Chapter 4

XILes Dames de feu

XILes Dames de feu

Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le capitaine du steam-boatPrince de Gallesqu'il avait débarqué à Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle.

Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg — ce que l'on savait de reste —, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.

Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds, depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol. Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de Stirling, on fit quelques recherches de ce côté.

Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les veillées du clan d'Irvine, — s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.

James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.

Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement, indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut plus qu'à attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le monde savant de l'Angleterre n'était pas éloigné de croire à la disparition définitive de l'un de ses membres les plus distingués.

En même temps que l'on s'inquiétait ainsi de la personne de James Starr, la personne d'Harry était le sujet de préoccupations non moins vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.

On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack Ryan avait invité Harry à venir, huit jours après, à la fête du clan d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se rendre à cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constaté en maintes circonstances, que son camarade était homme de parole. Avec lui, chose promise, chose faite.

Or, à la fête d'Irvine, rien n'avait manqué, ni les chants, ni les danses, ni les réjouissances de toutes sortes, rien, — si ce n'est Harry Ford.

Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce que l'absence de son ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit même la mémoire au milieu d'une de ses chansons, et, pour la première fois, il resta court pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements mérités.

Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et publiée dans les journaux, n'était pas encore tombée sous les yeux de Jack Ryan. Ce brave garçon ne se préoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empêcher de tenir sa promesse. Aussi, le lendemain de la fête d'Irvine, Jack Ryan comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre à la fosse Dochart, et il l'aurait fait, — s'il n'eût été retenu par un accident qui faillit lui coûter la vie.

Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12 décembre. En vérité, le fait était de nature à donner raison à tous les partisans du surnaturel, et ils étaient nombreux à la ferme de Melrose.

Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew, qui compte environ sept mille habitants, est bâtie dans un brusque retour que fait la côte écossaise, presque à l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez bien abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu important qui indique les atterrissages, de telle façon qu'un marin prudent ne peut s'y tromper. Aussi, les naufrages étaient-ils rares sur cette portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow, soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manœuvrer sans danger, même par les nuits obscures.

Lorsqu'une ville est pourvue d'un passé historique, si mince qu'il soit, lorsque son château a appartenu autrefois à un Robert Stuart, elle n'est pas sans posséder quelques ruines.

Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des esprits. — Du moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.

Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famées de cette partie du littoral, étaient précisément celles de ce château de Robert Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.

A cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires couraient sur le compte de certaines « Dames de feu » qui hantaient le vieux château.

Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers.

La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient, tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.

Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? Méritaient-elles ce nom de « Dames de feu » que leur avaient donné les Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement ce phénomène.

Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contrée la réputation bien établie de fréquenter les ruines du vieux château et d'y exécuter parfois d'étranges sarabandes, surtout pendant les nuits obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fût, ne se serait point hasardé à les accompagner aux sons de sa cornemuse.

« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi pour compléter son orchestre infernal ! »

On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte obligé des récits pendant la veillée. Aussi, Jack Ryan possédait-il tout un répertoire de légendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il jamais à court, quand il s'agissait d'en conter à leur sujet !

Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée d'ale, de brandy et de whisky, qui avait terminé la fête du clan d'Irvine, Jack Ryan n'avait pas manqué de reprendre son thème favori, au grand plaisir et peut-être au grand effroi de ses auditeurs.

La veillée se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur la limite du littoral. Un bon feu de coke brûlait dans un large trépied de tôle, au milieu de l'assemblée.

Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses roulaient sur les lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit très noire, pas une seule éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et l'eau se confondant dans de profondes ténèbres, c'était là de quoi rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire s'y fût aventuré avec ces vents qui battaient en côte.

Le petit port d'Irvine n'est pas très fréquenté, — du moins par les navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les bâtiments de commerce, à voiles ou vapeur, attaquent la terre, lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-là, cependant, quelque pêcheur, attardé sur le rivage, eût aperçu, non sans surprise, un navire qui se dirigeait vers la côte. Si le jour se fût fait tout à coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la toile qu'il pouvait porter. L'entrée du golfe manquée, il n'existait aucun refuge entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire s'obstinait à s'en approcher encore, comment parviendrait-il à se relever ?

La veillée allait finir sur une dernière histoire de Jack Ryan. Ses auditeurs, transportés dans le monde des fantômes, étaient bien dans les conditions voulues pour faire acte de crédulité, le cas échéant.

Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.

Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous quittèrent précipitamment la grange.

La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et de vent couraient à la surface de la grève.

Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d'un rocher, afin de mieux résister aux poussées de l'air, appelaient avec de grands éclats de voix.

Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.

Ces cris, ce n'était pas aux habitants de la ferme qu'ils s'adressaient, mais à un équipage qui, sans le savoir, courait à sa perte.

En effet, une masse sombre apparaissait confusément à quelques encablures au large. C'était un navire, bien reconnaissable à ses feux de position, car il portait à sa hune de misaine un feu blanc, à tribord un feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par l'avant, et il était manifeste qu'il se dirigeait à toute vitesse vers la côte.

« Un navire en perdition ? s'écria Jack Ryan.

— Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il voudrait virer de bord, qu'il ne le pourrait plus !

— Des signaux, des signaux ! cria l'un des Écossais.

— Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait pas tenir une torche allumée ! »

Et, pendant que ces propos s'échangeaient rapidement, de nouveaux cris étaient poussés. Mais comment eût-on pu les entendre au milieu de cette tempête ? L'équipage du navire n'avait plus aucune chance d'échapper au naufrage.

« Pourquoi manœuvrer ainsi ? s'écriait un marin.

— Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.

— Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda Jack Ryan.

— Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins qu'il n'ait été trompé par quelque... »

Le pêcheur n'avait pas achevé sa phrase, que Jack Ryan poussait un formidable cri. Fut-il entendu de l'équipage ? En tout cas, il était trop tard pour que le bâtiment pût se relever de la ligne des brisants qui blanchissait dans les ténèbres.

Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, un suprême avertissement que Jack Ryan avait tenté de faire parvenir au bâtiment en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons, eux aussi, regardaient un point situé à un demi mille en arrière de la grève.

C'était le château de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les rafales au sommet de la vieille tour.

« La Dame de feu ! » s'écrièrent avec grande terreur tous ces superstitieux Écossais.

Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver à cette flamme une apparence humaine. Agitée comme un pavillon lumineux sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour, comme si elle eût été sur le point de s'éteindre, et, un instant après, elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuâtre.

« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les pêcheurs et les paysans effarés.

Tout s'expliquait alors. Il était évident que le navire, désorienté dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette flamme, allumée au sommet du château de Dundonald, pour le feu d'Irvine. Il se croyait à l'entrée du golfe, située dix milles plus au nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun refuge !

Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en était temps encore ? Peut-être eût-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'éteindre ce feu, pour qu'il ne fût pas possible de le confondre plus longtemps avec le phare du port d'Irvine !

Sans doute, c'était ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et, après la pensée, l'audace de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-être, car il était courageux, et sa crédulité, si forte qu'elle fût, ne pouvait l'arrêter dans un généreux mouvement.

Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas des éléments.

Le navire venait de talonner par son arrière. Ses feux de position s'éteignirent. La ligne blanchâtre du ressac sembla brisée un instant. C'était le bâtiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se disloquait entre les récifs.

Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne pouvait être due qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eût été arrachée par une violente rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt replongés dans les plus profondes ténèbres.

« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié Jack Ryan, lorsque cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut évanouie subitement.

Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais n'auraient pas eu contre un danger chimérique, ils le retrouvèrent en face d'un danger réel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les éléments déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes lancées dans les lames — héroïques autant qu'ils avaient été crédules —, ils se jetèrent au secours du bâtiment naufragé.

Heureusement, ils réussirent, non sans que quelques-uns — et le hardi Jack Ryan était du nombre — se fussent grièvement meurtris sur les roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'équipage purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.

Ce navire était le brick norvégienMotala, chargé de bois du nord, faisant route pour Glasgow.

Il n'était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce feu, allumé sur la tour du château de Dundonald, était venu donner en pleine côte, au lieu d'embouquer le golfe de Clyde.

Et maintenant, duMotala, il ne restait plus que de rares épaves, dont le ressac achevait de briser les débris sur les roches du littoral.

XIILes Exploits de Jack Ryan

XIILes Exploits de Jack Ryan

Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés comme lui, avaient été transportés dans une des chambres de la ferme de Melrose, où des soins leur furent immédiatement prodigués.

Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment où, la corde aux reins, il s'était jeté à la mer, les lames furieuses l'avaient rudement roulé sur les récifs. Peu s'en était fallu, même, que ses camarades ne l'eussent rapporté sans vie sur le rivage.

Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques jours, — ce dont il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose retentit, à toute heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan, dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte à l'égard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent à tracasser le pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe duMotala. On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetée entre les ruines, n'était due qu'à un phénomène physique. Aucun raisonnement ne l'eût convaincu. Ses compagnons étaient encore plus obstinés que lui dans leur crédulité. A les entendre, une des Dames de feu avait méchamment attiré leMotalaà la côte. Quant à vouloir l'en punir, autant mettre l'ouragan à l'amende ! Les magistrats pouvaient décréter toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une flamme, on n'enchaîne pas un être impalpable. Et, s'il faut le dire, les recherches qui furent ultérieurement faites, semblèrent donner raison — au moins en apparence — à cette façon superstitieuse d'expliquer les choses.

En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête relativement à la perte duMotala, vint interroger les divers témoins de la catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage était dû à l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du château de Dundonald.

On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons. Qu'un phénomène purement physique se fût produit dans ces ruines, pas de doute à cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c'est ce que le magistrat devait chercher à établir.

Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne faudrait pas remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la justification. Bien des pilleurs d'épaves du littoral breton ont fait ce métier d'attirer les navires à la côte afin de s'en partager les dépouilles. Tantôt un bouquet d'arbres résineux, enflammés pendant la nuit, guidait un bâtiment dans des passes dont il ne pouvait plus sortir. Tantôt une torche, attachée aux cornes d'un taureau et promenée au caprice de l'animal, trompait un équipage sur la route à suivre. Le résultat de ces manœuvres était inévitablement quelque naufrage, dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la justice et de sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes. Or, ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main criminelle n'eût repris les anciennes traditions des pilleurs d'épaves ?

C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquête, ils se divisèrent en deux camps : les uns se contentèrent de hausser les épaules; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on amènerait de nouvelles catastrophes.

Néanmoins, l'enquête fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de police se transportèrent au château de Dundonald, et ils procédèrent aux recherches les plus rigoureuses.

Le magistrat voulut d'abord reconnaître si le sol avait conservé quelques empreintes de pas, pouvant être attribuées à d'autres pieds que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus légère trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide des pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.

« Des pas de brawnies ! s'écria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccès des premières recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un follet sur l'eau d'un marécage ! »

Cette première partie de l'enquête ne produisit donc aucun résultat. Il n'était pas probable que la seconde partie en donnât davantage.

Il s'agissait d'établir, en effet, comment le feu avait pu être allumé au sommet de la vieille tour, quels éléments avaient été fournis à la combustion, et enfin quels résidus cette combustion avait laissés.

Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de papier, ayant pu servir à allumer un feu quelconque.

Sur le second point, néant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes desséchées, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait pourtant dû être largement alimenté pendant la nuit.

Quant au troisième point, il ne put être éclairci davantage. L'absence de toutes cendres, de tout résidu d'un combustible quelconque, ne permit pas même de retrouver l'endroit où le foyer avait dû être établi. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été tenu par la main de quelque malfaiteur ? C'était bien invraisemblable, puisque, au dire des témoins, la flamme présentait un développement gigantesque, tel que l'équipage duMotalaavait pu, malgré les brumes, l'apercevoir de plusieurs milles au large.

« Bon ! s'écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit à embraser l'air autour d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! »

Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur peine, qu'une nouvelle légende s'ajouta à tant d'autres, légende qui devait perpétuer le souvenir de la catastrophe duMotalaet affirmer plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.

Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse constitution, ne pouvait demeurer longtemps alité. Quelques foulures et luxations n'étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne convenait. Il n'avait pas le temps d'être malade. Or, lorsque ce temps-là manque, on ne l'est guère dans ces régions salubres des Lowlands.

Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu'il fut sur pied, avant de reprendre sa besogne à la ferme de Melrose, il voulut mettre certain projet à exécution. Il s'agissait d'aller faire visite à son camarade Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête du clan d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il était invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eût pas entendu parler de la catastrophe duMotalarapportée à grands détails par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et c'eût été trop d'indifférence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'à la ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.

Si donc Harry n'était pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.

