V

La littérature érotique au Palais-Égalité. — Estampes licencieuses. — Où il est prouvé que la police est le dernier refuge de la pudeur publique. — Le citoyen poète Florian. — Les libelles et les pamphlets contre Marie-Antoinette. — Les libraires et le Tribunal révolutionnaire.

A cette époque forcenée, deux genres de littérature ont suffi. La première exclusivement politique, la seconde entièrement érotique. Entre elles point de milieu. C'est à la seconde que le cadre de notre sujet nous force à nous arrêter.

Les almanachs galants nous ont déjà montré à quel point cette fureur licencieuse prétendait ignorer les limites, sinon du bon ton, du moins de la décence. Ces publications, à aucune époque, aucun régime n'a pu les prohiber efficacement. Londres, Amsterdam et Bruxelles ont successivement offert aux imprimeurs traqués l'asile propice. En 1793, l'arrêt de la Municipalité du 2 août 1789 était lettre morte, et on ne se préoccupait guère de la défense « de publier aucun écrit qui ne porterait pas le nom d'un imprimeur ou d'un libraire, et dont un exemplaire paraphé n'aurait point été déposé à la chambre syndicale ». Le nom de l'auteur n'étant point exigé, un volume n'avait qu'à paraîtreAu Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité…et la muscade était passée. L'œuvre la plus infâme acquérait droit de cité, et sous la Terreur, traqués pour les pamphlets politiques, les libraires cherchèrent des profits dans les publications licencieuses. A leurs étalages, leCatéchisme libertin à l'usage des filles de joie et des jeunes demoiselles qui se décident à embrasser cette profession, par MlleTheroigne[225], voisina avecArlequin réformateur dans la cuisine des moines ou plan pour réformer la gloutonnerie monacale au profit de la nation épuisée par les brigandages de harpies financières, par l'auteur deLa Lanterne magique de France[226], on y trouva l'Almanach chantant d'Annette et Lubin ou les Délices de la Campagne[227], côte à côte avecLa Culotte, chanson érotique sur différents sujets et singulièrement sur la Révolution Françoise[228], par le sieur Bélier, sergent de la Garde nationale de Versailles. Mais ce ne sont là que plaisirs d'un moment. Le grand succès va à laVie du chevalier de Faublasde Louvet et auxLiaisons dangereuses,lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autresde Choderlos de Laclos.

[225]Paris, 1792, in-8.

[225]Paris, 1792, in-8.

[226]Paris, 1789, in-18.

[226]Paris, 1789, in-18.

[227]A Paphos et à Paris chez la Veuve Tiger, 1792, in-32.

[227]A Paphos et à Paris chez la Veuve Tiger, 1792, in-32.

[228]A Paris, chez Girardin, libraire, aux dépens de l'auteur, 1790, in-8, 22 pp.

[228]A Paris, chez Girardin, libraire, aux dépens de l'auteur, 1790, in-8, 22 pp.

Une liste de jolies femmes devenue rare.(Collection Hector Fleischmann.)(Texteen annexe)

Une liste de jolies femmes devenue rare.(Collection Hector Fleischmann.)(Texteen annexe)

