Le jeu sous la Monarchie. — Le tripot de l'Autrichienne. — L'ambassadeur croupier. — Chevaliers de Saint-Louis, taillez! — Les trente-deux maisons de jeu du Palais-Egalité. — « Avez-vous du pouvoir exécutif de pique? » — Un écumeur du tapis vert. — Le policier Monti, ennemi du jeu.
Entre le tapis vert du tripot et la table du traiteur, s'encadre la vie de la fille publique au Jardin-Egalité. Ce ne serait en faire qu'un tableau très incomplet que d'oublier l'un ou l'autre de ces éléments dont elle est le soutien, la richesse, la prospérité. C'est le sourire de la prostituée qui mène l'étranger au creps, à la roulette, au trente-et-un, au passe-dix, au biribi.
Le jeu, c'est une plaie de la Révolution, oui, mais ce n'est pas une plaie due à la Révolution. Cette plante vénéneuse, elle l'a trouvée en fleur à son aurore, et le courage ou la force lui manquèrent pour l'arracher du sol français. Ses racines tenaient trop profondément à la société, et il semblait que l'énergie de la Révolution se fût épuisée à abattre la Royauté. Elle désarma devant le jeu comme elle désarma devant la prostitution.
C'est de haut qu'était venu le funeste exemple qui devait causer tant de ruines, tant de malheurs et assurer aux tripots la tragique auréole avec laquelle ils comparaissent devant l'histoire. Aux beaux jours de Versailles, le jeu avait été la passion de Marie-Antoinette. Son frère, Joseph II, visitant un jour son salon, fut témoin du scandale qu'il offrait et le mottripot, dont il le qualifia, pouvait, en toute vérité, lui être appliqué. Pour 7 000 louis gagnés par l'Autrichienne, un soir, à Marly[195], que de sommes laissées par elle sur les tables de Trianon et de Versailles! C'est là que la comtesse d'Artois perdit 25 000 livres et qu'un coup de cartes chiffra la perte de Madame à 50 000 livres. C'est là encore qu'un soir le comte Arthur Dillon fut volé d'un portefeuille bourré de billets de la Caisse d'Escompte avec lequel il était venu au jeu de la reine ; là aussi que des dés marqués, c'est-à-dire pipés, devaient être trouvés en de nobles mains.
[195]Gaston Maugras,Le Monde, le jeu, les courses à la cour de Marie-Antoinette, 1894.
[195]Gaston Maugras,Le Monde, le jeu, les courses à la cour de Marie-Antoinette, 1894.
« On sait, écrit M. H. Monin, combien le jeu de la Reine et des princes était excessif. Le comte d'Artois perdit une nuit 800 000 livres et osa le lendemain demander un million à son frère pour faire la somme ronde : cela en 1787[196]. »
[196]H. Monin.L'Etat de Paris en 1789, études et documents sur l'ancien régime à Paris(collection des documents relatifs à l'histoire de Paris pendant la Révolution française, publiée sous le patronage du Conseil municipal) ; Paris, 1889, p. 417.
[196]H. Monin.L'Etat de Paris en 1789, études et documents sur l'ancien régime à Paris(collection des documents relatifs à l'histoire de Paris pendant la Révolution française, publiée sous le patronage du Conseil municipal) ; Paris, 1889, p. 417.
Il est vraisemblable que, de la ville, la gangrène avait gagné la cour. Là, le jeu s'était acclimaté dans des conditions de sécurité éminemment favorables. En effet, par une singulière compréhension des devoirs diplomatiques et de leurs responsabilités, par un mépris au moins abusif du respect de l'hospitalité et de ses obligations, les ambassadeurs de quelques puissances avaient fait de leur hôtel de véritables maisons de jeu. En 1781, le lieutenant de police Lenoir osa les dénoncer au Parlement. Un haut magistrat pouvait seul s'autoriser cette audace qui fit d'ailleurs scandale, mais ne mit en pratique aucun remède. Lenoir disait :
M. le chevalier Zeno, ci devant ambassadeur de Venise, a aussi établi toutes sortes de jeux de hasard dans son hôtel. Là, toutes personnes de tous états, connues ou inconnues, étaient admises. Les joueurs s'y portant en foule on y a multiplié les salles où les joueurs avaient un libre accès. Une de ces salles, plus particulièrement ouverte aux personnes d'un état vil et obscur, était appelée l'Enfer. Cette maison où le désordre et le scandale ont subsisté pendant longtemps et dont j'ai été instruit plutôt par la notoriété publique que par les agents de la police, auxquels la porte en était interdite, n'a été fermée qu'au départ de cet ambassadeur, envers qui toutes les représentations ont été vaines. Mais depuis et successivement on a ouvert des jeux de hasard chez trois autres ministres étrangers : le premier, place du Louvre, dans un hôtel ayant pour inscription :Ecuries de M. l'ambassadeur de Suède; un autre, rue de Choiseul, sous le nom de M. l'Envoyé de Prusse ; et le troisième, rue Poissonnière, chez M. l'Envoyé de Hesse-Cassel[197].
M. le chevalier Zeno, ci devant ambassadeur de Venise, a aussi établi toutes sortes de jeux de hasard dans son hôtel. Là, toutes personnes de tous états, connues ou inconnues, étaient admises. Les joueurs s'y portant en foule on y a multiplié les salles où les joueurs avaient un libre accès. Une de ces salles, plus particulièrement ouverte aux personnes d'un état vil et obscur, était appelée l'Enfer. Cette maison où le désordre et le scandale ont subsisté pendant longtemps et dont j'ai été instruit plutôt par la notoriété publique que par les agents de la police, auxquels la porte en était interdite, n'a été fermée qu'au départ de cet ambassadeur, envers qui toutes les représentations ont été vaines. Mais depuis et successivement on a ouvert des jeux de hasard chez trois autres ministres étrangers : le premier, place du Louvre, dans un hôtel ayant pour inscription :Ecuries de M. l'ambassadeur de Suède; un autre, rue de Choiseul, sous le nom de M. l'Envoyé de Prusse ; et le troisième, rue Poissonnière, chez M. l'Envoyé de Hesse-Cassel[197].
