La Jaune

La JauneLe garde-mine qui veille, a fait tourner, sur ses gonds crissants, la lourde grille. Un véhicule, une ombre longue, passe entre les bornes de fer, puis s’avance et se perd dans l’immense cour que rend infinie le brouillard où toute chose demeure encore noyée, quoique le petit jour commence à le pénétrer.Là-bas, accrochées et s’étageant dans le vague, deslueurs bleuissantes révèlent des fragments de baies vitrées ainsi que les courbes élancées d’armatures bientôt évanouies. Une masse, un bâtiment énorme se trouve là, encore invisible et assoupi.Mais, pourtant, il semble que cela s’éveille, et que pesamment cela remue dans la brume.Deux yeux de feu se sont ouverts à la base, et leurs regards trouent le brouillard de halos rougeoyants. De sourdes résonances se traînent, répercutées, et ce sont aussi des ébranlements de fer, des tressaillements étranges.Soudain, un rauque ébrouement de vapeur déchire l’air. Puis, un instant après, dans le calme revenu, s’étend le rythme large, calme et profond, d’une respiration géante.La clarté blafarde du jour, peu à peu amincit la nappe stagnante du brouillard; des transparences se forment. Alors, lentement, la grande masse noyée émerge par lambeaux rigides.Comme un mât pointant d’une épave, apparaît d’abord la haute cheminée, puis la silhouette d’un beffroi. Ensuite s’exhausse la sombre, la lourde carrure des toits. Peu après, de la buée, tout un tas noirâtre, anguleux, se dégage.Les armatures des baies vitrées qui apparaissaient par fragments aux lueurs électriques, maintenant éteintes, s’assemblent, se joignent, forment un hall colossal, soutenu au-dessus du sol par un pilotis de fer. D’une longue plate-forme, deux ponts métalliques s’étendent sur des chevalets et n’aboutissant à rien, demeurent allongés dans le vide, comme des bras tendus. Bientôt, reste seule, impénétrable, une profondeur obscure sous les piliers, où les yeux incandescents continuent de rougeoyer avec des clignements.Auprès de la cale, la rampe de terre durcie aux ruées journalières de milliers de sabots et qui se cabre afin d’atteindre l’étage de la recette, là où s’encagent les houilleurs pour la descente, le véhicule fantôme est arrêté, abandonné par son attelage. C’est une roulotte, basse sur roues et peinte en noir, un noir de deuil, comme un fourgon mortuaire.De l’intérieur, un homme vient de pousser les volets et d’en accrocher les battants; ses pas vont et viennent, résonnent sur le plancher et il siffle un air doucement. Il semble vaquer aux soins d’un ménage. On l’entend qui remue des bocaux, et range des ustensiles.Mais de la roulotte, sort une odeur affreuse d’hôpital.En bourgeron huileux, une poignée d’étoupe à la main, un mécanicien, apparu dans l’encadrement d’une porte, examine attentivement le véhicule mystérieux, où l’homme continue de siffloter distraitement, comme chantonne une ménagère à son travail.Et voici que l’homme a sans doute terminé son ouvrage, car il descend l’escalier de la roulotte et s’assied sur la dernière marche, regardant les coudes sur les genoux, la grande cour vide.Le mécanicien s’est approché. Il contemple encore un instant, en silence, ce long coffre noir, puis demande enfin:—Eh bien, ch’ l’homme, quoi que c’est que ch’ l’affaire là?Sans tourner la tête, ni faire un mouvement, et le regard toujours fixé devant lui, l’autre répond:—Ça, c’est pour ch’ l’enquête de l’ maladie, l’enquête de ch’ ver intestinal, de «la jaune» quoi.Le mécanicien hoche la tête et dit qu’il la connaît bien «la jaune», car son frère qui travaillait au fond en est mort. Un solide haveur pourtant, mais que le mal, en moins d’une année, avait épuisé, vidé, rendu quasiment pareil à un squelette. Et le plus triste, c’estqu’il avait traîné encore longtemps ses pauvres os décharnés, avant que de mourir, pendant près de deux ans.A tout cela, l’autre ne répond rien, indifférent, désintéressé.Le mécanicien, songeur, répète:Oui, pendant près de deux ans il les a traînés ses pauvres os!.... Puis il ajoute, après une pose:—Pour lors, c’est ti qui soigne ch’ boutique?—C’est mi.Ils se sont tus. On n’entend plus que la respiration énorme de la machine, dont le geste humain, passe et repasse, régulier, derrière le vitrage d’une baie.Soudain, l’homme assis sur l’escalier se lève, bourru:—Vl’à ch’ docteur qu’arrive, va-t-en.Le mécanicien qui s’était repris à considérer ce coffre, d’où flue une odeur écœurante d’hôpital, lentement s’éloigne.Un petit monsieur, maigre, en redingote noire et chapeau cylindre, traverse la cour, marchant très vite. Arrivé auprès de la roulotte, il s’écrie tout essoufflé:—Ah, voyez-vous, j’avais bien cru arriver en retard et manquer la descente. Tout est préparé, n’est-ce pas? les cuvettes? les vases?Et, sans attendre une réponse, il grimpe les degrés de bois.Depuis un instant, des bruits mêlés et confus, une rumeur de foule, montait de la route qui longe le mur de clôture. Mais comme cinq heures sonnent à une horloge qui surmonte le bâtiment sans étage des bureaux, cette rumeur augmente. On entend des portes se fermer en vibrant, des portes vitrées sans doute, comme en ont les débits de boissons. Et voici que, vêtus comme des forçats, de sarraux et de pantalons en toile grisâtre et presque tous en sabots, les houilleurs apparaissent entre les grilles et envahissent la cour.Les bras croisés, l’échine pliée en avant comme si déjà sur eux pesait le toit d’une galerie, ils marchent à longs pas, les reins battus par leurs gourdes de fer blanc.En colonne houleuse, comme des soldats qui ont rompu le pas, ils se dirigent vers le bâtiment d’extraction. Bientôt, ceux qui vont en tête se perdent sous le colosse de fer. Mais un moment après, par une issue qui se trouve auprès de la cale, ils reparaisssent, chacun d’eux portant cette fois sa lampe de fond allumée, ce qui éparpille dans la lumière du jour, de petits points de clarté blafarde. Alors, ils se mettent à gravir lapente de la cale, qui se dresse ainsi que la montée d’un calvaire. Et les petites étoiles funèbres s’éteignent une à une, brusquement aspirées, semble-t-il, par le puits profond, plein jusqu’aux bords de ténèbres visqueuses et mortes.Le docteur sort de la roulotte, revêtu d’une blouse blanche.—Le chef-porion n’est donc pas là? interroge-t-il.