George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis il reprit en souriant:
—Ah! mesdames et messieurs! comme on voit que vous avez gardé toute votre candeur provinciale! Ces phrases, qui vous font tomber en syncope, sont tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de l'esprit français: elles s'épanouissent au plus bel endroit du plus catholique des journaux officieux, et l'auteur est mentionné avec de grands éloges dans les écrits de M. Sainte-Beuve, le maître de la critique moderne. Permettez-moi, je vous en conjure, de vous réciter encore ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi nous rentrerons dans notre sujet.
Le P. Lacordaire:—«Le P. Lacordaire,commela plupart des hommes qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense (????) a les opinions et les défaillances d'un talentcommele sien, presque MULIÉBRILE (????), qui se tend et se détend,commedes nerfs, etc., etc., etc.»
Je demanderai à Molossard, en courant comme chat sur braise, comment les hommes bien faits peuvent avoir quelque chose de muliébrile, et je finirai à la hâte mon récit.
Dans le premier article de son journal (sous la raisonBlaguignard, Clistorin et Cie) Molossard ne manqua pas de m'englober parmi ses victimes et m'asséna ses plus vigoureux coups de trique. J'étais, suivant lui, atteint et convaincu:
1oD'arrière-pensées et de concessions académiques;
2oD'accommodements mondains et littéraires, de ménagements criminels envers MM. Cousin, Guizot, Villemain, de Broglie, de Sacy, de Montalembert, Vitet, Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne sachant pas le français, et enclins à respecter ce polisson de Henri IV;
3oDe défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la vérité.
Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile Gautier, M. Ernest Feydeau, M. Baudelaire,Mademoiselle de Maupin, Chamfort, laPhysiologie du Mariage,Joseph Delorme,Fanny, et qui sait? peut-être Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne pouvait me passer lesSouvenirs contemporains, lesMoines d'Occident,Madame de Hautefort, l'Histoire de la Révolution d'Angleterre, l'Empire romain au quatrième siècle; tout se compense. Ainsi, moi qui, depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la chaleur, moi qui servais de cible aux ennemis de cette vérité que Molossard se vantait de défendre, j'étais accusé d'avoir sacrifié mes convictions et mes devoirs aux calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur d'un roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'unevieille maîtresse qui lui passait autour du cou... ses bras? non, sa jambe!!
Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un jeune citoyen de Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris pour apprendre la bonne prononciation française. Le malheureux y perdait son latin et ne réussissait qu'à parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais rencontré au Collége de France et à la Bibliothèque: nous avions causé dumoiet dunon-moi: je lui avais prêté quelques livres, et une sorte d'intimité s'était établie entre nous; il était convenu que je rectifierais à mesure les imperfections de son accent.
Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le nouveau journal à la main, et me dit d'un air narquois:
—Che groisque ce sont desvarzeurs...
—Des farceurs! oui, vous avez bien raison.
—Ce ne sonttonc bas des breux?
—Des preux? pas le moins du monde.
—Ni desbaladins? ajouta Wilhelm avec un violent effort pour articuler correctement ce dernier mot.
—Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins comme vous le dites... en prononçant à l'allemande.
Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette galerie des portraits de famille de la bohème littéraire, nous allons changer d'horizon.
Ma campagne contre les gloires révolutionnaires m'avait ouvert quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute sincérité que la compensation ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces somptueux appartements où je ne connaissais presque personne, et où je faisais forcément une assez piètre figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement des biens de ce monde pour supporter philosophiquement le contraste de mon modeste équipage avec les splendides voitures, armoriées sur tous les panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre autres, d'un grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures,posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais du salon où je venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de décorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand d'Espagne de première classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches, j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces valets de bonne maison m'auraient estimé bien davantage.
Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque, chez le comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez, Plombagène et Harpagona.
On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était très-lourd, et la femme Harpagona, parce qu'elle étaittrès-avare. L'histoire de ce ménage intéressant et intéressé mérite un récit à part. Ils n'avaient pas toujours habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle plate. Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était trouvé au siége d'Anvers: je note ce détail secondaire, parce que le siége d'Anvers, point culminant dans ses souvenirs guerriers, revenait à tout propos dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino et Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites anecdotes, démesurément grossies par la rumeur publique; mais le siége d'Anvers, voilà le grand fait militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez pas assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans qu'il vous décrivît le siége dans ses plus minutieuses circonstances, en homme qui y avait pris part et s'y était couvert de gloire.
En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot qu'une figure charmante, un ravissant esprit, une élégance innée, Plombagène avait quitté le service et était entré dans une carrière administrative. Il avait fallu courir la province, aller du midi au nord et de l'est à l'ouest, combiner une élégance relative avec une gêne latente: c'est dans cette première phase qu'Harpagona commença à déployer toutes les ressources de son génie féminin: pour avoir un domestique, elle priva pendant des années son mari de dessert, et, pour que ce domestique eût une livrée, elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaientveufs de chemises, et elle avait une femme de chambre qui lui frottait les pieds avec des brosses en flanelle. C'est aussi pendant cette période laborieuse qu'elle contracta sans doute cet amour effréné de l'argent qui devait plus tard produire tant de merveilles et lui servir de second baptême ou plutôt effacer le premier; car les juifs ne sont pas baptisés.