[197]Compte rendu fait au Parlement, le 13 février 1781, par le lieutenant de police de la quantité des jeux, tant publics que particuliers, des noms et qualités de ceux qui donnent à jouer et des banquiers des jeux ;Archives nationales, série X 1B8975.
[197]Compte rendu fait au Parlement, le 13 février 1781, par le lieutenant de police de la quantité des jeux, tant publics que particuliers, des noms et qualités de ceux qui donnent à jouer et des banquiers des jeux ;Archives nationales, série X 1B8975.
La Reine dans le nouveau jeu de cartes républicain.
La Reine dans le nouveau jeu de cartes républicain.
La conduite pour le moins étrange de ces singuliers ambassadeurs se qualifie d'elle-même, mais que dire du souverain dont l'inertie et le silence donnent une sanction publique à ce scandale, source de ruines et de suicides? Il est vrai qu'en proscrivant les jeux clandestins ou publics de la ville, Louis XVI s'obligeait tacitement à supprimer ceux de la cour. Mais c'était là une autre affaire, et on n'ignore pas que la volonté de l'Autrichienne fut toujours celle du roi. Pour tolérer le jeu de la reine à Versailles, on permit le jeu des ambassadeurs à Paris. Ce n'était là qu'un des nombreux désordres qui devaient nécessairement, par une fatalité aussi logique qu'implacable, conduire la monarchie à sa ruine et préparer les voies à la Révolution, car il est incontestable que le mouvement populaire de 89 aurait eu d'autres résistances à vaincre s'il s'était attaqué à un régime honnête, sinon austère, d'un passé digne et probe.
On comprend aisément que l'exemple venu de haut ne tarda pas à être suivi par les autres fractions de la société. Des ambassadeurs, le jeu descend chez les nobles et les gens de moindre qualité. C'est encore Lenoir qui donne ces détails :
MM. les marquis et comte de Genlis rassemblent très fréquemment dans une maison située place Vendôme, et dans une autre sise rue Bergère, une société nombreuse de gros joueurs ; l'on prétend qu'il s'y fait des pertes énormes.
MM. les marquis et comte de Genlis rassemblent très fréquemment dans une maison située place Vendôme, et dans une autre sise rue Bergère, une société nombreuse de gros joueurs ; l'on prétend qu'il s'y fait des pertes énormes.
Puis voici le menu fretin, des noms d'aventuriers, de femmes du demi-monde :
Une autre société se réunit chez la dame de Selle, rue Montmartre ; une autre se rassemble également chez la dame de Champeiron, rue de Cléry ; chez les dames de la Sarre, place des Victoires ; chez la dame de Fontenille, cour de l'Arsenal. Je les ai avertis et fait avertir. On m'a partout donné cette réponse commune, que ce n'étaient que des plaisirs de société, qui avaient été tolérés de tout temps, et qu'il ne se passait rien dans l'intérieur de leurs maisons que ce qui pouvait avoir lieu partout ailleurs[198].
Une autre société se réunit chez la dame de Selle, rue Montmartre ; une autre se rassemble également chez la dame de Champeiron, rue de Cléry ; chez les dames de la Sarre, place des Victoires ; chez la dame de Fontenille, cour de l'Arsenal. Je les ai avertis et fait avertir. On m'a partout donné cette réponse commune, que ce n'étaient que des plaisirs de société, qui avaient été tolérés de tout temps, et qu'il ne se passait rien dans l'intérieur de leurs maisons que ce qui pouvait avoir lieu partout ailleurs[198].
[198]Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
[198]Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
Il fallait pourtant sévir, le scandale devenant intolérable. Mais ce ne sont point les noms de M. M. de Genlis, par exemple, qu'on peut relever sur les sentences de police qui deviennent assez nombreuses à partir de 1789. Au contraire, d'obscurs comparses, des tenanciers inconnus sont frappés, tel le sieur Gillot qui a prêté sa maison aux nommés Maubion et de Heppe pour y donner à jouer. Le 8 mai 1790, il est condamné à 600 livres d'amende ; Maubion et de Heppe se voient en même temps frappés d'une amende de 600 livres, et l'affichage du jugement est ordonné dans les soixante districts. Il y a quelquefois, entre les peines prononcées pour le même délit, une disproportion qu'on ne s'explique guère. Le 29 mai suivant, le sieur Gibbon est condamné à 25 livres d'amende pour avoir donné à jouer à la Rouline. Les billes saisies chez lui sont vendues au bénéfice des pauvres de Saint-Germain-l'Auxerrois, et le jugement est, cette fois encore, affiché dans les soixante districts. On peut en conclure que cette justice distributive épargne les grands tenanciers au détriment des petits.
Selon que vous serez puissant ou misérable,Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Cette tolérance met aux tables de jeu des chevaliers de Saint-Louis comme banquiers ou croupiers. Ce sont eux qui taillent, et malheur aux dupes! Ce sont là de rudes adversaires qui, outre qu'ils manient fort bien l'épée, sont inattaquables devant toute juridiction, au cas où on songerait à les traiter en véritables escrocs. Pour eux cependant, contre eux serait plus juste, Lenoir obtient satisfaction. Grâce à lui, cette « basse profession » et ses bénéfices leur sont enlevés. « J'ai porté mes plaintes aux ministres du roi contre ces officiers, dit-il ; des ordres sévères ont été donnés : ils se sont retirés. »
Cette fureur du jeu sous l'ancien régime fait bien présumer de ce qu'elle sera sous la Terreur.
Frémissez! voilà du joueur le sort inévitable!!Frontispice deA bas tous les jeux!par J. C. Mortier, homme de loi.(Bibliothèque Nationale.)
Frémissez! voilà du joueur le sort inévitable!!
Frontispice deA bas tous les jeux!par J. C. Mortier, homme de loi.(Bibliothèque Nationale.)
