Le jeune homme touchait à cette heure fatale des illusions perdues, quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la première fois; elle avait seize ans, un éclat et une beauté rares. La nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on avait mis sur les membres de la famille. Paul accourut dans les salons de son oncle, et sa surprise fut extrême quand il vit cette petite fille qu'il avait laissée à Champfleury, grandie presque à vue d'œil, et changée en une fort belle personne. Il y eut chez lui plus de surprise que d'émotion, tandis que chez Emma il y eut plus d'émotion que de surprise. Depuis ce temps, Paul Vernon fit d'assez fréquentes apparitions dans l'hôtel du faubourg du Roule. Éléonore s'habitua à sa présence; elle alla même jusqu'à y prendre goût au point d'exciter la jalousie de Jules Granpré. Quant au jeune homme, il s'agissait pour lui de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres l'avaient repoussé; il fallait choisir ailleurs une occupation et une carrière. Le général n'avait pas encore éprouvé la secousse qui devait altérer ses facultés; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux soldat n'avait aucune expérience à ce sujet; ses souvenirs se rattachaient tous à sa carrière militaire; hors de là , il ne voyait rien qui fût digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil: elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y employa d'une manière active. En sa qualité d'homme d'affaires, Jules Granpré avait besoin d'un aide: elle lui imposa Paul Vernon, en fixant elle-même les émoluments attachés à l'emploi. Depuis six mois, le jeune homme était entré en exercice, et Granpré assurait qu'il montrait de grandes dispositions.Paul Vernon voyait donc arriver ce moment délicat de la vie d'où l'avenir dépend; il avait à choisir entre la bonne et la mauvaise voie. Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les appels du cœur, les instincts de l'esprit, tout le portait vers le bien, tout lui conseillait de prendre une carrière dont il n'eût jamais à rougir, qui ne l'exposât point à des tentations trop vives, à des capitulations où l'honneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui toute l'intelligence nécessaire pour réussir, quelle que fût la direction qu'il prît; seulement, il fallait se résigner à attendre la fortune au lieu de vouloir l'enlever d'assaut. Jamais meilleure nature n'allait être aux prises avec les obsessions d'un mauvais génie ni lutter avec plus d'honnêteté instinctive contre les séductions du monde financier.On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il est chez Jules Granpré, où il copie de sa main et commente avec attention les plans et devis du chemin de fer qui doit attirer sur ses fondateurs les bénédictions de la Péninsule.VILa compagnie péninsulaire.Assemblée des fondateurs.Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes dont l'hôtel du faubourg du Roule avait été le théâtre, quand Jules Granpré réunit chez lui une douzaine de personnages appartenant à la grande ou à la petite finance, visages bien connus dans le circuit de la corbeille de la Bourse ou sur les marches du café de Paris. Sur leurs physionomies respirait un même sentiment, celui de l'impassibilité, masque habituel et nécessaire des hommes qui se plaisent aux chances aléatoires. Il n'y avait là que des vétérans, aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la défaite comme dans le triomphe, et, ne voyant dans le laurier du combat qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.Au milieu d'eux, se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d'honneur et adossé à la cheminée; l'air conquérant, l'œil superbe, la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent, qui, l'un des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel. De là cette déférence dont on l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces représentants de la haute et petite finance. Il faut le dire, Vincent avait une qualité assez rare dans le monde des spéculateurs: il se prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite: ces titres lui causaient des vertiges. Il s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que l'on ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs affaires.Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori: il ne se possédait plus et s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la destination de l'homme, parfaitement indiquée par la nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à l'heure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on lui parlait des besoins de l'âme et du monde moral, il répondait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui paraissait sans réplique: tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.Voilà par quelles perspectives le célèbre Vincent s'était rendu populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n'était pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main; et c'est lui qui avait songé à doter l'Espagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il s'agissait d'arrêter les combinaisons financières de l'entreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail: l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Vernon en qualité de secrétaire; il demanda la parole et commença son exposé. Comme il s'agissait de petits détails d'affaires, le prodigieux Vincent affecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats plus dignes de lui.«Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généralement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.--Gardez cela pour vos actionnaires,» s'écria un fondateur bel esprit en interrompant l'orateur.Tous les assistants acceptèrent cette saillie; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.Granpré continua:«. Nous allons donc fonder, messieurs, laCompagnie péninsulaire, qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour cela? Déclarer simplement qu'elle est constituée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents francs l'une. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu'à passer à la caisse.--Un instant! un instant, dit un fondateur difficile: voilà bien la combinaison; mais où sont les éléments de succès?--Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxième fondateur plus exigeant encore; il faut la rendre viable!--Bah! bah! s'écria un fondateur enthousiaste, où est la compagnie qui ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-le-champ une conversation confuse; Granpré eut peur qu'elle ne dégénérât en dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit et donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible:--Messieurs, dit-il, vous m'affligez: on dirait, vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment! vous voici douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise? Vous m'affligez, je vous le répète. Cinquante intéressés! mais c'est dix fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de laCompagnie péninsulaire, et vous verrez quelle hausse s'établira là -dessus. Il me semble que j'y assiste; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour en avoir. Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins d'une manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d'actions à cent francs de prime. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité; vous vous en défendez, on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez, à raison de trois cents francs de prime, l'action pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.--Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille l'office de claqueur.--A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions; mais il faut voir l'affaire en elle-même. De quelle façon espérez-vous la conduire?--J'aurai réponse à tout, reprit Granpré; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée; le chemin existe à la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu'à l'état réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de l'idéal, est une combinaison qui n'a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à -propos. C'est à y réfléchir.--Au fait, Granpré a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse est capricieuse, elle aime l'imprévu.--Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires; notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à l'entreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de laCompagnie péninsulairedes hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour, lieutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et livre son nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.--Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton éminemment suffisant; j'en offre deux.--Et moi trois, reprit l'autre fondateur, qui paraissait s'être fait une loi de surenchérir.--Total six pairs, dit Granpré sans se déconcerter; assez de pairs comme cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. Il s'agit maintenant d'obtenir un même nombre de députés. En général, messieurs, le député exige d'être manié avec adresse; il s'effarouche aisément. Ce n'est pas tout: il y a député et député; il y a le député qui compte et le député qui ne compte pas, le député actif et le député indolent, le député retors et le député qu'on joue sous jambe, le député dont la voix est inféodée à tous les cabinets et le député qui ne se livre jamais qu'à demi, le député sur la limite. Voilà des nuances que je vous recommande: en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui importe, c'est la qualité. Choisissons les nôtres. Que désirons-nous, après tout? le bien de la Péninsule: un pareil but peut s'avouer, et les hommes publics sont faits pour le comprendre.