V

Jeudi, janvier 186...

....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant, Georges de Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez dans ces pages que mes souvenirslittéraires.

Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion et de votre complaisance pour vous parler en détail des campagnes de mon trisaïeul, des rhumatismes de mon grand-père, desdadasde mon grand-oncle et du carlin de ma tante. Je ne veux et ne dois vous raconter que quelques-uns de mes conflits avec la littérature parisienne, afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché d'orgueil et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant il importe à mon sujet que vous connaissiez d'abord, au moins en abrégé, ce qui, dans mon éducation, mes antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit, m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de souffrances que je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire d'un homme, c'est l'histoire d'une âme.

Il en est des générations comme des individus; elles naissent avec un trait caractéristique. Celle que nous avions remplacée était active et guerrière; celle à laquellej'appartiens a été raisonneuse et rêveuse. Venue au monde à l'époque où les dernières grandes guerres de l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France, on eût dit qu'elle se ressentait de cette langueur méditative, de cette faiblesse mêlée d'imaginations et de songes, habituelle aux convalescents et aux blessés. L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct et l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université, lauréat des concours généraux de 1826 à 1830, je puis dire que, pendant ces quatre ans, mes maîtres, mes condisciples, mes rivaux, le milieu où je vivais, l'atmosphère classique de la rue de la Harpe et du jardin du Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la fin suprême de l'homme en ce monde était le premier prix de discours latin, à moins que ce ne fût le premier prix de discours français. A cet enseignement officiel s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions Cicéron et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger dans nos poches. C'était moins de la corruption précoce que le désir de nous poser, dès le début, en penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi, étaienttrès-forts, obtenaient tacitement le privilége de laisser apercevoir, sous leur habit, un petit bout du volume prohibé. Les professeurs ne soufflaient mot et fermaient les yeux; ces juvéniles hardiesses souriaient à leurlibéralisme. Il était censé, d'ailleurs, que l'esprit de Voltaire, le lyrisme de Béranger, s'associant aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne sais quel vernis plus moderne, propre à faire de nousdes bacheliers superfins et des rhétoriciens modèles.

Comment, avec une éducation pareille, et avec une passion toujours croissante pour les lettres, m'avisai-je, quelques années plus tard, d'avoir une opinion politique? Et comment cette opinion fut-elle diamétralement contraire à celle que semblaient présager ces antécédents? Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de ma vie littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un moment.

A l'heure même où ma dernière couronne delaurier(elle était de lierre en papier peint) s'accrochait aux doctes murailles de ma chambre, une révolution éclata. Elle formait comme le dénouement grandiose, la réalisation vivante de mes études, de mes lectures, de mes antipathies, de mes admirations; et cependant je lui tournai le dos dès l'abord, et, à force de me persuader à moi-même que je la haïssais, je finis par la haïr. Son premier effet avait été de me reléguer à la campagne, dans ce même village de Gigondas que j'administre aujourd'hui. Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui produisent un immense effet sur les naturesartistes, où la sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon père, jeune encore, souffrant déjà, ressentit un coup si terrible en apprenant cette révolution, que son mal s'aggrava d'une façon effrayante. Trois semaines après, les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus poignante encore et plus personnelle, l'arrestation d'un ministre dont il avait été le compagnon pendant toute l'émigration, et qui, arrivé à la toute-puissance,avait daigné lui conserver son ancienne amitié, au point de le recevoir en audience particulière et de le nommer sans hésitation... maire de ce même Gigondas. Le chagrin de mon père n'était donc pas précisément de l'ambition brisée, et il n'agissait que plus puissamment sur une imagination telle que la mienne. Je vis cet homme de bien, entouré d'estime et de respect, laisser tomber une larme sur cette écharpe blanche qu'il ne devait plus porter; je le vis écrire d'une main tremblante une démission, hélas! superflue; car il n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses yeux mourants les sentiments douloureux qui se disputaient cette âme de royaliste et de chrétien. A l'affliction que lui causaient les événements s'en ajoutait une autre plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il me supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de m'avoir, par vanité paternelle, rapproché de la contagion universitaire et libérale. Il languit ainsi pendant six mois, et, comme pour rendre un suprême et funèbre hommage à cette royauté dont il avait été le serviteur le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du plus grand des crimes révolutionnaires, de la dernière halte du martyre royal. Ce jour-là, je me sentis dans le cœur un sentiment assez profond pour me créer des convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente années, ce sentiment résiste encore.

Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions, ni maconversion, ne diminuèrent mon amour pour la littérature. J'en fis le but idéal, le rêve de majeunesse et de ma vie. Placé désormais en dehors des carrières actives, ayant d'autre part le désœuvrement en horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant mal de mon obscurité présente, il me sembla que lagloiredes lettres concilierait tout, et continuerait brillamment ce que mes succès de collége avaient commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans auparavant, un jeune homme de mon âge, en voyant passer un régiment, musique en tête, se serait épris de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes fraîches d'un in-octavo, l'avénement d'un nouveau nom dans un journal ou unerevueà la mode, l'écho lointain des applaudissements prodigués à un roman ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens de lettres, entrevu dans une de leurs confidences imprimées ou raconté de loin par un de mes anciens amis de collége, me causaient des ravissements sans fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut à cette époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs d'optique dont j'ai eu beaucoup de peine à revenir. Vivant dans un milieu de bonne et vieille noblesse de province, à laquelle j'appartenais par ma naissance, jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache à la propriété territoriale, maintenue intacte depuis plusieurs générations, je croyais sincèrement que je m'élèverais de bon nombre de degrés sur l'échelle sociale si je devenais quelque chose comme M. ThéophileGautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon ambition n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un de ces messieurs, le contempler face à face, lui donner le bras sur le boulevard aux yeux d'une foule émerveillée, arriver peut-être à me faire tutoyer par lui, me paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux, Gil-Blas, chez les comédiens de Grenade, espérait être pris pour le cousin du sous-moucheur de chandelles, et il s'en trouvait d'avance prodigieusement flatté. J'étais comme Gil-Blas. Les détails même matériels de la vie littéraire avaient pour moi un attrait inexprimable. Corriger des épreuves, faire de lacopie, courir les rues de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir dire: «Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle aux théâtres les jours depremière, me promener au foyer, pendant les entr'actes, en saluant d'un geste familier Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas, Méry ou Frédéric Soulié étaient venus me demander l'hospitalité dans mon modeste château, qui n'avait jamais logé que des gentilshommes campagnards ou des chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en aurais perdu la tête: du moins je me serais considéré comme un personnage beaucoup plus important que le général de mon département, le préfet de mon chef-lieu, ou même l'évêque de mon diocèse.

Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire: je lisais assidûment, comme vous pouvez bien le penser, toutes les nouveautés en vogue, et, d'aprèsles sentiments exprimés par les auteurs, les caractères qu'ils développaient de préférence, les délicatesses d'esprit et de cœur où ils semblaient se complaire, les raffinements qu'ils indiquaient en affaire de conscience, d'honneur, de sensibilité ou de probité, je me formais une idée de leur personne et de leur façon de vivre.

C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'aprèsJocelyn, un Victor Hugo d'après lesFeuilles d'automne, un George Sand d'après lesLettres d'un Voyageur, un Sainte-Beuve d'après lesConsolations, un Jules Sandeau d'aprèsRichardetFernand, un Lamennais d'après lesParoles d'un Croyant, un Alfred de Musset d'après lesNuits, et ainsi de suite. Le titre de poëte était à mes yeux synonyme de dévouement, de tendresse, d'immolation perpétuelle à tous et à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce monde, de candeur séraphique en commerce intime avec les chœurs célestes. Celui-ci était un aigle blessé; celui-là une tourterelle gémissante; cet autre, un cygne laissant au rivage une plume de ses blanches ailes avant de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux qui, moins richement doués, occupaient, dans ce monde bienheureux, les rôles secondaires et se contentaient des fonctions de critique, étaient des juges d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve, n'ayant pas de plus grave souci que d'examiner en détail les œuvres soumises à leur contrôle, d'en étudierle fort et le faible, d'en faire valoir les beautés, d'en signaler franchement les défauts, devoir pénible sans doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience! Quel air doux et salubre on devait respirer en pareille compagnie! quelle atmosphère pure, dégagée de pensées vulgaires et de miasmes terrestres! quel Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel ensemble de sentiments exquis et d'aspirations éthérées! Je restais quelquefois des heures entières plongé dans mon ardente rêverie, l'œil fixé sur un de ces noms radieux, inscrit en tête d'un volume ou signant un article de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je serais grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des gens qui le connaissent, qui vont frapper à sa porte, et qui disent à son concierge, sans que l'émotion brise leur voix: «M. de Lamartine!—M. Victor Hugo!—M. de Musset!—M. de Balzac!—M. Edgar Quinet!»—Oh! les voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux parfum qui s'exhale de ces âmes! m'éclairer aux rayons lumineux dont elles sont le centre! me réchauffer aux flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel était mon vœu de tous les jours; le musulman dévot ne songe pas avec plus de respect et de ferveur au pèlerinage de la Mecque.

Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans: les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on souhaite. J'y arrivais, le cœur gonflé d'émotion et d'espérance, ayantdans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes fixés à Paris et à d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois ou quatre puissances de journal, de revue, de librairie et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le célèbre conteur Eutidème[2].

Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en prit; car ma bourse, mes secrets de cœur, mes affaires de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa table et de manger en face de lui. Mon embarras était de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourirestrempés de larmes, tant de mélancoliques regards incessamment tournés vers les horizons infinis, tant de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives, vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant de cœurs héroïques et chevaleresques dépaysés dans notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par les sultanes pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés en confitures, fleurs de nopals ou de citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince, élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dénudé comme un genou, une cravate noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux, la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération sentimentale. N'importe! Je m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque platromanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon homme trancha la difficulté, en me proposant un menu de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises: Eutidème me demanda un petit verre d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire.

Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'œuvre, et de la représentation comme d'un de ces triomphes qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de l'art dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:

—Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur est heureux! m'écriai-je.

—Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole, au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à plat...

—Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...

—Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son ami intime...

—Mais ce journal, cet article?...

Eutidème m'expliqua alors que les journaux de théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais direque du bien des pièces dont ils rendaient compte.

«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est écrit avant la première représentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de l'imprimer, puisque le journal paraît le matin, et que quelques-unes de cesgrandes solennités dramatiques(style obligé) ne finissent que bien avant dans la nuit.

—C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est faire entrer la combinaison commerciale dans ce monde de l'imagination et de l'art où elle ne doit jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:) mais enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de la critique théâtrale: les véritables juges, les brillants feuilletonistes du lundi ne donnent pas dans ces calculs misérables: ils ne disent et n'écrivent que la vérité...

Eutidème me regarda encore: un troisième sourire se dessina au coin de sa bouche doucement railleuse: il posa sur la table son petit verre, et notre causerie commença.

Jeudi, février 186...

—Quoi! disais-je à Eutidème, les juges suprêmes en matière de théâtre songeraient à autre chose qu'à rendre la justice et à dire la vérité?