Le roi dans le nouveau jeu de cartes républicain
Le roi dans le nouveau jeu de cartes républicain
En 1789, le lieutenant de police Thiroux de Crosne compte 53 maisons de jeux prohibées à Paris ; Charon, l'orateur de la Commune, en dénonce 4000 à l'Assemblée nationale. Ni l'un ni l'autre de ces chiffres sont contrôlables, seul l'est celui des tripots du Palais-Royal, et ce chiffre est à lui seul un enseignement : trente et une maisons de jeux! Négligeons celles de la rue de Cléry, de la rue des Petits-Pères, de la rue Notre-Dame-des-Victoires, de la place des Petits-Pères, le numéro 35 de la rue Traversière-Saint-Honoré, le numéro 10 de la rue Vivienne, le numéro 18 de la rue de Richelieu, l'hôtel d'Angleterre, l'hôtel Radziwill pour ne nous occuper que de celles qui s'ouvrent sous les Galeries du Palais-Royal.
L'affiche de la municipalité, à l'occasion de la fête de la Fédération, que nous avons eu l'occasion de citer précédemment, nous a renseigné sur un des moyens de racolage opérés par les tenanciers des tripots pour drainer les dupes. Des hommes offrant de les mener dans une « jolie société », arrêtaient le passant, faisaient briller à ses yeux les charmes d'une compagnie aimable et de bon ton. Le passant, non prévenu, cédait et c'était une victime de plus que les cartes ou la roulette dépouillaient. Mais à ce racolage, les femmes s'étaient exercées, elles aussi. N'était-ce point un double bénéfice que ce cumul pour la fille publique, touchant de la main gauche le salaire de sa complaisance amoureuse et recevant, de la main droite, la prime allouée par le tenancier du tripot où elle menait sa dupe?
De ces trente et une maisons du Palais-Egalité, nous avons la liste[199], et une dénonciation du temps[200]en a légué les numéros occupés sous les Galeries à l'histoire.
[199]Liste des maisons de jeu, académies, tripots, banquiers, croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs, demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie et le nom des femmes qu'on met en avant pour amorcer les dupes; Paris, 1791, imprimerie du Biribi, in-8o, 16 pp.
[199]Liste des maisons de jeu, académies, tripots, banquiers, croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs, demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie et le nom des femmes qu'on met en avant pour amorcer les dupes; Paris, 1791, imprimerie du Biribi, in-8o, 16 pp.
[200]Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu ou les crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de pharaons, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de trente-et-un, de parfaite égalité et autres jeux non moins fripons, dévoilés sans aucune réserve ; l'on y trouve les noms, surnoms, demeures, origines et mœurs de toutes les personnes des deux sexes qui composent les maisons de jeux appelées maisons de société; Paris, imprimerie du sieur Baxal, docteur dans tous les jeux, et se vend au Palais-Royal avec permission tacite, aux nos180, 123, 164, 13, 44, 29, 33, 36, 40, 60, et rue de Richelieu hôtel de Londres ; 1791 in-8o, 48 pp.
[200]Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu ou les crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de pharaons, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de trente-et-un, de parfaite égalité et autres jeux non moins fripons, dévoilés sans aucune réserve ; l'on y trouve les noms, surnoms, demeures, origines et mœurs de toutes les personnes des deux sexes qui composent les maisons de jeux appelées maisons de société; Paris, imprimerie du sieur Baxal, docteur dans tous les jeux, et se vend au Palais-Royal avec permission tacite, aux nos180, 123, 164, 13, 44, 29, 33, 36, 40, 60, et rue de Richelieu hôtel de Londres ; 1791 in-8o, 48 pp.
Ce sont le 14 ; 18 ; 26 ; 29 ; 33 où un ancien laquais de la Dubarry, le sieur Dumoulin, est croupier ; le 36, sévèrement tenu, semble-t-il[201]; le 40 ; 44 ; 50, royaliste et recherché des suspects, car c'est là que la femme Sainte-Amaranthe sait habilement mêler les charmes du biribi à ceux de la galanterie[202]; le 55 ; 65 ; 80 ; 101 ; 113, qui compte le plus de suicides à son actif[203]; le 121 ; 123 ; 124[204]; 127 ; 137 ; masque du titre deClub de la Liberté; le 145, devenu lui aussi club, maisClub Polonais; le 167 ; 190 ; 191 ; 192 ; 193 ; 200 ; 201 ; 203 ; 209 ; 210 ; 232 ; 233 ; 256. Ces maisons occupaient un personnel nombreux au point qu'on pouvait leur attribuer une dépense quotidienne de 254 livres en surplus du loyer, de l'éclairage et des autres menus frais[205]. Les croupiers de roulette y touchaient de 12 à 30 livres par jour ; les inspecteurs du salon, de 12 à 18 livres, et les employés du vestiaire, 3 livres[206]. Qu'on ne s'étonne donc pas de les voir montées sur un pied seigneurial, avec des salons d'une somptuosité inouïe, décorés de glaces, de tableaux, de lustres de Venise, avec des buffets à réjouir le plus difficile des gastronomes. Mais malgré tout cela, une chose était plus particulièrement remarquable : le silence.
[201]« Au 36, les femmes étaient exclues, et pour enlever aux joueurs tous les genres d'excitants, on ne servait (gratuitement) que des boissons rafraîchissantes et peu dangereuses, de la bière et des bavaroises. » Henri d'Almeras,Les Romans de l'Histoire : Emilie de Sainte-Amaranthe; Paris, 1904. p. 102.
[201]« Au 36, les femmes étaient exclues, et pour enlever aux joueurs tous les genres d'excitants, on ne servait (gratuitement) que des boissons rafraîchissantes et peu dangereuses, de la bière et des bavaroises. » Henri d'Almeras,Les Romans de l'Histoire : Emilie de Sainte-Amaranthe; Paris, 1904. p. 102.
[202]Ibid., p. 114.
[202]Ibid., p. 114.
