Monsieur, commença Eliézer en s'asseyant dans le fauteuil que je lui avançai, lorsqu'il vint me rendre visite deux mois après la farce qu'Eva et moi lui avions si bien jouée, mon oncle et moi nous sommes deux Juifs.
Je reconnus la même phrase que le même Eliézer avait prononcée durant son accès de somnambulisme, après avoir mangé des écrevisses, en cette nuit qu'il m'avait tant effrayé.
Mais, cette fois, il veillait, et je ressentais qu'il était on ne peut plus conscient de lui-même.
Cependant il continuait à me révéler ces mêmes choses qu'il m'avait confessées, à son insu, durant son sommeil :
— Et vous vous êtes aperçu que nous nous moquions de vous… Ne pensez pas que je ne puisse être sincère… Et, la preuve en est, que je viens vous faire cet aveu si pénible et si humiliant… Je vous le déclare sans ambages : nous sommes des voleurs, mon oncle et moi, celui-ci ayant découvert chez un bouquiniste du vieux Bayonne, et s'étant approprié un document qu'il aurait dû remettre à la famille Passerose ; et moi, en lui prêtant mon concours, afin de nous emparer seuls d'un trésor dont ce parchemin fait mention… Ce trésor…
Eliézer poursuivit son discours, et j'en reconnaissais chaque mot comme déjà l'ayant entendu au cours de sa crise nocturne :
— Il fallait, disait-il, vous gagner, afin d'obtenir la clef des grottes et le droit de pénétrer librement dans le flanc de la colline.
Quand ce singulier pénitent, fort bien éveillé, en eut terminé avec sa confession renouvelée, il y ajouta, si je peux dire, un inédit qui me stupéfia par sa conclusion inattendue.
— Nul doute, fit-il, monsieur, que notre obscure machination ne vous ait été révélée par une voie que j'ignore, et que vous l'ayez prévenue et déjouée avec beaucoup d'esprit.
J'eus un sourire d'approbation flattée.
— Vous avez, continua-t-il, commencé de nous brimer en nous mettant, mon oncle et moi, en contact avec le réalisme un peu brutal de vosEtats-générauxde Garris, dont j'avais compris l'allusion. Et vous avez ensuite substitué au trésor que vous avez mis en sûreté la plus jolie fille du monde.
Je souris encore.
— Il n'est pas de beauté, fit Eliézer, qui puisse être, même de loin, comparée à la sienne ; ni d'Ithargia ; ni des vierges de l'Amodioadont les voiles étaient gonflées par la brise qui sortait des joues rebondies de l'Amour. Mon inspiration poétique, si géniale soit-elle, demeure, monsieur, tellement au-dessous du modèle que m'offre, après coup, la vérité vivante, que j'en demeure confus. Je ne saurais me payer de mots. Comment ma pâle invention lyrique a-t-elle pu susciter, en chair et en os, la vraie Robinsonne basque, le moule parfait, capable, selon le vœu d'Ondicola, de refaire une race. Or…
— Or?
— Je veux reconstituer la mienne.
— Quoi? dis-je, vous voulez épouser Eva?
(Je lui jetai ainsi le prénom de ma cousine, tant cet épilogue me jetait dans le désarroi.)
— Oui, monsieur, je veux m'unir à elle, en lui offrant, avec une dotation de huit cent mille francs de rente, ma sincère conversion religieuse.
— Ah! bah?
— Une pareille beauté, dont la grâce ne m'a point permis de supposer un seul instant qu'elle n'appartînt à une vierge, ne saurait être dans l'erreur.
— Peste! fis-je, me demandant quelle valeur un théologien accorderait à cette manière d'envisager la foi catholique!… Mais… Ne m'a-t-on pas assuré que vous êtes parfois sujet à des crises somnambuliques?
— Croyez, monsieur, qu'avec Eva, puisque ainsi elle s'appelle, je ne saurais vivre que dans un rêve enchanté, ou rêver dans la plus suave des veilles : ce qui est le lot des plus fortunés.
Eliézer se retira sur ces paroles exquises, après m'avoir chargé de demander pour lui à ma tante la main de ma cousine, que je comptais bien qu'après une entrevue prochaine il n'obtiendrait pas.