XIL'oraison funèbre de César.Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et s'habillant à la hâte:Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus vite. Allez, je vous suis!Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit, descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante. Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'œil sec, la physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la poudre brûlée sur la tombe.--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat; c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée! Quel coup d'œil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille carabines! je voudrais déjà y être.Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part. S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida: voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général. César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance. Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier; Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste, et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la même manœuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit Falempin en faisant un nouvel effort.--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît: sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un seul.--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement un coup de main, monsieur César.Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le général eût été vivant.Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul témoin le gênait; mais comment l'éloigner?César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il ajouta:--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac. Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond. César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette sorcière. Elle a le diable au corps.Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé. La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des services d'antichambre, entendez-vous?-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt à ce récit.--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le vieux sergent se vit entraîné malgré lui.--Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo, avec le corps de Victor, au premier rang, l'épée à la main. Je n'ai jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient du feu: il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui: nous nous battîmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son fauteuil! qui nous l'eût dit il y a quarante ans?--Hélas! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.--Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon pauvre général! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le voyez, le guignon s'en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous dérange pas.Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.--Il y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa Falempin.--C'est bien intéressant ce que vous dites, monsieur César; continuez donc, reprit la vieille.Cette attitude exaspérait Falempin.L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits se faisaient entendre aux abords de l'hôtel, et les ouvriers allaient bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des obsèques. Le vieux soldat était en proie à une agitation fiévreuse; les yeux attachés sur le visage de son général, il semblait lui demander un conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût point eu de témoin.--Adieu, général, lui dit-il, c'est la première fois que nous n'emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à Austerlitz, à Iéna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa; nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la première que vous faites sans Falempin; je me plais à croire qu'elle sera heureuse. N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez reçu un biscaïen à la Bérésina, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il y avait une balle pour vous, j'étais sûr que la mienne n'était pas loin. Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été fait maréchal de camp à Leipzig; l'empereur m'a tiré la moustache après l'affaire de Lobau. L'un vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon général; et si cette ancienne n'était pas là, je vous en dirais bien d'autres.--Qu'avez-vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisseuse, frappée de la chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout bouleversé.--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille diables! Voilà ce qu'il y a.Le jour se faisait peu à peu; les objets devenaient plus distincts. Le sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là, plongé dans un muet désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme avait épuisé les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi; il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette perspective lui était intolérable; il sentait qu'il n'y survivrait pas. Aussi s'agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se résoudre ni qu'essayer encore. On s'éveillait dans la maison: on allait et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide à cette âme malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à l'aide de tant d'infructueux efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna: c'était son cauchemar, l'ensevelisseuse.--Monsieur César, dit-elle de sa voix la plus douce.--Qu'est-ce? répondit-il de fort mauvaise humeur.--Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille femme.--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a passé la nuit comme ça, une nuit toute blanche, on a le cœur sur l'eau.--Eh bien, après? dit Falempin.Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes; cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.--Il y a du monde à l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc!Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:--Eh! que ne parliez-vous plus tôt, la mère?--Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort? dit-elle.--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!--C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.--Des pleutres! s'écria le sergent. Allez donc, la mère! allez donc! et soyez tranquille.En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux s'assurer qu'elle descendait, réellement à l'office, il l'accompagna jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul, il joignit les mains, et, comme si l'on eût enlevé un poids de dessus sa poitrine:--Enfin! dit-il, enfin!!!En même temps, il s'élança vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et, poussant le ressort secret, il mit l'intérieur de la cachette à découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction: la place était vide! les billets de banque avaient disparu.--Envolés les oiseaux! s'écria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de foudre!... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.XIILes amours de Suzon.On se souvient du petit complot qu'avaient tramé ensemble, sous la tonnelle du cabaret des Thernes, le père Lalouette et César Falempin. L'événement servait les deux vieillards. Les choses semblaient s'arranger d'elles-mêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il aimait ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, la fraîcheur de son teint et le sourire toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon était l'image de la santé et du bonheur, Anselme savait apprécier ces deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie, représentait à ses yeux une maison où le médecin aurait peu à faire et où l'argent s'emploierait plutôt en aloyaux, qu'en ordonnances. C'était, pour le gros garçon, une perspective pleine d'attraits. Suzon était, d'ailleurs, une cuisinière fort experte: Anselme avait pu en juger. Enfin, pour couronner la question de convenance, César Falempin et le père Lalouette s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique. Deux mille francs de dot à la jeune fille, trois mille francs de legs au jeune homme, le tout en actions de laCompagnie péninsulaire, c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.Anselme n'eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le voyait-on prendre le chemin des Thernes toutes les fois que ses fonctions lui laissaient un peu de liberté. Suzon avait l'habitude et presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée, son service s'en ressentait; elle allait et venait, en proie à une impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur. Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait à l'instant, effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur qui servait de masque à sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il était heureux de voir Suzon heureuse; ces amours le charmaient; il y réchauffait son cœur comme au dernier rayon de soleil promis à sa vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur, tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des petits détails du ménage: et Suzon, quoique absorbée en apparence par le mouvement du cabaret, avait toujours une oreille à l'entretien.Ce qui en faisait le principal aliment, c'était les chances que présentait laCompagnie péninsulaire. Mieux que personne, Anselme se trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d'en informer les deux intéressés. Les actions n'avaient pas fléchi; on négociait à raison de trente et quarante francs de prime de simples promesses d'actions, c'est-à-dire la chose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le père Lalouette était d'un naturel crédule; cependant, un tel vertige lui donnait à penser.--Si nous vendions, mon fils, disait-il à Anselme; la dot serait rondelette à présent. Qu'en dis-tu?--Vendre! père Lalouette, répliquait le jeune homme avec feu; en voilà une idée de l'autre monde! Vous voulez donc nous faire manquer notre fortune?--Mais non, mais non, répliquait le vieillard; seulement j'ai peur, vois-tu. En l'an II de la république, j'avais pour mille écus d'assignats; c'était notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu ce que j'achetai en l'an VIII avec ces mille écus? Une paire de bottes! Cela donne à réfléchir, mon fils.--Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme; il vous semble que c'est toujours à recommencer de la même manière. Le passé est bien loin, père Lalouette. Vous avez vécu dans un temps où personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent: enfoui! On cherchait les pierres précieuses: disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.--Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouette. Eh bien, mon fils, puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, après tout, plutôt que la mienne.Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus d'une fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires, s'accorde presque toujours aux fiancés, celle d'aller se promener avec sa future. Le père Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement, il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans étaient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche, elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. On eût dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa marche de grâce aérienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aïeul, en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la force de troubler cette joie par des remontrances et des avis:--Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet: c'est tout, ce qu'il eut la force de dire.