[203]« Nous sommes au 5 du mois, et à dater du 1eril y a déjà eu trois suicides pour cause de jeu. Le premier est un chef d'atelier, qui, depuis longtemps, ne quittait pas le malheureux 113, où il jouait tout ce qu'il gagnait, en jurant, lorsqu'il en sortait, qu'il allait se jeter à l'eau, il a enfin tenu son affreux serment. C'est un père de famille qui laisse une femme et des enfans en bas âge, dans la plus profonde misère. Il gagnait cinq francs par jour… Le troisième suicide est celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans, qui venait de se marier et de s'établir batteur d'or. M… lui avait confié un lingot d'or ; il le changea en espèces qu'il perdit au no113.L'Observateur des maisons de jeu, no2, p. 82. — Il n'y eut que 9 livraisons de ce journal, in-8o, qui parut de février à juin 1810.
[203]« Nous sommes au 5 du mois, et à dater du 1eril y a déjà eu trois suicides pour cause de jeu. Le premier est un chef d'atelier, qui, depuis longtemps, ne quittait pas le malheureux 113, où il jouait tout ce qu'il gagnait, en jurant, lorsqu'il en sortait, qu'il allait se jeter à l'eau, il a enfin tenu son affreux serment. C'est un père de famille qui laisse une femme et des enfans en bas âge, dans la plus profonde misère. Il gagnait cinq francs par jour… Le troisième suicide est celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans, qui venait de se marier et de s'établir batteur d'or. M… lui avait confié un lingot d'or ; il le changea en espèces qu'il perdit au no113.L'Observateur des maisons de jeu, no2, p. 82. — Il n'y eut que 9 livraisons de ce journal, in-8o, qui parut de février à juin 1810.
[204]« Dans la nuit du 7 au 8, un homme d'environ 50 ans s'est brûlé la cervelle avant de rentrer chez lui. Il sortait du 124 où il avait fait une perte considérable. »Ibid.
[204]« Dans la nuit du 7 au 8, un homme d'environ 50 ans s'est brûlé la cervelle avant de rentrer chez lui. Il sortait du 124 où il avait fait une perte considérable. »Ibid.
[205]A bas tous les jeux, par J. C. Mortier, homme de loi, à Paris, chez Pelleté, imprimeur, rue Française, no13, division du Bon Conseil et chez tous les marchands de nouveautés, p. 37.
[205]A bas tous les jeux, par J. C. Mortier, homme de loi, à Paris, chez Pelleté, imprimeur, rue Française, no13, division du Bon Conseil et chez tous les marchands de nouveautés, p. 37.
[206]Ibid.
[206]Ibid.
Silencieuses ces bouches tordues par la fièvre du jeu, crispées par la fureur du gain ou le désespoir des pertes, silencieux ces joueurs penchés sur le mouvement de la roulette infernale, silencieux ces lutteurs de la mauvaise chance dardant des prunelles enflammées sur les cartes annonçant à la fois le désastre des uns et la fortune des autres. C'est dans ce silence funèbre que Barnave perdit un soir 30 000 livres[207]; qu'un Anglais fut escroqué de 11 000 louis d'or[208]; qu'un mourant se gagna par un or inutile de magnifiques funérailles[209].
[207]Journal de la cour et de la ville, mars 1791.
[207]Journal de la cour et de la ville, mars 1791.
[208]Chronique de Paris, octobre 1791.
[208]Chronique de Paris, octobre 1791.
[209]E. et J. de Goncourt,vol. cit., chap. 1.
[209]E. et J. de Goncourt,vol. cit., chap. 1.
BARNAVE.
BARNAVE.
Là se calculent les martingales qui échouent comme toutes les martingales, quoique recommandées par des brochures que tous les joueurs achètent[210], là le trente-et-un, déjà dénoncé par Lenoir en 1781[211], ruine à chaque partie la moitié des joueurs acharnés à cette « folie du jour[212]», là s'exaspèrent toutes les fureurs, tous les espoirs, toutes les fièvres.
[210]L'Art de voler méthodiquement dévoilé en faveur des joueurs ou Examen du jeu de la roulette, suivi des dangers imminents de ce jeu ; perte démontrée pour les joueurs, moyens pour gagner à ce jeu invariablement; se trouve à Paris chez tous les marchands de nouveautés, an IX, in-8o, 12 pp.
[210]L'Art de voler méthodiquement dévoilé en faveur des joueurs ou Examen du jeu de la roulette, suivi des dangers imminents de ce jeu ; perte démontrée pour les joueurs, moyens pour gagner à ce jeu invariablement; se trouve à Paris chez tous les marchands de nouveautés, an IX, in-8o, 12 pp.
[211]« Le jeu de trente-et-un qu'on dit être plus dangereux (que le biribi) et qui paraît avoir plus d'attraits pour les joueurs. »Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
[211]« Le jeu de trente-et-un qu'on dit être plus dangereux (que le biribi) et qui paraît avoir plus d'attraits pour les joueurs. »Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
[212]Le trente-et-un dévoilé ou la Folie du jour ; dédié à la jeunesse par C. N. Bertrand; Paris, chez l'auteur, rue Louis-Honoré, no8, près celle de l'Echelle ; an VI, 1798, in-8o, 88 pp.
[212]Le trente-et-un dévoilé ou la Folie du jour ; dédié à la jeunesse par C. N. Bertrand; Paris, chez l'auteur, rue Louis-Honoré, no8, près celle de l'Echelle ; an VI, 1798, in-8o, 88 pp.
S'il est quelque joueur qui vive de son gain,On en voit tous les jours mille mourir de faim.
S'il est quelque joueur qui vive de son gain,
On en voit tous les jours mille mourir de faim.
Cela, un pamphlet qui s'essaie à être un roman, le dit en vers de mirliton, mais, si on croit peu aux romans, le joueur croit encore moins aux vers[213], surtout s'ils sont mauvais et s'ils lui prédisent sa ruine. Tandis qu'il s'immobilise autour de ces tapis verts où se jouent ses destins, des filles publiques circulent par le salon, belles, à l'éclat des girandoles et à la lueur des lustres, de tous leurs fards, illuminées des feux de leurs diamants — vrais ou faux, — attirantes, suprêmes récompenses de la volupté à ceux qui surent violer la fortune et la contraindre à leur volonté.
