II

Un professeur de débauche : M. le marquis de Sade. — Le roman de la femme dépecée vivante. — L'aventure de la maison close de Marseille. — Satyrographomanie, érotomanie ou folie? — Les prisons du marquis de Sade. — Sous la Terreur. — DeJustineàJuliette. — La morale de l'auteur d'Aline et Valcour. — La fin du divin marquis.

La figure du marquis de Sade nous appartient ici. Les filles publiques de la Terreur peuvent se réclamer de ce maître, de ce dilettante de la débauche, de ce Shakespeare de l'érotisme, qui a légué son nom aux siècles en symbole de ce que la dépravation des sens peut imaginer de plus incohérent et de plus licencieux. N'aurait-il même point été mêlé aux événements de la Terreur que, malgré tout, le nom du marquis de Sade s'imposerait ici, tant il est vrai qu'il demeure désormais inséparable de tout ce qui touche à ce cabinet secret-clinique de l'amour.

Certes, c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il a inventé un frisson nouveau. A ces aimables romans libertins duXVIIIesiècle, dont les héroïnes semblent parées des grâces molles de Fragonard et de la mièvre joliesse de Watteau, à ces productions légères, il a opposé les romans atroces, mélodramatiques et sanguinaires, par lesquels il prétend enseigner à des temps nouveaux des débauches nouvelles.

Rien de plus extravagant à concevoir que ces deux romansJustineetJuliette[316]qui lui assurent une si solide part d'immortalité. « Romans ennuyeux », a-t-on écrit. Nous ne partageons pas cet avis. Le premier moment d'instinctif dégoût surmonté, on est entraîné par cette imagination éperdue, exaspérée qui invente à chaque page, sinon à chaque ligne, des supplices nouveaux, des manières de faire l'amour inédites.

[316]« Tout ce que l'imagination la plus délirante, la plus obscène et la plus sanguinaire peut rêver de plus monstrueux et de plus révoltant, semble avoir été réuni dans ces deux ouvrages, dont les principes sont en parfaite analogie avec les tableaux, et dont la seule conception doit être considérée comme un attentat contre l'ordre social. »Galerie historique des contemporains ou nouvelle biographie dans laquelle se trouvent réunis les hommes morts ou vivans, de toutes les nations, qui se sont fait remarquer à la fin du XVIIIesiècle et au commencement du XIXe, par leurs écrits, leurs actions, leurs talens, leurs vertus ou leurs crimes; 3eédition ; Mons, Le Roux, libraire, 1827 ; tome VIII, art.de Sade, p. 126.

[316]« Tout ce que l'imagination la plus délirante, la plus obscène et la plus sanguinaire peut rêver de plus monstrueux et de plus révoltant, semble avoir été réuni dans ces deux ouvrages, dont les principes sont en parfaite analogie avec les tableaux, et dont la seule conception doit être considérée comme un attentat contre l'ordre social. »Galerie historique des contemporains ou nouvelle biographie dans laquelle se trouvent réunis les hommes morts ou vivans, de toutes les nations, qui se sont fait remarquer à la fin du XVIIIesiècle et au commencement du XIXe, par leurs écrits, leurs actions, leurs talens, leurs vertus ou leurs crimes; 3eédition ; Mons, Le Roux, libraire, 1827 ; tome VIII, art.de Sade, p. 126.

Ce ne sont qu'aventures périlleuses, sanglantes, assassinats, égorgements, estrapades, un énorme fracas de tueries que terminent toujours les débauches et les orgies les plus extraordinaires où les sexes confondus, mêlés, oubliés, tournoient en une ronde effrénée. « Ah! quel infatigable scélérat! » s'écrie le brave Jules Janin qui n'en revient pas et reste confondu de tant d'imagination dans la volupté atroce, de tant de style luxuriant dans la luxure.

On sent, on devine que le divin marquis prend lui-même plaisir aux péripéties de son œuvre, au point que, lorsqu'elles sont superflues, il les fait naître inutilement, ne résistant pas à l'agrément de s'y arrêter pendant une page. Ses héros sont formidables de puissance sexuelle et de cynisme. « Je suis bestialitaire et meurtrier, je ne sors pas de là », dit tranquillement l'un d'eux, l'Almani deJustine[317]. Partant de ce principe, on peut imaginer les tours qu'accomplit cet Almani. Nous ne l'y suivrons pas.

[317]La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, ouvrage orné d'un frontispice et de quarante sujets gravés avec soin ; en Hollande, 1797 ; tome III, p. 61.La première édition deJustineparut en 1791, 2 vol. in-8oavec un frontispice de Chery, en Hollande, chez les libraires associés. Il semble presque impossible de dresser la liste de toutes les rééditions qui en furent faites.

[317]La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, ouvrage orné d'un frontispice et de quarante sujets gravés avec soin ; en Hollande, 1797 ; tome III, p. 61.

La première édition deJustineparut en 1791, 2 vol. in-8oavec un frontispice de Chery, en Hollande, chez les libraires associés. Il semble presque impossible de dresser la liste de toutes les rééditions qui en furent faites.

Rien cependant, ni dans sa famille, ni dans son éducation, ne prédestinait le marquis de Sade à cette carrière d'érotomane où il devait briller d'un éclat incontesté. Il était de cette race probe et illustre qui avait eu Hugues de Sade, le mari de la belle Laure aimée de Pétrarque, pour chef. Des ancêtres glorieux avaient porté ce blason « de gueules à une étoile d'or chargée d'une aigle de sable becquée et couronnée de gueules », qui fut celui dont le marquis devait sceller ses lettres de Bicêtre et de la Bastille. Cette illustre lignée comptait un évêque de Marseille, Paul de Sade ; un premier président de parlement de Provence, Jean de Sade ; un grand échanson du pape Benoît XIII, Eléazar de Sade, dont les services rendus à l'empereur Sigismond ajoutèrent l'aigle impériale aux armoiries de la race[318]; un premier viguier triennal de Marseille, Pierre de Sade ; un évêque de Cavaillon, Jean-Baptiste de Sade ; un chevalier de Malte, maréchal de camp, Joseph de Sade ; un troisième chef d'escadre, Hippolyte de Sade ; un abbé spirituel et aimable écrivain, François-Paul de Sade[319]; et tant d'autres, grands seigneurs de province, gentilshommes et ambassadeurs qui n'ont laissé à l'avenir que le nom de celui qui, seul, leur devait survivre.

