Chapter 7

O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne!Quelle beauté peut-on comparer à la tienne?

O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne!

Quelle beauté peut-on comparer à la tienne?

Cela allait tout seul.

Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.

L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une épithète à l'épithète trop locale deromaindont il avait affublé le soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien plus précieux que celui d'Annibal à Capoue.

Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses distractions à un tout autre motif.

—Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***, en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier; il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin Napoléon.

Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi réciproquement.

—Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en minaudant un peu.

—Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt à se désister de son opinion.

—Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands fous.

Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une royale de 1830.

Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi je n'en sais rien; et vous?

Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.

La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche.

La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.

La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre héros, après une rapide inspection.

Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat.

Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de soie; il ne restait plus que deux pouces.

Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.

Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.

Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu arriver: les femmes sont quelquefois si étranges!

Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci:

—Monsieur, vous me tenez la main.

A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait:

—Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si…

Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***, puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse; ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.

Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans sa version.

—Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous permettez, je l'irai fermer.

Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.

—Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.

Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les ignorants.

Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir, tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.

Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros.

Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un singulier plaisir.

De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son stylet:—Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner.

Ouverture des hostilités.

—Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans transition aucune.

—Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots: Monstrueux libertin!

—J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.

—Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***.

—Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit… Je veux dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la sienne; cela était à la fois galant et respectueux… Quel est votre avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa peau blanche et douce.

—Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là, Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.

—Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous rassurer là-dessus… C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.

—Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose, d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.

—Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque.

Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.

Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.

La position topographique de cette main mérite une description particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique ouvrage.

En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires, les fausses côtes et quelques-unes des véritables.

Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.

Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous laisse à choisir entre ces trois suppositions.

Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.

Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin d'être aussi virginale.

D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon, et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives; bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.

Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'être vaincue.

J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.

Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter pour le public.

J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.

J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.

Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré s'attirait l'animadversion de la critique.

D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les éditionsad usum Delphini, afin que les dames n'aient pas la peine de lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits intéressants.

Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux réponses.

MADAME DE M***.—Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom.

RODOLPHE.—Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse.

MADAME DE M***.—Allons, Rodolphe… mon ami, vous n'êtes pas raisonnable.

RODOLPHE.—Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas tout profit que d'être jolie femme.

MADAME DE M***.—Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites!

RODOLPHE.—Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez comme je vous aime!

MADAME DE M***.—Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois.

RODOLPHE.—Et pourtant vous le savez.

MADAME DE M***.—Voilà bientôt une heure que vous me le dites.

RODOLPHE.—Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de suite.

MADAME DE M***.—Et que risqueriez-vous à le croire?

RODOLPHE.—Ni plus ni moins que vous à le dire.

MADAME DE M***.—Il n'y a pas moyen de parler avec vous.

RODOLPHE.—Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si vous le préférez, je m'en vais me taire. (Silence.)

MADAME DE M***.—Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la lumière? Cette chambre est d'un triste!

RODOLPHE.—Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (Ici la pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une triple ligne d'encre.)

MADAME DE M***.—Rodolphe… monsieur… je vous…

RODOLPHE.—Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi.

MADAME DE M***.—Ah! mon ami, si vous disiez vrai…

RODOLPHE.—Eh bien!

MADAME DE M***.—Je suis une folle… La porte est-elle bien fermée?

RODOLPHE.—Au verrou.

MADAME DE M***.—Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois de ma vie.

RODOLPHE.—Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux d'obtenir.

MADAME DE M***.—Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh!

(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.)

MADAME DE M***.—Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en mourrai de honte!

RODOLPHE.—Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?

MADAME DE M***.—Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela?

Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.

Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre, l'expérience la plus consommée.

Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.

Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante.

Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque ployer les côtes.

—Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de tous!

(VoirHernani ou l'Honneur castillan, drame en cinq actes et en vers.)

Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et croisa ses petites mains derrière sa nuque.

—Encore, ainsi, toujours!

(Antony, drame en cinq actes et en prose.)

MADAME DE M***.—Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour les débrouiller.

RODOLPHE.—Idolo dello mio cuore(couleur locale), oh! laisse-moi passer la main dans tes cheveux!