[213]Adel… ou la joueuse malheureuse en trente-et-un et ses promenades dans les jeux du palais du Tribunat, par un auteur qui a fini par se brûler la cervelle; à Paris, imprimerie de A.-Cl. Forget, dans tous les tripots ; an X, in-8o, 88 pp.
[213]Adel… ou la joueuse malheureuse en trente-et-un et ses promenades dans les jeux du palais du Tribunat, par un auteur qui a fini par se brûler la cervelle; à Paris, imprimerie de A.-Cl. Forget, dans tous les tripots ; an X, in-8o, 88 pp.
Comme des éperviers ou de fauves aiglonnes, elles s'abattent sur le joueur heureux, prélèvent leur dîme sur le gain, l'entraînent. Un petit salon avec des sophas et des ottomanes n'est-il pas là tout proche?
Et l'or du tapis vert sonnera bientôt dans les sacoches de velours brodé des nymphes qui surent, à leur tour, le gagner.
Le valet dans le nouveau jeu de cartes républicain.(Cabinet des Estampes.)
Le valet dans le nouveau jeu de cartes républicain.(Cabinet des Estampes.)
La Révolution a un jour jeté quelque désarroi parmi tous ces fervents du jeu ; c'est quand, en 1792, elle a proscrit des cartes le roi pour en fairele pouvoir exécutif. « Avez-vous le pouvoir exécutif de pique? » a remplacé « Avez-vous du roi de pique? » On ne change point ainsi de vieilles habitudes. Néanmoins, on a cherché mieux, et les citoyens Jaume et Dagouré ont trouvé. Grâce à eux, le Roi est devenu le Génie ; la Dame, la Liberté ; le Valet, l'Egalité ; l'As, la Loi. Cœur, trèfle, pique et carreau ont troqué ces noms d'ancien régime contre ceux de Guerre, Paix, Art et Commerce, chez les Rois. Quant aux Dames, les voici Liberté de culte, Liberté de mariage, Liberté de presse, Liberté de professions ; pour les valets, on a les Devoirs, les Droits, les Rangs et les Couleurs ; et qu'un vieux joueur aille se reconnaître dans ces nouvelles méthodes! Bien peu y résistent. Quant aux tripots, où le joueur est toujours pressé, ils prennent le parti d'ignorer la nouvelle invention qui, si elle est peu pratique, n'en est pas moins ingénieuse. Ces cartes sont exécutées d'une façon charmante, petites images civiques qui ne feront pas oublier à qui les tient les plaisirs du joueur pour les devoirs du citoyen. Grâce à elles, on saura, en tenant la dame de trèfle, « que la fidélité des époux doit être mutuelle pour être durable » et, en abattant le valet de carreau, on se souviendra avec fruit que « le courage venge enfin l'homme de couleur du mépris injuste de ses oppresseurs[214]».
[214]Description raisonnée des nouvelles cartes de la République française; de l'imprimerie des nouvelles cartes à jeu de la République française, rue Saint-Nicaise, no11. — (Collection Hennin ; Cabinet des Estampes.)
[214]Description raisonnée des nouvelles cartes de la République française; de l'imprimerie des nouvelles cartes à jeu de la République française, rue Saint-Nicaise, no11. — (Collection Hennin ; Cabinet des Estampes.)
Ce sont là des leçons, des maximes dont ne s'inquiètent guère les joueurs. Ils les ont considérées un instant avec une narquoise curiosité et en sont restés aux cartes où le Tyran et la Louve autrichienne affirment les hasards de la fortune. Faisons comme eux, et passons.
Il n'y a pas que les joueurs et les filles qui gravitent autour des tapis verts. La source de tant de bénéfices scandaleux, nuancés de quelque filouterie, devait naturellement devenir l'objet de convoitise d'autres malandrins plus mal partagés. Ainsi qu'autour des entreprises financières louches on voit évoluer, requins qui attendent leur cadavre, des maîtres-chanteurs de tout poil, les tripots de la Terreur étaient mis en coupe réglée par de véritables bandes de coquins commandées par des gaillards de grande audace. Il est évidemment difficile de les passer tous en revue ici, aussi nous faut-il choisir parmi eux un terroriste de tripots de haute marque. Nous le trouverons en la personne du sieur Venternière.
Qui est-il? D'où sort-il? Cela semble assez difficile, sinon impossible, à retrouver. Force nous est de le regarder à l'œuvre et de le suivre dans quelques-uns de ses exploits avec le concours de l'observateur Monti dont la dénonciation, à la date du 24 pluviôse an II (12 février 1794), va nous être précieuse[215].
[215]Archives nationales, série W, carton 191.
[215]Archives nationales, série W, carton 191.
Venternière, vers 1791, avait formé, avec des coquins de sa trempe, au nombre d'une vingtaine, une bande redoutable qui s'intitulait elle-même, au dire de Monti : « Gens menge ou mangeurs dhommes. » Venternière et ses amis se contentaient de manger l'argent des tenanciers des jeux. Leur moyen de procéder était simple. En troupe, ils pénétraient dans le tripot choisi, mandaient le maître des jeux et lui exposaient leurs désirs « ou autrement du tapage ». Le tenancier cédait souvent aux prétentions de la bande des « mangeurs dhommes » et remettait la rançon de sa tranquillité. En ce cas, le rôle de Venternière était terminé. La compagnie de maîtres-chanteurs descendait pour continuer ses exploits dans le tripot voisin.
Mais il n'est si beau jeu qui ne finisse. La troupe de ces brigands devait en faire la triste expérience. En ce temps, le 36 du Palais-Egalité était tenu par des agioteurs qui avaient pris leurs précautions pour assurer le libre exercice de leur exploitation. Nous l'avons déjà dit, de ce tripot les femmes étaient exclues, ce qui témoigne d'une particulière attention des tenanciers pour leurs joueurs. Cependant, ce n'était point à cela seul que s'étaient bornés leurs soucis. Parmi les oisifs peu fortunés, porteurs sans ouvrage, valets sans maîtres, cochers sans voitures, peuplant les Galeries du Palais-Egalité, ils avaient recruté une troupe solidement armée, dressée à défendre toute invasion du tripot[216].