--Oui, bon papa, oui, bon papa, répliqua la jeune fille, sautillant comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'œil. Le jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa fin, la campagne était encore magnifique. Des pluies abondantes avaient maintenu le mouvement de la sève, et à côté des feuilles expirantes se montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation parcourait ainsi toute l'échelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui caresse l'œil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute l'éloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans l'air cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre hémisphère et annonce les brouillards de l'automne.Anselme et Suzon étaient trop absorbés, dans leurs amours pour s'inquiéter des beautés du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de la foule, qui chaque année et à pareille époque se porte vers Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à l'idée de la fête, tantôt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main; mais Suzon, souple comme une couleuvre, savait toujours la délivrer de ses étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se prolongèrent pendant la route.Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses regards. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui promènent en France les phénomènes de l'art et de la nature: ici une exhibition de figures de cire, là un veau à deux têtes, plus loin, une géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le père Lalouette fuyait de telles cohues et n'eût pas voulu y exposer son enfant. Aussi la jeune fille éprouvait-elle un sentiment de plaisir mêlé d'effroi; elle ouvrait des yeux éblouis et pressait le bras d'Anselme pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion s'apaisa pour faire place à la curiosité. Le moindre détail attirait l'attention de la jeune fille, et Anselme se prêtait avec la complaisance d'un amoureux à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les géantes et assister au repas des grands serpents d'Amérique. Anselme s'y prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants et visiter Napoléon à son lit de mort, entouré de ses compagnons d'infortune, le tout en cire: Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le fauteuil où l'on pèse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons, fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce spectacle, et sa tête s'exaltait.Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre point du parc. Les eaux allaient jouer: des murmures confus l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté, coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins, afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment où le grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui s'abaissait à l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de magique. Mille arcs-en-ciel se formaient çà et là, pour disparaître peu d'instants après, et les ormes eux-mêmes voyaient se refléter sur leur robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine; elle semblait comme enchaînée à cette scène, digne des contes orientaux, à ce jeu brillant des eaux et de la lumière.Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé; il restait encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de Saint-Cloud. Anselme décida, Suzon à quitter les bords du bassin, et ils gravirent ensemble les pelouses vertes qui s'étendent jusqu'à Ville-d'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea hardiment dans l'escalier qui conduit à la galerie supérieure; mais Suzon, voyant l'obscurité qui y régnait, refusa obstinément de l'y suivre. Un sentiment instinctif de pudeur veillait en elle et la défendait. Anselme n'insista pas, on redescendit vers le théâtre de la fête. Suzon s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait être complète. On dîna en plein air devant l'une de ces échoppes improvisées qui sont les restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de façons; elle but sans crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se monta à ce jeu; elle y perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se compléta par la bière et les échaudés; et quand, au soleil couchant, le couple reprit le chemin des Thernes, la jeune fille n'avait plus la même liberté d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle était moins forte et moins bien gardée; Hélas! que de filles du peuple succombent de cette façon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie entière!Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci le moindre calcul. Suzon était sa future; il devait tenir à la respecter. Cependant, l'effet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas sans dessein qu'il choisit, pour regagner les Thernes, la grande allée du bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient engagés; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de folle joie; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains joyeux, et, de temps en temps, prenait familièrement la taille de la jeune tille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha, puis céda.--Allons! disait-elle, c'est mon fiancé!La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple marchait désormais à la clarté d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme; il arracha à la pauvre enfant une faveur après l'autre; et, quittant l'allée que suivait la foule, il l'entraîna vers l'un des mille sentiers qui sillonnent le bois de Boulogne.--Bah! disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.Il était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette se promenait devant la porte de son cabaret en proie à une inquiétude profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se frappait le front en disant:--Les malheureux enfants! Ils me feront mourir.En même temps, il reprenait son poste d'observation, poussant des reconnaissances tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.--Je n'aurais pas du les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait pas écrasés dans cette foule. S'ils étaient tombés dans l'eau! Si Suzon s'était égarée! Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quelques amis du père Lalouette vinrent le voir; il les dépêcha dans diverses directions en leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes, en voyant le front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon, quand elle parut devant lui toute seule.--Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant dans ses bras.La surprise et le saisissement empêchaient Lalouette de répondre; il regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.--Suzon! Suzon! s'écria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des inquiétudes qu'il venait d'éprouver.--Oui, grand-père, c'est moi, remettez-vous, dit-elle.--Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilà seule! et où est Anselme?--Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la barrière pour aller plus vite à sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.Le vieillard l'embrassa avec effusion; la vue de sa fille le ranima peu à peu.--Méchante enfant! dit-il avec tendresse.--C'est vrai, grand-père, j'ai tort, répondit Suzon; mais je ne vous quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh! quelle journée! quelle journée! ajouta-t-elle avec un accent plein de mélancolie.Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle, se jeta à genoux au pied de son lit.--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à bien.XIIILes caprices de madame la baronne.Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui allaient l'assaillir. Ce qui navrait son cœur, c'était moins les soucis de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop docilement obéi aux ordres qui l'éloignaient du fauteuil du malade, et de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise: Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par aucune lésion appréciable: c'était un dégoût général, une lassitude invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle essaya de se lever et ces tentatives aboutirent à de dangereuses syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se multipliaient; il fallut les combattre; Des symptômes nerveux se déclaraient à propos de la moindre émotion; on n'admit plus dans la chambre que les femmes de service. Muller lui-même passait sa journée dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la dérobée.A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle; on lui opposa les ordres rigoureux du médecin. Le jeune homme ne s'y résigna qu'avec peine. Il avait toute l'exaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes. Si Emma eût succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes confidences et pleurait avec son jeune ami.Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs. Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les cœurs blasés sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait plus: toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas même l'excuse des sens; son imagination seule était dissolue. Ses fautes avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et non d'un entraînement. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide s'était fait à ses côtés: il lui manquait une victime. Qu'on juge du secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion, éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit s'y joignait: elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se mêlait ainsi à l'instinct du mal.Jusque-là, elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son cœur ou sur sa personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réaliser sa conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin, brusquerie dénouement. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour s'informer de l'état de sa cousine et arrangea les choses avec tant d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme, si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux tête-à-tête. Cependant Éléonore en venait peu à peu à son but; et, moins préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous ces fleurs:--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas! Emma est si belle!--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a rien vu de plus parfait.--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable!--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des hommes!En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir la blessure:--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les premiers moments de sa liaison; et si plus tard le cœur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et prolongeait le supplice:--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand cœur.--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.--Riche! dit la baronne, qui le sait?--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait d'inquiétude.--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur Paul un œil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le cœur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce cœur blasé s'y intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.--Granpré! disait la baronne.--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.--Enfant, dit Éléonore, où avez-vous la tête?--Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.--Taisez-vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce que vous dites-là, monsieur.A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint, naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre: on eût dit une statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé, chaque fibre émue; l'œil était fixe, mais brillant, la bouche contractée, la narine ouverte. Il écoutait toujours.--Serez-vous plus sage une autre fois? disait Éléonore. Quels soupçons injurieux!--Dame! c'est un bruit, répliqua Paul.--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à n'être point aperçu.--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout: soyons philosophe.En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillité parfaite vers la pièce où était Éléonore; il la trouva seule. Il s'y attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant de son plus aimable sourire:--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces heures-ci.--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à son bureau, donnez vite.Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les variations d'un cœur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'œil son précepteur, est-il venu souvent?Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!--Mais encore! dit en insistant Emma.--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul.--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre cœur.XIVDes spéculations en Espagne.Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient pas été perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme était trop de son temps et à trop bonne école pour négliger un objet aussi essentiel. Il alla aux informations, interrogea doucement Granpré, parcourut les titres qui se trouvaient sous sa main, parvint jusqu'au notaire de la famille et se pourvut d'un bordereau d'hypothèques. Le résultat de cette enquête fut si triste, qu'il en fut épouvanté. D'une fortune immobilière, naguère considérable, il ne restait plus que l'hôtel du faubourg du Roule, dont la valeur n'excédait guère 150,000 francs et sur laquelle pesait désormais le douaire d'Éléonore. En biens liquides, on pouvait compter les 4,000 actions de laCompagnie péninsulaire; mais Paul put se convaincre par lui-même que la plus grande partie de ces titres avaient été substitués et aliénés. Quant aux sommes d'argent, Granpré en était le détenteur: la fortune d'Emma se trouvait à la merci de cette âme chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de soupçonner son patron: cependant il frémit pour sa cousine. Quand il la revit, sa physionomie porta l'empreinte des sentiments qui l'assiégeaient. Ce n'était plus ni le même élan ni le même abandon; quelque chose de froid et de contraint régnait dans ses manières et glaçait jusqu'à ses témoignages d'intérêt.Il faut dire qu'Emma était bien changée: cette courte maladie avait laissé sur sa figure des traces profondes. La beauté y régnait encore, mais une beauté tout autre. Plus de fraîcheur, plus de ces couleurs vives empruntées à l'air des Vosges, et que Paris avait jusque-là respectées: l'éclat avait disparu, l'embonpoint aussi. Mais, en revanche, les traits de la jeune fille s'étaient animés d'un idéal touchant et d'une grâce incomparable. Les yeux semblaient s'être agrandis et briller d'une expression plus douce; les chairs avaient pris une telle transparence, qu'on eût cru voir, à travers leur tissu, éclore la pensée et circuler la vie la parole même avait un accent plus mélancolique et plus pénétrant. C'était presque une autre femme, moins belle pour des yeux vulgaires, ravissante pour un artiste.Paul Vernon n'était point artiste: on l'est peu dans le monde des gens d'affaires. Il tenait à la beauté positive et cherchait la réalité jusque dans ces détails. Aussi l'impression qu'il ressentit à la vue de sa cousine, dans les premiers jours de sa convalescence, ressemblait-elle plutôt à de la compassion qu'à de l'amour. Sa tendresse manquait de chaleur; elle avait un caractère paisible, amical, presque fraternel. Il la plaignait, il la consolait: quand elle exprimait un désir, il s'empressait de le satisfaire, mais il ne le prévenait pas. On voyait qu'il se possédait, qu'il était maître de lui-même. Pendant que l'âme d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A côté de ce sentiment, il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour l'intrigue. Quelle que fût sa candeur la jeune fille s'aperçut de ce changement. Elle dévora d'abord son chagrin en silence et comprima les angoisses d'un cœur ulcéré.Cette souffrance sourde avait ses périls: Muller le devina aux altérations nouvelles qu'éprouvait la santé d'Emma. Le digne homme reprit alors le rôle auquel il s'était voué. Son plus grand souci fut d'excuser Paul, de trouver un motif à ses froideurs apparentes. Muller était une âme droite, incapable de trahir la vérité, même en des circonstances insignifiantes et pour ces questions de convenance auxquelles on la sacrifie si souvent. Pour préserver Emma d'une rechute, il dérogea à cette sincérité, honneur de sa vie; il devint ardent, ingénieux pour le mensonge; il inventa mille ruses pour tromper cette chère âme, si heureuse d'être abusée. C'était entre eux des querelles sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul; Muller prenait sa défense. L'une analysait avec une susceptibilité minutieuse les manières, les procédés de son cousin; l'autre trouvait réponse à tout, écartait les objections et restait maître du champ de bataille. Emma aimait tant à avoir tort; elle était si radieuse quand Muller détruisait une à une ses inquiétudes et ses vagues jalousies.--Vous avez beau le défendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas été bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas été bien.--Mais au contraire, répliquait Muller; j'ai été enchanté de lui. Vous, ne savez pas combien ils sont absorbés, ces hommes de cabinet. Il faut faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lancé; il a pris une carrière chanceuse. Quoi d'étonnant qu'il ait l'air préoccupé?--Sans doute, disait Emma; aussi ce n'est point à lui que j'en veux, mais à ces maudites affaires. La vilaine invention!--Allons, mon enfant, voilà que vous vous promenez encore dans les nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des fées. Un peu moins d'imagination, et tout ira bien.--Vous croyez, bon ami? disait Emma consolée. C'est donc encore moi qui ai tort. Allons, soit. J'ai une si mauvaise tête!D'autres fois, le stratagème était poussé plus loin. Quand la jeune fille inclinait vers l'abattement, Muller épuisait les ressources de son esprit et allait jusqu'à l'invention. C'était alors un entretien particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il racontait à sa manière. Il y déployait les trésors d'affection que la nature avait mis dans son cœur. Emma demeurait enchaînée à ces récits charmants, à ces détails empreints de la plus douce tendresse; elle retenait jusqu'à son souffle pour n'en rien perdre et s'émerveillait de la grâce qui y régnait. L'illusion était complète; elle croyait entendre son cousin et se laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa nourrice. Muller calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs:--Mon enfant, disait-il en forme de conclusion obligée, un peu de patience, Paul vous aime bien; tout s'arrangera.--Que le ciel vous entende! répondait la jeune fille.Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas à ces détails; il y joignait les surprises les plus délicates. Tantôt c'était un livre nouveau que Paul envoyait à sa cousine, tantôt quelques fleurs de choix dont il avait orné les vases de sa cheminée. L'esprit de la jeune fille était ainsi tenu en haleine; mille soins suppléaient aux absences du beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se trouva fort embarrassé des remerciements qu'on lui adressait pour des raffinements auxquels il n'avait pas songé et des délicatesses dont il n'avait pas le mérite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au courant, et il se prêtait de bonne grâce aux petites ruses du précepteur. Il avait tous les profits du rôle sans en avoir en les soucis: c'était tout bénéfice.Un jour pourtant Muller fui mis à une rude épreuve. Descendu dans le jardin avec son élève, il la voyait avec plaisir, se distraire et songer à ses fleurs longtemps négligées. Armée d'un râteau, elle les délivrait des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rétablissait un peu d'ordre dans leur disposition. Comme dernière marque d'intérêt, elle voulut de sa main arroser celles qui lui semblaient le plus languissantes, et se dirigea vers le petit réduit où le jardinier déposait ses instruments.On a vu que l'un des côtés de l'hôtel était occupé par une serre vitrée, construite en saillie. C'est là qu'Éléonore recevait ses visites: aussi, rarement Emma portait-elle ses pas de ce côté; elle respectait le mystère dont la baronne aimait à s'entourer. Quand la végétation avait toute sa vigueur, les vitres de la serre étaient en outre protégées par un double rideau de verdure, l'un au dedans, l'autre au dehors. Mille liserons s'y entrelaçaient et y suspendaient leur feuillage, de manière à rendre l'intérieur de cette pièce impénétrable au regard. Sur l'arrière-saison seulement, et quand la sève manquait aux plantes, il se créait, dans ce store touffu, des solutions de continuité qui permettaient à un œil curieux de plonger dans les profondeurs de la serre.La fatalité voulait que l'endroit où le jardinier déposait ses outils se trouvât placé du même côté; Emma fut dès lors obligée de déroger à sa réserve habituelle. Elle côtoya la serre, et involontairement y jeta les yeux. Tout à coup une pâleur effrayante couvrit ses traits: elle s'arrêta comme foudroyée; puis, recueillant ses forces, elle s'enfuit vers Muller, surpris de cette course éperdue.--Qu'y a-t-il, mon enfant? s'écria le précepteur.Elle ne put lui répondre, et tomba à demi morte entre ses bras: ce ne fut qu'à force de soins qu'il parvint à la rappeler à la vie. La crise était trop violente pour que la jeune fille pût en raconter la cause. Un tremblement nerveux la dominait; elle avait à peine la force de prononcer quelques paroles confuses.--Il est là, dit-elle en montrant le pavillon de la baronne; il est là.--Qui donc? répondit Muller.--Qui? répliqua-t-elle en accompagnant ces mots d'un regard plein d'angoisse; vous le demandez, bon ami!Muller comprit tout. Il chercha à expliquer les motifs qui pouvaient amener Paul Vernon auprès de la baronne; mais sa tactique échoua cette fois: le trait avait porté trop avant, le cœur était touché et devait saigner éternellement de la blessure. De son côté, Granpré, à la suite de l'aventure où il avait joué un rôle si prudent, s'était montré conséquent avec son système et fidèle à ses premières déterminations. Il restait impassible et impénétrable. Tout autre qu'un homme supérieur eût versé sur Paul une partie de ses rancunes; il pouvait, en sa qualité de chef, lui faire expier son bonheur par de mauvais procédés, par un manque d'égards, par un surcroît de besogne; un esprit vulgaire n'y eût pas manqué. Granpré fit le contraire. Paul Vernon, qui n'avait été jusqu'alors à ses yeux qu'un mince employé, novice encore, gâté par la manie des lettres et peu propre à des succès industriels, devint tout à coup son ami, son protégé, presque son confident. Il lui tendit la main, l'éleva jusqu'à lui, l'intéressa à diverses affaires, se chargea de son éducation. Les relations qu'ils avaient ensemble changèrent entièrement de nature et prirent un caractère d'intimité. Ce n'était plus de commis à patron, mais d'associé à associé. Paul trouva la métamorphose fort de son goût et se mit bientôt au niveau de son rôle.L'une des sollicitudes de Granpré était toujours la concession, d'un chemin de fer espagnol. L'opération était à la veille de se conclure; seulement, le gouvernement de Madrid se refusait à une concession directe; il voulait essayer des voies de l'adjudication et de la concurrence. Aucune influence n'avait pu vaincre cette détermination. On comprend que Granpré n'en était satisfait qu'à demi. Il eût préféré conduire sa négociation à huis clos et s'y ménager les avantages que procure toujours un arrangement direct. Granpré avait la mesure des consciences espagnoles; il s'était promis de ne rien épargner pour les assoupir. L'adjudication publique renversait cette combinaison. Tout au plus pouvait-on se flatter de surprendre le minimum du Trésor; et de faire éliminer quelques concurrents incommodes. Cette perspective troublait la sécurité de l'homme d'affaires: au lieu d'un terrain solide, il foulait un terrain mouvant; au lieu d'un jeu sûr, il en était réduit à un coup de dé, et les dés étaient à peu près sincères.Cependant, il était temps d'agir: l'adjudication devait avoir lieu dans la quinzaine. La plupart des compagnies avaient arrêté leurs dernières instructions, et envoyé des représentants en Espagne. Granpré seul demeurait en arrière; enfin, il se réveilla. Il fixa avec ses principaux intéressés les bases de son offre; et quand il s'agit de nommer un fondé de pouvoirs, ce fut le nom de Paul Vernon qu'il fit prévaloir sur tous les autres. Ainsi s'expliquait la tactique qu'il avait suivie; ainsi se justifiait sa combinaison. Granpré en était arrivé à l'heure des coups décisifs; il lui fallait opérer sur un terrain sûr, avec une entière liberté d'esprit et toute la plénitude de ses moyens. Il ne voulait pas que les événements pussent ni le troubler ni le surprendre.Paul accepta avec joie la mission qui lui était confiée: le mouvement, l'action plaisent toujours à la jeunesse. Il allait voir du pays, parcourir des sites pittoresques, s'assurer par ses yeux du teint des Andalouses. A vingt-cinq ans, quoi de plus enchanteur? Il partit, et à peine prit-il le temps d'aller faire ses adieux à l'hôtel du faubourg du Roule. L'idée d'un lointain voyage l'enivrait, remplissait son imagination. Granpré avait calculé tout cela; il avait aussi compté sur les bénéfices de l'absence.Quinze jours s'écoulèrent sans que Paul donnât signe de vie. L'homme d'affaires n'avait pas compté sur un silence aussi long, et il commençait à craindre qu'un gros de bandits ne l'eût délivré de son rival. Ces gens-là l'auraient trop obligé: il n'avait aucun goût pour ces méthodes expéditives. Enfin, une lettre timbrée de la capitale de toutes les Espagnes arriva à son adresse, et il en brisa le cachet avec une impatience mal contenue. Voici ce que portait cette dépêche, revêtue d'un sceau de cire noir:Madrid, le....