—Pardon, Monsieur, me voici, répond un homme vêtu en houilleur, mais la taille droite et les yeux durs, sous le bord rigide de son chapeau de cuir.—Ah, très bien. En ce cas, je vais commencer. Car sachez, porion, que j’ai parfois des difficultés le premier jour de mon arrivée à une fosse. Beaucoup de ces malheureux refusent de se laisser examiner; ils croient que la compagnie cherche à se débarrasser des hommes malades.Ils font quelques pas, et, devant eux, défilent les mineurs.Le teint plus pâle encore au reflet des lampes, ceux-ci jettent des regards inquiets sur la blouse blanche et sur le fourgon.—Tenez, appelez celui-là, dit vivement le docteur.—Viens ici, Lequien, crie aussitôt le chef-porion.Le houilleur obéit. Le docteur lui tapote l’épaule pour le tranquilliser.—Mon ami, demeurez-là à l’écart, j’ai besoin de vous.Un instant après, son geste désigne encore quelqu’un dans la coulée grise.—Ah, c’en est un dont je ne connais pas le nom, grogne le porion. Et lui-même va prendre le houilleur par le bras. Mais celui-ci, brutalement se dégage, et farouche, s’élance sur la pente.Le docteur se reprend à scruter toutes les faces qui passent devant lui. Son regard fouille comme un scalpel les traits ravagés et cherche à découvrir les stigmates du mal.Là-haut, les berlines grondent sur les dalles de fonte et les cages qui s’accrochent aux verrous, saccadent des coups et des contre-coups fracassants. Par une baie ouverte, passe le ronflement des gigantesques bobines, lorsque de minutes en minutes, elles se lancent dans une giration éperdue qui enroule et déroule les câbles.Et la ruée des sabots continue de marteler la terre; les échines roulent; et les petites étoiles toujours s’élèvent sur la montée de calvaire.Patient et doux, le médecin a pu enfin décider une vingtaine d’hommes à le suivre, vingt hommes aux traits dépenaillés.Le porion leur a dit que la journée de travail leur serait comptée, et qu’après l’examen du docteur, ils pourraient rentrer au coron. Alors, à pas traînards, ils sont tous retournés à la lampisterie, remettre leurs lampes à ces crochets matriculés, dont le contrôle, aux jours d’épouvante, marque le nombre des ensevelis.Maintenant les voici groupés devant la roulotte, dont la porte grande-ouverte, laisse apercevoir l’intérieur, sorte de laboratoire rempli d’objets aux formes bizarres, d’instruments aux cuivres et aux aciers polis qui froidement brillent. Inquiets, ils regardent le docteur manipuler avec une méticuleuse attention son microscope.—Allons, mes amis, je suis prêt. Qui veut passer le premier?Les houilleurs murmurent; quelques-uns ont un mouvement de recul. Mais l’un d’eux, bravement, s’avance.—Ah très bien, très bien! s’écrie le docteur qui le fait aussitôt monter près de lui.Les autres tendent l’oreille, parce qu’on parle bas au camarade qui secoue la tête. Enfin, les paroleschuchotées ont été sans doute plus persuasives, car le camarade suit le docteur dans une partie de la roulotte que cache un rideau.Les houilleurs, durant l’attente, échangent entre eux de brèves paroles coupées de silence, de silence respectueux, pour tout ce savoir, toute cette science qui, pour eux, émanent de ces appareils de laboratoire aux formes hétéroclites et retordes.Assis à l’écart, sur un seau, le gardien de la roulotte, paraît être tout pénétré d’importance et ne considérer qu’avec mépris, ces pauvres êtres au teint jaunâtre, à la maigreur perçant la toile grise de leur uniforme de de forçats. A une question timide, posée par ceux-ci, il a répondu sur un ton sentencieux «taisez-vous». Et, crachant loin, il a continué à fumer une pipe de terre, en regardant par de là l’encombrement des stocks de charbon et des mâts de boisage dressés en faisceaux, la haute et noire élévation de schiste, le terri, sur lequel stationne un train entier de wagons.Le docteur reparaît seul, tenant en main une spatule d’acier sur laquelle, quelque substance se trouve recueillie. Il s’assied sur un haut escabeau, devant son microscope. Ses doigts nerveux et habiles manient des lamelles de verre, puis il fixe son œil aux lentilles.Le houilleur paraît à son tour, bouclant le ceinturon qui retient ses pantalons de toile. Gauche, embarrassé, n’osant pas faire résonner ses sabots sur le plancher, il se croise les bras et reste debout derrière le docteur.Un moment s’étant écoulé, celui-ci se tourne vers lui:—Eh bien, mon pauvre ami, oui, voilà ce que j’avais bien pensé... Vous êtes atteint d’anémie ankylostomiasique. C’est grave. Si vous ne suivez pas un traitement, vos vertiges augmenteront, vos palpitations de cœur aussi et l’œdème se généralisera. Puis la consomption peu à peu vous enlèvera toute force et vous serez obligé de cesser votre travail.Le mineur a baissé la tête, comme sous une malédiction. Sans lever les yeux, il demande d’une voix sourde:—C’est y que ça a rapport avec l’ boisson?—Avec l’intempérance? Mais non, mais non, c’est une maladie que vous avez contractée en travaillant au fond.Alors le regard du mineur, va au groupe des compagnons qui sont tous immobiles, les bras pendants, les épaules voûtées, pétrifiés par l’attention.Un silence passe. Il semble que le docteur vient de jeter quelque chose de pesant dans chacune de ces consciences confuses et sombres. Et voici quelentement, pendant ce silence, une même pensée se forme derrière tous ces fronts durs.Tout à coup, comme poussé par une colère âpre et triste, le houilleur, dans la roulotte, exprime cette pensée commune.—Ben, ça serait-il l’ Compagnie qui serait responsable de mon incapacité si que je viendrais forcé d’arrêter?—La Compagnie responsable?... Mais, mon Dieu, dans une certaine limite, oui je pense.... répond le docteur. Enfin, je vais toujours vous signaler pour que l’on vous donne des soins. Quel est votre nom?Le houilleur longuement regarde le médecin avec méfiance, puis il finit par dire:—Vasseur François.