[216]« Les mètres (sic) du jeu avait leur monde qu'il payait aussi pour le défendre » écrit Monti dans son rapport.
[216]« Les mètres (sic) du jeu avait leur monde qu'il payait aussi pour le défendre » écrit Monti dans son rapport.
C'est à ces gardiens salariés, meute redoutable au seuil du chenil, que Venternière et sa bande vinrent se heurter en frimaire an I (novembre 1793). Cette fois, les coquins trouvèrent à qui parler. Bâtons et cannes entrèrent en jeu. Ce que Monti appelle la « clique de Venternière » reçut une merveilleuse correction, au point que le chef de la bande, quelque peu endommagé, resta sur le carreau. Il le quitta bientôt pour aller en prison.
Cette fois, les « mangeurs dhomme » furent dispersés. L'arrestation du chef, l'accueil imprévu du numéro 36, c'étaient là des raisons suffisantes pour les décourager. Cependant, Venternière devait être bientôt rendu à la liberté. Les tenanciers n'étant guère plus intéressants que le maître-chanteur, on se garda de poursuivre l'affaire. Il se passa alors un fait qui demeure assez obscur. « Quelques jours après qu'il fut sorti de prison, écrit Monti, il fut mendé à la Comune ; la Comune lenvoya prisonnier à la consiergerie[217]. »
[217]Monti termine en disant : « Les registres existent lon peut prendre conaisence des faits. »
[217]Monti termine en disant : « Les registres existent lon peut prendre conaisence des faits. »
Qui manda Venternière à la Commune? Pourquoi fut-il mandé? On ne sait et il est impossible de suivre les traces de cette nouvelle affaire. Sans doute, les tenanciers du 36 redoutaient-ils quelque nouvelle visite dont l'issue leur pouvait être moins heureuse ou craignaient-ils plus simplement la vengeance du coquin? Ce sont là des raisons qui, peut-être, sont bonnes, mais qu'on ne saurait affirmer avec certitude. En juillet 1794, après une détention de sept mois, Venternière sortit de la Conciergerie, prêt à prendre part à l'émeute du 10 août. Peut-être y joua-t-il un rôle et en profita-t-il pour réclamer une récompense, une compensation, un emploi? Cela semble certain, puisque le ministre de la guerre le chargea d'une mission aux environs de Landau en qualité de commissaire du pouvoir exécutif. Il en revint en pluviôse an II et alla habiter au numéro 15 de la rue Lepelletier. Il eut la sagesse de se faire oublier. N'est-elle véritablement pas curieuse cette histoire d'escroc mué en commissaire des guerres, parti organiser l'administration des armées aux frontières après avoir rançonné le tapis vert du Palais-Egalité? C'est grâce à l'observateur Monti que nous la connaissons. Monti semble, d'ailleurs, s'être fait une spécialité de la surveillance des maisons de jeux. Ses rapports, d'une orthographe déconcertante et pittoresque[218], fourmillent d'incidents curieux qui, à eux seuls, composeraient un volume.
[218]Voici de quelle manière il écrit certains mots :jardain, pourjardin;lencienne, pourl'ancienne;lotau, pourloto;esgrots, pourescrocs;destraction, pourd'extraction;confraires, pourconfrères;lignorais, pourl'ignorer… Mais il faut renoncer à les énumérer. Chaque rapport offre plusieurs de ces savoureuses surprises.
[218]Voici de quelle manière il écrit certains mots :jardain, pourjardin;lencienne, pourl'ancienne;lotau, pourloto;esgrots, pourescrocs;destraction, pourd'extraction;confraires, pourconfrères;lignorais, pourl'ignorer… Mais il faut renoncer à les énumérer. Chaque rapport offre plusieurs de ces savoureuses surprises.
C'est lui qui remarque que, dans la police de l'ancien régime, des inspecteurs étaient principalement chargés de la surveillance des jeux, et que cette surveillance fait totalement défaut depuis la Révolution. « Et dans le régime actuel il y faut des surveilant, dit-il, ou il faut détruire totalement les jeux des cartes. » La proposition vient certainement d'un excellent naturel, mais, comme celle de Prévost, conseillant la démolition des cabarets des Champs-Elysées, elle n'a que le défaut — et le mérite — d'être excessive. A l'appui de ses dires, Monti donne des exemples, car les faits et les dénonciations constituent la plus grosse part de son dossier. Il raconte :
Un citoyen il y a deux jours étant au jardain égalité dans la maison du no29 où l'on joue sans discontinuer vit avec surprise que le plus grand nombre des joueurs qui ne désemparent pas de ce tripot sont pour la plus grande partie des escrocs, plusieurs de ces joueurs avaient été arêtés il y a quelque temps mais ils vienent dêtre mis en liberté et recomencent leur brigandage tout comme auparavent. Ce citoyen vit filouter dans un petit espace de temps qu'il resta là 600 livres à un citoyen. Le citoyen de qui je tiens le fait indigné dune volerie si révoltante fut au comité révolutionnaire de la section de la montagne pour leur faire par de ses coquineries.
Un citoyen il y a deux jours étant au jardain égalité dans la maison du no29 où l'on joue sans discontinuer vit avec surprise que le plus grand nombre des joueurs qui ne désemparent pas de ce tripot sont pour la plus grande partie des escrocs, plusieurs de ces joueurs avaient été arêtés il y a quelque temps mais ils vienent dêtre mis en liberté et recomencent leur brigandage tout comme auparavent. Ce citoyen vit filouter dans un petit espace de temps qu'il resta là 600 livres à un citoyen. Le citoyen de qui je tiens le fait indigné dune volerie si révoltante fut au comité révolutionnaire de la section de la montagne pour leur faire par de ses coquineries.