[318]D. A. F. de Sade,Idée sur les romans, publiée avec préface, notes et documents inédits, par O. Uzanne ; Paris, 1878, in-12, p.XIV.

[318]D. A. F. de Sade,Idée sur les romans, publiée avec préface, notes et documents inédits, par O. Uzanne ; Paris, 1878, in-12, p.XIV.

[319]On doit à François-Paul de Sade, abbé d'Uxeuil, desMémoires pour(et nonsur, comme l'écrit M. Uzanne)la vie de François Pétrarque, tirée de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec notes, dissertations et pièces justificatives; Amsterdam, 1767, 3 vol. in-4o.

[319]On doit à François-Paul de Sade, abbé d'Uxeuil, desMémoires pour(et nonsur, comme l'écrit M. Uzanne)la vie de François Pétrarque, tirée de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec notes, dissertations et pièces justificatives; Amsterdam, 1767, 3 vol. in-4o.

Lui était né à Paris, le 2 juin 1740, dans ce noble et magnifique hôtel des Condé dont, par alliance, il était quelque peu le parent. Ses études, sur lesquelles on sait peu de chose, se firent dans ce collège Louis-le-Grand où Camille Desmoulins et Maximilien de Robespierre devaient nouer une amitié que la politique seule brisa. Il avait là, dit M. Uzanne, « je ne sais quoi de traînant et de caressant dans la parole qui attirait vers lui d'une sympathie invincible et cette tournure bercée sur les hanches, cette grâce mollement féminine qui lui procurèrent, dès l'internat, ces amitiés honteuses sur lesquelles on ne saurait insister[320]».

[320]Préface de l'Idée sur les Romans, p.XV.

[320]Préface de l'Idée sur les Romans, p.XV.

On ne saurait plus nettement accuser de Sade, dès son jeune âge, de sodomie. S'il s'en est flatté par la bouche des héros de ses livres, il convient toutefois d'observer que ses hommages publics et connus allèrent surtout aux femmes et que celles-ci seules, à l'exclusion de tous hommes, devaient jouer un rôle prépondérant dans le roman passionnel de sa vie agitée.

De Sade ne s'éternisa pas au collège. Sans que rien ne l'eût encore désigné à l'attention de la justice, ou des amateurs de scandale, il prit service dans les chevau-légers en qualité de sous-lieutenant au régiment du Roy. La guerre de Sept Ans le trouva capitaine de cavalerie sur les bords marins où s'était arrêtée la grandeur de Louis XIV. Mais c'étaient d'autres lauriers que ceux de la guerre que le jeune homme méditait de cueillir. Il revint d'autant plus volontiers à Paris que son père venait de lui céder sa charge de lieutenant général de la Haute et Basse-Bresse. Tel il faisait un parti fort convenable. Aussi l'accueillit-on sans déplaisir dans le salon de M. Cordier de Montreuil, seigneur de Launay et président de la Chambre de la Cour des Comptes.

C'est là que le jeune de Sade — il avait vingt-trois ans — fit la rencontre de deux jeunes filles, jolies et piquantes plutôt que belles, désireuses de s'évader de ce milieu un peu austère, à condition que ce fût au bras d'un beau jeune homme. Cet idéal, le marquis de Sade le représentait à merveille. Aussi les deux jeunes filles, Renée-Pélagie, l'aînée, et Louise, la cadette, tombèrent-elles amoureuses de lui. Ce fut l'aînée qu'il épousa, le 17 mai 1763, à l'église Saint-Roch, en réservant son cœur à la cadette. Ni l'un ni l'autre ne devaient l'oublier.

S'il serait exagéré de dire que la nouvelle marquise de Sade fut heureuse, il le serait non moins d'assurer qu'elle fut malheureuse. Dans ce ménage où elle apportait un amour total, absolu, son mari ne faisait preuve que d'une courtoisie aimable, n'oubliant pas que, si ses préférences allaient à la cadette, il n'avait épousé l'aînée que par la contrainte de Mmede Montreuil, par raison enfin. Ce fut donc une union médiocre, terne, grise ; un ménage où la grande flamme de l'amour n'éclaira pas les tendresses et qui ne pouvait accorder à M. de Sade les multiples satisfactions qu'il avait espéré recueillir.

Le Marquis de Sade, d'après une estampe curieuse de la Restauration.

Le Marquis de Sade, d'après une estampe curieuse de la Restauration.

Il le prouva bientôt.

A Arcueil, il avait, comme tous les gens de son monde, une petite maison, une folie, servant à de galants rendez-vous et à d'amoureux badinages. Ce fut, sans doute, un peu plus que cela qu'il y chercha, car des plaintes parvinrent au Châtelet, au lieutenant de police, et on envoya M. de Sade au donjon de Vincennes méditer sur les inconvénients des plaisirs extra-conjugaux.

Cela se passait quelques semaines après son mariage. On voit qu'il n'avait guère perdu de temps.

