IIINCERTITUDES

Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé,Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches,Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'AvranchesQu'un mot commemusardvînt deMusa, Musæ.Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé,Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches,O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanchesLorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé.Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve,En attendant le jour prédit par Sainte-BeuveOù survit au musard un homme avantageux.Je jouais… puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre.Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux;Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre.

Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé,Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches,Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'AvranchesQu'un mot commemusardvînt deMusa, Musæ.

Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé,

Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches,

Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'Avranches

Qu'un mot commemusardvînt deMusa, Musæ.

Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé,Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches,O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanchesLorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé.

Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé,

Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches,

O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanches

Lorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé.

Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve,En attendant le jour prédit par Sainte-BeuveOù survit au musard un homme avantageux.

Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve,

En attendant le jour prédit par Sainte-Beuve

Où survit au musard un homme avantageux.

Je jouais… puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre.Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux;Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre.

Je jouais… puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre.

Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux;

Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre.

Il fit halte, ébloui, humantCette soirée et son haleine,Au sommet de l'escarpementD'où l'on découvre infinimentLa plaine.Un doux crépuscule du moisDes doux crépuscules—septembre—Bleuissait vaguement les bois,Sous un ciel de rose, à la fois,Et d'ambreLa lune, basse, et n'ayant pointSon teint coutumier de béguine,Montrait un rougeâtre embonpoint,Telle une orange mûre à point,Sanguine;Et, sous cet astre de Japon,Le val fuyait en molles lignes,Avec le canal clair, le pont,L'étang ridé comme un crépon,Les vignes.Il admirait, lorsque, soudain,Un chant monta de ce théâtre,De ce cirque, de ce jardin,Exhalé du dernier gradinBleuâtre,Et cet air où le soir mêlaSon murmure de vaste conque,Cet air divinement vola…C'était, d'ailleurs, unlon lon laQuelconque.Mais, dans le lointain de pastel,Ce chant naïf, lent comme un psalme,Était irrésistible,—et telQue cet instant fut immortelDe calme.Il se fit un tel unissonDe ce chant et du paysage,Que le poète eut un frisson.Et nous vîmes des pleurs sur sonVisage.Puis, de ce ton triste et coquet,Ému, mais où du railleur passe,De ce ton qui laisse inquiet,Qui est son défaut, et qui estSa grâce,Cependant que toujours, parmiLe doux bruit du soir qui soupire,Montait sur le val endormiLa chanson charmante, il se mitA dire:«O chanson qui monte, vieil air,Filet lointain d'une voix pure,Selon la brise vague ou clair,O dentelle de son dans l'air,Guipure!«O chanson qui monte dans l'or,Du ciel, sur la lande embrumée,Qui flotte au-dessus du décor,Ruban de son, et moins encor…Fumée!«Oh! qui donc, de cette façonMélancolieuse et touchante,Quel rustique et jeune garçon,Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,Te chante?«Quel simple, ignorant de ce qu'il,Oh! de tout ce qu'il ressusciteDe tendre, en moi, de puéril,Ajoute ce charme subtilAu site?«Charme dont, languissant musard,Je suis ému jusqu'à la larme,Parce que, inattendu, sans art,Il éclôt d'un simple hasard,Ce charme!«Voilà! le fredon d'un vilain,L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,Un peu de bleu crépusculin,Voilà! ce n'est pas plus malin…On pleure!«Eh quoi! pleurer comme d'amourPour unlon lon lamonotone,Pour le dernier soupir du jour,Pour le vent dans les arbres, pourL'automne?«De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs?De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,Pour que, parmi ces champs déserts,Un air tel que tous les vieux airsM'émeuve?«Est-ce là mon état normal?De quel ciel suis-je nostalgique?De quel pays ai-je le mal?…Tais-toi, chant qui me rends ce valMagique!«Ah! de mes larmes il appertQue dans un désordre je sombre!Quoi! pleurer parce que VesperS'allume, et qu'une voix se perdDans l'ombre?«Savourer le charme anxieuxDu moment et de l'atmosphère?Jouir de l'ouïe et des yeux?—Hélas! il y a pourtant mieuxA faire!«Il y a pourtant plus d'un butDigne d'un homme jeune et libre!O chanson dans le lointain… chut!Ne serai-je jamais qu'un luthQui vibre?«Je m'en blâme… et toujours, si onChante un chant dans un lointain rose,Je retourne avec passionA cette délectationMorose!«La tristesse est un aconitDoux et vénéneux, que j'aspire!Et mon vivre est selon le ritDe ton Jacques d'As you like it,Shakspeare!«Mon cœur m'échappe, se mêlantA toute fin de jour jolie;Et sitôt qu'un air doux et lentMonte, j'en suce la mélan-Colie!«Oui, tout le triste qui coulaD'un chant, à l'heure violette,Est sucé par moi… lon, lon, la…Comme l'œuf est sucé par laBelette!»

Il fit halte, ébloui, humantCette soirée et son haleine,Au sommet de l'escarpementD'où l'on découvre infinimentLa plaine.

Il fit halte, ébloui, humant

Cette soirée et son haleine,

Au sommet de l'escarpement

D'où l'on découvre infiniment

La plaine.

Un doux crépuscule du moisDes doux crépuscules—septembre—Bleuissait vaguement les bois,Sous un ciel de rose, à la fois,Et d'ambre

Un doux crépuscule du mois

Des doux crépuscules—septembre—

Bleuissait vaguement les bois,

Sous un ciel de rose, à la fois,

Et d'ambre

La lune, basse, et n'ayant pointSon teint coutumier de béguine,Montrait un rougeâtre embonpoint,Telle une orange mûre à point,Sanguine;

La lune, basse, et n'ayant point

Son teint coutumier de béguine,

Montrait un rougeâtre embonpoint,

Telle une orange mûre à point,

Sanguine;

Et, sous cet astre de Japon,Le val fuyait en molles lignes,Avec le canal clair, le pont,L'étang ridé comme un crépon,Les vignes.

Et, sous cet astre de Japon,

Le val fuyait en molles lignes,

Avec le canal clair, le pont,

L'étang ridé comme un crépon,

Les vignes.

Il admirait, lorsque, soudain,Un chant monta de ce théâtre,De ce cirque, de ce jardin,Exhalé du dernier gradinBleuâtre,

Il admirait, lorsque, soudain,

Un chant monta de ce théâtre,

De ce cirque, de ce jardin,

Exhalé du dernier gradin

Bleuâtre,

Et cet air où le soir mêlaSon murmure de vaste conque,Cet air divinement vola…C'était, d'ailleurs, unlon lon laQuelconque.

Et cet air où le soir mêla

Son murmure de vaste conque,

Cet air divinement vola…

C'était, d'ailleurs, unlon lon la

Quelconque.

Mais, dans le lointain de pastel,Ce chant naïf, lent comme un psalme,Était irrésistible,—et telQue cet instant fut immortelDe calme.

Mais, dans le lointain de pastel,

Ce chant naïf, lent comme un psalme,

Était irrésistible,—et tel

Que cet instant fut immortel

De calme.

Il se fit un tel unissonDe ce chant et du paysage,Que le poète eut un frisson.Et nous vîmes des pleurs sur sonVisage.

Il se fit un tel unisson

De ce chant et du paysage,

Que le poète eut un frisson.

Et nous vîmes des pleurs sur son

Visage.

Puis, de ce ton triste et coquet,Ému, mais où du railleur passe,De ce ton qui laisse inquiet,Qui est son défaut, et qui estSa grâce,

Puis, de ce ton triste et coquet,

Ému, mais où du railleur passe,

De ce ton qui laisse inquiet,

Qui est son défaut, et qui est

Sa grâce,

Cependant que toujours, parmiLe doux bruit du soir qui soupire,Montait sur le val endormiLa chanson charmante, il se mitA dire:

Cependant que toujours, parmi

Le doux bruit du soir qui soupire,

Montait sur le val endormi

La chanson charmante, il se mit

A dire:

«O chanson qui monte, vieil air,Filet lointain d'une voix pure,Selon la brise vague ou clair,O dentelle de son dans l'air,Guipure!