Nous verrons plus loin quel redoutable concurrent fut pour eux le marquis de Sade, et quels coups leur portèrent les innombrables productions de Restif de la Bretonne. Ce que nous avons dit de la prostitution publique et clandestine, sous la Terreur, éclaire nettement la faveur de ces productions scatologiques auxquelles l'Enferde la Bibliothèque nationale offre aujourd'hui la paix de l'oubli. Cette licence s'étendait naturellement aux estampes. Les Félicien Rops de l'époque firent merveille. Chaque jour eut son image satirique et érotique. De vieux sénateurs séniles se lamentent aujourd'hui, un peu en vain d'ailleurs, sur les tentations qu'offrent les gravures de nos journaux illustrés qui se réclament encore de l'esprit de la France gauloise. Mais ce qui, aujourd'hui, est simplement galant, joli et éminemment parisien, saurait-on un instant le comparer à ce que la Terreur autorisa? Là, rien de ce qui fait pour nos yeux le charme de Willette, l'aimable agrément de Louis Morin, la fantaisiste et sobre espièglerie de Carlègle ou la caricaturale jovialité d'Abel Faivre, rien si ce n'est que l'audace poussée publiquement au point où la poussèrent clandestinement les graveurs des éditions libertines de l'ancien régime, connues sous le nom d'éditions des Fermiers Généraux. Ces feuilles illustrées d'aujourd'hui, plaisir du regard, en étaient, en 93 et 94, l'offense. Ici cependant Pierre-Laurent Bérenger, l'ancêtre de M. Bérenger, sénateur, n'intervint pas, et ce fut dans le sein de la police secrète que se réfugia la pudeur publique alarmée et outragée. Ah! c'est pour tous ces observateurs, que ce soit Pourvoyeur, que ce soit Rollin, que ce soit Charmont, un beau sujet d'indignation! Sur Paris, s'est abattue cette volée de feuilles légères, cette moisson libertine où les Fragonard du ruisseau ont donné libre cours à leur fantaisie — et on devine laquelle. A la date du 22 ventôse an II (12 mars 1794), Pourvoyeur ne peut s'empêcher d'écrire :

L'on voit encore sur les quais de ces estampes dont les sujets sont aussi indécents que scandaleux. Ces ordures qui invectent[229]quantité d'endroits attire d'autens plus les regards des jeunes gens des deux sexes qu'ils sont très bien faites et que l'on y voit l'explication au bas.

L'on voit encore sur les quais de ces estampes dont les sujets sont aussi indécents que scandaleux. Ces ordures qui invectent[229]quantité d'endroits attire d'autens plus les regards des jeunes gens des deux sexes qu'ils sont très bien faites et que l'on y voit l'explication au bas.

[229]Il faut lireinfectentnaturellement.

[229]Il faut lireinfectentnaturellement.

Mais toute son indignation se fait jour dans cette phrase :

L'on en voit jusque sous les galleries de la Convention[230].

L'on en voit jusque sous les galleries de la Convention[230].

[230]Archives nationales, série W, carton 112.

[230]Archives nationales, série W, carton 112.

On ne sait s'il craint de savoir les yeux de Maximilien de Robespierre ou du mince Saint-Just offensés par ces libertinages du burin, ou s'il déplore de savoir la Convention avilie et déshonorée par ces étalages qui « invectent ».

C'est à peu près le même sentiment qui a fait écrire, le 25 pluviôse (13 février), à Rollin :

Plusieurs marchands de nouveautés (en librairie) se permettent de vendre des livres propres à corrompre les mœurs et notamment un intituléla nouvelle Sapho[231].

Plusieurs marchands de nouveautés (en librairie) se permettent de vendre des livres propres à corrompre les mœurs et notamment un intituléla nouvelle Sapho[231].

[231]Archives nationales, série W, carton 191.

[231]Archives nationales, série W, carton 191.

CetteNouvelle Sapho— quelque chose comme l'Examen de Florad'une lesbienne — c'est un legs de l'ancien régime à la Terreur. Elle parut pour la première fois dans l'Espion anglais(tome X, p. 196 et suivantes) sous le titre :Apologie de la secte anandryne ou exhortation à une jeune tribade. En 1789, on la publia avec un nouveau titre :Anandria ou confession de mademoiselle Sapho. Didot, en 1793, l'augmenta de quelques images obscènes et la réédita dans le format in-18. C'était alorsLa Nouvelle Sapho ou histoire de la secte anandryne publiée par la C. R.C'est celle-là, sans doute, qui effarouchait le policier Rollin. Mais les avatars de cet écrit n'étaient point terminés. En cette même année 1793, les marchands de nouveautés mirent en vente leCadran des plaisirs de la Cour ou les aventures du petit page Chérubin pour servir de suite à la vie de Marie-Antoinette, ci-devant Reine de France. Le volume se terminait par laConfession de Mademoiselle Sapho. Et sans doute constitue-t-elle encore aujourd'hui un numéro des catalogues spéciaux que nous dépêchent Amsterdam et Bruxelles.