--A la bonne heure! dit le grand Vincent; prouvons qu'il n'y a rien de plus moral que ce qui est matériel.--C'est cela! s'écria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an prochain au prix de vertu.--Assez d'attendrissement, reprit Granpré. Nous voici pourvus de pairs et de députés; c'est un grand pas de fait; on peut passer outre. Il a été versé dans nos caisses le dixième du montant des actions: trente millions sur trois cents. C'est bien; l'affaire a une garantie. Armés de toutes pièces, nous poursuivons la concession; nous la poursuivons pendant trois mois, six mois, dix mois; le temps travaille pour nous; il est notre auxiliaire, comme vous le verrez tout à l'heure. Maintenant, mettons les choses au pire; prévoyons tout, même un échec. La concession nous échappe; il faut renoncer à l'entreprise; il faut rendre l'argent, ajouta l'orateur avec un accent douloureux.--Jamais, s'écria le fondateur enthousiaste qu'emportait un élan involontaire; jamais! J'en rappelle.--Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se préparer d'avance à cette idée; on rendra l'argent sans retenue, sans décompte. Ne froncez pas le sourcil; il le fallait!!! Seulement, les trente millions auront été placés en compte courant à 4% l'an. Mettez qu'il ne se soit écoulé que neuf mois entre le versement et la restitution, voilà neuf cent mille francs d'intérêt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est soixante et quinze mille francs pour chacun de nous, sans compter les primes glanées çà et là sur les promesses d'actions et sur toutes les agréables chimères que l'on nomme actions provisoires, éventuelles et fantastiques. Nous sommes spoliés, messieurs, indignement spoliés; mais il nous reste, du moins notre propre estime et une petite fiche de consolation.A peine Granpré eut-il achevé cet exposé de l'affaire, qu'un long murmure d'approbation s'éleva dans l'assemblée. A l'unanimité on rendit justice au mérite de ses combinaisons et à la sagacité dont il avait fait preuve en les développant. Ses conclusions furent adoptées, et séance tenante on arrêta toutes les bases de l'entreprise. Quand ce travail eut reçu la dernière main, les fondateurs prirent congé et Vincent se retira comblé de nouveaux hommages.Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beauté de ses théories; il persistait à croire qu'il n'y a de vraiment moral que ce qui est matériel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le cœur de l'homme à la vertu.VIILes trois entretiens.Les fondateurs de laCompagnie péninsulairen'étaient pas gens à la laisser péricliter entre leurs mains; ils connaissaient le prix du temps; ils se mirent sur-le-champ à l'œuvre. Dans le cercle de leur clientèle, il ne fut plus question désormais que d'un chemin de fer destiné à faire révolution dans la science, en même temps qu'il transformerait l'Espagne et la mettrait en position de payer ses dettes arriérées.Bientôt le feu se mit aux poudres; quand la Bourse adopte une entreprise, ce n'est point à demi. LaCompagnie péninsulaireeut la vogue; elle occupa le premier rang parmi les spéculations industrielles. Le grand propriétaire y apportait ses fonds de réserve, l'humble capitaliste ses épargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de la rue Quincampoix.Cette fièvre était dans sa plus ardente période quand Jules Granpré se retrouva avec la baronne dans la salle de verdure, destinée aux visites confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des airs de conquête plus caractérisés que de coutume. Il marchait sur la pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchanté de lui-même.--Eh bien, Éléonore, dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous allons aux nues. Un Golconde, ma chère, ou plutôt un Pérou! La compagnie bat monnaie à notre profit.--Il y a donc du nouveau depuis hier, répondit la baronne. C'est comme chez Nicolet, à ce qu'il semble.--Du nouveau, mon amie, répliqua Granpré; il nous déborde, le nouveau: la marée ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure, à vue d'œil, voilà notre mouvement de hausse. Il faut que j'y mette ordre; autrement on irait trop loin, on n'y procéderait pas avec assez de ménagement.--Bah! le succès vous fait peur, Granpré; vous craignez le vertige, dit la baronne.--Jugez donc, reprit l'homme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de prime. Il faut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.--Je le crains, dit la baronne en riant.--Et votre mari, Éléonore, qui gagne cinq cent mille francs sur ses quatre mille actions; voilà déjà une somme.--Il faut la réaliser, Granpré; votre Bourse m'effraye, dit la baronne pensive.--Réaliser! s'écria l'homme d'affaires avec l'âpreté du joueur; réaliser à cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma chère!--Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans ses affaires.--Eh bien, ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer. A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de différence, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce qu'elle pourra.--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain; agissez à votre guise. Seulement, pêchez plutôt par excès de prudence, mon ami; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, où en est notre affaire principale, Granpré?--La vente des immeubles? dit celui-ci.--Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général; le bras droit est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.--Nous n'en avons plus besoin, Éléonore, répondit Granpré; les pouvoirs qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente mille francs de Champfleury; on ira probablement à huit cent cinquante mille: à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois; il serait bien essentiel que le général pût aller jusque-là .Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du rez-de-chaussée, un autre entretien venait de s'engager au second étage de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois pièces donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre à coucher et un salon d'étude. La baronne avait voulu que la jeune fille eût une certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès d'elle était une servitude trop pesante pour Éléonore, elle régla donc les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de l'hôtel se voyaient à de certaines heures; mais, dans le cours de le journée, chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.Emma aurait été souvent délaissée, si le digne Muller n'eût continué auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps était consacrée à son élève bien-aimée: arrivé le matin de bonne heure, il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessin variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de l'ennui; et quand le temps était beau, le maître et l'élève allaient chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs études de botanique.Paul Vernon était aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accès chez Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'ange qui lui faisait trouver de l'intérêt au récit de sa nouvelle vie, à mille détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous l'empire d'une première ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le jeune homme, c'est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de fortunes improvisées! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des coups toujours heureux! Comment résister à un pareil spectacle! Dans ses conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours là -dessus, et la naïve enfant l'écoutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de Paul lui plaisait: c'était une musique douce à son oreille. Que lui importait le reste? Muller n'était pas aussi complaisant: l'excellent, homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquement la tête: et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:--Où cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis votre génération tout entière! Vous avez fait en France une révolution terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez qu'il s'élève une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de l'argent mal acquis!Autrefois, c'était le fer qui régnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.Paul Vernon essayait de se défendre; il parlait des besoins d'une circulation active et des bienfaits que répand sur un pays l'abondance des capitaux. Muller, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme suffisants.--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple. L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi! il existe un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulité publique; et l'État non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment voulez-vous qu'un tel exemple ne réagisse pas sur les mœurs d'une nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouverez que des ambitieux. Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes, arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est le règne de dieux pétris de boue.L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne pas céder un pouce de terrain:--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit, une modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut, s'il vous plaît. En quoi le cœur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se mêleront plus aisément; que les uns pourront aller plus vite à leurs plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie, plus de dignité chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les affections s'épureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de l'énergie? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu'on a tant de peine à réduire, l'égoïsme, la cupidité, l'orgueil, la jalousie? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je crains qu'au milieu de nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le théâtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses opérations de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel m'est témoin que je désire m'abuser.Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent. L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.--Allons, bon ami, disait-elle à Muller d'une voix caressante, vous êtes bien grondeur ce matin.Il était écrit que, ce jour-là , tout l'hôtel serait en rumeur pour la même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se fut arrêté devant le perron, il en sortit un jeune garçon revêtu d'une livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de fort mauvaise humeur.--Malhonnête! s'écria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens? Vous nous prenez donc pour des Prussiens, l'ami?En achevant ces mots, elle allait joindre l'effet à la menace et se disposait à jouer du poing quand son visage changea subitement d'expression. La surprise y faisait graduellement place à la colère.--Tiens! tiens! tiens! dit-elle en cherchant à éclaircir ses doutes.--Eh bien, oui, répliqua le nouveau venu, me voilà .--Dieu de dieu! c'est bien Anselme! s'écria la vieille avec un juron expressif. Viens donc, César, viens voir Anselme.Le concierge accourut suivi du père Lalouette. La mère Falempin, de plus en plus étonnée, examinait avec soin son neveu, et le retournait dans tous les sens.--Ah ça! dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel régiment t'es-tu enrôlé, mon fiston?--Dans le noble régiment des laquais, tante. Respect à l'uniforme! répondit Anselme en riant.--Toi, s'écria César, toi laquais! Ne valait-il pas mieux rester ouvrier, malheureux!--Laquais! ajouta le père Lalouette avec un geste qui exprimait à la fois le dédain et la compassion.--Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son ventre qui l'aura perdu. Va, je te renie!--Pas tant de bruit, les anciens, reprit le jeune garçon; écoutez-moi d'abord, et vous me condamnerez ensuite si je suis fautif. Vous ne voulez pas me faire manquer ma fortune, n'est-ce pas?--Qui te parle de ça? dit César Falempin;--Eh bien, poursuivit Anselme, si j'étais resté ouvrier, jamais je n'aurais eu la moindre chance; aujourd'hui; j'en ai des chances, et de fameuses. Un peu d'attention: il faut vous dire que de trimer dès six heures du matin à six heures du soir sur un établi de menuisier, ça ne m'allait guère. Suer énormément et ne pas manger son soûl, voilà la vie de l'ouvrier.--Quand je vous le disais, s'écria l'ex-cantinière: toujours sur sa bouche! Veux-tu bien te taire, gros dépravé!--Par ainsi, reprit Anselme, j'avais l'idée de changer d'état; mais comment? c'était le difficile. Un jour, je me mets à réfléchir que M. Granpré, qui vient souvent ici, a une figure bien nourrie, et qu'il doit faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose. Heureusement, il a besoin d'un garçon de bureau pour une compagnie dont je vais vous parler: il m'accepte et j'entre, en fonctions. Pas grand'chose à faire; nettoyer les salles, conduire quelquefois le cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis, quelle cuisine! Je n'y suis que depuis quatre jours, et déjà je me refais, tante! C'est une maison de prince!--Et la défroque de laquais, Anselme, tu n'en parles pas? dit Falempin d'une voix sévère.--Fameux drap, répliqua Anselme; touchez plutôt, mon oncle; du louviers, et bien chaud sur les épaules! On est joliment là -dessous, tout de même. Et puis ce n'est pas tout; il faut vous dire, les anciens, que nous manions des monts d'or, que nous roulons sur des billets de banque, que nous avons mis en train une opération colossale, laCompagnie péninsulaire. Faut voir quelle banque ça fait! l'argent monnayé, on n'en veut pas; l'or à la pelle, les anciens, voilà ce que c'est que notre établissement.--Ah ça! quels contes viens-tu nous faire? dit César. Garde ces sornettes-là pour des enfants.--Des sornettes, mon oncle! s'écria Anselme scandalisé. Je vous en souhaite, des sornettes comme celles-là . Figurez-vous qu'hier, pas plus tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille francs, fruit de ses économies. Combien croyez-vous qu'il ait aujourd'hui à lui, cet homme?--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail intéressait.--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de moins, reprit Anselme: à preuve que je viens de les lui porter à son domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre établissement.L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeurs, et l'on commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme à gages. Anselme profita de la réaction pour exagérer les merveilles de la spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont crédules.Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation d'un cabaret hors barrière; c'était la dot de sa petite-fille, de la jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille francs sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien, représenta laCompagnie péninsulairesous des couleurs si engageantes, que les deux vieillards se décidèrent à concourir au chemin de fer dont on allait doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.VIIILe cabaret du père Lalouette.Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Thernes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.Ce cabaret est celui du père Lalouette.Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs:Aux Amis de la Fédération. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement tout le monde: il était exclusif et faisait sa police lui-même. L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu: elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son cœur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies, on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses, par des détails qui les remettaient sur la voie.Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu d'années auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle s'était épanouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans, et présidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même temps la joie du vieux père Lalouette. Il en était fier et jaloux, et après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante créature.Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. Il était tard; le cabaret avait vu peu à peu ses clients se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dont la campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait; on sait qu'elles marchent très-rondement.Il faut le dire à la louange du père Lalouette: quoiqu'il eût choisi un anniversaire bien cher à son cœur, il n'en abusa point. Il ménagea César Falempin et glissa sur les souvenirs de la république. La conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de laCompagnie péninsulaire. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et c'est à peine si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y était identifié. Poussé sur ce chapitre, il fut éloquent, intarissable. Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le cœur des deux vieillards.Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon était celui qui manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux démocrate.--Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.--Eh bien? répliqua Lalouette.--Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle est prise.Les deux vieillards n'avaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin; Suzon les entendit et prêta l'oreille.--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.--Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra voir.--Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette; deux mille francs! C'est sa dot.--Et moi tout à mon neveu, répliqua Falempin; après ma mort et celle de ma vieille, bien entendu.--Eh bien, tope là , dit Lalouette.--C'est fait, dit Falempin.A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle devint rouge comme une cerise.IXL'amour sur terre et dans les nuages.Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces mœurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en fleur.Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les mœurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité, l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons, et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infestent l'intérieur des familles!Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes, lassaient sa patience.En d'autres occasions, le cœur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance:--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr. Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million, tout était là . Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune.400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la négociation ajoutait avec une cruauté charmante:--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma chère, que ce serait une folie que de refuser.Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de 800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut, sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos remplissaient son cœur d'amertume. Elle se contentait alors de couper court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et, quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'œil le long des crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans le pays des rêves.Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages: cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà . L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon; ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle, il eût refoulé dans son cœur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.Paul mit donc le cœur de sa cousine en état de siège: il avait ses entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de mystères pour lui, le cœur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là , mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'attitude et du regard! Les cœurs se pénètrent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets.Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence; elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour: c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en aperçurent.--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.Elle mit la main sur son cœur comme si elle eût voulu en étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde, d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.--Oui, répliqua-t-elle.--Vous allez voir, dit Paul.Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous ses pieds.--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle: et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante:--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son élève et lui prit la main:--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, êtes-vous complètement remise?--Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune fille, dont la figure était redevenue radieuse.Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son cœur. Elle était jalouse.XLa perquisition.Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger d'une manière plus sûre.C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il serait là ; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'œil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher! J'en mourrais.Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était intéressé; rarement il se trompait là -dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore avait peine à se contenir.--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude. Est-ce achevé?--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau bordereau!--Enfin, s'écria Éléonore dont l'œil s'animait à ces détails, je suis donc riche!--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but de ménager la frêle existence du général:--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela, Éléonore?--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les laisser, oui ou non, à l'héritière?--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où donc avez-vous la tête, ma chère?--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela. Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs, gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges pour se faire battre.Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle répondit enfin:--Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus sont cachés dans la chambre du général.--Dans sa chambre?--Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne retrouviez pas dans vos comptes.--En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs; c'est le chiffre exact.--Ils sont chez le général, dit Éléonore en insistant; il les gardait comme sa réserve.--Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!--Cela est, dit la baronne..--Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100.000 écus de moins dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est un double avantage. Il n'y a pas à balancer.--C'est une crise, dit Éléonore pensive.--Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang-froid, que risquons-nous?Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva l'œil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une énergie virile, elle l'entraîna vers la porte:--Venez, s'écria-t-elle: les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous les trouverons; venez, vous dis-je.Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les valets Pavaient quitté pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil, près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une vapeur lourde remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement profond; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides: sans le souffle qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier, du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalincour. Que de fois il dut regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci se plaça devant lui, sombre comme le génie du mal, inexorable comme les dieux de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonore prit la main du vieillard, et, s'efforçant de donner sa voix des inflexions caressantes:--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps lourd ne vous fatigue-t-il pas?Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre.--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes: la chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour diminuer l'éclat du jour?Même silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions manquaient leur effet. Éléonore était trop fière pour pousser plus loin ce rôle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:--Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas longtemps, soyez tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne s'éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire, entendez-vous, ajouta-t-elle en élevant la voix pour que l'éclat du son vînt au secours de la paresse de l'organe.Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux, Éléonore continua d'une voix ferme:--Général, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée: 300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites; vous taire serait une mauvaise action.A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Éléonore lit un nouvel effort:--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prière, de me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié qui avait quelque chose de farouche:--C'est un bloc de grès; nous n'en tirerons rien.La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonore était au comble: elle se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur cette inertie; ses, calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle promptement jusqu'au ton de la menace:--Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant, je vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette sommé?Un frémissement passa sur la figure du vieillard.--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre secret est découvert. Parlerez-vous enfin?La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui pesait sur lui.--Où est la somme? s'écria Éléonore, en lui reprenant le bras et l'agitant avec violence.Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit que cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet de la maladie. Peut-être lui vint-il une de ces inspirations sublimes qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus délaissées; peut-être songeait-il à sa fille et puisait-il des forces dans cette pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la partie sans obtenir une satisfaction:--Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur, on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis, se tournant vers son complice:--Granpré, dit-elle, à l'œuvre sur-le-champ! C'est une visite domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le démenti.Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut l'homme d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque galvanique. Il se mil sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..Cependant, Éléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs, bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider dans cette perquisition; mais il était presque tenu en échec par les regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux irrités: le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une proie.Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il avait même une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'œil de ce vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire: sa résolution habituelle l'abandonna.--Éléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour aujourd'hui; nous y reviendrons.--Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci; vous vous lassez déjà ?--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'œil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.