«Mon cher Granpré,«Rasés! enfoncés! Permettez-moi de me servir de ces expressions pittoresques pour vous annoncer notre désastre. C'est laCompagnie Transpyrénéennequi triomphe. Dieu nous garde de victoires pareilles: elles brûlent les doigts.«Vous savez, mon cher, que j'étais porteur d'une offre magnifique: vingt-huit ans de concession, plus une rivière en diamants pour la reine Isabelle, et dix-sept châles de cachemire destinés aux dames les plus influentes de la cour. C'était bien, c'était complet; vous aviez tout prévu avec l'œil de l'aigle et la prudence du caméléon. Sitôt arrivé, j'ai eu le soin de répandre le bruit de cette rivière de diamants et de ces châles dans l'enceinte de la camarilla; et dès le jour même, les grands et les petits d'Espagne se sont intéressés au succès de laCompagnie Péninsulaire.«Tout allait au mieux; il ne s'agissait plus que d'affronter cette abominable adjudication. C'est hier qu'elle a eu lieu; le ministre y présidait. Figurez-vous, mon cher, un nombre incalculable de compagnies, toutes avec leur capital en tête et leurs fondateurs en queue, s'alignant les unes à côté des autres dans le cabinet du ministre. Pas moyen d'y entrer; on se battait à la porte; il fallut envoyer chercher la gendarmerie castillane. Enfin il y eut une transaction; les compagnies défilèrent une à une, à tour de rôle. Chacune d'elles déposait sa souscription et se rangeait ensuite le long du mur. Ce défilé dura trois heures; encore y eut-il vingt-deux compagnies qui renoncèrent avant le combat. Quand cette formalité fut remplie, le ministre se trouva absorbé sous une masse de souscriptions scellées et cachetées; elles formaient un rempart autour de lui et menaçaient de l'engloutir. C'est là l'un des privilèges des ministres espagnols. Celui-ci semblait fier du sien: ce n'est point un homme difficile.«Pendant que tout ceci se passait, les compagnies se mesuraient de l'œil et échangeaient des gestes provocateurs. Il y avait de la passion dans l'atmosphère. Enfin, le ministre a envoyé la main vers l'énorme pile qui l'assiégeait, en ayant le soin de se défendre contre les éboulements. Il a décacheté les souscriptions une à une, et s'est mis à les lire à haute voix. Incroyable, mon cher, incroyable! C'était à qui se ruinerait le mieux, pour le bonheur de l'Espagne. On proposait des choses fabuleuses. Outre les réductions dans le temps de la concession, des compagnies se lançaient dans la voie des séductions matérielles et morales. Les uns proposaient de raser les sierras et de canaliser les fleuves, les autres d'affranchir à tout jamais l'Espagne de la fièvre jaune et des inondations.«Enfin le dépouillement général a été fait, et la concession est restée à laCompagnie Transpyrénéenne.«Maintenant, mon cher, devinez à quelles conditions; c'est fantastique. Sept ans de concession, tous les travaux à sa charge, des gares à volonté, des wagons à perte de vue, tous les, tunnels du monde et des viaducs à discrétion.«Je ne sais pas ce que ces gens-là pourront en faire: mais ceci ressemble à une scène de l'autre comédie.«Voyez maintenant, mon cher et honoré patron, ce qui vous reste à faire.«Votre affectionné,«Paul Vernon.»--Le jeune homme se forme, dit Granpré, après avoir lu cette lettre: il ira. Maintenant, réfléchissons, Granpré. La baronne te glisse dans les mains, laCompagnie péninsulaireest à vau-l'eau. Décidément, il faut agir: en avant, les grands moyens.XVCatastrophes.A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions que cause une nouvelle inattendue. On vit, à un moment donné, cette foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à l'air effaré des autres, il était facile de deviner qu'un fait de quelque importance venait de s'ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication maritime: le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence soudaine. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré, que personne n'avait aperçu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace semblait entièrement perdue. L'impression produite par cet événement était profonde. Granpré avait, dans le cours du mois, opéré sur des masses de valeurs; la liquidation devait le laisser à découvert d'une somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables. Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout. C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces plus douloureuses: une famille entière en était atteinte dans sa fortune, dans son avenir. La misère frappait aux portes de l'hôtel du faubourg du Roule.Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit comme une lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de la vengeance bouleversèrent ses traits; ses yeux prirent un éclat terrible et une fixité effrayante. Si Granpré se fût alors trouvé sous sa main, elle l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions l'assiégeaient; elle parcourait la maison avec une activité machinale, comme si elle eût voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite. Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un fiacre et partit à la découverte. Elle voulait s'informer de la direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin extrême à dérouter les poursuites: Éléonore ne put rien éclaircir. Quant à la situation financière de Granpré, il en emportait le secret: en garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni complice. Seulement, on savait déjà que toutes les valeurs disponibles avaient disparu avec lui.Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent, à l'heure décisive, leur énergie à la hauteur des événements.. En fuyant, Granpré lui adressait un défi; elle l'accepta, et se promit de lui faire expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi; elle y songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle eut réalisé une somme assez forte; ses bijoux, ses châles de prix, ses pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines, elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage ne reculait même pas devant un voyage au delà dès mers; elle voulait avoir justice d'une odieuse mystification et, en poursuivre l'auteur, fût-il caché dans les entrailles de la terre.Parmi les personnes que cette catastrophe avait également frappées figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'était, grâce à lui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'était plus représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi: l'idée de la privation, la perspective de la misère lui étaient intolérables.Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour le trouver dans les bureaux de Granpré où il errait encore comme une âme sur les bords de l'Achéron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait point paru aux Thernes: de la part d'un fiancé, cette absence n'était pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi l'enceinte des barrières, et le père Lalouette tenait à savoir quel crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il les crût fondés: il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire, avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui étaient personnels: elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait Anselme, et voulait à tout prix s'affranchir des tourments de l'incertitude.En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment d'embarras. La présence de Suzon était pour lui un reproche; un remords secret s'y attachait. Il se remit néanmoins et affecta une gaieté que démentaient ses douleurs secrètes:--Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces environs et si loin des Thernes?--Vous me le demandez, monsieur Anselme? répliqua la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.--C'est juste, dit le jovial, garçon prenant la main de sa fiancée, je suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours! Dieu sait dans quel état j'ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel nous est tombé sur les épaules, mon enfant. Tiens, regarde, ne voilà-t-il pas un bel établissement?--Il serait vrai, s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante, ce que grand-père craignait!--Oui, dit Anselme répondant à sa pensée, oui, voilà où nous en sommes. Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que ça de mobilier. Dans quatre jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en seront pas quittes comme cela. J'irai me plaindre au roi; je ferai une pétition aux chambres. On ne me roule pas comme ça, moi. Ah! mais!--Et l'argent de grand-père? dit timidement la jeune fille.--Il court les champs, ma pauvre Suzon, répliqua Anselme avec un accent mélancolique. Oh! le pandour! Moi qui avais tant de confiance en lui. C'est son potage qui m'a trompé: le scélérat connaissait mon faible. Un fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.--Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-père! répliqua la jeune fille qui s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas le mal de la mort.--Bah! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les vieux, c'est très-dur; ça a l'âme chevillée dans le corps. Et puis celui-là a tant passé de mauvais jours!C'est moi qui suis à plaindre: me voilà sans place, sans rien, sans compter cet ordinaire qui me refaisait à vue d'œil. Ah! le chenapan! si jamais je le rattrape!--Enfin, dit Suzon comme pour chasser une idée importune, oublions cela; nous travaillerons un peu plus, voilà tout. On peut être heureux sans argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en rougissant de plus en plus.--Sans doute, reprit le jeune homme évidemment embarrassé; quand on s'aime, c'est beaucoup.--Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie!--Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus empruntée, Aimer et travailler! mais un peu d'argent n'y gâte rien. Laisse-moi me retourner, et nous verrons.Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque réveil après un songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et d'une voix pleine d'angoisses:
Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:
--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!
Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et s'habillant à la hâte:
Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus vite. Allez, je vous suis!
Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit, descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante. Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'œil sec, la physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.
La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la poudre brûlée sur la tombe.
--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat; c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée! Quel coup d'œil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille carabines! je voudrais déjà y être.
Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part. S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida: voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général. César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.
Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance. Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier; Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste, et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la même manœuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.
--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.
--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit Falempin en faisant un nouvel effort.
--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît: sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un seul.
--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.
--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement un coup de main, monsieur César.
Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le général eût été vivant.
Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul témoin le gênait; mais comment l'éloigner?
César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il ajouta:
--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac. Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?
--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!
Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond. César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.
--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette sorcière. Elle a le diable au corps.
Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé. La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:
--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des services d'antichambre, entendez-vous?
-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt à ce récit.
--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.
L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le vieux sergent se vit entraîné malgré lui.
--Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo, avec le corps de Victor, au premier rang, l'épée à la main. Je n'ai jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient du feu: il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui: nous nous battîmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son fauteuil! qui nous l'eût dit il y a quarante ans?
--Hélas! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.
--Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon pauvre général! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le voyez, le guignon s'en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous dérange pas.
Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.
--Il y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa Falempin.
--C'est bien intéressant ce que vous dites, monsieur César; continuez donc, reprit la vieille.
Cette attitude exaspérait Falempin.
L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits se faisaient entendre aux abords de l'hôtel, et les ouvriers allaient bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des obsèques. Le vieux soldat était en proie à une agitation fiévreuse; les yeux attachés sur le visage de son général, il semblait lui demander un conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût point eu de témoin.
--Adieu, général, lui dit-il, c'est la première fois que nous n'emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à Austerlitz, à Iéna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa; nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la première que vous faites sans Falempin; je me plais à croire qu'elle sera heureuse. N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez reçu un biscaïen à la Bérésina, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il y avait une balle pour vous, j'étais sûr que la mienne n'était pas loin. Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été fait maréchal de camp à Leipzig; l'empereur m'a tiré la moustache après l'affaire de Lobau. L'un vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon général; et si cette ancienne n'était pas là, je vous en dirais bien d'autres.
--Qu'avez-vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisseuse, frappée de la chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout bouleversé.
--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille diables! Voilà ce qu'il y a.
Le jour se faisait peu à peu; les objets devenaient plus distincts. Le sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là, plongé dans un muet désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme avait épuisé les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi; il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette perspective lui était intolérable; il sentait qu'il n'y survivrait pas. Aussi s'agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se résoudre ni qu'essayer encore. On s'éveillait dans la maison: on allait et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide à cette âme malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à l'aide de tant d'infructueux efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna: c'était son cauchemar, l'ensevelisseuse.
--Monsieur César, dit-elle de sa voix la plus douce.
--Qu'est-ce? répondit-il de fort mauvaise humeur.
--Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille femme.
--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.
--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a passé la nuit comme ça, une nuit toute blanche, on a le cœur sur l'eau.
--Eh bien, après? dit Falempin.
Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes; cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.
--Il y a du monde à l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc!
Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:
--Eh! que ne parliez-vous plus tôt, la mère?
--Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort? dit-elle.
--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!
--C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.
--Des pleutres! s'écria le sergent. Allez donc, la mère! allez donc! et soyez tranquille.
En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux s'assurer qu'elle descendait, réellement à l'office, il l'accompagna jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul, il joignit les mains, et, comme si l'on eût enlevé un poids de dessus sa poitrine:
--Enfin! dit-il, enfin!!!
En même temps, il s'élança vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et, poussant le ressort secret, il mit l'intérieur de la cachette à découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction: la place était vide! les billets de banque avaient disparu.
--Envolés les oiseaux! s'écria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de foudre!... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.
On se souvient du petit complot qu'avaient tramé ensemble, sous la tonnelle du cabaret des Thernes, le père Lalouette et César Falempin. L'événement servait les deux vieillards. Les choses semblaient s'arranger d'elles-mêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il aimait ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, la fraîcheur de son teint et le sourire toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon était l'image de la santé et du bonheur, Anselme savait apprécier ces deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie, représentait à ses yeux une maison où le médecin aurait peu à faire et où l'argent s'emploierait plutôt en aloyaux, qu'en ordonnances. C'était, pour le gros garçon, une perspective pleine d'attraits. Suzon était, d'ailleurs, une cuisinière fort experte: Anselme avait pu en juger. Enfin, pour couronner la question de convenance, César Falempin et le père Lalouette s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique. Deux mille francs de dot à la jeune fille, trois mille francs de legs au jeune homme, le tout en actions de laCompagnie péninsulaire, c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.
Anselme n'eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le voyait-on prendre le chemin des Thernes toutes les fois que ses fonctions lui laissaient un peu de liberté. Suzon avait l'habitude et presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée, son service s'en ressentait; elle allait et venait, en proie à une impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur. Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait à l'instant, effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur qui servait de masque à sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il était heureux de voir Suzon heureuse; ces amours le charmaient; il y réchauffait son cœur comme au dernier rayon de soleil promis à sa vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur, tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des petits détails du ménage: et Suzon, quoique absorbée en apparence par le mouvement du cabaret, avait toujours une oreille à l'entretien.
Ce qui en faisait le principal aliment, c'était les chances que présentait laCompagnie péninsulaire. Mieux que personne, Anselme se trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d'en informer les deux intéressés. Les actions n'avaient pas fléchi; on négociait à raison de trente et quarante francs de prime de simples promesses d'actions, c'est-à-dire la chose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le père Lalouette était d'un naturel crédule; cependant, un tel vertige lui donnait à penser.
--Si nous vendions, mon fils, disait-il à Anselme; la dot serait rondelette à présent. Qu'en dis-tu?
--Vendre! père Lalouette, répliquait le jeune homme avec feu; en voilà une idée de l'autre monde! Vous voulez donc nous faire manquer notre fortune?
--Mais non, mais non, répliquait le vieillard; seulement j'ai peur, vois-tu. En l'an II de la république, j'avais pour mille écus d'assignats; c'était notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu ce que j'achetai en l'an VIII avec ces mille écus? Une paire de bottes! Cela donne à réfléchir, mon fils.
--Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme; il vous semble que c'est toujours à recommencer de la même manière. Le passé est bien loin, père Lalouette. Vous avez vécu dans un temps où personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent: enfoui! On cherchait les pierres précieuses: disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.
--Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouette. Eh bien, mon fils, puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, après tout, plutôt que la mienne.
Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus d'une fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires, s'accorde presque toujours aux fiancés, celle d'aller se promener avec sa future. Le père Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement, il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans étaient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.
Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche, elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. On eût dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa marche de grâce aérienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aïeul, en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la force de troubler cette joie par des remontrances et des avis:
--Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet: c'est tout, ce qu'il eut la force de dire.
--Oui, bon papa, oui, bon papa, répliqua la jeune fille, sautillant comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.
Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'œil. Le jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa fin, la campagne était encore magnifique. Des pluies abondantes avaient maintenu le mouvement de la sève, et à côté des feuilles expirantes se montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation parcourait ainsi toute l'échelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui caresse l'œil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute l'éloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans l'air cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre hémisphère et annonce les brouillards de l'automne.
Anselme et Suzon étaient trop absorbés, dans leurs amours pour s'inquiéter des beautés du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de la foule, qui chaque année et à pareille époque se porte vers Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à l'idée de la fête, tantôt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main; mais Suzon, souple comme une couleuvre, savait toujours la délivrer de ses étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se prolongèrent pendant la route.
Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses regards. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui promènent en France les phénomènes de l'art et de la nature: ici une exhibition de figures de cire, là un veau à deux têtes, plus loin, une géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.
Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le père Lalouette fuyait de telles cohues et n'eût pas voulu y exposer son enfant. Aussi la jeune fille éprouvait-elle un sentiment de plaisir mêlé d'effroi; elle ouvrait des yeux éblouis et pressait le bras d'Anselme pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion s'apaisa pour faire place à la curiosité. Le moindre détail attirait l'attention de la jeune fille, et Anselme se prêtait avec la complaisance d'un amoureux à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les géantes et assister au repas des grands serpents d'Amérique. Anselme s'y prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants et visiter Napoléon à son lit de mort, entouré de ses compagnons d'infortune, le tout en cire: Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le fauteuil où l'on pèse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons, fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.
Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce spectacle, et sa tête s'exaltait.
Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre point du parc. Les eaux allaient jouer: des murmures confus l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté, coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins, afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment où le grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui s'abaissait à l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de magique. Mille arcs-en-ciel se formaient çà et là, pour disparaître peu d'instants après, et les ormes eux-mêmes voyaient se refléter sur leur robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine; elle semblait comme enchaînée à cette scène, digne des contes orientaux, à ce jeu brillant des eaux et de la lumière.
Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé; il restait encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de Saint-Cloud. Anselme décida, Suzon à quitter les bords du bassin, et ils gravirent ensemble les pelouses vertes qui s'étendent jusqu'à Ville-d'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea hardiment dans l'escalier qui conduit à la galerie supérieure; mais Suzon, voyant l'obscurité qui y régnait, refusa obstinément de l'y suivre. Un sentiment instinctif de pudeur veillait en elle et la défendait. Anselme n'insista pas, on redescendit vers le théâtre de la fête. Suzon s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait être complète. On dîna en plein air devant l'une de ces échoppes improvisées qui sont les restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de façons; elle but sans crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se monta à ce jeu; elle y perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se compléta par la bière et les échaudés; et quand, au soleil couchant, le couple reprit le chemin des Thernes, la jeune fille n'avait plus la même liberté d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle était moins forte et moins bien gardée; Hélas! que de filles du peuple succombent de cette façon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie entière!
Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci le moindre calcul. Suzon était sa future; il devait tenir à la respecter. Cependant, l'effet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas sans dessein qu'il choisit, pour regagner les Thernes, la grande allée du bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient engagés; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de folle joie; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains joyeux, et, de temps en temps, prenait familièrement la taille de la jeune tille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha, puis céda.
--Allons! disait-elle, c'est mon fiancé!
La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple marchait désormais à la clarté d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme; il arracha à la pauvre enfant une faveur après l'autre; et, quittant l'allée que suivait la foule, il l'entraîna vers l'un des mille sentiers qui sillonnent le bois de Boulogne.
--Bah! disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.
Il était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette se promenait devant la porte de son cabaret en proie à une inquiétude profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se frappait le front en disant:
--Les malheureux enfants! Ils me feront mourir.
En même temps, il reprenait son poste d'observation, poussant des reconnaissances tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.
--Je n'aurais pas du les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait pas écrasés dans cette foule. S'ils étaient tombés dans l'eau! Si Suzon s'était égarée! Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!
Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quelques amis du père Lalouette vinrent le voir; il les dépêcha dans diverses directions en leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes, en voyant le front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon, quand elle parut devant lui toute seule.
--Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant dans ses bras.
La surprise et le saisissement empêchaient Lalouette de répondre; il regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.
--Suzon! Suzon! s'écria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?
Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des inquiétudes qu'il venait d'éprouver.
--Oui, grand-père, c'est moi, remettez-vous, dit-elle.
--Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilà seule! et où est Anselme?
--Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la barrière pour aller plus vite à sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.
Le vieillard l'embrassa avec effusion; la vue de sa fille le ranima peu à peu.
--Méchante enfant! dit-il avec tendresse.
--C'est vrai, grand-père, j'ai tort, répondit Suzon; mais je ne vous quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh! quelle journée! quelle journée! ajouta-t-elle avec un accent plein de mélancolie.
Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle, se jeta à genoux au pied de son lit.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à bien.
Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui allaient l'assaillir. Ce qui navrait son cœur, c'était moins les soucis de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop docilement obéi aux ordres qui l'éloignaient du fauteuil du malade, et de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.
Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise: Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par aucune lésion appréciable: c'était un dégoût général, une lassitude invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle essaya de se lever et ces tentatives aboutirent à de dangereuses syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se multipliaient; il fallut les combattre; Des symptômes nerveux se déclaraient à propos de la moindre émotion; on n'admit plus dans la chambre que les femmes de service. Muller lui-même passait sa journée dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la dérobée.
A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle; on lui opposa les ordres rigoureux du médecin. Le jeune homme ne s'y résigna qu'avec peine. Il avait toute l'exaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes. Si Emma eût succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes confidences et pleurait avec son jeune ami.
Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs. Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les cœurs blasés sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait plus: toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas même l'excuse des sens; son imagination seule était dissolue. Ses fautes avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et non d'un entraînement. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide s'était fait à ses côtés: il lui manquait une victime. Qu'on juge du secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion, éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit s'y joignait: elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se mêlait ainsi à l'instinct du mal.
Jusque-là, elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son cœur ou sur sa personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réaliser sa conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin, brusquerie dénouement. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour s'informer de l'état de sa cousine et arrangea les choses avec tant d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme, si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux tête-à-tête. Cependant Éléonore en venait peu à peu à son but; et, moins préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous ces fleurs:
--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.
--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas! Emma est si belle!
--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.
--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a rien vu de plus parfait.
--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!
--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable!
--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des hommes!
En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir la blessure:
--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.
Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les premiers moments de sa liaison; et si plus tard le cœur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et prolongeait le supplice:
--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand cœur.
--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.
--Riche! dit la baronne, qui le sait?
--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait d'inquiétude.
--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur Paul un œil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.
Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le cœur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.
Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce cœur blasé s'y intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.
Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.
--Granpré! disait la baronne.
--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.
Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.
--Enfant, dit Éléonore, où avez-vous la tête?
--Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.
--Taisez-vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce que vous dites-là, monsieur.
A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint, naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre: on eût dit une statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé, chaque fibre émue; l'œil était fixe, mais brillant, la bouche contractée, la narine ouverte. Il écoutait toujours.
--Serez-vous plus sage une autre fois? disait Éléonore. Quels soupçons injurieux!
--Dame! c'est un bruit, répliqua Paul.
--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?
Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à n'être point aperçu.
--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout: soyons philosophe.
En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillité parfaite vers la pièce où était Éléonore; il la trouva seule. Il s'y attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant de son plus aimable sourire:
--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces heures-ci.
--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à son bureau, donnez vite.
Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.
Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les variations d'un cœur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:
--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'œil son précepteur, est-il venu souvent?
Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....
--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!
--Mais encore! dit en insistant Emma.
--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul.
--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre cœur.
Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient pas été perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme était trop de son temps et à trop bonne école pour négliger un objet aussi essentiel. Il alla aux informations, interrogea doucement Granpré, parcourut les titres qui se trouvaient sous sa main, parvint jusqu'au notaire de la famille et se pourvut d'un bordereau d'hypothèques. Le résultat de cette enquête fut si triste, qu'il en fut épouvanté. D'une fortune immobilière, naguère considérable, il ne restait plus que l'hôtel du faubourg du Roule, dont la valeur n'excédait guère 150,000 francs et sur laquelle pesait désormais le douaire d'Éléonore. En biens liquides, on pouvait compter les 4,000 actions de laCompagnie péninsulaire; mais Paul put se convaincre par lui-même que la plus grande partie de ces titres avaient été substitués et aliénés. Quant aux sommes d'argent, Granpré en était le détenteur: la fortune d'Emma se trouvait à la merci de cette âme chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de soupçonner son patron: cependant il frémit pour sa cousine. Quand il la revit, sa physionomie porta l'empreinte des sentiments qui l'assiégeaient. Ce n'était plus ni le même élan ni le même abandon; quelque chose de froid et de contraint régnait dans ses manières et glaçait jusqu'à ses témoignages d'intérêt.
Il faut dire qu'Emma était bien changée: cette courte maladie avait laissé sur sa figure des traces profondes. La beauté y régnait encore, mais une beauté tout autre. Plus de fraîcheur, plus de ces couleurs vives empruntées à l'air des Vosges, et que Paris avait jusque-là respectées: l'éclat avait disparu, l'embonpoint aussi. Mais, en revanche, les traits de la jeune fille s'étaient animés d'un idéal touchant et d'une grâce incomparable. Les yeux semblaient s'être agrandis et briller d'une expression plus douce; les chairs avaient pris une telle transparence, qu'on eût cru voir, à travers leur tissu, éclore la pensée et circuler la vie la parole même avait un accent plus mélancolique et plus pénétrant. C'était presque une autre femme, moins belle pour des yeux vulgaires, ravissante pour un artiste.
Paul Vernon n'était point artiste: on l'est peu dans le monde des gens d'affaires. Il tenait à la beauté positive et cherchait la réalité jusque dans ces détails. Aussi l'impression qu'il ressentit à la vue de sa cousine, dans les premiers jours de sa convalescence, ressemblait-elle plutôt à de la compassion qu'à de l'amour. Sa tendresse manquait de chaleur; elle avait un caractère paisible, amical, presque fraternel. Il la plaignait, il la consolait: quand elle exprimait un désir, il s'empressait de le satisfaire, mais il ne le prévenait pas. On voyait qu'il se possédait, qu'il était maître de lui-même. Pendant que l'âme d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A côté de ce sentiment, il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour l'intrigue. Quelle que fût sa candeur la jeune fille s'aperçut de ce changement. Elle dévora d'abord son chagrin en silence et comprima les angoisses d'un cœur ulcéré.
