—Viens donc! viens donc!… Montre-toi!… ose te montrer!…
… Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit.
Une porte!… Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!… Pourtant, une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa:
—Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant moi.
Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit. Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un bruit. Il se dit:
—Le geôlier dort… Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis…En route!
Il fit un pas:
—Par où?… A droite?… A gauche?… Les minutes valent des siècles… une seconde, c'est une fortune… je ne puis en perdre une seule… De quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la campagne claire?
Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:
«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.
Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud. A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.
La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un accent de prière:
—Va… va… Emmène-moi…
Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin, un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux mains jointes, il pleura.
Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse… Il descendait, descendait… Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge. La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches… Elle étreignit son ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler ses lèvres…
Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide.
L'homme gémit:
—Ah! tu te venges!…
Puis, il ferma les yeux, râla: «Mea culpa» et disparut.
… De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux… La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais s'élargissaient dans l'ombre… L'eau se tut.
Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie grise, se hissa tout à fait sur l'horizon.
Fascination
Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête.
J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A mort!»
Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure, je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui m'attend.
Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à mes mensonges.
Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme.
Pourquoi?… Je ne l'ai jamais su exactement.
Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient pu me tenter. Pas par colère, non plus…
Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:
—Descendons… Nous irons faire un tour au Bois.
Sans lever les yeux, je répondis:
—Non, je suis fatigué. Restons.
Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je tâchai de l'interrompre:
—Tais-toi, veux-tu?… Tais-toi, je t'en prie…
Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne pouvais obtenir?… Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je vis aussi la femme tombant, sans un cri.
En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.
Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le saisir, de le toucher.
On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.
Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où ils allaient aboutir.
Parlait-elle?… Se taisait-elle?… Je l'ignore. La seule chose dont je conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on lâche et qui s'étale sur les tapis.
Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:
—Au secours!… Elle s'est tuée!…
Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire:
—Voilà comment les choses se passèrent.
Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu être retenu contre moi, je fus acquitté.
J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici, m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au mensonge…
… Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir à sa guise!
De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres… C'est ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres. Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits où ils naquirent.
… Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire, nette, comme lavée.
Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de paysan… Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.
Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en achèterai un autre.
Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, c'est peu de chose!… Il est joli… on dirait d'un bijou, d'un bibelot coquet… Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.
… Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. Il est aussi très froid… Il m'effraie un peu… C'est mystérieux, cette arme qui dort… Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe aiguë et la lame tranchante… Ça, rien: Il faut savoir… Je ne veux pas le conserver… Je le vendrai, dès demain… Oh! le vendre?… Je le donnerai… Eh bien! non! Je le jetterai…
Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque temps. Je le regarde trop… C'est bien naturel, n'est-ce pas?… Il est là, comme un témoin muet… Décidément, je ne le conserverai pas une heure de plus.
… J'écris toujours, avec cette arme devant moi.
—Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?… Je les imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder… d'abord, puis, leur résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher leurs yeux du pistolet?… s'ils ne sont pas invinciblement attirés, fascinés?…
Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?—Le plus dur, ce doit être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en sentir le froid…
… Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche… j'appuie le canon contre ma tempe… Ce n'est pas une sensation autrement désagréable… Un tout petit frisson… ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la chair…
Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible… C'est la seconde où l'on presse la détente… le dernier ordre que l'âme va donner à la machine…
… Qui sait?… Cela non plus n'est rien, peut-être?… Quand le vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.
Je sens très bien cela…… On n'est plus rien…… On ne sent plus rien…… L'inconnu vous appelle,… vous tire… vous happe…… Et on appuie sur la déten…
Circonstances atténuantes
Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars.
La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point croire.
Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un voleur et un assassin?… Elle le revoyait! dans son uniforme de fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant:
—Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui.
Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son nom, en toutes lettres.
Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps de son tic-tac grave et traînant…
Quelqu'un entra. Elle sursauta:
—Qui est là?
Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son trouble, elle ajouta:
—Je dormais… Il fait si chaud…
Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait… posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases décousues:
—Sait-elle?…
Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine lui dit:
—Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils?
—Non… Ce matin.
Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!…»
Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre plaisant:
—Vous avez lu?… Est-ce drôle, hein?
La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta:
—On est bête, tout de même… Sur le premier moment, ça m'a donné un coup!… Faut-il!…
La voisine se taisait toujours. Elle répéta:
—C'est drôle, hein!… C'est drôle!…
—Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même régiment.