Avec Clément, nous revenons aux estampes licencieuses :

Les marchands d'estampes exposent toujours des gravures ou tableaux en plâtre très obscénnes. Il y en avoit d'étallés hier sur le boullevard et sous les arcades de la place de l'Indivisibilité[232].

Les marchands d'estampes exposent toujours des gravures ou tableaux en plâtre très obscénnes. Il y en avoit d'étallés hier sur le boullevard et sous les arcades de la place de l'Indivisibilité[232].

[232]Rapport à la Commune, 28 floréal (17 mai) ;Archives nationales, série W, carton 124, pièce 55.

[232]Rapport à la Commune, 28 floréal (17 mai) ;Archives nationales, série W, carton 124, pièce 55.

Jusqu'ici, on s'est contenté de signaler l'abus ; avec Charmont, nous allons connaître le remède qu'il importe d'appliquer énergiquement. Le rapport du 9 germinal (29 mars) nous l'apprend :

On demande très fort qu'il soit fait des visites domiciliaires chez tous les libraires de paris afin de leurs otter tout les ouvrages qui sont contraires au bonnes mœurs et aux vertus républicaines et on assure que ce sera un grand point pour la régénération des mœurs[233].

On demande très fort qu'il soit fait des visites domiciliaires chez tous les libraires de paris afin de leurs otter tout les ouvrages qui sont contraires au bonnes mœurs et aux vertus républicaines et on assure que ce sera un grand point pour la régénération des mœurs[233].

[233]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 117.

[233]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 117.

Ce « on », ce n'est que Charmont, on le devine aisément. Il pense donner ainsi plus de poids à sa dénonciation. Monti y mettait moins de formes pour demander des descentes dans les tripots, et l'un et l'autre aboutirent au même résultat. Les libraires purent débiter laNouvelle Saphoen toute sécurité.

**   *

Tandis que sur Paris déborde la licence des filles publiques et des œuvres érotiques du Palais-Egalité, quelqu'un juge opportun de faire paraître un petit livre de bergeries et de pastorales rimées. C'est Jeanne-Pierre Claris, ci-devant chevalier de Florian, qui publie sesFables, et nous sommes en 1793[234].

[234]Almanach des Muses pour l'année 1794.

[234]Almanach des Muses pour l'année 1794.

La Terreur semble, à certains moments, éprouver le besoin de se retremper dans l'églogue. L'Incorruptible n'a-t-il pas adjuré la Nature à la Fête de l'Etre suprême? Danton ne va-t-il pas oublier le danger qui le menace dans sa rustique maison d'Arcis-sur-Aube? Et même, regardez ces livres érotiques éclos en 1793 et 1794, les amants n'y attestent-ils pas le spectacle des vertes campagnes pour échapper à la luxure à laquelle ils se livrent? Le marquis de Sade ne mêle-t-il pas les plus riantes descriptions bocagères aux sombres et sanglants tourments deJustine, aux aventures voluptueuses deJuliette? Brissot, avant que de porter sa jeune tête sur l'échafaud de la Gironde, Brissot ne court-il pas les campagnes de l'Ile-de-France où il recherche les paysages mollement onduleux de l'Eure natale?

Florian, « Florianet », ainsi qu'enfant il fut appelé par M. de Voltaire, n'est donc point un phénomène dans ce temps d'orages électriques. « Coqueluche du jour dans le beau monde et dans les livres », il a, lui aussi, donné des gages à la Liberté et, à la Fête de la Fédération, a mêlé à ses hymnes d'enthousiasme les couplets qu'il composa en son honneur :

Sur ma guitare, assez longtemps,J'ai chanté les tendres amants ;Chantons la Liberté,La sainte EgalitéEt le doux nom de frère ;Soyons unis (bis),Chantons la Carmagnole,Soyons unis, mes amis!Disparaissez, titres si vains,Qu'enfanta l'orgueil des humains ;Le seul que l'on chérit,Le seul qui nous suffitC'est le doux nom de frère ;Soyons unis (bis),Chantons la Carmagnole,Soyons unis, mes amis[235]!

