XIIILE CAUCHEMAR

1892.

Nous étions prisonniers entre les quatre mursD'une bibliothèque aux fenêtres grilléesEt d'où nous entendions sonner, rythmés et durs,Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.On abattait les bois autour de la prison;Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches,Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon,La hache bleue avait des promptitudes blanches.L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum;Et les hauts bûcherons triomphaient de leur forceQui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyionsUn arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre,Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtreTombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer!Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre!Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:«Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!Abattez les forêts—car tout le monde écrit,Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,«Car le nombre croissant des écrivains profonds,Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles,Devient supérieur au nombre des chiffonsQue trouvent les crochets dans l'ordure des villes!«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet,Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte!Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on faitDu bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau,Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives;Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseauÉparpillait au loin cinq petites olives.Et tandis que des chars emportaient ces piliersDont la longueur traînante aux chemins se profane,On entendait crier des ordres singuliers:«Mêlez le carbonate avec la colophane!«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés!Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!Pour défibrer le bois nos meules sont en grès!Vite! Le monde écrit comme une immense école!«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'unUn Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore.C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun!Neutralisez avec des sulfites le chlore!»Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il fautQue, craquant à la place où la hache l'échancre,Le cèdre se décide à tomber de son hautAfin que nous puissions utiliser notre encre!«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?»Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure,Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux.—Et la journée avait sa page d'écriture.Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs,Tous griffonnaient leur page,—et même les poètes!Comme s'il se pouvait que des strophes ailleursQue sur l'onde et le sable aient jamais été faites!«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel!Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!»C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il sembleQue l'on puisse employer le tremble et le bouleau!»Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoirAvalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!«Les peupliers sont excellents!» Les peupliersTombaient en frissonnant de leurs longues échines,Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés,S'envolaient en journaux des ardentes machines!«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!»Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.Mais les femmes voulant écrire, on le scia,Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfantsFaisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,On voyait s'échapper des biches et des faonsDu bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.Et tandis que les bois allaient se dépeuplant,Sans cesse on entendait mille plumes hâtivesGrincer au premier plan, tandis qu'au second planContinuellement ronflaient les rotatives.Eux-mêmes—car ceci se passait en des tempsOù tout ce qui venait du livre était la gloire!—Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitantsDésiraient la cognée et voulaient la doloire!Les beaux arbres disaient—car ces temps furent tels—:«Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache!Émigrons dans les vers afin d'être immortels!Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»Et comme la nature et ses vertes beautésRendaient tous les humains impatients d'écrire,Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés,Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, boisDont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges:«Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!»Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux;Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,Nous n'apercevions plus à travers les barreauxQue deux ou trois forêts au fond du paysage!Et plus on écrivait, et plus on imprimait,Plus les quatre parois s'épaississant de livres,Automatiquement sur nous se refermaitLa chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.Mais, sans même observer qu'elle se resserrât,Tout joyeux d'habiter la ratière livresque,Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat,Du lard scientifique au sucre romanesque.Et toujours, lentement, sûrement, par milliers,Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,Toujours, tous les brochés à tous les reliés,Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents,Histoires sur romans, et romans sur poèmes,Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!Et plus s'élargissaient les horizons dehors,Plus la prison, dedans, se rétrécissait, commeSi, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!Et mangeant peu à peu l'espace tout entierDans lequel la lecture épuisait nos fantômes,Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentierOù nous courions encore en compulsant des tomes!Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.Rien ne méritait plus, dans l'aride nature,Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât:Tout était devenu de la littérature!A peine restait-il des bois vendus sur piedCes brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:Tous les arbres étaient devenus du papier;On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque,Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!»Et les murs avançaient dans la bibliothèque!Mais voici que, surpris par le progrès des murs,Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtesAllaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs,Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!Nous connûmes trop tard les immenses regrets.Le livre même en eut pour ce qu'on assassine.«Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!»Soupira vainement la Phèdre de Racine.On entendit gémir le grand vers de Hugo:«Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!»Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!Alors, près de mourir, lorsque le dernier boisJeta la dernière ombre au bord d'une prairie,Nous comprîmes soudain, pour la première fois,Que nous avions vécu dans une librairie;Que les arbres d'avril et que les fleurs de maiAvaient en vain passé devant nos âmes closes;Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé,Que l'image du monde et le portrait des choses!Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir,Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres,De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir,De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chairLe maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre,Et la douceur de vivre et la beauté de l'airQue chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os,Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,Et, les livres des murs s'étant touchés du dos,Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!

Nous étions prisonniers entre les quatre mursD'une bibliothèque aux fenêtres grilléesEt d'où nous entendions sonner, rythmés et durs,Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.

Nous étions prisonniers entre les quatre murs

D'une bibliothèque aux fenêtres grillées

Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs,

Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.

On abattait les bois autour de la prison;Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches,Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon,La hache bleue avait des promptitudes blanches.

On abattait les bois autour de la prison;

Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches,

Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon,

La hache bleue avait des promptitudes blanches.

L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum;Et les hauts bûcherons triomphaient de leur forceQui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.

L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum;

Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force

Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,

La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.

Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyionsUn arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre,Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre

Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions

Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre,

Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,

Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre

Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer!Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre!Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»

Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer!

Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre!

Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,

Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»

Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:«Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!Abattez les forêts—car tout le monde écrit,Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,

Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:

«Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!

Abattez les forêts—car tout le monde écrit,

Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,

«Car le nombre croissant des écrivains profonds,Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles,Devient supérieur au nombre des chiffonsQue trouvent les crochets dans l'ordure des villes!

«Car le nombre croissant des écrivains profonds,

Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles,

Devient supérieur au nombre des chiffons

Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!

«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet,Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte!Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on faitDu bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»

«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet,

Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte!

Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait

Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»

Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau,Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives;Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseauÉparpillait au loin cinq petites olives.

Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau,

Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives;

Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau

Éparpillait au loin cinq petites olives.

Et tandis que des chars emportaient ces piliersDont la longueur traînante aux chemins se profane,On entendait crier des ordres singuliers:«Mêlez le carbonate avec la colophane!

Et tandis que des chars emportaient ces piliers

Dont la longueur traînante aux chemins se profane,

On entendait crier des ordres singuliers:

«Mêlez le carbonate avec la colophane!

«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés!Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!Pour défibrer le bois nos meules sont en grès!Vite! Le monde écrit comme une immense école!

«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés!

Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!

Pour défibrer le bois nos meules sont en grès!

Vite! Le monde écrit comme une immense école!

«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'unUn Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore.C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun!Neutralisez avec des sulfites le chlore!»

«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un

Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore.

C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun!

Neutralisez avec des sulfites le chlore!»

Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il fautQue, craquant à la place où la hache l'échancre,Le cèdre se décide à tomber de son hautAfin que nous puissions utiliser notre encre!

Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut

Que, craquant à la place où la hache l'échancre,

Le cèdre se décide à tomber de son haut

Afin que nous puissions utiliser notre encre!

«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?»Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure,Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux.—Et la journée avait sa page d'écriture.

«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?»

Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure,

Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux.

—Et la journée avait sa page d'écriture.

Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs,Tous griffonnaient leur page,—et même les poètes!Comme s'il se pouvait que des strophes ailleursQue sur l'onde et le sable aient jamais été faites!

Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs,

Tous griffonnaient leur page,—et même les poètes!

Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs

Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites!

«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel!Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!»C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,

«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel!

Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,

Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!»

C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,

La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il sembleQue l'on puisse employer le tremble et le bouleau!»Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!

La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,

S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble

Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!»

Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!

«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoirAvalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!

«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir

Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;

Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;

Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!

«Les peupliers sont excellents!» Les peupliersTombaient en frissonnant de leurs longues échines,Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés,S'envolaient en journaux des ardentes machines!

«Les peupliers sont excellents!» Les peupliers

Tombaient en frissonnant de leurs longues échines,

Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés,

S'envolaient en journaux des ardentes machines!

«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!»Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.Mais les femmes voulant écrire, on le scia,Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!

«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!»

Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.

Mais les femmes voulant écrire, on le scia,

Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!

Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfantsFaisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,On voyait s'échapper des biches et des faonsDu bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.

Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants

Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,

On voyait s'échapper des biches et des faons

Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.

Et tandis que les bois allaient se dépeuplant,Sans cesse on entendait mille plumes hâtivesGrincer au premier plan, tandis qu'au second planContinuellement ronflaient les rotatives.

Et tandis que les bois allaient se dépeuplant,

Sans cesse on entendait mille plumes hâtives

Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan

Continuellement ronflaient les rotatives.

Eux-mêmes—car ceci se passait en des tempsOù tout ce qui venait du livre était la gloire!—Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitantsDésiraient la cognée et voulaient la doloire!