—C’est bien, au suivant.Un autre mineur au visage blême monte dans la roulotte, pour disparaître, lui aussi, avec le docteur, derrière le rideau.Et la fosse continue de vivre sa vie formidable, en face de ces existences broyées. La machine étend ses pulsations avec une régularité, une puissance implacable; dans le beffroi, les molettes tournent, s’arrêtent, comme obéissant avec précision; la pompe d’épuisement et un tuyau d’échappement râlent encadence. Là-bas, sur le terri, une locomotive avance avec précaution, comme si elle craignait de dégringoler sur le remblai. Elle s’accroche au long train de wagons et s’en revient lentement en expectorant des jets de vapeur hors de ses poumons d’acier.Là-dessous, dans l’écrasement des couches profondes, dans la touffeur des fonds où hululent plaintivement les courants venus du jour, a commencé le travail de bagne. A moitié nus, allongés sur le flanc, aveuglés de sueur et la poitrine haletante, les haveurs, péniblement, lancent de biais la rivelaine, pressés par l’étau des roches, tandis qu’autour d’eux, dans les ténèbres lugubres, la mort guette, attentive.Et il va bientôt arriver au jour, l’or noir que décèlent leurs rivelaines et passer au criblage, car les équipes de trieuses se rendent à leur poste. Celles-ci arrivent, par bandes de trois ou quatre, se donnant le bras, se chuchotant des choses qui les font rire et secouer les plis coquets de leurs béguins de toile bleue.Auprès de la roulotte, un instant, elles s’arrêtent, mines sérieuses et bouches bées. Mais, de là-haut, le surveillant du triage les cingle d’un coup de sifflet suraigu. Alors, elles s’élancent sur la cale, et, lutines, égrènent encore des rires clairs.Le docteur qui se trouvait de nouveau à son microscope, se penche hors de la roulotte, avec un hochement de tête indulgent pour cet éclat de gaîté, si bon à entendre parmi cet ensemble si désespérément morne des êtres et des choses, qui reflètent mutuellement leur tristesse. Puis, se rasseyant sur le haut escabeau, il s’adresse au houilleur en expectative.—Non, cette fois je ne trouve rien. Vous n’êtes pas atteint par l’ankylostome, par les mauvaises petites sangsues. Mais en vous auscultant j’ai découvert que vous êtes malade de la poitrine. Il est grand temps que vous vous soigniez; or, vous soigner, c’est ne plus boire, car vous êtes un alcoolique. Oh! inutile de nier... D’abord, vous buvez tous, tous. Il est six heures du matin et pas un de ceux d’entre vous qui m’ont approché, n’avait une haleine qui n’empoisonnât le genièvre. C’est navrant.Mais à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, le médecin ajoute:—Maintenant, c’est peut-être votre métier si pénible qui vous y pousse un peu...Et dans ses yeux passe de la pitié, quelque chose de douloureux et de doux.L’examen de toutes ces loques humaines continue.Chacun des misérables déchus, des misérables dégénérés au corps évidé, attend le verdict du praticien dans une même attitude harassée, commune à tous. Ceux qui ont été examinés ne s’éloignent pas, ils rentrent dans le groupe. Et le groupe, épaules courbées, attend résigné sous la pluie fine qui, commençant à tomber du ciel gris et sale, ajoute une impression lamentable à cette détresse humaine.Et toujours la vie de cette chose qui les a brisés, continue de battre invincible entre les murailles de fer, prolongeant son énergie vorace jusqu’aux tréfonds du sol.C’est fini, les vingt houilleurs pitoyables ont été examinés. Ensemble, ils sont partis, groupe hâve.A présent, le docteur est seul, songeur devant le livre ou s’alignent des noms avec, en regard, le résultat de l’observation médicale.Il songe avec tristesse à tout ce que chaque jour il découvre d’affreux, de tares héréditaires aggravées de tares professionnelles, dans ces grands troupeaux dévolus aux fatalités du labeur. Et tout cela lui apparaît encore plus désolant, dans ce pays envoûté par la désespérance d’un ciel éternellement sombre, qui pèse comme un bloc d’ennui.Envoyé dans ce Nord par l’État, afin d’enquêter sur la mystérieuse anémie, il touche en même temps à toutes les plaies. Et il a conscience de l’inanité de son rôle, lui, médecin, alors que le seul remède ne relève que du domaine social. Il hausse les épaules devant cet ouvrage de statistique. Il se demande ce que seront les générations futures de cette race de houilleurs, les petits-fils dégénérés de ces alcooliques, de ces tuberculeux, qu’épuisent encore les larves des fonds.Et là, près de lui, dans le colosse de fer, résonnent des bruits pressés, trépidants, comme si les féroces impatiences qui mettent en désaccord le travail et la vie, soufflaient leur fièvre aux machines.Le docteur pousse un soupir et referme le livre. Il se lève, quitte sa blouse blanche et revêt sa redingote. D’un geste distrait, il brosse avec le revers de sa manche son chapeau haut de forme, sans guère y amener un reflet. Puis il descend les degrés de bois et sans se soucier de la pluie fine, roule lentement une cigarette, en suivant du regard les épaisses volutes de fumée noire, qui sorties de la cheminée du bâtiment d’extraction, se déroulent très loin, lentes et lourdes.Tout en sifflotant son air mélancolique, le gardien maussade a commencé de remettre tout en ordre, danscette roulotte où se dit—hélas!—une bonne aventure lamentable.Soudain, un coupé électrique surgit et fait, dans un glissement rapide et doux, une élégante courbe à travers la cour: de la grille à la porte des bureaux où il s’arrête silencieux.Nu-tête, porte-plume sur l’oreille, un commis s’est précipité à la portière et a salué bien bas un grand vieillard sec et droit. La portière refermée, il l’a suivi, incliné comme s’il portait une traîne.Et le voici qui reparaît, ce commis, et, toujours empressé, agitant ses manches de lustrine, accourt auprès du docteur.—Monsieur le directeur général vous prie de passer aux bureaux.Tranquillement le docteur répond:—«Je vous accompagne». Mais l’employé affolé par son zèle, devance prestement le médecin, tandis que celui-ci s’en va, lentement, comme si un lourd ennui l’empêchait de se hâter.Le directeur général est seul dans le bureau de l’ingénieur, où, sur des tables élevées, sont disposés les plans souterrains de la fosse.Debout, il va et vient d’un pas sonore, autoritaire, les lèvres serrées, ce qui fait pointer en avant sa barbe blanche plantée drue.La taille militairement sanglée en l’habit au revers duquel saigne la rosette d’officier de la Légion d’honneur, le port de tête droit, la démarche roide, sans rien de souple ni d’hésitant, tout en lui indique le commandement, la volonté obéie. Dix-huit mille êtres sont sous les ordres de cet homme et aucun d’eux, n’est individuellement considéré par lui: seule la masse, comme un levier.On frappe à la porte. D’une voix brève le directeur ordonne:«—Entrez».Le docteur est devant lui, gauche et timide un peu, mais avec dans ses bons yeux mélancoliques, une petite flamme claire d’intelligence.