LE POISON

Le vin sait revêtir le plus sordide bougeD'un luxe miraculeux,Et fait surgir plus d'un portique fabuleuxDans l'or de sa vapeur rouge,Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,Allonge l'illimité,Approfondit le temps, creuse la volupté,Et de plaisirs noirs et mornesRemplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découleDe tes yeux, de tes yeux verts,Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...Mes songes viennent en foulePour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodigeDe ta salive qui mord,Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,Et, charriant le vertige,La roule défaillante aux rives de la mort!

Dans ma cervelle se promèneAinsi qu'en son appartement,Un beau chat, fort, doux et charmant,Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret;Mais que sa voix s'apaise ou gronde,Elle est toujours riche et profonde.C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtreDans mon fond le plus ténébreux,Me remplit comme un vers nombreuxEt me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels mauxEt contient toutes les extases;Pour dire les plus longues phrases,Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui mordeSur mon cœur, parfait instrument,Et fasse plus royalementChanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux,Chat séraphique, chat étrange,En qui tout est, comme un ange,Aussi subtil qu'harmonieux.

De sa fourrure blonde et bruneSort un parfum si doux, qu'un soirJ'en fus embaumé, pour l'avoirCaressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu;Il juge, il préside, il inspireToutes choses dans son empire;Peut-être est-il fée, est-il dieu?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aimeTirés comme par un aimant,Se retournent docilement,Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnementLe feu de ses prunelles pâles,Clairs fanaux, vivantes opales,Qui me contemplent fixement.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;Je veux te peindre ta beautéOù l'enfance s'allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,Chargé de toile, et va roulantSuivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;D'un air placide et triomphantTu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;Je veux te peindre ta beautéOù l'enfance s'allie à la maturité.

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,Ta gorge triomphante est une belle armoireDont les panneaux bombés et clairsComme les boucliers accrochent des éclairs;

Boucliers provoquants, armés de pointes roses!Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,De vins, de parfums, de liqueursQui feraient délirer les cerveaux et les cœurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,Chargé de toile, et va roulantSuivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent,Tourmentent les désirs obscurs et les agacentComme deux sorcières qui fontTourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras qui se joueraient des précoces herculesSont des boas luisants les solides émules,Faits pour serrer obstinément,Comme pour l'imprimer dans ton cœur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,Ta tête se pavane avec d'étranches grâces;D'un air placide et triomphantTu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,Qui vit, s'agite et se tortille,Et se nourrit de nous comme le ver des morts,Comme du chêne la chenille?Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisaneNoierons-nous ce vieil ennemi,Destructeur et gourmand comme la courtisane,Patient comme la fourmi?Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,A cet esprit comblé d'angoisseEt pareil au mourant qu'écrasent les blessés,Que le sabot du cheval froisse,Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup déjà flaireEt que surveille le corbeau,A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespèreD'avoir sa croix et son tombeau;Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?Peut-on déchirer des ténèbresPlus denses que la poix, sans matin et sans soir,Sans astres, sans éclairs funèbres?Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'AubergeEst souillée, est morte à jamais!Sans lune et sans rayons trouver où l'on hébergeLes martyrs d'un chemin mauvais!Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés!Dis, connais-tu l'irrémissible?Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,A qui notre cœur sert de cible?Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L'irréparable ronge avec sa dent mauditeNotre âme, piteux monument,Et souvent il attaque, ainsi que le termite,Par la base le bâtiment.L'irréparable ronge avec sa dent maudite!

J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banalQu'enflammait l'orchestre sonore,Une fée allumer dans un ciel infernalUne miraculeuse aurore;J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal

Un être qui n'était que lumière, or et gaze,Terrasser l'énorme SatanMais mon cœur, que jamais ne visite l'extaseEst un théâtre où l'on attendToujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!Mais la tristesse en moi monte comme la mer,Et laisse, en refluant, sur ma lèvre moroseLe souvenir cuisant de son limon amer.

--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagéPar la griffe et la dent féroce de la femme.Ne cherchez plus mon cœur; les bêtes l'ont mangé.