La fortune finit par payer de retour cette adoration passionnée, mais en mêlant, comme toujours, à ses faveurs un grain de raillerie. Au moment où Harpagona n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut en perspective deux gros millions carrément assis sur les meilleures terres de la Touraine. Un vieux parent de Plombagène, veuf et immensément riche du chef de sa femme, perdit coup sur coup ses deux fils, beaux jeunes gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant spectacle que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux lits de morts, puis retomber affaissé sur lui-même, comme si l'extinction de sa race marquait déjà le terme de sa vie. Cette douleur morne et terrible arrachait des larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme forte et le cœur stoïque: on put admirer le triomphe qu'elle remporta sur son désespoir intérieur. Elle ne pleura pas; elle eut le courage de dissimuler son affliction pour ne pas augmenter celle du malheureux père, et elle mesura d'un œil intrépide le changement que cette catastrophe apportait dans la situation de son mari.
C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait l'héritier probable du baron de Rouvray,—ainsi s'appelait le vieil oncle.—Celui-ci regimba quelque peu: il retrouva son esprit d'autrefois pour faire comprendre à son neveu et à sa nièce combien il les trouvait âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les premiers temps, des cahots et du tirage; mais il était égoïste et faible; il voulait, faute de mieux, avoir la paix et le calme pour ses vieux jours; il céda: d'ailleurs, Harpagona était si spirituelle! elle savait si bien rentrer ses griffes arabes dans sa longue main française! Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieuxrourouspour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé à pareille fête! Elle excellait tellement à lui raconter d'amusantes histoires et surtout à lui persuader qu'elle entendait pour la première fois celles qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait si adroitement sur la voie du bon mot qu'il ne répétait guère que dix fois par semaine depuis 1850! Tant d'efforts et de fatigues méritaient une récompense: la galerie elle-même applaudissait. Lachasse à l'oncledevint proverbiale dans la ville qu'habitait le baron de Rouvray: on savait que le testament était chez MeCrapouillet le notaire, et l'importance dudit Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y avait des paris ouverts pour et contre Harpagona, et les habitants se mettaient sur leur porte pour la voir passer.
Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croitqu'elle donne: cet héritage en perspective devint pour Plombagène et surtout pour Harpagona la robe de Déjanire. Il en oublia presque le siége d'Anvers; elle en perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le vieux baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en ce monde, s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner son héritier; ensuite, les mauvais plaisants s'amusaient, de temps à autre, à faire courir des bruits sinistres: «Le baron de Rouvray avait changé d'idées; il laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait, et gare les codicilles! Il existait un autre neveu, Albert de M..., qui avait des intelligences dans la place et stipendiait les domestiques... Le vieux sournois avait vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient jusqu'à son oreille, entrait dans des crises nerveuses à effrayer un hôpital; elle accourait rugissante, comme une lionne dont on aurait enlevé les petits. Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie d'esprit, d'une force de volonté incroyable pour marcher à son but et dominer ses sensations, devenait une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage. Cette attente fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient fini par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie, en éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré quiconque aurait fait mine de lui disputer l'objet de son culte: s'il lui eût été prouvé que les prêtres—ils n'en font jamais d'autres—eussent exhorté le patient à consacrer en bonnes œuvres une partie de cetteénorme fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs duSiècle, ou plutôt elle n'eût pas attendu la feuille vengeresse; elle aurait sauté à la gorge de l'infâme suborneur et déchiré sa soutane de ses doigts crochus, taillés en dents de râteau. Le chapitre des secrétaires du vieux baron fut pour Harpagona et pour Plombagène un sujet de vives perplexités. Il les eût volontiers dispensés d'orthographe, mais ils n'en trouvaient jamais d'assez sûrs. Le premier était un jeune homme intelligent, doux, modeste, charmant, mais suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre neveu qui donnait parfois des inquiétudes: il mourut; le premier cri d'Harpagona fut encore un cri du cœur: «Tant mieux! dit-elle, il aimait trop Albert!» Ce fut là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on fit remplacer le défunt par un employé de l'administration dont Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité des calculs humains! Ce nouvel élu fut un traître. Il fut vu trois fois se promenant sur la terrasse avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une conversation à voix basse; il n'en fallut pas davantage: son procès ne fut pas long. Heureusement l'imprudent donna des armes contre lui-même; il prit dans la bibliothèque un vieux bouquin rongé de poussière; on lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa comme un gueux.
Un autre jour—jour néfaste!—Harpagona, retenue dans une ville voisine par les fonctions de son mari, apprit une terrifiante nouvelle: un notaire—un notaire!—duchef-lieu de canton, subitement appelé chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième testament où le baron maintenait les seize autres, et y ajoutait seulement, dans sa munificence, un legs de vingt-cinq francs pour un établissement de bienfaisance; mais la chose resta quelque temps enveloppée de ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir à quoi s'en tenir, Plombagène, presque sexagénaire, riche déjà par sa place, porteur d'un beau nom et de décorations nombreuses, ne craignit pas de s'humilier devant les domestiques et de les questionner les mains jointes. Quant à Harpagona, ce fut bien pis. Elle bondit, hurla, grinça de rage, prit à témoins les dieux et les hommes, se roula sur son tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient trempé dans le complot, et, dans le désordre de ses sens, ne s'aperçut pas qu'elle donnait ce hideux spectacle à une dame de la ville, qui n'avait aucune raison de lui garder le secret.
Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le baron de Rouvray se décida à faire quelque chose en faveur de parents qui ne se tourmentaient que pour son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore: c'eût été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait déjà, tomba complétement en enfance; une enfance réaliste, digne de M. Champfleury et surtout de M. Clairville! c'est ici qu'éclata la piété quasi-filiale d'Harpagona et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du bonhomme,et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent publier partout par leurs frères, sœurs, cousins, amis et connaissances, que le baron de Rouvray—leur bienfaiteur!—était emmailloté, qu'on lui donnait la becquée comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait plus personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri aux frais du gouvernement, qu'il prenait son curé pour Garibaldi, sa servante pour mademoiselle Mars, son valet de chambre pour lord Palmerston, et son garde champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques d'où il résultait que si, par hasard, dans une lubie, ledit baron changeait quelque chose à ses dispositions testamentaires, ce changement serait de toute nullité.
Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui était déjà mort, mourut officiellement. Harpagona et Plombagène avaient, dans l'intervalle, commencé à s'installer à Paris. Je glisse sur le détail des ladreries qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap funéraire. On en parle encore, on en parlera longtemps, sous le chaume et sous l'ardoise, à vingt lieues à la ronde, dans le département d'Indre-et-Loire. Albert, le neveu qui n'héritait pas, passa trois mois à recevoir et à éconduire poliment des gens qui venaient se plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement, Plombagène et Harpagona se faisaient pauvres; après, ils se firent indigents, et traitèrent comme une insulte personnelle toute allusion à leur nouvelle fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, parprécaution, se faire inscrire au bureau de bienfaisance de leur arrondissement. Le mari, par ordre de la femme, se mit à porter les vieux paletots de son oncle. Toutes les variantes dupauvre homme!furent épuisées en l'honneur de ce malheureux, condamné à payer cent vingt mille francs de droits de succession. Il y eut du bruit, des menaces de juge de paix, pour une soucoupe ébréchée, un plumeau chauve et une serviette de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène eut un accès de libéralité qui lui fit le plus grand honneur: il avisa dans le grenier un tableau qui représentait le beau-père de son oncle, figurant dans une fête civique en costume du temps du Directoire. Cette toile, due au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur du cru, aurait certainement valu, dans une vente, un franc cinquante centimes. Plombagène, après avoir lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des richesses, envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant une lettre commémorative: il ne réclama rien pour le cadre.
Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que les résultats, Harpagona reprit tous ses avantages: elle avait infiniment d'esprit, de belles alliances, de brillantes amitiés, un état de maison déjà fort passable, et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune comme l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier de Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires à Paris, elle donna économiquement quelques beaux dîners, qui, bien maquignonnés, eurent ungrand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce premier échelon de ses grandeurs, ce fut son mari Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans sesSalons célèbres, que, pour qu'une femme supérieure eût tout son relief, pour que le salon de cette femme eût tout son agrément, il fallait que son mari fût nul, absent ou invisible. Or Plombagène n'était, hélas! ni absent, ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et d'un genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit parisien, qui a pris pour devise leglissez, mortels, n'appuyez pas!de ce diable de Voltaire. Plombagène avait des connaissances variées, beaucoup de lecture, un peu d'x, pas mal de chimie, de géologie, de mécanique, d'hydraulique, et, avec tout cela, cet amour de la précision qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans la conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui, de lâcher une imprudence, d'aventurer un mot inexact, répondant à une de ses spécialités (il les avait toutes), vous étiez pris, et vous en aviez pour deux heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements et annexes de la question étaient traitésex professo, de l'alpha à l'oméga, du cèdre à l'hysope, en style panaché de Joseph Prudhomme et de polytechnicienfruit-sec: jugez du supplice d'Harpagona, lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles amies quelque causerie fine et déliée comme de la dentelle, et que Plombagène, changeant la causerie encours de l'école des arts et métiers, marchait lourdement sur ces ailes d'abeilles, comme un bœuf en vacances sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist était alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses bons et de ses mauvais jours: le whist, qu'elle jouait comme feu Deschapelles. Autrefois, disait-on, avant l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les subordonnés de son mari: elle jouait mieux qu'eux et jouait un peu cher; ils étaient pauvres, mais résignés; ils perdaient toujours et s'en allaient la tête basse; le lendemain, par extraordinaire et pour cette fois seulement, son mari avait du dessert.