II

Jeudi, 22 décembre 186...

...Décidément je suis mystifié, et, pour être du parti des rieurs, je me vois forcé de me déserter. M. Toupinel et son rouleau de papiers n'ont pas été ce que je croyais. Je m'attendais à des vers du cru, à une tragédie du terroir, à de la prose de chef-lieu d'arrondissement, et je m'apprêtais à rire; or, voici ce qui est arrivé:

Je suis entré chez madame Charbonneau à huit heuresprécises. La société était au grand complet. M. Toupinel, assis devant une petite table garnie d'un verre d'eau sucrée et d'une lampe Carcel, semblait me guetter au passage comme un animal féroce guette sa proie. Il tenait à la main son éternel rouleau, l'instrument de mon supplice, pensais-je; je ne croyais pas si bien dire!

Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches sur la pluie et le mistral, il s'est fait un silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté, j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes les nuances et de tous les formats, des pages deRevues, des fragments de livres et de brochures... Je ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur, me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?»

—Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité d'un président de cour d'assises, votre présencedans nos murs(ils y tiennent!) va me fournir l'occasion de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier, sous cet heureux titre:les Bévues parisiennes, un petit livre dont vous avez sans doute entendu parler, et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs du feuilleton et du premier-Paris auraient bien besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, àun travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos illustres qui ne se soit contredit cinquante fois sur les hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et le faux au milieu de ces jugements contradictoires, dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient presque tous dans les plus ignobles coulisses de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit s'approvisionne constamment, même chez les plus applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous lesanas, de phrases toutes faites, ou, pour parler votre langage, derengainesaussi vieilles que le premier calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames, des petits journaux, des petits volumes à couverture jaune, verte, brune, grise ou bleue, les niaiseries ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre de province. Voulez-vous quelques exemples? Tenez: dossier no7; lettre L.; chapitre des chanteurs et de la critique musicale.

Je suppose un provincial comme moi, débarqué de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle:

«Opéra.—Ce soir, seconde représentation duTrouvère: M. Lélio chantera le rôle de Manrique.

«—Bravo!le Trouvère!chef-d'œuvre de l'illustre Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans laFrance musicale, les frères Escudier; Lélio, délicieux chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue, en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend leConstitutionnel; ce sera superbe; je vais louer une stalle.»

Notre homme entre ensuite au café; justement c'est le jour des feuilletons de musique; toute la critique musicale rend compte de la représentation duTrouvère.

Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès, ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste, ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu un homme, et les accents de cet homme ont fait battre tous les cœurs; quant à la voix de Lélio, elle n'a jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue, plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans! Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son triomphe....»

«—Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait de louer cette stalle; je vais passer une bien belle soirée!»

Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique.Pourtant la sympathie même que nous inspire son talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se mesurer avec cette redoutable partition, qui exige des moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé, ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...»

Mon provincial fronce le sourcil.

Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis. Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par des mouvements télégraphiques et une pantomime convulsive. Le public a énergiquement rappelé au silence la tourbe des chevaliers du lustre. Ce chanteur si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une faute immense, en quittant, pour une plus grande scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.»

Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant sa tasse de café à la crème.

Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry. Il chercheSavoie; on ne dit pas qu'il l'ait encoreTrouvère.»

«—Parti pour Chambéry! murmure à part lui le provincial, incapable de comprendre les calembourspar à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche a donc menti? Que faut-il penser?...»—Il médite pendant une heure les deux lignes du petit journal, sans pouvoir rencontrer de solution raisonnable; ses perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle, au rabais, à un industriel de la galerie noire.

Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel, telle est, en raccourci, et dans le plus léger de ses cadres, l'image de la critique parisienne. Vous semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme: «Renseigner clairement ses lecteurs sur ce qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?»

Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre mon aplomb, quand une diversion m'est advenue du dehors; un jeune homme assez élégant est entré dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre, où l'on donnait laJuive. Il nous a annoncé, d'un air tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer unutde poitrine, avait fait uncouacformidable, et que le parterre s'était fâché.

—Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour me rattraper: ils condamnent les malheureux chanteurs à crier comme des énergumènes, et adieu le chant, les nuances, la mélodie!

—Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé, au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick. La salle était splendide; il y avait là assurément les femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats,la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick chanta fort bien le premier acte d'Otello: le public fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et suivit le fameuxut dièzefut compté pour rien. On avait annoncé cetut dièze; l'assemblée attendait cetut dièze; il lui fallait cetut dièze, auquel Rossini, par parenthèse, n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cetut dièze, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes, trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment ce qu'on appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur la foi d'unut dièze, et cetut dièzeaurait faussé compagnie! On a assassiné pour moins que cela. Sansut dièze, cet homme était un zéro; avecut dièze, c'est un dieu. Que Shakspeare et Rossini s'arrangent comme ils pourront: vive l'ut dièzeet Tamberlickfor ever!—Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit là de la musique?

—Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien ou mal leTrouvère, que M. Tamberlick donne ou garde sonut dièze, ce sont, après tout, choses d'assez mince importance, et nous avons là une singulière façon de causer littérature...

—Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en rouvrant son cahier. Dossier no12, lettre P, chapitre ducourrier de Pariset des chroniqueurs.

«Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden, la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent d'une ruse des plus spirituelles. Gaston s'introduisit chez le banquier, et y obtint, sur sa bonne mine, l'emploi de premier commis. Au bout de six mois, M. R... raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus, qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire,pour rien, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies: M. R... consentit donc. Gaston fit cent soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant, que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles, bien attendrissantes dans la bouche d'un homme riche: «Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont le magique talent me donne une seconde fille!—Eh bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois, M. R... commençait une horrible grimace, lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry, sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mouriren lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la joie dans tous ces cœurs. Le mariage se célébrera jeudi prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille un exemplaire duRoman d'un jeune homme pauvre, de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.»

—Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez cette piquante anecdote en autant de syllabes et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix, cent, cinq cents anecdotes de même force et de même style, telles que nous les servent vos chroniqueurs. Voulez-vous une autre guitare? Dossier no14; lettre V, chapitre du comique bourgeois.

«Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait lesNoces de Figaro. Voici quelques bribes du dialogue que nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée d'un commencement d'embonpoint.

M. Bringuet, bonnetier.—Ce Mozart a bien du talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées...

M. Dupochet, droguiste.—Mais il est mort!

Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.—Non, mon ami, tu te trompes, c'est M. Adolphe Adam qui est mort; un autre musicien bien remarquable!

M. Dupochet.—Chut! ma bonne amie, tu m'empêches d'entendre madame Ugalde.

Madame Bringuet, minaudant.—Je l'aimais mieux dansGalathée. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.)Verse! verse! verse! verse!...

M. Bringuet, fronçant le sourcil.—Vous connaissez, Malvina, mon opinion surGalathée!... c'est nu, voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler le repos des familles et amener tôt ou tard dans la société des perturbations...

M. Dupochet, timidement.—Mais, mon voisin, la société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions Mozart?...

Madame Dupochet, illuminée.—L'affiche a peut-être estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...

M. Bringuet, furieux.—Alexandrine!!!»

—Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?

—Assez! assez! s'écrièrent en chœur les invités de madame Charbonneau.

—Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise humeur:

La vogue niaise ducourrier de Paris, de la chronique et du chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que Maquet est à Dumas.

Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature dramatique.La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième acte, une robe rose avec des nœuds lilas; mais elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces mots du cœur, qui doivent emporter le succès de la scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale influence m'a enlevé le cœur de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle M... degirafeet dechipie; ce qui a suspendu la répétition, ces dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de l'autre.

Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules doit être au balcon: justement.—Tiens! c'est singulier, le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.—La loge de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avaitreçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-sœur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est dans les larmes, bien que cette sœur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique de l'homme bien informé.

Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre jugement, si les caractères sont vrais, si la donnée est originale, si les situations sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce, cette jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V... C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare, hargneux et grotesque! voussavez sans doute qu'il n'est autre que le propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la jeune Emma, c'est une histoire vraie qui a fort diverti, l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté. Aussi ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, où la famille de la jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...

—Mais que pensez-vous de l'œuvre en elle-même? il me semble que les caractères sont un peu forcés, les incidents invraisemblables, les descriptions oiseuses, le style à la fois prétentieux et incorrect...

—Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire desPetites Voitures, où il s'était mis, comme vous savez, à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré à douze mille, ne rapporte rien de plus que les cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit... etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien informé entend et pratique le feuilleton littéraire.

