IVLA BRANCHE

1893.

Cette branche pendante et gracile de saule,Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle,Ayant voulu sans doute écouter de plus prèsCe que dit le ruisseau dans son tumulte frais,Se pencha, d'une souple inflexion de tige,Un peu d'abord, puis trop,—maladresse ou vertige!Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint:Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destinDe vivre, avec toujours le même geste calme,Dans l'azur, d'une vie indolente de palme,Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter.Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter.Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse,Et s'épuiser en longs émois, la curieuse,Qu'estiment bien punie alors ses vertes sœurs,Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs,Mais qui secrètement les raille et les méprise,Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise,Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseauQui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut,Heureuse d'être celle avec qui communiqueLe flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!

Cette branche pendante et gracile de saule,Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle,Ayant voulu sans doute écouter de plus prèsCe que dit le ruisseau dans son tumulte frais,Se pencha, d'une souple inflexion de tige,Un peu d'abord, puis trop,—maladresse ou vertige!Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint:Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destinDe vivre, avec toujours le même geste calme,Dans l'azur, d'une vie indolente de palme,Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter.Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter.Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse,Et s'épuiser en longs émois, la curieuse,Qu'estiment bien punie alors ses vertes sœurs,Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs,Mais qui secrètement les raille et les méprise,Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise,Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseauQui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut,Heureuse d'être celle avec qui communiqueLe flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!

Cette branche pendante et gracile de saule,

Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle,

Ayant voulu sans doute écouter de plus près

Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais,

Se pencha, d'une souple inflexion de tige,

Un peu d'abord, puis trop,—maladresse ou vertige!

Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint:

Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destin

De vivre, avec toujours le même geste calme,

Dans l'azur, d'une vie indolente de palme,

Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter.

Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter.

Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse,

Et s'épuiser en longs émois, la curieuse,

Qu'estiment bien punie alors ses vertes sœurs,

Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs,

Mais qui secrètement les raille et les méprise,

Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise,

Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseau

Qui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut,

Heureuse d'être celle avec qui communique

Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!

La Fontaine de CaraouetEst la plus charmante de toutes.Elle chante comme un roue,La Fontaine de Caraouet!Elle est si fraîche qu'ArouetPerdrait, en y buvant, ses doutes.La Fontaine de CaraouetEst la plus charmante de toutes.O Fontaine de Caraouet,Tu chantes sous de vertes voûtes!Qui boit ton eau fait un souhait,O Fontaine de Caraouet!Quand celle qu'on aime vous hait,En chantant tu vous désenvoûtes,O Fontaine de CaraouetQui chantes sous de vertes voûtes!O Fontaine de Caraouet,De quelle ombre tu te veloutes!C'est là que mon sort se jouait,O Fontaine de Caraouet,Là qu'un silence m'avouaitCe qu'entend le cœur aux écoutes…O Fontaine de Caraouet,De quelle ombre tu te veloutes!O Fontaine de Caraouet,Est-ce que toujours tu glougloutes?Les guides claquent-ils du fouet,O Fontaine de Caraouet?La villa blanche qu'on louaitEst-elle encor près des trois routes?O Fontaine de Caraouet,Est-ce que toujours tu glougloutes?La Fontaine de CaraouetEst au fond des heures dissoutes.Ne me demandez plus où estLa Fontaine de Caraouet!D'un bonheur on est le jouet,Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes…La Fontaine de CaraouetEst au fond des heures dissoutes!Les Fontaines de CaraouetNous laissent sur le cœur des gouttes.Ces gouttes tremblent pour dire: «EtLa Fontaine de Caraouet?»Même si l'on se secouaitElles ne tomberaient pas toutes.Les Fontaines de CaraouetNous laissent sur le cœur des gouttes!

La Fontaine de CaraouetEst la plus charmante de toutes.Elle chante comme un roue,La Fontaine de Caraouet!Elle est si fraîche qu'ArouetPerdrait, en y buvant, ses doutes.La Fontaine de CaraouetEst la plus charmante de toutes.

La Fontaine de Caraouet

Est la plus charmante de toutes.

Elle chante comme un roue,

La Fontaine de Caraouet!

Elle est si fraîche qu'Arouet

Perdrait, en y buvant, ses doutes.

La Fontaine de Caraouet

Est la plus charmante de toutes.

O Fontaine de Caraouet,Tu chantes sous de vertes voûtes!Qui boit ton eau fait un souhait,O Fontaine de Caraouet!Quand celle qu'on aime vous hait,En chantant tu vous désenvoûtes,O Fontaine de CaraouetQui chantes sous de vertes voûtes!

O Fontaine de Caraouet,

Tu chantes sous de vertes voûtes!

Qui boit ton eau fait un souhait,

O Fontaine de Caraouet!

Quand celle qu'on aime vous hait,

En chantant tu vous désenvoûtes,

O Fontaine de Caraouet

Qui chantes sous de vertes voûtes!

O Fontaine de Caraouet,De quelle ombre tu te veloutes!C'est là que mon sort se jouait,O Fontaine de Caraouet,Là qu'un silence m'avouaitCe qu'entend le cœur aux écoutes…O Fontaine de Caraouet,De quelle ombre tu te veloutes!

O Fontaine de Caraouet,

De quelle ombre tu te veloutes!

C'est là que mon sort se jouait,

O Fontaine de Caraouet,

Là qu'un silence m'avouait

Ce qu'entend le cœur aux écoutes…

O Fontaine de Caraouet,

De quelle ombre tu te veloutes!

O Fontaine de Caraouet,Est-ce que toujours tu glougloutes?Les guides claquent-ils du fouet,O Fontaine de Caraouet?La villa blanche qu'on louaitEst-elle encor près des trois routes?O Fontaine de Caraouet,Est-ce que toujours tu glougloutes?

O Fontaine de Caraouet,

Est-ce que toujours tu glougloutes?

Les guides claquent-ils du fouet,

O Fontaine de Caraouet?

La villa blanche qu'on louait

Est-elle encor près des trois routes?

O Fontaine de Caraouet,

Est-ce que toujours tu glougloutes?

La Fontaine de CaraouetEst au fond des heures dissoutes.Ne me demandez plus où estLa Fontaine de Caraouet!D'un bonheur on est le jouet,Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes…La Fontaine de CaraouetEst au fond des heures dissoutes!

La Fontaine de Caraouet

Est au fond des heures dissoutes.

Ne me demandez plus où est

La Fontaine de Caraouet!

D'un bonheur on est le jouet,

Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes…

La Fontaine de Caraouet

Est au fond des heures dissoutes!

Les Fontaines de CaraouetNous laissent sur le cœur des gouttes.Ces gouttes tremblent pour dire: «EtLa Fontaine de Caraouet?»Même si l'on se secouaitElles ne tomberaient pas toutes.Les Fontaines de CaraouetNous laissent sur le cœur des gouttes!

Les Fontaines de Caraouet

Nous laissent sur le cœur des gouttes.

Ces gouttes tremblent pour dire: «Et

La Fontaine de Caraouet?»

Même si l'on se secouait

Elles ne tomberaient pas toutes.

Les Fontaines de Caraouet

Nous laissent sur le cœur des gouttes!

A mon balcon cette glycineTord ses bras fleuris dans le soir,Avec le tendre désespoirD'une princesse de Racine.Elle en a la fière langueurEt la mortelle nonchalance;Et lorsqu'un souffle la balance,Et que le jour traîne en longueur,Et tarde à partir, et reculeLe déchirement tant qu'il peut,Elle exhale une âme d'adieu,Bérénice du crépuscule!Le livre glisse de mes mains.Le petit drame se termine.«Cruel!» dit au jour la glycine.Les cieux blessés ont des carmins.Par la haute porte-fenêtre,Mystérieusement, alors,Une des branches du dehors,Comme un geste vivant, pénètre.Du frémissant encadrementCe bras jeune et souple s'échappe;Et je sens sur mon front la grappeQu'il laisse pendre tendrement!Tout s'embaume. Et je remercie.Et, pour lui dire mon amour,Je donne à la fleur, tour à tour,Le nom d'Esther et d'Aricie.Et je compare, les yeux surMon livre tombé sans secousse,L'odeur plus forte d'être douceAu vers plus ardent d'être pur!Un divin poison m'assassine!Et je doute, en le chérissant,Si de ma glycine il descendOu s'il monte de mon Racine!

A mon balcon cette glycineTord ses bras fleuris dans le soir,Avec le tendre désespoirD'une princesse de Racine.

A mon balcon cette glycine

Tord ses bras fleuris dans le soir,

Avec le tendre désespoir

D'une princesse de Racine.

