Jeudi, mars 186...
Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pastant pour bouleverser de grands empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à la roche Tarpéïenne.
Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à Bagdad, sans que je précise aucune date ou aucun détail de polémique, vous avez tous assez d'esprit pour comprendre qu'il y a des moments où la société a peur, et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société a peur sont, en général, ceux où il se fait un grand tapage dans les rues, où les tapageurs forcent les citoyens paisibles à avoir l'air de se réjouir de ce qui, au fond, les consterne, et où les organes de la publicité énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes pour le bourgeois et le propriétaire. Les moments où elle n'a plus peur sont ceux où, tout désordre extérieur étant dompté à la surface, il faudrait une oreille bien fine pour entendre le bruit de la sape souterraine, un œil bien perçant pour apercevoir quelques petits points noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je commençai ma campagne contre les écrivains dangereux et les mauvais livres, cet honnête public était dans une de ses phases d'angoisse et d'épouvante. La littérature malfaisante avait si évidemment et si largement contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille et encourageait de toutes ses forces les iconoclastes. Des hommes qui n'allaient que très-rarement à la messe proclamaient la nécessité d'une nouvelle Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, etd'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille, la torture et l'inquisition. Le moment était donc favorable à un essai de contre-révolution littéraire, et je m'en donnai à cœur joie. Voltaire, Béranger, Eugène Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo, Michelet, Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine, et je devins, contre notre illustre et cher poëte, le complice des plus tristes passions de cette société, aussi impitoyable dans sa rancune qu'aveugle dans sa sécurité. Quant auxseconds rôles, auxutilitésde la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent. Il m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui arrive au soldat dans la mêlée, à l'ivrogne au cabaret: je me grisai avec mon encre comme d'autres se grisent avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans hypocrisie aucune, mais par une sorte d'emportement et de défi, je dépassai de beaucoup mon opinion véritable; j'infligeai des démentis furieux à mes propres admirations. En outre, dans le feu du combat, je ne m'aperçus pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire tomber la plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais avaient des torts immenses; mais ils restaient, malgré tout, aussi immenses que leurs torts. Lorsque, après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être toujours en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque, pour satisfaire mes affections personnelles, mes amitiés politiques, pour rendre justice à des œuvres estimables, à des talents honnêtes, à des noms inoffensifs,je leur donnais de l'éminentet de l'admirable, il en résultait des défauts de proportion, accablants, en définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique. Enfin, comme en dépit de ma bonne volonté tous ceux que je louais n'étaient pas des saints, comme l'un était protestant, l'autre à demi voltairien, un troisième censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon ton, celui-là romancier désabusé et légèrement immoral, on avait le droit de me demander en vertu de quel privilége je pouvais allier tant de sévérité à tant d'indulgence.
Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus applaudi tant que j'eus le mérite de répondre aux rancunes et aux frayeurs de mes lecteurs; je fus sifflé et oublié quand le public, cessant de trembler et de gémir, reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous pourriez me répliquer que je suis bien sot de m'en plaindre, bien niais de m'en étonner, et bien naïf d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes étonnements et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire toucher au doigt certains détails de mœurs, certains traits de physionomies littéraires; c'est montrer aux jeunes gens qui m'écoutentcomment ça se joue, et comment, en littérature, les maladroits sont traités par les habiles.
Justement, de grands événements qui venaient de s'accomplir, et qui rassurèrent le gros des honnêtes gens, préparèrent mes disgrâces. La presse, vous lesavez, après avoir eu toute liberté et même toute licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant plus attaquer ni rois, ni empereurs, ni généraux, ni princes, ni princesses, ni ministres, ni préfets, ni magistrats, ni gendarmes, elle était condamnée ou à périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres victimes. Mais quelles seraient ces victimes? Là était la question. Tous les grands cœurs et les grands esprits du journalisme révolutionnaire et bohème mirent à la résoudre une touchante unanimité. Privés de leur pâtée habituelle, voulant cependant dîner, et dîner le mieux possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus faibles, c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le moins dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout ensemble désagréables au gouvernement et voués à une cause impopulaire. On vit alors, et on voit peut-être encore, les vaincus pourtout de bonet les vaincuspour rire; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures, de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros en disponibilité, démagogues en retrait d'emploi, martyrs en expectative, mais ayant, sous le joug oppresseur, l'art de manger chaud, de boire frais, d'accommoder leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés, et, moyennant quelques élégiaques regrets donnés, de temps en temps, à leurs vieilles idoles, maîtres de dégonfler leur bile contre ces misérables suppôts d'absolutisme, ces chouans ou ces sacristains de la politique et de la littérature, les royalistes et les catholiques. Que dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas,et ces intrépides avaient assez de patriotisme pour se faire les courtisans des puissances du jour; ils divisaient en deux parts leur vie courageuse: le matin, dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le soir, ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au jasmin ou à la rose, ils allaient dire crûment leurs vérités aux princes, et jouaient au naturel, sous les lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de Mascarille.
Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont je vous ai déjà parlé lors de mes fâcheux débuts chez Marphise. Caméléo est devenu, depuis lors, le type le plus accompli du journaliste à tout faire: aussi fortement convaincu que le tourlourou le mieux discipliné, son opinion politique est plus qu'une foi; elle est une consigne, à laquelle il obéit avec une roideur pleine de souplesse. Son ministre est un caporal qui a le droit de penser pour lui, et, se contredirait-il dix fois en un jour, Caméléo imperturbable lui prouverait qu'il a dix fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers 1855, Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups de plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre à la rue de Chaillot. Républicain, socialiste, humanitaire, pleine lune d'Eugène Pelletan, il éclairait de ses lueurs sereines le feuilleton de laPresse. Sa spécialité était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu. D'ordinaire, il commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je dit? suis-je assez bon prophète? Vous vous rappelezce que je vous annonçais l'autre jour: ma prédiction s'est réalisée de point en point.»—Et Caméléo se croyait très-sérieusement prophète, tandis qu'il n'était pas même sorcier. Dressé sur ses jambes courtes comme sur des ergots, il regardait du haut de son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces quiconque avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin. Pour le moment, il essayait en l'honneur de Marphise son talent de thuriféraire, et lui cassait, chaque matin, sous son nez d'aigle, un encensoir dont elle daignait ramasser les morceaux. Il s'était fait le page, le gnome, le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus, hélas! que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu contre moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il écrivit sur un coin de sa table vingt lignes fort méchantes qu'il eut soin de ne pas signer, et où il me disait exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit. Comme ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître: d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo? Je le rencontrai peu de temps après, et sa poignée de main fut plus cordiale qu'elle ne l'avait jamais été; mais voici le trait de mœurs, car jusqu'à présent je ne vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que Marphise était mourante, ce que j'ignorais, mais ce que Caméléo savait très-bien. Remarquez que, depuis des semaines, laPresses'épanchait, sous sa plume, en effusions sentimentales sur la tendre amitié qui s'était formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que Caméléo devait me croire parfaitement renseigné surle véritable auteur du venimeux entrefilet qui m'avait fait ma première blessure. Or, voici le dialogue qui s'établit entre nous sous une arcade de la rue Castiglione:
—Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia doit être contente: votre article de ce matin sur l'Histoire de ma vieenlève, comme on dit, la paille: quel feu! quel enthousiasme! quel lyrisme!
—Ce sont les charges du métier... il le fallait!...
—Entre nous, votre admiration est un peu excessive; le récit se relève, depuis que Lélia est arrivée aux époques vraiment intéressantes de sa vie; mais, auparavant, que de longueurs! quel fatras! que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa mère, etc.
—Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois, vous ne savez donc pas?...
—Quoi donc?
—Ah! vous êtes bien encore de votre province!... Lélia, un peu insouciante comme tous les grands artistes, avait envoyé à notre seigneur et maître cet énorme paquet de vingt-quatre volumes en l'autorisant à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise, toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs du commencement, l'œuvre aurait un trop grand succès... et notre gracieuse souveraine a décidé, en femme de goût, que les vingt-quatre volumes paraîtraient en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que lacopieest payée fort cher, et que les abonnements ont diminué...
—Mais cette belle amitié?...
—Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore, mais quoi de plus vulgaire que d'aimer ses amis quand ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle une âme délicate et sensible...
Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame de Staël et madame de Sévigné...
Ce fut à la même époque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter, et ses amis annonçaient en lui un héritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer, il s'était moqué d'une poétique contrée dont il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité de trois ans par une satire de trois cents pages. A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté, succéda une œuvre d'un autre genre qui faillit produire sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour ramener le roman au naturel et au vrai, n'avait rien trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistesmenaçaient de livrer cette correspondance à la publicité. Là-dessus,tollegénéral, et haro sur l'homme d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment était critique. Argyre me fut présenté par une de ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est si difficile de résister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais fine, regardant les gens comme un myope excessif qui abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un singulier livre américain,Elsie Venner[4], quelques traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque faisait songer au tournoiement d'une meule à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa physionomie et son langage, cette obséquieuse malice, cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances de notre siècle, les parvenus et les riches. Je fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfantterrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bénévolement, dans uneRevue, le défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me remerciaverbalementavec des effusions de reconnaissance extraordinaires; mais il se garda bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait simultanément à la fine littérature et à la manière de s'en servir.
Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables critiques du lundi,—des raffinés qui n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré eux,—se jetèrent sur la pièce, comme des chiens à la curée: on crut que cette fois notre homme était à la mer. Il ne se tint pas pour battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant, on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs de scandale s'attendirent à une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature légère, cette position belliqueuse que pourfusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte à moins de dix affaires... Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de réparations qui ne réparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates, Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée, les critiques bien et dûment passés par les verges, tout ce petit monde spirituel et chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés, déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir et qui n'étaient pas même des Mignard. On s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés les uns des autres. Ces faux Titien avaient été pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les questions littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques,artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames.
Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint à me prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su qu'Argyre avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé du Pape en homme qui ne craint pas les puissances spirituelles, et il a démontré que l'original du plus beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille de l'Alma et organisé l'Algérie.
Parmi les nombreux détails de magrandeur et ma décadence, il n'en est aucun qui caractérise mieux nos mœurs littéraires que l'histoire de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et aspirant aux prix de l'Académie française.
Colbach faisait primitivement partie d'un trio quiprétendait ne pas être confondu avec la tourbe des écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre, préoccupés d'un idéal que la démocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fières intelligences devant des idoles de plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommerles Polonais de la littérature.
Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent de leurs amis politiques et me complimentèrent. L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits: «Ce bêta de Béranger.» Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait ma prose decharmeresse, et se plaignait d'être fasciné au point de se croire, par moments, converti à la cause du trône et de l'autel. Cette épithète decharmeresseme charma à mon tour, et il me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon second volume, Colbach se mit encore à l'œuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les austères conseils de Théodecte; et justement, à cette époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre de critique transcendante, où il abîmait tout ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut grand, je l'avoue; ces jolis mots decharmeresseet d'ingénieuxme trottaient encore dans la tête. Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de miel était finie; nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais plus, en 1857, toujours d'après le même juge et sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux. Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient encore des formes courtoises et les dimensions mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; monquatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une même œuvre exprimant les mêmes opinions dans le même style. Remarquez aussi que laRevuede Colbach et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe! Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha une seule ruade, mais de la force de vingt chevaux chargés de grelots charivariques. Il me qualifia dequidam, demanda ce que voulaitce monsieuravec ses rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une égratignure d'amour-propre avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de rabâcheur et dequidam. Et qu'on médise encore de la loi des signatures!
A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais écrit de son vivant ce chapitre de mesMémoires; je l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes que de vous montrer un coin de la vie littéraire au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envied'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos principes vous interdisent le suicide, si vous ne pouvez résister à la vocation, méditez du moins mon histoire!
En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les mœurs de la bohème étaient peintes sous des couleurs peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs grands hommes de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard avait appris à peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté des grandes aventures, des romans en cinquante volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques. On avait donc fait à cetteVie de Bohèmeun très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela, ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure fine et mélancolique une physionomie singulière; on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune homme vieux.
Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était d'entrer dans cette célèbre et puissanteRevue, dontnous disons tous tant de mal quand nous avons à nous en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard de parler pour lui, et une occasion favorable se présenta quelques jours après.
—Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en vont, et les jeunes n'arrivent pas.
—C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du succès.
—Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès huit heures du matin (il est vrai que je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le bohème par excellence!
—Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps où les cravates blanches doivent de grands égards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive: qui sait? Schaunard écrira peut-être dans leMoniteuravant moi.
—Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément.
Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait, Schaunard et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le directeur de laRevue.
Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encoreresté quelques illusions touchant les rêves poétiques et les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel autre unœil(arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son bottier? La liste était longue, et lepassiflamentable. Pour couper court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité de la littérature et la mission des hommes de talent. «Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme qui le domine et finirait par l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes trompés. Nous avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner au profit des grandes traditions spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal, de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroitde ma plus belle phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots:
—Croyez-vous que M. B... me payera ma première feuille?
Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalté.
—Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé que de vous présenter.
Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des deux interlocuteurs, je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard s'était engagé à écrire un roman pour laRevue. Puis nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement: «Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!» et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose était une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce roman dont il n'avait pas encore écrit la première syllabe.
Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse, au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie, ni même—car à tout péché miséricorde!—aux embarras de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait caractéristique, la marque de fabrique de cette bohèmelittéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première conversation avec Schaunard, et, plus tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois fois la somme annuelle qui suffit à toute une famille d'employés de province et même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des recors, des complications inouïes, des transes continuelles, l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés, des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercherleur maigre dîner hors barrière, dans une gargote hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces deux pâles déesses des littératures athées!
—Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content?
—Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes chefs-d'œuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu entendre?
Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.
Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre; enfin il parut: un autre le suivit à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent était incontestable: le succès fut médiocre. On avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour laRevuen'était pas une petite affaire, qu'il avait à se dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris le conseil trop au sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures. Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient et n'étaient plus drôles. Et puis, Musetteaprès Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette, Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était toujours la même chose, toujours la même chanson, un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à chaque nouveau refrain! Marivaux descendait encore d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bière.
Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes. Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il habitait la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers. Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire, je lus un matin dans un petit journal une charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes lettres comme membre d'une société de tempérance d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en des variations innombrables; elle prit les proportions d'unescied'atelier, d'une scie dont chaque dent s'aiguisait aux dépens de mes côtes. Le tout était signé Marcel, le nom d'un des héros de laVie de Bohème; maisj'étais à mille lieues de croire que monobligé, ainsi que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était biengamin, bienbohèmepour un rédacteur de laRevue!
Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant, comme une des misères de cette société et de cette littérature, l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt même des coupables; car, dans cette petitegamineriecomme dans ses opérations stratégiques autour de la pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur; c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé, présenté à un homme et à uneRevuequi ont le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenterson fétichisme pour Balzac et de gagner quelques écus.
Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard et aux premières représentations: croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le moindre embarras: il me donnait de fortes poignées de main, ou bien il m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crâne dénudé au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans leMoniteur; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une longue lacune. Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je n'entendais pas dire qu'aucune pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai de ses nouvelles, et je finis par la question obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»
—Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs dramatiques; deux mille francs auMoniteuret quinze cents à laRevue... Suivez bien mon raisonnement: si je donnais une pièce, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman auMoniteur,il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair. Enfin, si je livrais de la copie à laRevue, quand elle aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalité impardonnable, et j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et je suis paresseux... par économie!
Son récit désarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en voulais un peu; mais votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature contemporaine, et je vous dis comme vous dirait laRevue: «Nous sommes quittes!»
Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant tout bas:
—Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus honnêtes!
Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait déjà un commencement de dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le récit de mes infortunes.
Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser l'appétit de cesrictusfaméliques qui ne pouvaient plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes de ma première manière, lesquels eussent été fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives; d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables; d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et l'échine souple, me demander l'autorisation de faire des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces considérations mesquines quand il s'agissait des grands intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales? J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie. Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé, criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice fût faite; les lumières du réalisme ne seraient rendues au monde que quand le sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsique les choses se passaient du temps des dieux et des déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques: il faisait profession de détester les journalistes, qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait fait passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé, mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux de la grande armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait dans laPresse, Croquemitaine me fusillait dans leSiècle, Porus Duclinquant m'assommait dans leCharivari. Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon exécution se rattache une anecdote qui mérite de trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.
Je me disposais à partir pour la campagne, où je comptais passer quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de toutes ces bourrades et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton, je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café, où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre par sa malpropreté que par ses articles, affirmait que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur,un sceptique ayant entrepris la défense des saines doctrines et l'éreintementdes écrivains illustres comme un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait comme un pauvre homme, arrivé de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là, tout à côté, me dépeignait comme un richard, si énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je payais les journaux et les revues pour y introduire mes tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames, et ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là.
Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération cordiale et d'envie d'appuyer un peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille circonstance:
—Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?
—Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux, Porus Duclinquant...
—Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...
—Non.
—Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te conseille de ne pas partir sans en avoir pris connaissance.—Prenant un air pincé:—Dans ta position, tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.
Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du Croissant, où moisissent les bureaux duCharivari; mais, comme l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie, permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré. En chemin, nous récolterons une petite histoire.
Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la littérature; nous avions échangé le dialogue suivant:
—Vous connaissez Euphoriste?
—Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares, d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie française; sa maison est agréable, son urbanité exquise, ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur ungrain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles? Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement, et vous défendriez au poëte de chercher les palmes vertes au fond de son portefeuille!
—Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste, que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége, vous adresse une invitation que vous ne refuserez pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat, si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie, leGendre de M. Poirier. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un jeune homme, fils de ses œuvres et portant un nom désastreusement roturier, qui, à force de talent, d'énergie, de délicatesse d'esprit et de cœur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter par ses parents, et entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le séparait sa naissance.
—Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier épousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard n'est plus que madame Bernard...
—Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est lenom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un respect sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie, il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle, le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,—et c'est ici que vous entrez en scène,—deux ou trois critiques de bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif, la majorité sera composée de fils de croisés presque aussi spirituels que des fils de Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui vous invite.
—J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce sera jolie comme tout ce qu'il fait; mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle, qui aimait à être battue: elle a subi de bonne grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste.Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être M. Robert!
M. de Brégny me serra la main, et nous nous quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma au parterre d'Erfurt. Cette noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations admiratives qui, depuis l'auteur duSolitairejusqu'à l'auteur d'Arbogaste, ont constamment fêté les lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors leNom du Mari, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements de marais, de rapports de préfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui alourdissaient singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut d'avoir fait de ce fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections et de toutes les grâces. Ce n'était plus le critique qui protestait en moi, mais le propriétaire riverain.
En somme, le succès fut unanime. Cet auditoireblasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement ému. Il n'y eut pas la plus légère objection, le plus léger murmure, et moi-même j'avais dans les yeux cette petite larme dont parle madame de Sévigné.
A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue du Croissant et des bureaux duCharivari.
Balzac a peint, dans sesIllusions perdues, ces bureaux de petits journaux, ce couloir coupé en deux parties égales, dont l'une conduit au bureau de rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert et dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre, entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce bouge; on se sentait le cœur soulevé par ce genre de dégoût que causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi,une de ces figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque toutes les scènes du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit.
Je demandai à cet employé la collection du mois d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai et je lus l'article de Porus Duclinquant.
Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières armes à Marseille, dans leSémaphore; mais le demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle, et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris. Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant eut bientôt à ajouter les douleurs intimes dufruit-sec. Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme sérieux et d'être condamné par le malheur des temps à la facétie chronique et au calembour à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre. Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les opinionsavancéesde Porus Duclinquant prévenaient en sa faveur son jeune et bouillant public; mais quipeut échapper à son destin? Le chef-d'œuvre fut sifflé; il s'appelait laFin de la comédie; un détestable plaisant prétendit que la pièce était bien mal nommée, puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus, Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver, qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois représentations complètes; que, le directeur étant son ami intime et l'Odéon étant habituellement désert, elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent, nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier argument ne rencontra pas de contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux vingt-sept représentations dont il avait bien voulu leur faire grâce, furent saisis d'une religieuse terreur.
Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire? J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant, quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes les injures subies par l'auteur de laGaudriole. Franchement, le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle à son compte, Porus Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'auraitvoulu; humilié pour la presse, pour la littérature, et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons humides me causaient une impression de dégoût, mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie, parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste, entouré des femmes les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si doux triomphe!
Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de mes douloureuses pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de rédaction. L'alter egode Porus Duclinquant en sortait, reconduisant un visiteur en qui je reconnus Euphoriste.
Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui longeait le bureau d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en ouvrant la seconde porte:
—Cher monsieur, je vous recommande ma pièce, et j'espère qu'elle vous plaira!
Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les nerfs horriblement agacés par une irritante lecture; j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogueà celui que ressentent les enguignonnés contre les heureux, les pauvres contre les riches, les bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles. Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote s'est gravée dans ma mémoire.