Cette souffrance sourde avait ses périls: Muller le devina aux altérations nouvelles qu'éprouvait la santé d'Emma. Le digne homme reprit alors le rôle auquel il s'était voué. Son plus grand souci fut d'excuser Paul, de trouver un motif à ses froideurs apparentes. Muller était une âme droite, incapable de trahir la vérité, même en des circonstances insignifiantes et pour ces questions de convenance auxquelles on la sacrifie si souvent. Pour préserver Emma d'une rechute, il dérogea à cette sincérité, honneur de sa vie; il devint ardent, ingénieux pour le mensonge; il inventa mille ruses pour tromper cette chère âme, si heureuse d'être abusée. C'était entre eux des querelles sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul; Muller prenait sa défense. L'une analysait avec une susceptibilité minutieuse les manières, les procédés de son cousin; l'autre trouvait réponse à tout, écartait les objections et restait maître du champ de bataille. Emma aimait tant à avoir tort; elle était si radieuse quand Muller détruisait une à une ses inquiétudes et ses vagues jalousies.
--Vous avez beau le défendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas été bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas été bien.
--Mais au contraire, répliquait Muller; j'ai été enchanté de lui. Vous, ne savez pas combien ils sont absorbés, ces hommes de cabinet. Il faut faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lancé; il a pris une carrière chanceuse. Quoi d'étonnant qu'il ait l'air préoccupé?
--Sans doute, disait Emma; aussi ce n'est point à lui que j'en veux, mais à ces maudites affaires. La vilaine invention!
--Allons, mon enfant, voilà que vous vous promenez encore dans les nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des fées. Un peu moins d'imagination, et tout ira bien.
--Vous croyez, bon ami? disait Emma consolée. C'est donc encore moi qui ai tort. Allons, soit. J'ai une si mauvaise tête!
D'autres fois, le stratagème était poussé plus loin. Quand la jeune fille inclinait vers l'abattement, Muller épuisait les ressources de son esprit et allait jusqu'à l'invention. C'était alors un entretien particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il racontait à sa manière. Il y déployait les trésors d'affection que la nature avait mis dans son cœur. Emma demeurait enchaînée à ces récits charmants, à ces détails empreints de la plus douce tendresse; elle retenait jusqu'à son souffle pour n'en rien perdre et s'émerveillait de la grâce qui y régnait. L'illusion était complète; elle croyait entendre son cousin et se laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa nourrice. Muller calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs:
--Mon enfant, disait-il en forme de conclusion obligée, un peu de patience, Paul vous aime bien; tout s'arrangera.
--Que le ciel vous entende! répondait la jeune fille.
Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas à ces détails; il y joignait les surprises les plus délicates. Tantôt c'était un livre nouveau que Paul envoyait à sa cousine, tantôt quelques fleurs de choix dont il avait orné les vases de sa cheminée. L'esprit de la jeune fille était ainsi tenu en haleine; mille soins suppléaient aux absences du beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se trouva fort embarrassé des remerciements qu'on lui adressait pour des raffinements auxquels il n'avait pas songé et des délicatesses dont il n'avait pas le mérite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au courant, et il se prêtait de bonne grâce aux petites ruses du précepteur. Il avait tous les profits du rôle sans en avoir en les soucis: c'était tout bénéfice.
Un jour pourtant Muller fui mis à une rude épreuve. Descendu dans le jardin avec son élève, il la voyait avec plaisir, se distraire et songer à ses fleurs longtemps négligées. Armée d'un râteau, elle les délivrait des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rétablissait un peu d'ordre dans leur disposition. Comme dernière marque d'intérêt, elle voulut de sa main arroser celles qui lui semblaient le plus languissantes, et se dirigea vers le petit réduit où le jardinier déposait ses instruments.
On a vu que l'un des côtés de l'hôtel était occupé par une serre vitrée, construite en saillie. C'est là qu'Éléonore recevait ses visites: aussi, rarement Emma portait-elle ses pas de ce côté; elle respectait le mystère dont la baronne aimait à s'entourer. Quand la végétation avait toute sa vigueur, les vitres de la serre étaient en outre protégées par un double rideau de verdure, l'un au dedans, l'autre au dehors. Mille liserons s'y entrelaçaient et y suspendaient leur feuillage, de manière à rendre l'intérieur de cette pièce impénétrable au regard. Sur l'arrière-saison seulement, et quand la sève manquait aux plantes, il se créait, dans ce store touffu, des solutions de continuité qui permettaient à un œil curieux de plonger dans les profondeurs de la serre.
La fatalité voulait que l'endroit où le jardinier déposait ses outils se trouvât placé du même côté; Emma fut dès lors obligée de déroger à sa réserve habituelle. Elle côtoya la serre, et involontairement y jeta les yeux. Tout à coup une pâleur effrayante couvrit ses traits: elle s'arrêta comme foudroyée; puis, recueillant ses forces, elle s'enfuit vers Muller, surpris de cette course éperdue.
--Qu'y a-t-il, mon enfant? s'écria le précepteur.
Elle ne put lui répondre, et tomba à demi morte entre ses bras: ce ne fut qu'à force de soins qu'il parvint à la rappeler à la vie. La crise était trop violente pour que la jeune fille pût en raconter la cause. Un tremblement nerveux la dominait; elle avait à peine la force de prononcer quelques paroles confuses.
--Il est là, dit-elle en montrant le pavillon de la baronne; il est là.
--Qui donc? répondit Muller.
--Qui? répliqua-t-elle en accompagnant ces mots d'un regard plein d'angoisse; vous le demandez, bon ami!
Muller comprit tout. Il chercha à expliquer les motifs qui pouvaient amener Paul Vernon auprès de la baronne; mais sa tactique échoua cette fois: le trait avait porté trop avant, le cœur était touché et devait saigner éternellement de la blessure. De son côté, Granpré, à la suite de l'aventure où il avait joué un rôle si prudent, s'était montré conséquent avec son système et fidèle à ses premières déterminations. Il restait impassible et impénétrable. Tout autre qu'un homme supérieur eût versé sur Paul une partie de ses rancunes; il pouvait, en sa qualité de chef, lui faire expier son bonheur par de mauvais procédés, par un manque d'égards, par un surcroît de besogne; un esprit vulgaire n'y eût pas manqué. Granpré fit le contraire. Paul Vernon, qui n'avait été jusqu'alors à ses yeux qu'un mince employé, novice encore, gâté par la manie des lettres et peu propre à des succès industriels, devint tout à coup son ami, son protégé, presque son confident. Il lui tendit la main, l'éleva jusqu'à lui, l'intéressa à diverses affaires, se chargea de son éducation. Les relations qu'ils avaient ensemble changèrent entièrement de nature et prirent un caractère d'intimité. Ce n'était plus de commis à patron, mais d'associé à associé. Paul trouva la métamorphose fort de son goût et se mit bientôt au niveau de son rôle.
L'une des sollicitudes de Granpré était toujours la concession, d'un chemin de fer espagnol. L'opération était à la veille de se conclure; seulement, le gouvernement de Madrid se refusait à une concession directe; il voulait essayer des voies de l'adjudication et de la concurrence. Aucune influence n'avait pu vaincre cette détermination. On comprend que Granpré n'en était satisfait qu'à demi. Il eût préféré conduire sa négociation à huis clos et s'y ménager les avantages que procure toujours un arrangement direct. Granpré avait la mesure des consciences espagnoles; il s'était promis de ne rien épargner pour les assoupir. L'adjudication publique renversait cette combinaison. Tout au plus pouvait-on se flatter de surprendre le minimum du Trésor; et de faire éliminer quelques concurrents incommodes. Cette perspective troublait la sécurité de l'homme d'affaires: au lieu d'un terrain solide, il foulait un terrain mouvant; au lieu d'un jeu sûr, il en était réduit à un coup de dé, et les dés étaient à peu près sincères.
Cependant, il était temps d'agir: l'adjudication devait avoir lieu dans la quinzaine. La plupart des compagnies avaient arrêté leurs dernières instructions, et envoyé des représentants en Espagne. Granpré seul demeurait en arrière; enfin, il se réveilla. Il fixa avec ses principaux intéressés les bases de son offre; et quand il s'agit de nommer un fondé de pouvoirs, ce fut le nom de Paul Vernon qu'il fit prévaloir sur tous les autres. Ainsi s'expliquait la tactique qu'il avait suivie; ainsi se justifiait sa combinaison. Granpré en était arrivé à l'heure des coups décisifs; il lui fallait opérer sur un terrain sûr, avec une entière liberté d'esprit et toute la plénitude de ses moyens. Il ne voulait pas que les événements pussent ni le troubler ni le surprendre.
Paul accepta avec joie la mission qui lui était confiée: le mouvement, l'action plaisent toujours à la jeunesse. Il allait voir du pays, parcourir des sites pittoresques, s'assurer par ses yeux du teint des Andalouses. A vingt-cinq ans, quoi de plus enchanteur? Il partit, et à peine prit-il le temps d'aller faire ses adieux à l'hôtel du faubourg du Roule. L'idée d'un lointain voyage l'enivrait, remplissait son imagination. Granpré avait calculé tout cela; il avait aussi compté sur les bénéfices de l'absence.