Sur ma guitare, assez longtemps,

J'ai chanté les tendres amants ;

Chantons la Liberté,

La sainte Egalité

Et le doux nom de frère ;

Soyons unis (bis),

Chantons la Carmagnole,

Soyons unis, mes amis!

Disparaissez, titres si vains,

Qu'enfanta l'orgueil des humains ;

Le seul que l'on chérit,

Le seul qui nous suffit

C'est le doux nom de frère ;

Soyons unis (bis),

Chantons la Carmagnole,

Soyons unis, mes amis[235]!

[235]« Cinq autres couplets complètent cette Carmagnole, qui ne se trouve dans aucun des ouvrages de Florian, mais qui parut éditée à part, sur feuille volante, en 1790, sous la signature du poète. » Joseph Vingtrinier,Chants et chansons des soldats de France, 1902, p. 14.

[235]« Cinq autres couplets complètent cette Carmagnole, qui ne se trouve dans aucun des ouvrages de Florian, mais qui parut éditée à part, sur feuille volante, en 1790, sous la signature du poète. » Joseph Vingtrinier,Chants et chansons des soldats de France, 1902, p. 14.

Autographe de Florian.

Autographe de Florian.

Mais puisqu'il est chevalier, que Trianon l'a vu chanter ses plaisirs sur le double pipeau, il sera suspect en 1794. Le 27 messidor (15 juillet), il est arrêté et écroué à la prison de Port-Libre[236]. Ce n'est pas de sesFables[237]qu'on se préoccupe. Là, on semble l'oublier. Ses amis multiplient les démarches en sa faveur, et Boissy d'Anglas rédige pour lui un mémoire de treize pages[238]. Ce qu'il fait dans sa prison, une lettre à laCitoyenne Anne Galissat, maison du citoyen Terrier, rue de Brutus à Sceaux-l'Unité, près le bourg de l'Egalité[239]nous l'apprend.

[236]C'était l'ancienne abbaye de Port-Royal, boulevard du Port-Royal ; aujourd'hui la Maternité.

[236]C'était l'ancienne abbaye de Port-Royal, boulevard du Port-Royal ; aujourd'hui la Maternité.

[237]Fables de M. de Florian, de l'Académie française, suivies du poème de « Tobie »; Paris, Didot aîné, in-18, 1793.

[237]Fables de M. de Florian, de l'Académie française, suivies du poème de « Tobie »; Paris, Didot aîné, in-18, 1793.

[238]Collection G. Bord ; Catalogue N. Charavay, no84, mai 1906.

[238]Collection G. Bord ; Catalogue N. Charavay, no84, mai 1906.

[239]Catalogue d'autographes Lemasle, no86, pièce 52, avril 1908.

[239]Catalogue d'autographes Lemasle, no86, pièce 52, avril 1908.

« J'espère dans mon innocence et dans mes amis, écrit-il ; je travaille, en attendant, à un ouvrage qui sera utile à la République, dès que mon premier chant sera fini, je le ferai passer au député mon ami[240], pour le Comité[241]. L'on me flatte que bientôt je jouirai de ma liberté, ce premier bien de la vie. » Cette liberté, il l'a peu après, mais c'est pour en mourir. Au lendemain du coup d'Etat de thermidor, il s'éteint doucement, comme s'éteint sur une flûte bocagère l'air d'un menuet exténué.

[240]Il s'agit ici, sans doute aucun, de Boissy d'Anglas, député à la Convention, qui rédigea pour Florian le mémoire ayant fait partie de la collection Gustave Bord.