Le jeune homme touchait à cette heure fatale des illusions perdues, quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la première fois; elle avait seize ans, un éclat et une beauté rares. La nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on avait mis sur les membres de la famille. Paul accourut dans les salons de son oncle, et sa surprise fut extrême quand il vit cette petite fille qu'il avait laissée à Champfleury, grandie presque à vue d'œil, et changée en une fort belle personne. Il y eut chez lui plus de surprise que d'émotion, tandis que chez Emma il y eut plus d'émotion que de surprise. Depuis ce temps, Paul Vernon fit d'assez fréquentes apparitions dans l'hôtel du faubourg du Roule. Éléonore s'habitua à sa présence; elle alla même jusqu'à y prendre goût au point d'exciter la jalousie de Jules Granpré. Quant au jeune homme, il s'agissait pour lui de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres l'avaient repoussé; il fallait choisir ailleurs une occupation et une carrière. Le général n'avait pas encore éprouvé la secousse qui devait altérer ses facultés; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux soldat n'avait aucune expérience à ce sujet; ses souvenirs se rattachaient tous à sa carrière militaire; hors de là , il ne voyait rien qui fût digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil: elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y employa d'une manière active. En sa qualité d'homme d'affaires, Jules Granpré avait besoin d'un aide: elle lui imposa Paul Vernon, en fixant elle-même les émoluments attachés à l'emploi. Depuis six mois, le jeune homme était entré en exercice, et Granpré assurait qu'il montrait de grandes dispositions.
Paul Vernon voyait donc arriver ce moment délicat de la vie d'où l'avenir dépend; il avait à choisir entre la bonne et la mauvaise voie. Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les appels du cœur, les instincts de l'esprit, tout le portait vers le bien, tout lui conseillait de prendre une carrière dont il n'eût jamais à rougir, qui ne l'exposât point à des tentations trop vives, à des capitulations où l'honneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui toute l'intelligence nécessaire pour réussir, quelle que fût la direction qu'il prît; seulement, il fallait se résigner à attendre la fortune au lieu de vouloir l'enlever d'assaut. Jamais meilleure nature n'allait être aux prises avec les obsessions d'un mauvais génie ni lutter avec plus d'honnêteté instinctive contre les séductions du monde financier.
On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il est chez Jules Granpré, où il copie de sa main et commente avec attention les plans et devis du chemin de fer qui doit attirer sur ses fondateurs les bénédictions de la Péninsule.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes dont l'hôtel du faubourg du Roule avait été le théâtre, quand Jules Granpré réunit chez lui une douzaine de personnages appartenant à la grande ou à la petite finance, visages bien connus dans le circuit de la corbeille de la Bourse ou sur les marches du café de Paris. Sur leurs physionomies respirait un même sentiment, celui de l'impassibilité, masque habituel et nécessaire des hommes qui se plaisent aux chances aléatoires. Il n'y avait là que des vétérans, aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la défaite comme dans le triomphe, et, ne voyant dans le laurier du combat qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.
Au milieu d'eux, se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d'honneur et adossé à la cheminée; l'air conquérant, l'œil superbe, la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent, qui, l'un des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel. De là cette déférence dont on l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces représentants de la haute et petite finance. Il faut le dire, Vincent avait une qualité assez rare dans le monde des spéculateurs: il se prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite: ces titres lui causaient des vertiges. Il s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que l'on ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs affaires.
Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori: il ne se possédait plus et s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la destination de l'homme, parfaitement indiquée par la nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à l'heure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on lui parlait des besoins de l'âme et du monde moral, il répondait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui paraissait sans réplique: tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.
Voilà par quelles perspectives le célèbre Vincent s'était rendu populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n'était pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main; et c'est lui qui avait songé à doter l'Espagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il s'agissait d'arrêter les combinaisons financières de l'entreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail: l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Vernon en qualité de secrétaire; il demanda la parole et commença son exposé. Comme il s'agissait de petits détails d'affaires, le prodigieux Vincent affecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats plus dignes de lui.
«Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généralement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.
--Gardez cela pour vos actionnaires,» s'écria un fondateur bel esprit en interrompant l'orateur.
Tous les assistants acceptèrent cette saillie; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.
Granpré continua:
«. Nous allons donc fonder, messieurs, laCompagnie péninsulaire, qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour cela? Déclarer simplement qu'elle est constituée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents francs l'une. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu'à passer à la caisse.
--Un instant! un instant, dit un fondateur difficile: voilà bien la combinaison; mais où sont les éléments de succès?
--Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxième fondateur plus exigeant encore; il faut la rendre viable!
--Bah! bah! s'écria un fondateur enthousiaste, où est la compagnie qui ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.
Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-le-champ une conversation confuse; Granpré eut peur qu'elle ne dégénérât en dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit et donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible:
--Messieurs, dit-il, vous m'affligez: on dirait, vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment! vous voici douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise? Vous m'affligez, je vous le répète. Cinquante intéressés! mais c'est dix fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de laCompagnie péninsulaire, et vous verrez quelle hausse s'établira là -dessus. Il me semble que j'y assiste; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour en avoir. Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins d'une manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d'actions à cent francs de prime. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité; vous vous en défendez, on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez, à raison de trois cents francs de prime, l'action pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.
--Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille l'office de claqueur.
--A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions; mais il faut voir l'affaire en elle-même. De quelle façon espérez-vous la conduire?
--J'aurai réponse à tout, reprit Granpré; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée; le chemin existe à la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu'à l'état réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de l'idéal, est une combinaison qui n'a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à -propos. C'est à y réfléchir.
--Au fait, Granpré a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse est capricieuse, elle aime l'imprévu.
--Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires; notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à l'entreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de laCompagnie péninsulairedes hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour, lieutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et livre son nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.
--Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton éminemment suffisant; j'en offre deux.
--Et moi trois, reprit l'autre fondateur, qui paraissait s'être fait une loi de surenchérir.
--Total six pairs, dit Granpré sans se déconcerter; assez de pairs comme cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. Il s'agit maintenant d'obtenir un même nombre de députés. En général, messieurs, le député exige d'être manié avec adresse; il s'effarouche aisément. Ce n'est pas tout: il y a député et député; il y a le député qui compte et le député qui ne compte pas, le député actif et le député indolent, le député retors et le député qu'on joue sous jambe, le député dont la voix est inféodée à tous les cabinets et le député qui ne se livre jamais qu'à demi, le député sur la limite. Voilà des nuances que je vous recommande: en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui importe, c'est la qualité. Choisissons les nôtres. Que désirons-nous, après tout? le bien de la Péninsule: un pareil but peut s'avouer, et les hommes publics sont faits pour le comprendre.