Quinze jours s'écoulèrent sans que Paul donnât signe de vie. L'homme d'affaires n'avait pas compté sur un silence aussi long, et il commençait à craindre qu'un gros de bandits ne l'eût délivré de son rival. Ces gens-là l'auraient trop obligé: il n'avait aucun goût pour ces méthodes expéditives. Enfin, une lettre timbrée de la capitale de toutes les Espagnes arriva à son adresse, et il en brisa le cachet avec une impatience mal contenue. Voici ce que portait cette dépêche, revêtue d'un sceau de cire noir:
Madrid, le....
«Mon cher Granpré,
«Rasés! enfoncés! Permettez-moi de me servir de ces expressions pittoresques pour vous annoncer notre désastre. C'est laCompagnie Transpyrénéennequi triomphe. Dieu nous garde de victoires pareilles: elles brûlent les doigts.
«Vous savez, mon cher, que j'étais porteur d'une offre magnifique: vingt-huit ans de concession, plus une rivière en diamants pour la reine Isabelle, et dix-sept châles de cachemire destinés aux dames les plus influentes de la cour. C'était bien, c'était complet; vous aviez tout prévu avec l'œil de l'aigle et la prudence du caméléon. Sitôt arrivé, j'ai eu le soin de répandre le bruit de cette rivière de diamants et de ces châles dans l'enceinte de la camarilla; et dès le jour même, les grands et les petits d'Espagne se sont intéressés au succès de laCompagnie Péninsulaire.
«Tout allait au mieux; il ne s'agissait plus que d'affronter cette abominable adjudication. C'est hier qu'elle a eu lieu; le ministre y présidait. Figurez-vous, mon cher, un nombre incalculable de compagnies, toutes avec leur capital en tête et leurs fondateurs en queue, s'alignant les unes à côté des autres dans le cabinet du ministre. Pas moyen d'y entrer; on se battait à la porte; il fallut envoyer chercher la gendarmerie castillane. Enfin il y eut une transaction; les compagnies défilèrent une à une, à tour de rôle. Chacune d'elles déposait sa souscription et se rangeait ensuite le long du mur. Ce défilé dura trois heures; encore y eut-il vingt-deux compagnies qui renoncèrent avant le combat. Quand cette formalité fut remplie, le ministre se trouva absorbé sous une masse de souscriptions scellées et cachetées; elles formaient un rempart autour de lui et menaçaient de l'engloutir. C'est là l'un des privilèges des ministres espagnols. Celui-ci semblait fier du sien: ce n'est point un homme difficile.
«Pendant que tout ceci se passait, les compagnies se mesuraient de l'œil et échangeaient des gestes provocateurs. Il y avait de la passion dans l'atmosphère. Enfin, le ministre a envoyé la main vers l'énorme pile qui l'assiégeait, en ayant le soin de se défendre contre les éboulements. Il a décacheté les souscriptions une à une, et s'est mis à les lire à haute voix. Incroyable, mon cher, incroyable! C'était à qui se ruinerait le mieux, pour le bonheur de l'Espagne. On proposait des choses fabuleuses. Outre les réductions dans le temps de la concession, des compagnies se lançaient dans la voie des séductions matérielles et morales. Les uns proposaient de raser les sierras et de canaliser les fleuves, les autres d'affranchir à tout jamais l'Espagne de la fièvre jaune et des inondations.
«Enfin le dépouillement général a été fait, et la concession est restée à laCompagnie Transpyrénéenne.
«Maintenant, mon cher, devinez à quelles conditions; c'est fantastique. Sept ans de concession, tous les travaux à sa charge, des gares à volonté, des wagons à perte de vue, tous les, tunnels du monde et des viaducs à discrétion.
«Je ne sais pas ce que ces gens-là pourront en faire: mais ceci ressemble à une scène de l'autre comédie.
«Voyez maintenant, mon cher et honoré patron, ce qui vous reste à faire.
«Votre affectionné,
«Paul Vernon.»
--Le jeune homme se forme, dit Granpré, après avoir lu cette lettre: il ira. Maintenant, réfléchissons, Granpré. La baronne te glisse dans les mains, laCompagnie péninsulaireest à vau-l'eau. Décidément, il faut agir: en avant, les grands moyens.
A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions que cause une nouvelle inattendue. On vit, à un moment donné, cette foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à l'air effaré des autres, il était facile de deviner qu'un fait de quelque importance venait de s'ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication maritime: le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence soudaine. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré, que personne n'avait aperçu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace semblait entièrement perdue. L'impression produite par cet événement était profonde. Granpré avait, dans le cours du mois, opéré sur des masses de valeurs; la liquidation devait le laisser à découvert d'une somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.
Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables. Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout. C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces plus douloureuses: une famille entière en était atteinte dans sa fortune, dans son avenir. La misère frappait aux portes de l'hôtel du faubourg du Roule.
Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit comme une lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de la vengeance bouleversèrent ses traits; ses yeux prirent un éclat terrible et une fixité effrayante. Si Granpré se fût alors trouvé sous sa main, elle l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions l'assiégeaient; elle parcourait la maison avec une activité machinale, comme si elle eût voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite. Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un fiacre et partit à la découverte. Elle voulait s'informer de la direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin extrême à dérouter les poursuites: Éléonore ne put rien éclaircir. Quant à la situation financière de Granpré, il en emportait le secret: en garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni complice. Seulement, on savait déjà que toutes les valeurs disponibles avaient disparu avec lui.
Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent, à l'heure décisive, leur énergie à la hauteur des événements.. En fuyant, Granpré lui adressait un défi; elle l'accepta, et se promit de lui faire expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi; elle y songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle eut réalisé une somme assez forte; ses bijoux, ses châles de prix, ses pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines, elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage ne reculait même pas devant un voyage au delà dès mers; elle voulait avoir justice d'une odieuse mystification et, en poursuivre l'auteur, fût-il caché dans les entrailles de la terre.
Parmi les personnes que cette catastrophe avait également frappées figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'était, grâce à lui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'était plus représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi: l'idée de la privation, la perspective de la misère lui étaient intolérables.
Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour le trouver dans les bureaux de Granpré où il errait encore comme une âme sur les bords de l'Achéron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait point paru aux Thernes: de la part d'un fiancé, cette absence n'était pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi l'enceinte des barrières, et le père Lalouette tenait à savoir quel crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il les crût fondés: il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire, avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui étaient personnels: elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait Anselme, et voulait à tout prix s'affranchir des tourments de l'incertitude.
En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment d'embarras. La présence de Suzon était pour lui un reproche; un remords secret s'y attachait. Il se remit néanmoins et affecta une gaieté que démentaient ses douleurs secrètes:
--Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces environs et si loin des Thernes?
--Vous me le demandez, monsieur Anselme? répliqua la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.
--C'est juste, dit le jovial, garçon prenant la main de sa fiancée, je suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours! Dieu sait dans quel état j'ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel nous est tombé sur les épaules, mon enfant. Tiens, regarde, ne voilà-t-il pas un bel établissement?
--Il serait vrai, s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante, ce que grand-père craignait!
--Oui, dit Anselme répondant à sa pensée, oui, voilà où nous en sommes. Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que ça de mobilier. Dans quatre jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en seront pas quittes comme cela. J'irai me plaindre au roi; je ferai une pétition aux chambres. On ne me roule pas comme ça, moi. Ah! mais!
--Et l'argent de grand-père? dit timidement la jeune fille.
--Il court les champs, ma pauvre Suzon, répliqua Anselme avec un accent mélancolique. Oh! le pandour! Moi qui avais tant de confiance en lui. C'est son potage qui m'a trompé: le scélérat connaissait mon faible. Un fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.
--Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-père! répliqua la jeune fille qui s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas le mal de la mort.
--Bah! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les vieux, c'est très-dur; ça a l'âme chevillée dans le corps. Et puis celui-là a tant passé de mauvais jours!
C'est moi qui suis à plaindre: me voilà sans place, sans rien, sans compter cet ordinaire qui me refaisait à vue d'œil. Ah! le chenapan! si jamais je le rattrape!
--Enfin, dit Suzon comme pour chasser une idée importune, oublions cela; nous travaillerons un peu plus, voilà tout. On peut être heureux sans argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en rougissant de plus en plus.
--Sans doute, reprit le jeune homme évidemment embarrassé; quand on s'aime, c'est beaucoup.
--Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie!
--Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus empruntée, Aimer et travailler! mais un peu d'argent n'y gâte rien. Laisse-moi me retourner, et nous verrons.
Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque réveil après un songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et d'une voix pleine d'angoisses: