LES IDOLES D'ARGILE.

LES IDOLES D'ARGILE.ILa loge du concierge.Rien n'est plus doux que le spectacle d'un bonheur vrai, d'une joie sincère: le cœur s'y dilate et se laisse gagner par la contagion. Sous les lambris des riches, de pareilles émotions sont rares et presque toujours troublées. Le plaisir s'y mélange d'amertume, l'intrigue y verse ses poisons, les passions y effeuillent leurs soucis. On prend si volontiers l'agitation pour le contentement et l'ombre du bonheur pour le bonheur même! Chez les pauvres gens, point de ces fictions. A quoi pourrait servir un masque quand on n'a personne à tromper? Aussi leurs joies sont-elles plus réelles, et en même temps plus vives. Il en est de cela comme de leur sommeil que la fatigue rend plus profond.Ces vérités, qui ne sont, hélas! comme beaucoup d'autres vérités, ni neuves ni consolantes, n'ont d'autre but que d'expliquer certain air de fête dont se décorait, le 20 mars 1841, une loge de concierge, située dans le haut du faubourg du Roule. Cette loge occupait en partie le rez-de-chaussée d'un avant-corps de bâtiment qui allait rejoindre, par des constructions latérales, un fort bel hôtel assis entre cour et jardin. Quoique la nuit fût venue, il était facile de distinguer, à la lueur de deux becs de gaz, un perron demi-circulaire, sur lequel s'ouvraient des salons somptueux. Mais ce côté de l'habitation demeurait alors plonge dans l'immobilité et le silence: la loge seule s'éclairait de lueurs inaccoutumées et retentissait de bruits étranges. Aux ondulations inégales de la flamme on aurait pu redouter un commencement d'incendie si des arômes significatifs, joints à un grésillement sonore, n'eussent éloigné toute idée de péril et trahi; le secret de cet intérieur.Il y avait gala chez le concierge Falempin, ex-sergent aux grenadiers de la garde impériale, et, en épouse pénétrée de ses devoirs, madame Falempin, cantinière émérite, surveillait d'un œil vigilant et humectait avec sollicitude l'un des plus beaux dindonneaux qui eussent jamais paru sur les éventaires du marché de la Vallée. Loin de se déprimer sous l'action du feu, les flancs de la victime semblaient s'y nourrir d'une substance nouvelle, grâce au cortège des préparations et ingrédients accessoires. Il faut dire que l'art de la cuisine n'avait point de mystères pour la mère Falempin: c'était une si brillante école que celle de la grande-armée, quand la victoire lui tenait lieu d'ordinaire! L'ex-cantinière se rattachait à ces traditions, aujourd'hui bien méconnues; elle avait peu de recettes, mais ces recettes dataient de la glorieuse époque. Personne ne rôtissait comme elle; la guerre avait fait éclore ce talent, et comme il s'était exercé d'abord sur des animaux généralement réfractaires, en Espagne sur des rats, en Russie sur du cheval, la mère Falempin, rendue aux fourneaux civils, avait abordé le rôt usuel en se louant et avec cette aisance que donne l'habitude de la difficulté vaincue. Aussi était-ce plaisir de voir arriver à point la pièce soumise en ce moment à sa vieille expérience. Les tons roux s'y distribuaient d'une manière uniforme, sans interruption comme sans excès, et un parfum savoureux qui s'exhalait de l'âtre témoignait que les résultats étaient à la hauteur des procédés.Cette scène n'avait encore qu'un seul témoin; il est vrai qu'il en valait mille pour la part qu'il y prenait. C'était un gros garçon de vingt-cinq ans, vêtu en ouvrier, robuste d'ailleurs, bien découplé, haut en couleurs et de bonne mine. Pendant que la mère Falempin essuyait avec son tablier son front ruisselant de sueur et rajustait sa coiffe, d'où s'échappaient en désordre quelques mèches de cheveux gris, le jeune homme se tenait comme en arrêt sous le manteau de la cheminée, immobile, silencieux, livré à une contemplation muette. Son œil ne quittait pas la tige de fer sur laquelle le dindonneau accomplissait son évolution; il suivait ce mouvement mécanique avec intérêt, presque avec attendrissement. En vain la violence du feu couvrait-elle ses joues d'une couche écarlate; il supportait cette épreuve avec une résignation stoïque et restait à son poste comme un soldat devant le canon. Le désir brillait dans son regard, la satisfaction éclatait dans ses narines épanouies. Tout occupée qu'elle fût de ses préparatifs, la mère Falempin remarqua cet air, cette pose; et, secouant l'ouvrier avec un poignet digne des beaux jours de l'empire:«Eh bien! Anselme, lui dit-elle, qu'est-ce que tu fais là avec tes extases? La broche se gardera toute seule, mon gars: pas besoin d'y rester de planton.»Au lieu de répondre à cet appel, le jeune homme continuait à tenir les yeux fixés vers l'objet de sa sollicitude.«Comme il vient bien, le drôle! s'écria-t-il. Pristi! comme il prend couleur! Ça fera un morceau de roi, ma tante.--Sensuel! répliqua la vieille femme avec un accent de reproche où perçait néanmoins l'amour-propre d'auteur.--N'empêche, dit l'ouvrier, qu'il embaume, ce gaillard-là! Roi des dindonneaux, ajouta-t-il en se frottant les mains, je te promets ma pratique. Dites donc, tante, sentez-vous ce parfum? Faut que vous l'ayez joliment garni, tout de même. A quatre pas de distance, il vous pénètre: il y a de quoi boire et manger.--C'est bon, c'est bon, flatteur! reprit l'ex-cantinière en humectant de nouveau son élève. En attendant, le temps se passe et la besogne ne se fait pas. Ton oncle César et le père Lalouette vont arriver, et la nappe n'est pas mise. Allons, paresseux, tire-toi de devant mes fourneaux. Il n'y a plus que les vieilles gens qui aient le cœur à l'ouvrage; les jeunes restent les bras croisés: c'est le monde à l'envers.»Ces reproches arrachèrent le jeune homme à ses jouissances platoniques, et, la perspective du souper lui servant d'aiguillon, il eut bientôt tout disposé, tout mis en ordre, la table, le couvert, la vaisselle.Ces préparatifs venaient d'être achevés quand les convives entrèrent. C'était d'abord le sergent Falempin, le souverain de la loge; puis son ami Lalouette, associé depuis cinquante ans à ses peines et à ses plaisirs. Falempin avait-il un vieux flacon à vider, un bel entrecôte à servir sur sa table, il allait chercher Lalouette: sans lui le meilleur morceau, le vin le plus délicat n'auraient plus eu le même prix. De son côté, Lalouette en faisait autant, et ces deux hommes avaient ainsi vécu en mettant en commun les petits raffinements de l'existence.Cependant il, régnait entre eux sur bien des points d'énormes contrastes. Le père Lalouette était un petit vieillard sec, osseux, légèrement voûté, tandis que Falempin, taillé en colosse, était encore droit connue un if et vert comme un chêne. Lalouette avait un œil bleu, plein d'intelligence et de résolution; Falempin l'œil noir, toujours à dix pas devant lui, les moustaches en brosse, l'air sérieux, la main prompte au salut militaire. Lalouette datait de la Bastille, où il était entré l'un des premiers; Falempin ne remontait guère au delà de Marengo. L'un ne reconnaissait que la république une et indivisible, et se croyait de bonne foi en l'an 49; l'autre était convaincu que l'univers avait été abusé au sujet de Napoléon, et, sans croire qu'il dût reparaître un jour à la tête de cent mille nègres, il soupçonnait l'un de ses compagnons de captivité de s'être fait inhumer à sa place afin de mieux tromper les Anglais. Ces divers points de vue amenaient entre les deux amis des discussions fréquentes, où chacun défendait son régime favori avec l'enthousiasme du souvenir; mais, loin de troubler leurs relations, ces petits nuages y jetaient quelque variété et en augmentaient le charme.Les convives une fois réunis, le souper ne se fit pas attendre: la mère Falempin procédait en toutes choses avec une précision militaire. On s'assit, et, comme de juste, tout fut trouvé bon, exquis, cuit à point. Anselme laissait les deux vieillards échanger leur opinion sur la qualité des morceaux; il se contentait de les choisir avec soin et de leur rendre un hommage silencieux. Il se réglait, et ménageait ses forces comme un garçon prudent, afin de fournir une plus longue carrière; il s'était promis d'engager avec la pièce capitale un duel à outrance; il n'y manqua pas, et joncha de débris ce champ de bataille. Les anciens se reposaient depuis longtemps, que le jeune homme était encore à l'œuvre, s'acharnant sur les membres de la victime, et ne s'arrêtant que lorsqu'il avait donné aux os le poli de l'ivoire. Pendant ce temps, les flacons circulaient et une gaieté communicative se peignait sur la figure des convives.«Ah ça! Falempin, dit le père Lalouette en se ravisant, nous faisons ici une noce, une vraie noce. Rien n'y manque, soyons justes: la volaille, la salade, les beignets, le vin d'extra; un vrai festin de Balthazar! Mais en l'honneur de qui, s'il te plaît?--En l'honneur de qui? dit Anselme, en s'arrachant une minute à son travail de dissection. Qu'importe, si tout est bon?--Tais-toi, jouvenceau, s'écria l'ex-sergent en interrompant son neveu, la parole est aux anciens. Laisse causer Lalouette: sa question me sourit.»En même temps, il caressait sa moustache grise avec un sentiment visible de satisfaction, et adressait à sa femme un regard d'intelligence.«Parle, Lalouette, ajouta-t-il, les opinions sont libres. Qui, est-ce qui le chiffonne, mon garçon?--C'est bien simple, répondit le vieillard; je vois ici tous les apprêts d'une fête, et je ne sais pas quel est le saint?--Tu ne l'as pas deviné, Lalouette? bien-sûr? dit Falempin en insistant.--Deviné! est-ce que je suis sorcier? répliqua avec un peu d'impatience le vieux démocrate.--C'est bon, camarade, oh va t'aider, poursuivit le sergent. Quel est le quantième aujourd'hui? voyons, un effort de mémoire!--Parbleu! le 20 mars! ça n'est guère malin, dit le vieillard.--Le 20 mars, Lalouette, le 20 mars! s'écria l'ancien militaire avec une émotion que la mère Falempin se mit à partager en la poussant jusqu'aux larmes. Le 20 mars! songes-y donc!--Ah! j'y suis, répondit le vieillard en se frappant le front; c'est encore ton empereur; j'aurais dû m'en douter. Il t'a jeté un sort, cet homme; Voyons, mère Falempin, ne pleurez pas comme une Madeleine; ça n'a pas le moindre bon sens. Que diable! il ne lui a rien manqué, à votre Napoléon. On vient de le réenterrer, il n'y a pas quatre mois; c'est un honneur qui n'est pas commun! Deux millions de tentures, excusez du peu! Encore si c'était un homme sans reproche...»L'ex-sergent, qui, pour se mettre à l'unisson des sanglots de sa femme, tenait sa tête mélancoliquement baissée, la releva à ce dernier propos en portant vivement la main à sa moustache.«Lalouette, dit-il, Lalouette, plus un mot, ou nous nous fâchons. Des reproches à l'empereur! gardons cela pour la république, vieux.--N'empêche, Falempin, que ton Bonaparte nous a escamoté les droits de l'homme en brumaire.--Et qu'il a bien fait, Lalouette! Vous me les meniez grand train, les droits de l'homme: l'échafaud en permanence.Le débat, commencé sur ce ton et alimenté par quelques verres de vin vieux, aurait pu devenir très-vif, si Anselme, jusque-là impassible, n'y eût fait une diversion imprévue. Le gros garçon avait achevé son souper et bu ses trois bouteilles de Beaugency; il pouvait donc se mêler à l'entretien sans préoccupation ni regrets. Quand il vit que la discussion s'échauffait, il intervint.«Eh bien! dit-il, que se passe-t-il ici? On va s'égorger pour des misères. Deux hommes d'âge, fi donc! Encore, si vous vous passionniez pour quelque chose qui en valût la peine!»Ces paroles suffirent pour changer l'état des esprits. D'un coup d'œil les deux amis se pardonnèrent un moment d'effervescence; on eût dit qu'ils sentaient le besoin de se rallier en présence d'un ennemi commun. Aussi se récrièrent-ils à l'envi contre les expressions peu révérencieuses dont venait de se servir Anselme:«Soyons calmes, répliqua celui-ci sans rien perdre de son sang-froid, et surtout ne nous fâchons pas. La cervelle a été donnée à l'homme pour qu'il s'en serve. Raisonnons donc, mes anciens. A vous d'abord, mon oncle! c'est l'empereur qui vous passionne, n'est-ce pas? Ma pauvre tante l'a-t-elle assez pleuré, son empereur?--Si c'est mon plaisir, vaurien! s'écria la mère Falempin, qui essuyait silencieusement ses larmes.»Le vieux soldat se contenait à peine.«Parbleu! je le sais par cœur votre empereur, poursuivit Anselme s'animant peu à peu; vous m'avez assez souvent raconté les douceurs dont vous lui êtes redevable à ce grand homme. Peste! quel bienfaiteur! quel ami! Dites donc, mon oncle, en avez-vous eu des jouissances de son temps! Quelles noces! quelles bombances, dites!--Va toujours, répliqua sourdement le grognard, va ton train, garnement.--Non, c'est inouï, continua Anselme, combien d'avantages il faut mettre en ligne de compte. Vous l'avez beaucoup aimé, beaucoup regretté, mais vous lui devez encore du retour. Primo d'abord, il vous a fait coucher à la belle étoile pendant quinze ans, tantôt sur la neige, tantôt dans la boue des chemins? Ensuite il vous a obligé à vous serrer perpétuellement le ventre faute de pouvoir faire un bon repas, sans compter les sièges où vous absorbiez des côtelettes de mulet et des aloyaux de jument. En voilà de la chance!--Mais si nous l'aimions ainsi, clampin? cela ne faisait du tort à personne, dit César.--Faut: être juste, reprit Anselme; il vous fournissait l'orchestre au son duquel vous dansiez tous les jours. Quels rigodons perpétuels! Il en restait bien quelques-uns sur le carreau; mais les autres, les autres en avaient-ils du plaisir!--Est-ce tout, Anselme?--Bah! mon oncle, et la solde! toujours arriérée la solde! Il faut croire que vous aimiez à lui faire crédit à cet homme.--Sans doute, dit l'ex-sergent, que l'impatience gagnait; mais passons à autre chose, Anselme. J'ai mon lot: maintenant, à Lalouette; tu dois avoir aussi une gamme à lui chanter.--Au républicain? dit le jeune homme; je le crois, pardieu, bien! il a pris la Bastille, le père Lalouette; c'est joli pour un homme qui n'én fait pas son état: Aussi comme cela lui a réussi! Comme il en a été payé! La république n'est pas ingrate; elle lui à rendu la monnaie de sa pièce! Quelles ripailles! quel torrent de jubilation! En voilà un temps où le peuple français avait douze plats à manger par jour!--Veux-tu te taire, mécréant! s'écria le vieillard indigné; Ne calomnie pas ce que tu ne peux comprendre.--Silence, Lalouette, dit Falempin en contenant son ami, silence, au nom du ciel! Laisse parler ce jeune gars; il y a du bon dans ce qu'il débite. Nous sommes vieux, mais on profite.--À la bonne heure; reprit Anselme; voilà que mon oncle devient philosophe. Vous le deviendrez aussi, père Lalouette. Au fait, que vous a-t-elle valu votre république? Vous l'avez dit cent fois: la famine, le maximum, les assignats. Il est vrai que, pour vous indemniser, vous aviez les droits de l'homme. Comme c'est substantiel!--Et la liberté, malheureux! dit le vieillard, dont l'œil étincelait, la liberté que tu blasphèmes!--Là liberté de mourir de faim, répondit Anselme avec un sourire ironique.--Et la gloire! s'écria l'ex-sergent d'une voix tonnante, la gloire, qu'en fais-tu donc?--La gloire, de se faire casser la tête pour l'ambition de quelques hommes,» répliqua Anselme sans se déconcerter.César Falempin n'avait jusqu'alors maîtrisé son irritation qu'à l'aide d'efforts surhumains. Les tons de son visage passaient graduellement du pourpre au violet. Concentrée plus longtemps, la colère l'eût étouffé; ses yeux lançaient des éclairs, ses narines frémissaient comme dans un jour de bataille. Enfin, il éclata:«Tu l'entends, Lalouette, tu l'entends ce fils du siècle. Eh bien! voilà les modernes. Ils ont mis l'estomac à la place du cœur: hors du ventre, rien ne les touche! Combien cela rend-il? c'est leur premier et dernier mot. Mon vieux, crois-moi, nous avons trop vécu; ceux qui sont morts dans le feu de la chose ont eu raison. Pour assurer à notre pays, toi la liberté, moi la gloire, nous avons souffert mille morts, enduré mille privations; tout cela est en pure perte. Ce sont des guenilles dont la génération actuelle ne veut plus. Nos enfants répudient notre héritage, Lalouette; ils le vendront peut-être pour une écuelle de soupe.»L'ex-sergent de la garde aurait sans doute poursuivi sa période et donné un cours plus étendu à son indignation, si un double coup de fouet n'eut retenti à la porte de l'hôtel.«A cette heure! s'écrie-t-il en s'élançant hors de la loge, une voiture à cette heure! Qui cela peut-il être?»IIUn intérieur.Les portes de l'hôtel s'ouvrirent devant un cabriolet d'une coupe élégante et attelé d'un fort bel alezan. Un homme en descendit, gravit rapidement le perron, traversa le vestibule avec l'aplomb d'un habitué, et précédant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver où se tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient réunies: une jeune personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes brillantes; un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et à demi englouti dans un fauteuil; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle n'eût plus l'éclat de la jeunesse. Depuis que le roulement du cabriolet avait dénoncé l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son émotion, tandis que le vieillard élevait vers elle, à la dérobée, un regard pénétrant que voilaient d'épais sourcils. L'apparition du nouveau, venu fit seule une diversion à cette scène muette:«M. Jules Granpré, dit un valet en annonçant.--Ah! c'est M. Granpré, s'empressa de dire celle qui semblait être la dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez, le thé avec nous, n'est-ce pas?»Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta:«Madame la baronne m'excusera si je me présente si tard chez elle: je n'ai pas voulu laisser s'écouler la journée sans venir chercher moi-même des nouvelles de la santé du général.»Au lieu de se montrer sensible à cette attention, le vieillard se retourna du côté de la cheminée, où brillait un feu clair et vif; il allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras engourdi semblait se refuser à ce service, il retomba, dans son fauteuil et s'affaissa sur lui-même avec un geste de tristesse et de découragement. Ce mouvement n'échappa ni au nouveau venu ni à la maîtresse de la maison: ils échangèrent un regard rapide, après quoi, s'adressant à la jeune personne, qui avait quitté son piano, cette dernière ajouta:«Petite, veux-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le thé? On n'oubliera pas l'infusion pour ton père; veilles-y, mon enfant.»La jeune fille sortit, et le vieillard parut désormais étranger à ce qui se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait guère entre les deux interlocuteurs; rien d'intime, rien qui sortît de la sphère des mille propos que l'on échange dans le monde. Aussi, au lieu de s'y arrêter; vaut-il mieux jeter un coup d'œil sur les personnages qui vont figurer dans ce récit, et en fixer la position au moment où il commence.Ce vieillard, alors plongé dans un assoupissement presque léthargique, avait été l'un des plus brillants, l'un des plus intrépides officiers des armées de l'empire. Napoléon l'avait distingué en le voyant à l'œuvre, et par un avancement rapide lui avait prouvé le cas qu'il faisait de lui. Il était fils de cultivateurs et se nommait Dalincour. L'appel aux armes qui retentit en 1792 vint, le surprendre dans ses montagnes et pénétrer son cœur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait alors dix-huit ans, une santé de fer, un courage d'instinct; il n'hésita pas, fit un paquet de ses hardes, le mit au bout de son bâton de pâtre, embrassa sa vieille mère, et alla s'enrôler dans l'armée de Dumouriez. Il était, quelques semaines après, aux défilés de l'Argonne, où il reçut, avec le baptême du feu, une blessure qui le retînt un mois aux ambulances. Depuis ce temps jusqu'en 1813, Dalincour ne connut pas le repos; il passa par tous les grades avant d'arriver à celui de général, et fit toutes les campagnes de la république, du consulat et de l'empire. Lorsque Napoléon, par un de ces vertiges que causent les fumées du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse, Dalincour ne fut pas oublié et obtint un titre en rapport avec son grade; il devint baron, ce qui ne l'empêcha pas de rester, bon soldat. Il aurait sans doute poussé le dévouement jusqu'au bout et assisté, le sabre au poing, à la double agonie de l'empire, si, aux affaires de Leipzig, une balle partie des rangs de nos alliés les Saxons, ne l'eût mis hors de combat et laissé pendant près de dix-huit mois entre la vie et la mort. Tombé au pouvoir de l'ennemi et recueilli dans une maison allemande, il ne fut sauvé que par miracle et à force de soins.Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'être, pour la seconde fois, réintégrés sur le trône. On manquait d'officiers supérieurs; les événements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait où en recruter. Dalincour devait à sa blessure de n'avoir pris aucune part aux derniers conflits; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux sur lui; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France. Peut-être, le soldat de Napoléon aurait-il refusé cet honneur si une affection secrète n'eût alors dominé sa pensée. Ses hôtes de Leipzig avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le blessé les attentions d'une sœur. Dalincour lui devait la vie, il le sentait: c'était une dette de cœur que couronnait un sentiment plus tendre. Il était jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait s'être embellie d'une balafre qui la décorait. Jamais dans le cours de ses campagnes, il n'avait songé au mariage; la carrière nomade lui semblait incompatible avec les douceurs de la vie domestique. Mais alors la paix était venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassuré sur l'avenir, il pouvait contracter cette union rêvée: cette considération fut décisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut lieu. Hélas! les joies en furent courtes: quatre ans après, la baronne Dalincour expirait en donnant le jour à une fille.Longtemps le général fut inconsolable; les caresses mêmes de son enfant ne cicatrisèrent pas la plaie de son cœur. Le temps seul, avec son action lente et sourde, parvint à adoucir ce sombre regret. Emma--ainsi se nommait sa fille--grandissait, et par le son de la voix, la grâce et l'harmonie des traits, rappelait sa mère et des jours de bonheur trop vite envolés. Douze ans se passèrent ainsi, pendant lesquels le général parut absorbé dans l'affection qu'il portait à sa fille: ce sentiment semblait lui suffire. L'âge, d'ailleurs, arrivait; il touchait à la soixantaine. Ce n'est pas que l'on pût remarquer aucun affaiblissement dans ses facultés, aucun déchet dans cette vigueur qui l'avait sauvé de tant d'épreuves. C'était, à cette époque de sa vie, un fort beau vieillard, d'un air à la fois mâle et doux, ayant l'œil vif, le jarret alerte, et cachant mal sous ses cheveux blancs les goûts aventureux de la jeunesse. Ce fut là ce qui devait le perdre et empoisonner ses derniers jours. Grâce à quelques spéculations, conduites à coup sûr et à l'ombre de son manteau de pair Dalincour était devenu fort riche; on parlait de sa fortune comme de l'une des plus belles et des plus rapides qui se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques cupidités s'éveillèrent, et il se trama autour de lui un complot dont les mailles l'enlacèrent peu à peu.Un jour d'automne, dans l'une des allées de son parc, il rencontra une personne assez jeune encore et d'une grande beauté; elle était seule, et comme si elle eût rougi, d'être surprise, elle disparut à travers les taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre; ses jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le préoccupa; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations, et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui s'ensuivit; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté des Valigny, on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adroitement calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle Éléonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.Éléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère, presque impérieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le cœur froid. En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat; son cœur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez elle une haine sourde et profonde contre les hommes.Vingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour d'elle une victime: le baron obtint la préférence. Cette grande fortune allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraitée du côté du cœur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son tour écraser de ses dédains ces hommes qui l'avaient méconnue.À peine arrivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses projets à exécution, et réalisa ses rêves avec une persévérance infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait pris un maître; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez Éléonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces dans cette lutte et fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage, M. Jules Granpré devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce temps, s'était vu contraint de subir cette intimité, qui inondait son cœur d'amertume et se rage.M. Jules Granpré n'était pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme; il avait alors quarante ans, comme Éléonore en avait trente; mais, en garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré. Sans être remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à l'individu: Jules Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses débuts n'avaient pas été complètement heureux.» peine émancipé, il s'était jeté, à l'étourdie; dans le jeu des effets publics et y avait dévoré son petit patrimoine.Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique. L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de la position secondaire que, qu'alors, il avait occupée, abandonner lacoulisse, où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes techniquesun quart d'agent de change. Cela pouvait passer pour une position sociale.Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une lutte constante, la santé du baron s'était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma, à la merci d'une marâtre, d'une femme sans cœur comme sans pudeur; il eut peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise: le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps; il en réchappa. Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de l'intelligence: c'était désormais un' enfant, sans puissance pour le bien; une partie du corps restait paralysée, le cerveau n'y était plus, et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois l'œil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou exprimer la tendresse la plus affectueuse.Tels étaient les personnages que réunissait le salon du faubourg du Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec une émotion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:«Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.--Oui, mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard, oui, tu es un ange.»Pendant ce temps, Granpré avait pris à part la baronne, et lui disait, de manière à n'être entendu que d'elle seule:«A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses très-importantes à vous dire.»Il était tard, on se sépara: les portes de l'hôtel se fermèrent; et une demi-heure après, César Falempin, affublé d'un bonnet qui n'était pas celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche où reposait déjà sa chaste moitié, quand un bruit sec frappé au carreau de sa vitre attira son attention.«Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.»Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s'était traîné jusque-là en s'aidant de deux cannes.«Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?--Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me trouver demain à sept heures; n'y manque pas.--Oui, mon général, oui, j'irai.--N'y manque pas, César, ajouta le baron en articulant péniblement ces paroles. C'est très-essentiel.»Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.IIILe général et le sergent.La visite furtive que le général avait faite à son concierge n'était pas l'acte d'un enfant ni d'un insensé. Depuis que les ravages du mal l'avaient rendu incapable d'exercer dans sa maison un commandement suivi, le vieillard était devenu l'objet d'une surveillance assidue et d'une tutelle intolérable. Ses moindres pas, ses paroles; ses gestes même étaient soumis à un espionnage régulier; on ne souffrait personne autour de lui, on écartait tous ses amis. Dès le jour où son cerveau fut atteint, les valets comprirent qu'ils avaient changé de maître; ils n'obéirent désormais qu'à la baronne. L'un d'eux fut affecté au service du malade, et, sous le prétexte des soins qu'exigeait son état, il reçut l'ordre de s'écarter le moins que possible de son fauteuil. C'était une servitude odieuse au valet. Il en résultait de la mauvaise humeur, d'une part, et de l'autre ces petites vengeances sourdes qui sont les représailles de la domesticité.Le pauvre infirme avait la conscience de son état. Le sort, en frappant son intelligence, s'était montré assez cruel pour ne pas l'anéantir tout entière. Plus d'une fois, dans le silence de la nuit, libre et seul enfin, il se répandit en larmes amères; souvent aussi, il eut des pensées de révolte qui toutes dégénéraient en défaillances profondes. Ce fut une de ces inspirations qui lui donna la force de tromper ses surveillants et d'aller frapper à la porte de César Falempin.Si le premier mouvement du digne concierge fut de la surprise, le second eut tous les caractères de l'embarras. Les consignes sévères de la baronne s'étaient étendues jusque sur la loge: Falempin les avait reçues et exécutées jusqu'alors en soldat, dans toute leur rigueur. Il s'agissait donc d'une infraction à la discipline; pour un ancien, le cas était grave. César en eut le sommeil troublé. Comme tous les gens de l'hôtel, il croyait que le général n'avait plus sa tête; sa promenade nocturne notait dès lors à ses yeux qu'une lubie. Fallait-il pousser le dévouement envers son chef jusqu'à contenter ce caprice au risque de déplaire à la baronne? Voilà le problème réduit à ses termes les plus simples. Le concierge l'agita longtemps avant de le résoudre enfin, le cœur l'emporta: il ne voulut pas laisser peser sur sa vie le remords d'avoir refusé quelque chose à son général. Au petit jour, il se trouva sur pied, gagna l'hôtel comme s'il se fût agi d'affaires de service, prit si bien son temps et ses mesures, qu'il parvint à la chambre du malade sans avoir été rencontré, et avec la certitude de l'y trouver seul. Au bruit que fit la porte, le vieillard s'éveilla, et parut d'abord saisi d'effroi en voyant un homme debout au pied de son lit. Il essaya de se mettre sur son séant, et dirigeait la main vers le cordon de la sonnette, quand Falempin lui dit à voix basse:«C'est moi, mon général; ne vous offusquez pas. Sept heures, comme vous me l'aviez dit. Pardon si je vous dérange.--Ah! bien! bien! répliqua le vieillard en se rassurant peu à peu. Ah! c'est toi, mon vieux sergent; C'est bien! c'est bien! Où avais-je donc la tête?»Ces paroles étaient prononcées péniblement, avec effort, d'une manière entrecoupée; après une pause assez longue, le vieillard ajouta:«Que me veux-tu?»La foudre tombant aux pieds de Falempin, ne l'eût pas jeté dans une surprise pareille à celle que lui causa cette demande. Il venait de manquer à la consigne établie, enfreindre tous ses devoirs, et pourquoi? Pour recevoir un aussi étrange compliment. Il se prit à regretter l'excès de zèle qui l'avait conduit là, et ne songea plus qu'à faire une retraite honorable.«Pardon, excuse, mon général, dit-il en regardant du coté de la porte: histoire seulement de s'informer, de l'état de votre santé. Ça va bien, tant mieux. Dormez en paix; je vais maintenant dessiner mon par file à gauche.»Le sergent voulut joindre l'effet aux paroles; mais le général s'était emparé de l'une de ses mains et ne semblait pas disposé à s'en dessaisir.«Merci, mon vieux, disait-il; sois sans inquiétude; encore quelques mois de repos, et nous monterons à cheval... Oui, à cheval... Je leur prouverai que je suis vert encore... que j'ai une volonté...»A mesure que le vieillard s'animait, un rayon d'intelligence descendait sur son visage. Tout à coup, comme si une clarté soudaine fût venue luire à ses yeux, il s'interrompit, et se frappant le front:«Reste! reste, César, dit-il avec vivacité... Malheureux que je suis!... Moi qui allais oublier... Bien; tu es là, ajouta-t-il comme s'il eût voulu s'assurer de sa présence, tu es là, mon vieux camarade... Il faut que je me lève, entends-tu?... que je m'habille... et surtout ne me quitte pas.»Falempin hésitait encore; il craignait d'être le jouet d'une nouvelle hallucination.Cependant, la voix de son général avait un tel accent de douleur et de prière, qu'il n'osa pas quitter la place. Le vieillard persistait à vouloir se lever; César alluma le feu, enveloppa le malade d'une douillette ouatée et l'aida à se traîner jusque sur son fauteuil. Là, en l'examinant mieux, il le trouva si défait, si décomposé, qu'il se sentit pris d'une pitié profonde. Le jour éclairait alors cette figure qu'on eût pu prendre pour celle d'un spectre. La peau avait les tons jaunes et mats de la cire; l'œil était hagard et se cachait sous les cavités frontales; les lèvres, à demi ouvertes, laissaient entrevoir une langue pâteuse; enfin, tous ses traits portaient l'empreinte de ces altérations profondes qui signalent une hémiplégie. Falempin en avait les larmes aux yeux.«Ce que c'est que de nous!» pensait-il en lui-même.On eût dit que le général s'associait à sa pensée, car il reprit presque à l'instant avec un ton de gaieté:--Eh! oui, mon pauvre sergent, tout s'en va peu à peu... la santé comme les amours... On ne peut pas être et avoir été... Mais que fais-tu là, debout comme au port d'arme?... Voyons, César, assieds-toi... ici, à mes côtés, ajouta-t-il en lui montrant un siège... plus près encore... plus près, mon camarade.»Falempin éprouvait une répugnance visible à obéir; toutes ces amitiés le navraient au lieu de le toucher; il y voyait une nouvelle preuve de l'affaiblissement des facultés de son maître.«Faites pas attention, général, répliqua-t-il; je suis très-bien debout; c'est ma passion d'être debout.--Voyons, César, ne fais pas l'enfant, dit en insistant le vieillard... Nous avons à causer ensemble; assieds-toi, je t'en prie; ne me quitte pas.»Le vieux sergent ne put résister à cet appel: il prit un siège, comme un homme qui se résigne:«A la bonne heure, reprit le baron en lui tendant la main, voilà ce qui s'appelle agir en bon camarade.--Ah! général, dit Falempin, que tant d'amitié, rendait confus.--Écoute, Falempin, ajouta le baron, je t'ai appelé mon camarade, parce que je vais te parler comme à un camarade. Depuis quelque temps, je n'ai plus ici autour de moi que des visages odieux. Partout des espions, partout des gens qui trouvent mon agonie bien longue; personne à qui me confier, personne. J'ai souvent témoigné le désir de recevoir quelques amis; on n'a pas tenu compte de ma demande. On me séquestre, on m'isole, on m'enterre vivant; je me sens gagné peu à peu par le froid de la tombe.--Qui l'eût pensé? Vous, mon général, on vous a fait cela! mais il fallait se plaindre!--A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je pas une créature déchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni faire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis à leur merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche même plus à m'en défendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu résister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffit pas.--Pauvre général!--Ce n'est rien encore, Falempin; je leur pardonnerais tout, s'ils m'eussent laissé du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette dernière satisfaction, ils me l'ont refusée. A peine puis-je l'embrasser deux fois par jour et devant témoins. Priver un père de sa fille! quelle cruauté! voir mourir un homme à petit feu et lui enlever jusqu'à ce bonheur d'embrasser son enfant!--Oh! les monstres! s'écria Falempin. Le diable en prendrait les armes! c'est trop fort, mon général; je vais charger ma carabine.L'émotion du baron était à son comble; des larmes inondaient son visage, et le digne sergent avait toutes les peines du monde à contenir les siennes. Cette scène l'inquiétait doublement: il craignait qu'elle n'épuisât les forces du malade et qu'elle n'eût un contre-coup au dehors. Aussi chercha-t-il à l'abréger et fit-il un mouvement pour quitter son siège. Le général s'en aperçut, et, par un geste plus prompt que la pensée, il lui saisit le bras.«César, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier éclair d'intelligence; laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tard. Prête bien attention à mes paroles: c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon vieux camarade, qui en seras l'exécuteur.--Achevez, général, dit le sergent ému de cette confidence et tremblant sous le poids de la responsabilité qu'il allait encourir.--César, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine à plaisir; c'est un parti pris, c'est un système arrêté. Si je vis encore longtemps, ma fille n'aura plus d'héritage. Déjà on m'a arraché de force deux signatures. Pour quel objet, ma pauvre tête n'en sait rien. L'on m'a mis un papier sous les yeux, et l'on m'a dit: Signez. J'ai refusé d'abord; mais que veux-tu que devienne une faible volonté comme la mienne devant une volonté impérieuse, absolue? J'ai cédé, j'ai signé. Hélas! j'ai signé peut-être la ruine de mon enfant. Qui le sait?--Ah ça! mais, c'est une forêt de Bondy que cet hôtel, s'écria Falempin: général, il ne me reste plus qu'à donner ma démission de concierge. Cet air empesté ne me convient guère, entendez-vous?--N'en fais rien, César; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche ton siège, ajouta le baron en parlant à voix basse, et écoute attentivement ce qui me reste à te dire.--Je suis tout oreilles, général.--Depuis longtemps, reprit le baron, j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. J'ai senti que j'étais entouré d'ennemis, et j'ai pris quelques mesures pour me défendre. Je les savais rusés, j'ai employé la ruse. Va fermer au verrou la porte de la chambre, César, afin que personne ne puisse nous surprendre. Il s'agit d'un secret important.»En même temps, le vieillard prit un air mystérieux et sembla écouler avec inquiétude les bruits qui se faisaient dans la maison. Falempin obéit et revint se mettre aux côtés du général.«Maintenant, reprit celui-ci, aide-moi à me lever. Jamais je ne me suis senti plus fort; cette confidence me soulage. Viens, mon brave, conduis-moi vers l'armoire qui est à la gauche de la cheminée.»Soutenu par son concierge, le baron se dirigea vers le point qu'il avait désigné. Quand il y fut parvenu, il jeta de tous les côtés un regard inquiet et prêta une oreille attentive, comme s'il eût redouté quelques pièges; puis, rassuré par cet examen, il ouvrit l'armoire en cherchant à étouffer le bruit que faisait la serrure et des ais mal joints. Cette armoire était pratiquée dans le mur, à hauteur d'appui. Quelques vieux livres, des coquillages, des armes de luxe en garnissaient les rayons. Falempin ne savait que penser; il craignait que ce fût encore là une lubie de son général. Celui-ci, cependant, après une nouvelle pause, porta la main vers l'un des coins de l'armoire, et, faisant jouer un ressort, mit à découvert une petite cachette ménagée dans l'épaisseur de la boiserie. Le concierge suivait les mouvements de son maître avec une hésitation toujours croissante, quand celui-ci retira de ce réduit une énorme liasse de billets de banque:«Voici, César, ce que j'ai soustrait aux mains de l'ennemi. Il y a là trois cent mille francs: quoi qu'il arrive, ma fille aura au moins cette dot. On me fera peut-être dénaturer le reste de ma fortune, mais ces trois cent mille francs lui resteront. Tu vois comment joue ce secret, César; essaye-le... Très-bien! Maintenant tu peux me remplacer: je mourrai tranquille.»Falempin ne pouvait plus persister dans son incrédulité; les billets de banque étaient là; ils parlaient d'eux-mêmes.