Passons maintenant à la politique: nous sommes ici sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber.Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure que prennent les événements: vous vous demandez avec angoisse si la société sera assez forte pour résister à cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il est question d'une guerre avec une des puissances du Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu; on parle d'un changement de ministère, d'une convocation des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public, de politique internationale, de religion, de morale, de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien informé, et vous lui communiquez le résultat de vos méditations graves et tristes.—«Mon cher, vous n'y entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 février; l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par leSirius, que les événements ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé sa fille: un correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochère au moment où l'on chargeait les voitures; il en a conclu que l'ambassadeur avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontréallant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides gobe-mouches, il leur a annoncé que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports, allaient partir dans la soirée; que leMoniteurd'après-demain publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet du ministère et un emprunt de seize cents millions. Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique; la manœuvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z..., le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection, lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a écrit,ab irato, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption des mœurs, les excès de la mauvaise presse, l'imminence des bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant de bruit et vous a tant effrayé... etc., etc... etc...»—Voilà le premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien informé.

Quelle belle politique et quelle belle littérature!

—Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons àveiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue. Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pièce bien accablante pour ce misérable Paris.

—C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant la fable duRenard et les Raisins, dit M. Toupinel tenant son chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre.

Jeudi, janvier 186...

—Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous montrer une autre face de la question, traitée en raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.

Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève,un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.

Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup,et on travailla de bon cœur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859.

Une fois son deuil expiré,—et Clérisseau le fit durer en conscience,—il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et deRobert le Diable, de Rubini et de laSylphide; au temps où nousfaisions queue, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de laSorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon cœur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.»

Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici:

«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne.

«Le premier soir (1eravril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,—ou de plus triste,—c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait quechacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'et cætera. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.

«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets,villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'exécution, figure-toi ces scories vivantes de la provinceexpurgata, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les œuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du cœur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille?

«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir unturco: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les piècesà femmes, les rôles à corset, à maillot,à cuisses, lecollant, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroitde montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres.

«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois lesMoissonneursde Léopold Robert, leCromwellet lesEnfants d'Edouard, de Paul Delaroche, laMédéeet laLiberté, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ceSalon, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit artfriand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine.

«En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'œil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: lesCotillons célèbres; lesFemmes galantes; lesMaîtresses royales;Comédiennes et Courtisanes;Mémoires anecdotiques sur madame du Barry; l'Amour; lesSouvenirs de Rigolboche; lesFemmes de la Régence, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un œil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre anciencopindu collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres.

«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni unenfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient a une excellente famille de Draguignan; il pourrait être aujourd'hui un bongentleman farmer, tranquille, honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix, se sont monnayées en quelques fragiles capitaux; ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires et extraordinaires que la bohème pauvre prélève sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations, à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en avoir soixante. Pour un million en perspective et un fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de déboires qui compose son existence; mais il est rivé à cette existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné, presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis troissemaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune mère entourée de joyeux enfants.

«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille! Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une pulsation fébrile:

«—N'écoute pas cette vieille débitante de poisons! Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie d'assurances, une société en commandite entre le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à présent!

«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires; elles y passèrent toutes ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des artistes: A... était un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait desbienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines, avait des mœurs suspectes, et n'eût pas complété le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers démocrates de la littérature seraient deslibérauxet des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre, l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à grandes fanfares et à grand style appartiennent à des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'idées. Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés, des religieux, des religieuses, des royautés déchues, des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephenqui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes et princesses possédant un palais, un salon à manger et une antichambre, la scène change; leur échine devient d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de l'Œil-de-Bœuf. Comme tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient au prince Napoléon que c'est lui qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé, furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilité.

«Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif, nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où, passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter:

«—Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames de mon arrondissement ont un faible pour celui-là.

«—Les belles dames de partout, depuis le palais jusques au comptoir, et c'est ce qui m'enrage! a repris mon homme en redoublant de fureur; mais il le payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des industries de cet exécrable Paris. Quand un succès esttrop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier l'engouement d'un trimestre. Ils ont beau faire, ils ont beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...» Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient de leur nom et de leur date. Les malins le savent bien, et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons, au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je songe? Au bœuf gras, revêtu d'une housse à crépines dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de la fable, assourdi de clarinettes et de trombones... et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...