C'est ici qu'entre en scène sa femme, sa femme méprisée, trahie, abandonnée, mais amoureuse toujours. Ce qu'elle fera pour ce mari indigne en cette occasion, elle le fera toute sa vie jusqu'à l'heure où la Révolution le libérera. Son activité, son dévouement, ses soins, ses démarches, elle les prodiguera sans relâche. « Pour tout le monde, son mari fut un monstre, mais non pour elle, écrit M. Ginisty qui lui a consacré une pénétrante étude. Flétri, condamné, convaincu de vices et de crimes immondes, il demeura, à ses yeux qui ne se voulaient point désiller, l'époux à qui elle devait son affection sans borne[321]. » Ce fut donc grâce à elle qu'à la fin de 1763, le marquis de Sade dut d'être relâché. C'est mal le connaître que de le croire un seul instant véritablement reconnaissant, malgré les lettres humiliées, les promesses repentantes qu'il prodigue comme il prodiguera plus tard ses atrocités érotiques. Le voici libre et rien ne lui est plus pressé que de courir à de nouvelles aventures. En la Beauvoisin, gourgandine d'opéra et tenancière de tripot, il trouve une digne acolyte. Que la marquise lui donne un fils, le 27 août 1767, peu importe. Les attraits déjà flétris de la Beauvoisin ont d'autres charmes pour lui, et un an ne s'écoule pas que le marquis de Sade se trouve le héros du premier de ses retentissants scandales.

[321]Paul Ginisty,La Marquise de Sade; Paris, 1901,préface.

[321]Paul Ginisty,La Marquise de Sade; Paris, 1901,préface.

Un soir de 1768, le 3 avril exactement, le marquis rencontra place des Victoires une femme, « loup à jeun cherchant aventure ». Sans doute, était-il dans de mêmes dispositions d'esprit, mais pour d'autres motifs que la femme qui était pauvre et avait faim, peut-être. Il la décida assez facilement à l'accompagner dans sa petite maison d'Arcueil. Là, que se passa-t-il? C'est une histoire bien embrouillée à plaisir, bien obscurcie avec trop de facilité. Ayant fait mettre nue cette femme qui se nommait Rose Keller, le marquis l'aurait attachée sur une table de dissection et se serait apprêté à la dépecer vivante. C'est là ce qu'assure Restif de la Bretonne[322], et c'est là précisément ce qui rend le conte suspect pour qui connaît la rivalité des deux grands érotiques. La marquise du Deffant prétend que le marquisdéchiquetala femme. La suite de l'aventure prouve que les blessures de Rose Keller étaient moins graves qu'on ne les disait. On peut supposer que de Sade, dont « l'érotisme sanguinaire fut plus virtuel que réel et se manifesta plutôt par des écrits que par des actes[323]», se sera livré devant Rose Keller à une de ces mises en scène, un peu terrifiantes et puériles à la fois, qu'il affectionnait et dont il encombra par la suite jusqu'aux moins libertins de ses romans.

[322]Restif de la Bretonne,Les Nuits de Paris ou le spectateur nocturne, à Londres et à Paris, 1788-1789, 194enuit.

[322]Restif de la Bretonne,Les Nuits de Paris ou le spectateur nocturne, à Londres et à Paris, 1788-1789, 194enuit.

[323]Docteur Cabanès,Le Cabinet secret de l'histoire, tome III,La Folie du divin marquis, p. 305.

[323]Docteur Cabanès,Le Cabinet secret de l'histoire, tome III,La Folie du divin marquis, p. 305.

Mais ce qui se lit sans terreur ne se contemple pas toujours sans épouvante, et Rose Keller n'était point habituée à de pareilles émotions. Laissant là ses hardes, nue et échevelée, elle sauta par la fenêtre, hurla, cria et ameuta Arcueil autour de la petite maison du marquis. Ce genre de scandale confine au chantage. Probablement, Rose Keller, enveloppée de ses seuls cheveux, au milieu des paysans goguenards et indignés, en entrevit-elle la possibilité. Ce qui le fait penser, c'est qu'elle consentit à retirer sa plainte moyennant 2000 livres. Mais le tapage n'en avait pas moins eu sa répercussion à Paris, et, quoi qu'on en dise, la justice n'était pas toujours boiteuse en ces temps, car deux mois après le scandale d'Arcueil, le Châtelet de Paris condamnait le marquis à 200 livres d'amende au bénéfice des pauvres prisonniers. En même temps, on le transférait à Lyon à la prison de Pierre-Encise.

La marquise de Sade.

La marquise de Sade.

Une fois encore, la marquise devait abréger la détention de son mari et une fois encore celui-ci devait-il lui réserver, comme après chaque libération, un gage éclatant et public de son ingratitude.

Après six semaines passées dans la geôle lyonnaise, le marquis retrouvait sa femme et la famille de Montreuil au château de La Coste. Louise, la sœur de la marquise, était là aussi, et en sa présence, de Sade sentit en lui, du fond de son cœur inapaisé, remonter cet amour violent que le mariage avec Renée-Pélagie était venu contrarier et briser cinq ans auparavant. Cette fois, il ne retrouvait plus la jeune fille de seize ans du salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, mais une jeune femme dans tout le radieux éclat de ses vingt et un ans. C'était la créature faite pour l'amour et la volupté, admirablement proportionnée, d'un teint pur, aux lèvres un peu fortes qui décèlent tout ce qu'une chair a de passionné, et à qui cette beauté ajoutait un charme tentateur de plus au souvenir de l'amour d'autrefois.

Toujours aveugle, toujours aussi ridiculement mais admirablement illusionnée, la marquise de Sade ne vit ni ne devina le nouveau malheur qui allait s'abattre sur elle.

Un matin, ni sa sœur ni son mari n'apparurent au déjeuner. Un sombre pressentiment la chassa vers les appartements : ils étaient vides.

Le marquis de Sade avait enlevé MlleLouise de Montreuil. Jamais coup aussi rude ne frappa la pauvre femme.