«César, ajouta le baron, c'est sur ta loyauté que repose désormais l'avenir de mon enfant.--Pour ça, général...--Je te connais, je sais qu'on peut compter sur toi. Dès que je serai mort, tu viendras dans cette chambre, d'une façon ou d'une autre, comme tu pourras, tu ouvriras cette armoire, tu prendras ce dépôt et le remettras à ma fille. Tu me le jures?--Diable! général, répliqua Falempin, mais c'est grave! Une somme si forte!--Quoi, mon brave, tu me refuserais! Prends-y garde, César, ce serait avancer ma mort. J'ai compté sur toi.--Puisque vous le prenez ainsi, général, je n'ai plus rien à dire; j'accepte, j'accepte!--Tu le jures?--Je le jure, puisque cela peut vous faire plaisir.--Merci, mon ami, dit alors le baron en tendant la main à son vieux serviteur. Merci, je n'attendais pas moins de toi.» Ils en étaient là de leur entretien, quand on frappa à la porte de la chambre. Saisi d'effroi, le général rétablit dans sa cachette le précieux dépôt, ferma avec soin l'armoire et regagna son fauteuil. Falempin alla ouvrir.C'était le valet que la baronne avait mis au service du vieillard. Il entra en grommelant, parut surpris de voir le concierge auprès de son maître, et ne manqua pas de raconter ce qu'il avait vu. Dès ce jour, Falempin devint suspect, et se vit compris dans le système de surveillance dont on entourait le vieillard.IVLe Complot.Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés. Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules Granpré en était l'âme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au bruit et à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en demandait pas tant.Le premier moyen qu'on mit en œuvre contre le vieillard fut ce séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d'armes. Ce séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre, sans peine la naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses, capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait, plus vulnérable; il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était étouffée, toute révolte prévenue.Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait eu un premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grand-livre, les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent peu à peu ce chemin; mais ce n'étaient là que des objets sans importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu être entamé; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté, où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées calmes; des odeurs pénétrantes y invitaient l'âme à de molles langueurs plutôt qu'à de sombres préoccupations Aussi régnait-il une sorte de contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit l'entretien, le bras familièrement engagé dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs:«Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter. Le général n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit l'éteindre.--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil prochain. Est-ce cela?--Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans ressources, absolument sans ressources.»C'était toucher la corde délicate: sous l'influence de ces paroles, la baronne changea subitement de ton.«Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs; traitons-les d'une manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les aime pas.--Comme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires; aussi bien est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez confié, et en vérité je m'y perds. Êtes-vous sûre de n'avoir oublié aucune pièce?--Aucune, mon ami.--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en 1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?--Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre; je l'aurais su, dit vivement la baronne.--On les aurait alors volés, Éléonore, ou bien détournés, reprit l'homme d'affaires; car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce matin; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France. Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige en disparaît.--Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai, Granpré; continuez.--Cette circonstance explique, Éléonore, le peu de valeurs de portefeuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous le manteau; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu de scandale.--Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la baronne; est-ce que le cœur vous manquerait, Granpré?--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine impudence. Seulement, Éléonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter cet hôtel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux, qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est bien comprise, n'est-ce pas?--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle déguisait mal.--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer! Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la moitié de sa fortune.»La baronne fit un geste d'assentiment.«Il ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu'à vendre ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une façon, officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente enseigne pour notre spéculation: que vous en semble?--Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré? répondit la baronne. Votre audace me cause des vertiges.--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne; cette signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à notre opération; à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le marché l'Espagne nous comble de bénédictions.»Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée: il s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point, cette poursuite lui semblait légitime: en donnant sa main à un vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre et se payer de ses mains.C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait décisif, l'aliénation des propriétés de famille; deux millions à recueillir; la prime était belle!«Granpré, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que faut-il faire pour cela?»Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires; il renonça à la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:«Faire signer ce pouvoir, dit-il.--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.--Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; faculté de les hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen offre plus d'avantages; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt; le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître: j'y ai passé.--C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Éléonore.--Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; l'approuvéet la signature du général; rien que cela.--Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et attendez-moi.»Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la chambre de son mari: le valet de garde était auprès de lui et l'aidait à faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.«Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain, laissez-nous seuls.»Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour enlever au malade une partie de ses forces. À l'aspect du papier qu'elle agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. Cet homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but: elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite:«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait. Le vieillard la regardait fixement, d'un œil hagard, presque hébété. Elle prit une plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une table placée à la portée du malade:--Signez! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous dis-je; il le faut.»Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal.«Non! non!» disait-il sourdement.Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:«Signez donc!» s'écria-t-elle irritée.Un cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.«Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!»Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices, quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.«Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant à la charge.--Non! non! c'est assez! répondit le malade avec un accent plus résolu.--Eh bien! poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.»Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans l'attitude de la victime; toute son énergie tomba et fit place à une consternation profonde.«Grâce! grâce! s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire un enfant.--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le papier sous les yeux.--Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante. Plus tard!... Plus tard!--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons.»Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son exécution; il dépouillait sa fille.«Enfin! s'écria la baronne quand la pièce fut en état; voilà un souci de moins. Plus tard, nous aviserons au reste.»Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière; Éléonore sonna vivement, et envoya chercher son complice.--Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le docteur.--Diable! diable! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure!»VEmma et PaulDans cette atmosphère d'intrigue vivait un ange de beauté et de grâce: c'était Emma. Sa double origine se retrouvait en elle: Allemande par le cœur, Française par l'esprit, elle offrait la réunion de ce qu'il y a de plus délicat et de plus vif chez les femmes, la candeur près de la gaieté, et une certaine pétulance tempérée par des accès de mélancolie. Ses traits étaient aussi purs que son âme. De beaux cheveux cendrés entouraient un front d'une blancheur lumineuse; ses veux bleus avaient une transparence mal voilée par de longs cils noirs, et cette coupe exquise où se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des lèvres faisait mieux ressortir l'émail des dents, la souplesse des mouvements ajoutait un charme de plus à l'harmonie des proportions.Emma n'habitait Paris que depuis quelques années; c'était une fille élevée aux champs, une enfant de la nature. Née dans le château de Champfleury, sur les bords enchantés de la Meuse, elle y avait grandi au milieu d'un paysage souriant comme elle, avec l'herbe des prés pour tapis, et les Vosges pour horizon. C'est à Champfleury que sa mère avait vécu et qu'elle était morte; son dernier vœu fut de laisser son enfant aussi longtemps que possible près de son tombeau. Retenu à Paris par ses devoirs de pair, le général n'avait pu surveiller lui-même cette première éducation; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne Allemand, nommé Muller, ami de sa famille, se trouvait à Champfleury au moment où elle expira. Elle lui fit promettre de rester auprès de sa fille et de lui servir à la fois de guide et de tuteur. Le baron respecta ce désir; Muller se fit un devoir d'y accéder, et dès ce moment il se fixa à Champfleury.Le brave homme était professeur de musique, ce qui n'aurait pas suffi si, en sa qualité d'élève de l'université de Halle, il n'eût possédé en outre des connaissances fort étendues. Les sciences naturelles, les études historiques lui étaient familières; au savoir allemand il unissait une simplicité, une clarté qui rendaient tout accessible aux plus faibles intelligences. Il n'avait emporté de son pays que la bonhomie et l'érudition dégagée de ses nuages: âme droite, d'ailleurs, esprit vif, pénétrant, plein de finesse, tel était Muller.Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la naïveté d'un enfant. Loin d'envisager sa tâche comme un précepteur ordinaire qui fait retomber sur son élève le joug dont il supporte impatiemment le poids et commande avec aigreur parce qu'il sert avec répugnance, Muller s'identifia avec la charmante créature dont il avait à diriger les mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'était pas ennuyé; il prit un goût infini à voir se développer sous sa main, s'épanouir à la vie et au monde une âme aussi parfaite dans un corps aussi beau. Jamais étude ne le captiva autant que celle-là, et ne fit naître en lui une joie plus constante et plus pure.Muller avait un système d'éducation qui ne ressemblait en rien aux méthodes ordinaires; il aimait peu les livres et encore moins le sombre aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que l'étude parût légère à l'enfant, et pour cela il écartait avec soin ce qui pouvait lui en inspirer le dégoût. Lui-même se fût senti mal à l'aise sous les habits du pédagogue; il savait à quel point la routine détruit l'initiative personnelle, et combien l'esprit est absent des choses qui ne demandent qu'une attention machinale. Il voulait donc que son enseignement fût imprévu, spontané, qu'il résultât du contact de cette intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions nouvelles. Rien ne lui parut plus propre à amener ce résultat que le spectacle de la nature et des œuvres de Dieu. Ce fut dans les champs, dans les prés, dans les bois, dans ce vaste salon d'étude ouvert à l'homme, qu'il commença l'éducation de son élève, étudiant chaque jour son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tiré quelques éléments de ce cours, professé en présence des merveilles de la création.Pour l'histoire naturelle, aucun théâtre ne pouvait être plus riche ni plus concluant; partout le fait venait se placer à côté de la démonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prés ou sous les ombrages de la forêt, rapportait à son précepteur une fleur, une plante, une tige d'arbuste, à l'instant celui-ci lui expliquait ce qu'était ce végétal, lui en disait le nom, la famille, les propriétés, en ayant soin d'apporter à ces détails une justesse, un soin méthodique qui ne devaient jamais laisser naître dans l'esprit de l'enfant ni le moindre trouble ni la moindre erreur. C'était tantôt un bouton d'or, tantôt un aster aux fleurs radiées, une anémone des bois ou une perce-neige, des saxifrages ou de petites bruyères roses. D'autres fois, il passait aux arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux qui traversaient le bois en montrant leurs ailes diaprées, aux animaux que l'on voyait dans le lointain, et de là à ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous un autre ciel. Après les sciences naturelles venaient l'histoire et la géographie, qui fournissaient la matière de nouveaux détails, de nouveaux entretiens. Ainsi, le maître et l'élève échangeaient constamment leurs pensées à propos de toutes choses, Muller se tenant toujours au niveau de l'enfant et ne s'élevant dans la sphère des connaissances qu'au fur et à mesure qu'elle s'élevait.C'est sous cette influence à la fois saine et forte que grandit Emma. Les raffinements, les jalousies du monde ne souillèrent pas ses oreilles; elle ne connut ni des confidences du pensionnat, ni les pensées qui naissent des entretiens de salon, même les plus réservés et les plus contenus. Aucune des délicatesses de son âme ne fut troublée, aucun soupçon d'alliage ne se mêla aux trésors que renfermait son cœur. Muller n'était rien moins qu'un petit maître; c'était un homme d'un âge mûr, d'un extérieur assez vulgaire; mais sous cette écorce se cachaient une bonté d'ange, une philosophie rare, une grâce exquise de sentiment. Rien de plus chaste que ses idées, de plus choisi que les termes dont il les révélait. Jamais un mot brutal, jamais une expression blessante; quelquefois même un langage coloré et de douces paroles à l'adresse de son élève:«Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous aujourd'hui; voilà une sonate bien exécutée.»Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortunée: cependant un souvenir assez vif s'y rattachait; Emma avait onze ans quand un neveu du général, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne à Champfleury. On le nommait Paul Vernon; né de parents pauvres, il devait tout à la générosité de son oncle, et attendait tout de lui. C'était un garçon bien pris, doté de la physionomie la plus heureuse, fier de ses moustaches naissantes et enchanté de faire ses premières armes contre les perdrix des Vosges. Toute la journée en plaine ou dans les forêts, il revenait le soir, hâlé par le soleil et noir de poudre. Du plus loin qu'Emma l'apercevait, elle courait vers lui avec la grâce et la légèreté d'une biche, et s'emparait de son carnier, qu'elle arrangeait gravement sur son épaule. Personne qu'elle ne le débarrassai! de ses guêtres de chasse, ne veillait à la réparation de ses vêtements, endommagés par les broussailles. Elle entendait faire à son cousin les honneurs du château, veillait à ce qu'il ne manquât de rien, et lui prodiguait les attentions les plus délicates. Plus d'une fois, à la vue de ces scènes naïves, le général et Muller échangèrent un regard d'intelligence.A diverses reprises, Paul reparut à Champfleury. Toutes les fois que ses études lui laissaient quelques semaines de répit, on était sûr de le voir accourir. Emma s'habitua à sa présence, et y trouva du charme. Chaque année, le jeune homme prenait un air plus mâle; sa taille se développait: son œil, à la fois fier et doux, avait une expression charmante; ses traits étaient nobles et réguliers; ses cheveux noirs avaient la souplesse et les reflets de la soie: c'était, en somme, un fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prêtant à ses jeux avec la meilleure grâce du monde, et donnant en toute occasion les preuves d'un excellent caractère.Elle avait treize ans quand ces visites cessèrent d'une manière assez brusque; le souvenir qui lui en était resté ne pouvait donc altérer en rien ni la tranquillité de son cœur ni la sérénité de ses pensées. Cependant, Champfleury lui parut moins riant dès que son cousin n'en fit plus le théâtre de ses grandes chasses.Ce qui avait causé ce changement dans les habitudes du château, c'était le mariage du général. La nouvelle baronne voulait écarter peu à peu les intimités antérieures, s'emparer de son mari, et le soustraire à toutes les influences, de manière à régner sur lui sans obstacle comme sans partage. Paul fut sacrifié à cette pensée; on l'éloigna. Quant à Emma, quelque haine que la marâtre nourrît contre elle, il fallait se résigner à subir sa présence. Mais la baronne eut bien vite pénétré le caractère de cette enfant, et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un embarras sérieux. Elle régla sa conduite là-dessus. Quoique réservée, elle ne cessa pas d'être un instant bienveillante. Emma s'était habituée sans peine au caractère froid, aux airs empruntés de la nouvelle baronne; elle y répondit par une déférence et une douceur qui eussent touché une âme moins endurcie.Cependant, en éloignant son neveu, le général ne l'avait point abandonné; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul était alors à Paris, où il suivait le cours de la faculté de droit, mêlant les plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la Grande-Chaumière. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut arrivé, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa avocat. C'était le dernier terme d'une éducation libérale; il ne restait plus qu'à entrer résolument dans la plus épineuse et la plus précaire des professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son courage. Il manqua de persévérance, d'opiniâtreté pour traverser les rudes abords du barreau; il s'abandonna au découragement dès la première heure. A la vérité, il se sentait entraîné ailleurs. Près de lui, il voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de bonheur dans la carrière des lettres: on imprimait leurs œuvres, et la publicité s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut destiné aux gloires de l'écrivain. Hélas! une suite de mécomptes l'attendait dès le début; il comptait sur la renommée, et il ne put pas même s'élever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre; il aborda tous les genres avec un égal succès; mais ces travaux, qui devaient le couronner de l'auréole littéraire, le porter au Capitole de la célébrité, eurent la plus triste et la plus cruelle des chances; ils restèrent ensevelis dans son portefeuille.