L'initiative de cet honnête citoyen est loin d'être couronnée par le succès qu'elle mérite. Le Comité révolutionnaire est occupé de choses beaucoup plus graves. Aussi lui répond-on :
… Qu'ils n'avait pas le temps de lentendre ce qui fait qu'il ne furent pas aretés et qu'ils profiteront de leurs escroqueries. Au salon dit doré le fils dun député il y a quelques jours i fut escroqué de même pour la somme de 7 à 8 mille livres[219].
… Qu'ils n'avait pas le temps de lentendre ce qui fait qu'il ne furent pas aretés et qu'ils profiteront de leurs escroqueries. Au salon dit doré le fils dun député il y a quelques jours i fut escroqué de même pour la somme de 7 à 8 mille livres[219].
[219]Rapport de police du 1erpluviôse an II :Archives nationales, série W, carton 191.
[219]Rapport de police du 1erpluviôse an II :Archives nationales, série W, carton 191.
Aussi qu'allait-il faire dans cette galère?
Mais ce dont Monti paraît prendre soin particulièrement, c'est de signaler l'heure à laquelle on peut opérer des descentes chez « des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite ».
C'est ainsi qu'il écrit le 4 pluviôse (23 janvier) :
Dans la rue de la loy cidevant richelieu à l'hôtel de Londres[220]il vient de se former tout nouvelement une societté qui pourra devenir dangereuse sy lon ne sempresse de la détruire dans son comencement. Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des proselites en les invitans de venir pour y jouer. Il est bon de savoir que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux défendus et principalement le biribi. Le banquier de ce jeu est le nommé Jits, maître paumier de la rue de Seine faubourg St. Germain et celui qui tien le jeu est un encien garde du cidevant Capet. Ils sasemblent dans cette maison laprés midi et ils y passent la plus grande partie de la nuit. Comme cette maison a deux sorties une rue de la loi et lautre par la rue de derrière qui va au jardin[221]il est bon que lon y fasse atention et pour aller leur rendre une visite il faut que lon s'y transporte aux environs de minuit[222].
Dans la rue de la loy cidevant richelieu à l'hôtel de Londres[220]il vient de se former tout nouvelement une societté qui pourra devenir dangereuse sy lon ne sempresse de la détruire dans son comencement. Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des proselites en les invitans de venir pour y jouer. Il est bon de savoir que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux défendus et principalement le biribi. Le banquier de ce jeu est le nommé Jits, maître paumier de la rue de Seine faubourg St. Germain et celui qui tien le jeu est un encien garde du cidevant Capet. Ils sasemblent dans cette maison laprés midi et ils y passent la plus grande partie de la nuit. Comme cette maison a deux sorties une rue de la loi et lautre par la rue de derrière qui va au jardin[221]il est bon que lon y fasse atention et pour aller leur rendre une visite il faut que lon s'y transporte aux environs de minuit[222].
[220]Dès 1789, l'hôtel de Londres était signalé comme un tripot dangereux. Le rapport de Monti semble faire croire qu'il y existait plusieurs salons de jeu, distincts les uns des autres, et tenus chacun par un banquier ou croupier opérant pour son compte. Le fait n'était pas rare à l'époque.
[220]Dès 1789, l'hôtel de Londres était signalé comme un tripot dangereux. Le rapport de Monti semble faire croire qu'il y existait plusieurs salons de jeu, distincts les uns des autres, et tenus chacun par un banquier ou croupier opérant pour son compte. Le fait n'était pas rare à l'époque.
[221]Probablement la rue Montpensier.
[221]Probablement la rue Montpensier.
[222]Archives nationales, série W, carton 191.
[222]Archives nationales, série W, carton 191.
Le 4 pluviose predecade de lan 2mede la repeubliquedans la rue de la loy cidevant richelieu a lhotel de londres il vient de se former tout nouvelement une societté qui poura devenir dangereuse sy lon ne sempresse de la detruire dans son comencement Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des proselites en les invitant de venir pour y jouer il est bon de savoir que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux defendus et pricipalement le biribi Le banquier de ce jeu est le nommé jits metre paumier de la rue de Seine faubourg St. germain et Celui qui tien le jeu est un ancien garde du cidevant Capet ils sasemblent dans cette maison lapres midi et ils y passent la plus grande partie de la nuitRapport de l'observateur Monti sur une maison de jeu.(Archives Nationales.)
Le 4 pluviose predecade de lan 2mede la repeublique
dans la rue de la loy cidevant richelieu a lhotel de londres il vient de se former tout nouvelement une societté qui poura devenir dangereuse sy lon ne sempresse de la detruire dans son comencement Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des proselites en les invitant de venir pour y jouer il est bon de savoir que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux defendus et pricipalement le biribi Le banquier de ce jeu est le nommé jits metre paumier de la rue de Seine faubourg St. germain et Celui qui tien le jeu est un ancien garde du cidevant Capet ils sasemblent dans cette maison lapres midi et ils y passent la plus grande partie de la nuit
Rapport de l'observateur Monti sur une maison de jeu.(Archives Nationales.)
Deux mois plus tard, c'est une visite pour le 231 du Palais-Egalité que demande Monti. Cette fois encore, il indique les heures où elle peut être faite utilement. C'est son rapport du 9 germinal an II (29 mars 1794) :
Malgré que lon ait arrêté dernièrement un assés grand nombre de joueurs à l'hotel d'angleterre et dans quelques maisons au jardin du cidevant palais royal cella nempéche pas que le jeu du lotau ne se joue continuellement toutes les aprés-midi dans la maison du no231, sous la gallerie vitrée au bout de lallée des boutiques de bois au premier lon peut y faire une visite depuis 6 heures du soir que le fort des individus qui vont la pour y jouer y abondent lon poura y trouver des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite.