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire que, comme presque tous les salons de Paris, celui d'Harpagona avait sa bête noire; or, cette bête noire était un homme qui n'est ni noir, ni bête; une des gloires de notre époque, un de nos appuis dans les temps mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence pleine d'à-propos, piété sincère, habileté mise au service de toutes les nobles causes; un homme enfin, dans un siècle qui en compte encore beaucoup sur les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile! La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour Iphicrate—vous l'avez déjà reconnu,—m'autorise à avouer un tout petit défaut que notre faible Nature a mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute pour ne pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable pour tirer de toutes les situations le meilleurparti possible, il a, pour qu'elles lui rendent tout ce qu'elles peuvent rendre, besoin que nous l'aidions tous à l'approche du moment décisif. Certainement, ce concours lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais on a généralement remarqué qu'il a le bon goût de préférer les citrons pleins aux citronsexprimés. En d'autres termes, il n'est pas tout à fait le même le lendemain du service rendu que la veille du service très-légitimement demandé. La veille, il est charmant, tout feu et tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore; il ne peut pas ne pas l'être, mais le feu s'éteint et la reconnaissance couve sous la cendre. Si, au lieu d'être l'homme le plus poli de l'univers, il parlait l'argot bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent passons à un autre exercice!» Comme tous les hommes supérieurs, il a des séides qui ne le valent pas, et qui, en le servant, sont sujets à le contrefaire. Tenez, mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit, à l'Académie française. Il avait d'abord jeté son dévolu sur la succession académique de Théonas, octogénaire de lettres, un de ces immortels opiniâtres qui monnayent en longévité l'immortalité dont ils ne sont pas sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le quart d'heure, ayant le défaut contraire à celui de la jument de Roland: il n'était pas mort:—goutteux, catarrheux, rhumatisant, apoplectique, paralytique, mais enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrerune étude aux excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement, pour rendre mes louanges plus significatives, il avait été convenu avec Phidippe, un des plus zélés secrétaires de ses commandements, que je m'arrangerais pour faire exactement coïncider l'apparition de mon article avec la mort de Théonas et l'ouverture de sa succession. Là-dessus, me voilà à l'ouvrage, et les dépêches télégraphiques de Phidippe de fondre comme grêle sur ma table de travail:
«Lundi matin.—Attendons; Théonas va un peu mieux: il a pris un bouillon et dormi deux heures...
«Mardi soir.—Vite, à la besogne! Théonas est au plus mal; on l'a administré: il n'a presque plus de pouls. Les médecins disent qu'il ne passera pas la nuit.
«Mercredi matin.—C'est inconcevable! Théonas n'est pas mort. Suspendez la publication.
«Jeudi matin.—Théonas est à l'agonie. Corrigez les épreuves.»
Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes de Phidippe. Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le revoir.
Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de douleurs, d'éloges et de regrets: ainsi va le monde, la vie et l'Académie.
Pourtant Iphicrate ne fut pas nommé cette fois-là; mais il le fut six mois après, et jamais succès plus légitime n'attira sur un homme illustre de plus injustesviolences. Que les Triboulets sérieux ou grotesques de la presse révolutionnaire fussent acharnés contre lui, il n'y avait pas là de quoi s'étonner; mais la société polie et charmante qui se réunissait chez Harpagona! le phénomène était plus étrange et donnait lieu à des réflexions plus tristes.
Un soir d'hiver, elle avait invité ses intimes,—la fine fleur du faubourg Saint-Germain,—à un whist émaillé de causerie: il faisait froid au dehors, un bon feu flambait dans la cheminée; on déchirait Iphicrate à petites dents blanches et à petits ongles roses: la soirée commençait bien.
Survint un des habitués du salon, Maurice de Prasly; il s'approcha du feu après avoir salué la maîtresse de la maison, et dit étourdiment: je suis gelé!..
—Non, mon cher, vous n'êtes pas gelé, reprit doctoralement Plombagène: si vous étiez gelé, vous ne pourriez plus ni parler, ni marcher; il faut, pour la congélation du corps humain, 28° degrés Réaumur, et nous n'avons ce soir que huit degrés centigrades. Marfurius, dans sonVoyage au Spitzberg, donne de curieux détails sur les conditions nécessaires pour qu'un homme soit gelé: les yeux brûlent, le sang cesse de circuler, la vie abandonne les extrémités, les oreilles sont assourdies par un bourdonnement sinistre: j'ai les trois volumes in-4ode ceVoyagedans ma bibliothèque; si vous voulez, j'irai vous les chercher et nous les parcourrons ensemble. Au surplus, il n'y avait pas d'hommes mieux renseignés là-dessus que nos vétéransde la campagne de Russie: je me souviens, entre autres, d'avoir fait causer un sergent qui avait eu l'oreille gauche gelée en sortant de Wilna; dix-neuf ans après il s'en ressentait encore; nous étions ensemble dans la tranchée; c'était l'avant-veille de la prise d'Anvers...
—Mon ami, je vous en prie, sonnez pour qu'on nous apporte d'autres cartes! s'écria Harpagona, qui avait depuis longtemps compris la nécessité de ces diversions.
On se remit à déchirer Iphicrate.
Un demi-heure après, un des joueurs se leva brusquement, et, quittant la table de whist, dit aux causeurs restés près de la cheminée:
—Décidément, j'y renonce pour ce soir: j'ai des jeux impossibles!