Elle en a la fière langueurEt la mortelle nonchalance;Et lorsqu'un souffle la balance,Et que le jour traîne en longueur,

Elle en a la fière langueur

Et la mortelle nonchalance;

Et lorsqu'un souffle la balance,

Et que le jour traîne en longueur,

Et tarde à partir, et reculeLe déchirement tant qu'il peut,Elle exhale une âme d'adieu,Bérénice du crépuscule!

Et tarde à partir, et recule

Le déchirement tant qu'il peut,

Elle exhale une âme d'adieu,

Bérénice du crépuscule!

Le livre glisse de mes mains.Le petit drame se termine.«Cruel!» dit au jour la glycine.Les cieux blessés ont des carmins.

Le livre glisse de mes mains.

Le petit drame se termine.

«Cruel!» dit au jour la glycine.

Les cieux blessés ont des carmins.

Par la haute porte-fenêtre,Mystérieusement, alors,Une des branches du dehors,Comme un geste vivant, pénètre.

Par la haute porte-fenêtre,

Mystérieusement, alors,

Une des branches du dehors,

Comme un geste vivant, pénètre.

Du frémissant encadrementCe bras jeune et souple s'échappe;Et je sens sur mon front la grappeQu'il laisse pendre tendrement!

Du frémissant encadrement

Ce bras jeune et souple s'échappe;

Et je sens sur mon front la grappe

Qu'il laisse pendre tendrement!

Tout s'embaume. Et je remercie.Et, pour lui dire mon amour,Je donne à la fleur, tour à tour,Le nom d'Esther et d'Aricie.

Tout s'embaume. Et je remercie.

Et, pour lui dire mon amour,

Je donne à la fleur, tour à tour,

Le nom d'Esther et d'Aricie.

Et je compare, les yeux surMon livre tombé sans secousse,L'odeur plus forte d'être douceAu vers plus ardent d'être pur!

Et je compare, les yeux sur

Mon livre tombé sans secousse,

L'odeur plus forte d'être douce

Au vers plus ardent d'être pur!

Un divin poison m'assassine!Et je doute, en le chérissant,Si de ma glycine il descendOu s'il monte de mon Racine!

Un divin poison m'assassine!

Et je doute, en le chérissant,

Si de ma glycine il descend

Ou s'il monte de mon Racine!

Le Carillon de Saint-MametTinte quand d'or le ciel se teinte;Comme si le soir s'exprimait,Le Carillon de Saint-MametMystérieusement se metA tinter dans l'air calme… Il tinte,Le Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le ciel se teinte!Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,Ce chant de promesse et de plainte?Plaint-il les gens de Saint-MametOu bien nous?… Est-ce qu'il prometLe pardon du mal qu'on commetDans l'âpre course où l'on s'éreinte?Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet,Ce chant de promesse et de plainte?Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,Frissonnait à ce chant qui tinte,Quand j'étais un enfantelet!Mon cœur croyait qu'on lui parlait…Ah! je voudrais encor qu'il aitCette délicieuse crainte!Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,Frissonnait à ce chant qui tinte!L'odeur des herbes qu'on brûlaitDisait bientôt l'automne atteinte.Une chauve-souris volait.L'odeur des herbes qu'on brûlaitVenait jusqu'à notre chalet,Et nous avions la gorge étreinte.L'odeur des herbes qu'on brûlaitDisait bientôt l'automne atteinte.Levant les yeux de son ourlet,La servante disait: «Il tinte!»Et regardait vers le volet,Levant les yeux de son ourlet!Ce tintement la consolaitD'être à d'humbles choses astreinte.Levant les yeux de son ourlet,La servante disait: «Il tinte!»La femme qui nous vend du laitSe signait mainte fois et mainte;Vite mettant son capulet,La femme qui nous vend du laitVers la petite église allait;Et, des morts traversant l'enceinte,La femme qui nous vend du laitSe signait mainte fois et mainte!Le Carillon de Saint-MametNe tintait pas mieux qu'il ne tinte;Mais, alors, comme il nous charmait,Le Carillon de Saint-Mamet!La mère de ma mère aimaitL'écouter, la bougie éteinte…Le Carillon de Saint-MametNe tintait pas mieux qu'il ne tinte.Mais notre vie, alors, coulaitPlus profonde d'être restreinte!Comme un ruisseau sur le galet,Ah! notre vie, alors, coulait!Nous n'avions qu'un petit valet,Mais qui chantait une complainte…Et notre vie, alors, coulaitPlus profonde d'être restreinte!Le volubilis violetSe mêlait à la coloquinte;L'humble barrière où s'enroulaitLe volubilis violetN'était pas encor ce qu'elle est:Une belle grille bien peinte!Le volubilis violetSe mêlait à la coloquinte!Toute aube sent le serpolet.J'ignorais le mal et la feinte.J'avais une âme d'oiselet.Toute aube sent le serpolet.Ah! si j'avais su qu'il fallaitDevenir Alceste ou Philinte!Toute aube sent le serpolet.J'ignorais le mal et la feinte.Le Carillon tintait, fluet!Au salon de perse déteinteMa sœur jouait un menuet.Mais, quand tintait le son fluet,Le menuet diminuaitPour écouter le son qui tinte…Le son, alors, entrait, fluet,Au salon de perse déteinte.Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,Te ravoir, simplicité sainte?Reboire au premier gobelet?Le pourrait-on, si l'on voulait?C'est pourtant d'un oignon bien laidQu'on revoit fleurir la jacinthe!Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,Te ravoir, simplicité sainte?Une étoile se rallumaitSur le val, obscur labyrinthe.Au-dessus de chaque sommetUne étoile se rallumaitQuand la cloche de Saint-MametTintait!… Oh! si, lorsqu'elle tinte,Une étoile se rallumaitSur la vie, obscur labyrinthe!O Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le soir se teinte!Dans l'air bleu qui nous le transmet,O Carillon de Saint-Mamet,Tinte ce tintement qui metPlus de calme en notre âme!… Tinte,O Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le soir se teinte!

Le Carillon de Saint-MametTinte quand d'or le ciel se teinte;Comme si le soir s'exprimait,Le Carillon de Saint-MametMystérieusement se metA tinter dans l'air calme… Il tinte,Le Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le ciel se teinte!

Le Carillon de Saint-Mamet

Tinte quand d'or le ciel se teinte;

Comme si le soir s'exprimait,

Le Carillon de Saint-Mamet

Mystérieusement se met

A tinter dans l'air calme… Il tinte,

Le Carillon de Saint-Mamet,

Tinte, quand d'or le ciel se teinte!

Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,Ce chant de promesse et de plainte?Plaint-il les gens de Saint-MametOu bien nous?… Est-ce qu'il prometLe pardon du mal qu'on commetDans l'âpre course où l'on s'éreinte?Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet,Ce chant de promesse et de plainte?

Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,

Ce chant de promesse et de plainte?

Plaint-il les gens de Saint-Mamet

Ou bien nous?… Est-ce qu'il promet

Le pardon du mal qu'on commet

Dans l'âpre course où l'on s'éreinte?

Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet,

Ce chant de promesse et de plainte?

Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,Frissonnait à ce chant qui tinte,Quand j'étais un enfantelet!Mon cœur croyait qu'on lui parlait…Ah! je voudrais encor qu'il aitCette délicieuse crainte!Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,Frissonnait à ce chant qui tinte!

Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,

Frissonnait à ce chant qui tinte,

Quand j'étais un enfantelet!

Mon cœur croyait qu'on lui parlait…

Ah! je voudrais encor qu'il ait

Cette délicieuse crainte!

Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,

Frissonnait à ce chant qui tinte!

L'odeur des herbes qu'on brûlaitDisait bientôt l'automne atteinte.Une chauve-souris volait.L'odeur des herbes qu'on brûlaitVenait jusqu'à notre chalet,Et nous avions la gorge étreinte.L'odeur des herbes qu'on brûlaitDisait bientôt l'automne atteinte.

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Disait bientôt l'automne atteinte.

Une chauve-souris volait.

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Venait jusqu'à notre chalet,

Et nous avions la gorge étreinte.

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Disait bientôt l'automne atteinte.

Levant les yeux de son ourlet,La servante disait: «Il tinte!»Et regardait vers le volet,Levant les yeux de son ourlet!Ce tintement la consolaitD'être à d'humbles choses astreinte.Levant les yeux de son ourlet,La servante disait: «Il tinte!»

Levant les yeux de son ourlet,

La servante disait: «Il tinte!»

Et regardait vers le volet,

Levant les yeux de son ourlet!

Ce tintement la consolait

D'être à d'humbles choses astreinte.

Levant les yeux de son ourlet,

La servante disait: «Il tinte!»

