--Nous verrons! s'écria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?Anselme se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu ménager le cœur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle allait entendre; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque, qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de la jeune fille et lui dit:--Écoute, ma petite, il faut de la raison ici-bas. Je t'aime, tu le sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous fassions en ménage sans le premier liard pour le monter?--O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Suzon fondant en larmes.--Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voilà mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu. Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais qu'il vienne des enfants, et tu verras la misère fondre sur notre pauvre ménage.--Mon Dieu! disait Suzon l'écoutant à peine, tirez-moi de ce monde: je n'ai plus rien à y faire.--Être malheureux soi-même, ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir, et cela pour les condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut mieux attendre.--Vous l'entendez, mon Dieu! s'écria la jeune fille inondée de larmes et poussant de longs sanglots.--Au fait, qu'est-ce que je le demande, Suzon? poursuivit le jeune homme; un peu de temps, voilà tout. Que je me retourne seulement, et puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pleurer ainsi. Sois raisonnable, allons.Il chercha à la consoler, mais la blessure était trop profonde. Suzon le quitta désespéré, et en arrivant aux Thernes elle portait encore les traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et l'interrogea doucement. La jeune fille résista d'abord et ne répondit que par un déluge de larmes; puis, gagnée par les caresses du vieillard, elle en vint à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle avait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard; confuse et les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement, quand elle eut achevé, elle releva la tête comme pour demander grâce, et s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur le visage de son interlocuteur. Dans ses traits décomposés, on pouvait reconnaître une grave altération qui venait de se déclarer d'une manière soudaine. La secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.--Qu'avez-vous, grand-père? dit Suzon en se précipitant vers lui.--Rien, ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en essayant de lui sourire.--Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'écria la jeune fille; vous êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du mal?--Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.--Mais si! mais si! grand-père, ajouta Suzon. Il ne manquerait plus que cela. J'irais me jeter la tête la première dans un puits. Malheureuse!Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au bout de quelques jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son vieil ami; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fièvre.César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans succès. C'était l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant, Falempin ne voulut pas que les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? répliqua le vieillard.--Écoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille et moi: ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux, Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de la Famille.--Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et suppliante.--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu. Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand cœur.Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit même, du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.XVILes suites de l'orage.Paul Vernon se consolait de l'échec industriel qu'il avait essuyé à Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les poètes en ont tant parlé!Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des sycomores. Grâce à l'éclat de son prisme, tout œil est noir et brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idéal. Il est doux de vivre sous l'empire de ces chimères; il est toujours téméraire de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux de l'Espagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines, il demandait grâce: il était las de ces auberges où, l'argent à la main, on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peuplés de commensaux incommodes, de cette cuisine âcre et odorante qui révoltait ses sens délicats.Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche; plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui répugnait de se montrer sous le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un autre côté, dans quel dessein erait-il retourné vers sa cousine? Les événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse? Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination? N'était-il pas plus sage de laisser s'éteindre cette passion née en des temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi calculait le prudent jeune homme.Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son affection; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul, elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant, la scène du jardin avait tourmenté son cœur, elle avait senti l'aiguillon envenimé de la jalousie; mais Muller s'était appliqué à éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise sans l'inquiéter: Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses illusions.Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins, quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à d'autres mains les intérêts de son éiève, ni prendre un parti au sujet de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche ingrate et se mit sur-le-champ à l'œuvre. Le résultat de ses recherches fut désespérant. D'un coup d'œil il sonda le gouffre de dilapidations et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle, irrévocable. Il fallait se résigner en silence et passer condamnation. De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble, l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de l'hôtel.Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de mariage d'Éléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes. Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libéralité peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements. Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que, pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur considérable. L'enchère publique devait emporter le prix entre 150 et 160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait retrouver pour son dernier appoint.Ces détails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune; elle s'élevait alors à trois millions! De trois millions descendre à 70,000 francs, quelle épouvantable chute! Emma seule n'en était point, affectée; son courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la fortune; elle se sentait plus forte que la pauvreté.Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète, congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin et sa femme restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui viendraient le visiter.Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un cœur si bon! Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul. Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait souvent.--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée de bandits! Si on l'avait assassiné!Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus infatigable.--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu ce qui ne se passe pas?--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience; pas une ligne, pas un mot.--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y égare; il ne faut s'étonner de rien.Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le cœur plein d'amertume.--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part du cœur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant pis pour les cœurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est votre cri. O égoïsme, égoïsme!Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné, d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses forces. Emma s'en aperçut:--Bon ami, s'écria-t-elle, comme vous voilà ému! Je parie que c'est une bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les résolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la victime.Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.--Entends-tu, César? lui dit sa femme.--Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de veau marin pour ne pas entendre. Ils ont déraciné le marteau.--Qui diable ça peut-il être? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures, Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions, César; n'y va pas sans ton sabre..Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma d'un falot et marcha vers la porte:--Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.--C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez sur-le-champ.--Miséricorde! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de voyage d'où Éléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était habituel.Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut déranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle? Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.Le lendemain, l'aspect de l'hôtel avait changé de nouveau. On voyait que l'œil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma, quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide et même un peu contrainte.--L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.--Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous savez combien je suis peu au fait de ces choses.--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la famille.L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le cœur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en était une qui donnait sur la cour de l'hôtel. Jamais Emma ne s'y tenait; elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires de la baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son absence; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte de l'hôtel et gravit hardiment le perron. À cette vue, un nuage passa sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son cœur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne et n'avait rien eu de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. À cette vue, elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des cœurs aimants, la soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête, et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.XVIIUne idée de César.Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée de la baronne, César Falempin se leva dans des dispositions presque solennelles. Son air était grave, son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens, exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des yeux fixes et pensifs. Évidemment le vieux soldat était la proie d'une idée, d'une grande idée. On eût pu le croire à la veille de sa bataille de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de l'ennemi ou s'il le frapperait au visage. De temps en temps il s'arrêtait d'une manière brusque et relevait l'index en guise de défi. Ce manège durait depuis quelques minutes, lorsque sa ménagère le remarqua pour la première fois.--Qu'as-tu donc, César? lui dit-elle. Comme te voilà effarouché; on dirait que tu vas avaler de l'étoupe et des lames de sabre. Tu es tragique, mon vieux.--Femme, répliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de son organe, ne parlez pas avec légèreté de ce que vous ignorez. Il y a du grabuge dans l'air, voilà ce qu'il vous suffit à savoir. Maintenant, silence dans les rangs; j'ai à causer avec moi-même.Madame Falempin obéit en épouse élevée à l'école de l'empire. Son seigneur et maître avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne soutirait pas de réplique. Force était de se résigner; la ménagère s'en vengea sur la besogne, qu'elle expédiait avec une ardeur qui ressemblait à une revanche. La scène se prolongea ainsi, César rêvant toujours, sa femme époussetant les meubles, lavant sa vaisselle et soufflant ses fourneaux. Enfin, quand l'heure du déjeuner approcha, l'ex-cantinière revint vers son mari, et, appuyant ses deux mains sur l'une de ses épaules:--C'est donc bien sévère, mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus douce.--Très-sévère, Cateau, répliqua le soldat qui n'employait ce nom que dans ses moments d'effusion: très-sévère! très-sévère!--Alors, parle, mon mouton, dit la ménagère que la curiosité aiguillonnait; il n'y à rien qui soulage autant.--C'est de la fatalité! s'écria César. Trois fois dans la même nuit! Jamais rien de pareil, jamais!--Voyons, mon homme, faut se dégorger! dit en insistant madame Falempin autrement, ça t'étoufferait.--Eh bien, femme, répliqua le sergent, tu vas frémir jusque dans la moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On n'a pas d'idée de ça!--Mais, va donc! va donc! dit la vieille, que l'impatience gagnait.--Il y a des moments dans la vie, ajouta mélancoliquement Falempin, où je regrette de n'avoir pas été rôti en Égypte, gelé en Russie, tordu à Saint-Domingue par la fièvre jaune, emporté à Dresde par le typhus. Tous ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet m'en a toujours voulu: quand il me voyait, il passait à gauche. Un vrai guignon!--Allons, voilà que tu retombes dans les humeurs noires, Falempin. Tu auras fait quelque mauvais rêve, dit la vieille femme.Ces mots suffirent pour arracher César à son accès de misanthropie; il se réveilla comme un malade dont on touche la plaie.--Juste! Cateau, s'écria-t-il, un mauvais rêve! Devine lequel! C'est à ne plus vivre que de balles mâchées!--Comment veux-tu que je devine, Falempin? Voyons, parle enfin, déboutonne-toi.--Femme, répliqua César avec une solennité toujours croissante, pesez bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mécontent de moi.--Mécontent de toi, l'empereur? dit la vieille.--Mécontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue de la Douleur; tout ce qu'il y a de plus mécontent: il me l'a fait à savoir; c'est son dernier mot, à cet homme. Si j'étais mort à Lobau au moment où il me tira la moustache, j'emportais son estime à jamais. C'était de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses papiers. Il m'a mis à l'ordre du jour de l'autre monde; il est mécontent de moi. C'est à se faire sauter le crâne.--Bah! un cauchemar, dit madame Falempin, quelque chose qui t'aura pesé sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misères...--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien. Dès le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu, et chaque fois son œil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque reproche à me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que j'aie mérité d'être fusillé.--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rêve! c'est si bizarre!--Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur a toujours ses motifs. Il m'a menacé du doigt; ce n'est pas le geste d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ce que je n'ai pas rempli les dernières volontés de mon, général. Le général s'est plaint à l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien à lui refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir pour aller m'expliquer avec eux.Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu d'importance qu'il faut y attacher, César n'en voulut pas démordre: il se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre les mauvais rêves.Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de l'idée fixe et troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait souvent; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments; on était accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat du ressort en avait achevé l'inventaire. Une fois entré; il ferma soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations. En y pénétrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le fauteuil témoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.La chambre du mort se trouvait dans le même état qu'au jour du décès; l'abandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui trahissent le séjour d'un malade y figuraient encore; c'était une infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout avec émotion; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou étendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pensée aux scènes dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son cadavre. Les volets extérieurs de la pièce, avaient été fermés et ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'effacèrent pour faire place à des impressions plus douces. Il se sentait plus à l'aise, moins enclin à douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait à croire qu'il n'était pas le plus coupable des hommes et que l'empereur avait voulu seulement l'éprouver.--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je persiste à croire qu'il y a un motif.Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale armoire où le général avait déposé la somme qu'il voulait soustraire à ses spoliateurs.--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé! Ce serait curieux tout de même.Il ouvrit l'armoire avec précaution et dans le demi-jour chercha en tâtonnant l'endroit où se trouvait la précieuse cachette. Elle était fermée, rien n'indiquait qu'elle eût été violée. César eut beaucoup de peine à retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intérieur à découvert. Ce ne fut qu'après beaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin, la coulisse se mit en mouvement, et le concierge put de nouveau sonder les profondeurs de ce mystérieux réduit. Il y passa la main dans tous les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures, chercha à s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas à un double fond; enfin, il procéda à cette recherche avec l'attention la plus minutieuse. Les résultats furent les mêmes qu'au premier jour; les billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'émigration de ce dépôt devait être antérieure à la mort du baron.Un peu découragé, César ferma l'armoire, et reprit son attitude pensive. Le lit du mort était sous ses yeux, et Falempin semblait demander au chevet où son général avait exhalé le dernier soupir le secret qu'il emportait dans la tombe. Par le fait de cette illusion qui naît de l'intensité de la pensée, il voyait là le cadavre, déjà froid, et animé seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la première fois, qu'il se souvint d'une circonstance, singulière et dont il s'était peu préoccupé. L'attitude du défunt, la position des membres, l'espèce de vie galvanique qu'ils avaient conservée, indiquaient que la mort l'avait surpris au moment où il dirigeait ses mains du côté de la muraille. À peine César eut-il conçu cette idée, qu'il courut vers le lit et le bouleversa; il pensait que le général avait pu, vers sa dernière heure, chercher, pour son riche dépôt, un asile plus sûr et cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet même. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intérieur de la chambre, de manière à ce que rien ne pût lui échapper, ouvrit les volets extérieurs afin de poursuivre cette opération au grand jour. Peine inutile! soins infructueux! Le trésor ne se retrouva pas.César se retourna alors du côté du mur; il était lisse, et la tapisserie n'offrait pas de solution de continuité. Seulement, un soubassement en boiserie régnait dans l'étendue de la pièce. On sait, que les constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort élevés, tantôt garnis d'une plinthe, tantôt ornés d'une petite décoration. Celui-ci allait presque à hauteur d'appui, et formait au point du raccord une sorte de corniche. La boiserie était vieille, et le jeu des plâtres l'avait repoussée en divers endroits de manière à ménager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les panneaux des soubassements. Le hasard voulut que César jetât les yeux sur ces interstices, dont la plus considérable se trouvait à la hauteur du lit. Il lui sembla, dans la pénombre, apercevoir quelques chiffons d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumière; il y plongea les doigts avec une émotion indicible, s'y prit avec ménagement, et finit par amener au jour un billet de banque. O joie inespérée! le nid était trouvé; les 300,000 francs étaient là.Quand César se fut assuré de sa découverte, le cœur lui battit si violemment, qu'il ne put poursuivre; il se vit obligé de s'asseoir. Un nuage passa devant ses yeux; un bourdonnement confus fatigua ses oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer à sa joie et supporter son bonheur. Dès que cette émotion se fut calmée, il se remit à la besogne: elle était assez difficile. Les billets de banque avaient glissé dans l'ouverture, et plusieurs étaient profondément engagés. Les retirer un à un exigeait trop de soin, et Falempin était pressé d'en finir. Après avoir bien calculé ce qui lui restait à faire, il prit un parti décisif, sortit de l'appartement du baron, en emporta la clef, et retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui, ne put retenir un cri:--Jésus Dieu! César, s'écria-t-elle, d'où viens-tu? Tu as l'air d'un déterré.--Chut! femme, lui répondit-il en lui mettant la main sur la bouche. Tout est sauvé.--Mais encore? dit en insistant la ménagère.--Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta César. L'empereur a joliment bien fait de me réclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu! quel jour!