Eux-mêmes—car ceci se passait en des temps

Où tout ce qui venait du livre était la gloire!—

Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants

Désiraient la cognée et voulaient la doloire!

Les beaux arbres disaient—car ces temps furent tels—:«Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache!Émigrons dans les vers afin d'être immortels!Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»

Les beaux arbres disaient—car ces temps furent tels—:

«Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache!

Émigrons dans les vers afin d'être immortels!

Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»

Et comme la nature et ses vertes beautésRendaient tous les humains impatients d'écrire,Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés,Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!

Et comme la nature et ses vertes beautés

Rendaient tous les humains impatients d'écrire,

Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés,

Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!

Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, boisDont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges:«Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!»Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!

Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois

Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges:

«Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!»

Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!

Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux;Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,Nous n'apercevions plus à travers les barreauxQue deux ou trois forêts au fond du paysage!

Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux;

Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,

Nous n'apercevions plus à travers les barreaux

Que deux ou trois forêts au fond du paysage!

Et plus on écrivait, et plus on imprimait,Plus les quatre parois s'épaississant de livres,Automatiquement sur nous se refermaitLa chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

Et plus on écrivait, et plus on imprimait,

Plus les quatre parois s'épaississant de livres,

Automatiquement sur nous se refermait

La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

Mais, sans même observer qu'elle se resserrât,Tout joyeux d'habiter la ratière livresque,Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat,Du lard scientifique au sucre romanesque.

Mais, sans même observer qu'elle se resserrât,

Tout joyeux d'habiter la ratière livresque,

Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat,

Du lard scientifique au sucre romanesque.

Et toujours, lentement, sûrement, par milliers,Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,Toujours, tous les brochés à tous les reliés,Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!

Et toujours, lentement, sûrement, par milliers,

Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,

Toujours, tous les brochés à tous les reliés,

Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!

Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents,Histoires sur romans, et romans sur poèmes,Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!

Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents,

Histoires sur romans, et romans sur poèmes,

Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,

Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!

Et plus s'élargissaient les horizons dehors,Plus la prison, dedans, se rétrécissait, commeSi, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!

Et plus s'élargissaient les horizons dehors,

Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme

Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,

L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!

Et mangeant peu à peu l'espace tout entierDans lequel la lecture épuisait nos fantômes,Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentierOù nous courions encore en compulsant des tomes!

Et mangeant peu à peu l'espace tout entier

Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes,

Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier

Où nous courions encore en compulsant des tomes!

Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.Rien ne méritait plus, dans l'aride nature,Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât:Tout était devenu de la littérature!

Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.

Rien ne méritait plus, dans l'aride nature,

Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât:

Tout était devenu de la littérature!

A peine restait-il des bois vendus sur piedCes brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:Tous les arbres étaient devenus du papier;On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!

A peine restait-il des bois vendus sur pied

Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:

Tous les arbres étaient devenus du papier;

On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!

Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque,Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!»Et les murs avançaient dans la bibliothèque!

Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.

Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque,

Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!»

Et les murs avançaient dans la bibliothèque!

Mais voici que, surpris par le progrès des murs,Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtesAllaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs,Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!

Mais voici que, surpris par le progrès des murs,

Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes

Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs,

Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!

Nous connûmes trop tard les immenses regrets.Le livre même en eut pour ce qu'on assassine.«Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!»Soupira vainement la Phèdre de Racine.

Nous connûmes trop tard les immenses regrets.

Le livre même en eut pour ce qu'on assassine.

«Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!»

Soupira vainement la Phèdre de Racine.

On entendit gémir le grand vers de Hugo:«Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!»Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!

On entendit gémir le grand vers de Hugo:

«Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!»

Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,

Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!

Alors, près de mourir, lorsque le dernier boisJeta la dernière ombre au bord d'une prairie,Nous comprîmes soudain, pour la première fois,Que nous avions vécu dans une librairie;

Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois

Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie,

Nous comprîmes soudain, pour la première fois,

Que nous avions vécu dans une librairie;

Que les arbres d'avril et que les fleurs de maiAvaient en vain passé devant nos âmes closes;Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé,Que l'image du monde et le portrait des choses!

Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai

Avaient en vain passé devant nos âmes closes;

Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé,

Que l'image du monde et le portrait des choses!

Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir,Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres,De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir,De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!

Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir,

Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres,

De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir,

De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!

Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chairLe maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre,Et la douceur de vivre et la beauté de l'airQue chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!

Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair

Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre,

Et la douceur de vivre et la beauté de l'air

Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!

Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os,Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,Et, les livres des murs s'étant touchés du dos,Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!

Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os,

Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,

Et, les livres des murs s'étant touchés du dos,

Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!

1891.

O toiture, tu te dessines!Asile vert, je te revois!Quatre colonnes de glycinesSupportent deux balcons de bois.Le store met une paupièreAu regard d'un miroir sans tain;Et le bon jardinier Jean-PierreFlûte un petit rire enfantin.L'étroit pont de schiste se marbreDes ombres de la frondaison.Le piano chante dans l'arbre,Tant l'arbre est près de la maison.La clôture est une volièreOù les oiseaux chantent en chœurQu'il faut bien agiter le lierrePuisqu'il a la forme d'un cœur.Toute cette maison chantanteQui se mire dans un ruisseauSent le coutil, comme une tente,Et sent l'iris, comme un berceau!Décoré d'une antique hucheEt de trois chaises, l'escalierSent la cire, comme une ruche,Et la pomme, comme un cellier.Au salon tendu de cretonne,Un doux lustre vénitien,Quand nos rires montent, s'étonneDe se sentir moins ancien;Les portes que le vernis doreSemblent, pour rendre ce salonPlus délicatement sonore,Faites en bois de violon.A voix haute on lit en familleTout ce qu'apporte le facteur,Et la sonnette de la grilleEst la sonnette du bonheur!Je revois tout cela!—L'abeilleBourdonnait, et j'avais dix ans.Ah! je crois que je me réveilleDans ma chambre aux parquets luisants!Les hauts volets de cette chambreÉtant de ce bois odorant,De ce beau sapin couleur d'ambreQue le soleil rend transparent,Je pouvais, les fenêtres closes,Dire que le ciel était bleuLorsque les volets étaient rosesComme des doigts devant le feu!Pour voir les pics couverts de neigeEn faisant le grand tour du val,Le vieil écuyer du manègeVenait me chercher à cheval.Je rentrais… Abeille, je t'aime,Qui, comme un miel sur du pain sec,Mettais sur le grec de mon thèmeUn murmure beaucoup plus grec!Minutes que rendaient célestesLa mélodie et le travail!Tous nos orgueils étaient modestesComme des bijoux de corail.Le soleil baignait Sauvegarde.Monsieur l'Inspecteur des forêtsEnvoyait souvent, par un garde,Des fougères que j'adorais!Et cette maison de campagneSentait, lorsque tombait le jour,La mousse, comme la montagne,Le mystère, comme l'amour!Un grand chapeau garni de tullePendait aux cornes d'un isard.Mon père traduisait Catulle,Et ma sœur déchiffrait Mozart.

O toiture, tu te dessines!Asile vert, je te revois!Quatre colonnes de glycinesSupportent deux balcons de bois.

O toiture, tu te dessines!

Asile vert, je te revois!

Quatre colonnes de glycines

Supportent deux balcons de bois.

Le store met une paupièreAu regard d'un miroir sans tain;Et le bon jardinier Jean-PierreFlûte un petit rire enfantin.

Le store met une paupière

Au regard d'un miroir sans tain;

Et le bon jardinier Jean-Pierre

Flûte un petit rire enfantin.

L'étroit pont de schiste se marbreDes ombres de la frondaison.Le piano chante dans l'arbre,Tant l'arbre est près de la maison.

L'étroit pont de schiste se marbre

Des ombres de la frondaison.

Le piano chante dans l'arbre,

Tant l'arbre est près de la maison.

La clôture est une volièreOù les oiseaux chantent en chœurQu'il faut bien agiter le lierrePuisqu'il a la forme d'un cœur.

La clôture est une volière

Où les oiseaux chantent en chœur

Qu'il faut bien agiter le lierre

Puisqu'il a la forme d'un cœur.

Toute cette maison chantanteQui se mire dans un ruisseauSent le coutil, comme une tente,Et sent l'iris, comme un berceau!

Toute cette maison chantante

Qui se mire dans un ruisseau

Sent le coutil, comme une tente,

Et sent l'iris, comme un berceau!