La femme qui nous vend du laitSe signait mainte fois et mainte;Vite mettant son capulet,La femme qui nous vend du laitVers la petite église allait;Et, des morts traversant l'enceinte,La femme qui nous vend du laitSe signait mainte fois et mainte!

La femme qui nous vend du lait

Se signait mainte fois et mainte;

Vite mettant son capulet,

La femme qui nous vend du lait

Vers la petite église allait;

Et, des morts traversant l'enceinte,

La femme qui nous vend du lait

Se signait mainte fois et mainte!

Le Carillon de Saint-MametNe tintait pas mieux qu'il ne tinte;Mais, alors, comme il nous charmait,Le Carillon de Saint-Mamet!La mère de ma mère aimaitL'écouter, la bougie éteinte…Le Carillon de Saint-MametNe tintait pas mieux qu'il ne tinte.

Le Carillon de Saint-Mamet

Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte;

Mais, alors, comme il nous charmait,

Le Carillon de Saint-Mamet!

La mère de ma mère aimait

L'écouter, la bougie éteinte…

Le Carillon de Saint-Mamet

Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.

Mais notre vie, alors, coulaitPlus profonde d'être restreinte!Comme un ruisseau sur le galet,Ah! notre vie, alors, coulait!Nous n'avions qu'un petit valet,Mais qui chantait une complainte…Et notre vie, alors, coulaitPlus profonde d'être restreinte!

Mais notre vie, alors, coulait

Plus profonde d'être restreinte!

Comme un ruisseau sur le galet,

Ah! notre vie, alors, coulait!

Nous n'avions qu'un petit valet,

Mais qui chantait une complainte…

Et notre vie, alors, coulait

Plus profonde d'être restreinte!

Le volubilis violetSe mêlait à la coloquinte;L'humble barrière où s'enroulaitLe volubilis violetN'était pas encor ce qu'elle est:Une belle grille bien peinte!Le volubilis violetSe mêlait à la coloquinte!

Le volubilis violet

Se mêlait à la coloquinte;

L'humble barrière où s'enroulait

Le volubilis violet

N'était pas encor ce qu'elle est:

Une belle grille bien peinte!

Le volubilis violet

Se mêlait à la coloquinte!

Toute aube sent le serpolet.J'ignorais le mal et la feinte.J'avais une âme d'oiselet.Toute aube sent le serpolet.Ah! si j'avais su qu'il fallaitDevenir Alceste ou Philinte!Toute aube sent le serpolet.J'ignorais le mal et la feinte.

Toute aube sent le serpolet.

J'ignorais le mal et la feinte.

J'avais une âme d'oiselet.

Toute aube sent le serpolet.

Ah! si j'avais su qu'il fallait

Devenir Alceste ou Philinte!

Toute aube sent le serpolet.

J'ignorais le mal et la feinte.

Le Carillon tintait, fluet!Au salon de perse déteinteMa sœur jouait un menuet.Mais, quand tintait le son fluet,Le menuet diminuaitPour écouter le son qui tinte…Le son, alors, entrait, fluet,Au salon de perse déteinte.

Le Carillon tintait, fluet!

Au salon de perse déteinte

Ma sœur jouait un menuet.

Mais, quand tintait le son fluet,

Le menuet diminuait

Pour écouter le son qui tinte…

Le son, alors, entrait, fluet,

Au salon de perse déteinte.

Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,Te ravoir, simplicité sainte?Reboire au premier gobelet?Le pourrait-on, si l'on voulait?C'est pourtant d'un oignon bien laidQu'on revoit fleurir la jacinthe!Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,Te ravoir, simplicité sainte?

Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,

Te ravoir, simplicité sainte?

Reboire au premier gobelet?

Le pourrait-on, si l'on voulait?

C'est pourtant d'un oignon bien laid

Qu'on revoit fleurir la jacinthe!

Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,

Te ravoir, simplicité sainte?

Une étoile se rallumaitSur le val, obscur labyrinthe.Au-dessus de chaque sommetUne étoile se rallumaitQuand la cloche de Saint-MametTintait!… Oh! si, lorsqu'elle tinte,Une étoile se rallumaitSur la vie, obscur labyrinthe!

Une étoile se rallumait

Sur le val, obscur labyrinthe.

Au-dessus de chaque sommet

Une étoile se rallumait

Quand la cloche de Saint-Mamet

Tintait!… Oh! si, lorsqu'elle tinte,

Une étoile se rallumait

Sur la vie, obscur labyrinthe!

O Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le soir se teinte!Dans l'air bleu qui nous le transmet,O Carillon de Saint-Mamet,Tinte ce tintement qui metPlus de calme en notre âme!… Tinte,O Carillon de Saint-Mamet,Tinte, quand d'or le soir se teinte!

O Carillon de Saint-Mamet,

Tinte, quand d'or le soir se teinte!

Dans l'air bleu qui nous le transmet,

O Carillon de Saint-Mamet,

Tinte ce tintement qui met

Plus de calme en notre âme!… Tinte,

O Carillon de Saint-Mamet,

Tinte, quand d'or le soir se teinte!

Tout est bleu d'éther.L'abeille du lysDit: «Pater nosterQui es in cœlis…»Le moineau des toits,Le lézard du murDisent à la fois:«Sanctificetur…»«Nomen…», dit le jonc.«Tuum…», dit l'étang.Et le doux et longDelphinium blancRépète: «Tuum…»Sur autant de tonsQu'un delphiniumA de clochetons!Que dit l'eau du puits?«Adveniat…» L'air?«Regnum tuum…» PuisTout devient plus clair!Bien qu'entre les pinsGlisse un canon mat,Là-bas les lapinsOnt gémi: «Fiat!…»Ayant acceptéQu'un plomb la tuât,La caille a chanté:«Voluntas tua!…»Un pigeon luisantQuitte le bouleauEt monte, en disant:«Sicut in cœlo!…»La bêche, à ce volDont elle vibra,Droite dans le solGronde: «Et in terra!»Et: «Panem nostrum…»,Dit le sol vermeil.«Quotidianum…»,Répond le soleil!Le ciel est si bleuQue tout, ce matin,Pense qu'il ne peutPrier qu'en latin!C'est le résédaD'aube irradiéQui murmure: «DaNobis hodie…»«Dimitte nobisDebita nostra…».Bourdonne l'irisOù l'abeille entra.Le fenouil légerQu'on appelle anethDans le potagerA dit: «Sicut et…»«Nos dimittimus…»,Disent à mi-voix,«Debitoribus…»,Les fourmis du bois.Dans ses petits potsLe myosotisS'éveille à proposPour dire: «Nostris…»Blanc d'avoir traîné,Le pur Lohengrin,Le cygne dit:«NeNos inducas in…»Un corbeau plus vieuxQue MathusalemCroasse un pieux:«Tentationem.»«Sed libera nos…»,Bêlent en marchantLes doux mérinosQui broutent le champ.Ayant le premierFait le mal subtil,Que dit le pommier?«A malo!» dit-il.Il dit: «A malo…»Et le cyclamenIncliné sur l'eauLui répond: «Amen!»

Tout est bleu d'éther.L'abeille du lysDit: «Pater nosterQui es in cœlis…»

Tout est bleu d'éther.

L'abeille du lys

Dit: «Pater noster

Qui es in cœlis…»

Le moineau des toits,Le lézard du murDisent à la fois:«Sanctificetur…»

Le moineau des toits,

Le lézard du mur

Disent à la fois:

«Sanctificetur…»

«Nomen…», dit le jonc.«Tuum…», dit l'étang.Et le doux et longDelphinium blanc

«Nomen…», dit le jonc.

«Tuum…», dit l'étang.

Et le doux et long

Delphinium blanc

Répète: «Tuum…»Sur autant de tonsQu'un delphiniumA de clochetons!

Répète: «Tuum…»

Sur autant de tons

Qu'un delphinium

A de clochetons!

Que dit l'eau du puits?«Adveniat…» L'air?«Regnum tuum…» PuisTout devient plus clair!

Que dit l'eau du puits?

«Adveniat…» L'air?

«Regnum tuum…» Puis

Tout devient plus clair!

Bien qu'entre les pinsGlisse un canon mat,Là-bas les lapinsOnt gémi: «Fiat!…»

Bien qu'entre les pins

Glisse un canon mat,

Là-bas les lapins

Ont gémi: «Fiat!…»

Ayant acceptéQu'un plomb la tuât,La caille a chanté:«Voluntas tua!…»

Ayant accepté

Qu'un plomb la tuât,

La caille a chanté:

«Voluntas tua!…»

Un pigeon luisantQuitte le bouleauEt monte, en disant:«Sicut in cœlo!…»

Un pigeon luisant

Quitte le bouleau

Et monte, en disant:

«Sicut in cœlo!…»

La bêche, à ce volDont elle vibra,Droite dans le solGronde: «Et in terra!»