--Il est fou, pensa sa femme. Pauvre cher homme!Tout en parlant, César avait cherché dans son coffre aux outils une forte hache, et, ainsi armé, il regagna l'hôtel. Les valets étaient ailleurs; il put rentrer dans l'appartement du général sans avoir été aperçu. Son intention était d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au moyen de pesées lentes et douces; il ne voulait pas attirer les gens de la maison et donner l'éveil à la baronne. Mais l'œuvre de menuiserie, quoique ancienne, était solide; elle témoignait de la conscience de l'ouvrier qui l'avait confectionnée. César s'y épuisa en vains efforts tant qu'il voulut procéder par des coups amortis. Quand il vit cela, il n'hésita plus, frappa avec vigueur et fit voler en éclats la vénérable boiserie. L'asile des billets de banque fut violé et on les vit bientôt voltiger de toutes parts.Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sûreté. Il parvint de la sorte à retrouver le dépôt tout entier. Ce travail de découverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre. Avertie par le bruit, elle accourait.--Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous êtes fou, Falempin? vous démolissez la maison!--Pardon! madame la baronne, répondit le concierge; voilà que c'est achevé. C'était une opération nécessaire. Excusez-moi. Éléonore regardait d'un œil inquiet le concierge qui ramassait les dernières valeurs éparses sur le parquet.--Que prenez-vous là? dit-elle.Elle avait reconnu des billets de banque, et à cette vue sa cupidité s'était éveillée; elle devina tout.--Mon Dieu, rien, madame la baronne, répliqua Falempin, qui avait retrouvé son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier que m'avait recommandés le général.--Des chiffons de papier, Falempin! s'écria la baronne en portant la main sur son serviteur; dites des billets de banque, malheureux! Est-ce que vous voudriez voler vos maîtres?Tout le sang du soldat reflua vers son visage: il tenait encore la hache à la main, et peu s'en fallut qu'il ne vengeât d'une façon sanglante l'outrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint à se maîtriser et se contenta de repousser doucement la baronne:--Un voleur! non, madame, répondit-il; mais un dépositaire. J'exécute les ordres de mon général. Ceci appartient à mademoiselle Emma.--Qui vous en fait juge? s'écria impérieusement la baronne. Il n'y a ici d'autre maître que moi. Remettez-moi ce dépôt, Falempin; c'est déjà un crime que d'y avoir touché.--Madame la baronne, dit le vieux soldat, j'en cours la chance. Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait à lui barrer le passage; ne m'obligez pas à vous manquer de respect. J'obéis à mon général, je vous le répète, et, malgré tout, j'exécuterai ce qu'il m'a ordonné.--Misérable! s'écria Éléonore exaspérée, je vous livrerai à la justice. Voler les gens en plein jour!--Point d'injures, madame la baronne; les billets de banque ne feront pas un long séjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me fusillera; j'y suis résigné. C'est le moins que je puisse faire pour la mémoire de mon général.En achevant ces paroles, il écarta Éléonore, se fraya un passage et quitta la chambre avant que la baronne fût revenue de sa stupeur.XVIIIHostilités.A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reçut avec empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua comment les choses s'étaient passées: il raconta l'entretien qu'il avait eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations. Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive; c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé l'ennemi, et l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il l'être aussi! Doit-il se frotter les mains là-bas! Ça donnerait l'envie d'y aller, rien que pour voir.--Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire d'astucieux hommes de loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès au civil, fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits imaginaires; créa des répétitions considérables au profit de créanciers qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses procureurs, elle fabriquait des titres.Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y demeurer étrangère: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Muller en devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un grand prix à l'argent: il était né dans la pauvreté et ne s'était soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regardé la richesse d'un œil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel et son amour-propre y était engagé.Muller avait un second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier; s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais. La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus cher, son honneur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui signifiant son congé. C'était excéder son droit: l'hôtel appartenait à Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en référa à Muller, qui maintint César dans son poste en dépit de la baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de l'œil.Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa position; elle menait grand train, donnait des dîners et des fêtes, comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma. Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son amour retentissait encore dans son cœur; elle était redevenue triste et languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle: triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées, l'illusion. Cette douloureuse journée, où s'était brisé tout son espoir, l'avait mûrie avant l'âge; elle comprenait le monde et se sentait prise d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de son petit ménage.Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses yeux, même après trente ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique; s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer plus entièrement à une haine récente; et la baronne occupait dans ses rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques, les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison, il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une véritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers détails d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de colères allumé dans la tête de Falempin.--Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour sur l'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.--Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le sang, mon mouton.--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me démange; je me sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu crois que je supporterai cela?--Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?--Oh! toi, répliqua César, tu es toujours dans les trembleurs: la mère la Prudence! Dis, voyons.--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout. Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils voudraient.--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais?--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au diapason de son mari.--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc des gens canailles dans ce Paris!Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait son impuissance.Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'imaginative.--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.Parmi les femmes qui étaient au service d'Éléonore, l'une d'elles semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore, mais alerte, délurée, connaissant déjà le cœur humain, et sachant tirer parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Éléonore. Il l'épia pendant huit jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé, quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'était point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour faire la grosse besogne.--Eh bien, la Gothon; comment va cette santé? lui dit amicalement Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!Le hasard voulut, que l'œil du concierge se portât en même temps vers la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint l'objet comme en arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi étrangère à l'hôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.--Eh! eh! la Gothon, dit César, excité par la vue de l'objet qu'il convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un poulet pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du précieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui, tout effrayée.Laissez donc! s'écria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir!César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en même temps il jeta un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:À monsieur MARTINON, rue de la Montagne, nº..., à Bruxelles.Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numéro, tout était désormais gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille d'Auvergne, il lui rendit la lettre.--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans une petite pièce attenante à la loge:--Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir. Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.XIXLa chasse au fiancé.Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du faubourg du Roule fut témoin d'un incident qu'il est essentiel de raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma; elle y faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que cette fille. On eût dit qu'elle cherchait dans un excès de travail un refuge contre les souvenirs du passé.La première débout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif; elle en parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire, il suffisait de célébrer les mérites de Suzon: aussi ne pardonnait-elle pas à Anselme de les avoir méconnus.--Va, ma petite, disait-elle à la jeune fille, faut pas avoir de regret. Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-cœur. Ah! il peut venir se frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler; il lui a signifié sa malédiction.Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renouvelées, Suzon s'en allait le cœur gros, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop aimante pour oublier et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec plus de pénétration que n'en avait la cantinière émérite, il eût été facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'œil. Ses joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Ce n'était plus la fauvette du cabaret des Thernes; les chants avaient cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait peser sur elle une invincible mélancolie. Dans son zèle même se révélait on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activité éclatait par excès, entrecoupés de défaillances. Ces symptômes bétonnaient; elle se voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuliers troublaient sa tête, le dégoût s'en mêlait; et plus d'une fois, sous l'influence de ce malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.