—Prenez garde! répliqua Plombagène; s'ils étaient impossibles, vous ne pourriez pas les avoir, et, par conséquent, vous ne les auriez pas. Lisez Boiste, Restaud, de Wailly, Lavaux, Napoléon Landais, la grammaire de Port-Royal, et vous y trouverez la vraie significative du motimpossible. Je ne comprends pas, je l'avoue, surtout chez les gens bien élevés, cette manie de détourner de leur sens propre la plupart des mots de la langue française. Vous croyez donner plus de piquant au discours, et vous ne faites que copier les bohèmes, les rapins, les fantaisistes, les acrobates du vers et de la prose. C'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous déclarerons tout simplement que vous avez eu des jeuxdétestables, et nous ajouterons que rien n'estimpossibleà l'armée française; c'est ce que me disait, en montant à l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour de la prise d'Anvers...
—Gaston, je vous en conjure, appelez François, pour qu'il renouvelle les bougies, dit Harpagona, qui, depuis deux minutes, semblait être sur le gril.
On se remit à déchirer Iphicrate.
En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de Pressoles, parut à la porte du salon, et ses premiers mots furent ceux-ci: je viens du club, où j'ai perdu un argentfabuleux...
Plombagène saisit l'adjectif au vol.
—Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise de tabac:fabuleuxest encore un de ces mots que vous détournez de leur vrai sens; vous torturez le dictionnaire et vous supprimez les étymologies sous prétexte de ne pas parler comme tout le monde; la belle gloire!—Fabuleuxs'applique spécialement aux époques antérieures à celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit: les temps historiques, et les temps fabuleux; les événements fabuleux, et les événements historiques: ainsi l'on dira que le siége de Troie est un événement fabuleux et que le siége d'Anv.....
—Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche pour le général, qui n'a plus de jeux! exclama Harpagona, dont la sueur perlait sous ses cheveux gris.
On se reprit de plus belle àéreinterIphicrate: parmi les plus acharnés, on me montra la baronne Arsinoé, femme d'esprit, et le chevalier Acaste, jeunehomme de haute naissance, connaisseur en belles choses, très-spirituel, disait-on, et passionné pour la littérature. Acaste me fit force compliments, et ce dilettante consommé me félicita tout d'abord de ma magnifique étude sur Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement, et de mon délicieux roman deCatherine, qui est de Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand cœur ces deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention, et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui reprochai, à lui, aristocrate, homme monarchique, Vendéen, habitué des Conférences de Notre-Dame, ses préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit son opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui ne valait pas celui de sa cravate: puis, comme s'il avait réservé son meilleur argument pour le dernier, il me dit avec une nuance d'ironie et d'élégance mondaine:
—Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avezéreintél'écrivain monarchique et catholique par excellence!...
—Qui donc?
—Balzac.—Et ces deux syllabes lui remplissaient la bouche. Je restai stupéfait, abasourdi, ahuri: la baronne Arsinoé et quelques jeunes femmes écoutaient. En un moment, par une de ces intuitions rapides que donne aux improvisateurs littéraires l'habitude du métier, je revis en idée tous les passages que j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce génie étrange assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereusespeintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait de l'arsenic dans de l'eau bénite. Abusant de ma stupeur, et encouragé par le sourire approbateur de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût fait tomber à la renverse tous leslibérauxde la Restauration. De jolies petites mains applaudirent de toutes leurs forces. Moi, résumant mes griefs et me croyant sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour, commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque j'avisai, derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur moi avec une incomparable expression de curiosité virginale, une jeune fille de dix-huit ans à peine, portant un des plus beaux noms de France, une fleur, un lis de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la grâce. Elle était là, attendant ma réponse, sans doute pour avoir une première opinion sur ces livres qu'elle n'avait jamais lus. Je la regardais, et mon imagination mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne, attirée par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer un ange ou un monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne m'était pas permis, même dans l'intérêt d'une bonne cause, de ternir cette céleste ignorance; que, pour confondre mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui, même voilés à demi par mes réticences, pourraient troubler cette adorable enfant. Moi-même je me sentis rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai d'établiravec le sémillant Acaste una partequi ne fut nullement du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute fut complète, et ce monde aristocratique et charmant décidain pettoque Balzac était un grand homme, un vigoureux champion des doctrines monarchiques et catholiques, et que monsieur le critique rigoriste ne savait pas même donner ses raisons.
Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître de maison, pour masquer ma défaite.
—Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois inférieur à Henri Conscience, qui, comme vous savez est Belge; à propos de Belgique, je me rappelle qu'au siége d'Anvers...
Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse; mais elle n'en eut pas le temps, ou plutôt ce cri de détresse se changea en cri de fureur. François venait de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce fut un tel désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en proie à des convulsions nerveuses: chacun la consola de son mieux, et je profitai du tumulte pour m'esquiver.
Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive au fait. Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on annonça comme prochaine la réception d'Iphicrate à l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite, ses ennemis et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que la séance de réception serait très-brillante, quetout Parisy serait, et que, par conséquent, les personnes quiavaient la juste prétention d'être partie intégrante de ce tout Paris ne pouvaient, sans se manquer à elles-mêmes, se dispenser d'avoir des billets. Si ces billets s'étaient côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse extraordinaire. Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit de demandes de préfectures; il avait épuisé (c'est tout dire) les élégances de son langage avant d'être au bout de ses refus polis. Il était clair que la réception d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la mode, qui se piquent de bel esprit, un de ces champs de bataille où il faut vaincre ou mourir.
Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma sœur Ursule, plus âgée que moi de cinq ou six ans, s'était faite à Paris ma gouvernante et ma ménagère. Elle y avait d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma vocation littéraire, qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais de me prédire que toutes ces écritures ne me produiraient rien de bon. Les plaisirs de ce monde ne la tentaient point et ses vanités encore moins. Sœur d'un écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et dont la stalle était encore marquée aux premières représentations, Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle ignorait le titre des pièces nouvelles, n'allait pas dans le monde et ne connaissait guère d'autre chemin que celui de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de se marier pour rester avec moi et me garder des écarts de mon imagination, m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait àpeine lu quelques pages de mes livres: elle les trouvait encore trop mondains! Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire, ni fleurs, ni soleil; pas un amusement frivole, peu de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui créent aux femmes un monde dans un berceau. Cette existence si austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la mienne où pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient tous les bruits de la civilisation parisienne, ce contraste me touchait jusqu'au fond de l'âme et m'inspirait une sorte de respectueuse pitié.
Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire n'avait jamais rapporté un seul avantage, un seul plaisir, fut prise d'un désir de femme et de dévote; un de ces désirs qui, dans les âmes habituées à l'abnégation, remplacent la quantité par la qualité. Elle m'avoua, comme une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné des distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me suppliait de me procurer deux billets, un pour moi et un pour elle: «D'ailleurs, me dit-elle avec ce bon sens un peu positif que la dévotion n'exclut pas, tu as droit à deux billets, puisque tu dois rendre compte de la séance dans un journal et dans uneRevue, et que chacun de tes deux articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.»
Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis avec transport la demande de ma sœur Ursule. Enfin, j'allais avoir une occasion de lui montrer quemalittérature pouvait être bonne à quelque chose, de luifaire goûter quelques heures agréables, à elle volontairement sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme il n'y a que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois décidée à jeter son bonnet par-dessus la coupole du palais Mazarin, commanda une robe et acheta un chapeau neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix ans, et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant ce rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge. Quant à l'idée de n'avoir pas les deux billets, si quelque impertinent l'avait exprimée dans ces premiers jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me revint, et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et, comme la grande journée approchait, je commençai à me mettre sérieusement en campagne. Je frappai à vingt portes; je sollicitai toutes les puissances; je fis valoir mes titres, mes deux articles en perspective, la certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre que ce qui m'avait d'abord paru si aisé était horriblement difficile. Comment aurait-on pu m'accorder ma demande? On refusait, on tenait en suspens deux maréchaux, trois duchesses, cinq ou six princes russes, un évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de la Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais en voitures à l'heure: cependant les jours s'envolaient plus rapidement que jamais. Nous étions au dimanche, et la séance était annoncée pour le jeudi suivant. Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris le parti de m'adresser au principal intéressé, àIphicrate lui-même. Je courus chez lui; justement le hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant sa porte; tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande; il m'arrêta aux premiers mots.
—Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante:J'ALLAIS VOUS EN DEMANDER!
Le mot était si complet, si beau, que je restai en extase, comme devant un magnifique objet d'art. Je souris niaisement, je serrai la main d'Iphicrate, et nous nous séparâmes.
Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre Ursule, consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu cette mortification, qu'elle avait méritée, disait-elle, par un désir trop vif. Elle garda le logis, occupée à tricoter une paire de bas pour lespetites sœurs des pauvres.
La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles furent les deux premières figures que mes yeux rencontrèrent aux plus belles places: la baronne Arsinoé et le chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate. Depuis un mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais, disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la mode; la moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de place; tout Paris y était le matin, et en parlerait le soir. Il était donc de toute nécessité que l'on y vît Arsinoé et Acaste:—et on les y voyait!
Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme possible une idée qui m'eût paru, quelque temps auparavant, la plus humiliante des folies: l'idée de quitter Paris, de me réfugier à la campagne, de renoncer àcette vie littéraire où je ne rencontrais plus que mécomptes et déboires. Pourtant, je voulus accomplir ma tâche jusqu'au bout, et la prédiction d'Ursule se vérifia de point en point. J'écrivis les deux articles: ils détournèrent sur ma chétive personne une partie des colères et des haines amassées contre Iphicrate: il y eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de quolibets. Porus Duclinquant se distingua, comme toujours, au premier rang de mes persécuteurs, et ce fut, pour rappeler le titre de son chef-d'œuvre, la fin de la comédie.