Rien n'est plus doux que le spectacle d'un bonheur vrai, d'une joie sincère: le cœur s'y dilate et se laisse gagner par la contagion. Sous les lambris des riches, de pareilles émotions sont rares et presque toujours troublées. Le plaisir s'y mélange d'amertume, l'intrigue y verse ses poisons, les passions y effeuillent leurs soucis. On prend si volontiers l'agitation pour le contentement et l'ombre du bonheur pour le bonheur même! Chez les pauvres gens, point de ces fictions. A quoi pourrait servir un masque quand on n'a personne à tromper? Aussi leurs joies sont-elles plus réelles, et en même temps plus vives. Il en est de cela comme de leur sommeil que la fatigue rend plus profond.

Ces vérités, qui ne sont, hélas! comme beaucoup d'autres vérités, ni neuves ni consolantes, n'ont d'autre but que d'expliquer certain air de fête dont se décorait, le 20 mars 1841, une loge de concierge, située dans le haut du faubourg du Roule. Cette loge occupait en partie le rez-de-chaussée d'un avant-corps de bâtiment qui allait rejoindre, par des constructions latérales, un fort bel hôtel assis entre cour et jardin. Quoique la nuit fût venue, il était facile de distinguer, à la lueur de deux becs de gaz, un perron demi-circulaire, sur lequel s'ouvraient des salons somptueux. Mais ce côté de l'habitation demeurait alors plonge dans l'immobilité et le silence: la loge seule s'éclairait de lueurs inaccoutumées et retentissait de bruits étranges. Aux ondulations inégales de la flamme on aurait pu redouter un commencement d'incendie si des arômes significatifs, joints à un grésillement sonore, n'eussent éloigné toute idée de péril et trahi; le secret de cet intérieur.