--O ciel! s'écriait-elle: est-ce que je vais mourir? C'est s'en aller bien jeune, mon Dieu!Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère Falempin entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.--Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bonté. Te voilà changée en fontaine: d'où vient cela?Aux premiers mots qu'avait prononcés la vieille femme, Suzon s'était éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier, y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'affaire d'un instant. Quand elle répondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son œil brillait comme un rayon de soleil entre deux nuées.--Ne faites pas attention, madame Falempin, répondit-elle: un moment d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.En même temps, elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui était loin de son cœur. Cette fois, l'épouse de César ne s'y trompa point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et pressa la jeune fille.--Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as du chagrin, conte-moi ça.--Mais, non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?On eût dit que le cœur protestait, car deux larmes suspendues au bord des paupières donnèrent un démenti à ces paroles.--Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle, ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que je te fais peur?--Peur? oh! non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que voulez-vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours, je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! Un peu de patience; ça s'en ira comme c'est venu. A dix-sept ans, il y a de la ressource.--Tu te sens donc malade, Suzon?--Un tantinet, madame Falempin; j'ai comme qui dirait le cœur sur l'eau. Mais ça n'est rien: le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il faut le croire.L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces réponses: elle continua son interrogatoire en ménageant l'ignorance de la jeune fille. Suzon se défendit d'abord; mais peu à peu, gagnée par l'intérêt profond qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa aller à des aveux complets. Pour la première fois, elle raconta ce qui s'était passé au retour de Saint-Cloud; et à mesure qu'elle avançait dans cette confidence, la mère Falempin laissait échapper plus fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à témoigner une indignation croissante:--Oh! le monstre! disait-elle, oh! le monstre!La glace était rompue; Suzon fit une confession générale. Elle raconta les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin les circonstances qui avaient précédé la mort de son grand-père. En finissant elle s'accusa d'avoir hâté la fin du vieillard, et se remit à fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au ciel et à s'écrier de loin en loin:--Le monstre! le monstre!Ces détails étaient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient à ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de réparation:--Écoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se passera pas comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot. Ah! il lui faut de l'argent à ce mirliflore; il veut faire la belle jambe aux dépens de sa femme; il tient à avoir du pain sur la planche, le fainéant. Depuis que les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que la mère Falempin, Ah mais! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.Pendant que l'épouse de César lançait ce défi dans le vide, Suzon était retombée dans ses accès de tristesse; elle semblait inconsolable.--Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme cela: je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire pleurer une femme qui n'a pas pleuré à Waterloo. Eh bien, taris tes fontaines; car je me sens gagnée.La mère Falempin termina la scène sur ces mots; elle en était arrivée au point de ne pouvoir maîtriser son émotion. En sortant et sur le seuil même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement à son aspect et parut embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son chemin. Une idée fixe la préoccupait: elle voulait rejoindre Anselme et avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas comme si elle eût craint de surprendre Suzon; et rencontrant dans l'antichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle:--Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.--A vos ordres, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis votre esclave. Commandez.Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à l'hôtel; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et l'avait menacé de voies de fait s'il l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de l'hôtel, Anselme, en garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans effort. Peut-être avait-il une petite idée de la cuisine Falempin, depuis Je jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient: c'était une compagnie, d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De concierge à concierge, on se doit des égards; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.--M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui a disparu; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La marchande semblait l'oublier pour être toute à son public; on voyait qu'elle avait une confiance entière dans ce consommateur et qu'elle le regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que l'on pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en étendue.Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces pyramides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un lien devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange.--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur! je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin, de cet entretien.--Voilà donc où il faut venir le chercher? s'écria la mère Falempin lui rompant en visière; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.--Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du bien. Faut voir comme elle est connue à la halle et quel crédit elle y a!--C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en l'éloge encore. Joli commerce! Un tas de coureuses!--Ma tante, dit Anselme un peu scandalisé, modérez vos propos. La veuve Guichard a mille francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un coin: de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle. Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, première qualité de marchandises, des pommes, des poires, tout ce que l'on connaît de mieux. Et des oranges, faut goûter ça! Un vrai sucre, un parfum, un nectar! Trente caisses de ce numéro! Voilà un capital, j'espère. Le tout payé comptant, net et liquide!--Veux-tu te taire avec ta Guichard! s'écria la vieille femme impatientée.--Dame! petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont fait leur magot.Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitté son bras et venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrêt:--Et Suzon! s'écria-t-elle.--Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne faites donc pas des bêtises dans la rue, tante: on nous regarderait comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment de l'Empire; on ne se sert plus de ces instruments-là aujourd'hui: tâchez de le réformer.Cette ironie déconcerta la mère Falempin et lui ôta une partie de sa force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme; elle ne savait plus comment achever cette pénible explication au milieu de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix prit-elle une expression presque suppliante pour ajouter:--Je te parle de Suzon, Anselme; ce nom ne te dit-il rien? n'éprouves-tu pas quelques remords à l'entendre?--Suzon est gentille, répondit froidement Anselme; je la regrette; elle vaut cent mille Guichard. Mais elle est montée en fonds comme moi; ce serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme d'âge, vous devriez comprendre cela, tante.--Mais, malheureux! répondit la vieille avec une indignation contenue; il ne fallait pas la tromper, alors! Veux-tu que je te dise tout?--Dites, tante.La mère Falempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de ce qu'elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put voir, à cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune homme; mais ce fut un éclair; il se remit presque sur-le-champ:--Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.--Eh bien, répliqua le neveu: avant comme après. C'est triste à dire; mais c'est comme ça.--Anselme! s'écria la mère Falempin avec un accent indigné, ton oncle t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le répète; tu monteras un jour sur l'échafaud!Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers mois. Le jeune homme resta comme étourdi sur le coup.--Deux malédictions pour une! se dit-il; voilà de la chance!Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'établissement où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son épaule.Il se retourna; c'était Muller.--Anselme, lui dit le précepteur, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien?--Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez! des heures même, si cela vous plaît!--Vous refusez d'épouser Suzon, continua l'Allemand, parce qu'elle n'a point de dot. C'est bien l'unique motif de votre refus, n'est-ce pas?L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.--Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez disposé à l'épouser? poursuivit Muller.--Dame! il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait d'un marché, et se mettant sur ses gardes.--Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il, monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.--C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Anselme. Dix mille francs et le trousseau?--Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.--Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-il?--C'est moi, dit Muller.--Eh bien, noble Allemand, touchez là, répondit Anselme en lui tendant la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?--Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix avec votre tante et consoler votre fiancée.Anselme n'en entendit pas davantage; il se mit à courir dans la direction qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchanté d'avoir servi d'instrument à de généreuses pensées.
--Nous verrons! s'écria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?
Anselme se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu ménager le cœur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle allait entendre; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque, qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de la jeune fille et lui dit:
--Écoute, ma petite, il faut de la raison ici-bas. Je t'aime, tu le sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous fassions en ménage sans le premier liard pour le monter?