«O chanson qui monte, vieil air,

Filet lointain d'une voix pure,

Selon la brise vague ou clair,

O dentelle de son dans l'air,

Guipure!

«O chanson qui monte dans l'or,Du ciel, sur la lande embrumée,Qui flotte au-dessus du décor,Ruban de son, et moins encor…Fumée!

«O chanson qui monte dans l'or,

Du ciel, sur la lande embrumée,

Qui flotte au-dessus du décor,

Ruban de son, et moins encor…

Fumée!

«Oh! qui donc, de cette façonMélancolieuse et touchante,Quel rustique et jeune garçon,Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,Te chante?

«Oh! qui donc, de cette façon

Mélancolieuse et touchante,

Quel rustique et jeune garçon,

Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,

Te chante?

«Quel simple, ignorant de ce qu'il,Oh! de tout ce qu'il ressusciteDe tendre, en moi, de puéril,Ajoute ce charme subtilAu site?

«Quel simple, ignorant de ce qu'il,

Oh! de tout ce qu'il ressuscite

De tendre, en moi, de puéril,

Ajoute ce charme subtil

Au site?

«Charme dont, languissant musard,Je suis ému jusqu'à la larme,Parce que, inattendu, sans art,Il éclôt d'un simple hasard,Ce charme!

«Charme dont, languissant musard,

Je suis ému jusqu'à la larme,

Parce que, inattendu, sans art,

Il éclôt d'un simple hasard,

Ce charme!

«Voilà! le fredon d'un vilain,L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,Un peu de bleu crépusculin,Voilà! ce n'est pas plus malin…On pleure!

«Voilà! le fredon d'un vilain,

L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,

Un peu de bleu crépusculin,

Voilà! ce n'est pas plus malin…

On pleure!

«Eh quoi! pleurer comme d'amourPour unlon lon lamonotone,Pour le dernier soupir du jour,Pour le vent dans les arbres, pourL'automne?

«Eh quoi! pleurer comme d'amour

Pour unlon lon lamonotone,

Pour le dernier soupir du jour,

Pour le vent dans les arbres, pour

L'automne?

«De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs?De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,Pour que, parmi ces champs déserts,Un air tel que tous les vieux airsM'émeuve?

«De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs?

De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,

Pour que, parmi ces champs déserts,

Un air tel que tous les vieux airs

M'émeuve?

«Est-ce là mon état normal?De quel ciel suis-je nostalgique?De quel pays ai-je le mal?…Tais-toi, chant qui me rends ce valMagique!

«Est-ce là mon état normal?

De quel ciel suis-je nostalgique?

De quel pays ai-je le mal?…

Tais-toi, chant qui me rends ce val

Magique!

«Ah! de mes larmes il appertQue dans un désordre je sombre!Quoi! pleurer parce que VesperS'allume, et qu'une voix se perdDans l'ombre?

«Ah! de mes larmes il appert

Que dans un désordre je sombre!

Quoi! pleurer parce que Vesper

S'allume, et qu'une voix se perd

Dans l'ombre?

«Savourer le charme anxieuxDu moment et de l'atmosphère?Jouir de l'ouïe et des yeux?—Hélas! il y a pourtant mieuxA faire!

«Savourer le charme anxieux

Du moment et de l'atmosphère?

Jouir de l'ouïe et des yeux?

—Hélas! il y a pourtant mieux

A faire!

«Il y a pourtant plus d'un butDigne d'un homme jeune et libre!O chanson dans le lointain… chut!Ne serai-je jamais qu'un luthQui vibre?

«Il y a pourtant plus d'un but

Digne d'un homme jeune et libre!

O chanson dans le lointain… chut!

Ne serai-je jamais qu'un luth

Qui vibre?

«Je m'en blâme… et toujours, si onChante un chant dans un lointain rose,Je retourne avec passionA cette délectationMorose!

«Je m'en blâme… et toujours, si on

Chante un chant dans un lointain rose,

Je retourne avec passion

A cette délectation

Morose!

«La tristesse est un aconitDoux et vénéneux, que j'aspire!Et mon vivre est selon le ritDe ton Jacques d'As you like it,Shakspeare!

«La tristesse est un aconit

Doux et vénéneux, que j'aspire!

Et mon vivre est selon le rit

De ton Jacques d'As you like it,

Shakspeare!

«Mon cœur m'échappe, se mêlantA toute fin de jour jolie;Et sitôt qu'un air doux et lentMonte, j'en suce la mélan-Colie!

«Mon cœur m'échappe, se mêlant

A toute fin de jour jolie;

Et sitôt qu'un air doux et lent

Monte, j'en suce la mélan-

Colie!

«Oui, tout le triste qui coulaD'un chant, à l'heure violette,Est sucé par moi… lon, lon, la…Comme l'œuf est sucé par laBelette!»

«Oui, tout le triste qui coula

D'un chant, à l'heure violette,

Est sucé par moi… lon, lon, la…

Comme l'œuf est sucé par la

Belette!»

Coteau d'Andilly, 1893.

Secouons la léthargieOù tout est trop oublié,Et traitons notre énergieComme un muscle atrophié.Veuillons pour vouloir. La choseImporte peu! Mais veuillons!Veuillons cueillir une roseSur un gouffre, et la cueillons;Veuillons franchir un obstacle.Devenir tireur adroit,Organiser un spectacle,Faire respecter un droit.Parler la langue des Kurdes,Écrire le nubien;Veuillons des choses absurdesPour apprendre à vouloir bien!Quittons l'âme inoccupéeQue nul désir n'effleurait:On apprend la lourde épéeAvec le léger fleuret.Ces petits sports volontairesNe seront pas superflus.Ainsi qu'on fait des haltères,Veuillons peu d'abord, puis plus.Ramassons, aux plages molles,Des cailloux, et lançons-les!On devient des discobolesEn maniant des galets.Lorsque nous nous fatiguâmesA vouloir, soyons contents;Car lorsqu'on a fait ses gammesOn n'a pas perdu son temps.Telle ambition profonde,Jouant un jeu qu'on moquait,Guettait la boule du mondeDans celle d'un bilboquet.

Secouons la léthargieOù tout est trop oublié,Et traitons notre énergieComme un muscle atrophié.

Secouons la léthargie

Où tout est trop oublié,

Et traitons notre énergie

Comme un muscle atrophié.

Veuillons pour vouloir. La choseImporte peu! Mais veuillons!Veuillons cueillir une roseSur un gouffre, et la cueillons;

Veuillons pour vouloir. La chose

Importe peu! Mais veuillons!

Veuillons cueillir une rose

Sur un gouffre, et la cueillons;

Veuillons franchir un obstacle.Devenir tireur adroit,Organiser un spectacle,Faire respecter un droit.

Veuillons franchir un obstacle.

Devenir tireur adroit,

Organiser un spectacle,

Faire respecter un droit.

Parler la langue des Kurdes,Écrire le nubien;Veuillons des choses absurdesPour apprendre à vouloir bien!

Parler la langue des Kurdes,

Écrire le nubien;

Veuillons des choses absurdes

Pour apprendre à vouloir bien!

Quittons l'âme inoccupéeQue nul désir n'effleurait:On apprend la lourde épéeAvec le léger fleuret.

Quittons l'âme inoccupée

Que nul désir n'effleurait:

On apprend la lourde épée

Avec le léger fleuret.

Ces petits sports volontairesNe seront pas superflus.Ainsi qu'on fait des haltères,Veuillons peu d'abord, puis plus.

Ces petits sports volontaires

Ne seront pas superflus.

Ainsi qu'on fait des haltères,

Veuillons peu d'abord, puis plus.

Ramassons, aux plages molles,Des cailloux, et lançons-les!On devient des discobolesEn maniant des galets.

Ramassons, aux plages molles,

Des cailloux, et lançons-les!

On devient des discoboles

En maniant des galets.

Lorsque nous nous fatiguâmesA vouloir, soyons contents;Car lorsqu'on a fait ses gammesOn n'a pas perdu son temps.

Lorsque nous nous fatiguâmes

A vouloir, soyons contents;

Car lorsqu'on a fait ses gammes

On n'a pas perdu son temps.