Jack Ryan eût plutôt nié l'existence des Dames de feu que de croire à l'indifférence d'Harry à son égard.

Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme, gaillardement, comme un solide garçon qui ne se ressentait aucunement de ses blessures. D'un joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit résonner les échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway qui, par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.

Là, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout d'abord attirés par une affiche, reproduite à profusion sur les murs, et qui contenait l'avis suivant :

« Le 4 décembre dernier, l'ingénieur James Starr, d'Édimbourg, s'est embarqué à Granton-pier sur lePrince de Galles. Il a débarqué le même jour à Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.

« Prière d'adresser toute information le concernant au président de Royal Institution, à Édimbourg. »

Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non sans donner les signes de la plus extrême surprise.

« Monsieur Starr ! s'écria-t-il. Mais, le 4 décembre, je l'ai précisément rencontré avec Harry sur les échelles du puits Yarow ! voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu ! Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu à la fête d'Irvine ? »

Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le président de Royal Institution de ce qu'il savait relativement à James Starr, le brave garçon sauta dans le train, avec l'intention bien arrêtée de se rendre tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui l'ingénieur James Starr.

Trois heures après, il quittait le train à la gare de Callander, et se dirigeait rapidement vers le puits Yarow.

« Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un travail dont l'importance les retient encore au fond de la houillère ? Je le saurai ! »

Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits Yarow.

Extérieurement, rien de changé. Même silence aux abords de la fosse. Pas un être vivant dans ce désert.

Jack Ryan pénétra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il écouta... Il n'entendit rien.

« Et ma lampe ! s'écria-t-il. Ne serait-elle donc plus à sa place ? »

La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites à la fosse, était ordinairement déposée dans un coin, près du palier de l'échelle supérieure.

Cette lampe avait disparu.

« Voilà une première complication ! » dit Jack Ryan, qui commença à devenir très inquiet.

Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu'il fût :

« J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que dans le tréfonds de l'enfer ! »

Et il commença à descendre la longue suite d'échelles, qui s'enfonçaient dans le sombre puits.

Il fallait que Jack Ryan n'eût point perdu de ses anciennes habitudes de mineur, et qu'il connût bien la fosse Dochart, pour se hasarder ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tâtait chaque échelon, dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement pour atteindre un étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait la semelle de la fosse qu'après avoir dépassé le trentième. Une fois là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver le cottage, bâti, comme on sait, à l'extrémité de la galerie principale.

Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et, par conséquent, deux cents pieds, au plus, le séparaient alors du fond.

A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier échelon de la vingt-septième échelle. Mais sa jambe, se balançant dans le vide, ne trouva aucun point d'appui.

Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main l'extrémité de l'échelle... Ce fut en vain.

Il était évident que la vingt-septième échelle ne se trouvait pas à sa place, et, par conséquent, qu'elle avait été retirée.

« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-il, non sans éprouver un certain sentiment d'effroi.

Debout, les bras croisés, voulant toujours percer cette ombre impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint à la pensée que, si lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillère, eux, n'avaient pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre le sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet enlèvement des échelles inférieures du puits Yarow avait été pratiqué depuis sa dernière visite au cottage, qu'étaient devenus Simon Ford, sa femme, son fils et l'ingénieur ? L'absence prolongée de James Starr prouvait évidemment qu'il n'avait pas quitté la fosse depuis le jour où Jack Ryan s'était croisé avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors, s'était fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils pas manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents pieds sous terre ?

Toutes ces pensées traversèrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien qu'il ne pouvait rien par lui-même pour arriver jusqu'au cottage. Y avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications étaient interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les magistrats aviseraient, mais il fallait les prévenir au plus vite.

Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.

« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.

Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom d'Harry, qui s'éteignit enfin dans les dernières profondeurs du puits Yarow.

Jack Ryan remonta rapidement les échelles supérieures, et revit la lumière du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques minutes le passage de l'express d'Édimbourg, et, à trois heures de l'après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la capitale.

Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu'il donna ne permettaient pas de soupçonner sa véracité. Sir W. Elphiston, président de Royal Institution, non seulement collègue, mais ami particulier de James Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse Dochart. On mit à sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de pics, de longues échelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux. Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin des houillères d'Aberfoyle.

Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivèrent à l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septième palier, sur lequel Jack s'était arrêté, quelques heures auparavant.