--O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Suzon fondant en larmes.
--Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voilà mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu. Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais qu'il vienne des enfants, et tu verras la misère fondre sur notre pauvre ménage.
--Mon Dieu! disait Suzon l'écoutant à peine, tirez-moi de ce monde: je n'ai plus rien à y faire.
--Être malheureux soi-même, ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir, et cela pour les condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut mieux attendre.
--Vous l'entendez, mon Dieu! s'écria la jeune fille inondée de larmes et poussant de longs sanglots.
--Au fait, qu'est-ce que je le demande, Suzon? poursuivit le jeune homme; un peu de temps, voilà tout. Que je me retourne seulement, et puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pleurer ainsi. Sois raisonnable, allons.
Il chercha à la consoler, mais la blessure était trop profonde. Suzon le quitta désespéré, et en arrivant aux Thernes elle portait encore les traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et l'interrogea doucement. La jeune fille résista d'abord et ne répondit que par un déluge de larmes; puis, gagnée par les caresses du vieillard, elle en vint à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle avait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard; confuse et les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement, quand elle eut achevé, elle releva la tête comme pour demander grâce, et s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur le visage de son interlocuteur. Dans ses traits décomposés, on pouvait reconnaître une grave altération qui venait de se déclarer d'une manière soudaine. La secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.
--Qu'avez-vous, grand-père? dit Suzon en se précipitant vers lui.
--Rien, ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en essayant de lui sourire.
--Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'écria la jeune fille; vous êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du mal?
--Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.
--Mais si! mais si! grand-père, ajouta Suzon. Il ne manquerait plus que cela. J'irais me jeter la tête la première dans un puits. Malheureuse!
Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au bout de quelques jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son vieil ami; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.
-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fièvre.
César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans succès. C'était l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant, Falempin ne voulut pas que les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.
--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.
--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? répliqua le vieillard.
--Écoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille et moi: ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux, Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de la Famille.
--Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et suppliante.
--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu. Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.
--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand cœur.
Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit même, du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.
Paul Vernon se consolait de l'échec industriel qu'il avait essuyé à Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les poètes en ont tant parlé!
Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des sycomores. Grâce à l'éclat de son prisme, tout œil est noir et brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idéal. Il est doux de vivre sous l'empire de ces chimères; il est toujours téméraire de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux de l'Espagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines, il demandait grâce: il était las de ces auberges où, l'argent à la main, on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peuplés de commensaux incommodes, de cette cuisine âcre et odorante qui révoltait ses sens délicats.
Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche; plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui répugnait de se montrer sous le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un autre côté, dans quel dessein erait-il retourné vers sa cousine? Les événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse? Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination? N'était-il pas plus sage de laisser s'éteindre cette passion née en des temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi calculait le prudent jeune homme.
Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son affection; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul, elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant, la scène du jardin avait tourmenté son cœur, elle avait senti l'aiguillon envenimé de la jalousie; mais Muller s'était appliqué à éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise sans l'inquiéter: Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses illusions.
Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins, quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à d'autres mains les intérêts de son éiève, ni prendre un parti au sujet de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche ingrate et se mit sur-le-champ à l'œuvre. Le résultat de ses recherches fut désespérant. D'un coup d'œil il sonda le gouffre de dilapidations et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle, irrévocable. Il fallait se résigner en silence et passer condamnation. De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble, l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de l'hôtel.
Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de mariage d'Éléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes. Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libéralité peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements. Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que, pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur considérable. L'enchère publique devait emporter le prix entre 150 et 160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait retrouver pour son dernier appoint.
Ces détails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune; elle s'élevait alors à trois millions! De trois millions descendre à 70,000 francs, quelle épouvantable chute! Emma seule n'en était point, affectée; son courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la fortune; elle se sentait plus forte que la pauvreté.
Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète, congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin et sa femme restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui viendraient le visiter.
Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un cœur si bon! Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.
Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul. Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait souvent.
--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée de bandits! Si on l'avait assassiné!
Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus infatigable.
--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu ce qui ne se passe pas?
--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience; pas une ligne, pas un mot.
--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y égare; il ne faut s'étonner de rien.
Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le cœur plein d'amertume.
--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part du cœur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant pis pour les cœurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est votre cri. O égoïsme, égoïsme!
Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné, d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses forces. Emma s'en aperçut:
--Bon ami, s'écria-t-elle, comme vous voilà ému! Je parie que c'est une bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?
Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les résolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la victime.
Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.
--Entends-tu, César? lui dit sa femme.
--Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de veau marin pour ne pas entendre. Ils ont déraciné le marteau.
--Qui diable ça peut-il être? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures, Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions, César; n'y va pas sans ton sabre..
Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma d'un falot et marcha vers la porte:
--Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.
--C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez sur-le-champ.
--Miséricorde! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.
Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de voyage d'où Éléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était habituel.
Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.
Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut déranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle? Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.
Le lendemain, l'aspect de l'hôtel avait changé de nouveau. On voyait que l'œil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma, quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide et même un peu contrainte.
--L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.
--Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous savez combien je suis peu au fait de ces choses.
--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la famille.
L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le cœur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en était une qui donnait sur la cour de l'hôtel. Jamais Emma ne s'y tenait; elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires de la baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son absence; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte de l'hôtel et gravit hardiment le perron. À cette vue, un nuage passa sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son cœur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne et n'avait rien eu de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. À cette vue, elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des cœurs aimants, la soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête, et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.
Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée de la baronne, César Falempin se leva dans des dispositions presque solennelles. Son air était grave, son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens, exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des yeux fixes et pensifs. Évidemment le vieux soldat était la proie d'une idée, d'une grande idée. On eût pu le croire à la veille de sa bataille de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de l'ennemi ou s'il le frapperait au visage. De temps en temps il s'arrêtait d'une manière brusque et relevait l'index en guise de défi. Ce manège durait depuis quelques minutes, lorsque sa ménagère le remarqua pour la première fois.
--Qu'as-tu donc, César? lui dit-elle. Comme te voilà effarouché; on dirait que tu vas avaler de l'étoupe et des lames de sabre. Tu es tragique, mon vieux.
--Femme, répliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de son organe, ne parlez pas avec légèreté de ce que vous ignorez. Il y a du grabuge dans l'air, voilà ce qu'il vous suffit à savoir. Maintenant, silence dans les rangs; j'ai à causer avec moi-même.
Madame Falempin obéit en épouse élevée à l'école de l'empire. Son seigneur et maître avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne soutirait pas de réplique. Force était de se résigner; la ménagère s'en vengea sur la besogne, qu'elle expédiait avec une ardeur qui ressemblait à une revanche. La scène se prolongea ainsi, César rêvant toujours, sa femme époussetant les meubles, lavant sa vaisselle et soufflant ses fourneaux. Enfin, quand l'heure du déjeuner approcha, l'ex-cantinière revint vers son mari, et, appuyant ses deux mains sur l'une de ses épaules:
--C'est donc bien sévère, mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus douce.