—Docteur, veuillez m’excuser si je vous distrais un instant de vos travaux, mais j’ai à vous adresser une légère représentation.Il a fait un geste indiquant un siège et tous deux se sont assis. Alors une voix sèche commence de résonner dans la pièce froide et nue.—L’État, impose aux Compagnies minières uncontrôle qui devient de jour en jour plus investigateur. En ce moment, elles le subissent sur une question d’hygiène. Or donc, depuis deux mois, comme médecin délégué, vous enquêtez chez nous afin de situer par diagrammes et rapports statistiques, un mal très vaguement déterminé et auquel, permettez-moi de vous le dire, je ne crois que très peu.Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et mordante.—Oui c’est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers.Or, ceci m’indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles—et voici le seul point qui m’intéresse—l’enquête n’est pas menée de la même façon qu’elle l’est ici.Je m’explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers sont choisis, triés; on semble éviter d’avoir à examiner un homme d’aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par une cause quelconque, on est enclin à trouveraussitôt, les effets morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, qu’il n’en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. Pourquoi user de méthode sélective? J’ai la certitude que ces sangsues microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent gravement. Que l’on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu’ils eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n’est-ce pas, docteur?Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses arguments.Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules.—Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m’évertuer à vous convaincre de la gravité d’un mal auquel vous ne voulez pas croire. Je désire seulementvous assurer que la Compagnie ne doit rien craindre de la façon dont je mène mon enquête. Je n’ai point, dans les autres fosses, examiné systématiquement que des hommes d’aspect maladif. Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques jalons pour l’enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; j’examine ici certains rapports, certains faits connexes...A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste d’impatience, et un pli volontaire, s’est creusé entre ses sourcils. Mais s’étant ressaisi presqu’aussitôt, sa physionomie dure s’est fondue dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait cette fois avec une nuance de douceur:—Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m’avoir éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de cette conversation, que j’eusse contre vous quelque suspicion ou sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous n’usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n’ai jamais vu en votre manière d’agir, que le fait d’une conscience absolue apportée dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. Et c’est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vousavouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, après vos enquêtes officielles sur l’ankylostome et la tuberculose.Au lieu de la petite flamme de convoitise qu’on avait espéré allumer dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d’ironique.Un silence redoutable sépare les deux hommes, un de ces silences qui sont pour l’âme une souffrance, un de ces silences actifs où rien n’est assoupi, où le mépris, la haine, tout ce qui éloigne, tout ce qui brise, travaillent.Enfin le médecin se lève et dit, lentement, de sa voix calme avec pourtant un pli méprisant aux commissures des lèvres:—Je vous remercie de cette offre, monsieur le Directeur, mais certaines considérations d’ordre intime m’empêchent de l’accepter.Subitement, le Directeur a repris sa physionomie dure, impérieuse, et le voici qui s’exprime froidement, sur un ton de réprimande.—«Mais réfléchissez, docteur. Savez-vous bien que le poste est des plus enviable..... quinze mille.....—Je le sais, Monsieur, et c’est pourquoi je vous remercie encore, d’avoir un instant pensé à moi.Un «je n’insisterai pas» hautain, a vibré dans la petite pièce froide et nue. Le silence hostile va planer encore. Mais les deux hommes se sont inclinés.Dehors, la pluie fine a cessé, mais le ciel sombre et bas, pèse toujours sur cette terre. Des locomotives jettent leur cri déchirant; là-bas, un remorqueur, sur quelque canal, semble leur répondre par un long sifflement enroué. Et cela s’étend, et cela meurt, très loin dans les espaces illimités de la plaine.Le docteur qui a quitté la fosse, marche lentement, les mains croisées sur le dos. Il suit la rue formée d’un côté par le mur clôturant la mine et ses terrains, de l’autre par la file des estaminets que, de distance en distance, coupe un terrain vide, par où on aperçoit le coron, géométrique comme une colonie pénitentiaire.Il va, songeant à ce pays de richesses et de douleurs, de forces et de misères. Il pense à tous ceux qui sont là, sous lui, dans les profondeurs d’abîmes, luttant contre les forces élémentaires. Et c’est bien une pitié fraternelle qu’il ressent pour eux.Des faces de houilleurs repassent par son esprit. Ilrevoit des yeux, brillants dans des pâleurs émaciées, ou encore de ces faces passives figées par l’abêtissement.Mais le médecin s’arrête; d’un cabaret, sortent de rauques éclats de voix et sur le pas de la porte, deux houilleurs causent en titubant.Ils sont tous là, ceux qu’il avait puisés dans la coulée grise où brillaient les petites lampes funèbres. Il les reconnaît, il s’approche, et par la porte ouverte les contemple d’un air découragé.Mais eux l’ont aperçu, leurs yeux hébétés par l’ivresse s’étonnent. Puis c’est brusquement un même élan de haine aveugle, de fureur animale. Des poings se tendent, des bouches se tordent pour hurler des injures et des menaces.Tout à coup, l’un d’eux se précipite sur la porte et la ferme à toute volée, comme s’il la lançait pour écraser quelqu’un.Alors lui continue sa route plus lentement, le dos rond, la tête penchée. Et tout autour de lui, grandit cette désespérance qui vient on ne sait d’où... des hommes peut-être... ou bien des choses...

