Une vieille légende chinoise raconte que, sous la dynastie des Tcheou, une troupe de brigands désolait le pays. Les bandits restèrent longtemps insaisissables. Ils avaient, en effet, inventé une machine qui leur permettait de s’élever dans les airs et de se soustraire ainsi à la poursuite des autorités.
Les contes dus à l’imagination d’autres peuples nous rapportent des faits analogues. Et la mythologie grecque, de son côté, avec l’histoire de l’ascension de Dédale et de la chute d’Icare, retrace le même ordre d’idées.
Ces exemples différents nous prouvent combien l’homme, attaché à la terre, a toujours envié à l’oiseau le domaine des airs où il plane. Quelle que soit la valeur historique des légendes que je viens de rappeler, elles attestent toutes les efforts faits par nos aïeux de toutes races et de tous pays, pour se détacher du sol et s’élancer, comme l’hirondelle, dans l’atmosphère.
Rêve tentant, qui après avoir bercé l’humanité pendant de longs siècles, a été enfin réalisé en France, il y a une centaine d’années, par la découverte des frères Montgolfier.
J’avais déjà entendu parler, dans mon pays, de cette invention, une des plus merveilleuses qu’ait pu concevoir le génie humain, et dont les résultats sont incalculables, mais maintenant j’allais voir la machine à l’œuvre, y prendre place et franchir avec elle les immenses plaines de l’espace.
Au milieu d’une grande place sablée, le ballon balance, déjà gonflé, sa sphère puissante qui, tout à l’heure, vue d’en bas, semblera, suivant l’expression de Victor Hugo, « un ventre d’oiseau terrible. »
L’appareil à fournir l’hydrogène envoie ses dernières bouffées à l’intérieur de l’aérostat. Nous prenons place dans la nacelle.
« Lâchez tout ! »
Tout à coup la terre se met à fuir, avec une rapidité vertigineuse. Car il me paraît bien que nous restons immobiles et, qu’au-dessous de nous, c’est le sol qui s’en va, avec la ville, ses maisons, ses jardins, ses clochers, ses coupoles, emportés par une force invisible.
Le ciel était sombre et orageux. Le capitaine, néanmoins, avait voulu partir, nous assurant que nous ne courions aucun danger, et qu’une fois la région des nuages franchie, nous assisterions à un spectacle incomparable.
On jette du lest : à mesure que les sacs éparpillent leur sable, nous montons plus haut, plus haut toujours. La terre rapetisse à vue d’œil tous les détails, pendant que grandit le tableau embrassé par nos yeux.
Nous entrons, maintenant, dans un brouillard épais ; l’humidité nous pénètre, une atmosphère d’électricité nous enveloppe et nous fait vibrer d’une sensation bizarre, que ne saurait se figurer celui qui ne l’a point éprouvée.
Le lest tombe de nouveau et bientôt, dans notre ascension rapide, nous nous élevons bien au-delà de la région nébuleuse.
Maintenant, le soleil brille et nous échauffe. Le ciel pur et bleu sur nos têtes ; sous nos pieds, les nuages forment un voile épais.
Et la terre a disparu.
Nous flottons dans l’espace, comme un astre infiniment petit ; le brouillard, qui nous dissimule la vue de notre sol, nous isole si bien du reste du monde, que je me sens envahi par un sentiment jusqu’à ce jour inconnu : le sentiment de la solitude absolue ; de l’isolement de quelques êtres humains dans l’infini des régions interstellaires.
Nous montons encore et, à l’extrémité de la grande plaine nuageuse, voici quelque chose qui apparaît : c’est une petite tache verdâtre, qui s’allonge au loin. C’est la terre, que nous revoyons et que, pour ma part, je salue avec la joie des compagnons de Christophe Colomb, lorsqu’après la longue traversée de l’Atlantique, le rivage désiré de la première île américaine se montra enfin !
Au-dessous ne nous, cependant, la masse sombre des nuées s’est illuminée soudain. Un éclair jaillit ; un autre ; un autre encore. C’est la bataille des éléments en fureur, qu’accompagnent comme une canonnade d’une violence inouïe, les roulements prolongés du tonnerre.
Et pendant que la pluie et la grêle inondent la terre ; pendant que la foudre s’abat sur les monuments ou fracasse les arbres, nous assistons, comme des spectateurs logés aux avant-scènes du ciel bleu, à la tragédie que, pour nous seuls, représente la nature.
Le capitaine avait raison : ce spectacle est unique dans son genre et, à lui seul, vaut tous les plaisirs de l’ascension.
Le vent, cependant, nous emporte rapidement vers l’ouest. Bientôt, nous avons franchi l’espace que les nuages recouvrent. Voici, de nouveau, la terre au-dessous de nous.
Paris est bien loin : c’est la petite tache, qu’on entrevoit encore là-bas, bien loin, à l’est, vers la limite de l’horizon. Les villes, les champs, les bois, les fleuves, les chemins de fer courent, comme pour échapper à un ennemi qui les poursuit.
Le vent, devenu plus fort, nous chasse vers l’occident, avec une vitesse que l’oiseau le plus léger ne saurait égaler.
Nous ouvrons la soupape : le gaz s’échappe à torrents et le ballon descend, pour chercher une région moins balayée par les courants d’air.
Maintenant, une vaste plaine s’étend devant nous. Les villages s’agitent : avec nos longues vues, nous pouvons apercevoir les habitants qui sortent des maisons pour regarder notre bateau volant.
L’endroit est favorable à la descente. La soupape vide de plus en plus l’aérostat de l’air léger qui le faisait monter. La terre se rapproche : tout grandit à vue d’œil, comme ces arbres, qui, dans certaines féeries, sortent du sol et achèvent leur croissance en quelques instants.
Ainsi fait l’homme, dans tous les actes de son existence, dans toutes les sphères de la vie. Il commence par aspirer à l’infini, par chercher à s’élever au-dessus de ses semblables, au-dessus de lui-même.
Puis, parvenu à ce qu’il croyait devoir être le terme de ses désirs, il s’aperçoit que la supériorité tant rêvée est bien vide : il sonde avec effroi l’immensité de son néant et renonçant à l’idéal, il redescend tristement vers la terre qui l’a engendré et à laquelle il apparient.
Mais toutes ces désillusions sont individuelles. La masse n’en poursuit pas moins sa marche en avant et, malgré les défaillances partielles, monte toujours plus haut, vers la perfection qui est le but de l’humanité.
Attention. On jette l’ancre, qui s’accroche aux branches d’un ormeau. Voilà notre ballon captif.
Quelques minutes encore, et nous prenons terre, au milieu d’une foule de paysans, accourus des champs voisins, pour voir le monstre qui, dégonflé et emballé, prendra le train avec nous, à la gare voisine, afin de regagner la capitale.
Et je me figure l’étonnement de mes compatriotes de l’intérieur de la Chine, si tout à coup une immense machine de ce genre venait s’abattre dans leurs rizières.
C’est, du reste, ce qu’ils verront bientôt. Le temps n’est pas éloigné, où l’homme dirigera à volonté le navire aérien, qui, jusqu’ici, flotte encore, à la discrétion du vent.
Alors, une ère nouvelle aura commencé pour la terre.
Les peuples, en face de cet instrument merveilleux qui supprime les frontières et se rit des douaniers, se sentiront fraternellement unis. Dans cet avenir heureux, que la science aura créé, le globe tout enlier ne contiendra plus qu’une seule famille, et, de l’orient à l’occident, célébrera la grande fête de l’humanité réconciliée.