Au milieu de la nuit, le marquis avait pénétré dans la chambre de sa belle-sœur. Réveillée en sursaut, elle l'avait vu se dresser devant elle, égaré, suppliant. Sans elle, avait-il assuré, il ne pouvait point vivre, elle seule pouvait le retirer du gouffre de perdition où son amour malheureux pour elle l'avait entraîné. Qui sait si la jeune femme ne crut pas aux protestations du merveilleux menteur? Sans doute, elle n'ignorait pas qu'il l'avait préférée jadis à sa sœur, et qu'elle serait aujourd'hui sa femme si Mmede Montreuil n'avait exigé le mariage de l'aînée. Crut-elle son repentir sincère? Nous préférons supposer qu'elle n'avait pas cessé d'aimer ce beau-frère indigne, dont le seul crime avait été d'aimer d'une manière non tolérée par les usages, les mœurs et les lois. Le marquis de Sade n'eut pas à l'implorer longtemps. Debout, elle fut vite vêtue, empressée à rassembler quelques robes, quelques menus objets. Par les couloirs déserts du château endormi, les deux amants se glissèrent. Une berline attendait, au bout de l'allée principale, sur la route. Louise monta la première ; le marquis jeta un ordre au cocher et la voiture, au grand galop, partit dans la nuit, gagnant la route d'Italie. Ce n'était pas que l'amour que le divin marquis allait chercher au delà des frontières, mais encore sa sécurité. Il avait jugé plus agréable de gagner celle-ci en compagnie de celle-là.

En effet, en cette année 1772, il était sous le coup d'une grave accusation. S'étant rendu, le 27 juin, dans une maison de prostitution de Marseille, il avait offert aux pensionnaires du lieu des bonbons à la cantharide[324]. Nous n'avons pas à en détailler ici les effets[325]. Le scandale avait été plus grand encore que celui créé par Rose Keller. Les filles publiques s'étaient, pendant toute la nuit, livrées aux excès tumultueux et érotiques que les bonbons du marquis devaient nécessairement produire. Ayant joui du spectacle, il avait plié bagage et était retourné à La Coste pour attendre la suite des événements.

[324]Le comte de Montgaillard (Souvenirs, p. 73), dit que ces bonbons furent servis dans un bal donné aux dames de Marseille. Il ne dit pas quelles dames, mais nous savons que le marquis n'avait pas poussé l'audace au point d'en régaler des dames de la meilleure société.

[324]Le comte de Montgaillard (Souvenirs, p. 73), dit que ces bonbons furent servis dans un bal donné aux dames de Marseille. Il ne dit pas quelles dames, mais nous savons que le marquis n'avait pas poussé l'audace au point d'en régaler des dames de la meilleure société.

[325]« Les femmes les plus sages n'ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. » Bachaumont,Mémoires, 25 juillet 1772.

[325]« Les femmes les plus sages n'ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. » Bachaumont,Mémoires, 25 juillet 1772.

La condamnation du Grand Châtelet, sa détention à Lyon, tout cela l'avait désormais rendu prudent. Aussi avait-il jugé bon de prendre les devants, et c'est pourquoi la marquise avait à la fois perdu son mari et sa sœur.

Le 3 septembre suivant, le marquis de Sade et le domestique qui l'accompagnait, étaient condamnés à mort. Aussi rigoureuse qu'elle fût, cette sentence ne surprit personne, car, amplifiée, grossie démesurément, exagérée comme le sont toutes les aventures scandaleuses, celle de Marseille avait défrayé toutes les conversations.

Mais c'était bien d'elle que s'inquiétait en ce moment le marquis! Sous la clémence hivernale du beau ciel italien, il promenait alors son amour vainqueur, cette belle Louise de Montreuil, soumise à tous ses désirs, humble devant tous ses caprices, l'aimant comme sa sœur avait aimé l'homme cynique à qui elle s'était abandonnée.

Elle se trouvait avec lui, en décembre 1772, dans le Piémont quand la police sarde, traquant M. de Sade, l'arrêta à Chambéry. On reconduisit Louise en France où les portes d'un couvent se fermèrent sur elle, tandis que son amant se voyait transféré au château de Miolans. Après l'ivresse de la liberté, il allait connaître la plus sinistre, la plus lugubre des prisons féodales de l'ancienne France. Il y entra, peut-être avec dépit, mais avec l'espérance de la quitter bientôt et pour ce, une nouvelle fois, il s'adressait à sa femme.

La triste créature, si cruellement frappée et trompée, semblait avoir oublié le crime de son mari et la faute de sa sœur. Avec une activité dont elle avait déjà donné des preuves lors des premières incarcérations du marquis, elle se mit à l'œuvre, leva une troupe, organisa l'évasion, et ce avec une telle confiance dans sa réussite, une telle ingéniosité dans les moyens que, dans la nuit du 1erau 2 mai 1775, le marquis de Sade sortait sans difficulté de la terrible prison.

Cette fois, il s'appliqua à se cacher avec soin étant donné qu'il était sous le coup de la condamnation capitale pour l'affaire de Marseille. Mais quelques précautions qu'il prît, il ne put échapper à la surveillance dont étaient l'objet les filles publiques, ordinaires occupations de ses heures de voyage à Paris. Le 14 Janvier 1777, on le surprit au lit de l'une d'elles. Séance tenante, on le mit en cabriolet et on le conduisit au donjon de Vincennes. La marquise de Sade se remit en campagne, sollicitant cette fois la revision du jugement par contumace de 1772[326]. L'année suivante, ces sollicitations furent couronnées de succès et la revision ordonnée. Transféré à Aix en juin 1778, de Sade vit le jugement cassé le 30 juin et les griefs retenus contre lui écartés. La peine de mort se transformait en une admonestation, une interdiction de séjour de trois ans à Marseille et une amende de 50 livres. Le jugement n'oubliait qu'une chose : sa liberté. Cette fois encore c'était de sa femme qu'il en devait recevoir le présent. Le procès terminé, les policiers se remirent en route pour Vincennes avec le marquis. Le soir du 5 juillet 1778, arrivés à Lambesc, aux environs d'Aix, tandis que ses gardiens dînaient, le marquis disparaissait. Tout avait été préparé par la marquise pour le cacher. Il demeura introuvable jusqu'en avril 1779. A ce moment, il retomba aux mains des policiers qui, plus prudents, l'amenèrent à Vincennes où la surveillance devait rendre impossible toute évasion.