--Très-sévère, Cateau, répliqua le soldat qui n'employait ce nom que dans ses moments d'effusion: très-sévère! très-sévère!
--Alors, parle, mon mouton, dit la ménagère que la curiosité aiguillonnait; il n'y à rien qui soulage autant.
--C'est de la fatalité! s'écria César. Trois fois dans la même nuit! Jamais rien de pareil, jamais!
--Voyons, mon homme, faut se dégorger! dit en insistant madame Falempin autrement, ça t'étoufferait.
--Eh bien, femme, répliqua le sergent, tu vas frémir jusque dans la moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On n'a pas d'idée de ça!
--Mais, va donc! va donc! dit la vieille, que l'impatience gagnait.
--Il y a des moments dans la vie, ajouta mélancoliquement Falempin, où je regrette de n'avoir pas été rôti en Égypte, gelé en Russie, tordu à Saint-Domingue par la fièvre jaune, emporté à Dresde par le typhus. Tous ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet m'en a toujours voulu: quand il me voyait, il passait à gauche. Un vrai guignon!
--Allons, voilà que tu retombes dans les humeurs noires, Falempin. Tu auras fait quelque mauvais rêve, dit la vieille femme.
Ces mots suffirent pour arracher César à son accès de misanthropie; il se réveilla comme un malade dont on touche la plaie.
--Juste! Cateau, s'écria-t-il, un mauvais rêve! Devine lequel! C'est à ne plus vivre que de balles mâchées!
--Comment veux-tu que je devine, Falempin? Voyons, parle enfin, déboutonne-toi.
--Femme, répliqua César avec une solennité toujours croissante, pesez bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mécontent de moi.
--Mécontent de toi, l'empereur? dit la vieille.
--Mécontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue de la Douleur; tout ce qu'il y a de plus mécontent: il me l'a fait à savoir; c'est son dernier mot, à cet homme. Si j'étais mort à Lobau au moment où il me tira la moustache, j'emportais son estime à jamais. C'était de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses papiers. Il m'a mis à l'ordre du jour de l'autre monde; il est mécontent de moi. C'est à se faire sauter le crâne.
--Bah! un cauchemar, dit madame Falempin, quelque chose qui t'aura pesé sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misères...
--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien. Dès le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu, et chaque fois son œil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque reproche à me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que j'aie mérité d'être fusillé.
--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rêve! c'est si bizarre!
--Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur a toujours ses motifs. Il m'a menacé du doigt; ce n'est pas le geste d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ce que je n'ai pas rempli les dernières volontés de mon, général. Le général s'est plaint à l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien à lui refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir pour aller m'expliquer avec eux.
Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu d'importance qu'il faut y attacher, César n'en voulut pas démordre: il se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre les mauvais rêves.
Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de l'idée fixe et troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait souvent; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments; on était accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat du ressort en avait achevé l'inventaire. Une fois entré; il ferma soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations. En y pénétrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le fauteuil témoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.
La chambre du mort se trouvait dans le même état qu'au jour du décès; l'abandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui trahissent le séjour d'un malade y figuraient encore; c'était une infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout avec émotion; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou étendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pensée aux scènes dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son cadavre. Les volets extérieurs de la pièce, avaient été fermés et ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.
Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'effacèrent pour faire place à des impressions plus douces. Il se sentait plus à l'aise, moins enclin à douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait à croire qu'il n'était pas le plus coupable des hommes et que l'empereur avait voulu seulement l'éprouver.
--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je persiste à croire qu'il y a un motif.
Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale armoire où le général avait déposé la somme qu'il voulait soustraire à ses spoliateurs.
--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé! Ce serait curieux tout de même.
Il ouvrit l'armoire avec précaution et dans le demi-jour chercha en tâtonnant l'endroit où se trouvait la précieuse cachette. Elle était fermée, rien n'indiquait qu'elle eût été violée. César eut beaucoup de peine à retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intérieur à découvert. Ce ne fut qu'après beaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin, la coulisse se mit en mouvement, et le concierge put de nouveau sonder les profondeurs de ce mystérieux réduit. Il y passa la main dans tous les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures, chercha à s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas à un double fond; enfin, il procéda à cette recherche avec l'attention la plus minutieuse. Les résultats furent les mêmes qu'au premier jour; les billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'émigration de ce dépôt devait être antérieure à la mort du baron.
Un peu découragé, César ferma l'armoire, et reprit son attitude pensive. Le lit du mort était sous ses yeux, et Falempin semblait demander au chevet où son général avait exhalé le dernier soupir le secret qu'il emportait dans la tombe. Par le fait de cette illusion qui naît de l'intensité de la pensée, il voyait là le cadavre, déjà froid, et animé seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la première fois, qu'il se souvint d'une circonstance, singulière et dont il s'était peu préoccupé. L'attitude du défunt, la position des membres, l'espèce de vie galvanique qu'ils avaient conservée, indiquaient que la mort l'avait surpris au moment où il dirigeait ses mains du côté de la muraille. À peine César eut-il conçu cette idée, qu'il courut vers le lit et le bouleversa; il pensait que le général avait pu, vers sa dernière heure, chercher, pour son riche dépôt, un asile plus sûr et cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet même. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intérieur de la chambre, de manière à ce que rien ne pût lui échapper, ouvrit les volets extérieurs afin de poursuivre cette opération au grand jour. Peine inutile! soins infructueux! Le trésor ne se retrouva pas.
César se retourna alors du côté du mur; il était lisse, et la tapisserie n'offrait pas de solution de continuité. Seulement, un soubassement en boiserie régnait dans l'étendue de la pièce. On sait, que les constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort élevés, tantôt garnis d'une plinthe, tantôt ornés d'une petite décoration. Celui-ci allait presque à hauteur d'appui, et formait au point du raccord une sorte de corniche. La boiserie était vieille, et le jeu des plâtres l'avait repoussée en divers endroits de manière à ménager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les panneaux des soubassements. Le hasard voulut que César jetât les yeux sur ces interstices, dont la plus considérable se trouvait à la hauteur du lit. Il lui sembla, dans la pénombre, apercevoir quelques chiffons d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumière; il y plongea les doigts avec une émotion indicible, s'y prit avec ménagement, et finit par amener au jour un billet de banque. O joie inespérée! le nid était trouvé; les 300,000 francs étaient là.
Quand César se fut assuré de sa découverte, le cœur lui battit si violemment, qu'il ne put poursuivre; il se vit obligé de s'asseoir. Un nuage passa devant ses yeux; un bourdonnement confus fatigua ses oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer à sa joie et supporter son bonheur. Dès que cette émotion se fut calmée, il se remit à la besogne: elle était assez difficile. Les billets de banque avaient glissé dans l'ouverture, et plusieurs étaient profondément engagés. Les retirer un à un exigeait trop de soin, et Falempin était pressé d'en finir. Après avoir bien calculé ce qui lui restait à faire, il prit un parti décisif, sortit de l'appartement du baron, en emporta la clef, et retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui, ne put retenir un cri:
--Jésus Dieu! César, s'écria-t-elle, d'où viens-tu? Tu as l'air d'un déterré.