Avec un grand soupir, la vieille s'écria:
—Je me disais bien, aussi!… Voilà… Ils sont deux… Ce n'est pas le mien!…
—Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande… Ce serait à souhaiter… parce que, une supposition que ce soit lui… On raconte déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier… Oui, les 300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission.
La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés:
—Peut-on dire!… Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui… Vous n'avez pas honte!… Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous mettiez tous après nous?… Pauvre petiot!… On va bien voir!…
Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots, elle courut jusqu'à la gare.
Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage, sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est impossible!» mais: «Si c'était vrai!…» La route lui avait paru interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs, les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin était trop vite arrivé.
Elle murmurait desPateret desAve, ajoutant des supplications aux prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres:
—Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?… Les belles prières que je vous ferai tout à l'heure!…
Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche, avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta:
—Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot.Voilà…
Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur.
—Voilà… C'est rapport à mon fils… Michon, Jules, de la 3e compagnie… Je voudrais savoir si… je pourrais le voir…
Elle essaya de sourire:
—Je suis sa mère… sa maman… Non? Eh bien!… où est-il donc?… il n'est pas malade, je pense?… Alors?… Si, je sais?… Non, mais non… je ne sais pas… Il est puni?… A la salle de police?… non?… En… en prison… vous dites?… Il va passer en conseil de guerre?…
Elle cacha sa tête dans ses mains:
—Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!…
Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé l'argent—près de six cents francs—dans sa paillasse… Enfin, il avait avoué.
Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir, elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal glissé sous sa porte.
Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça, ça n'était pas vrai! Elle en jurerait… Puis de cela aussi, elle se prenait à douter.
Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand Dieu!… Elle avait honte…
—Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me le laisser prendre…
—Ma pauvre femme, j'ai bien peur… Si seulement je trouvais une circonstance atténuante…
—Comment dites-vous ça? Une circonstance… qu'est-ce que ça signifie?…
—Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges. Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol—qu'il nie—mais… Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter.
La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais, l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes». Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait peut-être un peu de pardon!… Mais rien. Le crime seul restait évident, monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur…
Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints, et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient: «Circonstances atténuantes… Circonstances atténuantes…»
Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain, clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite, son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots… Ensuite, elle se raidit devant les juges.
Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait pourquoi… Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien à dire!… Qu'est-ce qu'elle était là?… Rien. La mère de ce petit, simplement. Elle l'avait fait, oui… caressé, oui… élevé, oui… Il était à elle, pourtant… Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui.
A toutes les questions, elle répondait par des signes ou d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le chagrin.
—C'est votre seul enfant? dit le président.
—Oui, monsieur.
—Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui?
—Oh non! monsieur!…
—Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations?
—Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi, n'aurions permis… On peut dire que nous étions bien estimés, allez!…
—Nous savons, nous savons…
Puis se tournant vers l'accusé:
—Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre séjour chez votre mère pour voler… Comment soupçonner le fils de si braves gens?… D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu». Vous, vous n'avez même pas cette excuse.
Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne tremblait presque plus, elle parla.
—Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit est coupable, bien coupable, c'est vrai… Mais il n'est pas le seul… Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me reprocher… J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi qui les ai volés, moi… Quand le petit est venu en permission, je lui ai avoué… Alors, cet enfant, il a pris peur… il s'est dit que sa mère allait être perdue d'honneur et de réputation… et c'est pour les rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour… Enfin, il s'est affolé… il a été surpris… et le malheur s'est fait.
Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas:
—J'ai menti… Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été le mauvais exemple… Il faut m'arrêter… C'est une circonstance atténuante pour lui, n'est-ce pas?… Pardon, monsieur…
Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle semblait petite, petite…
… Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle, mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son clocher n'étendaient même pas leur ombre.
Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots:
A Françoise Michon.—Les juges de son fils.
Le Puits
Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il est morne et sans pensée.
La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie, tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route.
Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira:
—Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!…
—Il est donc si âgé que cela? demandai-je.
—Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme.
—Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là?
—Pourquoi?… Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante… Vous m'auriez donné davantage?… Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux plus travailler… C'est à peine si je tiens sur mes jambes.
—Vous avez fait une grave maladie?…
—Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!—il heurta du poing son front ridé—seulement, c'est là que ça travaille… et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon histoire: vous jugerez vous-même.
Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était vieux—il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux conséquences… Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison est en courses.
Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison… Je saute sur mes pieds… je passe mes souliers, ma veste; je descends l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos…. Je n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le dos.
Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien… Pas une égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait:
—Gredin!… Canaille!… Voleur!… Arrêtez-le!…
En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas, il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa voix plus proche qui criait toujours:
—Arrêtez-le!… Arrêtez-le!…
J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il essayait de me mordre…
Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras… je le lâchai… j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le mien… Je me sentis tomber… tomber… et soudain, sous ce bras, sous l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible.
Il me sembla que j'avais été agrippé au vol… Quand je revins à moi, je ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu… Quelque chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds pendaient dans le vide… j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.—J'étendis la main droite, et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.
Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait…
Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des bras… des jambes… et une tête… une effrayante tête aux yeux chavirés, à la bouche tordue… la tête de l'homme qui, tout à l'heure, avait roulé avec moi!…
Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir, histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas.
Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par l'aisselle, lui—je le voyais maintenant—par le flanc, le ventre déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses—de l'autre, le tronc, la tête et les bras…
Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais moi-même en essayant de me débattre.—L'autre, en face, se mit à râler, et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent effroyable… En même temps, j'entendais un petit clapotis… toc… toc… toc… comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase… L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure… Je ne sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma peur… Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de moi…
Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de se dissiper. Le matin venait doucement… L'obscurité diminua encore… L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres détails son effrayante tête… ses mains aux doigts crochus… les ronds que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!… Canaille!… Plus rien… même plus le murmure des gouttes… le silence…
Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon! Pas de chemin à proximité… Pourtant, je criai! j'appelai au secours… Rien. Personne ne répondit.
Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu sans tache… Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous étions dans les premiers jours du mois d'août.
Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait d'intolérables souffrances.
Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar! J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du corps immobile… près du mien!
Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait… Puis, le corps autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement… glisser… glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire… Le corps descendit plus vite… un autre grincement… un craquement comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal jointes… le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau du puits… Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux.
Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se balançait un chiffon de drap… Après, je ne me souviens de rien.
On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures.
Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma face les gouttes d'eau du puits…
—Et la femme? demandai-je.
Il me dit à mi-voix:
—Folle.
Il poussa un long soupir:
—Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux!
… La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva…
L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit presque bas:
—C'est à cette heure qu'il est tombé…
Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.—Le vieux priait en se frappant la poitrine…
Le Miracle
C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile, insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et, sans oser se l'avouer, il eut peur.
Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme:
—Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici…
—Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien!
Il fit: «Ah!…» et se mit à pleurer.
Stupéfaite, elle lui demanda:
—Qu'as-tu?
Il sanglota:
—Je deviens aveugle!…
Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais… jamais!
Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle.
Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit qu'il se résignait.
On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien, se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue, tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait des vers. Il lui disait parfois:
—Je suis heureux… très heureux…
Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main, et lui murmurait doucement:
—Tu es là, près de moi… Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas abandonné… Je ne regrette rien…
Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux éteints.
Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta près de lui:
—Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux?
—Non… Maintenant, c'est fini!… Il n'y a plus d'espoir…
—Et les docteurs, que disent-ils?
—Rien… Des bêtises…
—Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave… Pourtant… on peut toujours essayer!—Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!—Je ne vous demande rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois, oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une congestion, sans ça!… Aussi, je ne serais que de vous…
Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là.
Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre:
—Je ne promets rien… mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très long…
Il se récria:
—Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!…
Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda:
Puis-je garder ma femme avec moi?
—Non… D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus, dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra, jour par jour, au courant de votre état.
Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la seule pensée de sa vue reconquise.
… Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close, il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:
—J'ai vu!… J'y vois!…
Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni. Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait:
—J'y vois!… Je veux sortir!… Emmenez-moi!…
—Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule, pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous fatiguons pas… Pour aujourd'hui, cela suffit.
Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de la veilleuse.
Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être heureux à présent!…
Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et, un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui dirait, d'un air très naturel:
—Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!…»
Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:
—Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!
Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et, avec une joie d'enfant, leur fit la leçon:
—C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot…
On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara de lui. Il ne tenait plus en place.
