suis tout à vous, dit Terral.

—Bravo! fit Nicholson.

—All right!s'écria M. Anderson.

—Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où logez-vous?

—Dans Soho.

—Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On nous connaît à peine. Legouspinqui habite le Strand ne soupçonne pas qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal.Té!monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est deux millions que nouslevons àLutèce!

Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah! bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.

—Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon étoile. Elle se lève!

Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth,the smutty Lambeth, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir, il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords, le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion, le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un Irlandais se leva et cria:bravo!On ne protesta pas. Point de policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il s'égara encore.

En passant par une rue étroite, noire,—il se trouvait dans Saint-Gilles, sans le savoir,—il vit une ombre devant lui, immobile. Il avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.

MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.

—Pourtant,té, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la confiance!

Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la banded'étouffeurs, degarrotters, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre et reconnut Terral.

—Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblableté! Mais vous voyez,master Anderson, que M. Terral était un des nôtres!

Ce fut l'oraison funèbre du révolté.

Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque jour chez Cachemire.

—Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.

Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'œil à son pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.

—Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!

—On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la petite?

—La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...

—C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?

—Quelle échéance?

—Enfin, pour combien de temps...

—Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an, un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!

Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit l'escalier en souriant:

—L'échéance! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!

Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!

Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis,haussantles épaules:

—Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!

—Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.

—Tu ne l'as donc pas entendu?

—Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je puis guérir? Guérir!

—Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu vas guérir!

—Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de lettres pour moi?

—Comment des lettres? Quelles lettres?

—Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je m'ennuie!

—Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour la soif!

—Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers. Écoute donc!

—Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?

—Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux entendre. Tu n'entends pas?

—Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en ouvrant la fenêtre toute grande.

Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait ironique.

—C'est bien ça, dit Cachemire.

Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.

—Quoi? demanda encore maman Labarbade.

—Cet air... tu ne sais pas... cet air...

Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue, autrefois,—et cetautrefoisdatait de l'an dernier,—devant tant de gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et torturait en même temps.

—Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!

Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus, cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant sa chanson qui n'avait plus de force.

Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:

—Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...

Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre refrain:


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