La Jaune

Le garde-mine qui veille, a fait tourner, sur ses gonds crissants, la lourde grille. Un véhicule, une ombre longue, passe entre les bornes de fer, puis s’avance et se perd dans l’immense cour que rend infinie le brouillard où toute chose demeure encore noyée, quoique le petit jour commence à le pénétrer.

Là-bas, accrochées et s’étageant dans le vague, deslueurs bleuissantes révèlent des fragments de baies vitrées ainsi que les courbes élancées d’armatures bientôt évanouies. Une masse, un bâtiment énorme se trouve là, encore invisible et assoupi.

Mais, pourtant, il semble que cela s’éveille, et que pesamment cela remue dans la brume.

Deux yeux de feu se sont ouverts à la base, et leurs regards trouent le brouillard de halos rougeoyants. De sourdes résonances se traînent, répercutées, et ce sont aussi des ébranlements de fer, des tressaillements étranges.

Soudain, un rauque ébrouement de vapeur déchire l’air. Puis, un instant après, dans le calme revenu, s’étend le rythme large, calme et profond, d’une respiration géante.

La clarté blafarde du jour, peu à peu amincit la nappe stagnante du brouillard; des transparences se forment. Alors, lentement, la grande masse noyée émerge par lambeaux rigides.

Comme un mât pointant d’une épave, apparaît d’abord la haute cheminée, puis la silhouette d’un beffroi. Ensuite s’exhausse la sombre, la lourde carrure des toits. Peu après, de la buée, tout un tas noirâtre, anguleux, se dégage.

Les armatures des baies vitrées qui apparaissaient par fragments aux lueurs électriques, maintenant éteintes, s’assemblent, se joignent, forment un hall colossal, soutenu au-dessus du sol par un pilotis de fer. D’une longue plate-forme, deux ponts métalliques s’étendent sur des chevalets et n’aboutissant à rien, demeurent allongés dans le vide, comme des bras tendus. Bientôt, reste seule, impénétrable, une profondeur obscure sous les piliers, où les yeux incandescents continuent de rougeoyer avec des clignements.

Auprès de la cale, la rampe de terre durcie aux ruées journalières de milliers de sabots et qui se cabre afin d’atteindre l’étage de la recette, là où s’encagent les houilleurs pour la descente, le véhicule fantôme est arrêté, abandonné par son attelage. C’est une roulotte, basse sur roues et peinte en noir, un noir de deuil, comme un fourgon mortuaire.

De l’intérieur, un homme vient de pousser les volets et d’en accrocher les battants; ses pas vont et viennent, résonnent sur le plancher et il siffle un air doucement. Il semble vaquer aux soins d’un ménage. On l’entend qui remue des bocaux, et range des ustensiles.

Mais de la roulotte, sort une odeur affreuse d’hôpital.

En bourgeron huileux, une poignée d’étoupe à la main, un mécanicien, apparu dans l’encadrement d’une porte, examine attentivement le véhicule mystérieux, où l’homme continue de siffloter distraitement, comme chantonne une ménagère à son travail.

Et voici que l’homme a sans doute terminé son ouvrage, car il descend l’escalier de la roulotte et s’assied sur la dernière marche, regardant les coudes sur les genoux, la grande cour vide.

Le mécanicien s’est approché. Il contemple encore un instant, en silence, ce long coffre noir, puis demande enfin:

—Eh bien, ch’ l’homme, quoi que c’est que ch’ l’affaire là?

Sans tourner la tête, ni faire un mouvement, et le regard toujours fixé devant lui, l’autre répond:

—Ça, c’est pour ch’ l’enquête de l’ maladie, l’enquête de ch’ ver intestinal, de «la jaune» quoi.

Le mécanicien hoche la tête et dit qu’il la connaît bien «la jaune», car son frère qui travaillait au fond en est mort. Un solide haveur pourtant, mais que le mal, en moins d’une année, avait épuisé, vidé, rendu quasiment pareil à un squelette. Et le plus triste, c’estqu’il avait traîné encore longtemps ses pauvres os décharnés, avant que de mourir, pendant près de deux ans.

A tout cela, l’autre ne répond rien, indifférent, désintéressé.

Le mécanicien, songeur, répète:

Oui, pendant près de deux ans il les a traînés ses pauvres os!.... Puis il ajoute, après une pose:

—Pour lors, c’est ti qui soigne ch’ boutique?

—C’est mi.

Ils se sont tus. On n’entend plus que la respiration énorme de la machine, dont le geste humain, passe et repasse, régulier, derrière le vitrage d’une baie.

Soudain, l’homme assis sur l’escalier se lève, bourru:

—Vl’à ch’ docteur qu’arrive, va-t-en.

Le mécanicien qui s’était repris à considérer ce coffre, d’où flue une odeur écœurante d’hôpital, lentement s’éloigne.

Un petit monsieur, maigre, en redingote noire et chapeau cylindre, traverse la cour, marchant très vite. Arrivé auprès de la roulotte, il s’écrie tout essoufflé:

—Ah, voyez-vous, j’avais bien cru arriver en retard et manquer la descente. Tout est préparé, n’est-ce pas? les cuvettes? les vases?

Et, sans attendre une réponse, il grimpe les degrés de bois.

Depuis un instant, des bruits mêlés et confus, une rumeur de foule, montait de la route qui longe le mur de clôture. Mais comme cinq heures sonnent à une horloge qui surmonte le bâtiment sans étage des bureaux, cette rumeur augmente. On entend des portes se fermer en vibrant, des portes vitrées sans doute, comme en ont les débits de boissons. Et voici que, vêtus comme des forçats, de sarraux et de pantalons en toile grisâtre et presque tous en sabots, les houilleurs apparaissent entre les grilles et envahissent la cour.

Les bras croisés, l’échine pliée en avant comme si déjà sur eux pesait le toit d’une galerie, ils marchent à longs pas, les reins battus par leurs gourdes de fer blanc.

En colonne houleuse, comme des soldats qui ont rompu le pas, ils se dirigent vers le bâtiment d’extraction. Bientôt, ceux qui vont en tête se perdent sous le colosse de fer. Mais un moment après, par une issue qui se trouve auprès de la cale, ils reparaisssent, chacun d’eux portant cette fois sa lampe de fond allumée, ce qui éparpille dans la lumière du jour, de petits points de clarté blafarde. Alors, ils se mettent à gravir lapente de la cale, qui se dresse ainsi que la montée d’un calvaire. Et les petites étoiles funèbres s’éteignent une à une, brusquement aspirées, semble-t-il, par le puits profond, plein jusqu’aux bords de ténèbres visqueuses et mortes.