Telle ambition profonde,Jouant un jeu qu'on moquait,Guettait la boule du mondeDans celle d'un bilboquet.

Telle ambition profonde,

Jouant un jeu qu'on moquait,

Guettait la boule du monde

Dans celle d'un bilboquet.

Dansez, les petites barques!Dansez, les petits bateauxSur lesquels on voit des marquesDe gros couteaux!Dansez, les petites bargesSur lesquelles sont écritsDes noms cordiaux et largesComme des cris!Dansez, leRequin, de Nantes,LeMarsouin, de Paimpol,Que des cordes frissonnantesTiennent au sol!Dansez ces danses, penchéesPar l'effort sur un lien,Que les barques attachéesDansent si bien!Quand on tient par une amarreQue l'on ne peut pas casserAu port plat comme une mare,Il faut danser!L'air a tant de transparenceQu'on peut, au lointain de l'eauOù vient se jeter la Rance,Voir Saint-Malo!Dansez!—En cognant vos quilles,Faites onduler vos rangs!Les paniers sont pleins d'équillesEt de harengs;Les goélands font des rondesSur les quais par l'eau vernis;Les rouleaux de cordes blondesSemblent des nids;Et sur la pierre brûlanteQuelques mousses ingénusDorment en montrant la planteDe leurs pieds nus!Dansez en roulant des hanchesLe long des pierres du bord,Les petites barques blanchesQu'on laisse au port!Dansez, les peintes en rouge,Dansez, les peintes en bleu,Sur votre reflet qui bougeToujours un peu!Dansez, les neuves, parées,Et les très vieilles, qui n'ont,Pour éblouir les marées,Plus que leur nom!Que chacune dans la RanceMire le beau nom qu'elle a!Et dansez,Bonne Espérance,Maris Stella!Dansez, laBelle Jeannette,Dansez, lesTrois Bonnes Gens,LeVieux Gabier, laMouette,LesDeux Sergents!Trompez, laNouvelle-Zemble,Votre impatience parUn balancement qui semblePresque un départ!Là-bas, en blancheurs confuses,Ces champignons des remousQu'on appelle des médusesNaviguent, mous!Dansez en rêvant aux vagues!Ah! sur l'eau, d'un coup profond,Quels colliers et quelles baguesLes rames font!Dans l'odeur d'algue et d'épongeDu petit port trop serein,Barques, bercez-vous d'un songeGlauque et marin!Acceptez ces ondes plates!Le long de vos ventres rondsRepliez, comme des pattes,Vos avirons!Faites comme les poètes:Dans le banal clapotisTrouvez les flots des tempêtesEn plus petits!Sur l'eau verte où des bicoquesMirent leurs toits renversés,Vous poussant un peu des coques,Barques, dansez,En rêvant aux villes clairesDes pays orientauxQui, de près, sont des misères!En rêvant auxArchipels blonds et fertilesQui, si vous en approchez,Vous paraîtront moins des îlesQue des rochers!Sachez la vertu d'un câble,Et que tout l'or du lointainEst dans ce chanvre implacableQui vous retient!On fait dans le creux d'une anseLes voyages les plus beauxPendant qu'on tire en silenceSur ses anneaux!Alors, pourquoi le voyage?Mon Dieu, si c'est pour laisserUn sillage,—tout sillageDoit s'effacer!C'est pourquoi, dansez sur place!On voit au loin Saint-Malo…Le soir vient… la brise est lasse…Dansez sur l'eau!

Dansez, les petites barques!Dansez, les petits bateauxSur lesquels on voit des marquesDe gros couteaux!

Dansez, les petites barques!

Dansez, les petits bateaux

Sur lesquels on voit des marques

De gros couteaux!

Dansez, les petites bargesSur lesquelles sont écritsDes noms cordiaux et largesComme des cris!

Dansez, les petites barges

Sur lesquelles sont écrits

Des noms cordiaux et larges

Comme des cris!

Dansez, leRequin, de Nantes,LeMarsouin, de Paimpol,Que des cordes frissonnantesTiennent au sol!

Dansez, leRequin, de Nantes,

LeMarsouin, de Paimpol,

Que des cordes frissonnantes

Tiennent au sol!

Dansez ces danses, penchéesPar l'effort sur un lien,Que les barques attachéesDansent si bien!

Dansez ces danses, penchées

Par l'effort sur un lien,

Que les barques attachées

Dansent si bien!

Quand on tient par une amarreQue l'on ne peut pas casserAu port plat comme une mare,Il faut danser!

Quand on tient par une amarre

Que l'on ne peut pas casser

Au port plat comme une mare,

Il faut danser!

L'air a tant de transparenceQu'on peut, au lointain de l'eauOù vient se jeter la Rance,Voir Saint-Malo!

L'air a tant de transparence

Qu'on peut, au lointain de l'eau

Où vient se jeter la Rance,

Voir Saint-Malo!

Dansez!—En cognant vos quilles,Faites onduler vos rangs!Les paniers sont pleins d'équillesEt de harengs;

Dansez!—En cognant vos quilles,

Faites onduler vos rangs!

Les paniers sont pleins d'équilles

Et de harengs;

Les goélands font des rondesSur les quais par l'eau vernis;Les rouleaux de cordes blondesSemblent des nids;

Les goélands font des rondes

Sur les quais par l'eau vernis;

Les rouleaux de cordes blondes

Semblent des nids;

Et sur la pierre brûlanteQuelques mousses ingénusDorment en montrant la planteDe leurs pieds nus!

Et sur la pierre brûlante

Quelques mousses ingénus

Dorment en montrant la plante

De leurs pieds nus!

Dansez en roulant des hanchesLe long des pierres du bord,Les petites barques blanchesQu'on laisse au port!

Dansez en roulant des hanches

Le long des pierres du bord,

Les petites barques blanches

Qu'on laisse au port!

Dansez, les peintes en rouge,Dansez, les peintes en bleu,Sur votre reflet qui bougeToujours un peu!

Dansez, les peintes en rouge,

Dansez, les peintes en bleu,

Sur votre reflet qui bouge

Toujours un peu!

Dansez, les neuves, parées,Et les très vieilles, qui n'ont,Pour éblouir les marées,Plus que leur nom!

Dansez, les neuves, parées,

Et les très vieilles, qui n'ont,

Pour éblouir les marées,

Plus que leur nom!

Que chacune dans la RanceMire le beau nom qu'elle a!Et dansez,Bonne Espérance,Maris Stella!

Que chacune dans la Rance

Mire le beau nom qu'elle a!

Et dansez,Bonne Espérance,

Maris Stella!

Dansez, laBelle Jeannette,Dansez, lesTrois Bonnes Gens,LeVieux Gabier, laMouette,LesDeux Sergents!

Dansez, laBelle Jeannette,

Dansez, lesTrois Bonnes Gens,

LeVieux Gabier, laMouette,

LesDeux Sergents!

Trompez, laNouvelle-Zemble,Votre impatience parUn balancement qui semblePresque un départ!

Trompez, laNouvelle-Zemble,

Votre impatience par

Un balancement qui semble

Presque un départ!

Là-bas, en blancheurs confuses,Ces champignons des remousQu'on appelle des médusesNaviguent, mous!

Là-bas, en blancheurs confuses,

Ces champignons des remous

Qu'on appelle des méduses

Naviguent, mous!

Dansez en rêvant aux vagues!Ah! sur l'eau, d'un coup profond,Quels colliers et quelles baguesLes rames font!

Dansez en rêvant aux vagues!

Ah! sur l'eau, d'un coup profond,

Quels colliers et quelles bagues

Les rames font!

Dans l'odeur d'algue et d'épongeDu petit port trop serein,Barques, bercez-vous d'un songeGlauque et marin!

Dans l'odeur d'algue et d'éponge

Du petit port trop serein,

Barques, bercez-vous d'un songe

Glauque et marin!

Acceptez ces ondes plates!Le long de vos ventres rondsRepliez, comme des pattes,Vos avirons!

Acceptez ces ondes plates!