Mon cœur est un palais flétri par la cohue;On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.--Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux!Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes!Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!J'entends déjà tomber avec des chocs funèbresLe bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,Et, comme le soleil dans son enfer polaire.Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.Mon esprit est pareil à la tour qui succombeSous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne!Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur! soyez mèreMême pour un ingrat, même pour un méchant;Amante ou sœur, soyez la douceur éphémèreD'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!

Quoique tes sourcils méchantsTe donnent un air étrangeQui n'est pas celui d'un ange,Sorcière aux yeux alléchants,

Je t'adore, ô ma frivole,Ma terrible passion!Avec la dévotionDu prêtre pour son idole.

Le désert et la forêtEmbaument tes tresses rudes,Ta tête a les attitudesDe l'énigme et du secret.

Sur ta chair le parfum rôdeComme autour d'un encensoir;Tu charmes comme le soir,Nymphe ténébreuse et chaude.

Ah! les philtres les plus fortsNe valent pas ta paresse,Et tu connais la caresseQui fait revivre les morts!

Tes hanches sont amoureusesDe ton dos et de tes seins,Et tu ravis les coussinsPar tes poses langoureuses.

Quelquefois pour apaiserTa rage mystérieuse,Tu prodigues, sérieuse,La morsure et le baiser;

Tu me déchires, ma brune,Avec un rire moqueur,Et puis tu mets sur mon cœurTon œil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin,Sous tes charmants pieds de soie,Moi, je mets ma grande joie,Mon génie et mon destin,

Mon âme par toi guérie,Par toi, lumière et couleur!Explosion de chaleurDans ma noire Sibérie!

Imaginez Diane en galant équipage,Parcourant les forêts ou battant les halliers,Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,La joue et l'œil en feu, jouant son personnage,Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

Telle la Sisina! Mais la douce guerrièreA l'âme charitable autant que meurtrière,Son courage, affolé de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes,Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours,Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.

Au pays parfumé que le soleil caresse,J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprésEt de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse,Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresseA dans le col des airs noblement maniérés;Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,Belle digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

Comme les anges à l'œil fauve,Je reviendrai dans ton alcôveEt vers toi glisserai sans bruitAvec les ombres de la nuit;

Et je te donnerai, ma brune,Des baisers froids comme la luneEt des caresses de serpentAutour d'une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,Tu trouveras ma place vide,Où jusqu'au soir il fera froid.

Comme d'autres par la tendresse,Sur ta vie et sur ta jeunesse,Moi, je veux régner par l'effroi!

Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? »--Sois charmante et tais-toi! Mon cœur, que tout irrite,Excepté la candeur de l'antique animal,

Ne veut pas te montrer son secret infernal,Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,Ni sa noire légende avec la flamme écrite.Je hais la passion et l'esprit me fait mal!

Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite,Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.Je connais les engins de son vieil arsenal:

Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite!Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse;Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,Qui d'une main distraite et légère caresse,Avant de s'endormir, le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,Et promène ses yeux sur les visions blanchesQui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,Elle laisse filer une larme furtive,Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.

Les amoureux fervents et les savants austèresAiment également dans leur mûre saison,Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudesDes grands sphinx allongés au fond des solitudes,Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Je suis la pipe d'un auteur;On voit, à contempler ma mineD'Abyssienne ou de Cafrine,Que mon maître est un grand fumeur.

Quand il est comblé de douleur,Je fume comme la chaumineOù se prépare la cuisinePour le retour du laboureur.

J'enlace et je berce son âmeDans le réseau mobile et bleuQui monte de ma bouche en feu,

Et je roule un puissant dictameQui charme son cœur et guéritDe ses fatigues son esprit.

La musique souvent me prend comme une mer!Vers ma pâle étoile,Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflésComme de la toile,J'escalade le dos des flots amoncelésQue la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passionsD'un vaisseau qui souffre;Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffreMe bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoirDe mon désespoir!