La bêche, à ce vol

Dont elle vibra,

Droite dans le sol

Gronde: «Et in terra!»

Et: «Panem nostrum…»,Dit le sol vermeil.«Quotidianum…»,Répond le soleil!

Et: «Panem nostrum…»,

Dit le sol vermeil.

«Quotidianum…»,

Répond le soleil!

Le ciel est si bleuQue tout, ce matin,Pense qu'il ne peutPrier qu'en latin!

Le ciel est si bleu

Que tout, ce matin,

Pense qu'il ne peut

Prier qu'en latin!

C'est le résédaD'aube irradiéQui murmure: «DaNobis hodie…»

C'est le réséda

D'aube irradié

Qui murmure: «Da

Nobis hodie…»

«Dimitte nobisDebita nostra…».Bourdonne l'irisOù l'abeille entra.

«Dimitte nobis

Debita nostra…».

Bourdonne l'iris

Où l'abeille entra.

Le fenouil légerQu'on appelle anethDans le potagerA dit: «Sicut et…»

Le fenouil léger

Qu'on appelle aneth

Dans le potager

A dit: «Sicut et…»

«Nos dimittimus…»,Disent à mi-voix,«Debitoribus…»,Les fourmis du bois.

«Nos dimittimus…»,

Disent à mi-voix,

«Debitoribus…»,

Les fourmis du bois.

Dans ses petits potsLe myosotisS'éveille à proposPour dire: «Nostris…»

Dans ses petits pots

Le myosotis

S'éveille à propos

Pour dire: «Nostris…»

Blanc d'avoir traîné,Le pur Lohengrin,Le cygne dit:«NeNos inducas in…»

Blanc d'avoir traîné,

Le pur Lohengrin,

Le cygne dit:«Ne

Nos inducas in…»

Un corbeau plus vieuxQue MathusalemCroasse un pieux:«Tentationem.»

Un corbeau plus vieux

Que Mathusalem

Croasse un pieux:

«Tentationem.»

«Sed libera nos…»,Bêlent en marchantLes doux mérinosQui broutent le champ.

«Sed libera nos…»,

Bêlent en marchant

Les doux mérinos

Qui broutent le champ.

Ayant le premierFait le mal subtil,Que dit le pommier?«A malo!» dit-il.

Ayant le premier

Fait le mal subtil,

Que dit le pommier?

«A malo!» dit-il.

Il dit: «A malo…»Et le cyclamenIncliné sur l'eauLui répond: «Amen!»

Il dit: «A malo…»

Et le cyclamen

Incliné sur l'eau

Lui répond: «Amen!»

1891.

J'aime les ombres, les fumées,Ces fugacités et ces riens,Ces formes vaguement formées,Ces tremblements aériens.Je t'aime, toi qui ne te posesJamais, Fumée, ô sœur du Vent,Et je vous aime, Ombre des choses,Plus que les choses bien souvent!Je vous aime, parce que, vaines,Vous me convenez, à moi, vain,Et parce que, les incertaines,Vous me charmez, moi, l'incertain!Oui, j'aime toutes les fumées,Celles qui traînent sur les champs,Celles qui sortent des ramées,Celles aux panaches penchants,Les larges dont les hanches rondesSe roulent dans l'azur profond,Celles qui sont des boucles blondesQui de plus en plus se défont,Ou des vrilles que l'air allonge,Fins copeaux roulants et fuyardsDe quelque menuisier de songeQui raboterait des brouillards;J'aime celles qui sont, il semble,—Leurs flocons ensemble étant prisEt montant ainsi pris ensemble,—Des grappes de gros raisins gris;Celles dont le duvet tressailleSur les chaumes, piquant au boutDe ces obscurs chapeaux de pailleDes aigrettes de marabout;Celles qui, tôt disséminées,Par petits bonds légers s'en vontDu chalumeau des cheminées,Comme des bulles de savon;Les droites et les zigzagantes,Et celles qui font sur les cieuxDes fioritures élégantes,Des paraphes prétentieux;J'aime celles dont les spiralesSemblent monter d'un encensoir;J'aime les roses, matinales,J'aime les bleuâtres, du soir;Et celles que j'aime entre toutes,Sont les pâles, les faibles, lesPas encor tout à fait dissoutes,Mais presque, aux lointains violets;Celles aux graciles volutesQui, dans les vallons assombris,Dénoncent à peine les huttesEt les éphémères abris;Celles qu'un jeu de brise courbe,Courbe et redresse tour à tour,Sur les moribonds feux de tourbeAbandonnés par le pastour,Et dont les timides guirlandesS'effacent à nos yeux ravis,Et défaillent au loin des landesSur un horizon de lavis…

J'aime les ombres, les fumées,Ces fugacités et ces riens,Ces formes vaguement formées,Ces tremblements aériens.

J'aime les ombres, les fumées,

Ces fugacités et ces riens,

Ces formes vaguement formées,

Ces tremblements aériens.

Je t'aime, toi qui ne te posesJamais, Fumée, ô sœur du Vent,Et je vous aime, Ombre des choses,Plus que les choses bien souvent!

Je t'aime, toi qui ne te poses

Jamais, Fumée, ô sœur du Vent,

Et je vous aime, Ombre des choses,

Plus que les choses bien souvent!

Je vous aime, parce que, vaines,Vous me convenez, à moi, vain,Et parce que, les incertaines,Vous me charmez, moi, l'incertain!

Je vous aime, parce que, vaines,

Vous me convenez, à moi, vain,

Et parce que, les incertaines,

Vous me charmez, moi, l'incertain!

Oui, j'aime toutes les fumées,Celles qui traînent sur les champs,Celles qui sortent des ramées,Celles aux panaches penchants,

Oui, j'aime toutes les fumées,

Celles qui traînent sur les champs,

Celles qui sortent des ramées,

Celles aux panaches penchants,

Les larges dont les hanches rondesSe roulent dans l'azur profond,Celles qui sont des boucles blondesQui de plus en plus se défont,

Les larges dont les hanches rondes

Se roulent dans l'azur profond,

Celles qui sont des boucles blondes

Qui de plus en plus se défont,

Ou des vrilles que l'air allonge,Fins copeaux roulants et fuyardsDe quelque menuisier de songeQui raboterait des brouillards;

Ou des vrilles que l'air allonge,

Fins copeaux roulants et fuyards

De quelque menuisier de songe

Qui raboterait des brouillards;

J'aime celles qui sont, il semble,—Leurs flocons ensemble étant prisEt montant ainsi pris ensemble,—Des grappes de gros raisins gris;

J'aime celles qui sont, il semble,

—Leurs flocons ensemble étant pris

Et montant ainsi pris ensemble,—

Des grappes de gros raisins gris;

Celles dont le duvet tressailleSur les chaumes, piquant au boutDe ces obscurs chapeaux de pailleDes aigrettes de marabout;

Celles dont le duvet tressaille

Sur les chaumes, piquant au bout

De ces obscurs chapeaux de paille

Des aigrettes de marabout;

Celles qui, tôt disséminées,Par petits bonds légers s'en vontDu chalumeau des cheminées,Comme des bulles de savon;

Celles qui, tôt disséminées,

Par petits bonds légers s'en vont

Du chalumeau des cheminées,

Comme des bulles de savon;

Les droites et les zigzagantes,Et celles qui font sur les cieuxDes fioritures élégantes,Des paraphes prétentieux;

Les droites et les zigzagantes,

Et celles qui font sur les cieux

Des fioritures élégantes,

Des paraphes prétentieux;

J'aime celles dont les spiralesSemblent monter d'un encensoir;J'aime les roses, matinales,J'aime les bleuâtres, du soir;

J'aime celles dont les spirales

Semblent monter d'un encensoir;

J'aime les roses, matinales,

J'aime les bleuâtres, du soir;

Et celles que j'aime entre toutes,Sont les pâles, les faibles, lesPas encor tout à fait dissoutes,Mais presque, aux lointains violets;

Et celles que j'aime entre toutes,

Sont les pâles, les faibles, les

Pas encor tout à fait dissoutes,

Mais presque, aux lointains violets;

Celles aux graciles volutesQui, dans les vallons assombris,Dénoncent à peine les huttesEt les éphémères abris;

Celles aux graciles volutes

Qui, dans les vallons assombris,

Dénoncent à peine les huttes

Et les éphémères abris;

Celles qu'un jeu de brise courbe,Courbe et redresse tour à tour,Sur les moribonds feux de tourbeAbandonnés par le pastour,