Le long de vos ventres ronds

Repliez, comme des pattes,

Vos avirons!

Faites comme les poètes:Dans le banal clapotisTrouvez les flots des tempêtesEn plus petits!

Faites comme les poètes:

Dans le banal clapotis

Trouvez les flots des tempêtes

En plus petits!

Sur l'eau verte où des bicoquesMirent leurs toits renversés,Vous poussant un peu des coques,Barques, dansez,

Sur l'eau verte où des bicoques

Mirent leurs toits renversés,

Vous poussant un peu des coques,

Barques, dansez,

En rêvant aux villes clairesDes pays orientauxQui, de près, sont des misères!En rêvant aux

En rêvant aux villes claires

Des pays orientaux

Qui, de près, sont des misères!

En rêvant aux

Archipels blonds et fertilesQui, si vous en approchez,Vous paraîtront moins des îlesQue des rochers!

Archipels blonds et fertiles

Qui, si vous en approchez,

Vous paraîtront moins des îles

Que des rochers!

Sachez la vertu d'un câble,Et que tout l'or du lointainEst dans ce chanvre implacableQui vous retient!

Sachez la vertu d'un câble,

Et que tout l'or du lointain

Est dans ce chanvre implacable

Qui vous retient!

On fait dans le creux d'une anseLes voyages les plus beauxPendant qu'on tire en silenceSur ses anneaux!

On fait dans le creux d'une anse

Les voyages les plus beaux

Pendant qu'on tire en silence

Sur ses anneaux!

Alors, pourquoi le voyage?Mon Dieu, si c'est pour laisserUn sillage,—tout sillageDoit s'effacer!

Alors, pourquoi le voyage?

Mon Dieu, si c'est pour laisser

Un sillage,—tout sillage

Doit s'effacer!

C'est pourquoi, dansez sur place!On voit au loin Saint-Malo…Le soir vient… la brise est lasse…Dansez sur l'eau!

C'est pourquoi, dansez sur place!

On voit au loin Saint-Malo…

Le soir vient… la brise est lasse…

Dansez sur l'eau!

Bords de la Rance, 1892.

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre.On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivreLe cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher.On est comme devant une fleur de pêcherQu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile.Il fait un temps si beau qu'on dirait que VirgileA voulu, ce matin, nous parler de plus près.Un paysage entier fuit entre deux cyprès.C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue.On descend vers le lac, et, comme la statueQu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac,On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac.On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buéesSe sont, aux flancs des monts, si bien distribuées.C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur.On devrait être heureux, baigné de tant d'azurQu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île,Mais, quand l'air est trop doux, le cœur n'est pas tranquille.Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait,On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.On voudrait décliner humblement l'atmosphère.Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire,C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords.Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre.On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivreLe cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher.On est comme devant une fleur de pêcherQu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile.Il fait un temps si beau qu'on dirait que VirgileA voulu, ce matin, nous parler de plus près.Un paysage entier fuit entre deux cyprès.C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue.On descend vers le lac, et, comme la statueQu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac,On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac.On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buéesSe sont, aux flancs des monts, si bien distribuées.C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur.On devrait être heureux, baigné de tant d'azurQu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île,Mais, quand l'air est trop doux, le cœur n'est pas tranquille.Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait,On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.On voudrait décliner humblement l'atmosphère.Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire,C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords.Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre.

On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre

Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher.

On est comme devant une fleur de pêcher

Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile.

Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile

A voulu, ce matin, nous parler de plus près.

Un paysage entier fuit entre deux cyprès.

C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue.

On descend vers le lac, et, comme la statue

Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac,

On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac.

On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées

Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées.

C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur.

On devrait être heureux, baigné de tant d'azur

Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île,

Mais, quand l'air est trop doux, le cœur n'est pas tranquille.

Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait,

On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.

On voudrait décliner humblement l'atmosphère.

Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire,

C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords.

Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

Le silence est la chose exquise. Du silenceDans de l'ombre, c'est la douceur par excellence!Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux,C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,Le chant le plus parfait, la plus haute prière…Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière.Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,«Le bruit des ailes du silence!…» (Saint-Amant.)O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte!Ombre muette et bleue! O raison qui déserte!Illusions qui se retrouvent au complet!Chevauchement de la Chimère qui vous plaît!Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraitesD'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites!Souvenirs d'autant plus chéris dans le secretQu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt!Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme,Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme!… Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haïPar uné, moins encor pourtant que para, i!)… Silence, ami profond qu'on écoute se taire,Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terreEt qu'on est éclairé seulement par le feu!Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu,Prend la voix de la conscience pour répondre!Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondreComme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant!Silence où l'on se met comme dans un lit blanc!Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.Et puis les étirer longtemps, loin des propos,Et chercher les coins frais du silence!…Repos.Arrêt des boniments. Trêve des éloquences.Évasion d'entre les paroles. VacancesDélassement délicieux. Cerveau guériDe tous les coups dont il était endoloriPar tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontreEt qui ne cessent pas de parler pour et contreLa chose indifférente ou l'individu vain.Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche… le bainOù les rêves lassés laissent tremper leurs ailes!(Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-ellesJamais l'incomparable et divin battementDes plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?)O silence!Et surtout, ne plus jamais entendreCeux qui disent, venant par le bouton vous prendre:«Expliquons-nous!».Grands dieux! ne nous expliquons plus!On ne s'entend que grâce à des malentendus.

Le silence est la chose exquise. Du silenceDans de l'ombre, c'est la douceur par excellence!Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux,C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,Le chant le plus parfait, la plus haute prière…Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière.Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,«Le bruit des ailes du silence!…» (Saint-Amant.)

Le silence est la chose exquise. Du silence

Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence!

Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux,

C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,

Le chant le plus parfait, la plus haute prière…

Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière.

Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,

«Le bruit des ailes du silence!…» (Saint-Amant.)

O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte!Ombre muette et bleue! O raison qui déserte!Illusions qui se retrouvent au complet!Chevauchement de la Chimère qui vous plaît!Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraitesD'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites!Souvenirs d'autant plus chéris dans le secretQu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt!Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme,Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme!… Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haïPar uné, moins encor pourtant que para, i!)… Silence, ami profond qu'on écoute se taire,Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terreEt qu'on est éclairé seulement par le feu!Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu,Prend la voix de la conscience pour répondre!Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondreComme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant!Silence où l'on se met comme dans un lit blanc!Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.Et puis les étirer longtemps, loin des propos,Et chercher les coins frais du silence!…

O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte!

Ombre muette et bleue! O raison qui déserte!

Illusions qui se retrouvent au complet!

Chevauchement de la Chimère qui vous plaît!

Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraites

D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites!

Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret

Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt!

Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme,

Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme!

… Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï

Par uné, moins encor pourtant que para, i!)

… Silence, ami profond qu'on écoute se taire,

Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre

Et qu'on est éclairé seulement par le feu!

Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu,

Prend la voix de la conscience pour répondre!

Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre

Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant!

Silence où l'on se met comme dans un lit blanc!

Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,

Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.

Et puis les étirer longtemps, loin des propos,

Et chercher les coins frais du silence!…

Repos.Arrêt des boniments. Trêve des éloquences.Évasion d'entre les paroles. VacancesDélassement délicieux. Cerveau guériDe tous les coups dont il était endoloriPar tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontreEt qui ne cessent pas de parler pour et contreLa chose indifférente ou l'individu vain.Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche… le bainOù les rêves lassés laissent tremper leurs ailes!(Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-ellesJamais l'incomparable et divin battementDes plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?)

Repos.

Arrêt des boniments. Trêve des éloquences.

Évasion d'entre les paroles. Vacances

Délassement délicieux. Cerveau guéri

De tous les coups dont il était endolori

Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre

Et qui ne cessent pas de parler pour et contre

La chose indifférente ou l'individu vain.

Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche… le bain

Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes!

(Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles

Jamais l'incomparable et divin battement

Des plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?)

O silence!

O silence!

Et surtout, ne plus jamais entendreCeux qui disent, venant par le bouton vous prendre:«Expliquons-nous!».

Et surtout, ne plus jamais entendre

Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre:

«Expliquons-nous!».