--A la bonne heure! dit le grand Vincent; prouvons qu'il n'y a rien de plus moral que ce qui est matériel.
--C'est cela! s'écria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an prochain au prix de vertu.
--Assez d'attendrissement, reprit Granpré. Nous voici pourvus de pairs et de députés; c'est un grand pas de fait; on peut passer outre. Il a été versé dans nos caisses le dixième du montant des actions: trente millions sur trois cents. C'est bien; l'affaire a une garantie. Armés de toutes pièces, nous poursuivons la concession; nous la poursuivons pendant trois mois, six mois, dix mois; le temps travaille pour nous; il est notre auxiliaire, comme vous le verrez tout à l'heure. Maintenant, mettons les choses au pire; prévoyons tout, même un échec. La concession nous échappe; il faut renoncer à l'entreprise; il faut rendre l'argent, ajouta l'orateur avec un accent douloureux.
--Jamais, s'écria le fondateur enthousiaste qu'emportait un élan involontaire; jamais! J'en rappelle.
--Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se préparer d'avance à cette idée; on rendra l'argent sans retenue, sans décompte. Ne froncez pas le sourcil; il le fallait!!! Seulement, les trente millions auront été placés en compte courant à 4% l'an. Mettez qu'il ne se soit écoulé que neuf mois entre le versement et la restitution, voilà neuf cent mille francs d'intérêt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est soixante et quinze mille francs pour chacun de nous, sans compter les primes glanées çà et là sur les promesses d'actions et sur toutes les agréables chimères que l'on nomme actions provisoires, éventuelles et fantastiques. Nous sommes spoliés, messieurs, indignement spoliés; mais il nous reste, du moins notre propre estime et une petite fiche de consolation.
A peine Granpré eut-il achevé cet exposé de l'affaire, qu'un long murmure d'approbation s'éleva dans l'assemblée. A l'unanimité on rendit justice au mérite de ses combinaisons et à la sagacité dont il avait fait preuve en les développant. Ses conclusions furent adoptées, et séance tenante on arrêta toutes les bases de l'entreprise. Quand ce travail eut reçu la dernière main, les fondateurs prirent congé et Vincent se retira comblé de nouveaux hommages.
Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beauté de ses théories; il persistait à croire qu'il n'y a de vraiment moral que ce qui est matériel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le cœur de l'homme à la vertu.
Les fondateurs de laCompagnie péninsulairen'étaient pas gens à la laisser péricliter entre leurs mains; ils connaissaient le prix du temps; ils se mirent sur-le-champ à l'œuvre. Dans le cercle de leur clientèle, il ne fut plus question désormais que d'un chemin de fer destiné à faire révolution dans la science, en même temps qu'il transformerait l'Espagne et la mettrait en position de payer ses dettes arriérées.
Bientôt le feu se mit aux poudres; quand la Bourse adopte une entreprise, ce n'est point à demi. LaCompagnie péninsulaireeut la vogue; elle occupa le premier rang parmi les spéculations industrielles. Le grand propriétaire y apportait ses fonds de réserve, l'humble capitaliste ses épargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de la rue Quincampoix.
Cette fièvre était dans sa plus ardente période quand Jules Granpré se retrouva avec la baronne dans la salle de verdure, destinée aux visites confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des airs de conquête plus caractérisés que de coutume. Il marchait sur la pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchanté de lui-même.
--Eh bien, Éléonore, dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous allons aux nues. Un Golconde, ma chère, ou plutôt un Pérou! La compagnie bat monnaie à notre profit.
--Il y a donc du nouveau depuis hier, répondit la baronne. C'est comme chez Nicolet, à ce qu'il semble.
--Du nouveau, mon amie, répliqua Granpré; il nous déborde, le nouveau: la marée ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure, à vue d'œil, voilà notre mouvement de hausse. Il faut que j'y mette ordre; autrement on irait trop loin, on n'y procéderait pas avec assez de ménagement.
--Bah! le succès vous fait peur, Granpré; vous craignez le vertige, dit la baronne.
--Jugez donc, reprit l'homme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de prime. Il faut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.
--Je le crains, dit la baronne en riant.
--Et votre mari, Éléonore, qui gagne cinq cent mille francs sur ses quatre mille actions; voilà déjà une somme.
--Il faut la réaliser, Granpré; votre Bourse m'effraye, dit la baronne pensive.
--Réaliser! s'écria l'homme d'affaires avec l'âpreté du joueur; réaliser à cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma chère!
--Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans ses affaires.
--Eh bien, ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer. A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de différence, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce qu'elle pourra.
--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain; agissez à votre guise. Seulement, pêchez plutôt par excès de prudence, mon ami; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, où en est notre affaire principale, Granpré?
--La vente des immeubles? dit celui-ci.
--Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général; le bras droit est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.
--Nous n'en avons plus besoin, Éléonore, répondit Granpré; les pouvoirs qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente mille francs de Champfleury; on ira probablement à huit cent cinquante mille: à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois; il serait bien essentiel que le général pût aller jusque-là .
Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du rez-de-chaussée, un autre entretien venait de s'engager au second étage de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois pièces donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre à coucher et un salon d'étude. La baronne avait voulu que la jeune fille eût une certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès d'elle était une servitude trop pesante pour Éléonore, elle régla donc les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de l'hôtel se voyaient à de certaines heures; mais, dans le cours de le journée, chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.
Emma aurait été souvent délaissée, si le digne Muller n'eût continué auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps était consacrée à son élève bien-aimée: arrivé le matin de bonne heure, il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessin variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de l'ennui; et quand le temps était beau, le maître et l'élève allaient chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs études de botanique.