Après cet épisode, plaisant et triste comme tous les actes de la comédie humaine, mes velléités d'émigration et de retraite à la campagne devenaient de plus en plus fréquentes, à la grande joie d'Ursule, qui me poussait de toutes ses forces dans cette voie nouvelle. Ma pauvre commune de Gigondas unissait pour moi aux simples beautés d'une nature vraiment agreste l'attrait des souvenirs d'enfance, les traditions de bienfaisance, de bonne et saine popularité, léguées par mes chers parents. Avec une résignation où se cachait encore unfond de vanité, je me demandai s'il ne valait pas mieux m'enfermer dans ce petit cadre, y faire un peu de bien, y vivre paisiblement,entre le thym et la rosee, avec de bons et honnêtes villageois, que m'escrimer, en l'honneur d'une société qui ne voulait pas être défendue, contre une littérature qui me montrait, en me riant au nez, le bulletin de ses triomphes et de mes chutes. J'étais donc à peu près décidé à revenir demander le calme à nos vallons et à nos rochers; et cependant je ne me pressais pas, tant il est difficile de se détacher de ce que l'on a trop aimé! Pareil à ces joueurs qui, ayant perdu tous leurs billets de banque, mais faisant encore sonner quelques louis dans leurs poches, jettent en s'éloignant sur le tapis vert un regard de convoitise et de regret, je rôdais sur les boulevards, sur les quais, dans les foyers des théâtres, commençant chaque jour un adieu que je ne finissais jamais.
Pourtant les avertissements ne me manquaient pas: il ne tint qu'à moi, par exemple, de prendre pour une allusion prophétique l'article suivant, publié par un petit journal que l'on m'envoya sous bande:
L'INVALIDE DE LETTRES
«La littérature a ses batailles, ses armées, ses troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux, ses officiers, ses caporaux, ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs, ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours, ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective.
«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories principales, qui admettent de nombreuses subdivisions: le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil, l'exhumé, l'éclopé et lefruit-sec.
«Les retraités occupent le haut bout de cette échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances, ont su se ménager des positions assez brillantes pour devenir des valeurs sociales au moment même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui, l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions des grands théâtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public ou du colportage, les missions scientifiques,la présidence d'une société quelconque destinée à encourager quelque chose, voilà les plus belles retraites, celles que l'on pouvait appeler lesmentons d'argent. Il ne faut pas confondre les retraités avec les sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé. Ne croyez pas non plus qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le vent, changer à propos, encenser à cinquante ans ce que l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre à tout en fait de glorieuses retraites.
«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition véhémente pour que le gouvernement compte avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par les spectacles auxquels il assiste, furieux de voir leDuc Jobrapporter cent mille francs,Fannyatteindre sa vingtième édition et leGrain de sablesa quinzième, l'Opinion nationalecompter vingt-cinq mille abonnés et M. Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties et s'efforce d'oublier l'orthographe. La première de ces deux variétés abonde dans les temps de révolution, ou mieux encore aux époques d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où lesgens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez fréquemment parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté grelotte.
«L'invalide civil est celui qui n'a jamais étémilitaire, ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers, des intendants militaires en disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens de province, des agriculteurs émérites, qui, après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence aux paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins vicinaux ou au drainage, se mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs frais et dépens, une traduction en vers ou en prose desBucoliques, desOdesou desSatires. Ces invalides remplacent les blessures par les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports à l'Empereur, leJustum et tenacemou leCælo tonantem credidimus Jovem. Ils ont le verbe haut, le geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leursfamilles pour des génies méconnus à qui l'occasion seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils demandent sérieusement si l'on a écrit en France un beau vers depuis lesTrois Règneset le poëme de l'Imagination. Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois, l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans lesDébats, un article de M. FsBarrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier par Disdéri, le coude incrusté dans une pile de livres.
«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses années ou au moins ses semaines d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire passé à l'état de revenant. Exemple: un homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans, réglant son budget, haranguant ses maires, donnant à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution (tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière). Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze ans,—grande mortalis ævi spatium,—le public s'est renouvelé; les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit français ne porte plus la même effigie ni le mêmemillésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions. Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés, du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas! sa comédie s'habille au goût des contemporains du ministère Martignac: elle a gardé les manches à gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture plus haute que la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel à l'Académie française, où quelques septuagénaires, plus heureux que lui et rangés parmi les retraités, se souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il a d'ordinaire, concurremment avec M. Léon Halévy, deux voix au premier tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.
«Leséclopésforment la masse la plus imposante, comme qui dirait le gros de la troupe des invalides littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés; M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopéd'une foule de manières: par sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles, comme M. Émile Deschamps. Règle générale: tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple, le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un courtisan, d'un solliciteur ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire au bas de cette esquisse:—«Voilà pourtant comme je serai dimanche.»
«Lefruit-secest la pire espèce d'invalide littéraire; c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances en 1835, s'appelait en 1844 un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les catacombes. Il y a lefruit-secinsouciant, lefruit-secbohème, lefruit-secatrabilaire.
Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin réveillésfruits-secs, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais petit journal une grossière diatribe contre vous ou quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'œuvre d'unfruit-secen colère. Lefruit-secest impitoyable: si vous lui parlez de la pièce en vogue, ilvous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez son avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il n'est pas fait pour lire de pareilles rapsodies; puis il vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés à écraser toute concurrence, mais que, d'une part, une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Lefruit-secest l'homme qui, au lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure, à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière la cloison. Mais, fort heureusement, la plupart desfruits-secslittéraires, après quelques années d'inutile persistance, renoncent à la littérature, rentrent dans la classe des petits démissionnaires et se font, suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers, chefs de gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de province ou sergents de ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la ligne faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et deux ablettes; il me demanda des nouvelles duLéonidasde Pichald et se plaignit des rigueursde M. Duvicquet: c'était unfruit-seclittéraire de 1826.»