Si par une nuit lourde et sombreUn bon chrétien, par charité,Derrière quelque vieux décombreEnterre votre corps vanté,

A l'heure où les chastes étoilesFerment leurs yeux appesantis,L'araignée y fera ses toiles,Et la vipère ses petits;

Vous entendrez toute l'annéeSur votre tête condamnéeLes cris lamentables des loups

Et des sorcières faméliques,Les ébats des vieillards lubriquesEt les complots des noirs filous.

Dans une terre grasse et pleine d'escargotsJe veux creuser moi-même une fosse profonde,Où je puisse à loisir étaler mes vieux osEt dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux;Plutôt que d'implorer une larme du monde,Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeauxA saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords,Et dites-moi s'il est encor quelque torturePour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts?

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,D'écouter près du feu qui palpite et qui fumeLes souvenirs lointains lentement s'éleverAu bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureuxQui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,Jette fidèlement son cri religieux,Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuisElle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublieAu bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts,Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

Pluviôse, irrité contre la vie entière,De son urne à grands flots vers un froid ténébreuxAux pâles habitants du voisin cimetièreEt la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litièreAgite sans repos son corps maigre et galeux;L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttièreAvec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfuméeAccompagne en fausset la pendule enrhumée,Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d'une vieille hydropique,Le beau valet de cœur et la dame de piqueCausent sinistrement de leurs amours défunts.J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,De vers, de billets doux, de procès, de romances,Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,Cache moins de secrets que mon triste cerveau.C'est une pyramide, un immense caveau,Qui contient plus de morts que la fosse commune.--Je suis un cimetière abhorré de la lune,Où comme des remords se traînent de longs versQui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,Où gît tout un fouillis de modes surannées,Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,Quand sous les lourds flocons des neigeuses annéesL'ennui, fruit de la morne incuriosité,Prend les proportions de l'immortalité.--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux!Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,Oublié sur la carte, et dont l'humeur faroucheNe chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,Ni son peuple mourant en face du balcon,Du bouffon favori la grotesque balladeNe distrait plus le front de ce cruel malade;Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,Ne savent plus trouver d'impudique toilettePour tirer un souris de ce jeune squelette.Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais puDe son être extirper l'élément corrompu,Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennentEt dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,Il n'a su réchauffer ce cadavre hébétéOù coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercleSur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,Et que de l'horizon embrassant tout le cercleIl nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,Où l'Espérance, comme une chauve-souris,S'en va battant les murs de son aile timideEt se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînéesD'une vaste prison imite les barreaux,Et qu'un peuple muet d'infâmes araignéesVient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furieEt lancent vers le ciel un affreux hurlement,Ainsi que des esprits errants et sans patrieQui se mettent à geindre opiniâtrement.

--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon cœur; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute;Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte!Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur!

Le Printemps adorable a perdu son odeur!

Et le Temps m'engloutit minute par minute,Comme la neige immense un corps pris de roideur;Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?

L'un t'éclaire avec son ardeurL'autre en toi met son deuil. NaturelCe qui dit à l'un: Sépulture!Dit à l'autre: Vie et splendeur!

Hermès inconnu qui m'assistesEt qui toujours m'intimidas,Tu me rends l'égal de Midas,Le plus triste des alchimistes;

Par toi je change l'or en ferEt le paradis en enfer;Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher.Et sur les célestes rivagesJe bâtis de grands sarcophages.

Ah! ne ralentis pas tes flammes;Réchauffe mon cœur engourdi,Volupté, torture des âmes!Diva! supplicem exaudi!

Déesse dans l'air répandue,Flamme dans notre souterrain!Exauce une âme morfondue,Qui te consacre un chant d'airain.

Volupté, sois toujours ma reine!Prends le masque d'une sirèneFaîte de chair et de velours.

Ou verse-moi tes sommeils lourdsDans le vin informe et mystique,Volupté, fantôme élastique!

En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre,Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,Partout l'homme subit la terreur du mystère,Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant.