[326]Voici une des lettres qu'elle adressait pour cet objet au comte de Vergennes :Monsieur,« L'excès des malheurs dont je suis accablée ne me permets pas de me présenter à vos yeux ; c'est de ma retraite profonde que j'ose implorer et attendre avec confience de vos bontés et de votre justice la réhabilitation de l'honneur de mon mari et de mes enfants, si injustement flétri par un jugement dont nous sollicitons aujourd'hui aux pieds du throsne l'anéantissement.« J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.« Cordier de Montreuil, marquise de Sade. »A Paris, le 23 septembre ; au monastère des Carmélites, rue d'Enfer.

[326]Voici une des lettres qu'elle adressait pour cet objet au comte de Vergennes :

Monsieur,

« L'excès des malheurs dont je suis accablée ne me permets pas de me présenter à vos yeux ; c'est de ma retraite profonde que j'ose implorer et attendre avec confience de vos bontés et de votre justice la réhabilitation de l'honneur de mon mari et de mes enfants, si injustement flétri par un jugement dont nous sollicitons aujourd'hui aux pieds du throsne l'anéantissement.

« J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

« Cordier de Montreuil, marquise de Sade. »

A Paris, le 23 septembre ; au monastère des Carmélites, rue d'Enfer.

Comme aucun incident particulièrement remarquable ne troubla ces longues années d'emprisonnement, nous pouvons nous demander dans laquelle de ces trois catégories, satyrographomanie, érotomanie ou folie, on peut classer le divin marquis.

Avec le docteur Cabanès[327], nous n'hésitons pas à lui reconnaître la première de ces désignations. Il est hors de doute que, quoique enfermé comme fou, le marquis de Sade ne le fut guère, ne le fut jamais. Tout, au contraire, plaide en faveur de sa pleine raison, de sa vive intelligence.Justine, c'est l'œuvre d'un satyrographe et non d'un dément ;Julietteest due à une plume folle d'érotisme, mais folle que de cela. Sans les prisons du marquis, nous n'aurions jamais été dotés de ces livres, les aventures de la liberté lui plaisant davantage que la littérature de la captivité. En elle, il déversa le trop-plein de son activité luxurieuse, ce fut le dérivatif nécessaire à ses longs et mortels loisirs. Ce n'est pas impudemment qu'un homme compte les jours, les semaines, les mois, les années sans savoir quand les portes de la geôle s'ouvriront pour lui. Aussi, le caractère du marquis de Sade, naturellement susceptible, exigeant, s'aigrit-il au point de lui faire commettre à l'égard de son admirable et pauvre femme les plus cruelles injustices. Tandis qu'il rédigeait les aventures épouvantables de ses héros, elle s'ingéniait à satisfaire ses moindres désirs, à lui envoyer ces mille petites choses chères à l'homme isolé, livres, liqueurs, pâtisseries. Il la remerciait à peine, punissant ce merveilleux dévouement par de longs silences. « Ton silence me tue, lui écrivait-elle, il n'est sorte de chose que je me fourre dans la tête. » Et de sa belle écriture volontaire et impérieuse, il écrivait en marge de la tendre missive : « Et moi dans le c…[328]» Elle, cependant, pitoyable Antigone ployée et inclinée devant cet effroyable Œdipe de la débauche, se multipliait, associait son amie, Mllede Rousset, à son dévouement déconcertant.

[327]Docteur Cabanès,ouvr. cit., tome III, p. 306.

[327]Docteur Cabanès,ouvr. cit., tome III, p. 306.

[328]Lettre du 9 septembre 1779, reproduite par P. Ginisty,vol. cité, p. 61.

[328]Lettre du 9 septembre 1779, reproduite par P. Ginisty,vol. cité, p. 61.

Cette Mllede Rousset était une Méridionale vive et spirituelle. Elle seule osait tenir tête au terrible marquis, mais en plaisantant, et lui faire remarquer l'indignité de ses reproches à l'égard de sa femme. Il se piqua au jeu, répondit et une longue correspondance s'engagea. M. Ginisty en a publié de nombreux extraits. Elle est édifiante. Du fond de son cachot, M. de Sade avait trouvé le moyen de trahir une fois encore sa femme. Elle ne tarda pas à s'en apercevoir, resta confondue en reconnaissant sa rivale dans son amie, et, forte et décidée pour la première fois, lui ferma sa porte.

La suave Emilie sur la charrette.

La suave Emilie sur la charrette.

Le 29 février 1784, M. de Sade fut transféré à la Bastille. Il y écrivit son fameux romanAline et Valcour[329], recevant les visites de sa femme avec une sorte de rancune méchante, mais accueillant mieux ses envois, comme celui du 24 mai où elle lui adressa une paire de draps, dix-neuf cahiers de papier, une demi-livre de pâte de guimauve, une bouteille d'encre, une bouteille d'orgeat, une boîte de pastilles de chocolat[330]. Il consommait d'ailleurs énormément de papier, car douze jours plus tard, avec six coiffes de bonnet et des volumes, sa femme lui adressait encore vingt et un cahiers de papier réglé, — le papier deJustine! — six grosses plumes taillées et six plumes de coq.

[329]«Aline et Valcour ou le roman philosophique, écrit à la Bastille un an avant la Révolution, par le citoyen S… ; Paris, Girouard, libraire, 1793 ; 8 vol. petit in-12o, et Paris, Maradan, 1795, 8 parties in-18o, avec figures et le frontispice renouvelé. On nous dit avoir vu des exemplaires sous la même date publiés par Mmeveuve Girouard, sous le nom du citoyen Sade, et précédés d'une épigraphe de sept vers latins empruntés à Lucrèce. Il parut plus tard deux copies abrégées d'Aline et Valcoursous les titres deValmor et Lydia ou Voyage autour du monde de deux amants qui se cherchent; Paris, Pigoreau ou Leroux, an VII, 3 vol. in-12o; etAlzonde et Karadin; Paris, Cercoux et Moutardier, 1799, 2 vol. in-18o. » O. Uzanne,vol. cit., pp.XXXV,XXXVI.