[240]Il s'agit ici, sans doute aucun, de Boissy d'Anglas, député à la Convention, qui rédigea pour Florian le mémoire ayant fait partie de la collection Gustave Bord.

[241]Comité de Sûreté générale.

[241]Comité de Sûreté générale.

Nous devions nous arrêter à ce nom pour expliquer la présence, parmi la politique et l'érotisme, de ce petit livre puéril et naïf qui fait songer à un La Fontaine plus efféminé, plus timide et d'un optimisme heureux que rien ne déconcerte. Ce n'aura été qu'une brève halte, une courte lueur, vite éteinte, dans le rouge enfer de la librairie du Palais-Egalité sous la Terreur.

On peut y pénétrer avec curiosité, mais non sans dégoût, et les pamphlets contre Marie-Antoinette, par exemple, donneront la mesure de ce que peut la politique quand elle prend pour compagnes la Haine et la Licence. Jamais, peut-on croire, personnage ne fut couvert dans l'Histoire d'une exécration aussi unanime.

Reine que nous donna la colère céleste,Que la foudre n'a-t-elle écrasé ton berceau[242]!

Reine que nous donna la colère céleste,

Que la foudre n'a-t-elle écrasé ton berceau[242]!

[242]L'original de ce poème faisait partie de la collection de feu M. Paul Dablin.

[242]L'original de ce poème faisait partie de la collection de feu M. Paul Dablin.

C'est Pons-Denis-Ecouchard Lebrun — cette seule fois Lebrun Pindare — qui la cloue ainsi dans un poème au pilori.

L'Autrichienne! Cette insulte sera désormais celle qui l'accompagnera jusque devant le Tribunal révolutionnaire, jusqu'à la guillotine. C'est leleitmotivdes libelles les plus modérés, des pamphlets les moins orduriers, le thème sur lequel La Harpe lui-même brodera cette poésie qu'on se communiquera, sous le manteau, en 1789 et qui paraîtra insipide et anodine au point que personne ne la ramassera deux ans plus tard :

Monstre échappé de Germanie,Le désastre de nos climats,Jusqu'à quand contre ma patrieCommettras-tu tes attentats?Approche, femme détestable,Regarde l'abîme effroyableOù tes crimes nous ont plongés!Veux-tu donc, extrême en ta rage,Pour couronner ton digne ouvrage,Nous voir l'un par l'autre égorgés?En vain je cherche en ma mémoireLe nom des êtres abhorrés,Je n'en trouve pas dans l'histoireQui puissent t'être comparés,Oui, je te crois, indigne reine,Plus prodigue que l'EgyptienneDonc Marc-Antoine fut épris,Plus orgueilleuse qu'AgrippinePlus lubrique que MessalinePlus cruelle que Médicis!

Monstre échappé de Germanie,

Le désastre de nos climats,

Jusqu'à quand contre ma patrie

Commettras-tu tes attentats?

Approche, femme détestable,

Regarde l'abîme effroyable

Où tes crimes nous ont plongés!

Veux-tu donc, extrême en ta rage,

Pour couronner ton digne ouvrage,

Nous voir l'un par l'autre égorgés?

En vain je cherche en ma mémoire

Le nom des êtres abhorrés,

Je n'en trouve pas dans l'histoire

Qui puissent t'être comparés,

Oui, je te crois, indigne reine,

Plus prodigue que l'Egyptienne

Donc Marc-Antoine fut épris,

Plus orgueilleuse qu'Agrippine

Plus lubrique que Messaline

Plus cruelle que Médicis!

Chose curieuse! Ces vers contiennent déjà tout ce que les pamphlets contre la reine répéteront à l'envi.Plus cruelle que Médicis, dit La Harpe, et on auraLe Petit Charles IX ou Médicis justifiée[243]etAntoinette d'Autriche ou dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde, reines de France aux enfers[244]. Mais ce qu'ils taisent, ce qu'ils passent sous silence — et par quelle pudeur? — c'est ce bruit sournois et persistant que fait courir la faveur de Mmede Polignac. Pour elle, on évoquera

Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].

Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].

et la grande ombre fatale et blasphémée de la Sapphô antique. C'est elle qu'on représenta, enlacée par la reine, disant : « Je ne respire plus que pour toi ; un baiser, mon bel ange[246]! » C'est elle encore qu'on retrouvera parmi ces « tribades de Versailles » que lePortefeuille d'un talon rouge[247]prétend honnir en racontant plaisamment leurs orgies. Son nom sera en tête de laListe de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche[248]que publie une brochure de 1792[249], et toujours avec l'Autrichienne elle assumera sa part dans l'ignominie populaire, dans le scandale de ses excès et de ses inconséquences dont la majesté royale sera souillée et qui la perdra à jamais[250].

[243]Paris, 1789, in-8, 77 pp.

[243]Paris, 1789, in-8, 77 pp.

[244]Londres, 1789, in-8, 15 pp.

[244]Londres, 1789, in-8, 15 pp.

[245]Charles Baudelaire,Pièces condamnées des Fleurs du mal, XXV.

[245]Charles Baudelaire,Pièces condamnées des Fleurs du mal, XXV.

[246]Frontispice deLa Destruction de l'aristocratisme, drame en cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la Liberté; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.

[246]Frontispice deLa Destruction de l'aristocratisme, drame en cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la Liberté; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.

[247]Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes et galantes de la cour de France; à Paris, de l'imprimerie du comte de Paradés, l'an 178…, in-12, 59 pp. — Le comte de Paradés, aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin 1779. Il semble toutefois n'avoir été que le prête-nom d'un personnage inconnu dans cette affaire.

[247]Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes et galantes de la cour de France; à Paris, de l'imprimerie du comte de Paradés, l'an 178…, in-12, 59 pp. — Le comte de Paradés, aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin 1779. Il semble toutefois n'avoir été que le prête-nom d'un personnage inconnu dans cette affaire.

[248]Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny ; la duchesse de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d'Artois, la marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le duc de Coigny, Mmede Lamballe, Mmede Polastron, un garde du corps, Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mmede Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mmede Guiche, le comte de Vaudreuil, MlleLa Borde, Bezenval, Bazin, l'abbé de Vermont, Souk et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, MllesMichelot, Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque, M. Guibert, Mmede Marsan, Dugazon.

[248]Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny ; la duchesse de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d'Artois, la marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le duc de Coigny, Mmede Lamballe, Mmede Polastron, un garde du corps, Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mmede Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mmede Guiche, le comte de Vaudreuil, MlleLa Borde, Bezenval, Bazin, l'abbé de Vermont, Souk et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, MllesMichelot, Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque, M. Guibert, Mmede Marsan, Dugazon.

[249]Ces noms se trouvent à la page 21 de laListe civile, suivie des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à leurs crimes ; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés de la ci-devant Reine; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.

[249]Ces noms se trouvent à la page 21 de laListe civile, suivie des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à leurs crimes ; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés de la ci-devant Reine; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.

[250]Comte de Montgaillard,vol. cit., p. 125.

[250]Comte de Montgaillard,vol. cit., p. 125.

ANTOINE BERNARD ET ROSALIE, OU LE PETIT CANDIDE.A PARIS,ChezANCELLE, Libraire, rue du Foin-St.-Jacques, Collége de M.treGervais, No. 265.1796.Un petit roman « sensible » de la Révolution.

ANTOINE BERNARD ET ROSALIE, OU LE PETIT CANDIDE.

A PARIS,ChezANCELLE, Libraire, rue du Foin-St.-Jacques, Collége de M.treGervais, No. 265.1796.

Un petit roman « sensible » de la Révolution.