Les lampes, attachées au bout de longues cordes, furent envoyées dans les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre dernières échelles manquaient.

Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la fosse Dochart n'eût été intentionnellement rompue.

« Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.

— Nous attendons que ces lampes soient remontées, mon garçon, répondit Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernière galerie, et tu nous conduiras...

— Au cottage, s'écria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les derniers abîmes de la fosse ! »

Dès que les lampes eurent été retirées, les agents fixèrent au palier les échelles de corde, qui se déroulèrent dans le puits. Les paliers inférieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un à l'autre.

Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack Ryan, le premier, s'était suspendu à ces échelles vacillantes, et, le premier, il atteignit le fond de la houillère.

Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientôt rejoint.

Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow, était absolument désert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas médiocrement surpris d'entendre Jack Ryan s'écrier :

« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont des fragments à demi brûlés !

— Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà des cendres refroidies depuis longtemps !

— Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingénieur James Starr ait eu intérêt à brûler ces échelles et à interrompre toute communication avec le dehors ?

— Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon garçon, au cottage ! C'est là que nous saurons la vérité. »

Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu. Mais, prenant une lampe des mains d'un agent, il s'avança rapidement à travers la galerie principale de la fosse Dochart.

Tous le suivaient.

Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient atteint l'excavation au fond de laquelle était bâti le cottage de Simon Ford. Aucune lumière n'en éclairait les fenêtres.

Jack Ryan se précipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.

Le cottage était abandonné.

On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence à l'intérieur. Tout était en ordre, comme si la vieille Madge eût encore été là. La réserve de vivres était même abondante, et eût suffi pendant plusieurs jours à la famille Ford.

L'absence des hôtes du cottage était donc inexplicable. Mais pouvait-on constater d'une manière précise à quelle époque ils l'avaient quitté ? — Oui, car, dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantième de son calendrier.

Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or, la dernière croix avait été faite à la date du 6 décembre, c'est-à-dire un jour après l'arrivée de James Starr, — ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer. Il était donc manifeste que depuis le 6 décembre, c'est-à-dire depuis dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte avaient quitté le cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par l'ingénieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ? Non, évidemment.

Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après avoir minutieusement inspecté le cottage, il fut très embarrassé sur ce qu'il convenait de faire.

L'obscurité était profonde. L'éclat des lampes, balancées aux mains des agents, étoilait seulement ces impénétrables ténèbres.

Soudain, Jack Ryan poussa un cri.

« Là ! là ! » dit-il.

Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur lointain de la galerie.

« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W. Elphiston.

— Un feu de brawnie ! s'écria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne l'atteindrons jamais ! »

Le président de Royal Institution et les agents, peu enclins à la crédulité, s'élancèrent dans la direction indiquée par la lueur mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le dernier en route.

Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait porté par un être de petite taille, mais singulièrement agile. A chaque instant, cet être disparaissait derrière quelque remblai; puis, on le revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir définitivement disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif éclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.

Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses compagnons s'enfoncèrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart. Ils en arrivaient, eux aussi, à se demander s'ils n'avaient pas affaire à quelque follet insaisissable.

A ce moment, cependant, il sembla que la distance commençait à diminuer entre le follet et ceux qui cherchaient à l'atteindre. Était-ce fatigue de l'être quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir W. Elphiston et ses compagnons là où les habitants du cottage avaient peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût été malaisé de résoudre la question.

Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublèrent leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brillé à plus de deux cents pas en avant d'eux, se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible. Quelquefois, lorsqu'il retournait la tête, on pouvait reconnaître le vague profil d'une figure humaine, et, à moins qu'un lutin n'eût pris cette forme, Jack Ryan était forcé de convenir qu'il ne s'agissait point là d'un être surnaturel.

Et alors, tout en courant plus vite :

« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons bientôt, et, s'il parle aussi bien qu'il détale, il pourra nous en dire long ! »

Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au milieu des dernières profondeurs de la fosse, d'étroits tunnels s'entrecroisaient comme les allées d'un labyrinthe. Dans ce dédale, le porteur du falot pouvait aisément échapper aux agents.

Il lui suffisait d'éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au fond de quelque refuge obscur.

« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous échapper, pourquoi ne le fait-il pas ? »

Cet être insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment où cette pensée traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite, arrivèrent presque aussitôt devant une étroite ouverture que les roches schisteuses laissaient entre elles, à l'extrémité d'un étroit boyau.