—Hélas! oui, répliqua-t-il, ils songent surtout à faire de l'esprit, de la fantaisie ou de la couleur à propos et à côté des pièces dont ils parlent: l'œuvre, l'auteur et le public deviennent ce qu'ils peuvent. L'essentiel, pour Polychrome, est de déployer les richesses d'une palette qui s'est trompée de vocation en demandant au papier et à la plume ce que le pinceau et la toile pouvaient seuls lui donner. Qu'importent à Polychrome les sentiments, les idées, les caractères, le dialogue, la vraisemblance, la convenance, les délicatesses de l'esprit, l'étude du cœur, tout ce qui fait qu'au théâtre comme dans la vie l'homme est quelque chose de plus que l'étoffe, le bois ou la pierre? Si l'on supprimait l'âme, il serait le premier écrivain et le plus heureux de son siècle. Il n'est jamais plus à son aise que lorsqu'il rend compte d'une pièce dont les beautés littéraires résident principalement dans les décors.Alors, en avant la brosse et le blaireau! cinq lignes sur le sujet, l'intrigue, les personnages et les détails; quinze colonnes sur les prodiges du décorateur! Si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur l'art dramatique au dix-neuvième siècle, Polychrome ne vous adressera pas à MM. Dumas père et fils, Ponsard et Augier, mais à MM. Cicéri, Séchan, Philastre et Cambon. Quant à Julio, je l'adore, mais c'est une autre affaire: ce charmant esprit a, depuis un quart de siècle, l'entreprise des variations brillantes sur le piano du lundi. Vous n'êtes pas sans être allé quelquefois au concert. Vous y avez entendu ces virtuoses qui annoncent qu'ils vont vous jouer un morceau favori sur le sextuor deLucie, le trio deGuillaume Tellou le duo desHuguenots. Vous voilà écoutant de toutes vos oreilles. Au début, vous recueillez bien quelques phrases qui vous rappellent vaguement celles de Donizetti, de Rossini ou de Meyerbeer; mais bientôt, gare dessous! le virtuose ne se souvient plus que de lui-même: les notes pleuvent, les gammes débordent, les triples croches ruissellent; c'est une averse, une avalanche, un torrent, une cataracte; l'idée primitive a de l'eau par dessus la tête, et, quand on l'en retire, elle est noyée. Ainsi fait Julio; pour l'acquit de sa conscience il écrit sur sa première page le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage; puis sauve qui peut! il varie, il varie, il varie sans cesse, en français et en latin; il varie tellement, que, de variante en variante, on ne sait plus où l'on en est, ni où il va, ni de quoi ilest question, ni ce qu'il a voulu dire. A propos d'un marivaudage du Gymnase, il vous raconte la seconde guerre punique, et une bouffonnerie du Palais-Royal lui sert de prétexte pour citer dix lignes de Xénophon. Au demeurant, excellent garçon et homme d'infiniment d'esprit, pourvu qu'on ne lui demande pas l'impossible; l'impossible serait pour lui de dire brièvement et nettement ce qu'il pense de ce qu'il juge, et de se souvenir, le lendemain, de son opinion de la veille. Il assiste à une pièce; il est ravi, il dit à l'auteur: «C'est charmant... à lundi! vous serez content de moi.» Il rentre, il se met à sa table: qu'est-ce donc? le vent soufflait du nord, il souffle du sud; la bulle de savon allait à droite, elle s'envole à gauche. La plume court bride abattue, la louange verse dans la première ornière et l'épigramme prend les guides; si bien que le pauvre auteur, porté aux nues le vendredi, complimenté le dimanche, est, en définitive,éreintéle lundi. Que voulez-vous? ce n'est pas la faute du feuilletoniste, c'est la faute du feuilleton, qui a pris le pot de moutarde pour le pot de miel; une autre fois, on fera plus d'attention à l'étiquette! C'est la faute de l'orgue de Barbarie qui a agacé les nerfs, de la mouche qui a bourdonné contre les vitres, de l'idée qui s'est enfuie vers les corniches, du mot propre qui s'est blotti sous les tisons. L'auteur est au désespoir, mais Julio n'est pas coupable!

«Et Caritidès? dis-je timidement.

—Caritidès a reçu du ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, demerveilleuses aptitudes de critique, relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poëte. Il possède et pratique en maître l'art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive à la fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. Caritidès n'a voulu être qu'un pèlerin d'idées, moins la première des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s'y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d'apostasie, il a tenu à justifier sa réputation, et il a fini par devenir l'ennemi de ceux dont il n'était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu'il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d'esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous son habit. On assure qu'il passe son temps à colliger une foule d'armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu'il aime aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités,il n'est que la plus friande des curiosités littéraires.

—Et Philocrate?

—Philocrate est mon ami, répondit gravement Eutidème.

—Mais enfin?

—Philocrate est l'honnêteté, l'austérité, l'impartialité même: aussi est-il très-probable qu'il mourra à l'hôpital!...

Ainsi me parlait Eutidème; il m'en dit bien d'autres! Autour de ces illustres planètes gravitaient les satellites: aux premières représentations on voyait, dans les entr'actes, les lieutenants s'approcher des capitaines et prendre le mot d'ordre. Il en résultait, le lundi suivant, des apothéoses ou des exécutions collectives. Tantôt c'était Rachel que l'on mettait au pain sec pour trois mois et contre laquelle on suscitait une rivale, aussi supérieure à notre tragédienne qu'Alfieri est supérieur à Racine; tantôt c'était le Gymnase que l'onsuspendait, pour avoir médit desgazetiers: tantôt la consigne ordonnait un feu de peloton sur M. Scribe, pour le punir de fatiguer de sa longévité dramatique les jeunes, les nouveaux venus, qui ne sont ni venus, ni nouveaux, ni jeunes. Sous lepourquoiofficiel de chaque éloge et de chaque blâme, il existait une douzaine depourquoimystérieux qu'il fallait connaître pour s'expliquer le treizième. Et voilà ce que l'on appelait les magistratures littéraires!

Encore si les révélations d'Eutidème en étaient restées là! mais mon avide curiosité provoquait d'autresconfidences: il avait traversé les mauvais sentiers, les steppes et les frontières, sans y rien laisser de son honneur, mais sans y rien garder de ses illusions. Il me raconta les jours de pauvreté âpre et malsaine, le gouffre de l'arriéré, l'huissier grattant à la porte, la chasse à l'écu de cent sols, lacopieécrite à la hâte pour faire face aux nécessités urgentes, et les joies du travail se changeant en supplice. Je tombais des nues, de ces nues de pourpre et d'or sur lesquelles mon imagination provinciale aimait à asseoir, comme sur un trône, les artistes et les écrivains célèbres. Lorsque Eutidème me parla des personnes, ce fut bien pis. Naturellement, je le questionnai surLélia. Tous ceux qui, comme moi, avaient vingt ans au moment où parurent les premiers romans de Lélia s'étaient passionnés pour ce type de poésie libre et fière, refusant d'accepter les froides chaînes de la vie commune et justifiant les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses plaidoyers et la beauté de ses songes. Je m'aperçus vite que l'idéal et le réel sont deux frères ennemis. Les Œuvres d'Hermagoras m'avaient inspiré un sincère enthousiasme. Eutidème me dévoila le grain de folie et de dépravation naïve qui se mêlait, dans ce cerveau puissant, à un incontestable génie. Il me dépeignit cette vanité maniaque, ce goût furieux de richesse et de luxe, toujours prêt à s'élancer et à entraîner les autres dans les plus hasardeuses aventures, cette habitude de transporter dans la vie littéraire le grimoire de la basoche et les roueries de don Juan vis-à-vis de M. Dimanche.Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqué de douces et chastes histoires publiées par Critiphon; sans leur attribuer une grande valeur, j'avais en les lisant éprouvé un attendrissement de bon aloi. Je m'étais dit que Critiphon était sans doute un chevaleresque gentilhomme, et qu'il mettait dans sa vie ce parfum de vertu que l'on respirait dans ses ouvrages. Eutidème me dit que c'était un viveur et un farceur, qui, après avoir dévoré son patrimoine, demandait au roman une pension alimentaire, et la demanderait au scandale si la littérature des honnêtes gens ne répondait pas à son appétit.

Désenchanté, humilié, accablé, je finis par supplier Eutidème de ne pas tout m'apprendre en un jour, et la conversation, sans changer de sujet, changea de terrain. Je communiquai à mon nouvel ami mes projets, mes plans, mes souhaits, mes espérances. Hélas! je ne tardai pas à remarquer que, dans nos façons d'envisager la littérature, il y avait deshiatusgigantesques, et que, si nous parlions la même langue, ce n'était pas avec le même accent. Quelques-unes de mes confidences produisirent sur Eutidème un effet de stupeur presque égal à celui qu'il m'avait causé. Ainsi, les méandres de notre entretien m'ayant amené à lui parler de la maison de campagne que je venais de quitter, il me dit avec surprise:

—Vous avez des terres?... mais alors vous avez des rentes?

—Oh! bien peu: les impôts sont lourds, lesfermiers payent mal; il y a l'imprévu, les frais d'exploitation, les réparations, les comptes d'ouvriers; bon an, mal an, c'est à peine s'il me reste douze ou quinze mille francs de revenu...

Eutidème se leva comme la poupée d'une boîte à ressorts; il jeta sa serviette au plafond, alluma un troisième cigare, et s'écria en me regardant dans le blanc des yeux:

—Quoi! vous avez des rentes! vous êtes propriétaire, et vous voulez faire de la littérature?... Mais moi, si je possédais seulement une maisonnette quelque part et un champ qui me rapportât trois mille francs par an, je prendrais mes jambes à mon cou; je briserais mes plumes, je viderais mon écritoire, je ferais des cocottes avec ma dernière feuille de papier, et j'en finirais avec cet abominable métier... La vie littéraire, monsieur! ah! vous ne savez pas ce que c'est!... un bagne, un enfer! Les directeurs de journaux et de revues, les éditeurs, les libraires, sont des tyrans, des bourreaux!... s'ils vous font seulement une avance de dix louis, vous devenez leur homme lige, leur esclave, leur chose... Le ciel est bleu, la campagne est riante, vous voudriez sortir, courir dans les bois, cueillir les marguerites des prés, humer l'air chargé de senteurs printanières... La promenade rafraîchirait votre cerveau, ranimerait votre verve.. Non, non, esclave! à ta geôle! il faut ta copie pour demain, et on ne peut pas faire attendre... elle est payée! Heureux encore si la misère n'allonge pas sa face livide sur la pagecommencée!..... Mais pardon, monsieur, je vous attriste... excusez-moi... Ces maux ne sauraient vous atteindre... j'oubliais que vous êtes riche... Mais que diable venez-vous faire dans notre maudite galère?...