--Chut! femme, lui répondit-il en lui mettant la main sur la bouche. Tout est sauvé.
--Mais encore? dit en insistant la ménagère.
--Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta César. L'empereur a joliment bien fait de me réclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu! quel jour!
--Il est fou, pensa sa femme. Pauvre cher homme!
Tout en parlant, César avait cherché dans son coffre aux outils une forte hache, et, ainsi armé, il regagna l'hôtel. Les valets étaient ailleurs; il put rentrer dans l'appartement du général sans avoir été aperçu. Son intention était d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au moyen de pesées lentes et douces; il ne voulait pas attirer les gens de la maison et donner l'éveil à la baronne. Mais l'œuvre de menuiserie, quoique ancienne, était solide; elle témoignait de la conscience de l'ouvrier qui l'avait confectionnée. César s'y épuisa en vains efforts tant qu'il voulut procéder par des coups amortis. Quand il vit cela, il n'hésita plus, frappa avec vigueur et fit voler en éclats la vénérable boiserie. L'asile des billets de banque fut violé et on les vit bientôt voltiger de toutes parts.
Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sûreté. Il parvint de la sorte à retrouver le dépôt tout entier. Ce travail de découverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre. Avertie par le bruit, elle accourait.
--Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous êtes fou, Falempin? vous démolissez la maison!
--Pardon! madame la baronne, répondit le concierge; voilà que c'est achevé. C'était une opération nécessaire. Excusez-moi. Éléonore regardait d'un œil inquiet le concierge qui ramassait les dernières valeurs éparses sur le parquet.
--Que prenez-vous là? dit-elle.
Elle avait reconnu des billets de banque, et à cette vue sa cupidité s'était éveillée; elle devina tout.
--Mon Dieu, rien, madame la baronne, répliqua Falempin, qui avait retrouvé son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier que m'avait recommandés le général.
--Des chiffons de papier, Falempin! s'écria la baronne en portant la main sur son serviteur; dites des billets de banque, malheureux! Est-ce que vous voudriez voler vos maîtres?
Tout le sang du soldat reflua vers son visage: il tenait encore la hache à la main, et peu s'en fallut qu'il ne vengeât d'une façon sanglante l'outrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint à se maîtriser et se contenta de repousser doucement la baronne:
--Un voleur! non, madame, répondit-il; mais un dépositaire. J'exécute les ordres de mon général. Ceci appartient à mademoiselle Emma.
--Qui vous en fait juge? s'écria impérieusement la baronne. Il n'y a ici d'autre maître que moi. Remettez-moi ce dépôt, Falempin; c'est déjà un crime que d'y avoir touché.
--Madame la baronne, dit le vieux soldat, j'en cours la chance. Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait à lui barrer le passage; ne m'obligez pas à vous manquer de respect. J'obéis à mon général, je vous le répète, et, malgré tout, j'exécuterai ce qu'il m'a ordonné.
--Misérable! s'écria Éléonore exaspérée, je vous livrerai à la justice. Voler les gens en plein jour!
--Point d'injures, madame la baronne; les billets de banque ne feront pas un long séjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me fusillera; j'y suis résigné. C'est le moins que je puisse faire pour la mémoire de mon général.
En achevant ces paroles, il écarta Éléonore, se fraya un passage et quitta la chambre avant que la baronne fût revenue de sa stupeur.
A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reçut avec empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua comment les choses s'étaient passées: il raconta l'entretien qu'il avait eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations. Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.
--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive; c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé l'ennemi, et l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il l'être aussi! Doit-il se frotter les mains là-bas! Ça donnerait l'envie d'y aller, rien que pour voir.
--Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!
Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire d'astucieux hommes de loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès au civil, fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits imaginaires; créa des répétitions considérables au profit de créanciers qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses procureurs, elle fabriquait des titres.
Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y demeurer étrangère: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Muller en devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un grand prix à l'argent: il était né dans la pauvreté et ne s'était soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regardé la richesse d'un œil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel et son amour-propre y était engagé.
Muller avait un second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier; s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais. La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus cher, son honneur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui signifiant son congé. C'était excéder son droit: l'hôtel appartenait à Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en référa à Muller, qui maintint César dans son poste en dépit de la baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de l'œil.
Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa position; elle menait grand train, donnait des dîners et des fêtes, comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma. Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son amour retentissait encore dans son cœur; elle était redevenue triste et languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle: triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées, l'illusion. Cette douloureuse journée, où s'était brisé tout son espoir, l'avait mûrie avant l'âge; elle comprenait le monde et se sentait prise d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de son petit ménage.
Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses yeux, même après trente ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique; s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer plus entièrement à une haine récente; et la baronne occupait dans ses rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques, les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.
Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison, il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une véritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers détails d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de colères allumé dans la tête de Falempin.
--Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour sur l'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.
--Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le sang, mon mouton.
--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me démange; je me sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu crois que je supporterai cela?
--Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?
--Oh! toi, répliqua César, tu es toujours dans les trembleurs: la mère la Prudence! Dis, voyons.
--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout. Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils voudraient.
--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.
--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.
--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais?
--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au diapason de son mari.
--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.
--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc des gens canailles dans ce Paris!
Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait son impuissance.
Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'imaginative.
--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.
Parmi les femmes qui étaient au service d'Éléonore, l'une d'elles semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore, mais alerte, délurée, connaissant déjà le cœur humain, et sachant tirer parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Éléonore. Il l'épia pendant huit jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé, quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'était point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour faire la grosse besogne.
--Eh bien, la Gothon; comment va cette santé? lui dit amicalement Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!
Le hasard voulut, que l'œil du concierge se portât en même temps vers la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint l'objet comme en arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi étrangère à l'hôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.
--Eh! eh! la Gothon, dit César, excité par la vue de l'objet qu'il convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un poulet pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!
En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du précieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui, tout effrayée.
Laissez donc! s'écria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir!
César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en même temps il jeta un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:
À monsieur MARTINON, rue de la Montagne, nº..., à Bruxelles.
Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numéro, tout était désormais gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille d'Auvergne, il lui rendit la lettre.
--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.
Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans une petite pièce attenante à la loge:
--Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir. Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.
Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du faubourg du Roule fut témoin d'un incident qu'il est essentiel de raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma; elle y faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que cette fille. On eût dit qu'elle cherchait dans un excès de travail un refuge contre les souvenirs du passé.
La première débout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif; elle en parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire, il suffisait de célébrer les mérites de Suzon: aussi ne pardonnait-elle pas à Anselme de les avoir méconnus.
--Va, ma petite, disait-elle à la jeune fille, faut pas avoir de regret. Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-cœur. Ah! il peut venir se frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler; il lui a signifié sa malédiction.
Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renouvelées, Suzon s'en allait le cœur gros, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop aimante pour oublier et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec plus de pénétration que n'en avait la cantinière émérite, il eût été facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'œil. Ses joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Ce n'était plus la fauvette du cabaret des Thernes; les chants avaient cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait peser sur elle une invincible mélancolie. Dans son zèle même se révélait on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activité éclatait par excès, entrecoupés de défaillances. Ces symptômes bétonnaient; elle se voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuliers troublaient sa tête, le dégoût s'en mêlait; et plus d'une fois, sous l'influence de ce malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.