Décoré d'une antique hucheEt de trois chaises, l'escalierSent la cire, comme une ruche,Et la pomme, comme un cellier.

Décoré d'une antique huche

Et de trois chaises, l'escalier

Sent la cire, comme une ruche,

Et la pomme, comme un cellier.

Au salon tendu de cretonne,Un doux lustre vénitien,Quand nos rires montent, s'étonneDe se sentir moins ancien;

Au salon tendu de cretonne,

Un doux lustre vénitien,

Quand nos rires montent, s'étonne

De se sentir moins ancien;

Les portes que le vernis doreSemblent, pour rendre ce salonPlus délicatement sonore,Faites en bois de violon.

Les portes que le vernis dore

Semblent, pour rendre ce salon

Plus délicatement sonore,

Faites en bois de violon.

A voix haute on lit en familleTout ce qu'apporte le facteur,Et la sonnette de la grilleEst la sonnette du bonheur!

A voix haute on lit en famille

Tout ce qu'apporte le facteur,

Et la sonnette de la grille

Est la sonnette du bonheur!

Je revois tout cela!—L'abeilleBourdonnait, et j'avais dix ans.Ah! je crois que je me réveilleDans ma chambre aux parquets luisants!

Je revois tout cela!—L'abeille

Bourdonnait, et j'avais dix ans.

Ah! je crois que je me réveille

Dans ma chambre aux parquets luisants!

Les hauts volets de cette chambreÉtant de ce bois odorant,De ce beau sapin couleur d'ambreQue le soleil rend transparent,

Les hauts volets de cette chambre

Étant de ce bois odorant,

De ce beau sapin couleur d'ambre

Que le soleil rend transparent,

Je pouvais, les fenêtres closes,Dire que le ciel était bleuLorsque les volets étaient rosesComme des doigts devant le feu!

Je pouvais, les fenêtres closes,

Dire que le ciel était bleu

Lorsque les volets étaient roses

Comme des doigts devant le feu!

Pour voir les pics couverts de neigeEn faisant le grand tour du val,Le vieil écuyer du manègeVenait me chercher à cheval.

Pour voir les pics couverts de neige

En faisant le grand tour du val,

Le vieil écuyer du manège

Venait me chercher à cheval.

Je rentrais… Abeille, je t'aime,Qui, comme un miel sur du pain sec,Mettais sur le grec de mon thèmeUn murmure beaucoup plus grec!

Je rentrais… Abeille, je t'aime,

Qui, comme un miel sur du pain sec,

Mettais sur le grec de mon thème

Un murmure beaucoup plus grec!

Minutes que rendaient célestesLa mélodie et le travail!Tous nos orgueils étaient modestesComme des bijoux de corail.

Minutes que rendaient célestes

La mélodie et le travail!

Tous nos orgueils étaient modestes

Comme des bijoux de corail.

Le soleil baignait Sauvegarde.Monsieur l'Inspecteur des forêtsEnvoyait souvent, par un garde,Des fougères que j'adorais!

Le soleil baignait Sauvegarde.

Monsieur l'Inspecteur des forêts

Envoyait souvent, par un garde,

Des fougères que j'adorais!

Et cette maison de campagneSentait, lorsque tombait le jour,La mousse, comme la montagne,Le mystère, comme l'amour!

Et cette maison de campagne

Sentait, lorsque tombait le jour,

La mousse, comme la montagne,

Le mystère, comme l'amour!

Un grand chapeau garni de tullePendait aux cornes d'un isard.Mon père traduisait Catulle,Et ma sœur déchiffrait Mozart.

Un grand chapeau garni de tulle

Pendait aux cornes d'un isard.

Mon père traduisait Catulle,

Et ma sœur déchiffrait Mozart.

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,Attiré sans cesse vers vous,Et, riantes ou ravinées,Qu'avez-vous pour moi de si doux?Lorsque j'arrive de ProvenceA travers des champs de maïs,D'où vient que je sens à l'avanceVotre odeur de gouffre et de lys?D'où vient qu'à vingt ans comme à douzeJe suis debout dans le wagon,Dès qu'on a dépassé Toulouse,Pour vous chercher à l'horizon?Et sitôt qu'au béret d'un pâtreJe connais que vous approchez,Quel est ce courant d'air bleuâtreQui m'aspire entre vos rochers?D'où vient que, lorsque à votre charmeJe veux résister, c'est vraimentComme si par le fer d'une armeJe rendais plus fort un aimant?D'où vient que pour moi, sur la terre,Il n'est d'Alpes ni d'ApenninsM'attirant avec ce mystèreQu'ont les grands pouvoirs féminins?D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,Où je suis allé par hasard,Il n'est pas un chamois qui puisseMe sembler beau comme un isard?Où donc est-elle cette forceA quoi je sens que j'obéis?Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?D'où vient que j'aime ce pays?J'aurais pu le trouver superbeSans le trouver aussi charmant:Quelle est, entre ses herbes, l'herbeD'où naquit cet enchantement?Lézard vivant ou feuille morte,Un talisman se glissa-t-ilDans l'humble butin qu'on rapporteD'une course au bord d'un péril?Qui de vous est une amulette,Caillou blanc où luit un mica,Pierre à l'odeur de violette,Bouquet au parfum d'arnica?Quels cristaux, quelles marcassites,Grands monts où je me trouve heureux,Font-ils que, né loin de vos sites,Je me sens adopté par eux?Effleurai-je une mandragoreDans les racines d'un sapinQuand je me rendais à BigorreEn passant par le col d'Aspin?Je n'ai pas l'âme montagnarde:D'où vient que vous me retenez,Pâle ciel que le mont regardeAvec de grands lacs étonnés?Est-il une Circé des neigesVersant son philtre au ruisseau clair?Où donc êtes-vous, sortilèges?Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,Tendresses pour ce haut jardin?—Mais dans le soir des Pyrénées,Ma mémoire s'ouvre soudain.Dans le soir une phrase vole,Par mon père dite jadis:«Ta grand'mère était espagnole.»Ma grand'mère était de Cadix!Ah! je comprends, montagne verte,Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,J'ai marché d'un pas plus alerteEn rencontrant des muletiers!Au tournant poudreux d'une route,Je comprends, quand je vous entends,Pourquoi, toujours, je vous écoute,Grelots sonores, si longtemps!Voilà pourquoi, sous les étoiles,Je vous guettais au coin des ponts,Attelages couverts de toiles,De sparterie et de pompons!Pourquoi j'aimais voir les saccadesQue l'âne imprime aux cacoletsLancer dans l'argent des cascades,Des grains de raisins violets!Tout s'explique,—et, bal du dimanche,Pourquoi, toujours, mon cœur battitLorsque l'espadrille était blancheEt que le pied était petit!Je n'étais pas traître ou fantasqueQuand j'aimais, dans les bruits du bal,Presque autant le tambour de basqueQue le tambourin provençal.Ce n'est pas l'odeur forestièreQue je demande au sapin bleu,C'est le parfum de la frontièreD'un pays dont je suis un peu.Car l'Espagne qui me possèdeEt qui fait que je vais, là-haut,—Laissant en bas la brise tiède,—A la rencontre du vent chaud,Ce n'est pas cette espagnoladeQui pendant un instant vous aLorsqu'on mord dans une grenadeOu qu'on respire un mimosa;Ni la jeune espagnolerieQui vous prend quand on lit MussetEt qu'une basquine fleuriePasse dans votre rêve… c'estUne Espagne en mon cœur vivanteAu point que, lorsqu'il bat le soir,C'est elle, à grands coups, qui s'éventeDe son petit éventail noir!Donc, à ma lyre—est-ce une tare?Mais avec fierté je le dis!—J'ai quelques cordes de guitare:Ma grand'mère était de Cadix!Et, ma race, tu m'accompagnesLorsque ici je cherche, en rôdantSur la lisière des Espagnes,Un pittoresque plus ardent.Si j'aime un nerveux paysage,C'est que je promène sur luiLes yeux qu'avait dans son visageCelle à qui je pense aujourd'hui.Quelques piments dans un platane,Un foulard jaune, un grand manteau,Éveillent la voix gaditaneDont parle en moi le contralto.Et c'est pourquoi, souvent, je semble,Bien qu'immobile, voyager:Un doux fil qu'on tire et qui trembleMe relie à quelque oranger!C'est la raison, blondes cigales,De mon goût pour les grillons bruns,Et de ces humeurs inégalesQue me reprochent quelques-uns!Mes autres aïeux voient sans haineCette étrangère qu'il y aDans la famille phocéenneQue je tiens de Massilia;Mais elle! sa race est jalouse,Et, quand mon âme a des sursauts,Je crois bien que cette AndalouseMe dispute à ces Provençaux!Ah! quand je sens mon énergieSe briser en moi d'un coup sec,Je suis pris d'une nostalgieQui ne vient pas d'un marin grec!L'ancêtre que je commémoreLorsque ainsi je deviens rêveur,C'est peut-être, ô Cadix! un MoreDont la romance est dans mon cœur.Et ce qui vers vous, Pyrénées,Sans cesse me ramènera,C'est que vous êtes dessinéesAvec des fiertés de sierra!C'est que le vent chaud vient vous battre,Ce vent énervant et subtilQui fait rire comme Henri QuatreEt pleurer comme Boabdil!C'est que votre terre, voisineD'un sol où j'ai quelque cousin,Reste encore si sarrasineQu'un blé s'y nomme sarrasin;C'est que toujours votre natureGarde en son frémissant décorUne arabe désinvolture,—Et l'écho sublime d'un cor!Je comprends de quel atavismeM'est venu ce besoin moralDe sentir un fond d'héroïsmeAu tableau le plus pastoral.Mon goût même devient logique:Voilà pourquoi, vent africain,Il me faut une GéorgiqueRetouchée un peu par Lucain!Et, Galice, Aragon, si prochesDe ces cimes qu'on voit blanchir,Pourquoi, toujours, devant ces rochesJ'aime vivre—sans les franchir!Votre Espagne, pour mon EspagneQui n'est qu'une goutte de sang,Si je passais cette montagne,Aurait un parfum trop puissant!Mais ce que la France y mélangeRend ici le parfum léger,Et tout m'est doucement étrangeSans que rien me soit étranger.Superbe, et bien assez vermeilleDevant l'Espagne qui l'est trop,La montagne est comme CorneilleAdaptant Guilhem de Castro!Elle mêle une noble mousseAux rocs qu'un tonnerre ouvragea:C'est de l'Espagne encore douceEt de la France âpre déjà.Ceux que le béret auréoleS'ajoutent, d'un air que je sais,Ce rien de bravade espagnoleQui rendit toujours plus français!Les fouets claquent en mousquetade,Les mots chantent sous le balcon,Et déjà la rodomontadeRoule de l'rdans le gascon.Folie où la raison chuchote,La bravoure du béarnaisPorte Sancho sous Don QuichotteComme un gilet sous un harnais.La sombre cape où l'on s'engonceNe se voit pas encor souvent;Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,Et la fenêtre sous l'auvent.Lorsque tourbillonnent ces rondesQue l'on noue autour des pressoirs,Quelques femmes sont encor blondes,Tous les raisins ne sont pas noirs!Au seuil des blanches maisonnettesDanse un couple auquel je ne voisPas encore des castagnettes…Déjà des claquements de doigts!La danseuse, brusque et gentille,Est encor française… Elle l'est…Mais on dirait que la mantilleCommence dans le capulet!Au fond des églises agrestes,Riantes comme leurs curés,Les ferveurs sont encor modestes,Les autels déjà trop dorés!D'une tendresse encor française,La foi qui dans ces roches vitAurait peur de sainte Thérèse,Et Bernadette lui suffit!Devant ces crêtes mitoyennesVoilà pourquoi je suis si bien:Toute la France de mes veinesDans ce clair pays me retient;Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,O goutte de sang espagnol,Que comme entre mille alouettesUn furtif petit rossignol!Et si j'aime, depuis l'enfance,Sous ce ciel venir, et rester,C'est qu'ici, sans quitter ma France,J'entends mon Espagne chanter!

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,Attiré sans cesse vers vous,Et, riantes ou ravinées,Qu'avez-vous pour moi de si doux?

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,

Attiré sans cesse vers vous,

Et, riantes ou ravinées,

Qu'avez-vous pour moi de si doux?

Lorsque j'arrive de ProvenceA travers des champs de maïs,D'où vient que je sens à l'avanceVotre odeur de gouffre et de lys?

Lorsque j'arrive de Provence

A travers des champs de maïs,

D'où vient que je sens à l'avance

Votre odeur de gouffre et de lys?

D'où vient qu'à vingt ans comme à douzeJe suis debout dans le wagon,Dès qu'on a dépassé Toulouse,Pour vous chercher à l'horizon?

D'où vient qu'à vingt ans comme à douze

Je suis debout dans le wagon,

Dès qu'on a dépassé Toulouse,

Pour vous chercher à l'horizon?

Et sitôt qu'au béret d'un pâtreJe connais que vous approchez,Quel est ce courant d'air bleuâtreQui m'aspire entre vos rochers?

Et sitôt qu'au béret d'un pâtre

Je connais que vous approchez,

Quel est ce courant d'air bleuâtre

Qui m'aspire entre vos rochers?

D'où vient que, lorsque à votre charmeJe veux résister, c'est vraimentComme si par le fer d'une armeJe rendais plus fort un aimant?

D'où vient que, lorsque à votre charme

Je veux résister, c'est vraiment

Comme si par le fer d'une arme

Je rendais plus fort un aimant?

D'où vient que pour moi, sur la terre,Il n'est d'Alpes ni d'ApenninsM'attirant avec ce mystèreQu'ont les grands pouvoirs féminins?

D'où vient que pour moi, sur la terre,

Il n'est d'Alpes ni d'Apennins

M'attirant avec ce mystère

Qu'ont les grands pouvoirs féminins?

D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,Où je suis allé par hasard,Il n'est pas un chamois qui puisseMe sembler beau comme un isard?

D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,

Où je suis allé par hasard,

Il n'est pas un chamois qui puisse

Me sembler beau comme un isard?

Où donc est-elle cette forceA quoi je sens que j'obéis?Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?D'où vient que j'aime ce pays?

Où donc est-elle cette force

A quoi je sens que j'obéis?

Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?

D'où vient que j'aime ce pays?

J'aurais pu le trouver superbeSans le trouver aussi charmant:Quelle est, entre ses herbes, l'herbeD'où naquit cet enchantement?

J'aurais pu le trouver superbe

Sans le trouver aussi charmant:

Quelle est, entre ses herbes, l'herbe

D'où naquit cet enchantement?

Lézard vivant ou feuille morte,Un talisman se glissa-t-ilDans l'humble butin qu'on rapporteD'une course au bord d'un péril?

Lézard vivant ou feuille morte,

Un talisman se glissa-t-il

Dans l'humble butin qu'on rapporte

D'une course au bord d'un péril?

Qui de vous est une amulette,Caillou blanc où luit un mica,Pierre à l'odeur de violette,Bouquet au parfum d'arnica?

Qui de vous est une amulette,

Caillou blanc où luit un mica,

Pierre à l'odeur de violette,

Bouquet au parfum d'arnica?

Quels cristaux, quelles marcassites,Grands monts où je me trouve heureux,Font-ils que, né loin de vos sites,Je me sens adopté par eux?

Quels cristaux, quelles marcassites,

Grands monts où je me trouve heureux,

Font-ils que, né loin de vos sites,

Je me sens adopté par eux?

Effleurai-je une mandragoreDans les racines d'un sapinQuand je me rendais à BigorreEn passant par le col d'Aspin?

Effleurai-je une mandragore

Dans les racines d'un sapin

Quand je me rendais à Bigorre

En passant par le col d'Aspin?

Je n'ai pas l'âme montagnarde:D'où vient que vous me retenez,Pâle ciel que le mont regardeAvec de grands lacs étonnés?

Je n'ai pas l'âme montagnarde:

D'où vient que vous me retenez,

Pâle ciel que le mont regarde

Avec de grands lacs étonnés?

Est-il une Circé des neigesVersant son philtre au ruisseau clair?Où donc êtes-vous, sortilèges?Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?

Est-il une Circé des neiges

Versant son philtre au ruisseau clair?

Où donc êtes-vous, sortilèges?

Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?

Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,Tendresses pour ce haut jardin?—Mais dans le soir des Pyrénées,Ma mémoire s'ouvre soudain.

Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,

Tendresses pour ce haut jardin?

—Mais dans le soir des Pyrénées,

Ma mémoire s'ouvre soudain.

Dans le soir une phrase vole,Par mon père dite jadis:«Ta grand'mère était espagnole.»Ma grand'mère était de Cadix!

Dans le soir une phrase vole,

Par mon père dite jadis:

«Ta grand'mère était espagnole.»