Au plus orageux moment de mon martyre littéraire, tandis que j'étais flagellé, conspué, haché menu par toute la bohème et toute la démocratie de l'écritoire, on annonça une nouvelle qui réjouit les amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité et de la justice allait luire enfin. Leréveildes honnêtes gens allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait jamais vu, d'un journal destiné à pulvériser tout ce que j'avais attaqué, à venger tout ce que j'avais essayé de défendre et à mettre cette fois les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare, antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du comte Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant avec horreur, dans les ouvragesde l'esprit, tout ce qui pouvait porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux scrupules de dévotes, le goût le plus classique et le plus délicat, remontant en droite ligne aux traditions du grand siècle, voilà ce que devaient nous rendre ces écrivains sans peur et sans reproche, ces paladins de la littérature, disposés d'avance à cette tâche réparatrice par toute une vie de bonnes œuvres, de méditations pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive parmi les bonnes âmes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de l'irréligion, du scandale et du vice. Quelques séminaires de province, quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur adhésion et s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrôler dans la croisade, en ma qualité de victime des infidèles que cette croisade allait exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux: mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrède, nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.
Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur: il se remit pourtant, et me ditmezza voce.
—Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.
—Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente à cent points d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les nôtres, que l'on peut invoquer la belle parole évangélique: «A tout péché miséricorde!» Fussent-ils expiés et rétractés par un repentirsincère, les antécédents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant à la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence littéraire a eu déjà deux ou trois générations solidaires l'une de l'autre, et que ce saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du romantisme, fils de la Révolution, père du réalisme et oncle à la mode de bohème de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez réagir. Songez qu'il a, dans laPresseet ailleurs, soutenu la prééminence des drames de M. Hugo et de son école sur les chefs-d'œuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé, dans une soirée mémorable, aux dépens de l'auteur d'Athalie; et que, sans parler politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop fraîche date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la littérature diamétralement contraire à celle que nous voudrions inaugurer. Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il ressemblerait à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte que ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher ses anciennes pratiques d'aller se griser chez ses voisins.
—Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon officieux légèrement décontenancé: l'illustre chevalier de Molossard!
—Lequel?
—Il y en a donc deux?
—Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent disciple desSoirées de Saint-Pétersbourg, le champion de l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes, l'indexvivant de toute faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont malheureusement obligé de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison, et qu'il existe deux Molossard!
—Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras allait croissant.
—Le même!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand maître des Templiers. Eh bien, ce sera là toute ma réplique. Je connais Molossard depuis près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce talent a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable de pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la vérité, et je suis prêt à subir pour elle de plus dures férules que celles de Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vérité m'est prêchée par un homme à moustaches cirées, arquées et retroussées comme celles du Capitan de la comédie italienne, portant un feutre pointu et à bords évasés, comme lesMousquetairesdel'Ambigu; drapant théâtralement sur son épaule gauche une limousine à grosses raies grises, et laissant deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la taille et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé d'y regarder à deux fois pour m'assurer s'il est tout à fait exempt de corset et de crinoline, je me sens des velléités de révolte et surtout des envies de rire qui dérangent horriblement ma conversion. De même, mon intelligence et mon cœur s'inclinent devant la vertu chrétienne, lorsqu'elle me parle le simple et mâle langage des Écritures, des Pères de l'Église, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la découvrir sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle endosse cestyle figuré dont on fait vanité, et le porte avec une crânerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche si je n'apercevrai pas le bœuf gras derrière elle, et cette image carnavalesque me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un goût et un respect tout particuliers pour les grands écrivains du dix-septième siècle, les maîtres de la vraie beauté dans l'art; mais, quand cette beauté m'est recommandée dans une prose ajustée tout exprès pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles et nos plus déplorables excès, quand c'est l'ithosou lepathosélevé à sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette perfection classique, si justement regrettée, savez-vous à qui je songe? à un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou de débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbrede la reine d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frédérik Lemaître dans l'Auberge des Adrets. Je demande qu'on me ramène à nos modernes Mascarilles: au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions et le courage de leur mauvais goût... Voyons, mon bon monsieur, n'auriez-vous pas, pour me décider, des noms plus rassurants à m'offrir? Quels seront les autres croisés?
—Nous aurons encore, dans nos premiers numéros, des articles de l'heureux et aimable Clistorin...
—Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui trompe-t-on ici?» Moi, je demande: «De qui se moque-t-on?» Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux, il se fait ermite, et, après tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extérieur, les actes, les œuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les regards et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain, l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup de choses à Clistorin pour que son faux-col serve de ralliement à la vertu. Quels seraient ses titres aux austères honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale? Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe. Les souvenirs de son règne à l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de longues études sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les jupes raccourcies, lesportants, lesvols, les trappes, les rats, les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'ellespuissent être, si utiles qu'elles soient à la prospérité de l'État, ne forment peut-être point un stage suffisant pour un professeur de morale. Est-ce son rôle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prospérités sous le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un déficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugène Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!
—Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives entre nos exercices d'éreintement, nous aurons de charmantes fantaisies artistiques de M. Poissonier...
—Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans ce monde musical où la réclame est peut-être encore plus perfectionnée que dans le monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé ses confrères en fait depuff, deblagueet de hâblerie! Il aurait pu être, il était un cor merveilleux: il a mieux aimé être un drôle de cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'oùla garde qui veillen'écarte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz, il a placé, à gros intérêts, le capital de sa célébrité dans une opération de facéties à outrance et d'excentricitésquand même, qui amuse à la première séance, fatigue à la seconde et excède à la troisième. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout à coup pâlir, sangloter, s'arracher unepoignée de cheveux, chiffonner une lettre qu'il tenait entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en donnant des signes du plus violent désespoir; puis soudain, par un geste imprévu et irrésistible, entre deux hoquets mélodramatiques, tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle et mouillé de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière. Trois dames se trouvent mal; le tumulte est à son comble: Poissonier, de l'air d'un homme qui se réveille d'un songe, relève son pistolet, le casse en autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et l'offre à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est du chocolat,» et en glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voilà l'homme: le bon mot d'hier, le calembour de demain, lacharged'aujourd'hui, l'ami à qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le concert où on le voit, celui où on l'entend, celui où on le cherche, le salon d'où il sort, celui où il court, le pays qui le désire, celui qui l'attend, celui qui le possède, tout pour lui est réclame, annonce, trombone et grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et de sens que comme cortége du sien. Il n'a pas encore trouvé moyen de ramener à l'égoïsme de sa gloire la question italienne et la question américaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument, pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mélangé de Brasseur et de Mangin.Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire directeur de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohème, de lablagueet du mercantilisme littéraire? Quelle sera l'hermine qui réchauffera dans son sein virginal cette couvée d'anachorètes, de justiciers, de prédicateurs et d'apôtres?
—Les frères Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que j'eus peine à l'entendre.
—Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois d'un rire homérique: c'est une gageure; reste à savoir qui la gagnera...
Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur à ma porte, et il ne fut plus question de m'enrôler, même en qualité de caporal ou de fifre, dans cette troupe d'élite.
Cependant les réclames allaient grand train: quelques braves gens, les provinciaux surtout, furent dupes, et les premières listes d'abonnements reçurent quelques noms chers à la religion et à l'Église. Un mois après, le journal parut. Molossard, dès le premier numéro, y fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de métaphores, posé en Arpin, en Rabasson, en Léotard, en Alcide du Nord, traversant la langue française sur la corde roide, comme Blondin traverse le Niagara; abîmant les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans, les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus fervents catholiques duCorrespondantet du parti libéral;mais très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes, les coloristes, les fantaisistes, les matérialistes duMoniteur, auxquels il applique tout d'abord les circonstances atténuantes: du crin pour le P. Lacordaire, de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames et messieurs, vous qui habitez une ville primitive où l'on est fort arriéré sur le chapitre de la langue française, vous me saurez gré de vous donner, en passant, une leçon de beau langage, tel que le pratiquent, en 1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon et de la Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons que des sujets graves.
Saint Thomas d'Aquin:—«Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme, voilà bien ce qui gâte un peu l'Aristote), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par exemple, les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très-bien dégager de son œuvre théologique une philosophie complète avec tous ses compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand Bœuf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance, etc., etc., etc...»
Donoso Cortès:—«Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque ailleurs, jecrois, sur cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe enveloppée (etQUIl'est... peut-être,) il se mêle de découper de petites prophéties spéciales, il ne réussit pas, etc., etc., etc...»
Hegel:—«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte, Jacobi, Schelling, n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons, pour Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit des conquêtes, jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités... Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la dirait pas, et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas scientifiquement la vérité...»
Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame Charbonneau. Des cris inarticulés, des gémissements sourds, des chaises renversées, annonçaient une catastrophe.
—A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.—De l'air! de l'éther! de l'arnica! ouvrez les fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait M. Verbelin.—MadameBurel se trouve mal!—Délacez madame Galimard!—Un verre d'eau de fleur d'orange à madame Durivel!—M. Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle; les attaques d'aploplexie ne se déclarent pas autrement!