En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe,Plafond illuminé pour un opéra bouffeOù chaque histrion foule un sol ensanglanté,

Terreur du libertin, espoir du fol ermite;Le Ciel! couvercle noir de la grande marmiteOù bout l'imperceptible et vaste Humanité.

Harpagon, qui veillait son père agonisant,Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches;« Nous avons au grenier un nombre suffisant,Ce me semble, de vieilles planches? »

Célimène roucoule et dit: « Mon cœur est bon,Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. »--Son cœur! cœur racorni, fumé comme un jambon,Recuit à la flamme éternelle!

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres:« Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau,Ce Redresseur que tu célèbres? »

Mieux que tous, je connais certains voluptueuxQui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veuxEtre vertueux, dans une heure! »

L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr,Le damné! J'avertis en vain la chair infecte.L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un murQu'habite et que ronge un insecte! »

Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié,Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire,Vous avez, que je crois, assez communié,A la joyeuse Messe noire?

Chacun de vous m'a fait un temple dans son cœur;Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde!Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,Enorme et laid comme le monde!

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche,Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix.D'aller au Ciel et d'être riche?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseurQui se morfond longtemps à l'affût de la proie.Je vais vous emporter à travers l'épaisseur,Compagnons de ma triste joie,

A travers l'épaisseur de la terre et du roc,A travers les amas confus de votre cendre,Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc,Et qui n'est pas de pierre tendre;

Car il fait avec l'universel Péché,Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!--Cependant, tout en haut de l'univers juché,Un Ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit: « Que béni soit ton fouet,Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux,Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceuxDont elle chante les louanges.

La pendule, sonnant minuit,Ironiquement nous engageA nous rappeler quel usageNous fîmes du jour qui s'enfuit:--Aujourd'hui, date fatidique,Vendredi, treize, nous avons,Malgré tout ce que nous savons,Mené le train d'un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,Des Dieux le plus incontestable!Comme un parasite à la tableDe quelque monstrueux Crésus,Nous avons, pour plaire à la brute,Digne vassale des Démons,Insulté ce que nous aimonsEt flatté ce qui nous rebute;

Contristé, servile bourreau,Le faible qu'à tort on méprise;Salué l'énorme Bêtise,La Bêtise au front de taureau;Baisé la stupide MatièreAvec grande dévotion,Et de la putréfactionBéni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyerLe vertige dans le délire,Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,Dont la gloire est de déployerL'ivresse des choses funèbres,Bu sans soif et mangé sans faim!...--Vite soufflons la lampe, afinDe nous cacher dans les ténèbres!

Que m'importe que tu sois sage?Sois belle! et sois triste! Les pleursAjoutent un charme au visage,Comme le fleuve au paysage;L'orage rajeunit les fleurs.

Je t'aime surtout quand la joieS'enfuit de ton front terrassé;Quand ton cœur dans l'horreur se noie;Quand sur ton présent se déploieLe nuage affreux du passé.

Je t'aime quand ton grand œil verseUne eau chaude comme le sang;Quand, malgré ma main qui te berce,Ton angoisse, trop lourde, perceComme un râle d'agonisant.J'aspire, volupté divine!

Hymne profond, délicieux!Tous les sanglots de ta poitrine,Et crois que ton cœur s'illumineDes perles que versent tes yeux!

Je sais que ton cœur, qui regorgeDe vieux amours déracinés,Flamboie encor comme une forge,Et que tu couves sous ta gorgeUn peu de l'orgueil des damnés;

Mais tant, ma chère, que tes rêvesN'auront pas reflété l'Enfer,Et qu'en un cauchemar sans trêves,Songeant de poisons et de glaives,Eprise de poudre et de fer,

N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,Déchiffrant le malheur partout,Te convulsant quand l'heure tinte,Tu n'auras pas senti l'étreinteDe l'irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reineQui ne m'aimes qu'avec effroi,Dans l'horreur de la nuit malsaineMe dire, l'âme de cris pleine:« Je suis ton égale, ô mon Roi! »

Tout homme digne de ce nomA dans le cœur un Serpent jaune,Installé comme sur un trône,Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! »

Plonge tes yeux dans les yeux fixesDes Satyresses ou des Nixes,La Dent dit: « Pense à ton devoir! »

Fais des enfants, plante des arbres ».Polis des vers, sculpte des marbres,La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? »

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère,L'homme ne vit pas un momentSans subir l'avertissementDe l'insupportable Vipère.