Le docteur sort de la roulotte, revêtu d’une blouse blanche.

—Le chef-porion n’est donc pas là? interroge-t-il.

—Pardon, Monsieur, me voici, répond un homme vêtu en houilleur, mais la taille droite et les yeux durs, sous le bord rigide de son chapeau de cuir.

—Ah, très bien. En ce cas, je vais commencer. Car sachez, porion, que j’ai parfois des difficultés le premier jour de mon arrivée à une fosse. Beaucoup de ces malheureux refusent de se laisser examiner; ils croient que la compagnie cherche à se débarrasser des hommes malades.

Ils font quelques pas, et, devant eux, défilent les mineurs.

Le teint plus pâle encore au reflet des lampes, ceux-ci jettent des regards inquiets sur la blouse blanche et sur le fourgon.

—Tenez, appelez celui-là, dit vivement le docteur.

—Viens ici, Lequien, crie aussitôt le chef-porion.

Le houilleur obéit. Le docteur lui tapote l’épaule pour le tranquilliser.

—Mon ami, demeurez-là à l’écart, j’ai besoin de vous.

Un instant après, son geste désigne encore quelqu’un dans la coulée grise.

—Ah, c’en est un dont je ne connais pas le nom, grogne le porion. Et lui-même va prendre le houilleur par le bras. Mais celui-ci, brutalement se dégage, et farouche, s’élance sur la pente.

Le docteur se reprend à scruter toutes les faces qui passent devant lui. Son regard fouille comme un scalpel les traits ravagés et cherche à découvrir les stigmates du mal.

Là-haut, les berlines grondent sur les dalles de fonte et les cages qui s’accrochent aux verrous, saccadent des coups et des contre-coups fracassants. Par une baie ouverte, passe le ronflement des gigantesques bobines, lorsque de minutes en minutes, elles se lancent dans une giration éperdue qui enroule et déroule les câbles.

Et la ruée des sabots continue de marteler la terre; les échines roulent; et les petites étoiles toujours s’élèvent sur la montée de calvaire.

Patient et doux, le médecin a pu enfin décider une vingtaine d’hommes à le suivre, vingt hommes aux traits dépenaillés.

Le porion leur a dit que la journée de travail leur serait comptée, et qu’après l’examen du docteur, ils pourraient rentrer au coron. Alors, à pas traînards, ils sont tous retournés à la lampisterie, remettre leurs lampes à ces crochets matriculés, dont le contrôle, aux jours d’épouvante, marque le nombre des ensevelis.

Maintenant les voici groupés devant la roulotte, dont la porte grande-ouverte, laisse apercevoir l’intérieur, sorte de laboratoire rempli d’objets aux formes bizarres, d’instruments aux cuivres et aux aciers polis qui froidement brillent. Inquiets, ils regardent le docteur manipuler avec une méticuleuse attention son microscope.

—Allons, mes amis, je suis prêt. Qui veut passer le premier?

Les houilleurs murmurent; quelques-uns ont un mouvement de recul. Mais l’un d’eux, bravement, s’avance.

—Ah très bien, très bien! s’écrie le docteur qui le fait aussitôt monter près de lui.

Les autres tendent l’oreille, parce qu’on parle bas au camarade qui secoue la tête. Enfin, les paroleschuchotées ont été sans doute plus persuasives, car le camarade suit le docteur dans une partie de la roulotte que cache un rideau.

Les houilleurs, durant l’attente, échangent entre eux de brèves paroles coupées de silence, de silence respectueux, pour tout ce savoir, toute cette science qui, pour eux, émanent de ces appareils de laboratoire aux formes hétéroclites et retordes.

Assis à l’écart, sur un seau, le gardien de la roulotte, paraît être tout pénétré d’importance et ne considérer qu’avec mépris, ces pauvres êtres au teint jaunâtre, à la maigreur perçant la toile grise de leur uniforme de de forçats. A une question timide, posée par ceux-ci, il a répondu sur un ton sentencieux «taisez-vous». Et, crachant loin, il a continué à fumer une pipe de terre, en regardant par de là l’encombrement des stocks de charbon et des mâts de boisage dressés en faisceaux, la haute et noire élévation de schiste, le terri, sur lequel stationne un train entier de wagons.

Le docteur reparaît seul, tenant en main une spatule d’acier sur laquelle, quelque substance se trouve recueillie. Il s’assied sur un haut escabeau, devant son microscope. Ses doigts nerveux et habiles manient des lamelles de verre, puis il fixe son œil aux lentilles.

Le houilleur paraît à son tour, bouclant le ceinturon qui retient ses pantalons de toile. Gauche, embarrassé, n’osant pas faire résonner ses sabots sur le plancher, il se croise les bras et reste debout derrière le docteur.

Un moment s’étant écoulé, celui-ci se tourne vers lui:

—Eh bien, mon pauvre ami, oui, voilà ce que j’avais bien pensé... Vous êtes atteint d’anémie ankylostomiasique. C’est grave. Si vous ne suivez pas un traitement, vos vertiges augmenteront, vos palpitations de cœur aussi et l’œdème se généralisera. Puis la consomption peu à peu vous enlèvera toute force et vous serez obligé de cesser votre travail.

Le mineur a baissé la tête, comme sous une malédiction. Sans lever les yeux, il demande d’une voix sourde:

—C’est y que ça a rapport avec l’ boisson?

—Avec l’intempérance? Mais non, mais non, c’est une maladie que vous avez contractée en travaillant au fond.

Alors le regard du mineur, va au groupe des compagnons qui sont tous immobiles, les bras pendants, les épaules voûtées, pétrifiés par l’attention.

Un silence passe. Il semble que le docteur vient de jeter quelque chose de pesant dans chacune de ces consciences confuses et sombres. Et voici quelentement, pendant ce silence, une même pensée se forme derrière tous ces fronts durs.

Tout à coup, comme poussé par une colère âpre et triste, le houilleur, dans la roulotte, exprime cette pensée commune.

—Ben, ça serait-il l’ Compagnie qui serait responsable de mon incapacité si que je viendrais forcé d’arrêter?

—La Compagnie responsable?... Mais, mon Dieu, dans une certaine limite, oui je pense.... répond le docteur. Enfin, je vais toujours vous signaler pour que l’on vous donne des soins. Quel est votre nom?