Celles qu'un jeu de brise courbe,

Courbe et redresse tour à tour,

Sur les moribonds feux de tourbe

Abandonnés par le pastour,

Et dont les timides guirlandesS'effacent à nos yeux ravis,Et défaillent au loin des landesSur un horizon de lavis…

Et dont les timides guirlandes

S'effacent à nos yeux ravis,

Et défaillent au loin des landes

Sur un horizon de lavis…

Et j'aime aussi toutes les ombres,Et tous leurs caprices chinois,Géantes, naines, pâles, sombres,Selon l'heure et selon le mois;Les belles ombres magistralesQui rampent solennellement;Les ombres caricaturalesA l'hoffmannesque mouvement;Les ombres surtout, je l'avoue,Qui par des pinceaux très subtilsSemblent faites: sur une joue,Cette fameuse ombre des cils;Cette ombre que, minutieuse,Sur le bas du roc cinabrinOu sur le pied roux de l'yeuse,Projette l'herbe, brin par brin;Sur le ruisseau, l'ombre d'un sauleSuperposée à son reflet;Au fond du ruisseau, l'ombre drôleD'un têtard vif sur le galet;Une ombre de fils d'araignéeDans laquelle un insecte mort,Balançant sa panse saignée,Met une petite ombre encor;Votre ombre au rideau de l'auberge,Moustaches du chat accroupi;L'ombre d'un cheveu de la Vierge;L'ombre d'une barbe d'épi;Et dans le lys, cadran solaireA qui Mab dit: «Quelle heure est-il?»En bâillant sous un capillaire,L'ombre tournante du pistil!Mais les ombres que je préfère,Sont celles, naturellement,Qu'un fugitif objet vient faire,Les chères ombres d'un moment.Et c'est l'ombre de ce qui voleQui me séduit le plus, étantLa plus vaine et la plus frivole,Par son symbole inquiétant.J'aime les ombres minusculesQui dansent sous les papillons,Qui dansent sous les libellules,Sur l'eau, les herbes, les sillons;J'aime l'ombre que l'alouetteLaisse par terre en s'élevant,Et la rapide silhouette,Sur les toits, de l'engoulevent;L'ombre d'un bond de sauterelle,L'ombre, sous un zéphyr souffleur,De la plume abandonnant l'aile,Du pétale quittant la fleur;Toute ombre vite évanouie,Toute ombre qu'on perd brusquement:Sur les lèvres de mon amieL'ombre d'un attendrissement,Dans toutes les ombres des branchesToutes les ombres d'oiselets,Celles, sur les poussières blanches,De votre vol, duvets follets,Et, sur la frissonnante pageOù j'écris ces vers, au jardin,L'ombre que jette le passageDe quelque moucheron soudain!Oui, lorsque à mon accoutuméeJe laisse aller jouer mes yeux,C'est avec l'ombre et la fuméeQu'ils s'amusent toujours le mieux;Et parmi les ombres sans nombreAu jeu desquelles je me plus,La plus philosophique, l'ombreLa plus ombre, et, partant, la plusVraiment de mes regards aimée,Ce fut,—ô deux riens s'assemblant!—Ce fut l'ombre d'une fuméeBleuissante sur un mur blanc!

Et j'aime aussi toutes les ombres,Et tous leurs caprices chinois,Géantes, naines, pâles, sombres,Selon l'heure et selon le mois;

Et j'aime aussi toutes les ombres,

Et tous leurs caprices chinois,

Géantes, naines, pâles, sombres,

Selon l'heure et selon le mois;

Les belles ombres magistralesQui rampent solennellement;Les ombres caricaturalesA l'hoffmannesque mouvement;

Les belles ombres magistrales

Qui rampent solennellement;

Les ombres caricaturales

A l'hoffmannesque mouvement;

Les ombres surtout, je l'avoue,Qui par des pinceaux très subtilsSemblent faites: sur une joue,Cette fameuse ombre des cils;

Les ombres surtout, je l'avoue,

Qui par des pinceaux très subtils

Semblent faites: sur une joue,

Cette fameuse ombre des cils;

Cette ombre que, minutieuse,Sur le bas du roc cinabrinOu sur le pied roux de l'yeuse,Projette l'herbe, brin par brin;

Cette ombre que, minutieuse,

Sur le bas du roc cinabrin

Ou sur le pied roux de l'yeuse,

Projette l'herbe, brin par brin;

Sur le ruisseau, l'ombre d'un sauleSuperposée à son reflet;Au fond du ruisseau, l'ombre drôleD'un têtard vif sur le galet;

Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule

Superposée à son reflet;

Au fond du ruisseau, l'ombre drôle

D'un têtard vif sur le galet;

Une ombre de fils d'araignéeDans laquelle un insecte mort,Balançant sa panse saignée,Met une petite ombre encor;

Une ombre de fils d'araignée

Dans laquelle un insecte mort,

Balançant sa panse saignée,

Met une petite ombre encor;

Votre ombre au rideau de l'auberge,Moustaches du chat accroupi;L'ombre d'un cheveu de la Vierge;L'ombre d'une barbe d'épi;

Votre ombre au rideau de l'auberge,

Moustaches du chat accroupi;

L'ombre d'un cheveu de la Vierge;

L'ombre d'une barbe d'épi;

Et dans le lys, cadran solaireA qui Mab dit: «Quelle heure est-il?»En bâillant sous un capillaire,L'ombre tournante du pistil!

Et dans le lys, cadran solaire

A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?»

En bâillant sous un capillaire,

L'ombre tournante du pistil!

Mais les ombres que je préfère,Sont celles, naturellement,Qu'un fugitif objet vient faire,Les chères ombres d'un moment.

Mais les ombres que je préfère,

Sont celles, naturellement,

Qu'un fugitif objet vient faire,

Les chères ombres d'un moment.

Et c'est l'ombre de ce qui voleQui me séduit le plus, étantLa plus vaine et la plus frivole,Par son symbole inquiétant.

Et c'est l'ombre de ce qui vole

Qui me séduit le plus, étant

La plus vaine et la plus frivole,

Par son symbole inquiétant.

J'aime les ombres minusculesQui dansent sous les papillons,Qui dansent sous les libellules,Sur l'eau, les herbes, les sillons;

J'aime les ombres minuscules

Qui dansent sous les papillons,

Qui dansent sous les libellules,

Sur l'eau, les herbes, les sillons;

J'aime l'ombre que l'alouetteLaisse par terre en s'élevant,Et la rapide silhouette,Sur les toits, de l'engoulevent;

J'aime l'ombre que l'alouette

Laisse par terre en s'élevant,

Et la rapide silhouette,

Sur les toits, de l'engoulevent;

L'ombre d'un bond de sauterelle,L'ombre, sous un zéphyr souffleur,De la plume abandonnant l'aile,Du pétale quittant la fleur;

L'ombre d'un bond de sauterelle,

L'ombre, sous un zéphyr souffleur,

De la plume abandonnant l'aile,

Du pétale quittant la fleur;

Toute ombre vite évanouie,Toute ombre qu'on perd brusquement:Sur les lèvres de mon amieL'ombre d'un attendrissement,

Toute ombre vite évanouie,

Toute ombre qu'on perd brusquement:

Sur les lèvres de mon amie

L'ombre d'un attendrissement,

Dans toutes les ombres des branchesToutes les ombres d'oiselets,Celles, sur les poussières blanches,De votre vol, duvets follets,

Dans toutes les ombres des branches

Toutes les ombres d'oiselets,

Celles, sur les poussières blanches,

De votre vol, duvets follets,

Et, sur la frissonnante pageOù j'écris ces vers, au jardin,L'ombre que jette le passageDe quelque moucheron soudain!

Et, sur la frissonnante page

Où j'écris ces vers, au jardin,

L'ombre que jette le passage

De quelque moucheron soudain!

Oui, lorsque à mon accoutuméeJe laisse aller jouer mes yeux,C'est avec l'ombre et la fuméeQu'ils s'amusent toujours le mieux;

Oui, lorsque à mon accoutumée

Je laisse aller jouer mes yeux,

C'est avec l'ombre et la fumée

Qu'ils s'amusent toujours le mieux;

Et parmi les ombres sans nombreAu jeu desquelles je me plus,La plus philosophique, l'ombreLa plus ombre, et, partant, la plus

Et parmi les ombres sans nombre

Au jeu desquelles je me plus,

La plus philosophique, l'ombre

La plus ombre, et, partant, la plus

Vraiment de mes regards aimée,Ce fut,—ô deux riens s'assemblant!—Ce fut l'ombre d'une fuméeBleuissante sur un mur blanc!