[329]«Aline et Valcour ou le roman philosophique, écrit à la Bastille un an avant la Révolution, par le citoyen S… ; Paris, Girouard, libraire, 1793 ; 8 vol. petit in-12o, et Paris, Maradan, 1795, 8 parties in-18o, avec figures et le frontispice renouvelé. On nous dit avoir vu des exemplaires sous la même date publiés par Mmeveuve Girouard, sous le nom du citoyen Sade, et précédés d'une épigraphe de sept vers latins empruntés à Lucrèce. Il parut plus tard deux copies abrégées d'Aline et Valcoursous les titres deValmor et Lydia ou Voyage autour du monde de deux amants qui se cherchent; Paris, Pigoreau ou Leroux, an VII, 3 vol. in-12o; etAlzonde et Karadin; Paris, Cercoux et Moutardier, 1799, 2 vol. in-18o. » O. Uzanne,vol. cit., pp.XXXV,XXXVI.

[330]Répertoire ou Journalier du Château de la Bastille à commencer le mercredi 15 mai 1782; publié par feu M. Alfred Begis, 1880.

[330]Répertoire ou Journalier du Château de la Bastille à commencer le mercredi 15 mai 1782; publié par feu M. Alfred Begis, 1880.

Une lettre de la marquise de Sade avec des annotations manuscrites du divin marquis.(Archives de l'Arsenal.)

Une lettre de la marquise de Sade avec des annotations manuscrites du divin marquis.(Archives de l'Arsenal.)

M. de Sade resta près de six ans à la Bastille. Ayant tenté un jour, du haut de la plate-forme de la tour où il se promenait, d'ameuter les passants, il fut transféré dans la nuit du 3 au 4 juillet 1789 à l'hospice de Charenton. Dix-jours plus tard, la Bastille était prise. L'incartade de mai valut au marquis de rester un an de plus prisonnier. Ce ne fut, en effet, qu'en mars 1790, que la Constituante rendit son décret sur les détenus par lettres de cachet. Le 23 mars, M. de Sade sortit de prison et, le 9 juin suivant, pour récompenser sa femme de son amour et de sa fidélité, il divorçait.

C'était une autre société que le marquis retrouvait en sortant de prison. Les gens de son monde avaient passé la frontière, et les filles d'opéra ne se lamentaient pas qu'en chansons sur leur départ :

Adieu donc mon équipage,Mes bijoux, mon étalage ;Plus d'abbés ni de marquis,Leur peine, hélas! me désole,Mais un danseur me console,Et nuit et jour je lui dis :Eh zic, et zic, et zoc,Et fric, et fric, et froc,Quand les bœufs vont deux à deuxLe labourage en va mieux[331].

Adieu donc mon équipage,

Mes bijoux, mon étalage ;

Plus d'abbés ni de marquis,

Leur peine, hélas! me désole,

Mais un danseur me console,

Et nuit et jour je lui dis :

Eh zic, et zic, et zoc,

Et fric, et fric, et froc,

Quand les bœufs vont deux à deux

Le labourage en va mieux[331].

[331]Actes des Apôtres, no65.

[331]Actes des Apôtres, no65.

Le marquis, avant tout, avait le souci de sa liberté. D'autre part, l'ancien régime avait fait assez en sa défaveur pour le trouver au premier rang des ennemis de la monarchie. Tout en répudiant son titre de marquis pour prendre celui de citoyen Sade, il s'occupait de faire jouer les pièces qu'il composa à la Bastille. En novembre 1791, le Théâtre Molière donnait un drame en trois actes de lui :Oxtiern ou les malheurs du libertinage, et faisait heureusement augurer du succès qui ne manquerait pas d'accueillir sa comédie en cinq actes en vers :Le Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs, reçue à l'unanimité, en 1790, à la Comédie-Française.

Mais il avait à faire expier à la royauté abattue ses longues années de prison, et la politique lui fournit le moyen de déclamer contre les « tyrans et leurs suppôts ». La section des Piques (ancien quartier de Vendôme) l'avait élu comme secrétaire, et il s'y montrait parmi les non moins fougueux. Quand, au lendemain de l'assassinat de Marat, on plaça au bureau du Comité de la section le buste de l'Ami du Peuple tombé sous le couteau de la fille Corday, le citoyen de Sade l'orna d'un quatrain de sa façon :

Du vrai républicain unique et chère idole,De ta perte, Marat, ton image console.Qui chérit un si grand homme adopte ses vertus.Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus[332].

Du vrai républicain unique et chère idole,

De ta perte, Marat, ton image console.

Qui chérit un si grand homme adopte ses vertus.

Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus[332].

[332]Publié par Taschereau,La Détention du marquis de Sade ; Revue Rétrospective, tome I, 1833, p. 257 (note).

[332]Publié par Taschereau,La Détention du marquis de Sade ; Revue Rétrospective, tome I, 1833, p. 257 (note).

Il rédigeait, en outre, des pétitions, des réclamations, des motions, tout en tenant un certain train de maison.

Il habitait alors un fort bel appartement rue Neuve-des-Mathurins[333], no871, qu'il quitta pour la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, où une femme inconnue et sur laquelle on manque de renseignements cohabitait avec lui. Il la nommait Justine dans l'intimité.

[333]C'est l'adresse que donne une lettre du 16 mars 1793 adressée aux Comédiens Français et conservée aujourd'hui dans les archives de la Comédie-Française.

[333]C'est l'adresse que donne une lettre du 16 mars 1793 adressée aux Comédiens Français et conservée aujourd'hui dans les archives de la Comédie-Française.