S'y glisser, après avoir ravivé leurs lampes, s'élancer à travers cet orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.

Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus large et plus haute, qu'ils s'arrêtaient soudain.

Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur le sol, quatre cadavres peut-être !

« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.

— Harry ! Harry ! » s'écria Jack Ryan, en se précipitant sur le corps de son camarade.

C'étaient, en effet, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui étaient étendus là, sans mouvement.

Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix épuisée de la vieille Madge murmurer ces mots :

« Eux ! eux, d'abord ! »

Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent de ranimer l'ingénieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes de cordial. Ils y réussirent presque aussitôt. Ces infortunés, séquestrés depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient d'inanition.

Et, s'ils n'avaient pas succombé pendant ce long emprisonnement — James Starr l'apprit à Sir W. Elphiston —, c'est que trois fois ils avaient trouvé près d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute, l'être secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu faire davantage !...

Sir W. Elphiston se demanda si ce n'était pas là l'œuvre de cet insaisissable follet qui venait de les attirer précisément à l'endroit où gisaient James Starr et ses compagnons.

Quoi qu'il en soit, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford étaient sauvés. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'étroite issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W. Elphiston.

Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice avait été solidement bouché au moyen de roches superposées, que, dans cette profonde obscurité, ils n'avaient pu ni reconnaître ni disjoindre.

Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute communication avait été volontairement fermée par une main ennemie entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !

XIIICoal-city

XIIICoal-city

Trois ans après les événements qui viennent d'être racontés, les Guides Joanne ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux nombreux touristes qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de quelques heures aux houillères de la Nouvelle-Aberfoyle.

Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne présentait un plus curieux aspect.

Tout d'abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue jusqu'au sol de l'exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la surface du comté.

En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel oblique, décoré d'une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement creusée dans le massif du sol écossais.

Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'était fondé dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city », c'est-à-dire la Cité du Charbon.

Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où l'électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur et de lumière.

En effet, les puits d'aération, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient pas pu mêler assez de jour à l'obscurité profonde de la Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous l'intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des machines électromagnétiques — les uns soleils, les autres étoiles -, ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit dans ces profonds abîmes de la houillère.

Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, c'est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec l'air ambiant. Si bien que, pour le cas où l'atmosphère eût été mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion n'eût été à craindre. Aussi l'agent électrique était-il invariablement employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.

Il faut dire, avant tout, que les prévisions de l'ingénieur James Starr — en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillère — n'avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères était incalculable. C'était dans l'ouest de la crypte, à un quart de mille de Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le pic des mineurs. La cité ouvrière n'occupait donc pas le centre de l'exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux travaux du jour par les puits d'aération et d'extraction, qui mettaient les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait qu'au transport des habitants de Coal-city.

On se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste caverne, où le vieil overman et ses compagnons s'étaient arrêtés pendant leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête, s'arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers qui le soutenaient allaient se perdre dans la voûte de schiste, à une hauteur de trois cents pieds, — hauteur presque égale à celle du « Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky.

On sait que cette énorme halle — la plus grande de tout l'hypogée américain — peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'était même proportion et aussi même disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre grotte, le regard s'accrochait ici à des intumescences de filons carbonifères, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la pression des failles schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.

Au-dessous de ce dôme s'étendait un lac comparable pour son étendue à la mer Morte des « Mammouth-Caves », — lac profond dont les eaux transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel l'ingénieur donna le nom de lac Malcolm.

C'était là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford avait bâti son nouveau cottage, et il ne l'eût pas échangé pour le plus bel hôtel de Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située au bord du lac, et ses cinq fenêtres s'ouvraient sur les eaux sombres, qui s'étendaient au-delà de la limite du regard.

Deux mois après, une seconde habitation s'était élevée dans le voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. L'ingénieur s'était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y obligeassent impérieusement pour qu'il consentît à remonter au dehors. Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.

Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de l'ancienne houillère s'étaient hâtés d'abandonner la charme et la herse pour reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le travail ne leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la prospérité de l'exploitation allait permettre d'affecter à la main-d'œuvre, ils avaient abandonné le dessus du sol pour le dessous, et s'étaient logés dans la houillère, qui, par sa disposition naturelle, se prêtait à cette installation.

Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'étaient peu à peu disposées d'une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour résister à la poussée des voûtes comme les contreforts d'une cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui étançonnent les galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation des voies, remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement employés aux travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de Stirling.

C'était donc une sorte de village flamand, qui s'était élevé sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l'invocation de Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un énorme rocher, dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.

Lorsque ce bourg souterrain s'éclairait des vifs rayons projetés par les disques, suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des contre-nefs, il se présentait sous un aspect quelque peu fantastique, d'un effet étrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.

Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité ouvrière, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais sortir. Le vieil overman prétendait qu'il pleuvait toujours « là-haut », et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle prospéraient donc. Depuis trois ans, elles étaient arrivées à une certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue à la surface du comté. Bien des bébés, qui étaient nés à l'époque où les travaux furent repris, n'avaient encore jamais respiré l'air extérieur.

Ce qui faisait dire à Jack Ryan :

« Voilà dix-huit mois qu'ils ont cessé de téter leurs mères, et, pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce propos, qu'un des premiers accourus à l'appel de l'ingénieur avait été Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'était fait un devoir de reprendre son ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient leurs poumons de pierre à lui répondre.

Jack Ryan s'était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui avait offert une chambre qu'il avait acceptée sans façon, en homme simple et franc qu'il était. La vieille Madge l'aimait pour son bon caractère et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter la houillère, et, tous deux, quand ils étaient seuls, se racontaient des histoires à faire frémir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie hyperboréenne.

Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'était, d'ailleurs, un bon sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il était chef d'une brigade des travaux du fond.

« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques jours après son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si vous avez failli payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n'est pas trop cher !

— Non, Jack, c'est même un bon marché que nous avons fait là ! répondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons que c'est à toi que nous devons la vie !

— Mais non, reprit Jack Ryan. C'est à votre fils Harry, puisqu'il a eu la bonne pensée d'accepter mon invitation pour la fête d'Irvine...

— Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la main de son camarade. Non, Jack, c'est à toi, à peine remis de tes blessures, à toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous devons d'avoir été retrouvés vivants dans la houillère !

— Eh bien, non ! riposta l'entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que tu étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce qui lui est dû, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...

— Ah ! nous y voilà ! s'écria Simon Ford. Un lutin !

— Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pénétré dans la galerie, d'où vous ne pouviez plus sortir !

— Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est aussi surnaturel que tu veux le croire.

— Surnaturel ! s'écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un follet, qu'on verrait courir son falot à la main, qu'on voudrait attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s'évanouirait comme une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !

— Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le retrouver, et il faudra que tu nous aides à cela.

— Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit Jack Ryan.

— Bon ! laisse venir, Jack ! »

On se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle devint bientôt familier aux membres de la famille Ford, et plus particulièrement à Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus secrets détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point de la surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillère. Il savait qu'au-dessus de cette couche se développait le golfe de Clyde, que là s'étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'était un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voûte, elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus de ce large étang passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant les grandes tourmentes de l'équinoxe. Harry eût été un merveilleux « leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l'eût fait dans la houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d'instinct.

Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il explorait ses étangs sur un canot qu'il manœuvrait adroitement. Il chassait même, car de nombreux oiseaux sauvages s'étaient introduits dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin aux horizons éloignés.

Mais, courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par l'espoir de retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire le vrai, l'avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui. Réussirait-il ? Oui, à n'en pas douter, s'il en croyait ses pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succès que ses recherches avaient obtenu jusqu'alors.

Quant aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant la découverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'étaient pas renouvelées.

Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.

Il ne faudrait pas s'imaginer que, même à l'époque où les linéaments de Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la souterraine cité, et que l'existence y fût monotone.

Il n'en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes goûts, à peu près même somme d'aisance, constituait, à vrai dire, une grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.

D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions sur les lacs et les étangs, c'étaient autant d'agréables distractions.

Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les bords du lac Malcolm. Les Écossais accouraient à l'appel de leur instrument national. On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de son costume de Highlander, était le roi de la fête.

Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city pouvait déjà se poser en rivale de la capitale de l'Écosse, de cette cité soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'été, aux intempéries d'un climat détestable, et qui, dans une atmosphère encrassée de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son surnom de « Vieille-Enfumée  ».


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