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hancheEst large à faire envie à la plus belle blanche;A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chairAux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,Et, dès que le matin fait chanter les platanes,D'acheter au bazar ananas et bananes.Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,Tu poses doucement ton corps sur une natte,Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,Faire de grands adieux à tes chers tamarins?Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,Il te fallait glaner ton souper dans nos fangesEt vendre le parfum de tes charmes étranges,L'œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,Des cocotiers absents les fantômes épars!

Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,Babel sombre, où roman, science, fabliau,Tout, la cendre latine et la poussière grecque,Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur;Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)Te faire un appétit d'une égale grosseur. »Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêvesAu delà du possible, au delà du connu! »Et celle-là chantait comme le vent des grèves,Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alorsQue date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaieEt ma fatalité. Derrière les décorsDe l'existence immense, au plus noir de l'abîme,Je vois distinctement des mondes singuliers,Et, de ma clairvoyance extatique victime,Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,J'aime si tendrement le désert et la mer;Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,Et trouve un goût suave au vin le plus amer;Que je prends très souvent les faits pour des mensongesEt que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes;Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ».

A la très chère, à la très belleQui remplit mon cœur de clarté,A l'ange, à l'idole immortelle,Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vieComme un air imprégné de sel,Et dans mon âme inassouvie,Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfumeL'atmosphère d'un cher réduit,Encensoir oublié qui fumeEn secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,T'exprimer avec vérité?Grain de musc qui gis, invisible,Au fond de mon éternité!

A l'ange, à l'idole immortelle,A la très bonne, à la très belleQui fait ma joie et ma santé,Salut en immortalité!

Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle!(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété,Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase,A la gloire de Dieu rallume ton extase;C'est la Volupté vraie aux durables appas! »

Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime,De ses poings de géant torture l'anathème;Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! »

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!Reste longtemps sans les rouvrir,Dans cette pose nonchalanteOù t'a surprise le plaisir.Dans la cour le jet d'eau qui jaseEt ne se tait ni nuit ni jour,Entretient doucement l'extaseOù ce soir m'a plongé l'amour.

La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges pleurs.

Ainsi ton âme qu'incendieL'éclair brûlant des voluptésS'élance, rapide et hardie,Vers les vastes cieux enchantés.Puis, elle s'épanche, mourante,En un flot de triste langueur,Qui par une invisible penteDescend jusqu'au fond de mon cœur.

La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges pleurs.

0 toi, que la nuit rend si belle,Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,D'écouter la plainte éternelleQui sanglote dans les bassins!Lune, eau sonore, nuit bénie,Arbres qui frissonnez autour,Votre pure mélancolieEst le miroir de mon amour.

La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges pleurs.

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,Comme une explosion nous lançant son bonjour!--Bienheureux celui-là qui peut avec amourSaluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite,..--Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;L'irrésistible Nuit établit son empire,Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.--Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve,Parole! et sur mon poil qui tout droit se relèveMainte fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,Le silence, l'espace affreux et captivant...Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savantDessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où;Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,Jalouse du néant l'insensibilité.--Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!

Les amants des prostituéesSont heureux, dispos et repus;Quant à moi, mes bras sont rompusPour avoir étreint des nuées.

C'est grâce aux astres non pareils,Qui tout au fond du ciel flamboient,Que mes yeux consumés ne voientQue des souvenirs de soleils.

En vain j'ai voulu de l'espace,Trouver la fin et le milieu;Sous je ne sais quel œil de feuJe sens mon aile qui se casse;

Et brûlé par l'amour du beau,Je n'aurai pas l'honneur sublimeDe donner mon nom à l'abîmeQui me servira de tombeau.