M. Antoinette, Reine

M. Antoinette, Reine

Tout bientôt sera, dans la vie de Marie-Antoinette, motif aux plus violentes injures. Elle porte des panaches de plumes étrangères qui la font « la plus belle et la plus hupée », et laLettre des laboureuses de la paroisse de Noisy, près Versailles, à la Reine[251]les lui reprochera en l'invitant à choisir pour cette mode nouvelle des coqs et des poules de France. Sa stérilité sera la fable de la ville et la raillerie de la cour ;La Vie de Louis XVI, roi des Français, s'en fera l'écho[252]. Mais toujours ce seront les relations avec Mmede Polignac qui primeront toutes les accusations, et, à la veille du 16 octobre, paraîtra encoreLe vrai caractère de Marie-Antoinette[253]qui résumera dans la violence et la licence tout ce qui aura été dit à ce propos. Ces pamphlets, ce seront les fleurs funèbres qu'on jettera sur la fosse royale du cimetière de la Madeleine, ce seront les oraisons à la mémoire de la princesse autrichienne qui, si elle fut « courtisane sur le trône, ainsi que le dit fort justement le comte de Montgaillard, devint reine dans les fers et sur l'échafaud[254]».

[251]Ce manuscrit de 14 pages in-4, a figuré, sous le no122, auCatalogue d'autographes E. Charavay, en avril 1888.

[251]Ce manuscrit de 14 pages in-4, a figuré, sous le no122, auCatalogue d'autographes E. Charavay, en avril 1888.

[252]Paris, mai 1790, in-8o, 78 pp.

[252]Paris, mai 1790, in-8o, 78 pp.

[253]Paris, imprimerie de Mornoro (Momoro), 1793, in-8o, 8 pp.

[253]Paris, imprimerie de Mornoro (Momoro), 1793, in-8o, 8 pp.

[254]Sur les pamphlets contre Marie-Antoinette, on consultera utilement l'ouvrage de M. Maurice Tourneux,Marie-Antoinette devant l'histoire; Paris, 1895, et celui, plus récent, de M. Henri d'Alméras,Les Amoureux de la Reine, Marie-Antoinette d'après les pamphlets; Paris, 1908. — Au surplus, nous renvoyons le lecteur à deux de nos précédents ouvrages,La Guillotine en 1793, d'après des documents inédits des Archives nationales, etLes Femmes et la Terreur.

[254]Sur les pamphlets contre Marie-Antoinette, on consultera utilement l'ouvrage de M. Maurice Tourneux,Marie-Antoinette devant l'histoire; Paris, 1895, et celui, plus récent, de M. Henri d'Alméras,Les Amoureux de la Reine, Marie-Antoinette d'après les pamphlets; Paris, 1908. — Au surplus, nous renvoyons le lecteur à deux de nos précédents ouvrages,La Guillotine en 1793, d'après des documents inédits des Archives nationales, etLes Femmes et la Terreur.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIB.COMITÉ DE SALUT PUBLIC.Vignette des actes du Comité de Salut Public.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIB.COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

Vignette des actes du Comité de Salut Public.

Cette littérature du Palais-Egalité n'était point cependant que révolutionnaire. Il s'y rencontrait des brochures royalistes qui envoyèrent maint libraire, auteur et imprimeur devant le Tribunal Révolutionnaire et de là àla planche aux assignats, place de la Révolution.

Ce sont Joseph Girouard, guillotiné le 19 nivôse an II (8 janvier 1794) ; Jacques-François Froullé, le 13 ventôse (3 mars), avec Thomas Levigneur, libraire comme lui ; Jean-Baptiste Collignon, le 9 germinal (29 mars). Dans sa séance du 27 ventôse précédent (17 mars), les Comités avaient pris l'arrêté que voici :

Les Comités de Salut public et de Sûreté générale réunis arrétent que Desenne et Gattey, libraires, ainsi que Very, restaurateur au ci-devant Palais-Egalité, seront mis sur le champ en état d'arrestation dans la maison de la Force, et, à défaut de place, dans toute autre maison d'arrét. Le scellé sera apposé sur leurs papiers.