Ma grand'mère était de Cadix!

Ah! je comprends, montagne verte,Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,J'ai marché d'un pas plus alerteEn rencontrant des muletiers!

Ah! je comprends, montagne verte,

Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,

J'ai marché d'un pas plus alerte

En rencontrant des muletiers!

Au tournant poudreux d'une route,Je comprends, quand je vous entends,Pourquoi, toujours, je vous écoute,Grelots sonores, si longtemps!

Au tournant poudreux d'une route,

Je comprends, quand je vous entends,

Pourquoi, toujours, je vous écoute,

Grelots sonores, si longtemps!

Voilà pourquoi, sous les étoiles,Je vous guettais au coin des ponts,Attelages couverts de toiles,De sparterie et de pompons!

Voilà pourquoi, sous les étoiles,

Je vous guettais au coin des ponts,

Attelages couverts de toiles,

De sparterie et de pompons!

Pourquoi j'aimais voir les saccadesQue l'âne imprime aux cacoletsLancer dans l'argent des cascades,Des grains de raisins violets!

Pourquoi j'aimais voir les saccades

Que l'âne imprime aux cacolets

Lancer dans l'argent des cascades,

Des grains de raisins violets!

Tout s'explique,—et, bal du dimanche,Pourquoi, toujours, mon cœur battitLorsque l'espadrille était blancheEt que le pied était petit!

Tout s'explique,—et, bal du dimanche,

Pourquoi, toujours, mon cœur battit

Lorsque l'espadrille était blanche

Et que le pied était petit!

Je n'étais pas traître ou fantasqueQuand j'aimais, dans les bruits du bal,Presque autant le tambour de basqueQue le tambourin provençal.

Je n'étais pas traître ou fantasque

Quand j'aimais, dans les bruits du bal,

Presque autant le tambour de basque

Que le tambourin provençal.

Ce n'est pas l'odeur forestièreQue je demande au sapin bleu,C'est le parfum de la frontièreD'un pays dont je suis un peu.

Ce n'est pas l'odeur forestière

Que je demande au sapin bleu,

C'est le parfum de la frontière

D'un pays dont je suis un peu.

Car l'Espagne qui me possèdeEt qui fait que je vais, là-haut,—Laissant en bas la brise tiède,—A la rencontre du vent chaud,

Car l'Espagne qui me possède

Et qui fait que je vais, là-haut,

—Laissant en bas la brise tiède,—

A la rencontre du vent chaud,

Ce n'est pas cette espagnoladeQui pendant un instant vous aLorsqu'on mord dans une grenadeOu qu'on respire un mimosa;

Ce n'est pas cette espagnolade

Qui pendant un instant vous a

Lorsqu'on mord dans une grenade

Ou qu'on respire un mimosa;

Ni la jeune espagnolerieQui vous prend quand on lit MussetEt qu'une basquine fleuriePasse dans votre rêve… c'est

Ni la jeune espagnolerie

Qui vous prend quand on lit Musset

Et qu'une basquine fleurie

Passe dans votre rêve… c'est

Une Espagne en mon cœur vivanteAu point que, lorsqu'il bat le soir,C'est elle, à grands coups, qui s'éventeDe son petit éventail noir!

Une Espagne en mon cœur vivante

Au point que, lorsqu'il bat le soir,

C'est elle, à grands coups, qui s'évente

De son petit éventail noir!

Donc, à ma lyre—est-ce une tare?Mais avec fierté je le dis!—J'ai quelques cordes de guitare:Ma grand'mère était de Cadix!

Donc, à ma lyre—est-ce une tare?

Mais avec fierté je le dis!—

J'ai quelques cordes de guitare:

Ma grand'mère était de Cadix!

Et, ma race, tu m'accompagnesLorsque ici je cherche, en rôdantSur la lisière des Espagnes,Un pittoresque plus ardent.

Et, ma race, tu m'accompagnes

Lorsque ici je cherche, en rôdant

Sur la lisière des Espagnes,

Un pittoresque plus ardent.

Si j'aime un nerveux paysage,C'est que je promène sur luiLes yeux qu'avait dans son visageCelle à qui je pense aujourd'hui.

Si j'aime un nerveux paysage,

C'est que je promène sur lui

Les yeux qu'avait dans son visage

Celle à qui je pense aujourd'hui.

Quelques piments dans un platane,Un foulard jaune, un grand manteau,Éveillent la voix gaditaneDont parle en moi le contralto.

Quelques piments dans un platane,

Un foulard jaune, un grand manteau,

Éveillent la voix gaditane

Dont parle en moi le contralto.

Et c'est pourquoi, souvent, je semble,Bien qu'immobile, voyager:Un doux fil qu'on tire et qui trembleMe relie à quelque oranger!

Et c'est pourquoi, souvent, je semble,

Bien qu'immobile, voyager:

Un doux fil qu'on tire et qui tremble

Me relie à quelque oranger!

C'est la raison, blondes cigales,De mon goût pour les grillons bruns,Et de ces humeurs inégalesQue me reprochent quelques-uns!

C'est la raison, blondes cigales,

De mon goût pour les grillons bruns,

Et de ces humeurs inégales

Que me reprochent quelques-uns!

Mes autres aïeux voient sans haineCette étrangère qu'il y aDans la famille phocéenneQue je tiens de Massilia;

Mes autres aïeux voient sans haine

Cette étrangère qu'il y a

Dans la famille phocéenne

Que je tiens de Massilia;

Mais elle! sa race est jalouse,Et, quand mon âme a des sursauts,Je crois bien que cette AndalouseMe dispute à ces Provençaux!

Mais elle! sa race est jalouse,

Et, quand mon âme a des sursauts,

Je crois bien que cette Andalouse

Me dispute à ces Provençaux!

Ah! quand je sens mon énergieSe briser en moi d'un coup sec,Je suis pris d'une nostalgieQui ne vient pas d'un marin grec!

Ah! quand je sens mon énergie

Se briser en moi d'un coup sec,

Je suis pris d'une nostalgie

Qui ne vient pas d'un marin grec!

L'ancêtre que je commémoreLorsque ainsi je deviens rêveur,C'est peut-être, ô Cadix! un MoreDont la romance est dans mon cœur.

L'ancêtre que je commémore

Lorsque ainsi je deviens rêveur,

C'est peut-être, ô Cadix! un More

Dont la romance est dans mon cœur.

Et ce qui vers vous, Pyrénées,Sans cesse me ramènera,C'est que vous êtes dessinéesAvec des fiertés de sierra!

Et ce qui vers vous, Pyrénées,

Sans cesse me ramènera,

C'est que vous êtes dessinées

Avec des fiertés de sierra!

C'est que le vent chaud vient vous battre,Ce vent énervant et subtilQui fait rire comme Henri QuatreEt pleurer comme Boabdil!

C'est que le vent chaud vient vous battre,

Ce vent énervant et subtil

Qui fait rire comme Henri Quatre

Et pleurer comme Boabdil!

C'est que votre terre, voisineD'un sol où j'ai quelque cousin,Reste encore si sarrasineQu'un blé s'y nomme sarrasin;

C'est que votre terre, voisine

D'un sol où j'ai quelque cousin,

Reste encore si sarrasine

Qu'un blé s'y nomme sarrasin;

C'est que toujours votre natureGarde en son frémissant décorUne arabe désinvolture,—Et l'écho sublime d'un cor!

C'est que toujours votre nature

Garde en son frémissant décor

Une arabe désinvolture,

—Et l'écho sublime d'un cor!

Je comprends de quel atavismeM'est venu ce besoin moralDe sentir un fond d'héroïsmeAu tableau le plus pastoral.

Je comprends de quel atavisme

M'est venu ce besoin moral

De sentir un fond d'héroïsme

Au tableau le plus pastoral.

Mon goût même devient logique:Voilà pourquoi, vent africain,Il me faut une GéorgiqueRetouchée un peu par Lucain!

Mon goût même devient logique:

Voilà pourquoi, vent africain,

Il me faut une Géorgique

Retouchée un peu par Lucain!

Et, Galice, Aragon, si prochesDe ces cimes qu'on voit blanchir,Pourquoi, toujours, devant ces rochesJ'aime vivre—sans les franchir!

Et, Galice, Aragon, si proches

De ces cimes qu'on voit blanchir,

Pourquoi, toujours, devant ces roches

J'aime vivre—sans les franchir!

Votre Espagne, pour mon EspagneQui n'est qu'une goutte de sang,Si je passais cette montagne,Aurait un parfum trop puissant!