Grands dieux! ne nous expliquons plus!On ne s'entend que grâce à des malentendus.

Grands dieux! ne nous expliquons plus!

On ne s'entend que grâce à des malentendus.

1890.

Mon cher Mécène, quelques lignesM'avisent que votre intendantVient de m'expédier deux cygnesPour embellir mon humble étang.Priant les dieux qu'il ne s'égareSur leurs plumages éclatantsAucun des charbons de la gare,Je les attends! je les attends!Après avoir brossé sa vesteEt mis dans ses poches du pain,Le vieux jardinier, d'un pas leste,Est allé les chercher au train.Moi, des blancheurs plein la cervelle,Fou de ce lumineux cadeau,Je cours annoncer la nouvelleAux berges de ma pièce d'eau.Je suis un peu honteux, à causeQue je n'ai pas pour eux, hélas!L'ombre auguste d'un laurier-rose,L'eau divine d'un Eurotas!Mais s'il vit, ce couple de cygnes,Dans mon pauvre lac reflété,Je croirai qu'en mes vers indignesPourra vivre un jour la beauté.

Mon cher Mécène, quelques lignesM'avisent que votre intendantVient de m'expédier deux cygnesPour embellir mon humble étang.

Mon cher Mécène, quelques lignes

M'avisent que votre intendant

Vient de m'expédier deux cygnes

Pour embellir mon humble étang.

Priant les dieux qu'il ne s'égareSur leurs plumages éclatantsAucun des charbons de la gare,Je les attends! je les attends!

Priant les dieux qu'il ne s'égare

Sur leurs plumages éclatants

Aucun des charbons de la gare,

Je les attends! je les attends!

Après avoir brossé sa vesteEt mis dans ses poches du pain,Le vieux jardinier, d'un pas leste,Est allé les chercher au train.

Après avoir brossé sa veste

Et mis dans ses poches du pain,

Le vieux jardinier, d'un pas leste,

Est allé les chercher au train.

Moi, des blancheurs plein la cervelle,Fou de ce lumineux cadeau,Je cours annoncer la nouvelleAux berges de ma pièce d'eau.

Moi, des blancheurs plein la cervelle,

Fou de ce lumineux cadeau,

Je cours annoncer la nouvelle

Aux berges de ma pièce d'eau.

Je suis un peu honteux, à causeQue je n'ai pas pour eux, hélas!L'ombre auguste d'un laurier-rose,L'eau divine d'un Eurotas!

Je suis un peu honteux, à cause

Que je n'ai pas pour eux, hélas!

L'ombre auguste d'un laurier-rose,

L'eau divine d'un Eurotas!

Mais s'il vit, ce couple de cygnes,Dans mon pauvre lac reflété,Je croirai qu'en mes vers indignesPourra vivre un jour la beauté.

Mais s'il vit, ce couple de cygnes,

Dans mon pauvre lac reflété,

Je croirai qu'en mes vers indignes

Pourra vivre un jour la beauté.

N'obligez pas le poèmeQui, mystérieusement,Voudrait s'ouvrir de lui-même,A devancer le moment.Les bouquetières brutales,Quand la fleur tarde à fleurir,Lui soufflent dans les pétalesPour la forcer à s'ouvrir;Alors, sur sa tige verte,La rose s'ouvre à regret:Il est vrai qu'elle est ouverte,Mais son parfum n'est pas prêt.Et la fleur compare, tristeDans la corbeille d'osier,Ce procédé de fleuristeAu procédé du rosier.

N'obligez pas le poèmeQui, mystérieusement,Voudrait s'ouvrir de lui-même,A devancer le moment.

N'obligez pas le poème

Qui, mystérieusement,

Voudrait s'ouvrir de lui-même,

A devancer le moment.

Les bouquetières brutales,Quand la fleur tarde à fleurir,Lui soufflent dans les pétalesPour la forcer à s'ouvrir;

Les bouquetières brutales,

Quand la fleur tarde à fleurir,

Lui soufflent dans les pétales

Pour la forcer à s'ouvrir;

Alors, sur sa tige verte,La rose s'ouvre à regret:Il est vrai qu'elle est ouverte,Mais son parfum n'est pas prêt.

Alors, sur sa tige verte,

La rose s'ouvre à regret:

Il est vrai qu'elle est ouverte,

Mais son parfum n'est pas prêt.

Et la fleur compare, tristeDans la corbeille d'osier,Ce procédé de fleuristeAu procédé du rosier.

Et la fleur compare, triste

Dans la corbeille d'osier,

Ce procédé de fleuriste

Au procédé du rosier.

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul),Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.Blonde comme on ne l'est que dans les magazines,Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot;Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).D'un orchestre lointain arrivait un andante(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon),Et le grand geste vert d'une branche pendanteSemblait, dans l'air du soir, jouer du violon.Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare),Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),Votre balancement m'éventait de dentellesQue mes doigts au passage essayaient de saisir.Sur le nombre des plis de vos volants de gazesJe faisais des calculs infinitésimaux,Et languissants, distraits, nous échangions des phrases(Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots).Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texteTomba sur votre robe un insecte, et la peur(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)Vous serra contre moi.—Cher insecte grimpeur!Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle,Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle(Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu).L'ombre nous fit glisser aux pires confidences;Et dans votre grand œil plus tendre et plus hagardJ'apercevais une âme aux profondes nuances,(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul),Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe

(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul),

Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,

Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines,Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot;Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines,

Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot;

Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines

(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon),Et le grand geste vert d'une branche pendanteSemblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

D'un orchestre lointain arrivait un andante

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon),

Et le grand geste vert d'une branche pendante

Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare),Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,

Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang

(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare),

Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),Votre balancement m'éventait de dentellesQue mes doigts au passage essayaient de saisir.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes

(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),

Votre balancement m'éventait de dentelles

Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Sur le nombre des plis de vos volants de gazesJe faisais des calculs infinitésimaux,Et languissants, distraits, nous échangions des phrases(Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots).

Sur le nombre des plis de vos volants de gazes

Je faisais des calculs infinitésimaux,

Et languissants, distraits, nous échangions des phrases

(Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots).

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,

Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux

(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),

Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texteTomba sur votre robe un insecte, et la peur(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)Vous serra contre moi.—Cher insecte grimpeur!

Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texte

Tomba sur votre robe un insecte, et la peur

(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)

Vous serra contre moi.—Cher insecte grimpeur!

Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle,Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle(Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu).

Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle,

Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.

Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle

(Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu).

L'ombre nous fit glisser aux pires confidences;Et dans votre grand œil plus tendre et plus hagardJ'apercevais une âme aux profondes nuances,(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

L'ombre nous fit glisser aux pires confidences;

Et dans votre grand œil plus tendre et plus hagard

J'apercevais une âme aux profondes nuances,

(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choqueUne âme mélangée, obscure, et de l'époque;Du grave et du frivole, et des hauts et des bas;De grandes lâchetés après de grands combats…Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profondeFranchise, un cœur pressé de se montrer au monde,Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila,Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà;Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainteToujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainteFois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand,Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant;Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âmeQue peu d'étonnement pour un injuste blâme;Le mépris d'une estime usurpée et du volD'une admiration; l'orgueil peut-être folDe vouloir être aimé tel quel, avec ses tares;Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares,Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna,La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'aJamais voulu tromper, jamais été de forceA remettre au bois mort un peu de verte écorce;Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant,N'a voulu de soi-même être le charlatanEt proposer un cœur où la faiblesse abondeComme le plus naïf et le plus pur du monde;Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour,Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour;Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime,Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même,Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon,Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et nonJe ne sais quel monsieur de haute fantaisieFabriqué sans défauts par son hypocrisie.Et tandis que je rêve ainsi, tout exaltéDe découvrir en moi cette ultime fiertéQui loin de toute feinte abaissante me pousse,Une petite voix insidieuse et douceVient murmurer tout près de moi: «Turlututu!Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu?Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne,Ce superbe refus de se donner la peineDe jouer, pour les gens, tout un long rôle appris,De se contraindre en quoi que ce soit, ce méprisDe toute hypocrisie,—entre nous, ne serait-cePas simplement l'effet d'une extrême paresse?»

Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choqueUne âme mélangée, obscure, et de l'époque;Du grave et du frivole, et des hauts et des bas;De grandes lâchetés après de grands combats…Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profondeFranchise, un cœur pressé de se montrer au monde,Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila,Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà;Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainteToujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainteFois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand,Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant;Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âmeQue peu d'étonnement pour un injuste blâme;Le mépris d'une estime usurpée et du volD'une admiration; l'orgueil peut-être folDe vouloir être aimé tel quel, avec ses tares;Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares,Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna,La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'aJamais voulu tromper, jamais été de forceA remettre au bois mort un peu de verte écorce;Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant,N'a voulu de soi-même être le charlatanEt proposer un cœur où la faiblesse abondeComme le plus naïf et le plus pur du monde;Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour,Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour;Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime,Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même,Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon,Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et nonJe ne sais quel monsieur de haute fantaisieFabriqué sans défauts par son hypocrisie.

Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque

Une âme mélangée, obscure, et de l'époque;

Du grave et du frivole, et des hauts et des bas;

De grandes lâchetés après de grands combats…

Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde

Franchise, un cœur pressé de se montrer au monde,

Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila,

Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà;

Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainte

Toujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainte

Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand,

Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant;

Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âme

Que peu d'étonnement pour un injuste blâme;

Le mépris d'une estime usurpée et du vol

D'une admiration; l'orgueil peut-être fol

De vouloir être aimé tel quel, avec ses tares;

Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares,

Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna,

La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'a

Jamais voulu tromper, jamais été de force

A remettre au bois mort un peu de verte écorce;

Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant,

N'a voulu de soi-même être le charlatan

Et proposer un cœur où la faiblesse abonde

Comme le plus naïf et le plus pur du monde;

Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour,

Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour;

Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime,

Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même,

Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon,

Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non

Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie

Fabriqué sans défauts par son hypocrisie.

Et tandis que je rêve ainsi, tout exaltéDe découvrir en moi cette ultime fiertéQui loin de toute feinte abaissante me pousse,Une petite voix insidieuse et douceVient murmurer tout près de moi: «Turlututu!Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu?Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne,Ce superbe refus de se donner la peineDe jouer, pour les gens, tout un long rôle appris,De se contraindre en quoi que ce soit, ce méprisDe toute hypocrisie,—entre nous, ne serait-cePas simplement l'effet d'une extrême paresse?»

Et tandis que je rêve ainsi, tout exalté

De découvrir en moi cette ultime fierté

Qui loin de toute feinte abaissante me pousse,

Une petite voix insidieuse et douce

Vient murmurer tout près de moi: «Turlututu!

Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu?

Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne,

Ce superbe refus de se donner la peine

De jouer, pour les gens, tout un long rôle appris,

De se contraindre en quoi que ce soit, ce mépris

De toute hypocrisie,—entre nous, ne serait-ce

Pas simplement l'effet d'une extrême paresse?»

Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls,Nous rions quelquefois des rires puérils,Des rires dont le son doit étonner nos âmes;Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes,Des rires fous qui sont des fous rires vraiment.Et nous pour qui l'amour est un déchirement,La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle,Et pour qui les périls ouvrent un long dédale,Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls,Nos rires sont parfois de si brusques avrils,Nos rires font sous bois des musiques si franches,Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches,Par le passant qui rêve et ralentit le pas,Ils doivent lui donner—hélas! il ne sait pas!—L'illusion que là le bonheur simple habite,Que la tendresse est calme, et la maison petite,Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons.Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons,Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes,Rire un peu, malgré nous, nos lèvres… qui sont jeunes,Toujours nous évitons avec les plus grands soinsDe laisser se croiser nos yeux… qui le sont moins,Et, riant, nous n'osons nous regarder en face,De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.

Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls,Nous rions quelquefois des rires puérils,Des rires dont le son doit étonner nos âmes;Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes,Des rires fous qui sont des fous rires vraiment.Et nous pour qui l'amour est un déchirement,La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle,Et pour qui les périls ouvrent un long dédale,Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls,Nos rires sont parfois de si brusques avrils,Nos rires font sous bois des musiques si franches,Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches,Par le passant qui rêve et ralentit le pas,Ils doivent lui donner—hélas! il ne sait pas!—L'illusion que là le bonheur simple habite,Que la tendresse est calme, et la maison petite,Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons.Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons,Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes,Rire un peu, malgré nous, nos lèvres… qui sont jeunes,Toujours nous évitons avec les plus grands soinsDe laisser se croiser nos yeux… qui le sont moins,Et, riant, nous n'osons nous regarder en face,De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.

Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls,

Nous rions quelquefois des rires puérils,

Des rires dont le son doit étonner nos âmes;

Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes,

Des rires fous qui sont des fous rires vraiment.

Et nous pour qui l'amour est un déchirement,

La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle,

Et pour qui les périls ouvrent un long dédale,

Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls,

Nos rires sont parfois de si brusques avrils,

Nos rires font sous bois des musiques si franches,

Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches,

Par le passant qui rêve et ralentit le pas,

Ils doivent lui donner—hélas! il ne sait pas!—

L'illusion que là le bonheur simple habite,

Que la tendresse est calme, et la maison petite,

Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons.

Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons,

Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes,

Rire un peu, malgré nous, nos lèvres… qui sont jeunes,

Toujours nous évitons avec les plus grands soins

De laisser se croiser nos yeux… qui le sont moins,

Et, riant, nous n'osons nous regarder en face,

De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.

Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs,Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes,J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés,J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés,J'ai vu d'affreux yeux blancs,—j'ai vu les Femmes Mortes!Et depuis que je vis ces mortes, et depuisQue, pâles, je les vis dans leurs robes à queue,Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des EnnuisPlonge en mon cœur un couteau long comme mes nuits,A la manière du sinistre Barbe-Bleue.En vain, pour surveiller les chemins d'alentour,—Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?—J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour.Je sens entrer en moi, lentement, cette lameQue la cruelle main excelle à retenir.Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,Ne vois-tu rien venir?»Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe,L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie.—Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe?—Rien que la platitude immense, qui poudroie!—Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie,Par le ciel de soie,Aucun oiseau bleu?—Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie,Il ne vient qu'une oieClaudicante un peu.»—«Je sens qu'on m'entre cette lame!Ne vois tu rien venir, sœur Ame?»Elle répond:«Je ne vois rienPasser le pont!»Elle répond:«Je ne vois rien,Sur l'or céleste,Que le moulinDu discours vainDont le seul gesteRépond au mien.»«Ne vois-tu rien venir?—Non rien,Sur la grand'route, que le chien,Je ne vois rien, sur la grand'route,Que le chien poussiéreux du Doute,Que le caniche fantômalQue Faust écoute,Que l'éternel et le banalBarbet du mal.»Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,Ne vois-tu rien venir?—Non, rien,Sinon, toujours, le même infâmeTroupeau de jours pareils, qui vient!»—«Ma sœur Ame, regarde bien!Ne vois-tu rien venir?—Non, rien!Sur la plaine où, du regard, j'erre,Rien que la stupide bergère;Aucune princesse étrangère;Ni messager, ni messagère;Et si, quelquefois, mensongère,Une blancheur va s'élevant,C'est un nuage de poussièreQui ne précède que du vent!»—«Je sens qu'on m'entre cette lame!Ne vois-tu rien venir, sœur Ame?Ma sœur Ame, regarde bien!»Et ma sœur Ame ne voit rien!Mais, un jour, il faudra que ma sœur Ame voieArriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie,Les deux cavaliers,Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite,Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite,Sautent les halliers.Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire!Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire,Alors le noir dragon et le blanc mousquetaireMonteront par l'étroit escalier, monterontSi vite par l'étroit petit escalier rond,Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes,Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes,Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux,Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos!Qui sera le dragon et qui le mousquetaire?Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre,Les deux bons assassins qui, brusques, entrerontDans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront?Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres,Seront-ils le Malheur et l'Amour… ou deux autres?Deux autres?… Mais lesquels?… Lorsqu'on entend un pas,Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas?Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore…Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore,Signal de mon salut, ma sœur, nous entendronsLe tintement précipité des éperons.

Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs,Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes,J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés,J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés,J'ai vu d'affreux yeux blancs,—j'ai vu les Femmes Mortes!

Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs,

Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes,

J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés,

J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés,

J'ai vu d'affreux yeux blancs,—j'ai vu les Femmes Mortes!

Et depuis que je vis ces mortes, et depuisQue, pâles, je les vis dans leurs robes à queue,Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des EnnuisPlonge en mon cœur un couteau long comme mes nuits,A la manière du sinistre Barbe-Bleue.

Et depuis que je vis ces mortes, et depuis

Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue,

Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis

Plonge en mon cœur un couteau long comme mes nuits,

A la manière du sinistre Barbe-Bleue.

En vain, pour surveiller les chemins d'alentour,—Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?—J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour.Je sens entrer en moi, lentement, cette lameQue la cruelle main excelle à retenir.Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,Ne vois-tu rien venir?»

En vain, pour surveiller les chemins d'alentour,

—Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?—

J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour.

Je sens entrer en moi, lentement, cette lame

Que la cruelle main excelle à retenir.

Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,

Ne vois-tu rien venir?»

Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe,L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie.—Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe?—Rien que la platitude immense, qui poudroie!—Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie,Par le ciel de soie,Aucun oiseau bleu?—Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie,Il ne vient qu'une oieClaudicante un peu.»

Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe,

L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie.

—Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe?

—Rien que la platitude immense, qui poudroie!

—Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie,

Par le ciel de soie,

Aucun oiseau bleu?

—Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie,

Il ne vient qu'une oie

Claudicante un peu.»

—«Je sens qu'on m'entre cette lame!Ne vois tu rien venir, sœur Ame?»

—«Je sens qu'on m'entre cette lame!

Ne vois tu rien venir, sœur Ame?»

Elle répond:«Je ne vois rienPasser le pont!»

Elle répond:

«Je ne vois rien

Passer le pont!»

Elle répond:«Je ne vois rien,Sur l'or céleste,Que le moulinDu discours vainDont le seul gesteRépond au mien.»

Elle répond:

«Je ne vois rien,

Sur l'or céleste,

Que le moulin

Du discours vain

Dont le seul geste

Répond au mien.»

«Ne vois-tu rien venir?—Non rien,Sur la grand'route, que le chien,Je ne vois rien, sur la grand'route,Que le chien poussiéreux du Doute,Que le caniche fantômalQue Faust écoute,Que l'éternel et le banalBarbet du mal.»

«Ne vois-tu rien venir?—Non rien,

Sur la grand'route, que le chien,

Je ne vois rien, sur la grand'route,

Que le chien poussiéreux du Doute,

Que le caniche fantômal

Que Faust écoute,

Que l'éternel et le banal

Barbet du mal.»

Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,Ne vois-tu rien venir?—Non, rien,Sinon, toujours, le même infâmeTroupeau de jours pareils, qui vient!»

Et je crie: «Ame, ma sœur Ame,

Ne vois-tu rien venir?—Non, rien,

Sinon, toujours, le même infâme

Troupeau de jours pareils, qui vient!»

—«Ma sœur Ame, regarde bien!Ne vois-tu rien venir?—Non, rien!Sur la plaine où, du regard, j'erre,Rien que la stupide bergère;Aucune princesse étrangère;Ni messager, ni messagère;Et si, quelquefois, mensongère,Une blancheur va s'élevant,C'est un nuage de poussièreQui ne précède que du vent!»

—«Ma sœur Ame, regarde bien!

Ne vois-tu rien venir?—Non, rien!

Sur la plaine où, du regard, j'erre,

Rien que la stupide bergère;

Aucune princesse étrangère;

Ni messager, ni messagère;

Et si, quelquefois, mensongère,

Une blancheur va s'élevant,

C'est un nuage de poussière

Qui ne précède que du vent!»

—«Je sens qu'on m'entre cette lame!Ne vois-tu rien venir, sœur Ame?Ma sœur Ame, regarde bien!»Et ma sœur Ame ne voit rien!

—«Je sens qu'on m'entre cette lame!

Ne vois-tu rien venir, sœur Ame?

Ma sœur Ame, regarde bien!»

Et ma sœur Ame ne voit rien!

Mais, un jour, il faudra que ma sœur Ame voieArriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie,Les deux cavaliers,Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite,Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite,Sautent les halliers.

Mais, un jour, il faudra que ma sœur Ame voie

Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie,

Les deux cavaliers,

Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite,

Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite,

Sautent les halliers.

Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire!Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire,Alors le noir dragon et le blanc mousquetaireMonteront par l'étroit escalier, monterontSi vite par l'étroit petit escalier rond,Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes,Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes,Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux,Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos!

Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire!

Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire,

Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire

Monteront par l'étroit escalier, monteront

Si vite par l'étroit petit escalier rond,

Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes,

Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes,

Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux,

Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos!

Qui sera le dragon et qui le mousquetaire?Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre,Les deux bons assassins qui, brusques, entrerontDans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront?Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres,Seront-ils le Malheur et l'Amour… ou deux autres?Deux autres?… Mais lesquels?… Lorsqu'on entend un pas,Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas?Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore…Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore,Signal de mon salut, ma sœur, nous entendronsLe tintement précipité des éperons.

Qui sera le dragon et qui le mousquetaire?

Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre,

Les deux bons assassins qui, brusques, entreront

Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront?

Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres,

Seront-ils le Malheur et l'Amour… ou deux autres?

Deux autres?… Mais lesquels?… Lorsqu'on entend un pas,

Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas?

Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore…

Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore,

Signal de mon salut, ma sœur, nous entendrons

Le tintement précipité des éperons.

Le repas s'achevait en musique, aux bougies.Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies,Mais s'éclairait de ces lanternes du JaponQui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse,Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse,En étirant leurs corps annelés, de crépon.Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moiréeCroiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soiréeUnique. Le feuillage était notre plafond;Des étoiles luisaient dans tous les interstices;Les décors naturels se mêlaient aux factices;L'amour était frivole, ému, libre, profond.Le réel avait tu sa rumeur importune.Les ombrelles des pins se veloutaient de lune.Un désordre joyeux régnait dans le couvert.Les candélabres hauts de vieille argenteriePortaient, à chaque branche, une flamme fleurieD'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.Ce fut une soirée unique de magieEt dont nous garderons toujours la nostalgie:Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos;Les silences disaient des passages de rêves;Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves,Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.Le vin était d'Asti; le luxe, véritable;Des violettes en tous sens jonchaient la table;Les unes se mouraient: elles étaient des bois;D'autres duraient encore: elles étaient de Parme;D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme,Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse,Résumait en soi seul des siècles d'élégance;Le moindre mot de ces charmants civilisés,Des siècles de finesse; et, dans les accessoiresLes plus inattendus, des siècles de victoiresSur la lourde matière étaient totalisés.On disputait de poésie et de musique;Un doux bavard faisait de la métaphysique;Les fraises, cependant, d'un tas pyramidalS'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes;Les rieuses offraient moitié de leurs amandes;On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.Et les glaces fondaient, minuscules banquises,En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises.On se sentait parfois dans une extase, et puisOn ne savait plus trop d'où venait cette extase,Si c'était du joli mystère d'une phrase,Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise,Dans un accoudement satisfait, s'éterniseL'égrènement rêveur des grappes de muscats;Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatteSourirent d'un sourire un peu haut sur cravateEt tinrent des propos obscurs et délicats.L'amour était ému, libre, profond, frivole;Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole;Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feuxPalpitèrent, des cigarettes allumées,Aux cheveux plus légers que de blondes fuméesLa fumée emmêla de bleuâtres cheveux.Le paradoxe était aux lèvres des plus sages;Les fracs étaient fleuris d'œillets pris aux corsages;Et, comme on entendait de lointains violons,Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,Avec des rires brefs et des regards très longs.L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane;Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane;Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.Ce fut une soirée unique de magie.Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagieLuttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes!Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes!Les mots précis partant des coins esthétisants,Les mots vagues des coins philosophants, les drôlesDes coins moqueurs… et les blancs haussements d'épaulesAux madrigaux musqués des dolents bien-disants!Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthesJetés vite aux cous nus par les prestes galants;Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres;Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres;Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;Les barques promenant des chants et des lumières…Énervements heureux et fébrilités chères!Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons,Tente un refrain narquois sur une mandoline,Cet autre proposant d'aller sur la colline…Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts!Ce fut une soirée unique de magie.Le vent malin souffla la dernière bougieDevant que se fondît notre ultime sorbet.Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,On voyait, incendie indiscret sous les branches,Une lanterne japonaise qui flambait.Et nous nous augmentions l'exquis de cette fêteDe la sentir frivole, imprudente, inquiète;Et, délicats devins d'un brutal avenir,Assurés de bientôt périr,—et quels artistes!—Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes,Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,Et la communion légère de ces âmes,Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens,—Honnêtes, mais pervers un peu,—ces nonchalances,Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences,Cette complicité parfaite d'indulgents,La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces,Cette confusion d'esprits de toutes races,Ces minutes, ce parc où l'on était si bien,Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares,De tout ce que déjà menacent les barbares,De tout ce dont bientôt il ne restera rien!