Les Comités de Salut public et de Sûreté générale réunis arrétent que Desenne et Gattey, libraires, ainsi que Very, restaurateur au ci-devant Palais-Egalité, seront mis sur le champ en état d'arrestation dans la maison de la Force, et, à défaut de place, dans toute autre maison d'arrét. Le scellé sera apposé sur leurs papiers.

C'est imprudemment que Desenne avait affecté, dans l'exercice de sa profession une manière d'impartialité qui ne pouvait plaire à la fois aux Jacobins et aux royalistes. Il avait beau ne s'inquiéter nullement « de l'opinion de ceux qui venaient le visiter, serrer la main aux partisans des deux chambres comme aux jacobins, et s'incliner devant Malouet ou Cazalès comme devant Lepelletier et Robespierre[255]», il n'en demeurait pas moins avéré que, dans son arrière-boutique, se tenait une sorte de club politique où on disputait, dit Monnel, « sans être interrompu par les acheteurs ou les importuns ». Ce ne fut que la police qui vint déranger les politiciens suspects. Pourtant Desenne ne comparut point au Tribunal révolutionnaire et, partant, évita la guillotine. François-Jacques Gattey fut moins heureux. Moins d'un mois après son arrestation, le 25 germinal (14 avril), il fut exécuté. Le 1erprairial suivant (20 mai), son confrère Michel Wébert, l'éditeur desActes des Apôtres, — recommandation suffisante pour Sanson, — devait le suivre. Le 24 prairial (12 juin), c'est le tour de François-Denis Bouilliard, et le lendemain de ce jour, la fournée comprend deux autres libraires : Jean-Philippe Bance et son fils François. Ce mois est d'ailleurs funeste aux éditeurs arrêtés car, le 26, c'est François Baudevin et, le 29, Louis Pottier de Lille. Quelques jours de répit. Le 12 messidor (30 juin), on guillotine François-Adrien Toulan qui cumule la profession de libraire avec celle d'employé dans l'administration des biens des émigrés. Le 9 thermidor (21 juillet), la charrette emmène Jean-Baptiste-Charles Renou.

[255]Simon-Edme Monnel,Mémoires d'un prêtre régicide; Paris, Charles Mary, 1829, 2 vol. in-8o.

[255]Simon-Edme Monnel,Mémoires d'un prêtre régicide; Paris, Charles Mary, 1829, 2 vol. in-8o.

On voit que la hache révolutionnaire frappait avec vigueur. Elle avait pourtant, ainsi que Desenne, épargné le libraire Claude-François Laurent, « traduit devant le Tribunal révolutionnaire dans les premiers jours de juin 1793 pour avoir vendu quelques-uns de ces écrits (royalistes) ; mais il eut le bonheur d'être acquitté[256]». En effet, car l'acquittement est du 1erjuin. Mais alors la Terreur n'avait pas encore à frapper rigoureusement tous les ennemis qui s'attaquaient au régime révolutionnaire. « Il faut proscrire ces mauvais écrivains », disait Robespierre en parlant de ceux-là qui battaient en brèche les principes gouvernementaux. Parole qui devait trouver au Tribunal révolutionnaire un écho. Et cet écho répéta la chute de toutes ces têtes tombées dans la sciure rouge du sac de peau de Sanson.

[256]Ch. de Monseignat,Un chapitre de la Révolution française ou histoire des journaux en France de 1789 à 1799, précédé d'une notice historique sur les journaux; Paris, 1853, p. 248.

[256]Ch. de Monseignat,Un chapitre de la Révolution française ou histoire des journaux en France de 1789 à 1799, précédé d'une notice historique sur les journaux; Paris, 1853, p. 248.

Mais le bruit du couperet n'interrompt pas la vie galante du Palais-Egalité. N'est-il pas, d'ailleurs, celui qui accompagne chacun de nos pas dans ces galeries où, à côté de la boutique du libraire, nous trouvons la table du traiteur avec les mêmes clients et le même public — celui des prostituées de la Terreur?


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