«Comme je serai dimanche!»—Oui, c'était bien cela!—et cependant je ne partais pas!
Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humblegentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient le mieux à mon imagination et à mon cœur: l'un, parce qu'il est demeuré, grâce auxMaximes, le plus littéraire de nos grands noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, unharouniversel. Calomnier cette société, transformer ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout hommecomme il faut, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants: c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence et du cœur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»—Jesavais vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?—Je supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais loin de compte.
A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie:
«J'ai recours à vous[5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,—une de mes connaissances agréables à moi,—des affirmations plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:
«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement.Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents (sic) et qui avait été un des auteurs des massacres de la Glacière, avaitvolé(sic,sic,) les papiers de la famille de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»
«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme, moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par parenthèse un obligé de George de Vernay.
«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à confondre ces impostures.
«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans ce lieu-là à l'appui de mon dire.
«Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire pour la défense de notre ami.
«C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle littéraire. Je vous conterai cela...»
Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et enhumource jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière épître:
«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre intelligente et courageuse amitié pourle sieur George de Vernay:sed magis amica veritas. Loin de contredire les tristes détails dont vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter son dossier.
«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec JourdanCoupe-têteune part active aux massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et par le crime.
«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque éducation, à condition qu'il changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin, qui n'était autre que George. George s'embarquacomme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite desPetits Grecs, qui désola pendant dix-huit mois la ville et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on était en pleine Révolution de 1830. George profita de la perturbation générale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de marine marchande. Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir ainsi s'emparer de la cargaison; mais il comptait sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate l'Atalante, que commandait le comte de Vernay. Il réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après, ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner. Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pièces, souvent assez bien imitées pour dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra,et avec un acte d'adoption par lequel il lui laissait à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul était un homme fort insouciant: il écrivit en France; on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de famille et passait pour endetté. George put jouir impunément du fruit de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'écouler huit ou dix ans, fitper fas et nefasune petite fortune, commit indubitablement d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander comment était mort le comte de Vernay. George fut donc de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation: il se fixa provisoirement dans le midi de la France: il avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait d'une manière effroyable. Il fut pris la main dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le champion des bonnes doctrines, le défenseurdu trône et de l'autel, il mettrait hors de contrôle sa position sociale, se ferait universellement reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance les soupçons, dans le cas où quelque œil curieux essayerait de retrouver la trace de ses antécédents. De là ses exagérations monarchiques, religieuses et morales,ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc, le faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George,ditde Vernay, en sera pour ses frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement il paraît que l'on ne tient encore que la moindre partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant de renseigner l'édifiante personne dont vous me parlez et son respectable entourage.—Tout à vous,Sulpice de P...»
«P. S.Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance de quelques-uns des détails que je vous donne. Eh! en quoi sont-ils plus invraisemblables que ceux que vous vous êtes laisséjeter à la tête, dans un salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un homme que nous connaissons tous, dont tous nosanciensont connu le père, l'aïeul et le bisaïeul comme des modèles d'antique honneur et de vertu; si cet homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt des meilleures familles du Languedoc et de la Provence, n'a pu entrer dans la vie littéraire et mettre le pied sur le macadam parisien sans compromettre, non-seulement lui-même, mais les purs et intègres souvenirs de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je? des monstruosités pareilles ont pu être dites par unefemme sans que toute l'assistance lui crachât immédiatement au visage et la jetât par la fenêtre, que voulez-vous que je vous réponde? Nous autres, pauvres Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette hauteur: on contredit la calomnie, on discute la médisance; on ne réfute pas la folie et l'ordure; je n'y puis rien. Allez à la préfecture de police; faites-vous donner le numéro d'inscription de cette femme et de son amant; puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est passérieusement, n'est-ce pas? que vous, homme d'esprit par excellence, m'avez écrit pour être mis en mesure d'opposer un renseignementprécisà la parole d'une catin et d'un mouchard?
«George ignorera de quelle main est parti ce coup de stylet empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans le vide; mais je ne vous promets pas de ne jamais lui révéler ce qui a pu être dit impunément à son sujet, devant vingt personnes, par une femme d'un monde quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie pas assez. Il faut, au contraire, qu'il le sache: il faut qu'il connaisse le fond de ce cloaque dont il n'a sondé que les bords. Cetriste incident, comme vous l'appelez, le décidera peut-être à s'arracher à des séductions qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois, où l'on n'a pas toujours de l'esprit, mais où le fils du comte de Vernay, de noble et pieuse mémoire, ne passera jamais, je vous en réponds, pour le fils d'unseptembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.»
Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard, lorsqu'il m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange lettre que j'ai transcrite, la sensation que j'en éprouvai fut décisive. L'idée que les haines excitées par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur fiel et leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont j'étais fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects de tout un pays, cette idée me fut mille fois plus horrible que les injures et les déboires où j'étais seul en cause: Ursule triompha; le lendemain nous étions partis pour Gigondas.