Il y avait gala chez le concierge Falempin, ex-sergent aux grenadiers de la garde impériale, et, en épouse pénétrée de ses devoirs, madame Falempin, cantinière émérite, surveillait d'un œil vigilant et humectait avec sollicitude l'un des plus beaux dindonneaux qui eussent jamais paru sur les éventaires du marché de la Vallée. Loin de se déprimer sous l'action du feu, les flancs de la victime semblaient s'y nourrir d'une substance nouvelle, grâce au cortège des préparations et ingrédients accessoires. Il faut dire que l'art de la cuisine n'avait point de mystères pour la mère Falempin: c'était une si brillante école que celle de la grande-armée, quand la victoire lui tenait lieu d'ordinaire! L'ex-cantinière se rattachait à ces traditions, aujourd'hui bien méconnues; elle avait peu de recettes, mais ces recettes dataient de la glorieuse époque. Personne ne rôtissait comme elle; la guerre avait fait éclore ce talent, et comme il s'était exercé d'abord sur des animaux généralement réfractaires, en Espagne sur des rats, en Russie sur du cheval, la mère Falempin, rendue aux fourneaux civils, avait abordé le rôt usuel en se louant et avec cette aisance que donne l'habitude de la difficulté vaincue. Aussi était-ce plaisir de voir arriver à point la pièce soumise en ce moment à sa vieille expérience. Les tons roux s'y distribuaient d'une manière uniforme, sans interruption comme sans excès, et un parfum savoureux qui s'exhalait de l'âtre témoignait que les résultats étaient à la hauteur des procédés.

Cette scène n'avait encore qu'un seul témoin; il est vrai qu'il en valait mille pour la part qu'il y prenait. C'était un gros garçon de vingt-cinq ans, vêtu en ouvrier, robuste d'ailleurs, bien découplé, haut en couleurs et de bonne mine. Pendant que la mère Falempin essuyait avec son tablier son front ruisselant de sueur et rajustait sa coiffe, d'où s'échappaient en désordre quelques mèches de cheveux gris, le jeune homme se tenait comme en arrêt sous le manteau de la cheminée, immobile, silencieux, livré à une contemplation muette. Son œil ne quittait pas la tige de fer sur laquelle le dindonneau accomplissait son évolution; il suivait ce mouvement mécanique avec intérêt, presque avec attendrissement. En vain la violence du feu couvrait-elle ses joues d'une couche écarlate; il supportait cette épreuve avec une résignation stoïque et restait à son poste comme un soldat devant le canon. Le désir brillait dans son regard, la satisfaction éclatait dans ses narines épanouies. Tout occupée qu'elle fût de ses préparatifs, la mère Falempin remarqua cet air, cette pose; et, secouant l'ouvrier avec un poignet digne des beaux jours de l'empire:

«Eh bien! Anselme, lui dit-elle, qu'est-ce que tu fais là avec tes extases? La broche se gardera toute seule, mon gars: pas besoin d'y rester de planton.»

Au lieu de répondre à cet appel, le jeune homme continuait à tenir les yeux fixés vers l'objet de sa sollicitude.

«Comme il vient bien, le drôle! s'écria-t-il. Pristi! comme il prend couleur! Ça fera un morceau de roi, ma tante.

--Sensuel! répliqua la vieille femme avec un accent de reproche où perçait néanmoins l'amour-propre d'auteur.

--N'empêche, dit l'ouvrier, qu'il embaume, ce gaillard-là! Roi des dindonneaux, ajouta-t-il en se frottant les mains, je te promets ma pratique. Dites donc, tante, sentez-vous ce parfum? Faut que vous l'ayez joliment garni, tout de même. A quatre pas de distance, il vous pénètre: il y a de quoi boire et manger.

--C'est bon, c'est bon, flatteur! reprit l'ex-cantinière en humectant de nouveau son élève. En attendant, le temps se passe et la besogne ne se fait pas. Ton oncle César et le père Lalouette vont arriver, et la nappe n'est pas mise. Allons, paresseux, tire-toi de devant mes fourneaux. Il n'y a plus que les vieilles gens qui aient le cœur à l'ouvrage; les jeunes restent les bras croisés: c'est le monde à l'envers.»

Ces reproches arrachèrent le jeune homme à ses jouissances platoniques, et, la perspective du souper lui servant d'aiguillon, il eut bientôt tout disposé, tout mis en ordre, la table, le couvert, la vaisselle.

Ces préparatifs venaient d'être achevés quand les convives entrèrent. C'était d'abord le sergent Falempin, le souverain de la loge; puis son ami Lalouette, associé depuis cinquante ans à ses peines et à ses plaisirs. Falempin avait-il un vieux flacon à vider, un bel entrecôte à servir sur sa table, il allait chercher Lalouette: sans lui le meilleur morceau, le vin le plus délicat n'auraient plus eu le même prix. De son côté, Lalouette en faisait autant, et ces deux hommes avaient ainsi vécu en mettant en commun les petits raffinements de l'existence.

Cependant il, régnait entre eux sur bien des points d'énormes contrastes. Le père Lalouette était un petit vieillard sec, osseux, légèrement voûté, tandis que Falempin, taillé en colosse, était encore droit connue un if et vert comme un chêne. Lalouette avait un œil bleu, plein d'intelligence et de résolution; Falempin l'œil noir, toujours à dix pas devant lui, les moustaches en brosse, l'air sérieux, la main prompte au salut militaire. Lalouette datait de la Bastille, où il était entré l'un des premiers; Falempin ne remontait guère au delà de Marengo. L'un ne reconnaissait que la république une et indivisible, et se croyait de bonne foi en l'an 49; l'autre était convaincu que l'univers avait été abusé au sujet de Napoléon, et, sans croire qu'il dût reparaître un jour à la tête de cent mille nègres, il soupçonnait l'un de ses compagnons de captivité de s'être fait inhumer à sa place afin de mieux tromper les Anglais. Ces divers points de vue amenaient entre les deux amis des discussions fréquentes, où chacun défendait son régime favori avec l'enthousiasme du souvenir; mais, loin de troubler leurs relations, ces petits nuages y jetaient quelque variété et en augmentaient le charme.

Les convives une fois réunis, le souper ne se fit pas attendre: la mère Falempin procédait en toutes choses avec une précision militaire. On s'assit, et, comme de juste, tout fut trouvé bon, exquis, cuit à point. Anselme laissait les deux vieillards échanger leur opinion sur la qualité des morceaux; il se contentait de les choisir avec soin et de leur rendre un hommage silencieux. Il se réglait, et ménageait ses forces comme un garçon prudent, afin de fournir une plus longue carrière; il s'était promis d'engager avec la pièce capitale un duel à outrance; il n'y manqua pas, et joncha de débris ce champ de bataille. Les anciens se reposaient depuis longtemps, que le jeune homme était encore à l'œuvre, s'acharnant sur les membres de la victime, et ne s'arrêtant que lorsqu'il avait donné aux os le poli de l'ivoire. Pendant ce temps, les flacons circulaient et une gaieté communicative se peignait sur la figure des convives.

«Ah ça! Falempin, dit le père Lalouette en se ravisant, nous faisons ici une noce, une vraie noce. Rien n'y manque, soyons justes: la volaille, la salade, les beignets, le vin d'extra; un vrai festin de Balthazar! Mais en l'honneur de qui, s'il te plaît?

--En l'honneur de qui? dit Anselme, en s'arrachant une minute à son travail de dissection. Qu'importe, si tout est bon?

--Tais-toi, jouvenceau, s'écria l'ex-sergent en interrompant son neveu, la parole est aux anciens. Laisse causer Lalouette: sa question me sourit.»

En même temps, il caressait sa moustache grise avec un sentiment visible de satisfaction, et adressait à sa femme un regard d'intelligence.

«Parle, Lalouette, ajouta-t-il, les opinions sont libres. Qui, est-ce qui le chiffonne, mon garçon?

--C'est bien simple, répondit le vieillard; je vois ici tous les apprêts d'une fête, et je ne sais pas quel est le saint?

--Tu ne l'as pas deviné, Lalouette? bien-sûr? dit Falempin en insistant.

--Deviné! est-ce que je suis sorcier? répliqua avec un peu d'impatience le vieux démocrate.

--C'est bon, camarade, oh va t'aider, poursuivit le sergent. Quel est le quantième aujourd'hui? voyons, un effort de mémoire!

--Parbleu! le 20 mars! ça n'est guère malin, dit le vieillard.

--Le 20 mars, Lalouette, le 20 mars! s'écria l'ancien militaire avec une émotion que la mère Falempin se mit à partager en la poussant jusqu'aux larmes. Le 20 mars! songes-y donc!

--Ah! j'y suis, répondit le vieillard en se frappant le front; c'est encore ton empereur; j'aurais dû m'en douter. Il t'a jeté un sort, cet homme; Voyons, mère Falempin, ne pleurez pas comme une Madeleine; ça n'a pas le moindre bon sens. Que diable! il ne lui a rien manqué, à votre Napoléon. On vient de le réenterrer, il n'y a pas quatre mois; c'est un honneur qui n'est pas commun! Deux millions de tentures, excusez du peu! Encore si c'était un homme sans reproche...»

L'ex-sergent, qui, pour se mettre à l'unisson des sanglots de sa femme, tenait sa tête mélancoliquement baissée, la releva à ce dernier propos en portant vivement la main à sa moustache.

«Lalouette, dit-il, Lalouette, plus un mot, ou nous nous fâchons. Des reproches à l'empereur! gardons cela pour la république, vieux.

--N'empêche, Falempin, que ton Bonaparte nous a escamoté les droits de l'homme en brumaire.

--Et qu'il a bien fait, Lalouette! Vous me les meniez grand train, les droits de l'homme: l'échafaud en permanence.

Le débat, commencé sur ce ton et alimenté par quelques verres de vin vieux, aurait pu devenir très-vif, si Anselme, jusque-là impassible, n'y eût fait une diversion imprévue. Le gros garçon avait achevé son souper et bu ses trois bouteilles de Beaugency; il pouvait donc se mêler à l'entretien sans préoccupation ni regrets. Quand il vit que la discussion s'échauffait, il intervint.

«Eh bien! dit-il, que se passe-t-il ici? On va s'égorger pour des misères. Deux hommes d'âge, fi donc! Encore, si vous vous passionniez pour quelque chose qui en valût la peine!»

Ces paroles suffirent pour changer l'état des esprits. D'un coup d'œil les deux amis se pardonnèrent un moment d'effervescence; on eût dit qu'ils sentaient le besoin de se rallier en présence d'un ennemi commun. Aussi se récrièrent-ils à l'envi contre les expressions peu révérencieuses dont venait de se servir Anselme:

«Soyons calmes, répliqua celui-ci sans rien perdre de son sang-froid, et surtout ne nous fâchons pas. La cervelle a été donnée à l'homme pour qu'il s'en serve. Raisonnons donc, mes anciens. A vous d'abord, mon oncle! c'est l'empereur qui vous passionne, n'est-ce pas? Ma pauvre tante l'a-t-elle assez pleuré, son empereur?

--Si c'est mon plaisir, vaurien! s'écria la mère Falempin, qui essuyait silencieusement ses larmes.»

Le vieux soldat se contenait à peine.

«Parbleu! je le sais par cœur votre empereur, poursuivit Anselme s'animant peu à peu; vous m'avez assez souvent raconté les douceurs dont vous lui êtes redevable à ce grand homme. Peste! quel bienfaiteur! quel ami! Dites donc, mon oncle, en avez-vous eu des jouissances de son temps! Quelles noces! quelles bombances, dites!

--Va toujours, répliqua sourdement le grognard, va ton train, garnement.