—Docteur, je vais tout à fait bien… Laissez-moi m'en aller…
—Non… Pas encore…
—Quand?
—Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout compromettre.
Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.
Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières recommandations:
—Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre grand ennemi. Si vous aviez une rechute…
—Oh! soyez sans crainte!
Il partit.
C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte, il dit au cocher d'arrêter.
—C'est bien là?
—Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.
Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche, baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée, tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:
—Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!
Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il murmurait:
—Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!
Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte, et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails. Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière et de joie… pareille au rêve…!
Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on riait, derrière les volets… Il écouta… Des mots sans suite… deux voix.
—Tiens!… Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon amiSournize… Que disent-ils? Ils semblent bien gais… Sauraient-ils?…
Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:
—Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert?
Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.
Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa choir…
Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les misérables!… Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux vides!
Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut, son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça… Non! Non! Tout, mais pas cela!… Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son épaule?… Jamais!
Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir rien entendu, rien vu?… Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne saurais pas dissimuler. Alors?…
… Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.
D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses yeux à manger au soleil.
D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit sur sa face… Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses lunettes… Il ne les voyait déjà plus…
La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves…
Le Disparu
Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes… Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police et demanda à parler au commissaire.
—Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.
Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.
Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la misère.
Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc bien et sagement calculé.
Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.
Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude se précisa encore.
Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air qui fuyait.
Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes symptômes et ma conviction se raffermit encore.
Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat contre son juge?…
Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait—je ne dis pas même le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.
Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.
Pourquoi?… Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.
Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton—on dit dans les campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je triomphais!…
Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la surveillante:
—Eh bien! notre 27?
Elle me répondit:
—Mais on dirait qu'il remonte!
Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. Pour la première fois, j'eus une hésitation.
—Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?… Mais non! C'était impossible!… Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: et ce fut la résurrection.
Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne mourût pas!
Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à l'hôpital.
—Le no 27?
—Sortant, ce matin.
Je faillis tomber à la renverse.
Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:
—Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.
Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.
Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule me soutenait, me faisait avancer.
Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:
—Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.
Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.
—Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à loisir.
—Certainement, monsieur!
A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!…
Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous laquelle traînent des miettes de pain durci…
Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.
Il tomba, sans un cri.
Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps pantelant.
… Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par quel miracle avait-il survécu?… Je l'ignore. Mais, en fin de compte, ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.
Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne lui manque que les poumons: je les garde.
Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, monsieur, son histoire et la mienne.
Le Baiser
—Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.
D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des rues—excusez-moi—qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour chercher des hommes.
Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais ça!… Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots… et, dans l'escalier, je l'entendais qui me criait:
—Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer…
Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien de la peine, à mon âge!
Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La mère continua, toute tremblante:
—Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?… Y a-t-il de l'espoir?
—C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il est jeune… Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les jours.
Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.
Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.
Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix d'une maman ou d'une soeur aînée.
Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, docile, et s'assoupit encore.
Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour retomber dans sa torpeur.
Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, timidement:
—Ma Soeur…
Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:
—Quoi donc, petit?
Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:
—Rien… Rien…
Un matin, il s'enhardit:
—Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu demander de mes nouvelles?
—Mais si, votre maman, vous savez bien?
—Oui… Mais, en dehors d'elle?
—Non, personne.
Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.
—Allons, petit, il ne faut pas pleurer.
Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de confier sa peine à quelqu'un:
—Ce n'est pas bien… Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec moi… et ça me soulagera de vous causer… Maman ne sait pas, elle croit que j'ai été blessé par accident… Eh bien! ce n'est pas vrai. J'ai voulu me tuer…
La Soeur l'arrêta d'un geste:
—Elle sait…
—Ah!…
Il se tut, puis, hochant la tête:
—Ma pauvre vieille!… Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me pardonner… ce n'est pas de ma faute… J'étais si malheureux. Quand cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je l'aimais tant!… Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu… Et vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle… Elle ne vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, c'est elle que j'attendais… je l'espérais. A présent, je suis bien sûr qu'elle ne viendra pas… Je préfère ça… Je ne penserai plus à elle… Je ne l'aimerai plus… Non, je ne l'aime plus…
Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.
Il réfléchit, et reprit:
—C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se suicider?
—Un très grand péché. Le plus grand.
—Quand on est trop malheureux, cependant… Vous qui avez toujours prié le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça…
Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:
—Chut… chut… Ne vous fatiguez pas… Reposez-vous, petit…
Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.
—Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?… On n'est pas sage?