Votre Espagne, pour mon Espagne

Qui n'est qu'une goutte de sang,

Si je passais cette montagne,

Aurait un parfum trop puissant!

Mais ce que la France y mélangeRend ici le parfum léger,Et tout m'est doucement étrangeSans que rien me soit étranger.

Mais ce que la France y mélange

Rend ici le parfum léger,

Et tout m'est doucement étrange

Sans que rien me soit étranger.

Superbe, et bien assez vermeilleDevant l'Espagne qui l'est trop,La montagne est comme CorneilleAdaptant Guilhem de Castro!

Superbe, et bien assez vermeille

Devant l'Espagne qui l'est trop,

La montagne est comme Corneille

Adaptant Guilhem de Castro!

Elle mêle une noble mousseAux rocs qu'un tonnerre ouvragea:C'est de l'Espagne encore douceEt de la France âpre déjà.

Elle mêle une noble mousse

Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea:

C'est de l'Espagne encore douce

Et de la France âpre déjà.

Ceux que le béret auréoleS'ajoutent, d'un air que je sais,Ce rien de bravade espagnoleQui rendit toujours plus français!

Ceux que le béret auréole

S'ajoutent, d'un air que je sais,

Ce rien de bravade espagnole

Qui rendit toujours plus français!

Les fouets claquent en mousquetade,Les mots chantent sous le balcon,Et déjà la rodomontadeRoule de l'rdans le gascon.

Les fouets claquent en mousquetade,

Les mots chantent sous le balcon,

Et déjà la rodomontade

Roule de l'rdans le gascon.

Folie où la raison chuchote,La bravoure du béarnaisPorte Sancho sous Don QuichotteComme un gilet sous un harnais.

Folie où la raison chuchote,

La bravoure du béarnais

Porte Sancho sous Don Quichotte

Comme un gilet sous un harnais.

La sombre cape où l'on s'engonceNe se voit pas encor souvent;Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,Et la fenêtre sous l'auvent.

La sombre cape où l'on s'engonce

Ne se voit pas encor souvent;

Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,

Et la fenêtre sous l'auvent.

Lorsque tourbillonnent ces rondesQue l'on noue autour des pressoirs,Quelques femmes sont encor blondes,Tous les raisins ne sont pas noirs!

Lorsque tourbillonnent ces rondes

Que l'on noue autour des pressoirs,

Quelques femmes sont encor blondes,

Tous les raisins ne sont pas noirs!

Au seuil des blanches maisonnettesDanse un couple auquel je ne voisPas encore des castagnettes…Déjà des claquements de doigts!

Au seuil des blanches maisonnettes

Danse un couple auquel je ne vois

Pas encore des castagnettes…

Déjà des claquements de doigts!

La danseuse, brusque et gentille,Est encor française… Elle l'est…Mais on dirait que la mantilleCommence dans le capulet!

La danseuse, brusque et gentille,

Est encor française… Elle l'est…

Mais on dirait que la mantille

Commence dans le capulet!

Au fond des églises agrestes,Riantes comme leurs curés,Les ferveurs sont encor modestes,Les autels déjà trop dorés!

Au fond des églises agrestes,

Riantes comme leurs curés,

Les ferveurs sont encor modestes,

Les autels déjà trop dorés!

D'une tendresse encor française,La foi qui dans ces roches vitAurait peur de sainte Thérèse,Et Bernadette lui suffit!

D'une tendresse encor française,

La foi qui dans ces roches vit

Aurait peur de sainte Thérèse,

Et Bernadette lui suffit!

Devant ces crêtes mitoyennesVoilà pourquoi je suis si bien:Toute la France de mes veinesDans ce clair pays me retient;

Devant ces crêtes mitoyennes

Voilà pourquoi je suis si bien:

Toute la France de mes veines

Dans ce clair pays me retient;

Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,O goutte de sang espagnol,Que comme entre mille alouettesUn furtif petit rossignol!

Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,

O goutte de sang espagnol,

Que comme entre mille alouettes

Un furtif petit rossignol!

Et si j'aime, depuis l'enfance,Sous ce ciel venir, et rester,C'est qu'ici, sans quitter ma France,J'entends mon Espagne chanter!

Et si j'aime, depuis l'enfance,

Sous ce ciel venir, et rester,

C'est qu'ici, sans quitter ma France,

J'entends mon Espagne chanter!

Luchon, ville des eaux courantes,Où mon enfance avait son toit,L'amour des choses transparentesMe vient évidemment de toi!Ton nom seul, plein de bulles blanches,Fait pour moi des ruisseaux coulerSous des passerelles de planchesQue mon pied soudain sent trembler!Où voit-on les bergeronnettes,Qui s'y connaissent en ruisseaux,Longer plus d'eaux vives et nettesSous de plus verdoyants arceaux?Où la neige daignerait-elleDescendre ainsi du pic sacréPour former une cascatelleDès qu'un passant est altéré?Où voit-on s'offrir une vasqueA chaque tournant de cheminPour qu'on puisse tenir VénasqueDans le creux glacé de sa main?Ce Vénasque au chapeau de brumeNe cesse pas de faire au valDes générosités d'écumeEt des largesses de cristal!Prodigue sûr de ses ressourcesEt que la pelouse bénit,Le mont jette l'argent des sourcesPar les fenêtres de granit!Il veut, formidable MécèneQui sait que l'eau fait toujours bien,Subvenir à la mise en scèneDe ce décor virgilien.Dans l'herbe, au fond du précipice,Caressant ou rongeant le bord,Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!L'eau brille dans ta robe griseComme des glaives et des socs,Montagne auguste dont MoïseSemble avoir frappé tous les rocs!Quand l'eau semble absente, un bruit tendreNous avise qu'elle est tout près,Et quand on ne peut pas l'entendre,On la sent dans l'odeur des prés.O sentiers! ô ruisseaux sans nombreL'un à l'autre se mélangeant!Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,Les ruisseaux des sentiers d'argent!A travers d'obliques ondées,L'Aurore, dans un bleu frisson,Voit les collines accoudéesComme des nymphes qu'elles sont!Sur leurs épaules incarnatesDes torrents glissent, éperdus!Et ces éblouissantes nattesSont faites de ruisseaux tordus!De l'eau partout! Quand la rivièreDéborde,—histoire de pouvoirLaisser autour de la chaumièreDes petits morceaux de miroir,—Les champs ont du ciel dans leurs barbesComme un vieil homme a des yeux bleus!Et vous savez, chevaux de TarbesQui broutez les prés onduleux,Combien de ces flaques dormantesIl faut savoir franchir d'un bondLorsqu'on galope sur les menthes,Dont l'écrasement sent si bon!Quelle terre ne serait sècheAuprès de cette terre? Ah! siL'on vivait d'amour et d'eau fraîche,Ce ne pourrait être qu'ici!Et des fontaines! des fontaines!Y en a-t-il!… Il y en aPour toutes les SamaritainesEt pour toutes les Rébecca!Partout de l'eau! Toujours des gouttesAux sandales des vagabonds!Tant d'eau partout que, pour les routes,Il faut, partout, des ponts, des ponts!Voûtés comme de bons esclaves,Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,Pour leur faire passer les gavesPrennent les routes sur leurs dos!Et les routes d'or, qui s'amusentDe voir les ponts plonger aux flotsLeurs grands pieds de pierre qui s'usent,Ont de longs rires de grelots!A l'heure où sortent les bréviaires,Le crépuscule rend divinsCes paysages de rivières,D'arches, de pics et de ravins.Et toute cette eau, source ou gave,Sur le roc ou sous les cressons,Voix joyeuse ou silence grave,Nous instruit en fraîches leçons.Ah! quelle leçon vaudrait-elleCette claire leçon d'amourQue donne la neige éternelleEn pensant aux ruisseaux d'un jour?Où s'apprend la persévérance?C'est au catéchisme de l'EauQui, sous des airs d'indifférence,Songe toujours à son niveau.Contre la force ou le sarcasme,L'Eau, noble et fine, nous apprend,En bouillonnant, l'enthousiasme,Et la patience, en filtrant!Ses conseils n'ont rien de scolaire,Car elle enseigne, en ses ruisseaux,L'utilité de la colère,Des belles chutes, et des sauts!Elle murmure avec tendresse—Car elle veut que nous rêvions—Que bien souvent une paressePeut laisser des alluvions!On sait tout lorsque l'on assisteAux cours délicieux de l'Eau:Sous la fougère et sous le cisteElle explique, en passant, le Beau,Prodiguant l'exemple qui frappe,Elle prouve aussi bien qu'il estDans l'abondance d'une nappeQue dans la grâce d'un filet.La dignité, cet esclavage,Ne rend jamais son flot boudeur;On ne connaît pas le rivageOù l'attachera sa grandeur!Son orgueil n'a pas la folieDe se priver des jeux charmants.Ah! comme elle aime qu'on oublieQu'elle est un des quatre éléments!Quand de sa crue on s'inquiète,Elle se pique de vermeil,Ne dédaignant pas la pailletteQu'elle sait être du soleil.C'est par l'Eau que les blanches cimesSe racontent aux peupliers:Car les glaciers les plus sublimesParlent en ruisseaux familiers.Eh quoi! l'Eau? la sœur de la Terre?L'Eau qui féconde? la grande Eau?L'Eau qui lave et qui désaltèreDaigne jouer sous ce rideau?Elle joue avec l'écrevisse,Avec le saule… Et, tout d'un coup,Elle va se mettre en service,Elle qui peut inonder tout!Elle coulait, large et futile,Sous les terrasses du château,Et puis un besoin d'être utileL'a prise brusquement, cette eau!Lâchant la pompe fluviale,Elle file, d'un air malin,Dans la rigole trivialeQue lui propose le moulin!Elle s'échappe des palettes,Et, bravement, voulant avoirDe grosses bulles violettes,Elle va mousser au lavoir;Elle entre, avec un bruit de foudre,Dans une scierie aux longs toits,Pour y mêler sa blanche poudreA la poudre blonde du bois;Et quand on a dépecé l'arbre,Elle va, toujours s'échappant,S'embaucher pour scier du marbreChez un marbrier de Campan!Elle a ses gaîtés les meilleuresDans le travail et dans le bruit…L'Eau divine a fait ses huit heuresQuand commence à tomber la nuit!Le clair de lune y met sa traîne…Le bétail y met ses naseaux…Soyez, belle Eau Pyrénéenne,Bénie entre toutes les eaux!—Source calme ou torrent bravache,L'Eau qui descend de la hauteurApprend tout ce qu'il faut qu'on sachePour être poète ou lutteur!L'Eau ne cesse pas, gave ou source,D'apprendre à l'homme, à chaque instant,Qu'on emporte—en prenant sa course,Et qu'on reflète—en s'arrêtant;Mais que, malgré le flot qui rage,L'arbre emporté d'un brusque effort,O lutteur, devient un barrageLorsque le torrent n'est pas fort;Et que, malgré l'azur, poète,Quand le ruisseau n'est pas profond,A travers le ciel qu'il reflèteOn peut voir la terre du fond!