--O ciel! s'écriait-elle: est-ce que je vais mourir? C'est s'en aller bien jeune, mon Dieu!
Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère Falempin entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.
--Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bonté. Te voilà changée en fontaine: d'où vient cela?
Aux premiers mots qu'avait prononcés la vieille femme, Suzon s'était éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier, y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'affaire d'un instant. Quand elle répondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son œil brillait comme un rayon de soleil entre deux nuées.
--Ne faites pas attention, madame Falempin, répondit-elle: un moment d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.
En même temps, elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui était loin de son cœur. Cette fois, l'épouse de César ne s'y trompa point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et pressa la jeune fille.
--Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as du chagrin, conte-moi ça.
--Mais, non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?
On eût dit que le cœur protestait, car deux larmes suspendues au bord des paupières donnèrent un démenti à ces paroles.
--Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle, ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que je te fais peur?
--Peur? oh! non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que voulez-vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours, je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! Un peu de patience; ça s'en ira comme c'est venu. A dix-sept ans, il y a de la ressource.
--Tu te sens donc malade, Suzon?
--Un tantinet, madame Falempin; j'ai comme qui dirait le cœur sur l'eau. Mais ça n'est rien: le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il faut le croire.
L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces réponses: elle continua son interrogatoire en ménageant l'ignorance de la jeune fille. Suzon se défendit d'abord; mais peu à peu, gagnée par l'intérêt profond qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa aller à des aveux complets. Pour la première fois, elle raconta ce qui s'était passé au retour de Saint-Cloud; et à mesure qu'elle avançait dans cette confidence, la mère Falempin laissait échapper plus fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à témoigner une indignation croissante:
--Oh! le monstre! disait-elle, oh! le monstre!
La glace était rompue; Suzon fit une confession générale. Elle raconta les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin les circonstances qui avaient précédé la mort de son grand-père. En finissant elle s'accusa d'avoir hâté la fin du vieillard, et se remit à fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au ciel et à s'écrier de loin en loin:
--Le monstre! le monstre!
Ces détails étaient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient à ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de réparation:
--Écoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se passera pas comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot. Ah! il lui faut de l'argent à ce mirliflore; il veut faire la belle jambe aux dépens de sa femme; il tient à avoir du pain sur la planche, le fainéant. Depuis que les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que la mère Falempin, Ah mais! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.
Pendant que l'épouse de César lançait ce défi dans le vide, Suzon était retombée dans ses accès de tristesse; elle semblait inconsolable.
--Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme cela: je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire pleurer une femme qui n'a pas pleuré à Waterloo. Eh bien, taris tes fontaines; car je me sens gagnée.
La mère Falempin termina la scène sur ces mots; elle en était arrivée au point de ne pouvoir maîtriser son émotion. En sortant et sur le seuil même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement à son aspect et parut embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son chemin. Une idée fixe la préoccupait: elle voulait rejoindre Anselme et avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas comme si elle eût craint de surprendre Suzon; et rencontrant dans l'antichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle:
--Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.
--A vos ordres, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis votre esclave. Commandez.
Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à l'hôtel; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.
Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et l'avait menacé de voies de fait s'il l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de l'hôtel, Anselme, en garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans effort. Peut-être avait-il une petite idée de la cuisine Falempin, depuis Je jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient: c'était une compagnie, d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De concierge à concierge, on se doit des égards; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.
--M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui a disparu; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.
La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La marchande semblait l'oublier pour être toute à son public; on voyait qu'elle avait une confiance entière dans ce consommateur et qu'elle le regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que l'on pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en étendue.
Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces pyramides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un lien devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange.
--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur! je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!
Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin, de cet entretien.
--Voilà donc où il faut venir le chercher? s'écria la mère Falempin lui rompant en visière; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.
--Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du bien. Faut voir comme elle est connue à la halle et quel crédit elle y a!
--C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en l'éloge encore. Joli commerce! Un tas de coureuses!
--Ma tante, dit Anselme un peu scandalisé, modérez vos propos. La veuve Guichard a mille francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un coin: de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle. Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, première qualité de marchandises, des pommes, des poires, tout ce que l'on connaît de mieux. Et des oranges, faut goûter ça! Un vrai sucre, un parfum, un nectar! Trente caisses de ce numéro! Voilà un capital, j'espère. Le tout payé comptant, net et liquide!
--Veux-tu te taire avec ta Guichard! s'écria la vieille femme impatientée.
--Dame! petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont fait leur magot.
Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitté son bras et venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrêt:
--Et Suzon! s'écria-t-elle.
--Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne faites donc pas des bêtises dans la rue, tante: on nous regarderait comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment de l'Empire; on ne se sert plus de ces instruments-là aujourd'hui: tâchez de le réformer.
Cette ironie déconcerta la mère Falempin et lui ôta une partie de sa force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme; elle ne savait plus comment achever cette pénible explication au milieu de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix prit-elle une expression presque suppliante pour ajouter:
--Je te parle de Suzon, Anselme; ce nom ne te dit-il rien? n'éprouves-tu pas quelques remords à l'entendre?
--Suzon est gentille, répondit froidement Anselme; je la regrette; elle vaut cent mille Guichard. Mais elle est montée en fonds comme moi; ce serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme d'âge, vous devriez comprendre cela, tante.
--Mais, malheureux! répondit la vieille avec une indignation contenue; il ne fallait pas la tromper, alors! Veux-tu que je te dise tout?
--Dites, tante.
La mère Falempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de ce qu'elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put voir, à cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune homme; mais ce fut un éclair; il se remit presque sur-le-champ:
--Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.
--Eh bien, répliqua le neveu: avant comme après. C'est triste à dire; mais c'est comme ça.
--Anselme! s'écria la mère Falempin avec un accent indigné, ton oncle t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le répète; tu monteras un jour sur l'échafaud!
Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers mois. Le jeune homme resta comme étourdi sur le coup.
--Deux malédictions pour une! se dit-il; voilà de la chance!
Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'établissement où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son épaule.
Il se retourna; c'était Muller.
--Anselme, lui dit le précepteur, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien?
--Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez! des heures même, si cela vous plaît!
--Vous refusez d'épouser Suzon, continua l'Allemand, parce qu'elle n'a point de dot. C'est bien l'unique motif de votre refus, n'est-ce pas?
L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.
--Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez disposé à l'épouser? poursuivit Muller.
--Dame! il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait d'un marché, et se mettant sur ses gardes.
--Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il, monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.
--C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Anselme. Dix mille francs et le trousseau?
--Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.
--Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-il?
--C'est moi, dit Muller.
--Eh bien, noble Allemand, touchez là, répondit Anselme en lui tendant la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?
--Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix avec votre tante et consoler votre fiancée.
Anselme n'en entendit pas davantage; il se mit à courir dans la direction qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchanté d'avoir servi d'instrument à de généreuses pensées.