Vraiment de mes regards aimée,

Ce fut,—ô deux riens s'assemblant!—

Ce fut l'ombre d'une fumée

Bleuissante sur un mur blanc!

1893.

J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin,Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin,S'était promis à moi par son parfum qui rôde;J'étais là, caressé d'une chatouille chaude,Presque disparaissant dans la ronde rousseur,Le corps enveloppé d'une vaste douceur,La tête, cependant, commodément plus haute,Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte,Lequel m'insinuait des brins astucieux;J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux,Bercé d'un tintement de cloches éloignées,Ramenant quelquefois des touffes par poignéesPour hâter mon complet ensevelissement,Humant la forte odeur avec enivrement,Et, béat, le cœur gai, le corps las, l'esprit veule,Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!J'étais là, somnolent, monologuant, et puisAttentif aux milliers de craquants petits bruitsSecs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute;Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le douteÉtant un oreiller, selon Montaigne, mol,Doit être un oreiller de foin… de foin… Bien folQui de courir les prés a conservé l'envie!Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie.Après avoir longtemps dans tous les sens erré,J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré,Un tas de foin… de foin… sur lequel, à ma guise,J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise,Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi;Sur lequel—d'autant plus méritoire, ma foi,Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,—Je goûte le repos confortable et superbe.»Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup,Je me sentis piqué vivement dans le cou.Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure,Elle devint bientôt si forte, la piqûre,Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison:Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche,Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.

J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin,Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin,S'était promis à moi par son parfum qui rôde;J'étais là, caressé d'une chatouille chaude,Presque disparaissant dans la ronde rousseur,Le corps enveloppé d'une vaste douceur,La tête, cependant, commodément plus haute,Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte,Lequel m'insinuait des brins astucieux;J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux,Bercé d'un tintement de cloches éloignées,Ramenant quelquefois des touffes par poignéesPour hâter mon complet ensevelissement,Humant la forte odeur avec enivrement,Et, béat, le cœur gai, le corps las, l'esprit veule,Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!J'étais là, somnolent, monologuant, et puisAttentif aux milliers de craquants petits bruitsSecs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute;Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le douteÉtant un oreiller, selon Montaigne, mol,Doit être un oreiller de foin… de foin… Bien folQui de courir les prés a conservé l'envie!Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie.Après avoir longtemps dans tous les sens erré,J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré,Un tas de foin… de foin… sur lequel, à ma guise,J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise,Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi;Sur lequel—d'autant plus méritoire, ma foi,Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,—Je goûte le repos confortable et superbe.»Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup,Je me sentis piqué vivement dans le cou.Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure,Elle devint bientôt si forte, la piqûre,Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison:Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche,Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.

J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin,

Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin,

S'était promis à moi par son parfum qui rôde;

J'étais là, caressé d'une chatouille chaude,

Presque disparaissant dans la ronde rousseur,

Le corps enveloppé d'une vaste douceur,

La tête, cependant, commodément plus haute,

Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte,

Lequel m'insinuait des brins astucieux;

J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux,

Bercé d'un tintement de cloches éloignées,

Ramenant quelquefois des touffes par poignées

Pour hâter mon complet ensevelissement,

Humant la forte odeur avec enivrement,

Et, béat, le cœur gai, le corps las, l'esprit veule,

Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!

J'étais là, somnolent, monologuant, et puis

Attentif aux milliers de craquants petits bruits

Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute;

Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le doute

Étant un oreiller, selon Montaigne, mol,

Doit être un oreiller de foin… de foin… Bien fol

Qui de courir les prés a conservé l'envie!

Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie.

Après avoir longtemps dans tous les sens erré,

J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré,

Un tas de foin… de foin… sur lequel, à ma guise,

J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise,

Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi;

Sur lequel—d'autant plus méritoire, ma foi,

Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,—

Je goûte le repos confortable et superbe.»

Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup,

Je me sentis piqué vivement dans le cou.

Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure,

Elle devint bientôt si forte, la piqûre,

Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison:

Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,

Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche,

Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.

Le sol était jonché d'une automne craquante;Et je faisais, au fond des bois où je fréquente,Mon petit tour contemplatif.Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes.Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,Que je voyais jaunir un if.«Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je«Vous dont le vert profond reste noir sous la neige.Vous, l'If, de ce jaune honteux?»Mais, semblant désigner d'un mouvement de brancheLes arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,L'If me répondit: «Ce sont eux…«Eux qui, supportant mal mes insolences vertes,Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.Ces feuilles, innombrablement,Se sont, comme des mains rageuses et crispées,A tous mes verts piquants si jaunes agrippées,Qu'on me croira jaune, un moment!»«—Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?»Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes!Homme, ceci vous étonna?Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres?On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres.On ne prête que ce qu'on a.«Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse,Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse,Et, mort, qu'on lui prête sa mort.Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommesVeulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes,Nous étouffer comme un remord!«Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque:La feuille persistante à la feuille caduqueNe devrait pas se laisser voir.N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure,Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure,De se laisser sur moi pleuvoir?«Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes,De ne laisser tomber sur les mousses prochainesQue tous ces tristes haillons bruns,Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole,Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console,M'en attribuer quelques-uns!«Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaudePour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaudeFallacieusement sur moi.Je serai nettoyé par quelques brises fraîches.Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches…Que dis-tu? Calme ton émoi!«Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies?Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies!En suis-je moins vert là-dessous?L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent,Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurentLe plaisir de mourir sur nous!»

Le sol était jonché d'une automne craquante;Et je faisais, au fond des bois où je fréquente,Mon petit tour contemplatif.Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes.Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,Que je voyais jaunir un if.

Le sol était jonché d'une automne craquante;

Et je faisais, au fond des bois où je fréquente,

Mon petit tour contemplatif.

Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes.

Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,

Que je voyais jaunir un if.

«Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je«Vous dont le vert profond reste noir sous la neige.Vous, l'If, de ce jaune honteux?»Mais, semblant désigner d'un mouvement de brancheLes arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,L'If me répondit: «Ce sont eux…

«Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je

«Vous dont le vert profond reste noir sous la neige.

Vous, l'If, de ce jaune honteux?»

Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche

Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,

L'If me répondit: «Ce sont eux…

«Eux qui, supportant mal mes insolences vertes,Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.Ces feuilles, innombrablement,Se sont, comme des mains rageuses et crispées,A tous mes verts piquants si jaunes agrippées,Qu'on me croira jaune, un moment!»

«Eux qui, supportant mal mes insolences vertes,

Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.

Ces feuilles, innombrablement,

Se sont, comme des mains rageuses et crispées,

A tous mes verts piquants si jaunes agrippées,

Qu'on me croira jaune, un moment!»

«—Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?»Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes!Homme, ceci vous étonna?Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres?On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres.On ne prête que ce qu'on a.

«—Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?»

Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes!

Homme, ceci vous étonna?

Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres?

On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres.

On ne prête que ce qu'on a.

«Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse,Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse,Et, mort, qu'on lui prête sa mort.Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommesVeulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes,Nous étouffer comme un remord!

«Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse,

Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse,

Et, mort, qu'on lui prête sa mort.

Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommes

Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes,

Nous étouffer comme un remord!

«Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque:La feuille persistante à la feuille caduqueNe devrait pas se laisser voir.N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure,Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure,De se laisser sur moi pleuvoir?

«Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque:

La feuille persistante à la feuille caduque

Ne devrait pas se laisser voir.

N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure,

Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure,

De se laisser sur moi pleuvoir?

«Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes,De ne laisser tomber sur les mousses prochainesQue tous ces tristes haillons bruns,Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole,Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console,M'en attribuer quelques-uns!

«Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes,

De ne laisser tomber sur les mousses prochaines

Que tous ces tristes haillons bruns,

Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole,

Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console,

M'en attribuer quelques-uns!

«Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaudePour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaudeFallacieusement sur moi.Je serai nettoyé par quelques brises fraîches.Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches…Que dis-tu? Calme ton émoi!

«Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaude

Pour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaude

Fallacieusement sur moi.

Je serai nettoyé par quelques brises fraîches.

Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches…

Que dis-tu? Calme ton émoi!

«Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies?Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies!En suis-je moins vert là-dessous?L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent,Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurentLe plaisir de mourir sur nous!»

«Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies?

Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies!

En suis-je moins vert là-dessous?

L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent,

Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurent

Le plaisir de mourir sur nous!»