J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent. J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire, qui lui semblait si enviable, m'avait souvent désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait synonyme de désœuvrement et d'obscurité. Je lui dis que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée. Je lui demandai comment l'exercice des facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en aucun cas, être une condition d'infériorité sociale. Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent, si jamais j'en avais un peu, au service d'idées morales qui intéressaient la société tout entière, puisque le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces; établir quelque part une tribune littéraire où ma plume consciencieuse et bienveillante ferait pour les livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir ni complaisance ni rigorisme toutes les fois que mescroyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir compte des bonnes intentions, des illusions de la jeunesse; accueillir, encourager, mettre en lumière, faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants littéraires; accepter franchement toutes les conditions d'une bonne et loyale confraternité; me faire aimer...

—Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas, monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne pas être un héros: je désire de tout mon cœur servir la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu de gloire!...

Il y a dans une passion vraie quelque chose de si communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima. Il me tendit sa main par-dessus la table, et, serrant la mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez mal une larme qui roula sur son assiette:

—Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?... Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence, je serai heureux et fier d'être votre premier ami... George, soyez le bienvenu parmi nous!

—Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pastrompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront, et je combattrai pour la vérité!...

Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème vacilla comme une bougie sous un coup de vent: il me regarda en dessous; un sourire triste et fin, ce sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit à demi-voix:

—La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon ami?

—Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit; il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser.

Eutidème sifflota la barcarolle de laMuette de Portici:

Conduis ta barque avec prudence,Pêcheur, parle bas!

Conduis ta barque avec prudence,Pêcheur, parle bas!

Conduis ta barque avec prudence,

Pêcheur, parle bas!

Puis il ajouta en prose:

—Mais, George, pour défendre toutes ces vérités-là, vous serez obligé d'attaquer ceux qui les attaquent?

—Cela va de soi...

Eutidème se remit à siffloter; cette fois, ce fut l'air de laDame blanche:

Prenez garde!

Prenez garde!

Prenez garde!

Mais il pensa probablement que mon éducation ne pouvait se faire en une seule séance, et qu'il m'avait suffisamment renseigné pour une première fois. Il laissa tomber la conversation; puis, avalant un dernier verre de curaçao, allumant un quatrième cigare et passant la manche de son paletot, il me dit très-cordialement:

—C'est égal, Georges, je vous remercie: il y a longtemps que je n'avais contemplé face à face un homme de lettres de votre calibre. Préparez pour demain votre esprit des dimanches: je vous présenterai chez Marphise!...

Jeudi, février 186...

—Justement, cela se trouve à merveille! m'avait dit Eutidème en me quittant: il y a demain une lecture chez Marphise; elle doit nous lire une tragédie de sa façon, une tragédie en cinq actes et en vers! Vous rencontrerez là bon nombre de nos célébrités littéraires. Seulement, vous savez la consigne? Admirer, admirer encore, admirer toujours! Élever l'enthousiasme jusqu'à l'extase, la louange jusqu'au dithyrambe, l'hommage jusqu'à l'apothéose! C'est une de mes surprises perpétuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne pas le moment où l'éloge devient dérisoire à force d'être excessif... Que voulez-vous? Marphise est femme, elle est poëte, et il y a des grâces d'état.

....Mais auparavant, avait repris Eutidème, vous me permettrez, n'est-ce pas? de répliquer à votre aristocratique déjeuner par un pauvre petit dîner d'hommes de lettres, non plus dans le somptueux cabinet de Bignon, mais hors barrières, chez le père Moulinon, au rendez-vous des surnuméraires de l'art et de la littérature. Le vin, le gigot et la salade y coûtent moins cher que sur le boulevard des Italiens, et il est bon qu'unfervent néophyte tel que vous passe le plus tôt possible par tous les degrés de l'initiation. La salle à manger du père Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une chambrée de conscrits... ou d'invalides est à l'état-major d'un maréchal de France.

J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, à six heures, nous sortions de Paris, Eutidème et moi, par la barrière des Martyrs; nous gravissions les hauteurs de Montmartre, et nous entrions chez le père Moulinon à l'heure où y affluait sa clientèle.

C'était un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous un gourmand que l'on enfermerait dans une cuisine, et que l'on forcerait d'assister, bouche béante, à tous les détails les plusréalistesdes préparatifs d'un grand dîner. Dans une salle étroite et longue, sombre et basse, étaient dressées des tables où s'asseyaient, par groupes inégaux, des jeunes gens de dix-huit à cinquante-cinq ans, préludant à la gloire par la fumée: ici, des mentons imberbes contrastant avec d'énormes chevelures; là, des barbes en broussaille cachant aux trois quarts des joues hâves et amaigries; plus loin, des calvities précoces, des yeux plombés, des regards fébriles; partout cet air inquiet et effaré où se trahit le désordre des habitudes. L'âcre senteur du tabac se mêlait à ces odeurs fades et rances, particulières aux tables d'hôte de cinquième ordre. Je cherchais vainement sur tous ces visages la douce et poétique gaieté de la jeunesse, l'expansion des natures bien douées, l'aimable cordialité de compagnons de voyage, marchantensemble par les sentiers difficiles. Le noviciat littéraire s'y révélait à moi sous ces formes rudes et âpres qui caractérisent les démocraties. Des sourires maladifs, un mélange incroyable de trivialité et d'affectation, des mouvements de bêtes fauves essayant leurs dents et leurs griffes, des attitudes faméliques, des mots mis à la torture pour ressembler à des idées, une familiarité brutale, l'envie évidente de dévorer tous leurs supérieurs pour se préparer à écraser tous leurs égaux, tels étaient les traits dominants de cette réunion bizarre, qui promenait en bohème l'art du dix-neuvième siècle. Eutidème me présenta, et j'éprouvai aussitôt une sensation qui ne m'a jamais quitté pendant ma carrière littéraire. Je devinai, à une foule de nuances, que, pour cesartistesen littérature, j'étais et resterais toujours unamateur, un étranger, toléré seulement à titre d'hôte passager et d'homme sans conséquence; que l'on m'accablerait de respects, en attendant que l'on m'accablât de sarcasmes; que l'on s'arrangerait pour faire de mon nom, de ma fortune, de ma position sociale, autant de barrières et d'obstacles entre mon ambition et mon but; que l'on refuserait, en un mot, d'accepter ce déplacement de mon amour-propre, aspirant à effacer le gentilhomme sous l'écrivain. Tous ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges, conteurs, rapins, musiciens, peintres, statuaires, éditeurs, directeurs de théâtres, qui n'étaient pas, semblait-il, grands partisans des distinctions nobiliaires, me donnaient dumonsieur le comteavec laplus édifiante unanimité; mais, évidemment, cemonsieur le comtesignifiait: A bon entendeur, salut! vous ne serez jamais des nôtres; restez chez vous, et ne chassez pas sur nos terres!