Vers la fin de l'an II, le 6 décembre 1793, cette vie, en somme tranquille, fut troublée. Pour un motif encore mal connu, le citoyen Sade était devenu suspect. On l'enferma aux Madelonnettes[334]qu'il quitta bientôt pour les Carmes et la prison de Picpus. Cette fois, la détention fut courte. On le trouve libéré en octobre 1794, et pendant sept ans, il jouira, pour la dernière fois, du plus long laps de temps de liberté. Le 5 mars 1801 devait en marquer le dernier jour.

[334]En 1866, pour le percement de la rue Turbigo, cette prison, située rue des Fontaines, no12, fut démolie. Cette prison était autrefois le couvent de la Madeleine. Ch. Virmaître,vol. cit., p. 284.

[334]En 1866, pour le percement de la rue Turbigo, cette prison, située rue des Fontaines, no12, fut démolie. Cette prison était autrefois le couvent de la Madeleine. Ch. Virmaître,vol. cit., p. 284.

Le marquis de Sade s'était avisé de raconter, à sa manière, la fortune de quelques personnages de la Révolution haussés au premier rang des grands fonctionnaires pendant le Consulat. Il n'avait su résister au désir de persifler les hommes du jour qui en étaient aussi les puissants. Un roman s'était chargé d'exprimer ses idées à cet égard. Ce futZoloé et ses deux acolythes[335]. Joséphine, sous le nom de Zoloé, en était la principale héroïne. Le portrait qu'il en traçait avait, au moins, le mérite de la ressemblance si les aventures manquaient, elles, de vraisemblance : « Zoloé a l'Amérique pour origine[336], disait-il. Sur les limites de la quarantaine, elle n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq. » Et il signalait, ce que les événements ont si bien prouvé depuis, « l'ardeur la plus vive pour les plaisirs », et son « avidité d'usurier pour l'argent ». A côté d'elle, MmeTallien — Laureda dans la circonstance, — se voyait caractérisée dans une phrase : « Elle est tout feu et tout amour. » De cette découverte, le marquis de Sade n'avait pas tout le mérite. Les déportements amoureux de la fille Cabarrus n'avaient-ils pas fait la joie de la chronique scandaleuse? La troisième acolyte était cette MmeVisconti dont Berthier, le futur prince de Wagram, devait faire sa maîtresse après lui avoir élevé un autel garni de son portrait, pendant la campagne d'Egypte, sous sa tente militaire[337]. Pour le marquis de Sade, MmeVisconti s'appelait Volsange, Barras devenait Sabar, et Bonaparte d'Orsec. C'était là s'attaquer à qui n'entendait guère la plaisanterie. Bonaparte, en ce temps, aimait encore la créole qui devait en faire un mari trompé outrageusement. Aussi ne permettait-il point que l'on touchât à l'objet de son encore neuve idolâtrie.

[335]«Zoloé et ses deux acolythes ou quelques décades de la vie de trois jolies femmes ; histoire véritable du siècle dernier par un contemporain; à Turin (Paris), chez tous les marchands de nouveautés ; de l'imprimerie de l'auteur, thermidor an VIII, in-12, frontispice gravé non signé. Cet ouvrage satirique et obscène est dirigé contre Joséphine de Beauharnais, épouse de Bonaparte, et MmesTallien et Visconti. Le frontispice représente ces trois héroïnes… Ce fut sur le rapport qu'on lui fit de ce libelle que Bonaparte, premier Consul, donna l'ordre d'enfermer à jamais, comme fou furieux, le citoyen Sade à Charenton. » O. Uzanne,vol. cit., pp.XXXVII,XXXVIII.

[335]«Zoloé et ses deux acolythes ou quelques décades de la vie de trois jolies femmes ; histoire véritable du siècle dernier par un contemporain; à Turin (Paris), chez tous les marchands de nouveautés ; de l'imprimerie de l'auteur, thermidor an VIII, in-12, frontispice gravé non signé. Cet ouvrage satirique et obscène est dirigé contre Joséphine de Beauharnais, épouse de Bonaparte, et MmesTallien et Visconti. Le frontispice représente ces trois héroïnes… Ce fut sur le rapport qu'on lui fit de ce libelle que Bonaparte, premier Consul, donna l'ordre d'enfermer à jamais, comme fou furieux, le citoyen Sade à Charenton. » O. Uzanne,vol. cit., pp.XXXVII,XXXVIII.

[336]« Je suis Américaine… » écrivait Joséphine, alors épouse d'Alexandre de Beauharnais, dans une lettre à Vadier, président du Comité de Sûreté générale sous la Terreur, en faveur de son mari (28 nivôse an II-17 janvier 1794). Nous avons publié cette lettrein extensodans notre volume,Anecdotes secrètes de la Terreur.

[336]« Je suis Américaine… » écrivait Joséphine, alors épouse d'Alexandre de Beauharnais, dans une lettre à Vadier, président du Comité de Sûreté générale sous la Terreur, en faveur de son mari (28 nivôse an II-17 janvier 1794). Nous avons publié cette lettrein extensodans notre volume,Anecdotes secrètes de la Terreur.

[337]Sur cette liaison de MmeVisconti, femme de l'ambassadeur de la République cisalpine, Mmed'Abrantès donne de curieux détails. Elle écrit de cette femme du grand demi-monde de l'époque : « Elle avait des traits délicats, mais réguliers ; un nez surtout qui était bien le plus joli des nez. Il était légèrement aquiliné et cependant un peu relevé à son extrémité, où l'on distinguait une fente presque imperceptible. Ses narines mouvantes donnaient en même temps au sourire de MmeVisconti une finesse impossible à peindre. Elle avait d'ailleurs des dents rangées comme des petites perles, et ses cheveux très noirs, parfaitement relevés dans le goût antique le plus pur… MmeVisconti se mettait bien. Elle avait eu, comme les femmes élégantes de cette époque, le bon esprit de ne prendre des modes grecques et romaines que ce qui étaitseyantetséant… Ce pauvre Berthier en était tellementaffollé, dans ce temps là, qu'il en perdait le boire, le manger et le dormir… Berthier était parti désespéré pour l'Egypte… à genoux, devant le portrait de sa divinité, il pleurait… »Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès; Paris, 1835, tome II, pp. 55, 56, 57.