Paul Vernon était aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accès chez Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'ange qui lui faisait trouver de l'intérêt au récit de sa nouvelle vie, à mille détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous l'empire d'une première ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le jeune homme, c'est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de fortunes improvisées! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des coups toujours heureux! Comment résister à un pareil spectacle! Dans ses conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours là -dessus, et la naïve enfant l'écoutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de Paul lui plaisait: c'était une musique douce à son oreille. Que lui importait le reste? Muller n'était pas aussi complaisant: l'excellent, homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquement la tête: et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:
--Où cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis votre génération tout entière! Vous avez fait en France une révolution terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez qu'il s'élève une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de l'argent mal acquis!
Autrefois, c'était le fer qui régnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.
Paul Vernon essayait de se défendre; il parlait des besoins d'une circulation active et des bienfaits que répand sur un pays l'abondance des capitaux. Muller, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme suffisants.
--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple. L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi! il existe un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulité publique; et l'État non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment voulez-vous qu'un tel exemple ne réagisse pas sur les mœurs d'une nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouverez que des ambitieux. Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes, arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est le règne de dieux pétris de boue.
L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne pas céder un pouce de terrain:
--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit, une modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut, s'il vous plaît. En quoi le cœur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se mêleront plus aisément; que les uns pourront aller plus vite à leurs plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie, plus de dignité chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les affections s'épureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de l'énergie? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu'on a tant de peine à réduire, l'égoïsme, la cupidité, l'orgueil, la jalousie? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je crains qu'au milieu de nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le théâtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses opérations de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel m'est témoin que je désire m'abuser.
Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent. L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.
--Allons, bon ami, disait-elle à Muller d'une voix caressante, vous êtes bien grondeur ce matin.
Il était écrit que, ce jour-là , tout l'hôtel serait en rumeur pour la même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se fut arrêté devant le perron, il en sortit un jeune garçon revêtu d'une livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de fort mauvaise humeur.
--Malhonnête! s'écria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens? Vous nous prenez donc pour des Prussiens, l'ami?
En achevant ces mots, elle allait joindre l'effet à la menace et se disposait à jouer du poing quand son visage changea subitement d'expression. La surprise y faisait graduellement place à la colère.
--Tiens! tiens! tiens! dit-elle en cherchant à éclaircir ses doutes.
--Eh bien, oui, répliqua le nouveau venu, me voilà .
--Dieu de dieu! c'est bien Anselme! s'écria la vieille avec un juron expressif. Viens donc, César, viens voir Anselme.
Le concierge accourut suivi du père Lalouette. La mère Falempin, de plus en plus étonnée, examinait avec soin son neveu, et le retournait dans tous les sens.
--Ah ça! dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel régiment t'es-tu enrôlé, mon fiston?
--Dans le noble régiment des laquais, tante. Respect à l'uniforme! répondit Anselme en riant.
--Toi, s'écria César, toi laquais! Ne valait-il pas mieux rester ouvrier, malheureux!
--Laquais! ajouta le père Lalouette avec un geste qui exprimait à la fois le dédain et la compassion.
--Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son ventre qui l'aura perdu. Va, je te renie!
--Pas tant de bruit, les anciens, reprit le jeune garçon; écoutez-moi d'abord, et vous me condamnerez ensuite si je suis fautif. Vous ne voulez pas me faire manquer ma fortune, n'est-ce pas?
--Qui te parle de ça? dit César Falempin;
--Eh bien, poursuivit Anselme, si j'étais resté ouvrier, jamais je n'aurais eu la moindre chance; aujourd'hui; j'en ai des chances, et de fameuses. Un peu d'attention: il faut vous dire que de trimer dès six heures du matin à six heures du soir sur un établi de menuisier, ça ne m'allait guère. Suer énormément et ne pas manger son soûl, voilà la vie de l'ouvrier.
--Quand je vous le disais, s'écria l'ex-cantinière: toujours sur sa bouche! Veux-tu bien te taire, gros dépravé!
--Par ainsi, reprit Anselme, j'avais l'idée de changer d'état; mais comment? c'était le difficile. Un jour, je me mets à réfléchir que M. Granpré, qui vient souvent ici, a une figure bien nourrie, et qu'il doit faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose. Heureusement, il a besoin d'un garçon de bureau pour une compagnie dont je vais vous parler: il m'accepte et j'entre, en fonctions. Pas grand'chose à faire; nettoyer les salles, conduire quelquefois le cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis, quelle cuisine! Je n'y suis que depuis quatre jours, et déjà je me refais, tante! C'est une maison de prince!
--Et la défroque de laquais, Anselme, tu n'en parles pas? dit Falempin d'une voix sévère.
--Fameux drap, répliqua Anselme; touchez plutôt, mon oncle; du louviers, et bien chaud sur les épaules! On est joliment là -dessous, tout de même. Et puis ce n'est pas tout; il faut vous dire, les anciens, que nous manions des monts d'or, que nous roulons sur des billets de banque, que nous avons mis en train une opération colossale, laCompagnie péninsulaire. Faut voir quelle banque ça fait! l'argent monnayé, on n'en veut pas; l'or à la pelle, les anciens, voilà ce que c'est que notre établissement.
--Ah ça! quels contes viens-tu nous faire? dit César. Garde ces sornettes-là pour des enfants.
--Des sornettes, mon oncle! s'écria Anselme scandalisé. Je vous en souhaite, des sornettes comme celles-là . Figurez-vous qu'hier, pas plus tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille francs, fruit de ses économies. Combien croyez-vous qu'il ait aujourd'hui à lui, cet homme?
--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail intéressait.
--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de moins, reprit Anselme: à preuve que je viens de les lui porter à son domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre établissement.
L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeurs, et l'on commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme à gages. Anselme profita de la réaction pour exagérer les merveilles de la spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont crédules.
Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation d'un cabaret hors barrière; c'était la dot de sa petite-fille, de la jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille francs sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien, représenta laCompagnie péninsulairesous des couleurs si engageantes, que les deux vieillards se décidèrent à concourir au chemin de fer dont on allait doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.
Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.
C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Thernes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.
Ce cabaret est celui du père Lalouette.
Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs:Aux Amis de la Fédération. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement tout le monde: il était exclusif et faisait sa police lui-même. L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu: elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son cœur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies, on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses, par des détails qui les remettaient sur la voie.
Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu d'années auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle s'était épanouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans, et présidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même temps la joie du vieux père Lalouette. Il en était fier et jaloux, et après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante créature.
Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. Il était tard; le cabaret avait vu peu à peu ses clients se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dont la campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait; on sait qu'elles marchent très-rondement.
Il faut le dire à la louange du père Lalouette: quoiqu'il eût choisi un anniversaire bien cher à son cœur, il n'en abusa point. Il ménagea César Falempin et glissa sur les souvenirs de la république. La conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de laCompagnie péninsulaire. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et c'est à peine si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y était identifié. Poussé sur ce chapitre, il fut éloquent, intarissable. Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le cœur des deux vieillards.
Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon était celui qui manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux démocrate.
--Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.
--Eh bien? répliqua Lalouette.
--Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle est prise.
Les deux vieillards n'avaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin; Suzon les entendit et prêta l'oreille.
--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.
--Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra voir.
--Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette; deux mille francs! C'est sa dot.
--Et moi tout à mon neveu, répliqua Falempin; après ma mort et celle de ma vieille, bien entendu.
--Eh bien, tope là , dit Lalouette.
--C'est fait, dit Falempin.
A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle devint rouge comme une cerise.
Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces mœurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en fleur.
Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les mœurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité, l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons, et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infestent l'intérieur des familles!
Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes, lassaient sa patience.
En d'autres occasions, le cœur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance:
--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr. Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million, tout était là . Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune.
400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la négociation ajoutait avec une cruauté charmante:
--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma chère, que ce serait une folie que de refuser.
Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de 800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut, sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.
Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos remplissaient son cœur d'amertume. Elle se contentait alors de couper court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et, quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'œil le long des crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans le pays des rêves.
Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages: cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà . L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon; ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.
Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle, il eût refoulé dans son cœur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.
Paul mit donc le cœur de sa cousine en état de siège: il avait ses entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de mystères pour lui, le cœur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là , mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'attitude et du regard! Les cœurs se pénètrent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets.
Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.
Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence; elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour: c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.
Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en aperçurent.
--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.
--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.
Elle mit la main sur son cœur comme si elle eût voulu en étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde, d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:
--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.
La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.
--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.
Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.
--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.
--Oui, répliqua-t-elle.
--Vous allez voir, dit Paul.
Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous ses pieds.
--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.
Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle: et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante:
--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!
Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son élève et lui prit la main:
--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, êtes-vous complètement remise?
--Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune fille, dont la figure était redevenue radieuse.
Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son cœur. Elle était jalouse.
Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.
On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger d'une manière plus sûre.
C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il serait là ; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'œil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.
--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher! J'en mourrais.
Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était intéressé; rarement il se trompait là -dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.
--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.
C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore avait peine à se contenir.
--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude. Est-ce achevé?
--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau bordereau!
--Enfin, s'écria Éléonore dont l'œil s'animait à ces détails, je suis donc riche!
--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.
La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but de ménager la frêle existence du général:
--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.
--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela, Éléonore?
--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les laisser, oui ou non, à l'héritière?
--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où donc avez-vous la tête, ma chère?
--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.
--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela. Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs, gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges pour se faire battre.
Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle répondit enfin:
--Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus sont cachés dans la chambre du général.
--Dans sa chambre?
--Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne retrouviez pas dans vos comptes.
--En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs; c'est le chiffre exact.
--Ils sont chez le général, dit Éléonore en insistant; il les gardait comme sa réserve.
--Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!
--Cela est, dit la baronne..
--Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100.000 écus de moins dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est un double avantage. Il n'y a pas à balancer.
--C'est une crise, dit Éléonore pensive.
--Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang-froid, que risquons-nous?
Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva l'œil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une énergie virile, elle l'entraîna vers la porte:
--Venez, s'écria-t-elle: les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous les trouverons; venez, vous dis-je.
Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les valets Pavaient quitté pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil, près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une vapeur lourde remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement profond; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides: sans le souffle qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier, du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalincour. Que de fois il dut regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci se plaça devant lui, sombre comme le génie du mal, inexorable comme les dieux de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonore prit la main du vieillard, et, s'efforçant de donner sa voix des inflexions caressantes:
--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps lourd ne vous fatigue-t-il pas?
Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre.
--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes: la chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour diminuer l'éclat du jour?
Même silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions manquaient leur effet. Éléonore était trop fière pour pousser plus loin ce rôle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:
--Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas longtemps, soyez tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne s'éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire, entendez-vous, ajouta-t-elle en élevant la voix pour que l'éclat du son vînt au secours de la paresse de l'organe.
Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux, Éléonore continua d'une voix ferme:
--Général, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée: 300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites; vous taire serait une mauvaise action.
A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Éléonore lit un nouvel effort:
--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prière, de me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.
En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié qui avait quelque chose de farouche:
--C'est un bloc de grès; nous n'en tirerons rien.
La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonore était au comble: elle se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur cette inertie; ses, calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle promptement jusqu'au ton de la menace:
--Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant, je vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette sommé?
Un frémissement passa sur la figure du vieillard.
--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre secret est découvert. Parlerez-vous enfin?
La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui pesait sur lui.
--Où est la somme? s'écria Éléonore, en lui reprenant le bras et l'agitant avec violence.
Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit que cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet de la maladie. Peut-être lui vint-il une de ces inspirations sublimes qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus délaissées; peut-être songeait-il à sa fille et puisait-il des forces dans cette pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la partie sans obtenir une satisfaction:
--Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur, on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.
En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis, se tournant vers son complice:
--Granpré, dit-elle, à l'œuvre sur-le-champ! C'est une visite domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le démenti.
Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut l'homme d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque galvanique. Il se mil sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..
Cependant, Éléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs, bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider dans cette perquisition; mais il était presque tenu en échec par les regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux irrités: le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une proie.
Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il avait même une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'œil de ce vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire: sa résolution habituelle l'abandonna.
--Éléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour aujourd'hui; nous y reviendrons.
--Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci; vous vous lassez déjà ?
--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.
En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'œil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.