(Consulter, pour ce goût romantique, lesContes d'Espagne et d'Italie:

Beaux cheveux qu'on rassembleLes matins, et qu'ensembleNous défaisons les soirs;

Beaux cheveux qu'on rassemble

Les matins, et qu'ensemble

Nous défaisons les soirs;

dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz, etpassim, plusieurs autres vers non moins passionnés.)

En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à terre et se brisa en mille morceaux.

MADAME DE M***.—Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez cassé.

RODOLPHE.—Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un pareil moment?

MADAME DE M***.—C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable.

RODOLPHE.—Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.

En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar.

Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui, touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus artiste.

(Voir en général la vignette desIntimes, et en particulier celle de tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale, demoiselle enceinte.)

RODOLPHE.—Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette, inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les recevoir!

MADAME DE M***.—Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que je t'aime, et je me livre à toi.

RODOLPHE.—Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.

MADAME DE M***.—C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je suis; en vérité, c'est un peu tôt.

RODOLPHE.—Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.

MADAME DE M***.—Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous n'avez pas le sens commun.

(Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète ce léger défaut par les plus brillantes qualités.)

MADAME DE M***,tout émue et bégayant.—Ah! Rodolphe! si vous vouliez être comme tout le monde, vous seriez charmant.

RODOLPHE,ne perdant pas de vue son idée.—Cyprienne, je t'en supplie, mords-moi!

(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'Albertus, et autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on connaît lememorem dente notamdu sieur Horace, et, si l'on ne craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et d'égratignures.)

MADAME DE M***.—Je vais t'embrasser, si tu veux (elle l'embrasse), mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal.

RODOLPHE.—Du mal!Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait?

MADAME DE M***.—S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile, mon amour: approche ta tête.

RODOLPHE,au comble de la joie.—Je donnerais ma vie en ce monde et dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.

MADAME DE M***.—Pauvre ami!

(Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée.)

RODOLPHE.—Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!

(Il la mord au cou et pour tout de bon.)

MADAME DE M***.—Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une manière… J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées!

RODOLPHE.—On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.

MADAME DE M***.—Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment inqualifiable.

(Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance par la plus grande des inconvenances.)

MADAME DE M***,un peu radoucie.—Bah! je mettrai mon collier de topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra que du feu.

(Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme assez compatissante de son naturel.)

MADAME DE M***.—Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis rester fâchée avec toi. (Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et considérablement augmenté.) Voilà la signature de ta grâce.

Kling, kling, drelin, drelin!

RODOLPHE,effaré.—Qu'est-ce?

MADAME DE M***,du ton le plus tranquille.—Je crois que c'est mon mari qui rentre.

RODOLPHE.—Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais ma bonne dague. (Fouillant dans sa poche.) Ah! parbleu, la voilà! Je vais le tuer, votre mari.

MADAME DE M***,qui se recoiffe devant sa glace.—Il n'y a pas besoin de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble.

RODOLPHE,lui obéissant de point en point.—Le verrou est tiré, madame.

MADAME DE M***.—Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise.

RODOLPHE,vivement.—Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.

MADAME DE M***,bas.—En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir l'air de parler de quelque chose.

(Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et réjouissante à voir.)

LE MARI.—Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous?

RODOLPHE,à part.—A-t-il l'air stupide celui-là! (Haut.) Monsieur, vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance… Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (A part.) Est-ce que je serai comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un mari!

LE MARI.—Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première représentation. L'auteur est fort de mes amis… Nous irons tous ensemble.

MADAME DE M***.—Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée.

RODOLPHE.—Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc la pourrais-je passer plus agréablement?

MADAME DE M***,minaudant.—Vous diriez cela à une autre comme à moi; c'est une simple politesse.

RODOLPHE.—Ce n'est qu'une vérité.

LE MARI.—Ainsi vous acceptez?

RODOLPHE.—Vous pouvez compter sur moi.

LE MARI.—Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation fort intéressante.

RODOLPHE,à lui-même.—Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.

MADAME DE M***,aussi à elle-même.—Oui, plus intéressante que la vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse pour vous.

LE MARI.—Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.

MADAME DE M***.—Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde.

LE MARI.—Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français? Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.

RODOLPHE,bleu de colère, et souriant avec une grâce inexprimable.—Certainement, M. Hugo a des défauts. (A part.) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré! (Haut.) Mais qui n'a pas les siens? (A part.) Coquine de Cyprienne!