Le houilleur longuement regarde le médecin avec méfiance, puis il finit par dire:

—Vasseur François.

—C’est bien, au suivant.

Un autre mineur au visage blême monte dans la roulotte, pour disparaître, lui aussi, avec le docteur, derrière le rideau.

Et la fosse continue de vivre sa vie formidable, en face de ces existences broyées. La machine étend ses pulsations avec une régularité, une puissance implacable; dans le beffroi, les molettes tournent, s’arrêtent, comme obéissant avec précision; la pompe d’épuisement et un tuyau d’échappement râlent encadence. Là-bas, sur le terri, une locomotive avance avec précaution, comme si elle craignait de dégringoler sur le remblai. Elle s’accroche au long train de wagons et s’en revient lentement en expectorant des jets de vapeur hors de ses poumons d’acier.

Là-dessous, dans l’écrasement des couches profondes, dans la touffeur des fonds où hululent plaintivement les courants venus du jour, a commencé le travail de bagne. A moitié nus, allongés sur le flanc, aveuglés de sueur et la poitrine haletante, les haveurs, péniblement, lancent de biais la rivelaine, pressés par l’étau des roches, tandis qu’autour d’eux, dans les ténèbres lugubres, la mort guette, attentive.

Et il va bientôt arriver au jour, l’or noir que décèlent leurs rivelaines et passer au criblage, car les équipes de trieuses se rendent à leur poste. Celles-ci arrivent, par bandes de trois ou quatre, se donnant le bras, se chuchotant des choses qui les font rire et secouer les plis coquets de leurs béguins de toile bleue.

Auprès de la roulotte, un instant, elles s’arrêtent, mines sérieuses et bouches bées. Mais, de là-haut, le surveillant du triage les cingle d’un coup de sifflet suraigu. Alors, elles s’élancent sur la cale, et, lutines, égrènent encore des rires clairs.

Le docteur qui se trouvait de nouveau à son microscope, se penche hors de la roulotte, avec un hochement de tête indulgent pour cet éclat de gaîté, si bon à entendre parmi cet ensemble si désespérément morne des êtres et des choses, qui reflètent mutuellement leur tristesse. Puis, se rasseyant sur le haut escabeau, il s’adresse au houilleur en expectative.

—Non, cette fois je ne trouve rien. Vous n’êtes pas atteint par l’ankylostome, par les mauvaises petites sangsues. Mais en vous auscultant j’ai découvert que vous êtes malade de la poitrine. Il est grand temps que vous vous soigniez; or, vous soigner, c’est ne plus boire, car vous êtes un alcoolique. Oh! inutile de nier... D’abord, vous buvez tous, tous. Il est six heures du matin et pas un de ceux d’entre vous qui m’ont approché, n’avait une haleine qui n’empoisonnât le genièvre. C’est navrant.

Mais à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, le médecin ajoute:

—Maintenant, c’est peut-être votre métier si pénible qui vous y pousse un peu...

Et dans ses yeux passe de la pitié, quelque chose de douloureux et de doux.

L’examen de toutes ces loques humaines continue.

Chacun des misérables déchus, des misérables dégénérés au corps évidé, attend le verdict du praticien dans une même attitude harassée, commune à tous. Ceux qui ont été examinés ne s’éloignent pas, ils rentrent dans le groupe. Et le groupe, épaules courbées, attend résigné sous la pluie fine qui, commençant à tomber du ciel gris et sale, ajoute une impression lamentable à cette détresse humaine.

Et toujours la vie de cette chose qui les a brisés, continue de battre invincible entre les murailles de fer, prolongeant son énergie vorace jusqu’aux tréfonds du sol.

C’est fini, les vingt houilleurs pitoyables ont été examinés. Ensemble, ils sont partis, groupe hâve.

A présent, le docteur est seul, songeur devant le livre ou s’alignent des noms avec, en regard, le résultat de l’observation médicale.

Il songe avec tristesse à tout ce que chaque jour il découvre d’affreux, de tares héréditaires aggravées de tares professionnelles, dans ces grands troupeaux dévolus aux fatalités du labeur. Et tout cela lui apparaît encore plus désolant, dans ce pays envoûté par la désespérance d’un ciel éternellement sombre, qui pèse comme un bloc d’ennui.

Envoyé dans ce Nord par l’État, afin d’enquêter sur la mystérieuse anémie, il touche en même temps à toutes les plaies. Et il a conscience de l’inanité de son rôle, lui, médecin, alors que le seul remède ne relève que du domaine social. Il hausse les épaules devant cet ouvrage de statistique. Il se demande ce que seront les générations futures de cette race de houilleurs, les petits-fils dégénérés de ces alcooliques, de ces tuberculeux, qu’épuisent encore les larves des fonds.

Et là, près de lui, dans le colosse de fer, résonnent des bruits pressés, trépidants, comme si les féroces impatiences qui mettent en désaccord le travail et la vie, soufflaient leur fièvre aux machines.

Le docteur pousse un soupir et referme le livre. Il se lève, quitte sa blouse blanche et revêt sa redingote. D’un geste distrait, il brosse avec le revers de sa manche son chapeau haut de forme, sans guère y amener un reflet. Puis il descend les degrés de bois et sans se soucier de la pluie fine, roule lentement une cigarette, en suivant du regard les épaisses volutes de fumée noire, qui sorties de la cheminée du bâtiment d’extraction, se déroulent très loin, lentes et lourdes.

Tout en sifflotant son air mélancolique, le gardien maussade a commencé de remettre tout en ordre, danscette roulotte où se dit—hélas!—une bonne aventure lamentable.

Soudain, un coupé électrique surgit et fait, dans un glissement rapide et doux, une élégante courbe à travers la cour: de la grille à la porte des bureaux où il s’arrête silencieux.

Nu-tête, porte-plume sur l’oreille, un commis s’est précipité à la portière et a salué bien bas un grand vieillard sec et droit. La portière refermée, il l’a suivi, incliné comme s’il portait une traîne.

Et le voici qui reparaît, ce commis, et, toujours empressé, agitant ses manches de lustrine, accourt auprès du docteur.

—Monsieur le directeur général vous prie de passer aux bureaux.