--Non, c'est inouï, continua Anselme, combien d'avantages il faut mettre en ligne de compte. Vous l'avez beaucoup aimé, beaucoup regretté, mais vous lui devez encore du retour. Primo d'abord, il vous a fait coucher à la belle étoile pendant quinze ans, tantôt sur la neige, tantôt dans la boue des chemins? Ensuite il vous a obligé à vous serrer perpétuellement le ventre faute de pouvoir faire un bon repas, sans compter les sièges où vous absorbiez des côtelettes de mulet et des aloyaux de jument. En voilà de la chance!

--Mais si nous l'aimions ainsi, clampin? cela ne faisait du tort à personne, dit César.

--Faut: être juste, reprit Anselme; il vous fournissait l'orchestre au son duquel vous dansiez tous les jours. Quels rigodons perpétuels! Il en restait bien quelques-uns sur le carreau; mais les autres, les autres en avaient-ils du plaisir!

--Est-ce tout, Anselme?

--Bah! mon oncle, et la solde! toujours arriérée la solde! Il faut croire que vous aimiez à lui faire crédit à cet homme.

--Sans doute, dit l'ex-sergent, que l'impatience gagnait; mais passons à autre chose, Anselme. J'ai mon lot: maintenant, à Lalouette; tu dois avoir aussi une gamme à lui chanter.

--Au républicain? dit le jeune homme; je le crois, pardieu, bien! il a pris la Bastille, le père Lalouette; c'est joli pour un homme qui n'én fait pas son état: Aussi comme cela lui a réussi! Comme il en a été payé! La république n'est pas ingrate; elle lui à rendu la monnaie de sa pièce! Quelles ripailles! quel torrent de jubilation! En voilà un temps où le peuple français avait douze plats à manger par jour!

--Veux-tu te taire, mécréant! s'écria le vieillard indigné; Ne calomnie pas ce que tu ne peux comprendre.

--Silence, Lalouette, dit Falempin en contenant son ami, silence, au nom du ciel! Laisse parler ce jeune gars; il y a du bon dans ce qu'il débite. Nous sommes vieux, mais on profite.

--À la bonne heure; reprit Anselme; voilà que mon oncle devient philosophe. Vous le deviendrez aussi, père Lalouette. Au fait, que vous a-t-elle valu votre république? Vous l'avez dit cent fois: la famine, le maximum, les assignats. Il est vrai que, pour vous indemniser, vous aviez les droits de l'homme. Comme c'est substantiel!

--Et la liberté, malheureux! dit le vieillard, dont l'œil étincelait, la liberté que tu blasphèmes!

--Là liberté de mourir de faim, répondit Anselme avec un sourire ironique.

--Et la gloire! s'écria l'ex-sergent d'une voix tonnante, la gloire, qu'en fais-tu donc?

--La gloire, de se faire casser la tête pour l'ambition de quelques hommes,» répliqua Anselme sans se déconcerter.

César Falempin n'avait jusqu'alors maîtrisé son irritation qu'à l'aide d'efforts surhumains. Les tons de son visage passaient graduellement du pourpre au violet. Concentrée plus longtemps, la colère l'eût étouffé; ses yeux lançaient des éclairs, ses narines frémissaient comme dans un jour de bataille. Enfin, il éclata:

«Tu l'entends, Lalouette, tu l'entends ce fils du siècle. Eh bien! voilà les modernes. Ils ont mis l'estomac à la place du cœur: hors du ventre, rien ne les touche! Combien cela rend-il? c'est leur premier et dernier mot. Mon vieux, crois-moi, nous avons trop vécu; ceux qui sont morts dans le feu de la chose ont eu raison. Pour assurer à notre pays, toi la liberté, moi la gloire, nous avons souffert mille morts, enduré mille privations; tout cela est en pure perte. Ce sont des guenilles dont la génération actuelle ne veut plus. Nos enfants répudient notre héritage, Lalouette; ils le vendront peut-être pour une écuelle de soupe.»

L'ex-sergent de la garde aurait sans doute poursuivi sa période et donné un cours plus étendu à son indignation, si un double coup de fouet n'eut retenti à la porte de l'hôtel.

«A cette heure! s'écrie-t-il en s'élançant hors de la loge, une voiture à cette heure! Qui cela peut-il être?»

Les portes de l'hôtel s'ouvrirent devant un cabriolet d'une coupe élégante et attelé d'un fort bel alezan. Un homme en descendit, gravit rapidement le perron, traversa le vestibule avec l'aplomb d'un habitué, et précédant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver où se tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient réunies: une jeune personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes brillantes; un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et à demi englouti dans un fauteuil; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle n'eût plus l'éclat de la jeunesse. Depuis que le roulement du cabriolet avait dénoncé l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son émotion, tandis que le vieillard élevait vers elle, à la dérobée, un regard pénétrant que voilaient d'épais sourcils. L'apparition du nouveau, venu fit seule une diversion à cette scène muette:

«M. Jules Granpré, dit un valet en annonçant.

--Ah! c'est M. Granpré, s'empressa de dire celle qui semblait être la dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez, le thé avec nous, n'est-ce pas?»

Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta:

«Madame la baronne m'excusera si je me présente si tard chez elle: je n'ai pas voulu laisser s'écouler la journée sans venir chercher moi-même des nouvelles de la santé du général.»

Au lieu de se montrer sensible à cette attention, le vieillard se retourna du côté de la cheminée, où brillait un feu clair et vif; il allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras engourdi semblait se refuser à ce service, il retomba, dans son fauteuil et s'affaissa sur lui-même avec un geste de tristesse et de découragement. Ce mouvement n'échappa ni au nouveau venu ni à la maîtresse de la maison: ils échangèrent un regard rapide, après quoi, s'adressant à la jeune personne, qui avait quitté son piano, cette dernière ajouta:

«Petite, veux-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le thé? On n'oubliera pas l'infusion pour ton père; veilles-y, mon enfant.»

La jeune fille sortit, et le vieillard parut désormais étranger à ce qui se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait guère entre les deux interlocuteurs; rien d'intime, rien qui sortît de la sphère des mille propos que l'on échange dans le monde. Aussi, au lieu de s'y arrêter; vaut-il mieux jeter un coup d'œil sur les personnages qui vont figurer dans ce récit, et en fixer la position au moment où il commence.

Ce vieillard, alors plongé dans un assoupissement presque léthargique, avait été l'un des plus brillants, l'un des plus intrépides officiers des armées de l'empire. Napoléon l'avait distingué en le voyant à l'œuvre, et par un avancement rapide lui avait prouvé le cas qu'il faisait de lui. Il était fils de cultivateurs et se nommait Dalincour. L'appel aux armes qui retentit en 1792 vint, le surprendre dans ses montagnes et pénétrer son cœur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait alors dix-huit ans, une santé de fer, un courage d'instinct; il n'hésita pas, fit un paquet de ses hardes, le mit au bout de son bâton de pâtre, embrassa sa vieille mère, et alla s'enrôler dans l'armée de Dumouriez. Il était, quelques semaines après, aux défilés de l'Argonne, où il reçut, avec le baptême du feu, une blessure qui le retînt un mois aux ambulances. Depuis ce temps jusqu'en 1813, Dalincour ne connut pas le repos; il passa par tous les grades avant d'arriver à celui de général, et fit toutes les campagnes de la république, du consulat et de l'empire. Lorsque Napoléon, par un de ces vertiges que causent les fumées du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse, Dalincour ne fut pas oublié et obtint un titre en rapport avec son grade; il devint baron, ce qui ne l'empêcha pas de rester, bon soldat. Il aurait sans doute poussé le dévouement jusqu'au bout et assisté, le sabre au poing, à la double agonie de l'empire, si, aux affaires de Leipzig, une balle partie des rangs de nos alliés les Saxons, ne l'eût mis hors de combat et laissé pendant près de dix-huit mois entre la vie et la mort. Tombé au pouvoir de l'ennemi et recueilli dans une maison allemande, il ne fut sauvé que par miracle et à force de soins.

Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'être, pour la seconde fois, réintégrés sur le trône. On manquait d'officiers supérieurs; les événements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait où en recruter. Dalincour devait à sa blessure de n'avoir pris aucune part aux derniers conflits; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux sur lui; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France. Peut-être, le soldat de Napoléon aurait-il refusé cet honneur si une affection secrète n'eût alors dominé sa pensée. Ses hôtes de Leipzig avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le blessé les attentions d'une sœur. Dalincour lui devait la vie, il le sentait: c'était une dette de cœur que couronnait un sentiment plus tendre. Il était jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait s'être embellie d'une balafre qui la décorait. Jamais dans le cours de ses campagnes, il n'avait songé au mariage; la carrière nomade lui semblait incompatible avec les douceurs de la vie domestique. Mais alors la paix était venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassuré sur l'avenir, il pouvait contracter cette union rêvée: cette considération fut décisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut lieu. Hélas! les joies en furent courtes: quatre ans après, la baronne Dalincour expirait en donnant le jour à une fille.

Longtemps le général fut inconsolable; les caresses mêmes de son enfant ne cicatrisèrent pas la plaie de son cœur. Le temps seul, avec son action lente et sourde, parvint à adoucir ce sombre regret. Emma--ainsi se nommait sa fille--grandissait, et par le son de la voix, la grâce et l'harmonie des traits, rappelait sa mère et des jours de bonheur trop vite envolés. Douze ans se passèrent ainsi, pendant lesquels le général parut absorbé dans l'affection qu'il portait à sa fille: ce sentiment semblait lui suffire. L'âge, d'ailleurs, arrivait; il touchait à la soixantaine. Ce n'est pas que l'on pût remarquer aucun affaiblissement dans ses facultés, aucun déchet dans cette vigueur qui l'avait sauvé de tant d'épreuves. C'était, à cette époque de sa vie, un fort beau vieillard, d'un air à la fois mâle et doux, ayant l'œil vif, le jarret alerte, et cachant mal sous ses cheveux blancs les goûts aventureux de la jeunesse. Ce fut là ce qui devait le perdre et empoisonner ses derniers jours. Grâce à quelques spéculations, conduites à coup sûr et à l'ombre de son manteau de pair Dalincour était devenu fort riche; on parlait de sa fortune comme de l'une des plus belles et des plus rapides qui se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques cupidités s'éveillèrent, et il se trama autour de lui un complot dont les mailles l'enlacèrent peu à peu.

Un jour d'automne, dans l'une des allées de son parc, il rencontra une personne assez jeune encore et d'une grande beauté; elle était seule, et comme si elle eût rougi, d'être surprise, elle disparut à travers les taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre; ses jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le préoccupa; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations, et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui s'ensuivit; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté des Valigny, on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adroitement calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle Éléonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.

Éléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère, presque impérieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le cœur froid. En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat; son cœur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez elle une haine sourde et profonde contre les hommes.

Vingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour d'elle une victime: le baron obtint la préférence. Cette grande fortune allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraitée du côté du cœur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son tour écraser de ses dédains ces hommes qui l'avaient méconnue.

À peine arrivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses projets à exécution, et réalisa ses rêves avec une persévérance infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait pris un maître; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez Éléonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces dans cette lutte et fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage, M. Jules Granpré devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce temps, s'était vu contraint de subir cette intimité, qui inondait son cœur d'amertume et se rage.

M. Jules Granpré n'était pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme; il avait alors quarante ans, comme Éléonore en avait trente; mais, en garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré. Sans être remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à l'individu: Jules Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses débuts n'avaient pas été complètement heureux.» peine émancipé, il s'était jeté, à l'étourdie; dans le jeu des effets publics et y avait dévoré son petit patrimoine.

Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique. L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de la position secondaire que, qu'alors, il avait occupée, abandonner lacoulisse, où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes techniquesun quart d'agent de change. Cela pouvait passer pour une position sociale.

Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une lutte constante, la santé du baron s'était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma, à la merci d'une marâtre, d'une femme sans cœur comme sans pudeur; il eut peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise: le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps; il en réchappa. Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de l'intelligence: c'était désormais un' enfant, sans puissance pour le bien; une partie du corps restait paralysée, le cerveau n'y était plus, et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois l'œil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou exprimer la tendresse la plus affectueuse.

Tels étaient les personnages que réunissait le salon du faubourg du Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec une émotion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:

«Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.

--Oui, mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard, oui, tu es un ange.»

Pendant ce temps, Granpré avait pris à part la baronne, et lui disait, de manière à n'être entendu que d'elle seule:

«A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses très-importantes à vous dire.»

Il était tard, on se sépara: les portes de l'hôtel se fermèrent; et une demi-heure après, César Falempin, affublé d'un bonnet qui n'était pas celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche où reposait déjà sa chaste moitié, quand un bruit sec frappé au carreau de sa vitre attira son attention.

«Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.»

Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s'était traîné jusque-là en s'aidant de deux cannes.

«Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?

--Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me trouver demain à sept heures; n'y manque pas.

--Oui, mon général, oui, j'irai.

--N'y manque pas, César, ajouta le baron en articulant péniblement ces paroles. C'est très-essentiel.»

Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.

La visite furtive que le général avait faite à son concierge n'était pas l'acte d'un enfant ni d'un insensé. Depuis que les ravages du mal l'avaient rendu incapable d'exercer dans sa maison un commandement suivi, le vieillard était devenu l'objet d'une surveillance assidue et d'une tutelle intolérable. Ses moindres pas, ses paroles; ses gestes même étaient soumis à un espionnage régulier; on ne souffrait personne autour de lui, on écartait tous ses amis. Dès le jour où son cerveau fut atteint, les valets comprirent qu'ils avaient changé de maître; ils n'obéirent désormais qu'à la baronne. L'un d'eux fut affecté au service du malade, et, sous le prétexte des soins qu'exigeait son état, il reçut l'ordre de s'écarter le moins que possible de son fauteuil. C'était une servitude odieuse au valet. Il en résultait de la mauvaise humeur, d'une part, et de l'autre ces petites vengeances sourdes qui sont les représailles de la domesticité.