LE MARI.—Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.

MADAME DE M***,à part.—Il n'y a rien de plus réjouissant au monde que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures en cela.

RODOLPHE.—Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est une chose qui, je crois, ne peut être contestée.

MADAME DE M***.—C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième représentation.

RODOLPHE.—On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.

LE MARI.—Qu'est-ce que cela prouve?Athalien'a pas eu de succès. Et d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi, si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite: vous suivez bien mon raisonnement?

RODOLPHE.—Oui, monsieur, parfaitement.

MADAME DE M***.—Il est fort simple.

LE MARI.—Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de M. de Jouy, la belle expression?

RODOLPHE,apoplectique et se coupant la langue avec les dents.—Je ne sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien d'improbable.

LE MARI.—Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs, vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme un autre.

RODOLPHE.—Ainsi soit-il!

LE MARI.—Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs sont toujours bons à prendre.

RODOLPHE.—Ceci est vrai comme de l'algèbre.

LE MARI.—Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en semble, Rodolphe?

RODOLPHE,la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur.—Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.

MADAME DE M***,ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant.—Fi donc! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire!

LE MARI,du ton le plus obséquieux.—Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

RODOLPHE,d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de l'ombre dansHamlet.—Certainement, je meurs d'envie de faire une partie avec vous.

Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.

Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour unEcce homo. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais significative:—A demain, mon ange, et de bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.

Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au feu.

Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.

Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros, gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de chemise.

O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.

Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique!

Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir encore!

Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.

Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité!

Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en s'en revenant chez lui.

—Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte; avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit!

J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde. J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis intimes!

Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles, et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c'est la vérité.

Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un cœur qui réponde à mon cœur?

Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût enviée Rubini.

Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.

Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.

Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir une bonne fortune.

Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard plein d'amour et de colère.

Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges.

RODOLPHE.—Comme vous avez les yeux rouges, Mariette!

MARIETTE.—Moi, monsieur?

RODOLPHE.—Oui, vous.

MARIETTE.—C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter.

RODOLPHE.—On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.

MARIETTE.—Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je sache.

RODOLPHE.—Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.

MARIETTE.—J'ai fait de mon mieux.

RODOLPHE.—Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans mon eau.

MARIETTE.—Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé.

RODOLPHE.—A quoi pensez-vous donc?

Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.

Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.

Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable et un mari encore plus véritable!

De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre!

Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne fortune.

Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait l'air d'être du goût de madame de M***.

Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme.

Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été aimée ainsi.

Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce.

Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe.

Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain.

Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. de M*** à s'othellotiser un tant soit peu.

Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied, comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.

—Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier.

Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour écrire.

Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença ainsi:

«Monsieur,«Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.«Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»Adresse de la lettre.«A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, no…«En ville.»

«Monsieur,

«Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.

«Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»

Adresse de la lettre.

«A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, no…

«En ville.»

Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son dernier couplet.

—Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore été employé.O ter, quaterque!avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit! S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue.

Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendraflagrante delicto, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir.

O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente ans songeront à leurs premières amours.

Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée, le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air mélodramatique: rien de tout cela.

Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.

Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.

—Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait cela.

—Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos: nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela.

—Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.

La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.

LE MARI.—A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?

RODOLPHE.—Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.

LE MARI.—Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille!

RODOLPHE.—Frédérick a chanté juste?

LE MARI.—Non.

RODOLPHE.—Onuphre est devenu raisonnable?

LE MARI.—Non.

RODOLPHE.—Théodore a payé ses dettes?

LE MARI.—Plus drôle que cela.

RODOLPHE.—Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien a composé une ode lyrique?

LE MARI.—Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n'est pas cela: allons, devinez.

RODOLPHE.—Je m'y perds.

LE MARI,avec triomphe.—Mon ami, vous êtes un scélérat.

RODOLPHE,au comble de la joie.—(A part.) Enfin, voilà la scène qui arrive. (Haut.) Je suis un scélérat!

LE MARI,toujours de plus en plus radieux.—Vous êtes un scélérat! la chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que votre réputation.

RODOLPHE,charmé, mais affectant un air de dignité blessée.—Monsieur, vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais…

LE MARI,riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la main sur votre estomac, le bras en l'air,


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