Le dîner finit, et il était temps, car je me sentais mal à l'aise: ce que je voyais différait tellement de ce que j'avais rêvé! Eutidème m'offrit le bras, et nous nous dirigeâmes vers les Champs-Élysées, en côtoyant ces buttes d'où le regard embrasse le panorama de Paris. Un commencement de tristesse et de découragement s'emparait de moi; mais la soirée était belle: un dernier rayon du soleil d'avril glissait sur ces masses confuses, dessinait la silhouette des édifices, se jouait sur la cime des coupoles, et irisait la brume du soir, léger voile de gaze dorée qui s'abattait peu à peu sur toutes ces magnificences: je voyais Paris à mes pieds; il n'est pas d'imagination un peu vive qui résiste à ce spectacle! «Voilà votre futur royaume! me dit Eutidème: que faut-il pour le conquérir? Un coup de dés: le cornet est dans vos mains, et vous avez de quoi vivre, en attendant!»

Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des milliers de lumières jaillissaient, de moment en moment, dans cette immensité, et me faisaient l'effet d'étoiles terrestres: nous marchions côte à côte, échangeant une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf heures, nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait descendre comme dansune cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice, un très-spirituel habitué de la maison, expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne, je crains toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur ses genoux; Olympio, Raphaël et Falconey, les trois astres de notre ciel poétique; puis les planètes secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia, le grand romancier amazone; des médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde.

Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante, mais manquait de charme: son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: «Elle serait la première femme de son siècle, si elle avait toujours causé, jamais écrit.»

Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'œil vitreux, le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre.

Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur. Son talent était de faire croire à des idées absentes, comme les spéculateurs accréditent des capitaux imaginaires. Il commençait ce que d'autres ont achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce les souveraines de la littérature et de la presse. Secondé par l'esprit de son temps, il introduisait dans le monde intellectuel les hasards et l'imprévu du monde de la finance.

Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du bruit, de renverser des gouvernements, de rêver un portefeuille, et la chance d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de mettre la raison publique au défi et la France en faillite.

Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage qui donnait envie de douter et de sourire.

Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; jene sais comment Marphise avait appris depuis la veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchessepour de vrai, acceptée comme une autorité sans réplique depuis le quai Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise: être reçue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir dire: «Mon amie la petite marquise!»—ou: «Je sors de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe lui semblait mille fois préférable aux applaudissements de ses lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries médiocres dont elle émaillait ses trop vantésCourriers de Parisavaient pour cause unique le refus très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses de maison à des tentatives de Marphise pour arriver chez elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une grâce toute particulière, que j'eus la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais d'analyse: la lecture allait commencer.

C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'audernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron; Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec leJournal des modes, Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait desconcettidans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur devoir. Jamais leCid,Polyeucte,AndromaqueetAthalien'avaient soulevé de pareils transports. Bourimald improvisait et accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne manquait que la rime riche. Polychrome, semblable à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité musulmane pour crier au miracle; Falconey, à demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne entre l'assoupissement et lekief, souriait de béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout bas lesBurgraves. Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence.Sapho applaudissait d'autant plus qu'ayant assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature lui était plus complétement antipathique. Enfin, Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons, portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau pour se donner de l'importance, visant à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir son enthousiasme réduit à chanter dans les chœurs: on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau, comme on présente les glaces et les petits-fours.

La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif de faire acte de franchise et d'indépendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu de tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour être entendu de mes voisins:

—Décidément laMuse de la patriene s'appelle pas Melpomène.

Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre deMuse de la patrie, que ses admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste:il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent de son interlocuteur et me lancèrent un regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie. Je compris que le mot venait de lui être répété en toute confidence, et que l'anathème universel planait sur le provincial, sur le Huron, sur le barbare assez osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes beautés deCléopâtre. Cependant tout n'était pas perdu encore; à mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha de moi, et me dit d'un ton câlin:

—Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre excellente duchesse de C..., votre tante, je crois?

Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires:

—La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et pourquoi nous sommes parents...Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y retourner.

—Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit Marphise sèchement.

C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une méchanceté en plus, une duchesse en moins; j'étais toisé.

Un quart d'heure après, nous prenions congé de Marphise: elle donna à Eutidème une fraternelle et virile poignée de main,à l'anglaise; moi, je n'obtins en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid, qui voulait dire en bon français:

—Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez déplu; ne revenez que le moins possible.

Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des Champs-Élysées et que nous eûmes allumé de nouveaux cigares, Eutidême me dit brusquement:

—Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier prix d'histoire au concours général, vous commettez de furieux anachronismes.