Luchon, ville des eaux courantes,Où mon enfance avait son toit,L'amour des choses transparentesMe vient évidemment de toi!

Luchon, ville des eaux courantes,

Où mon enfance avait son toit,

L'amour des choses transparentes

Me vient évidemment de toi!

Ton nom seul, plein de bulles blanches,Fait pour moi des ruisseaux coulerSous des passerelles de planchesQue mon pied soudain sent trembler!

Ton nom seul, plein de bulles blanches,

Fait pour moi des ruisseaux couler

Sous des passerelles de planches

Que mon pied soudain sent trembler!

Où voit-on les bergeronnettes,Qui s'y connaissent en ruisseaux,Longer plus d'eaux vives et nettesSous de plus verdoyants arceaux?

Où voit-on les bergeronnettes,

Qui s'y connaissent en ruisseaux,

Longer plus d'eaux vives et nettes

Sous de plus verdoyants arceaux?

Où la neige daignerait-elleDescendre ainsi du pic sacréPour former une cascatelleDès qu'un passant est altéré?

Où la neige daignerait-elle

Descendre ainsi du pic sacré

Pour former une cascatelle

Dès qu'un passant est altéré?

Où voit-on s'offrir une vasqueA chaque tournant de cheminPour qu'on puisse tenir VénasqueDans le creux glacé de sa main?

Où voit-on s'offrir une vasque

A chaque tournant de chemin

Pour qu'on puisse tenir Vénasque

Dans le creux glacé de sa main?

Ce Vénasque au chapeau de brumeNe cesse pas de faire au valDes générosités d'écumeEt des largesses de cristal!

Ce Vénasque au chapeau de brume

Ne cesse pas de faire au val

Des générosités d'écume

Et des largesses de cristal!

Prodigue sûr de ses ressourcesEt que la pelouse bénit,Le mont jette l'argent des sourcesPar les fenêtres de granit!

Prodigue sûr de ses ressources

Et que la pelouse bénit,

Le mont jette l'argent des sources

Par les fenêtres de granit!

Il veut, formidable MécèneQui sait que l'eau fait toujours bien,Subvenir à la mise en scèneDe ce décor virgilien.

Il veut, formidable Mécène

Qui sait que l'eau fait toujours bien,

Subvenir à la mise en scène

De ce décor virgilien.

Dans l'herbe, au fond du précipice,Caressant ou rongeant le bord,Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!

Dans l'herbe, au fond du précipice,

Caressant ou rongeant le bord,

Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,

L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!

L'eau brille dans ta robe griseComme des glaives et des socs,Montagne auguste dont MoïseSemble avoir frappé tous les rocs!

L'eau brille dans ta robe grise

Comme des glaives et des socs,

Montagne auguste dont Moïse

Semble avoir frappé tous les rocs!

Quand l'eau semble absente, un bruit tendreNous avise qu'elle est tout près,Et quand on ne peut pas l'entendre,On la sent dans l'odeur des prés.

Quand l'eau semble absente, un bruit tendre

Nous avise qu'elle est tout près,

Et quand on ne peut pas l'entendre,

On la sent dans l'odeur des prés.

O sentiers! ô ruisseaux sans nombreL'un à l'autre se mélangeant!Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,Les ruisseaux des sentiers d'argent!

O sentiers! ô ruisseaux sans nombre

L'un à l'autre se mélangeant!

Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,

Les ruisseaux des sentiers d'argent!

A travers d'obliques ondées,L'Aurore, dans un bleu frisson,Voit les collines accoudéesComme des nymphes qu'elles sont!

A travers d'obliques ondées,

L'Aurore, dans un bleu frisson,

Voit les collines accoudées

Comme des nymphes qu'elles sont!

Sur leurs épaules incarnatesDes torrents glissent, éperdus!Et ces éblouissantes nattesSont faites de ruisseaux tordus!

Sur leurs épaules incarnates

Des torrents glissent, éperdus!

Et ces éblouissantes nattes

Sont faites de ruisseaux tordus!

De l'eau partout! Quand la rivièreDéborde,—histoire de pouvoirLaisser autour de la chaumièreDes petits morceaux de miroir,—

De l'eau partout! Quand la rivière

Déborde,—histoire de pouvoir

Laisser autour de la chaumière

Des petits morceaux de miroir,—

Les champs ont du ciel dans leurs barbesComme un vieil homme a des yeux bleus!Et vous savez, chevaux de TarbesQui broutez les prés onduleux,

Les champs ont du ciel dans leurs barbes

Comme un vieil homme a des yeux bleus!

Et vous savez, chevaux de Tarbes

Qui broutez les prés onduleux,

Combien de ces flaques dormantesIl faut savoir franchir d'un bondLorsqu'on galope sur les menthes,Dont l'écrasement sent si bon!

Combien de ces flaques dormantes

Il faut savoir franchir d'un bond

Lorsqu'on galope sur les menthes,

Dont l'écrasement sent si bon!

Quelle terre ne serait sècheAuprès de cette terre? Ah! siL'on vivait d'amour et d'eau fraîche,Ce ne pourrait être qu'ici!

Quelle terre ne serait sèche

Auprès de cette terre? Ah! si

L'on vivait d'amour et d'eau fraîche,

Ce ne pourrait être qu'ici!

Et des fontaines! des fontaines!Y en a-t-il!… Il y en aPour toutes les SamaritainesEt pour toutes les Rébecca!

Et des fontaines! des fontaines!

Y en a-t-il!… Il y en a

Pour toutes les Samaritaines

Et pour toutes les Rébecca!

Partout de l'eau! Toujours des gouttesAux sandales des vagabonds!Tant d'eau partout que, pour les routes,Il faut, partout, des ponts, des ponts!

Partout de l'eau! Toujours des gouttes

Aux sandales des vagabonds!