[337]Sur cette liaison de MmeVisconti, femme de l'ambassadeur de la République cisalpine, Mmed'Abrantès donne de curieux détails. Elle écrit de cette femme du grand demi-monde de l'époque : « Elle avait des traits délicats, mais réguliers ; un nez surtout qui était bien le plus joli des nez. Il était légèrement aquiliné et cependant un peu relevé à son extrémité, où l'on distinguait une fente presque imperceptible. Ses narines mouvantes donnaient en même temps au sourire de MmeVisconti une finesse impossible à peindre. Elle avait d'ailleurs des dents rangées comme des petites perles, et ses cheveux très noirs, parfaitement relevés dans le goût antique le plus pur… MmeVisconti se mettait bien. Elle avait eu, comme les femmes élégantes de cette époque, le bon esprit de ne prendre des modes grecques et romaines que ce qui étaitseyantetséant… Ce pauvre Berthier en était tellementaffollé, dans ce temps là, qu'il en perdait le boire, le manger et le dormir… Berthier était parti désespéré pour l'Egypte… à genoux, devant le portrait de sa divinité, il pleurait… »Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès; Paris, 1835, tome II, pp. 55, 56, 57.

Le 5 mars 1801, le marquis fut arrêté. Il ne lui servait de rien d'avoir appelé Bonaparte, dansZoloé, « le soleil de la patrie » et le « héros sauveur de la France[338]». Le héros sauveur l'expédiait à Sainte-Pélagie et de là à Bicêtre qu'il ne quitta, le 26 avril 1803, que pour Charenton[339].

[338]Idée sur les romans, réédition de 1878, p. 30.

[338]Idée sur les romans, réédition de 1878, p. 30.

[339]L'auteur de la note sur le marquis de Sade, dans laGalerie historique, tome VIII, p. 126, après avoir conté qu'il y recevait beaucoup de visites, explique ainsi ce transfert : « Certaines visites inspiraient de la défiance, et bientôt après la police de Paris acquit la certitude, par une visite ordonnée dans sa chambre à la suite de déclarations faites par quelques-unes des personnes qui avaient obtenu l'autorisation de venir le voir, que joignant l'exemple au précepte, cet homme exécrable se livrait, au fond de sa prison, sur les malheureuses qui se sacrifiaient à lui, à prix d'or, aux monstrueuses et sanguinaires débauches qu'il avait décrites dans ses ouvrages. On trouva les instruments de ses crimes dans les matelas et les paillasses de son lit, encore tachés de sang. L'ordre fut donné le même jour de le transférer à Bicêtre. » Cette dernière phrase contient une erreur. C'est de Bicêtre que le marquis de Sade fut transféré à Charenton. Quant au fait des instruments de torture trouvés sous son lit, aucun document de l'époque ne le confirme.

[339]L'auteur de la note sur le marquis de Sade, dans laGalerie historique, tome VIII, p. 126, après avoir conté qu'il y recevait beaucoup de visites, explique ainsi ce transfert : « Certaines visites inspiraient de la défiance, et bientôt après la police de Paris acquit la certitude, par une visite ordonnée dans sa chambre à la suite de déclarations faites par quelques-unes des personnes qui avaient obtenu l'autorisation de venir le voir, que joignant l'exemple au précepte, cet homme exécrable se livrait, au fond de sa prison, sur les malheureuses qui se sacrifiaient à lui, à prix d'or, aux monstrueuses et sanguinaires débauches qu'il avait décrites dans ses ouvrages. On trouva les instruments de ses crimes dans les matelas et les paillasses de son lit, encore tachés de sang. L'ordre fut donné le même jour de le transférer à Bicêtre. » Cette dernière phrase contient une erreur. C'est de Bicêtre que le marquis de Sade fut transféré à Charenton. Quant au fait des instruments de torture trouvés sous son lit, aucun document de l'époque ne le confirme.

C'est de ces derniers lieux de détention que partirent, nombreuses, incessantes, pourrait-on dire, ses protestations contre la paternité deJustine, « dont il n'était pas fâché au fond qu'on sût qu'il était l'auteur[340]», assure un contemporain. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'enregistrer ses démentis et rester sceptique quant à leur véracité.

[340]Galerie historique, vol. cit., p. 126.

[340]Galerie historique, vol. cit., p. 126.

La Collection Gustave Bord, vendue en 1906[341], contenait deux de ces lettres de protestation, l'une datée de Versailles, 24 fructidor an VII, l'autre du 20 fructidor, vraisemblablement an VIII ou IX. Dans cette dernière, il s'étonnait que M. de Quenet avait pu promettre de sa part un exemplaire deJustine. Déconseillant à son correspondant de lire ce très mauvais livre, il ajoutait : « Il fait frémir et si j'avais eu dans un moment de délire le malheur de le créer, j'aurais assez de raison aujourd'hui pour couper la main qui l'aurait écrite. » Précédemment encore, dans une lettre du 24 fructidor an III (17 septembre 1795)[342], il protestait non moins véhémentement : « Il circule dans Paris, écrivait-il, un ouvrage informe ayant pour titreJustine ou les malheurs de la vertu; plus de deux ans auparavant, j'avais fait paraître un roman de moi intituléAline et Valcour ou le Roman philosophique. Malheureusement pour moi, il a plu à l'exécrable auteur deJustinede me voler une situation, mais qu'il a obscénisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière. Il n'en a pas fallu davantage pour faire dire à mes ennemis que ces deux ouvrages m'appartenaient. »


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