—Comment cela?

—Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et vous vous faites déjà des ennemis!

Jeudi, mars 186...

Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème, le bruit se répandit dans la république des lettres qu'un jeune homme du monde, passionné pour la littérature, auteur de quelques esquissesremarquéesdans les journaux et les revues, allait offrir aux livres, aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire, cette publicité à jour fixe, dont jouissaient, de temps immémorial, les pièces de théâtre. Un mois plus tard, en effet, on put lire ma signature au bas d'un feuilleton de quinze colonnes, dans un journal dont il sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise imminente et de frayeur générale, ce journal avait rendu d'éminents services et acquis une grande célébrité; mais depuis, par suite de circonstances singulières, ce même journal, si dévoué à la cause de l'ordre, devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au parti de la révolution. Notez bien, mesdames, cette bizarrerie: vous y trouverez, en temps et lieu, l'explication d'une partie de mes malheurs.

Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à la mode, un volume de romans. Ce fut là ma lune de miel littéraire. Je fus étonné de la quantité d'amis et d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts. J'aurais dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu! messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que je suis!»—Mais, de toutes les surprises, c'est celle à laquelle le cœur humain s'accoutume le plus aisément et le plus vite. Je ne tardai pas à trouver tout simple que l'on me regardât comme un génie, et je me reprochai naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt. Chacun vantait mon petit bouquin comme s'il se fût agi d'un chef-d'œuvre. C'était élégant, fin, ingénieux, d'une distinction parfaite!... On voyait bien que l'auteur appartenait à la société polie, à cette société d'élite dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés dans la littérature moderne par une odeur de musc et de cigare! Tout le monde fitchorus, Caméléo et Victorinet, Polychrome et Julio, Présalé et Colbach, Duclinquant et Delatente. J'aurais pu faire un volume avec les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais je dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de mes panégyristes avaient soin de glisser dans le même paquet quelque volume de leur cru, accompagné d'épîtres-dédicaces et de cordiales instances. J'en ai conservé trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons: on ne rencontrerait pas mieux chez les compagnies d'assurances.

«Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparitionparmi nous est un honneur dont nous avons tous pris notre part. Vous régénérez la critique, comme vous purifiez le roman. On devient meilleur en vous lisant, et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent vos articles sont des jours de fête, et chaque ligne que vous accordez à nos pauvres petits livres se traduit, chez nos libraires, par une vente de cent exemplaires. Voici un humble volume que je prends la liberté de vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques tons un peu vifs, quelques nuances un peu jeunes; ne me ménagez pas, monsieur; je me soumets d'avance à vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de courtoisie et de grâce!»

Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George Sand, moins le génie de George Sand et de Balzac.

«Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire d'autant plus que nos opinions ne sont pas les mêmes; on pourrait dire qu'elles sont contraires; mais les extrêmes se touchent, et nous nous touchons par bien des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus? Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait avec Armand Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais vous pourriez bien, avant peu, être Chateaubriand (sic). Quoi qu'il en soit, voici un livre que je vous offre; quelques passages blesseront peut-être vos honorables regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins le mérite de la sincérité, et cette sincérité, je ne l'aijamais mieux comprise et mieux pratiquée qu'en me disant votre lecteur le plus assidu, votre plus fervent admirateur...»

«Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je vous en conjure, d'après les journaux dont je suis, à mon vif regret, le collaborateur: des circonstances impérieuses, d'anciennes camaraderies, et, pourquoi ne l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne, m'ont forcé de me ranger, en apparence, du côté des gros bataillons; mais j'ai, en province, une bonne vieille mère qui ne lit pas d'autre journal que le vôtre; un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis; un autre a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique est une dévote dont vous pourriez m'assurer pour toujours les bonnes grâces, si elle avait un jour le bonheur d'apercevoir à travers ses lunettes le nom de son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je n'ai pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori; et de qui ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible à ces trésors de..., de... et de... (ici ma modestie se refuse à transcrire). Là-dessus il n'y a qu'une opinion. Royalistes et démocrates, disciples de la tradition ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes pour saluer d'avance, comme une des gloires prochaines de notre littérature, le pur et noble talent qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma modestie).

«P. S.—Ci-joint deux exemplaires de mes œuvres,que je soumets à votre spirituelle et bienveillante critique.»

Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes avances? Hélas! je voudrais pouvoir affirmer qu'elle fut héroïque, que j'immolai, séance tenante, tous ces thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient fumer leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que je ne fus pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand, habilement présenté à mon orgueil par un de ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je fouillai dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction duParadis perdu, par l'illustre poëte desMartyrs, une préface où tous les nouveaux venus en littérature, poétereaux et petits critiques, romanciers et fantaisistes, membres de la société des Droits de l'homme et comparses de l'antichambre de madame Récamier, étaient complaisamment passés en revue par legrand connétable, et recevaient la croix d'honneur de ses mains sexagénaires. Cet exemple m'encouragea... à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre débutant, ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait bien se permettre quelques concessions, puisque j'en rencontrais de si larges sous la plume de l'immortel auteur duGénie du christianisme, de l'infatigable athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais pas, d'ailleurs, la cause de la vérité sociale, morale et religieuse. Je faisais pour elle ce qu'avaient fait les Chambres pour la nationalité de la Pologne sous legouvernement de 1830. Je réservais en quelques motsbien sentisses droits imprescriptibles. Puis, une fois en paix avec ma conscience, je donnais à tous mes admirateurs du galon de même qualité que le leur, sans lésiner sur la quantité. Tous eurent part à la distribution, les beaux esprits de laPresse, les esprits forts duSiècle, les mousquetaires rouges de laRevue de Paris, les loustics du petit journal et du roman bohème. Après avoir bien constaté ma persistance à croire tout ce que niaient ces messieurs, à respecter tout ce qu'ils offensaient, à aimer tout ce qu'ils haïssaient et à haïr tout ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire ressortir à quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents, spirituels, sincères, irrésistibles, charmants.

Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en existait une autre, plus pure assurément et plus sérieuse. Ici je touche à des parages très-dangereux; je me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad. Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs, qu'à une époque quelconque de l'hégyre, un vieux calife trop débonnaire avait été étranglé par un de ses cousins[3], qui était devenu calife à son tour. Cela se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes. Le nouveau calife avait eu pour vizirs et pour ministres, non pas Giafar et Mesrour, mais des hommes d'un esprit supérieur, d'une science consommée, littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiensincomparables, qui avaient passé leur vie à formuler des maximes politiques et à s'étonner que les Persans eussent la tête trop dure ou l'humeur trop mobile pour se conduire d'après ces maximes savantes, méditées, pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi qu'il en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans, mécontents de ne pas percer assez vite, étranglèrent le nouveau calife au moyen d'une seconde révolution, qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs et aux ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui mérita d'obtenir grâce pour leurs illusions politiques. Sortis des affaires publiques sans avoir emporté un seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans lesMille et Une Nuits, rentrant pauvres dans la vie privée, ils se remirent vaillamment au travail, et produisirent de nouveaux ouvrages dignes d'enchanter tous les lettrés de Bagdad et de Bassora. Mais, comme le cœur humain, même chez les meilleurs, garde toujours son coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite, qui ne pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur succès, ni de l'admiration universelle, aimèrent un peu trop à s'entendre dire ces vérités agréables dans des articles spéciaux, dont les auteurs, stagiaires de la bonne littérature, se chargeaient de traduire, d'expliquer et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du public. Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur procuraient, tous les trois mois, cette honnête jouissance, nos illustres Persans possédaient un moyen quisemblait infaillible. En se démettant de toutes leurs autres charges, ils en avaient conservé une, purement honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de quarante, dans un bel édifice à minarets et à coupole, pour y discuter des questions de grammaire, y juger des concours de belles-lettres et y distribuer des prix de vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil. Fauteuil ou banc, c'était là l'objet des ambitions les plus ardentes, les plus acharnées. A peine un des quarante avait-il fermé les yeux, aussitôt vingt candidats en perdaient le boire, le manger et le sommeil. Quelquefois même on faisait passer le moribond pour mort afin de commencer plus tôt les démarches et les visites. On citait de riches seigneurs qui entretenaient à grands frais des cuisiniers célèbres et donnaient des dîners hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce banc, à ce fauteuil et à cette coupole.

Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout naturellement à la tête de la doctequarantaine, employaient à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur faisaient clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après quelques années de ces bons et utiles services ils auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris; acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous comprendrez à quel genre de séduction je fus exposépendant cette courte et brillante période de ma vie littéraire.

Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un propriétaire contemple en idée la cueillette de ses amandiers en fleur,—quand je rencontrai Théodecte.

Nous avions échangé quelques cartes et quelques lettres, mais je ne le connaissais pas encore. Je me sentis attiré vers lui par les contrastes mêmes qui nous séparaient. Ma nature élégante et délicate, comme on me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit depuis, semblait en contradiction absolue avec cette robuste carrure, cette solidité de chêne, laissant deviner sous les rugosités de son écorce une séve extraordinaire. Sa laideur mâle et puissante me fit songer à Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs et plats, reposé des agitations de son âme au pied des autels. Sa parole me charma et me subjugua; à travers quelques violences de détail,—je dirai presque de costume,—on y sentait vibrer une conviction énergique d'honnête homme et de chrétien, servie par la verve la plus mordante qui ait jamais emporté l'épiderme des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et je ne parle pas seulement de ces haines qu'il est glorieux d'inspirer, de l'insulte de ces gens ameutés contre tout ce qui gêne la circulation de leurs ordures et le débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la hained'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu que lui et défendant la même vérité. Au milieu de ces orages, il est resté debout; il est resté fort, comme ces aigles du désert, dont les serres s'enfoncent plus profondément dans le sable à mesure que le vent redouble de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni à ses adversaires sur certains points délicats qui ne sont pas de mon ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer en lui ces incroyables qualités d'athlète, toujours prêt à faire rouler dans la poussière quiconque essaye de lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de le blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en aurais pas le courage. Théodecte possède un titre à ma gratitude, contre lequel rien ne saurait prévaloir: il a flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé, humilié, exaspéré mieux que personne les gens que je déteste plus que tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais. Il a stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions qui jouent sur le théâtre de leurs vices la comédie de leur vanité.

Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles je consignais mes jugements sur les productions contemporaines, et il se trouva que, tout compte fait, je n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes convictions qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul tort avait été de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires sur des cartes de restaurateur.

—Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vossacrifices à la vérité? Des éloges à l'un, des politesses à l'autre, des révérences à celui-ci, des compliments à celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous proclament une des espérances deleurlittérature! Vous dites tout juste de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter leurs livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre noble et austère cause? Oh! monsieur!...

Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne vous redirai pas ses paroles; ce fut instructif comme un sermon et étincelant comme une satire. A la fin, honteux de mes faiblesses, électrisé par son langage, avide de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en serrant sa main dans les miennes:

—Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six mois? Eh bien, vous me laissez au milieu des délices de Capoue; vous me retrouverez sur le champ de bataille!


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