Le pauvre infirme avait la conscience de son état. Le sort, en frappant son intelligence, s'était montré assez cruel pour ne pas l'anéantir tout entière. Plus d'une fois, dans le silence de la nuit, libre et seul enfin, il se répandit en larmes amères; souvent aussi, il eut des pensées de révolte qui toutes dégénéraient en défaillances profondes. Ce fut une de ces inspirations qui lui donna la force de tromper ses surveillants et d'aller frapper à la porte de César Falempin.

Si le premier mouvement du digne concierge fut de la surprise, le second eut tous les caractères de l'embarras. Les consignes sévères de la baronne s'étaient étendues jusque sur la loge: Falempin les avait reçues et exécutées jusqu'alors en soldat, dans toute leur rigueur. Il s'agissait donc d'une infraction à la discipline; pour un ancien, le cas était grave. César en eut le sommeil troublé. Comme tous les gens de l'hôtel, il croyait que le général n'avait plus sa tête; sa promenade nocturne notait dès lors à ses yeux qu'une lubie. Fallait-il pousser le dévouement envers son chef jusqu'à contenter ce caprice au risque de déplaire à la baronne? Voilà le problème réduit à ses termes les plus simples. Le concierge l'agita longtemps avant de le résoudre enfin, le cœur l'emporta: il ne voulut pas laisser peser sur sa vie le remords d'avoir refusé quelque chose à son général. Au petit jour, il se trouva sur pied, gagna l'hôtel comme s'il se fût agi d'affaires de service, prit si bien son temps et ses mesures, qu'il parvint à la chambre du malade sans avoir été rencontré, et avec la certitude de l'y trouver seul. Au bruit que fit la porte, le vieillard s'éveilla, et parut d'abord saisi d'effroi en voyant un homme debout au pied de son lit. Il essaya de se mettre sur son séant, et dirigeait la main vers le cordon de la sonnette, quand Falempin lui dit à voix basse:

«C'est moi, mon général; ne vous offusquez pas. Sept heures, comme vous me l'aviez dit. Pardon si je vous dérange.

--Ah! bien! bien! répliqua le vieillard en se rassurant peu à peu. Ah! c'est toi, mon vieux sergent; C'est bien! c'est bien! Où avais-je donc la tête?»

Ces paroles étaient prononcées péniblement, avec effort, d'une manière entrecoupée; après une pause assez longue, le vieillard ajouta:

«Que me veux-tu?»

La foudre tombant aux pieds de Falempin, ne l'eût pas jeté dans une surprise pareille à celle que lui causa cette demande. Il venait de manquer à la consigne établie, enfreindre tous ses devoirs, et pourquoi? Pour recevoir un aussi étrange compliment. Il se prit à regretter l'excès de zèle qui l'avait conduit là, et ne songea plus qu'à faire une retraite honorable.

«Pardon, excuse, mon général, dit-il en regardant du coté de la porte: histoire seulement de s'informer, de l'état de votre santé. Ça va bien, tant mieux. Dormez en paix; je vais maintenant dessiner mon par file à gauche.»

Le sergent voulut joindre l'effet aux paroles; mais le général s'était emparé de l'une de ses mains et ne semblait pas disposé à s'en dessaisir.

«Merci, mon vieux, disait-il; sois sans inquiétude; encore quelques mois de repos, et nous monterons à cheval... Oui, à cheval... Je leur prouverai que je suis vert encore... que j'ai une volonté...»

A mesure que le vieillard s'animait, un rayon d'intelligence descendait sur son visage. Tout à coup, comme si une clarté soudaine fût venue luire à ses yeux, il s'interrompit, et se frappant le front:

«Reste! reste, César, dit-il avec vivacité... Malheureux que je suis!... Moi qui allais oublier... Bien; tu es là, ajouta-t-il comme s'il eût voulu s'assurer de sa présence, tu es là, mon vieux camarade... Il faut que je me lève, entends-tu?... que je m'habille... et surtout ne me quitte pas.»

Falempin hésitait encore; il craignait d'être le jouet d'une nouvelle hallucination.

Cependant, la voix de son général avait un tel accent de douleur et de prière, qu'il n'osa pas quitter la place. Le vieillard persistait à vouloir se lever; César alluma le feu, enveloppa le malade d'une douillette ouatée et l'aida à se traîner jusque sur son fauteuil. Là, en l'examinant mieux, il le trouva si défait, si décomposé, qu'il se sentit pris d'une pitié profonde. Le jour éclairait alors cette figure qu'on eût pu prendre pour celle d'un spectre. La peau avait les tons jaunes et mats de la cire; l'œil était hagard et se cachait sous les cavités frontales; les lèvres, à demi ouvertes, laissaient entrevoir une langue pâteuse; enfin, tous ses traits portaient l'empreinte de ces altérations profondes qui signalent une hémiplégie. Falempin en avait les larmes aux yeux.

«Ce que c'est que de nous!» pensait-il en lui-même.

On eût dit que le général s'associait à sa pensée, car il reprit presque à l'instant avec un ton de gaieté:

--Eh! oui, mon pauvre sergent, tout s'en va peu à peu... la santé comme les amours... On ne peut pas être et avoir été... Mais que fais-tu là, debout comme au port d'arme?... Voyons, César, assieds-toi... ici, à mes côtés, ajouta-t-il en lui montrant un siège... plus près encore... plus près, mon camarade.»

Falempin éprouvait une répugnance visible à obéir; toutes ces amitiés le navraient au lieu de le toucher; il y voyait une nouvelle preuve de l'affaiblissement des facultés de son maître.

«Faites pas attention, général, répliqua-t-il; je suis très-bien debout; c'est ma passion d'être debout.

--Voyons, César, ne fais pas l'enfant, dit en insistant le vieillard... Nous avons à causer ensemble; assieds-toi, je t'en prie; ne me quitte pas.»

Le vieux sergent ne put résister à cet appel: il prit un siège, comme un homme qui se résigne:

«A la bonne heure, reprit le baron en lui tendant la main, voilà ce qui s'appelle agir en bon camarade.

--Ah! général, dit Falempin, que tant d'amitié, rendait confus.

--Écoute, Falempin, ajouta le baron, je t'ai appelé mon camarade, parce que je vais te parler comme à un camarade. Depuis quelque temps, je n'ai plus ici autour de moi que des visages odieux. Partout des espions, partout des gens qui trouvent mon agonie bien longue; personne à qui me confier, personne. J'ai souvent témoigné le désir de recevoir quelques amis; on n'a pas tenu compte de ma demande. On me séquestre, on m'isole, on m'enterre vivant; je me sens gagné peu à peu par le froid de la tombe.

--Qui l'eût pensé? Vous, mon général, on vous a fait cela! mais il fallait se plaindre!

--A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je pas une créature déchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni faire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis à leur merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche même plus à m'en défendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu résister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffit pas.

--Pauvre général!

--Ce n'est rien encore, Falempin; je leur pardonnerais tout, s'ils m'eussent laissé du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette dernière satisfaction, ils me l'ont refusée. A peine puis-je l'embrasser deux fois par jour et devant témoins. Priver un père de sa fille! quelle cruauté! voir mourir un homme à petit feu et lui enlever jusqu'à ce bonheur d'embrasser son enfant!

--Oh! les monstres! s'écria Falempin. Le diable en prendrait les armes! c'est trop fort, mon général; je vais charger ma carabine.

L'émotion du baron était à son comble; des larmes inondaient son visage, et le digne sergent avait toutes les peines du monde à contenir les siennes. Cette scène l'inquiétait doublement: il craignait qu'elle n'épuisât les forces du malade et qu'elle n'eût un contre-coup au dehors. Aussi chercha-t-il à l'abréger et fit-il un mouvement pour quitter son siège. Le général s'en aperçut, et, par un geste plus prompt que la pensée, il lui saisit le bras.

«César, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier éclair d'intelligence; laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tard. Prête bien attention à mes paroles: c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon vieux camarade, qui en seras l'exécuteur.

--Achevez, général, dit le sergent ému de cette confidence et tremblant sous le poids de la responsabilité qu'il allait encourir.

--César, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine à plaisir; c'est un parti pris, c'est un système arrêté. Si je vis encore longtemps, ma fille n'aura plus d'héritage. Déjà on m'a arraché de force deux signatures. Pour quel objet, ma pauvre tête n'en sait rien. L'on m'a mis un papier sous les yeux, et l'on m'a dit: Signez. J'ai refusé d'abord; mais que veux-tu que devienne une faible volonté comme la mienne devant une volonté impérieuse, absolue? J'ai cédé, j'ai signé. Hélas! j'ai signé peut-être la ruine de mon enfant. Qui le sait?

--Ah ça! mais, c'est une forêt de Bondy que cet hôtel, s'écria Falempin: général, il ne me reste plus qu'à donner ma démission de concierge. Cet air empesté ne me convient guère, entendez-vous?

--N'en fais rien, César; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche ton siège, ajouta le baron en parlant à voix basse, et écoute attentivement ce qui me reste à te dire.

--Je suis tout oreilles, général.

--Depuis longtemps, reprit le baron, j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. J'ai senti que j'étais entouré d'ennemis, et j'ai pris quelques mesures pour me défendre. Je les savais rusés, j'ai employé la ruse. Va fermer au verrou la porte de la chambre, César, afin que personne ne puisse nous surprendre. Il s'agit d'un secret important.»

En même temps, le vieillard prit un air mystérieux et sembla écouler avec inquiétude les bruits qui se faisaient dans la maison. Falempin obéit et revint se mettre aux côtés du général.

«Maintenant, reprit celui-ci, aide-moi à me lever. Jamais je ne me suis senti plus fort; cette confidence me soulage. Viens, mon brave, conduis-moi vers l'armoire qui est à la gauche de la cheminée.»

Soutenu par son concierge, le baron se dirigea vers le point qu'il avait désigné. Quand il y fut parvenu, il jeta de tous les côtés un regard inquiet et prêta une oreille attentive, comme s'il eût redouté quelques pièges; puis, rassuré par cet examen, il ouvrit l'armoire en cherchant à étouffer le bruit que faisait la serrure et des ais mal joints. Cette armoire était pratiquée dans le mur, à hauteur d'appui. Quelques vieux livres, des coquillages, des armes de luxe en garnissaient les rayons. Falempin ne savait que penser; il craignait que ce fût encore là une lubie de son général. Celui-ci, cependant, après une nouvelle pause, porta la main vers l'un des coins de l'armoire, et, faisant jouer un ressort, mit à découvert une petite cachette ménagée dans l'épaisseur de la boiserie. Le concierge suivait les mouvements de son maître avec une hésitation toujours croissante, quand celui-ci retira de ce réduit une énorme liasse de billets de banque:

«Voici, César, ce que j'ai soustrait aux mains de l'ennemi. Il y a là trois cent mille francs: quoi qu'il arrive, ma fille aura au moins cette dot. On me fera peut-être dénaturer le reste de ma fortune, mais ces trois cent mille francs lui resteront. Tu vois comment joue ce secret, César; essaye-le... Très-bien! Maintenant tu peux me remplacer: je mourrai tranquille.»

Falempin ne pouvait plus persister dans son incrédulité; les billets de banque étaient là; ils parlaient d'eux-mêmes.

«César, ajouta le baron, c'est sur ta loyauté que repose désormais l'avenir de mon enfant.

--Pour ça, général...

--Je te connais, je sais qu'on peut compter sur toi. Dès que je serai mort, tu viendras dans cette chambre, d'une façon ou d'une autre, comme tu pourras, tu ouvriras cette armoire, tu prendras ce dépôt et le remettras à ma fille. Tu me le jures?

--Diable! général, répliqua Falempin, mais c'est grave! Une somme si forte!

--Quoi, mon brave, tu me refuserais! Prends-y garde, César, ce serait avancer ma mort. J'ai compté sur toi.

--Puisque vous le prenez ainsi, général, je n'ai plus rien à dire; j'accepte, j'accepte!

--Tu le jures?

--Je le jure, puisque cela peut vous faire plaisir.

--Merci, mon ami, dit alors le baron en tendant la main à son vieux serviteur. Merci, je n'attendais pas moins de toi.» Ils en étaient là de leur entretien, quand on frappa à la porte de la chambre. Saisi d'effroi, le général rétablit dans sa cachette le précieux dépôt, ferma avec soin l'armoire et regagna son fauteuil. Falempin alla ouvrir.

C'était le valet que la baronne avait mis au service du vieillard. Il entra en grommelant, parut surpris de voir le concierge auprès de son maître, et ne manqua pas de raconter ce qu'il avait vu. Dès ce jour, Falempin devint suspect, et se vit compris dans le système de surveillance dont on entourait le vieillard.

Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés. Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules Granpré en était l'âme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au bruit et à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en demandait pas tant.

Le premier moyen qu'on mit en œuvre contre le vieillard fut ce séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d'armes. Ce séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre, sans peine la naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses, capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait, plus vulnérable; il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était étouffée, toute révolte prévenue.

Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait eu un premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grand-livre, les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent peu à peu ce chemin; mais ce n'étaient là que des objets sans importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu être entamé; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.

Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté, où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées calmes; des odeurs pénétrantes y invitaient l'âme à de molles langueurs plutôt qu'à de sombres préoccupations Aussi régnait-il une sorte de contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit l'entretien, le bras familièrement engagé dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs:

«Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter. Le général n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit l'éteindre.

--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil prochain. Est-ce cela?

--Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans ressources, absolument sans ressources.»

C'était toucher la corde délicate: sous l'influence de ces paroles, la baronne changea subitement de ton.

«Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs; traitons-les d'une manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les aime pas.

--Comme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires; aussi bien est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez confié, et en vérité je m'y perds. Êtes-vous sûre de n'avoir oublié aucune pièce?

--Aucune, mon ami.

--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en 1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?

--Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre; je l'aurais su, dit vivement la baronne.

--On les aurait alors volés, Éléonore, ou bien détournés, reprit l'homme d'affaires; car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce matin; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France. Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige en disparaît.

--Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai, Granpré; continuez.

--Cette circonstance explique, Éléonore, le peu de valeurs de portefeuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous le manteau; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu de scandale.

--Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la baronne; est-ce que le cœur vous manquerait, Granpré?

--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine impudence. Seulement, Éléonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter cet hôtel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux, qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est bien comprise, n'est-ce pas?

--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle déguisait mal.

--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer! Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la moitié de sa fortune.»

La baronne fit un geste d'assentiment.

«Il ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu'à vendre ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une façon, officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente enseigne pour notre spéculation: que vous en semble?

--Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré? répondit la baronne. Votre audace me cause des vertiges.

--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne; cette signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à notre opération; à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le marché l'Espagne nous comble de bénédictions.»

Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée: il s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point, cette poursuite lui semblait légitime: en donnant sa main à un vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre et se payer de ses mains.

C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait décisif, l'aliénation des propriétés de famille; deux millions à recueillir; la prime était belle!

«Granpré, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que faut-il faire pour cela?»

Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires; il renonça à la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:

«Faire signer ce pouvoir, dit-il.

--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.

--Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; faculté de les hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen offre plus d'avantages; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt; le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître: j'y ai passé.

--C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Éléonore.

--Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; l'approuvéet la signature du général; rien que cela.

--Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et attendez-moi.»

Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la chambre de son mari: le valet de garde était auprès de lui et l'aidait à faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.

«Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain, laissez-nous seuls.»

Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour enlever au malade une partie de ses forces. À l'aspect du papier qu'elle agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. Cet homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but: elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite:

«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait. Le vieillard la regardait fixement, d'un œil hagard, presque hébété. Elle prit une plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une table placée à la portée du malade:

--Signez! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous dis-je; il le faut.»

Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal.

«Non! non!» disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:

«Signez donc!» s'écria-t-elle irritée.

Un cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.

«Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!»

Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices, quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.

«Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant à la charge.

--Non! non! c'est assez! répondit le malade avec un accent plus résolu.

--Eh bien! poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.»

Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans l'attitude de la victime; toute son énergie tomba et fit place à une consternation profonde.

«Grâce! grâce! s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire un enfant.

--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le papier sous les yeux.

--Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante. Plus tard!... Plus tard!

--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons.»

Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son exécution; il dépouillait sa fille.

«Enfin! s'écria la baronne quand la pièce fut en état; voilà un souci de moins. Plus tard, nous aviserons au reste.»

Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière; Éléonore sonna vivement, et envoya chercher son complice.

--Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le docteur.

--Diable! diable! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure!»

Dans cette atmosphère d'intrigue vivait un ange de beauté et de grâce: c'était Emma. Sa double origine se retrouvait en elle: Allemande par le cœur, Française par l'esprit, elle offrait la réunion de ce qu'il y a de plus délicat et de plus vif chez les femmes, la candeur près de la gaieté, et une certaine pétulance tempérée par des accès de mélancolie. Ses traits étaient aussi purs que son âme. De beaux cheveux cendrés entouraient un front d'une blancheur lumineuse; ses veux bleus avaient une transparence mal voilée par de longs cils noirs, et cette coupe exquise où se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des lèvres faisait mieux ressortir l'émail des dents, la souplesse des mouvements ajoutait un charme de plus à l'harmonie des proportions.

Emma n'habitait Paris que depuis quelques années; c'était une fille élevée aux champs, une enfant de la nature. Née dans le château de Champfleury, sur les bords enchantés de la Meuse, elle y avait grandi au milieu d'un paysage souriant comme elle, avec l'herbe des prés pour tapis, et les Vosges pour horizon. C'est à Champfleury que sa mère avait vécu et qu'elle était morte; son dernier vœu fut de laisser son enfant aussi longtemps que possible près de son tombeau. Retenu à Paris par ses devoirs de pair, le général n'avait pu surveiller lui-même cette première éducation; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne Allemand, nommé Muller, ami de sa famille, se trouvait à Champfleury au moment où elle expira. Elle lui fit promettre de rester auprès de sa fille et de lui servir à la fois de guide et de tuteur. Le baron respecta ce désir; Muller se fit un devoir d'y accéder, et dès ce moment il se fixa à Champfleury.

Le brave homme était professeur de musique, ce qui n'aurait pas suffi si, en sa qualité d'élève de l'université de Halle, il n'eût possédé en outre des connaissances fort étendues. Les sciences naturelles, les études historiques lui étaient familières; au savoir allemand il unissait une simplicité, une clarté qui rendaient tout accessible aux plus faibles intelligences. Il n'avait emporté de son pays que la bonhomie et l'érudition dégagée de ses nuages: âme droite, d'ailleurs, esprit vif, pénétrant, plein de finesse, tel était Muller.

Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la naïveté d'un enfant. Loin d'envisager sa tâche comme un précepteur ordinaire qui fait retomber sur son élève le joug dont il supporte impatiemment le poids et commande avec aigreur parce qu'il sert avec répugnance, Muller s'identifia avec la charmante créature dont il avait à diriger les mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'était pas ennuyé; il prit un goût infini à voir se développer sous sa main, s'épanouir à la vie et au monde une âme aussi parfaite dans un corps aussi beau. Jamais étude ne le captiva autant que celle-là, et ne fit naître en lui une joie plus constante et plus pure.

Muller avait un système d'éducation qui ne ressemblait en rien aux méthodes ordinaires; il aimait peu les livres et encore moins le sombre aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que l'étude parût légère à l'enfant, et pour cela il écartait avec soin ce qui pouvait lui en inspirer le dégoût. Lui-même se fût senti mal à l'aise sous les habits du pédagogue; il savait à quel point la routine détruit l'initiative personnelle, et combien l'esprit est absent des choses qui ne demandent qu'une attention machinale. Il voulait donc que son enseignement fût imprévu, spontané, qu'il résultât du contact de cette intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions nouvelles. Rien ne lui parut plus propre à amener ce résultat que le spectacle de la nature et des œuvres de Dieu. Ce fut dans les champs, dans les prés, dans les bois, dans ce vaste salon d'étude ouvert à l'homme, qu'il commença l'éducation de son élève, étudiant chaque jour son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tiré quelques éléments de ce cours, professé en présence des merveilles de la création.

Pour l'histoire naturelle, aucun théâtre ne pouvait être plus riche ni plus concluant; partout le fait venait se placer à côté de la démonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prés ou sous les ombrages de la forêt, rapportait à son précepteur une fleur, une plante, une tige d'arbuste, à l'instant celui-ci lui expliquait ce qu'était ce végétal, lui en disait le nom, la famille, les propriétés, en ayant soin d'apporter à ces détails une justesse, un soin méthodique qui ne devaient jamais laisser naître dans l'esprit de l'enfant ni le moindre trouble ni la moindre erreur. C'était tantôt un bouton d'or, tantôt un aster aux fleurs radiées, une anémone des bois ou une perce-neige, des saxifrages ou de petites bruyères roses. D'autres fois, il passait aux arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux qui traversaient le bois en montrant leurs ailes diaprées, aux animaux que l'on voyait dans le lointain, et de là à ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous un autre ciel. Après les sciences naturelles venaient l'histoire et la géographie, qui fournissaient la matière de nouveaux détails, de nouveaux entretiens. Ainsi, le maître et l'élève échangeaient constamment leurs pensées à propos de toutes choses, Muller se tenant toujours au niveau de l'enfant et ne s'élevant dans la sphère des connaissances qu'au fur et à mesure qu'elle s'élevait.

C'est sous cette influence à la fois saine et forte que grandit Emma. Les raffinements, les jalousies du monde ne souillèrent pas ses oreilles; elle ne connut ni des confidences du pensionnat, ni les pensées qui naissent des entretiens de salon, même les plus réservés et les plus contenus. Aucune des délicatesses de son âme ne fut troublée, aucun soupçon d'alliage ne se mêla aux trésors que renfermait son cœur. Muller n'était rien moins qu'un petit maître; c'était un homme d'un âge mûr, d'un extérieur assez vulgaire; mais sous cette écorce se cachaient une bonté d'ange, une philosophie rare, une grâce exquise de sentiment. Rien de plus chaste que ses idées, de plus choisi que les termes dont il les révélait. Jamais un mot brutal, jamais une expression blessante; quelquefois même un langage coloré et de douces paroles à l'adresse de son élève:

«Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous aujourd'hui; voilà une sonate bien exécutée.»

Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortunée: cependant un souvenir assez vif s'y rattachait; Emma avait onze ans quand un neveu du général, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne à Champfleury. On le nommait Paul Vernon; né de parents pauvres, il devait tout à la générosité de son oncle, et attendait tout de lui. C'était un garçon bien pris, doté de la physionomie la plus heureuse, fier de ses moustaches naissantes et enchanté de faire ses premières armes contre les perdrix des Vosges. Toute la journée en plaine ou dans les forêts, il revenait le soir, hâlé par le soleil et noir de poudre. Du plus loin qu'Emma l'apercevait, elle courait vers lui avec la grâce et la légèreté d'une biche, et s'emparait de son carnier, qu'elle arrangeait gravement sur son épaule. Personne qu'elle ne le débarrassai! de ses guêtres de chasse, ne veillait à la réparation de ses vêtements, endommagés par les broussailles. Elle entendait faire à son cousin les honneurs du château, veillait à ce qu'il ne manquât de rien, et lui prodiguait les attentions les plus délicates. Plus d'une fois, à la vue de ces scènes naïves, le général et Muller échangèrent un regard d'intelligence.

A diverses reprises, Paul reparut à Champfleury. Toutes les fois que ses études lui laissaient quelques semaines de répit, on était sûr de le voir accourir. Emma s'habitua à sa présence, et y trouva du charme. Chaque année, le jeune homme prenait un air plus mâle; sa taille se développait: son œil, à la fois fier et doux, avait une expression charmante; ses traits étaient nobles et réguliers; ses cheveux noirs avaient la souplesse et les reflets de la soie: c'était, en somme, un fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prêtant à ses jeux avec la meilleure grâce du monde, et donnant en toute occasion les preuves d'un excellent caractère.

Elle avait treize ans quand ces visites cessèrent d'une manière assez brusque; le souvenir qui lui en était resté ne pouvait donc altérer en rien ni la tranquillité de son cœur ni la sérénité de ses pensées. Cependant, Champfleury lui parut moins riant dès que son cousin n'en fit plus le théâtre de ses grandes chasses.

Ce qui avait causé ce changement dans les habitudes du château, c'était le mariage du général. La nouvelle baronne voulait écarter peu à peu les intimités antérieures, s'emparer de son mari, et le soustraire à toutes les influences, de manière à régner sur lui sans obstacle comme sans partage. Paul fut sacrifié à cette pensée; on l'éloigna. Quant à Emma, quelque haine que la marâtre nourrît contre elle, il fallait se résigner à subir sa présence. Mais la baronne eut bien vite pénétré le caractère de cette enfant, et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un embarras sérieux. Elle régla sa conduite là-dessus. Quoique réservée, elle ne cessa pas d'être un instant bienveillante. Emma s'était habituée sans peine au caractère froid, aux airs empruntés de la nouvelle baronne; elle y répondit par une déférence et une douceur qui eussent touché une âme moins endurcie.

Cependant, en éloignant son neveu, le général ne l'avait point abandonné; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul était alors à Paris, où il suivait le cours de la faculté de droit, mêlant les plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la Grande-Chaumière. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut arrivé, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa avocat. C'était le dernier terme d'une éducation libérale; il ne restait plus qu'à entrer résolument dans la plus épineuse et la plus précaire des professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son courage. Il manqua de persévérance, d'opiniâtreté pour traverser les rudes abords du barreau; il s'abandonna au découragement dès la première heure. A la vérité, il se sentait entraîné ailleurs. Près de lui, il voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de bonheur dans la carrière des lettres: on imprimait leurs œuvres, et la publicité s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut destiné aux gloires de l'écrivain. Hélas! une suite de mécomptes l'attendait dès le début; il comptait sur la renommée, et il ne put pas même s'élever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre; il aborda tous les genres avec un égal succès; mais ces travaux, qui devaient le couronner de l'auréole littéraire, le porter au Capitole de la célébrité, eurent la plus triste et la plus cruelle des chances; ils restèrent ensevelis dans son portefeuille.


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