Le repas s'achevait en musique, aux bougies.Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies,Mais s'éclairait de ces lanternes du JaponQui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse,Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse,En étirant leurs corps annelés, de crépon.

Le repas s'achevait en musique, aux bougies.

Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies,

Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon

Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse,

Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse,

En étirant leurs corps annelés, de crépon.

Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moiréeCroiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soiréeUnique. Le feuillage était notre plafond;Des étoiles luisaient dans tous les interstices;Les décors naturels se mêlaient aux factices;L'amour était frivole, ému, libre, profond.

Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée

Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée

Unique. Le feuillage était notre plafond;

Des étoiles luisaient dans tous les interstices;

Les décors naturels se mêlaient aux factices;

L'amour était frivole, ému, libre, profond.

Le réel avait tu sa rumeur importune.Les ombrelles des pins se veloutaient de lune.Un désordre joyeux régnait dans le couvert.Les candélabres hauts de vieille argenteriePortaient, à chaque branche, une flamme fleurieD'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Le réel avait tu sa rumeur importune.

Les ombrelles des pins se veloutaient de lune.

Un désordre joyeux régnait dans le couvert.

Les candélabres hauts de vieille argenterie

Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie

D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée unique de magieEt dont nous garderons toujours la nostalgie:Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos;Les silences disaient des passages de rêves;Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves,Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Ce fut une soirée unique de magie

Et dont nous garderons toujours la nostalgie:

Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos;

Les silences disaient des passages de rêves;

Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves,

Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Le vin était d'Asti; le luxe, véritable;Des violettes en tous sens jonchaient la table;Les unes se mouraient: elles étaient des bois;D'autres duraient encore: elles étaient de Parme;D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme,Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.

Le vin était d'Asti; le luxe, véritable;

Des violettes en tous sens jonchaient la table;

Les unes se mouraient: elles étaient des bois;

D'autres duraient encore: elles étaient de Parme;

D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme,

Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.

Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse,Résumait en soi seul des siècles d'élégance;Le moindre mot de ces charmants civilisés,Des siècles de finesse; et, dans les accessoiresLes plus inattendus, des siècles de victoiresSur la lourde matière étaient totalisés.

Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse,

Résumait en soi seul des siècles d'élégance;

Le moindre mot de ces charmants civilisés,

Des siècles de finesse; et, dans les accessoires

Les plus inattendus, des siècles de victoires

Sur la lourde matière étaient totalisés.

On disputait de poésie et de musique;Un doux bavard faisait de la métaphysique;Les fraises, cependant, d'un tas pyramidalS'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes;Les rieuses offraient moitié de leurs amandes;On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

On disputait de poésie et de musique;

Un doux bavard faisait de la métaphysique;

Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal

S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes;

Les rieuses offraient moitié de leurs amandes;

On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises,En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises.On se sentait parfois dans une extase, et puisOn ne savait plus trop d'où venait cette extase,Si c'était du joli mystère d'une phrase,Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises,

En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises.

On se sentait parfois dans une extase, et puis

On ne savait plus trop d'où venait cette extase,

Si c'était du joli mystère d'une phrase,

Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.

Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise,Dans un accoudement satisfait, s'éterniseL'égrènement rêveur des grappes de muscats;Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatteSourirent d'un sourire un peu haut sur cravateEt tinrent des propos obscurs et délicats.

Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise,

Dans un accoudement satisfait, s'éternise

L'égrènement rêveur des grappes de muscats;

Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte

Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate

Et tinrent des propos obscurs et délicats.

L'amour était ému, libre, profond, frivole;Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole;Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feuxPalpitèrent, des cigarettes allumées,Aux cheveux plus légers que de blondes fuméesLa fumée emmêla de bleuâtres cheveux.

L'amour était ému, libre, profond, frivole;

Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole;

Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux

Palpitèrent, des cigarettes allumées,

Aux cheveux plus légers que de blondes fumées

La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.

Le paradoxe était aux lèvres des plus sages;Les fracs étaient fleuris d'œillets pris aux corsages;Et, comme on entendait de lointains violons,Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,Avec des rires brefs et des regards très longs.

Le paradoxe était aux lèvres des plus sages;

Les fracs étaient fleuris d'œillets pris aux corsages;

Et, comme on entendait de lointains violons,

Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,

Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,

Avec des rires brefs et des regards très longs.

L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane;Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane;Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.Ce fut une soirée unique de magie.Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagieLuttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.

L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane;

Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane;

Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.

Ce fut une soirée unique de magie.

Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie

Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.

Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes!Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes!Les mots précis partant des coins esthétisants,Les mots vagues des coins philosophants, les drôlesDes coins moqueurs… et les blancs haussements d'épaulesAux madrigaux musqués des dolents bien-disants!

Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes!

Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes!

Les mots précis partant des coins esthétisants,

Les mots vagues des coins philosophants, les drôles

Des coins moqueurs… et les blancs haussements d'épaules

Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants!

Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthesJetés vite aux cous nus par les prestes galants;Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres;Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres;Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;

Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,

Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes

Jetés vite aux cous nus par les prestes galants;

Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres;

Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres;

Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;

Les barques promenant des chants et des lumières…Énervements heureux et fébrilités chères!Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons,Tente un refrain narquois sur une mandoline,Cet autre proposant d'aller sur la colline…Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts!

Les barques promenant des chants et des lumières…

Énervements heureux et fébrilités chères!

Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons,

Tente un refrain narquois sur une mandoline,

Cet autre proposant d'aller sur la colline…

Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts!

Ce fut une soirée unique de magie.Le vent malin souffla la dernière bougieDevant que se fondît notre ultime sorbet.Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,On voyait, incendie indiscret sous les branches,Une lanterne japonaise qui flambait.

Ce fut une soirée unique de magie.

Le vent malin souffla la dernière bougie

Devant que se fondît notre ultime sorbet.

Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,

On voyait, incendie indiscret sous les branches,

Une lanterne japonaise qui flambait.

Et nous nous augmentions l'exquis de cette fêteDe la sentir frivole, imprudente, inquiète;Et, délicats devins d'un brutal avenir,Assurés de bientôt périr,—et quels artistes!—Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes,Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!

Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête

De la sentir frivole, imprudente, inquiète;

Et, délicats devins d'un brutal avenir,

Assurés de bientôt périr,—et quels artistes!—

Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes,

Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!

Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,Et la communion légère de ces âmes,Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens,—Honnêtes, mais pervers un peu,—ces nonchalances,Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences,Cette complicité parfaite d'indulgents,

Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,

Et la communion légère de ces âmes,

Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens,

—Honnêtes, mais pervers un peu,—ces nonchalances,

Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences,

Cette complicité parfaite d'indulgents,

La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces,Cette confusion d'esprits de toutes races,Ces minutes, ce parc où l'on était si bien,Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares,De tout ce que déjà menacent les barbares,De tout ce dont bientôt il ne restera rien!

La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces,

Cette confusion d'esprits de toutes races,

Ces minutes, ce parc où l'on était si bien,

Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares,

De tout ce que déjà menacent les barbares,

De tout ce dont bientôt il ne restera rien!


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