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:Une atmosphère obscure enveloppe la ville,Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,Va cueillir des remords dans la fête servile,Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,Sur les balcons du ciel, en robes surannées;Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

A. J. G. F.

Je te frapperai sans colèreEt sans haine,--comme un boucher!Comme Moïse le rocher,--Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,Jaillir les eaux de la souffrance,Mon désir gonflé d'espéranceSur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,Et dans mon cœur qu'ils soûlerontTes chers sanglots retentirontComme un tambour qui bat la charge!

Ne suis-je pas un faux accordDans la divine symphonie,Grâce à la vorace IronieQui me secoue et qui me mord?

Elle est dans ma voix, la criarde!C'est tout mon sang, ce poison noir!Je suis le sinistre miroirOù la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau!Je suis le soufflet et la joue!Je suis les membres et la roue,Et la victime et le bourreau!

Je suis de mon cœur le vampire,--Un de ces grands abandonnésAu rire éternel condamnés,Et qui ne peuvent plus sourire!

Une Idée, une Forme, un EtreParti de l'azur et tombéDans un Styx bourbeux et plombéOù nul œil du Ciel ne pénètre;

Un Ange, imprudent voyageurQu'a tenté l'amour du difforme,Au fond d'un cauchemar énormeSe débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres!Contre un gigantesque remousQui va chantant comme les fousEt pirouettant dans les ténèbres;

Un malheureux ensorceléDans ses tâtonnements futiles,Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,Cherchant la lumière et la clé;

Un damné descendant sans lampe,Au bord d'un gouffre dont l'odeurTrahit l'humide profondeur,D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueuxDont les larges yeux de phosphoreFont une nuit plus noire encoreEt ne rendent visibles qu'eux;

Un navire pris dans le pôle,Comme en un piège de cristal,Cherchant par quel détroit fatalIl est tombé dans cette geôle;

--Emblèmes nets, tableau parfaitD'une fortune irrémédiable,Qui donne à penser que le DiableFait toujours bien tout ce qu'il fait!

Tête-à-tête sombre et limpideQu'un cœur devenu son miroirPuits de Vérité, clair et noir,Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,Flambeau des grâces sataniques,Soulagement et gloire uniques,--La conscience dans le Mal!

Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible,Dont le doigt nous menace et nous dit:Souviens-toi!Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroiSe planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizonAinsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;Chaque instant te dévore un morceau du déliceA chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la SecondeChuchote:Souviens-toi!--Rapide, avec sa voixD'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois,Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi!prodigue!Esto memor!(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)Les minutes, mortel folâtre, sont des ganguesQu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!

Souviens-toique le Temps est un joueur avide Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.Le jour décroît; la nuit augmente,souviens-toi!Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

Le long du vieux faubourg, où pendant aux masuresLes persiennes, abri des secrètes luxures,Quand le soleil cruel frappe à traits redoublésSur la ville et les champs, sur les toits et les blés.Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,Flairant dans tous les coins les hasards de la rime.Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,Eveille dans les champs les vers comme les roses;Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquillesEt les rend gais et doux comme des jeunes filles,Et commande aux moissons de croître et de mûrirDans le cœur immortel qui toujours veut fleurir!Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,Il ennoblit le sort des choses les plus viles,Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

O Lune qu'adoraient discrètement nos pères,Du haut des pays bleus où, radieux sérail,Les astres vont te suivre en pimpant attirail,Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères,De leur bouche en dormant montrer le frais émail?Le poète buter du front sur son travail?Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères?

Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,Baiser d'Endymion les grâces surannées?

« --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années,Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! »

Blanche fille aux cheveux roux,Dont ta robe par ses trousLaisse voir la pauvretéEt la beauté,

Pour moi, poète chétif,Ton jeune corps maladifPlein de taches de rousseurA sa douceur.

Tu portes plus galammentQu'une reine de romanSes cothurnes de veloursTes sabots lourds.