Tant d'eau partout que, pour les routes,

Il faut, partout, des ponts, des ponts!

Voûtés comme de bons esclaves,Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,Pour leur faire passer les gavesPrennent les routes sur leurs dos!

Voûtés comme de bons esclaves,

Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,

Pour leur faire passer les gaves

Prennent les routes sur leurs dos!

Et les routes d'or, qui s'amusentDe voir les ponts plonger aux flotsLeurs grands pieds de pierre qui s'usent,Ont de longs rires de grelots!

Et les routes d'or, qui s'amusent

De voir les ponts plonger aux flots

Leurs grands pieds de pierre qui s'usent,

Ont de longs rires de grelots!

A l'heure où sortent les bréviaires,Le crépuscule rend divinsCes paysages de rivières,D'arches, de pics et de ravins.

A l'heure où sortent les bréviaires,

Le crépuscule rend divins

Ces paysages de rivières,

D'arches, de pics et de ravins.

Et toute cette eau, source ou gave,Sur le roc ou sous les cressons,Voix joyeuse ou silence grave,Nous instruit en fraîches leçons.

Et toute cette eau, source ou gave,

Sur le roc ou sous les cressons,

Voix joyeuse ou silence grave,

Nous instruit en fraîches leçons.

Ah! quelle leçon vaudrait-elleCette claire leçon d'amourQue donne la neige éternelleEn pensant aux ruisseaux d'un jour?

Ah! quelle leçon vaudrait-elle

Cette claire leçon d'amour

Que donne la neige éternelle

En pensant aux ruisseaux d'un jour?

Où s'apprend la persévérance?C'est au catéchisme de l'EauQui, sous des airs d'indifférence,Songe toujours à son niveau.

Où s'apprend la persévérance?

C'est au catéchisme de l'Eau

Qui, sous des airs d'indifférence,

Songe toujours à son niveau.

Contre la force ou le sarcasme,L'Eau, noble et fine, nous apprend,En bouillonnant, l'enthousiasme,Et la patience, en filtrant!

Contre la force ou le sarcasme,

L'Eau, noble et fine, nous apprend,

En bouillonnant, l'enthousiasme,

Et la patience, en filtrant!

Ses conseils n'ont rien de scolaire,Car elle enseigne, en ses ruisseaux,L'utilité de la colère,Des belles chutes, et des sauts!

Ses conseils n'ont rien de scolaire,

Car elle enseigne, en ses ruisseaux,

L'utilité de la colère,

Des belles chutes, et des sauts!

Elle murmure avec tendresse—Car elle veut que nous rêvions—Que bien souvent une paressePeut laisser des alluvions!

Elle murmure avec tendresse

—Car elle veut que nous rêvions—

Que bien souvent une paresse

Peut laisser des alluvions!

On sait tout lorsque l'on assisteAux cours délicieux de l'Eau:Sous la fougère et sous le cisteElle explique, en passant, le Beau,

On sait tout lorsque l'on assiste

Aux cours délicieux de l'Eau:

Sous la fougère et sous le ciste

Elle explique, en passant, le Beau,

Prodiguant l'exemple qui frappe,Elle prouve aussi bien qu'il estDans l'abondance d'une nappeQue dans la grâce d'un filet.

Prodiguant l'exemple qui frappe,

Elle prouve aussi bien qu'il est

Dans l'abondance d'une nappe

Que dans la grâce d'un filet.

La dignité, cet esclavage,Ne rend jamais son flot boudeur;On ne connaît pas le rivageOù l'attachera sa grandeur!

La dignité, cet esclavage,

Ne rend jamais son flot boudeur;

On ne connaît pas le rivage

Où l'attachera sa grandeur!

Son orgueil n'a pas la folieDe se priver des jeux charmants.Ah! comme elle aime qu'on oublieQu'elle est un des quatre éléments!

Son orgueil n'a pas la folie

De se priver des jeux charmants.

Ah! comme elle aime qu'on oublie

Qu'elle est un des quatre éléments!

Quand de sa crue on s'inquiète,Elle se pique de vermeil,Ne dédaignant pas la pailletteQu'elle sait être du soleil.

Quand de sa crue on s'inquiète,

Elle se pique de vermeil,

Ne dédaignant pas la paillette

Qu'elle sait être du soleil.

C'est par l'Eau que les blanches cimesSe racontent aux peupliers:Car les glaciers les plus sublimesParlent en ruisseaux familiers.

C'est par l'Eau que les blanches cimes

Se racontent aux peupliers:

Car les glaciers les plus sublimes

Parlent en ruisseaux familiers.

Eh quoi! l'Eau? la sœur de la Terre?L'Eau qui féconde? la grande Eau?L'Eau qui lave et qui désaltèreDaigne jouer sous ce rideau?

Eh quoi! l'Eau? la sœur de la Terre?

L'Eau qui féconde? la grande Eau?

L'Eau qui lave et qui désaltère

Daigne jouer sous ce rideau?

Elle joue avec l'écrevisse,Avec le saule… Et, tout d'un coup,Elle va se mettre en service,Elle qui peut inonder tout!

Elle joue avec l'écrevisse,

Avec le saule… Et, tout d'un coup,

Elle va se mettre en service,

Elle qui peut inonder tout!

Elle coulait, large et futile,Sous les terrasses du château,Et puis un besoin d'être utileL'a prise brusquement, cette eau!

Elle coulait, large et futile,

Sous les terrasses du château,

Et puis un besoin d'être utile

L'a prise brusquement, cette eau!

Lâchant la pompe fluviale,Elle file, d'un air malin,Dans la rigole trivialeQue lui propose le moulin!

Lâchant la pompe fluviale,

Elle file, d'un air malin,

Dans la rigole triviale

Que lui propose le moulin!

Elle s'échappe des palettes,Et, bravement, voulant avoirDe grosses bulles violettes,Elle va mousser au lavoir;

Elle s'échappe des palettes,

Et, bravement, voulant avoir

De grosses bulles violettes,

Elle va mousser au lavoir;

Elle entre, avec un bruit de foudre,Dans une scierie aux longs toits,Pour y mêler sa blanche poudreA la poudre blonde du bois;

Elle entre, avec un bruit de foudre,

Dans une scierie aux longs toits,

Pour y mêler sa blanche poudre

A la poudre blonde du bois;

Et quand on a dépecé l'arbre,Elle va, toujours s'échappant,S'embaucher pour scier du marbreChez un marbrier de Campan!

Et quand on a dépecé l'arbre,

Elle va, toujours s'échappant,

S'embaucher pour scier du marbre

Chez un marbrier de Campan!

Elle a ses gaîtés les meilleuresDans le travail et dans le bruit…L'Eau divine a fait ses huit heuresQuand commence à tomber la nuit!

Elle a ses gaîtés les meilleures

Dans le travail et dans le bruit…

L'Eau divine a fait ses huit heures

Quand commence à tomber la nuit!

Le clair de lune y met sa traîne…Le bétail y met ses naseaux…Soyez, belle Eau Pyrénéenne,Bénie entre toutes les eaux!

Le clair de lune y met sa traîne…

Le bétail y met ses naseaux…

Soyez, belle Eau Pyrénéenne,

Bénie entre toutes les eaux!

—Source calme ou torrent bravache,L'Eau qui descend de la hauteurApprend tout ce qu'il faut qu'on sachePour être poète ou lutteur!

—Source calme ou torrent bravache,

L'Eau qui descend de la hauteur

Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache

Pour être poète ou lutteur!

L'Eau ne cesse pas, gave ou source,D'apprendre à l'homme, à chaque instant,Qu'on emporte—en prenant sa course,Et qu'on reflète—en s'arrêtant;

L'Eau ne cesse pas, gave ou source,

D'apprendre à l'homme, à chaque instant,

Qu'on emporte—en prenant sa course,

Et qu'on reflète—en s'arrêtant;

Mais que, malgré le flot qui rage,L'arbre emporté d'un brusque effort,O lutteur, devient un barrageLorsque le torrent n'est pas fort;

Mais que, malgré le flot qui rage,

L'arbre emporté d'un brusque effort,

O lutteur, devient un barrage

Lorsque le torrent n'est pas fort;

Et que, malgré l'azur, poète,Quand le ruisseau n'est pas profond,A travers le ciel qu'il reflèteOn peut voir la terre du fond!

Et que, malgré l'azur, poète,

Quand le ruisseau n'est pas profond,

A travers le ciel qu'il reflète

On peut voir la terre du fond!


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