Malgré que lon ait arrêté dernièrement un assés grand nombre de joueurs à l'hotel d'angleterre et dans quelques maisons au jardin du cidevant palais royal cella nempéche pas que le jeu du lotau ne se joue continuellement toutes les aprés-midi dans la maison du no231, sous la gallerie vitrée au bout de lallée des boutiques de bois au premier lon peut y faire une visite depuis 6 heures du soir que le fort des individus qui vont la pour y jouer y abondent lon poura y trouver des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite.
Le supplice d'un espion de police, le 8 juillet 1789, devant le cirque du Palais-Royal.
Le supplice d'un espion de police, le 8 juillet 1789, devant le cirque du Palais-Royal.
Mais, pour Monti, ce ne sont là que des généralités, et c'est ce que ses observations quotidiennes ont de moins intéressant. Où il apporte des documents véritablement curieux sur l'intérieur des tripots, sur les individus louches qui les exploitent et les dupes qu'on y fait, c'est quand il corse son rapport de quelqu'une de ces anecdotes où il excelle. Ainsi, le 9 germinal, il offre celle-ci, précieuse indication sur la psychologie des escrocs du temps :
Dernièrement dans la maison du no29 au jardin-égalité il y avait plusieurs de ses esgrots qui se disputait en attendant quil vint des dupes pour se faire friponner. Javais dénoncé il y a quelque temps des friponneries qui sétait comises dans ses repaires jose croire que cella a contribué un peu aux arrestations qui sy sont faites, le nommé oxoby mdde chocolat demeurant rue des bons enfants no25 sous larcade qui va au cloitre cidevant St. honoré, Sn(section) de la halle aux bleds, cest oxoby est un joueur destraction il disait à ses confraires les autres joueurs en se disputant sy javais le malheur dettre arrété au jeu je vous assure que je donnairais la notte de tous les fripons et jen connais comme vous ne lignorais pas, beaucoup[223].
Dernièrement dans la maison du no29 au jardin-égalité il y avait plusieurs de ses esgrots qui se disputait en attendant quil vint des dupes pour se faire friponner. Javais dénoncé il y a quelque temps des friponneries qui sétait comises dans ses repaires jose croire que cella a contribué un peu aux arrestations qui sy sont faites, le nommé oxoby mdde chocolat demeurant rue des bons enfants no25 sous larcade qui va au cloitre cidevant St. honoré, Sn(section) de la halle aux bleds, cest oxoby est un joueur destraction il disait à ses confraires les autres joueurs en se disputant sy javais le malheur dettre arrété au jeu je vous assure que je donnairais la notte de tous les fripons et jen connais comme vous ne lignorais pas, beaucoup[223].
[223]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 123.
[223]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 123.
Quand une visite vient créer quelque désordre dans ces lieux mal famés, Monti se réjouit. Il se « flatte » que c'est grâce à lui qu'on met bon ordre à ce désordre. Aussi se prodigue-t-il dans la plus louable intention du monde, et ses rapports abondent en recommandations. A la date du 19 pluviôse, il s'occupe des joueurs que des gens dans la manière du sieur Venternière dévalisent au sortir des tripots :
Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui avoisinent la convention et le cidevant palais royal. Il serait néamoins néssesaire pour la tranquilité publique que les comandans dans ces sections donnassent des ordres pour que les patrouilles fussent plus fréquentes surtout depuis dix heures du soir jusqu'à une heure du matin. Cest pendant lespace de ces trois heures là que les fripons de toute espesse vident les maisons de débauche et des jeux si un honnéte citoyen a le malheur de ce trouver sous leurs mains en se retirant chez lui, il se trouve souvent vollé parce que les patrouilles étant très rares les coquins ont toute aisance de cometre leurs brigandages sans avoir la crainte detre surpris ny arrétés[224].
Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui avoisinent la convention et le cidevant palais royal. Il serait néamoins néssesaire pour la tranquilité publique que les comandans dans ces sections donnassent des ordres pour que les patrouilles fussent plus fréquentes surtout depuis dix heures du soir jusqu'à une heure du matin. Cest pendant lespace de ces trois heures là que les fripons de toute espesse vident les maisons de débauche et des jeux si un honnéte citoyen a le malheur de ce trouver sous leurs mains en se retirant chez lui, il se trouve souvent vollé parce que les patrouilles étant très rares les coquins ont toute aisance de cometre leurs brigandages sans avoir la crainte detre surpris ny arrétés[224].
[224]Ibid., carton 191.
[224]Ibid., carton 191.
Il faut laisser Monti à ses illusions. Ses rapports ne sont pour rien dans les rafles qu'on opère. Quand on les fait, c'est pour purger le Palais-Egalité des royalistes qui demandent un refuge à la cohue des filles, des filous et des agioteurs. Et alors l'ordre vient d'en haut, de ces Comités du Gouvernement que domine Vadier dans l'un, et où règne Robespierre dans l'autre. Ceux-là prennent soin davantage des dénonciations qui leur parviennent. Parmi trois pages de détails superflus, ils devinent le danger, ils flairent l'ennemi. Et cet instinct est rarement trompé. La clairvoyance de Robespierre, la prudence de Vadier, c'est là ce que Monti prend pour le résultat de ses observations.
Il faut savoir lui rendre grâce. C'est à lui, et à quelques-uns de ses confrères, que nous devons de connaître les dessous de cette déconcertante et surprenante vie de Paris sous la Terreur. De leurs rapports, elle se dégage avec une singulière netteté, et le Palais-Egalité de 93 et de 94 ne demeure plus un mystère resté si longtemps indéchiffrable. On écoutait rugir cette énorme fournaise où se mêlaient tous les éléments disparates et contradictoires de la grande ville en ébullition, on regardait passer le cortège luxurieux des filles publiques, la ruée des joueurs. On ignorait la pensée qui agitait ces êtres bousculés dans la colossale tourmente. Aujourd'hui, nous savons que c'est dans le rapport dédaigné d'un mouchard qu'il nous la faut chercher. Et c'est un coup de scalpel de plus dans le cadavre de cette société révolutionnaire qui, depuis 1793, constitue la plus émouvante et la plus tragique leçon d'anatomie de l'Histoire.