Au lieu d'un haillon trop court,Qu'un superbe habit de courTraîne à plis bruyants et longsSur tes talons;

Et place de bas troués,Que pour les yeux des rouésSur ta jambe un poignard d'orReluise encor;

Que des nœuds mal attachésDévoilent pour nos péchésTes deux beaux seins, radieuxComme des yeux;

Que pour te déshabillerTes bras se fassent prierEt chassent à coups mutinsLes doigts lutins;

--Perles de la plus belle eau,Sonnets de maître BelleauPar tes galants mis aux fersSans cesse offerts,

Valetaille de rimeursTe dédiant leurs primeursEt contemplant ton soulierSous l'escalier,

Maint page épris du hasard,Maint seigneur et maint RonsardEpieraient pour le déduitTon frais réduit!

Tu compterais dans tes litsPlus de baisers que de lysEt rangerais sous tes loisPlus d'un Valois!

--Cependant tu vas gueusantQuelque vieux débris gisantAu seuil de quelque VéfourDe carrefour;

Tu vas lorgnant en dessousDes bijoux de vingt-neuf sousDont je ne puis, oh! pardon!Te faire don;

Va donc, sans autre ornement,Parfum, perles, diamant,Que ta maigre nudité,O ma beauté!

Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve,Pauvre et triste miroir où jadis resplenditL'immense majesté de vos douleurs de veuve,Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,Comme je traversais le nouveau Carrousel.--Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une villeChange plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasquesEt, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie;Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieuxClairs et froids le Travail s'éveille, où la voiriePousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,Sur le sol raboteux traînait son grand plumage.Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec,

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,Et disait, le cœur plein de son beau lac natal:« Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu,Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre?

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,Vers le ciel ironique et cruellement bleu,Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,Comme s'il adressait des reproches à Dieu!

Paris change, mais rien dans ma mélancolieN'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,Comme les exilés, ridicule et sublime,Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,Auprès d'un tombeau vide en extase courbée;Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil hagard,Les cocotiers absents de la superbe AfriqueDerrière la muraille immense du brouillard;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouveJamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleursEt tettent la Douleur comme une bonne louve!Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exileUn vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!Je pense aux matelots oubliés dans une île,Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,Où le spectre en plein jour raccroche le passant!Les mystères partout coulent comme des sèvesDans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rueLes maisons, dont la brume allongeait la hauteur,Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,Je suivais, roidissant mes nerfs comme un hérosEt discutant avec mon âme déjà lasse,Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunesImitaient la couleur de ce ciel pluvieux,Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,

M'apparut. On eût dit sa prunelle trempéeDans le fiel; son regard aiguisait les frimas,Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échineFaisant avec sa jambe un parfait angle droit,Si bien que son bâton, parachevant sa mine,Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.

Son pareil le suivait: barbe, œil, dos, bâton, loques,Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroquesMarchaient du même pas vers un but inconnu.

A quel complot infâme étais-je donc en butte,Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait?Car je comptai sept fois, de minute en minute,Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

Que celui-là qui rit de mon inquiétude,Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternelSonge bien que malgré tant de décrépitudeCes sept monstres hideux avaient l'air éternel!

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,Sosie inexorable, ironique et fatal,Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même?--Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,Blessé par le mystère et par l'absurdité!

Vainement ma raison voulait prendre la barre;La tempête en jouant déroutait ses efforts,Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarreSans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,Eponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossusOu tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes.Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,Frémissant au fracas roulant des omnibus,Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes;Se traînent, comme font les animaux blessés,Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettesOù se pend un Démon sans pitié! Tout cassés

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit;Ils ont les yeux divins de la petite filleQui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

--Avez-vous observé que maints cercueils de vieillesSont presque aussi petits que celui d'un enfant?La Mort savante met dans ces bières pareillesUn symbole d'un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fantôme débileTraversant de Paris le fourmillant tableau,Il me semble toujours que cet être fragileS'en va tout doucement vers un nouveau berceau;

A moins que, méditant sur la géométrie,Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,Combien de fois il faut que l'ouvrier varieLa forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

--Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmesPour celui que l'austère Infortune allaita!


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