Tel un prince héritier qui se déguise et rôde,Afin de découvrir l'injustice et la fraude,A travers les états du roi son père, telJésus reprend parfois son jeune front mortel,Quitte en secret le firmament du Dieu son père,Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre,—Télémaque divin que, comme un vieux Mentor,Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'orPour n'être pas trahi par ses feux, accompagne.Un jour, ayant battu longuement la campagne,Le Seigneur et le Saint—on était en hiver,—Firent halte en un bois dont le feuillage vertN'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre.Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtreEt chauffer ses vieux doigts, mais la seule maisonQui levât son chapeau de chaume à l'horizonNe penchait pas au vent la plume de fuméeQui fait rêver bon gîte et soupe parfumée.Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleilY donnait, un soleil timidement vermeil,Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même,Point trop à dédaigner en ce matin si blême.Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins,S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mainsEt les dégourdissait dans sa lumière rose,Cependant que Jésus rêvait à quelque chose,Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid.Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi!Regardez, regardez par ici cette femme!N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme,Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!»Jésus leva les yeux. Une vieille était là,De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette;Et cette vieille, avec une énorme brouette,Se tenait au milieu du sentier, à l'endroitQu'éclairait un rayon de soleil tombant droit;Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule,Cette femme tentait la chose ridiculeD'emporter le rayon, et poussait aux brancardsBien vite; mais toujours, au moindre des écartsQu'elle faisait du point frappé par la lumière,Le soleil s'échappait de la brouette; et PierreSe divertissait fort à regarder ce jeu:La capture, d'abord, du beau rayon de feuEntre les ais boueux et gris qu'il illumine,Puis sa fuite rapide, et la piteuse mineDe la vieille pauvresse, interdite un moment,Mais qui recommençait bientôt, patiemment,Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre,Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre!«Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait!Bon! elle recommence!»Et Pierre s'esclaffait.Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille,S'approche, et doucement interroge la vieille:«Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison?Il règne un froid terrible en cette âpre saison,Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles.Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles,Ramasser ce rayon à peine réchauffant!—C'est pour le rapporter à mon petit enfant,Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeuleD'un pauvre enfant malade à qui je reste seule,Car cet hiver le père et la mère sont morts.Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts.Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme.Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume,Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons,Qui font sourire encor les petits moribonds.Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère,C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire;Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil:«Je serais bien content si j'avais du soleil!»Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière,Et mon petit garçon est privé de lumière.Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui,Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.»Et la vieille reprit avec foi sa besogne.Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne.Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pasQue son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas!Cette vieille cervelle est dure comme pierreEt ne comprend plus rien!»Mais Jésus dit à Pierre,Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu:«On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!»Et, n'ayant pas compris toute cette parole,Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle!Elle est folle, Seigneur!…» Soudain, il s'arrêta,Presque aussi confondu que quand le coq chanta:Car la vieille marchait maintenant sous les branches,Et les rayons restaient entre les quatre planches,Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor.Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or,Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette,Emportait le soleil dans son humble brouette.

Tel un prince héritier qui se déguise et rôde,Afin de découvrir l'injustice et la fraude,A travers les états du roi son père, telJésus reprend parfois son jeune front mortel,Quitte en secret le firmament du Dieu son père,Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre,—Télémaque divin que, comme un vieux Mentor,Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'orPour n'être pas trahi par ses feux, accompagne.

Tel un prince héritier qui se déguise et rôde,

Afin de découvrir l'injustice et la fraude,

A travers les états du roi son père, tel

Jésus reprend parfois son jeune front mortel,

Quitte en secret le firmament du Dieu son père,

Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre,

—Télémaque divin que, comme un vieux Mentor,

Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or

Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne.

Un jour, ayant battu longuement la campagne,Le Seigneur et le Saint—on était en hiver,—Firent halte en un bois dont le feuillage vertN'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre.Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtreEt chauffer ses vieux doigts, mais la seule maisonQui levât son chapeau de chaume à l'horizonNe penchait pas au vent la plume de fuméeQui fait rêver bon gîte et soupe parfumée.Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleilY donnait, un soleil timidement vermeil,Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même,Point trop à dédaigner en ce matin si blême.Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins,S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mainsEt les dégourdissait dans sa lumière rose,Cependant que Jésus rêvait à quelque chose,Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid.

Un jour, ayant battu longuement la campagne,

Le Seigneur et le Saint—on était en hiver,—

Firent halte en un bois dont le feuillage vert

N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre.

Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre

Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison

Qui levât son chapeau de chaume à l'horizon

Ne penchait pas au vent la plume de fumée

Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée.

Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil

Y donnait, un soleil timidement vermeil,

Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même,

Point trop à dédaigner en ce matin si blême.

Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins,

S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mains

Et les dégourdissait dans sa lumière rose,

Cependant que Jésus rêvait à quelque chose,

Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid.

Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi!Regardez, regardez par ici cette femme!N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme,Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!»

Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi!

Regardez, regardez par ici cette femme!

N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme,

Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!»

Jésus leva les yeux. Une vieille était là,De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette;Et cette vieille, avec une énorme brouette,Se tenait au milieu du sentier, à l'endroitQu'éclairait un rayon de soleil tombant droit;Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule,Cette femme tentait la chose ridiculeD'emporter le rayon, et poussait aux brancardsBien vite; mais toujours, au moindre des écartsQu'elle faisait du point frappé par la lumière,Le soleil s'échappait de la brouette; et PierreSe divertissait fort à regarder ce jeu:La capture, d'abord, du beau rayon de feuEntre les ais boueux et gris qu'il illumine,Puis sa fuite rapide, et la piteuse mineDe la vieille pauvresse, interdite un moment,Mais qui recommençait bientôt, patiemment,Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre,Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre!«Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait!Bon! elle recommence!»Et Pierre s'esclaffait.

Jésus leva les yeux. Une vieille était là,

De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette;

Et cette vieille, avec une énorme brouette,

Se tenait au milieu du sentier, à l'endroit

Qu'éclairait un rayon de soleil tombant droit;

Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule,

Cette femme tentait la chose ridicule

D'emporter le rayon, et poussait aux brancards

Bien vite; mais toujours, au moindre des écarts

Qu'elle faisait du point frappé par la lumière,

Le soleil s'échappait de la brouette; et Pierre

Se divertissait fort à regarder ce jeu:

La capture, d'abord, du beau rayon de feu

Entre les ais boueux et gris qu'il illumine,

Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine

De la vieille pauvresse, interdite un moment,

Mais qui recommençait bientôt, patiemment,

Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre,

Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre!

«Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait!

Bon! elle recommence!»

Et Pierre s'esclaffait.

Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille,S'approche, et doucement interroge la vieille:«Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison?Il règne un froid terrible en cette âpre saison,Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles.Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles,Ramasser ce rayon à peine réchauffant!

Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille,

S'approche, et doucement interroge la vieille:

«Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison?

Il règne un froid terrible en cette âpre saison,

Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles.

Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles,

Ramasser ce rayon à peine réchauffant!

—C'est pour le rapporter à mon petit enfant,Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeuleD'un pauvre enfant malade à qui je reste seule,Car cet hiver le père et la mère sont morts.Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts.Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme.Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume,Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons,Qui font sourire encor les petits moribonds.Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère,C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire;Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil:«Je serais bien content si j'avais du soleil!»Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière,Et mon petit garçon est privé de lumière.Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui,Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.»Et la vieille reprit avec foi sa besogne.

—C'est pour le rapporter à mon petit enfant,

Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeule

D'un pauvre enfant malade à qui je reste seule,

Car cet hiver le père et la mère sont morts.

Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts.

Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme.

Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume,

Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons,

Qui font sourire encor les petits moribonds.

Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère,

C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire;

Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil:

«Je serais bien content si j'avais du soleil!»

Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière,

Et mon petit garçon est privé de lumière.

Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui,

Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.»

Et la vieille reprit avec foi sa besogne.

Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne.Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pasQue son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas!Cette vieille cervelle est dure comme pierreEt ne comprend plus rien!»

Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne.

Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pas

Que son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas!

Cette vieille cervelle est dure comme pierre

Et ne comprend plus rien!»

Mais Jésus dit à Pierre,Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu:«On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!»Et, n'ayant pas compris toute cette parole,Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle!Elle est folle, Seigneur!…» Soudain, il s'arrêta,Presque aussi confondu que quand le coq chanta:Car la vieille marchait maintenant sous les branches,Et les rayons restaient entre les quatre planches,Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor.Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or,Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette,Emportait le soleil dans son humble brouette.

Mais Jésus dit à Pierre,

Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu:

«On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!»

Et, n'ayant pas compris toute cette parole,

Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle!

Elle est folle, Seigneur!…» Soudain, il s'arrêta,

Presque aussi confondu que quand le coq chanta:

Car la vieille marchait maintenant sous les branches,

Et les rayons restaient entre les quatre planches,

Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor.

Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or,

Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette,

Emportait le soleil dans son humble brouette.

1892.

«Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne,Si je puis être aimé de vous, Margaridon,Demain même, je veux, pour vous en faire don,Acheter un foulard au colporteur d'Espagne.«Si nous nous accordons sans trop tarder, je croisQue je ne saurai pas vous refuser la montreQu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montreAu milieu de cœurs d'or, de bagues et de croix!«Si nous nous marions aux premières pervenches,J'irai jusqu'à donner du ruban de veloursPour que le capulet même de tous les joursSoit aussi bien bordé que celui des dimanches.«Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir.J'ai des bœufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père.Un potager. Enfin, la maison est prospère,Et vous aurez du linge à porter au lavoir.«Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge,Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peauQue les dames d'Albi qui portent un chapeau,Car la mère est vaillante et fait tout le ménage.«La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur.Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes.J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes:L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur.«De l'huile de mon bras la commode est luisante.Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux.La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux.Tout ça sera bien beau quand vous serez présente!«Les rideaux ont été passés à l'amidon;Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillagesQue l'oncle a rapporté de ses lointains voyages,Pour le petit miroir de ma Margaridon.«J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une plancheLa fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir…Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir,La place où vous mettrez votre main sur ma manche.»

«Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne,Si je puis être aimé de vous, Margaridon,Demain même, je veux, pour vous en faire don,Acheter un foulard au colporteur d'Espagne.

«Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne,

Si je puis être aimé de vous, Margaridon,

Demain même, je veux, pour vous en faire don,

Acheter un foulard au colporteur d'Espagne.

«Si nous nous accordons sans trop tarder, je croisQue je ne saurai pas vous refuser la montreQu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montreAu milieu de cœurs d'or, de bagues et de croix!

«Si nous nous accordons sans trop tarder, je crois

Que je ne saurai pas vous refuser la montre

Qu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montre

Au milieu de cœurs d'or, de bagues et de croix!

«Si nous nous marions aux premières pervenches,J'irai jusqu'à donner du ruban de veloursPour que le capulet même de tous les joursSoit aussi bien bordé que celui des dimanches.

«Si nous nous marions aux premières pervenches,

J'irai jusqu'à donner du ruban de velours

Pour que le capulet même de tous les jours

Soit aussi bien bordé que celui des dimanches.

«Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir.J'ai des bœufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père.Un potager. Enfin, la maison est prospère,Et vous aurez du linge à porter au lavoir.

«Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir.

J'ai des bœufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père.

Un potager. Enfin, la maison est prospère,

Et vous aurez du linge à porter au lavoir.

«Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge,Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peauQue les dames d'Albi qui portent un chapeau,Car la mère est vaillante et fait tout le ménage.

«Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge,

Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peau

Que les dames d'Albi qui portent un chapeau,

Car la mère est vaillante et fait tout le ménage.

«La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur.Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes.J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes:L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur.

«La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur.

Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes.

J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes:

L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur.

«De l'huile de mon bras la commode est luisante.Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux.La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux.Tout ça sera bien beau quand vous serez présente!

«De l'huile de mon bras la commode est luisante.

Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux.

La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux.

Tout ça sera bien beau quand vous serez présente!

«Les rideaux ont été passés à l'amidon;Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillagesQue l'oncle a rapporté de ses lointains voyages,Pour le petit miroir de ma Margaridon.

«Les rideaux ont été passés à l'amidon;

Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillages

Que l'oncle a rapporté de ses lointains voyages,

Pour le petit miroir de ma Margaridon.

«J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une plancheLa fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir…Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir,La place où vous mettrez votre main sur ma manche.»

«J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une planche

La fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir…

Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir,

La place où vous mettrez votre main sur ma manche.»

1889.

C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux,Son pied sur chaque mont comme sur une marche;Et, déchirant le soir du cri de ses essieux,Un char de foin a l'air d'une meule qui marche.Deux bœufs trament ce char, et, de leur front têtu,Ils poussent en avant, les cornes abaissées;Chacun d'un tablier de toile est revêtu,Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées.Cette frange descend sur leurs genoux noiraudsPour éloigner, pendant les chaudes matinéesOù des bourdonnements s'échappent des sureaux,Le harcèlement bleu des mouches obstinées.Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les bœufs,Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse,Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux,Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse.Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher,Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses,Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher,Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes.Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort,Les bœufs mystérieux, énormes et timides,Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort,Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides.Un attendrissement semble être en eux montéQue ne peut plus troubler la présente détresse;Et, les voyant souffrir avec cette bonté,J'ai compris quelle était leur profonde sagesse.Ils ne s'étonnent plus, les paisibles bœufs roux,Car ils ont longuement réfléchi sur les choses;Et ce sont devenus des philosophes doux,Patients rumineurs des effets et des causes.Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus,Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes,Quand la route implacable ouvre ses deux talus,Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes!Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien,Mais que chaque moment des plus ingrates viesPeut posséder le rêve, insaisissable bien,Secrète liberté des races asservies!Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux,L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache!Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux,Et machinalement accomplissant leur tâche.Qu'importe la charrue et d'avoir entenduLe cri que le bouvier pousse à la capvirade!…Chacun, posant sans bruit son large pied fendu,Rêve, et sent près de lui rêver son camarade.Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas,Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève.Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pasDe détourner le sage, un moment, de son rêve!C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux,L'ornière sous la roue hostilement se creuse,Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeuxCette belle douceur de la pensée heureuse.

C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux,Son pied sur chaque mont comme sur une marche;Et, déchirant le soir du cri de ses essieux,Un char de foin a l'air d'une meule qui marche.

C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux,

Son pied sur chaque mont comme sur une marche;

Et, déchirant le soir du cri de ses essieux,

Un char de foin a l'air d'une meule qui marche.

Deux bœufs trament ce char, et, de leur front têtu,Ils poussent en avant, les cornes abaissées;Chacun d'un tablier de toile est revêtu,Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées.

Deux bœufs trament ce char, et, de leur front têtu,

Ils poussent en avant, les cornes abaissées;

Chacun d'un tablier de toile est revêtu,

Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées.

Cette frange descend sur leurs genoux noiraudsPour éloigner, pendant les chaudes matinéesOù des bourdonnements s'échappent des sureaux,Le harcèlement bleu des mouches obstinées.

Cette frange descend sur leurs genoux noirauds

Pour éloigner, pendant les chaudes matinées

Où des bourdonnements s'échappent des sureaux,

Le harcèlement bleu des mouches obstinées.

Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les bœufs,Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse,Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux,Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse.

Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les bœufs,

Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse,

Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux,

Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse.

Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher,Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses,Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher,Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes.

Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher,

Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses,

Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher,

Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes.

Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort,Les bœufs mystérieux, énormes et timides,Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort,Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides.

Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort,

Les bœufs mystérieux, énormes et timides,

Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort,

Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides.

Un attendrissement semble être en eux montéQue ne peut plus troubler la présente détresse;Et, les voyant souffrir avec cette bonté,J'ai compris quelle était leur profonde sagesse.

Un attendrissement semble être en eux monté

Que ne peut plus troubler la présente détresse;

Et, les voyant souffrir avec cette bonté,

J'ai compris quelle était leur profonde sagesse.

Ils ne s'étonnent plus, les paisibles bœufs roux,Car ils ont longuement réfléchi sur les choses;Et ce sont devenus des philosophes doux,Patients rumineurs des effets et des causes.

Ils ne s'étonnent plus, les paisibles bœufs roux,

Car ils ont longuement réfléchi sur les choses;

Et ce sont devenus des philosophes doux,

Patients rumineurs des effets et des causes.

Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus,Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes,Quand la route implacable ouvre ses deux talus,Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes!

Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus,

Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes,

Quand la route implacable ouvre ses deux talus,

Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes!

Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien,Mais que chaque moment des plus ingrates viesPeut posséder le rêve, insaisissable bien,Secrète liberté des races asservies!

Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien,

Mais que chaque moment des plus ingrates vies

Peut posséder le rêve, insaisissable bien,

Secrète liberté des races asservies!

Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux,L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache!Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux,Et machinalement accomplissant leur tâche.

Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux,

L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache!

Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux,

Et machinalement accomplissant leur tâche.

Qu'importe la charrue et d'avoir entenduLe cri que le bouvier pousse à la capvirade!…Chacun, posant sans bruit son large pied fendu,Rêve, et sent près de lui rêver son camarade.

Qu'importe la charrue et d'avoir entendu

Le cri que le bouvier pousse à la capvirade!…

Chacun, posant sans bruit son large pied fendu,

Rêve, et sent près de lui rêver son camarade.

Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas,Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève.Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pasDe détourner le sage, un moment, de son rêve!

Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas,

Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève.

Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pas

De détourner le sage, un moment, de son rêve!

C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux,L'ornière sous la roue hostilement se creuse,Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeuxCette belle douceur de la pensée heureuse.

C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux,

L'ornière sous la roue hostilement se creuse,

Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeux

Cette belle douceur de la pensée heureuse.


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