«Mon cœur se serrait pendant que Marc Stephen me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que nous avons quelquefois la bonhomie d'envier. Tout à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:—Mon ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature; prête-moi cent sols!...

«J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés, en rougissant, entre ses doigts qui tremblaient unpeu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole d'adieu, il a disparu dans le passage Jouffroy.

«Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de distance. Tu n'arrivais pas, et je ressentais d'heure en heure une impression analogue à celle que l'on éprouve lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans. Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite. Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel, m'assura que l'on avait encore à Paris énormément d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver. Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus de salons; mais il ajoutait que, si je voulais aller m'asseoir dans un café du boulevard qu'il me désigna, j'entendrais des choses excessivement spirituelles et plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures, j'étais installé devant une table, entre la colonnade des Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait à pleins bords dans les verres de mes voisins.

«Je pris machinalement un petit journal, qui passe pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées à renseigner les cinq parties du monde sur les détails de la vie privée des barytons et des jeunes premiers, des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury, celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possèdeune soubrette qui sait le latin. Ces particularités si intéressantes, attendues et accueillies avidement par un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme des ballons. Puis s'alignaient les lettres aigres-douces, échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes, chroniqueurs; les feux croisés de répliques, de réclames, de récriminations, de démentis; poignées de mains qui voudraient bien être des griffes pour percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les amours-propres, de toutes les haines, de toutes les colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout: les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable esprit français entre en scène.

«Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes qui, en faisant rimerje t'aimeavecbonheur suprême, ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d'employés aux pompes funèbres: un troisième venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autresdiscutaient violemment sur la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle Alphonsine ou à mademoiselle Virginie:

«Je te dis qu'Alphonsine a plus dechien!

«—Oui, mais Virginie est latoquadede ces petits gandins de l'orchestre...

«Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères; la conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration.

«—Bonjour, mavieille... Eh bien, ce pauvre B... aremercié son boulanger!

«—Hélas! oui; c'est comme D... il vient dedévisser son billard.

«—Ah! que veux-tu? il était troppochard; il prenait trop decasse-gueule; il étaitpaffquatre ou cinq fois par semaine; il n'y a pas quinze jours que je le rencontrai auxDélass.-Com., il avaittordu le cou à vingt perroquets. Enfin, le pauvre diable, il acassé sa pipe!

«—Que fais-tu ce soir?

«—Je vaissiffler une chope, puis jedégoiserai une babillardeà papa, qui ale sac; ensuite, je me mettraidans une roulotte; j'enverrai monlarbinchercher Césarine, qui est dans ladèche, et, si elle veut, nous ironsboufferquelques pieds truffés aupavillon d'Armenonville.

«J'étais ahuri; je me demandais si mes deux voisins parlaient le lapon, l'iroquois ou le taïtien. Un garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié demoi; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner, il me nomma les deux causeurs: c'étaient deux vaudevillisteséminents.

«—Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette langue?

«—C'est tout ce qu'il y a de mieux porté... Ces messieurs, qui ont tant d'esprit, ne peuvent pas parler comme vous et moi...

«—Soit; mais que veut dire, par exemple, dévisser son billard, remercier son boulanger, casser sa pipe?

«—Ah! l'on voit que monsieur est de la province: cela veut dire mourir.

«—Et se mettre dans une roulotte?—Prendre une voiture.—Etdégoiser une babillarde?—Écrire une lettre.—Et avoir le sac?—Être riche.—Et tordre le cou à vingt perroquets?—Boire une infinité de erres d'absinthe.—Et être dans la dèche?—N'avoir pas le sou... Mais, pardon, monsieur, voilà le public qui nous arrive: il faut que je mesylphide... Une demie au cinq! pas de Cogne au six!L'Entr'aquedemandé! LeConst.au neuf! Il est en main! Vlà, m'sieu, v'là...

«Là finit ma première et dernière leçon de français moderne, à l'usage des hommes d'esprit et des garçons de café. Je me remémorai le français de Pascal, de la Bruyère, de Fénelon, deGil-Blaset deZadig, et je me dis que décidément la langue n'était pas en progrès; puis je songeai à ces salons ouverts autrefois à toutes les grâces, à toutes les élégances de l'esprit et du langage,et, vois à quel point un provincial peut-être arriéré! je regrettai ces salons.