Tranquillement le docteur répond:

—«Je vous accompagne». Mais l’employé affolé par son zèle, devance prestement le médecin, tandis que celui-ci s’en va, lentement, comme si un lourd ennui l’empêchait de se hâter.

Le directeur général est seul dans le bureau de l’ingénieur, où, sur des tables élevées, sont disposés les plans souterrains de la fosse.

Debout, il va et vient d’un pas sonore, autoritaire, les lèvres serrées, ce qui fait pointer en avant sa barbe blanche plantée drue.

La taille militairement sanglée en l’habit au revers duquel saigne la rosette d’officier de la Légion d’honneur, le port de tête droit, la démarche roide, sans rien de souple ni d’hésitant, tout en lui indique le commandement, la volonté obéie. Dix-huit mille êtres sont sous les ordres de cet homme et aucun d’eux, n’est individuellement considéré par lui: seule la masse, comme un levier.

On frappe à la porte. D’une voix brève le directeur ordonne:

«—Entrez».

Le docteur est devant lui, gauche et timide un peu, mais avec dans ses bons yeux mélancoliques, une petite flamme claire d’intelligence.

—Docteur, veuillez m’excuser si je vous distrais un instant de vos travaux, mais j’ai à vous adresser une légère représentation.

Il a fait un geste indiquant un siège et tous deux se sont assis. Alors une voix sèche commence de résonner dans la pièce froide et nue.

—L’État, impose aux Compagnies minières uncontrôle qui devient de jour en jour plus investigateur. En ce moment, elles le subissent sur une question d’hygiène. Or donc, depuis deux mois, comme médecin délégué, vous enquêtez chez nous afin de situer par diagrammes et rapports statistiques, un mal très vaguement déterminé et auquel, permettez-moi de vous le dire, je ne crois que très peu.

Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et mordante.

—Oui c’est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers.

Or, ceci m’indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles—et voici le seul point qui m’intéresse—l’enquête n’est pas menée de la même façon qu’elle l’est ici.

Je m’explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers sont choisis, triés; on semble éviter d’avoir à examiner un homme d’aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par une cause quelconque, on est enclin à trouveraussitôt, les effets morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, qu’il n’en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. Pourquoi user de méthode sélective? J’ai la certitude que ces sangsues microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent gravement. Que l’on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu’ils eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n’est-ce pas, docteur?

Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses arguments.

Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules.

—Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m’évertuer à vous convaincre de la gravité d’un mal auquel vous ne voulez pas croire. Je désire seulementvous assurer que la Compagnie ne doit rien craindre de la façon dont je mène mon enquête. Je n’ai point, dans les autres fosses, examiné systématiquement que des hommes d’aspect maladif. Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques jalons pour l’enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; j’examine ici certains rapports, certains faits connexes...

A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste d’impatience, et un pli volontaire, s’est creusé entre ses sourcils. Mais s’étant ressaisi presqu’aussitôt, sa physionomie dure s’est fondue dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait cette fois avec une nuance de douceur:

—Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m’avoir éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de cette conversation, que j’eusse contre vous quelque suspicion ou sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous n’usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n’ai jamais vu en votre manière d’agir, que le fait d’une conscience absolue apportée dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. Et c’est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vousavouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, après vos enquêtes officielles sur l’ankylostome et la tuberculose.

Au lieu de la petite flamme de convoitise qu’on avait espéré allumer dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d’ironique.

Un silence redoutable sépare les deux hommes, un de ces silences qui sont pour l’âme une souffrance, un de ces silences actifs où rien n’est assoupi, où le mépris, la haine, tout ce qui éloigne, tout ce qui brise, travaillent.

Enfin le médecin se lève et dit, lentement, de sa voix calme avec pourtant un pli méprisant aux commissures des lèvres:

—Je vous remercie de cette offre, monsieur le Directeur, mais certaines considérations d’ordre intime m’empêchent de l’accepter.

Subitement, le Directeur a repris sa physionomie dure, impérieuse, et le voici qui s’exprime froidement, sur un ton de réprimande.

—«Mais réfléchissez, docteur. Savez-vous bien que le poste est des plus enviable..... quinze mille.....

—Je le sais, Monsieur, et c’est pourquoi je vous remercie encore, d’avoir un instant pensé à moi.

Un «je n’insisterai pas» hautain, a vibré dans la petite pièce froide et nue. Le silence hostile va planer encore. Mais les deux hommes se sont inclinés.

Dehors, la pluie fine a cessé, mais le ciel sombre et bas, pèse toujours sur cette terre. Des locomotives jettent leur cri déchirant; là-bas, un remorqueur, sur quelque canal, semble leur répondre par un long sifflement enroué. Et cela s’étend, et cela meurt, très loin dans les espaces illimités de la plaine.

Le docteur qui a quitté la fosse, marche lentement, les mains croisées sur le dos. Il suit la rue formée d’un côté par le mur clôturant la mine et ses terrains, de l’autre par la file des estaminets que, de distance en distance, coupe un terrain vide, par où on aperçoit le coron, géométrique comme une colonie pénitentiaire.

Il va, songeant à ce pays de richesses et de douleurs, de forces et de misères. Il pense à tous ceux qui sont là, sous lui, dans les profondeurs d’abîmes, luttant contre les forces élémentaires. Et c’est bien une pitié fraternelle qu’il ressent pour eux.

Des faces de houilleurs repassent par son esprit. Ilrevoit des yeux, brillants dans des pâleurs émaciées, ou encore de ces faces passives figées par l’abêtissement.

Mais le médecin s’arrête; d’un cabaret, sortent de rauques éclats de voix et sur le pas de la porte, deux houilleurs causent en titubant.

Ils sont tous là, ceux qu’il avait puisés dans la coulée grise où brillaient les petites lampes funèbres. Il les reconnaît, il s’approche, et par la porte ouverte les contemple d’un air découragé.

Mais eux l’ont aperçu, leurs yeux hébétés par l’ivresse s’étonnent. Puis c’est brusquement un même élan de haine aveugle, de fureur animale. Des poings se tendent, des bouches se tordent pour hurler des injures et des menaces.

Tout à coup, l’un d’eux se précipite sur la porte et la ferme à toute volée, comme s’il la lançait pour écraser quelqu’un.

Alors lui continue sa route plus lentement, le dos rond, la tête penchée. Et tout autour de lui, grandit cette désespérance qui vient on ne sait d’où... des hommes peut-être... ou bien des choses...


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