«Il me restait encore une derrière épreuve à tenter; une longue et consciencieuse promenade à travers ce vieux Paris que nous aimions tant, et où, tant de fois, dans nos belles années de romantisme, nous avions pris plaisir à ressusciter les grandes figures de l'histoire, les grandes poésies du passé. Te souviens-tu de nos émotions et de nos extases quand parut, il y a trente ans, ce roman étrange deNotre-Dame de Paris, où déjà Victor Hugo demandait compte de tant de démolitions et de ruines?—Qu'avez-vous fait, disait-il, de ceci et de cela, et de cette autre chose encore, et de ce bijou de la Renaissance, et de cette dentelle du moyen âge, et de ces rosaces, et de ces ogives, et de ces sculptures, et de ces vieilles maisons qui ressuscitaient un siècle, et de ces rues tortueuses, pleines de souvenirs et de mystère, où l'imagination s'égarait sur les pas du temps? Et son génie, dès lors fertile en énumérations, déroulait en trente pages le tableau de ses griefs de poëte et d'antiquaire contre le Paris nouveau, le Paris blanchi à la chaux, élargi à l'équerre, tiré au cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maçons... Grand Dieu! que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est plus la poésie et l'histoire de Paris que l'on détruit; c'est son âme, ce sont les derniers traits de son caractère, les derniers détails de sa physionomie; c'est sa vie, cette vie mystérieuse et intime qui, pour les villes comme pour les individus, pour les nations commepour les familles, ne consiste pas dans la splendeur des palais et la régularité des édifices, mais qui réside dans un ensemble d'idées, de sentiments et de choses, unis par une solidarité séculaire et légués par les générations éteintes aux générations nouvelles. Là où j'avais laissé des rues, des maisons, des jardins, des monuments, des reliques, je trouvais de vastes espaces, sillonnés de grosses charrettes, qui empêchaient les passants de s'entendre, hérissés d'échafaudages qui dressaient sous un ciel sombre leurs sinistres silhouettes, encombrés d'échelles, de brouettes et de poulies, infestés de poussière ou d'une boue gluante qui faisait glisser les piétons, retentissants de cris grossiers ou sauvages, de coups de fouets, de grincements de roues, de hennissements de chevaux. Tout cela sera peut-être superbe un jour, mais, pour le moment, c'est affreux. Mon cœur se serrait à ces tristes spectacles; mon oreille était brisée par tous ces bruits discordants; je me crottais comme un provincial ou un caniche. A chaque instant, j'avais failli être écrasé, estropié, foulé, anéanti, pulvérisé; et lorsque, n'en pouvant plus de courbature, d'ahurissement et de fatigue, je voulais prendre un omnibus, tous les omnibus étaient complets. Hélas! trois fois hélas! j'étais réservé à une émotion plus cruelle encore et plus poignante. Je venais de passer, rue Croix-des-Petits Champs, devant une maison que l'on bâtissait ou badigeonnait. Tout à coup, à dix pas de moi, j'entends un cri épouvantable; je vois quelques curieux se précipiter avec desgestes d'effroi vers la porte cochère; je me retourne; une planche de l'échafaudage avait été mal assurée: elle s'était brusquement retournée, et deux hommes gisaient sur la dalle du trottoir, le crâne fendu, roide morts, sans avoir eu un moment pour se reconnaître, un instant, un seul, entre la vie et l'éternité. Ils étaient là, couchés sur la pierre, sanglants et livides, martyrs anonymes de cette civilisation à outrance, qui a ses férocités comme la Barbarie. La foule s'attroupait. Le propriétaire de la maison fit entrer les cadavres à la hâte; on ferma la porte cochère; le public se dispersa. Le lendemain, les journaux racontèrent en deux lignes cefait-Paris; puis le corbillard des pauvres, la fosse commune, et tout fut dit.

«Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'épreuve était trop forte pour un homme accoutumé au calme de la province et de la campagne; je me sentis entraîné par une force irrésistible; une sorte de terreur fantastique s'empara de moi: une heure après, ma malle était faite, et, le soir même, l'express, en me ramenantat home, me rendait le seul service que je voulusse désormais demander auprogrèscontemporain. Pardonne-moi, et, pour mieux me prouver ton pardon, viens passer à la Grange-Neuve autant de semaines que je comptais passer de jours à Paris. Le printemps n'est pas fini; tu trouveras les acacias, les jasmins, les tilleuls et les rosiers en fleurs, et s'il te tombe quelque chose sur la tête, ce sera la plume d'une hirondelle oule fétu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un moellon, ni un maçon. Ton vieil ami,

«Clérisseau».

Là se terminaient les écritures de M. Toupinel et la première partie de mon supplice.

Jeudi, janvier 186..

....Cette série de petites leçons ne m'avait donc pas corrigé! Ce soir encore, me voici tout penaud, et pourquoi? parce qu'un mot prononcé par madame Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes méchants instincts.

Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel interrompait sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée, j'avais entendu M. Verbelin dire à la maîtresse de la maison:

«Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir môsieur le maire de Gigondas?»

Quelques instants après, un violent coup de sonnetteayant forcé M. Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait murmurésotto voce:

«C'est peut-être M. le maire de Gigondas.»

Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous prenions le thé hebdomadaire, prélude et signal du départ, M. Galimard s'était écrié d'un air de regret:

«Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de Gigondas!

—Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi prochain.»

Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une expression sournoise, que je traduisais ainsi:—Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous destine!

M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques, j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie agréablement ausafras, argile durcie par le soleil. Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon, quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas ducoteau, une plaine assez riche, mais continuellement menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies. Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément reployée sur elle-même, que l'on se croirait au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin. Des éperviers planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard, gémissait à travers laCombe: la pluie avait grossi l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone. J'avais traversé le village sans rencontrer âme qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le cœur encore saignant de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce triste spectacle, une sorte d'amer contentement.—Oui, me disais-je, c'est le bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils, si leMoniteur des communesne le leur rappelait de temps entemps. La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je jetterais aux échos de cette colline les noms les plus sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott, Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce hameau est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas plus heureux, plus sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de la suprême égalité?

Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces seuls mots: M. le maire de Gigondas! répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu, passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé, de toute la force de ses poumons:

«M. le maire de Gigondas!»

Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un cri de surprise:

—Mais c'est Georges de Vernay!

—Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère, m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique; lui-même, ayant dit adieu aux vanités de ce monde, et récitant tous les matins leO fortunatos nimiumde notre cher Virgile.

Georges de Vernay est un gentilhomme provençal qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place dans la littérature parisienne. Puis sont venus les mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper un homme du monde, un homme bien élevé, ne voulant pas rester unamateurou undilettantede lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant jamais eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition subite avait fait jaser pendant quelques jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien; pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parlerou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous autres, enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de notre présence. Du moment que nous manquons à l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le granit ni notre nom, ni notre œuvre; nous traçons à la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait plus; on ne le rencontrait plus sur les boulevards; on ne savait plus où aller le trouver pour fumer ses cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau journal ou un Pierrot desFunambules, un procès scandaleux ou un roman réaliste.

Après avoir joui de ma surprise et échangé avec Georges les politesses d'usage, madame Charbonneau lui a dit:

—Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?

—Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçaitde déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon curé...

—Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister à la réception de M. Victor de Laprade succédant à Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla!

—Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés duMessager de Vaucluse, les circulaires de mon sous-préfet, le bulletin des actes administratifs, et trois lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore ce que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir: c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux mélange d'absinthe et de bière...

—Monsieur de Vernay! a interrompu madameCharbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant dont il est difficile de soutenir l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et l'affectation de simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome ou le désert,» dit le héros desMartyrs, à propos de saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!... L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous devons vous savoir gré de la préférence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve rien.»

—Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant.

—Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avecson charmant sourire, puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes, de coups d'épingle empoisonnée, vous en êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous vos impressions de voyage à travers la littérature contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être, en nous disant ce que vous avez souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos confrères, en esquissant les symptômes de quelques-unes des maladies morales qui infestent la république des lettres, jetterez-vous un peu de jour sur plusieurs points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littérature, débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à notre cher et pauvre Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de courage!

—Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,—fût-ce à mes dépens!—de feuilleter avec vous quelques chapitres de mesMémoires pour servir à l'histoire littéraire de mon temps. Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là monconfrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au besoin, de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,—huit jours de solitude et de travail à Gigondas,—pour retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se passer pour sesportraitset La Bruyère pour ses satires. La pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.

On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les attentions de l'assemblée ont été désormais pour Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a semblé que madame Charbonneau y mettait le plus gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et moi descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!


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